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  • Anne

La Fleur




Étymologie :

  • FLEUR, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1100 bot. flor (Roland, éd. J. Bédier, 2871) ; 2. ca 1100 flur « élite, le meilleur de quelque chose » (ibid., 2431) ; 3. 1121-34 « fine farine » (Ph. Thaon, Bestiaire, 983 ds T.-L.) ; 4. xive s. a la fleur de l'iaue (Modus et Ratio, 80, 69, ibid.). Du lat. flos, floris « fleur ; partie la plus fine de quelque chose » au fig. « élite » ; le sens 4 peut-être p. réf. à l'idée de « partie la meilleure de quelque chose » d'où « partie supérieure » et « surface de quelque chose » ou bien d'apr. les emplois agric. fleur de vin « moisissures à la surface » et surtout fleur de lait « crème », la loc. paraissant s'être formée en Normandie (cf. affleurer).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Selon Stefano Mancuso et Alessandra Viola, auteurs de L'Intelligence des plantes (édition originale 2013 ; traduction français Albin Michel, 2018),

"Charles Darwin savait très bien que même si de nombreuses plantes produisent l'essentiel de leur nectar sur leurs fleurs, afin d'attirer les insectes et d'en faire les transporteurs du pollen au moment de la pollinisation, elles en produisent aussi ailleurs ; et il avait observé que ledit nectar, très sucré, attire les fourmis. Mais il n'avait jamais consacré à ce phénomène une étude approfondie et il avait fini par se convaincre que la production de nectar dite "extra-florale" était due pour l'essentiel à l'élimination de déchets par la plante. Malgré tout son respect pour Darwin, Delpino ne partageait pas du tout cette hypothèse. Le nectar étant une substance très énergétique, dont la sécrétion coûte beaucoup à la plante, le botaniste italien se demandait en effet quel motif aurait pu l'amener à s'en défaire, et pensait qu'il fallait chercher une autre explication. Après avoir repris pour point de départ ses observations sur les fourmis, il en arriva à la conclusion que les plantes myrmécophiles sécrètent leur nectar en dehors de leurs fleurs précisément pour attirer ces insectes et en faire ainsi les instruments d'une stratégie défensive très élaborée : en échange de cette riche nourriture, les fourmis protègent les végétaux contre les herbivores, comme de véritables guerriers. Vous est-il déjà arrivé de vous appuyer contre une plante ou un arbre et de devoir vous en éloigner très vite, à cause des morsures de ces petits hyménoptères très agressifs ? Eh bien c'est parce qu'ils se sont aussitôt rassemblés pour venir en aide au végétal qui les accueille, attaquer le prédateur potentiel et l'obliger à battre en retraite. Difficile, dès lors, de prétendre qu'il ne s'agit pas là d'un comportement très avantageux pour les deux espèces concernées."

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Symbolisme :


Selon Maître Dôgen (1200-1253), auteur du Shôbôgenzô, dont les Éditions Gallimard (collection folio sagesse, 1998 et 2013) proposent des extraits sous le titre La Voie du zen, Corps et esprit :


Kûge ("Fleur du Vide")


Ceux qui n'ont pas d'yeux pour voir ni d'oreilles pour entendre ne peuvent percevoir la fleur du Vide. Comme ils ne voient ni couleur ni lumière, ni feuille ni fleur, ils peuvent tout juste la sentir. Il faut que vous sachiez que, dans la Voie du Bouddha, on parle de la fleur du Vide, ce que ne font pas les non-bouddhistes, et, dans ces conditions, comment peuvent-ils réaliser l’Éveil ? Seuls les bouddhas et patriarches savent que cette fleur du ciel et de la terre s'épanouit et tombe, à l'égal des fleurs du monde. Ils savent que toutes les fleurs du ciel, de la terre et du monde sont des livres de sûtras. Elles sont la règle et le compas de l'étude du Bouddha. C'est parce que les fleurs du Vide sont le véhicule des bouddhas et patriarches que le monde du Bouddha et toutes ses Lois sont des fleurs du Vide.

Pourtant, lorsque les hommes ordinaires et les sots entendent Shâkyamuni dire : « L’œil obscurci par des taies voit les fleurs du Vide », ils font courir le bruit que ces « taies sur l’œil » sont un désordre du globe oculaire, et que c'est à cause de cette maladie que les gens perçoivent des fleurs du Vide dans le vaste ciel bleu. C'est parce qu'ils persistent dans cette logique extrême que leurs vues égarées les conduisent à distinguer trois mondes et six destinées, des bouddhas existants et des bouddhas transcendantaux, et à voir de l'existant là où tout est inexistant. Ils imaginent que, une fois qu'ont disparu ces taies sur l’œil à l'origine des visions, on ne doit plus voir des  fleurs du Vide. Voilà comment ils comprennent l'énoncé : " Fondamentalement, il n'y a pas de fleurs dans le ciel" !  C'est tout à fait déplorable qu'ils ignorent tout des circonstances des "Fleurs du Vide"  dont parle le Bouddha.

Ce que perçoivent les hommes ordinaires et les non-bouddhistes n'a rien à voir avec le principe des fleurs du Vide et des yeux obscurcis de la Voie des bouddhas. Par la pratique de la Fleur du Vide, tous les bouddhas revêtent la robe du Tathâgata, entrent dans sa demeure et s'assoient sur son trône. C'est ainsi qu'ils obtiennent l’Éveil et en recueillent les fruits. « Il lève les sourcils et cligne les yeux » actualise complètement ce kôan : « L’œil obscurci par une taie voit les fleurs du Vide. » Transmettre exactement le Trésor de l’Œil de la vraie Loi et l'esprit merveilleux du nirvâna, c'est sans relâche voir les fleurs du Vide avec des yeux obscurcis. L’Éveil, le nirvâna, le corps de Loi, notre propre nature, etc., sont deux ou trois pétales des cinq pétales ouverts de la fleur du Vide.

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"Les fleurs symboliques" de René Guénon

Publié dans les Études Traditionnelles, avril 1936.


L’usage des fleurs dans le symbolisme est, comme on le sait, très répandu et se retrouve dans la plupart des traditions ; il est aussi très complexe, et notre intention ne peut être ici que d’en indiquer quelques-unes des significations les plus générales. Il est évident en effet que, suivant que telle ou telle fleur est prise comme symbole, le sens doit varier, tout au moins dans ses modalités secondaires, et aussi que, comme il arrive généralement dans le symbolisme, chaque fleur peut avoir elle-même une pluralité de significations, d’ailleurs reliées entre elles par certaines correspondances.


Un des sens principaux est celui qui se rapporte au principe féminin ou passif de la manifestation, c’est-à-dire à Prakriti, la substance universelle ; et, à cet égard, la fleur équivaut à un certain nombre d’autres symboles, parmi lesquels un des plus importants est la coupe. Comme celle-ci, en effet, la fleur évoque par sa forme même l’idée d’un « réceptacle », ce qu’est Prakriti pour les influences émanées de Purusha, et l’on parle aussi couramment du « calice » d’une fleur. D’autre part, l’épanouissement de cette même fleur représente en même temps le développement de la manifestation elle-même, considérée comme une production de Prakriti ; et ce double sens est particulièrement net dans un cas comme celui du lotus, qui est en Orient la fleur symbolique par excellence, et qui a pour caractère spécial de s’épanouir à la surface des eaux, laquelle, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs, représente toujours le domaine d’un certain état de manifestation, ou le plan de réflexion du « Rayon céleste » qui exprime l’influence de Purusha s’exerçant sur ce domaine pour réaliser les possibilités qui y sont contenues potentiellement, enveloppées dans l’indifférenciation primordiale de Prakriti [Note : Voir Le Symbolisme de la Croix, ch. XXIV.].


Le rapprochement que nous venons d’indiquer avec la coupe doit naturellement faire penser au symbolisme du Graal dans les traditions occidentales ; et il y a lieu de faire précisément, à ce sujet, une remarque qui est très digne d’intérêt. On sait que, parmi les divers autres objets que la légende associe au Graal, figure notamment une lance qui, dans l’adaptation chrétienne, n’est autre que la lance du centurion Longin, par laquelle fut ouverte au flanc du Christ la blessure d’où s’échappèrent le sang et l’eau que Joseph d’Arimathie recueillit dans la coupe de la Cène ; mais il n’en est pas moins vrai que cette lance ou quelqu’un de ses équivalents existait déjà, comme symbole en quelque sorte complémentaire de la coupe, dans les traditions antérieures au christianisme [Note : Cf. Le Roi du Monde, ch. V. On pourrait relater, entre les différents cas où la lance est employée comme symbole, de curieuses similitudes jusqu’en des points de détail : ainsi, chez les Grecs, la lance d’Achille passait pour guérir les blessures qu’elle avait causées ; la légende médiévale attribue la même vertu à la lance de la Passion.] . La lance, lorsqu’elle est placé verticalement, est une des figures de l’« Axe du Monde », qui s’identifie au « Rayon céleste » dont nous parlions tout à l’heure, et l’on peut rappeler aussi, à ce propos, les fréquentes assimilations du rayon solaire à des armes telles que la lance ou la flèche, sur lesquelles ce n’est pas le lieu d’insister davantage ici. D’un autre côté, dans certaines représentations, des gouttes de sang tombent de la lance elle-même dans la coupe ; or ces gouttes de sang ne sont ici autre chose, dans la signification principielle, que l’image des influences émanées de Purusha, ce qui évoque d’ailleurs le symbolisme védique du sacrifice de Purusha à l’origine de la manifestation [Note : On pourrait aussi, à certains égards, faire ici un rapprochement avec le symbolisme bien connu du pélican.] ; et ceci va nous ramener directement à la question du symbolisme floral, dont nous ne nous sommes éloigné qu’en apparence par ces considérations.


Dans le mythe d’Adonis (dont le nom, du reste, signifie « le Seigneur »), lorsque le héros est frappé mortellement par le boutoir d’un sanglier, qui joue ici le même rôle que la lance, son sang, en se répandant à terre, donne naissance à une fleur ; et l’on trouverait sans doute assez facilement d’autres exemples similaires. Or ceci se retrouve également dans le symbolisme chrétien : c’est ainsi que M. Charbonneau-Lassay a signalé « un fer à hosties, du XIIe siècle, où l’on voit le sang des plaies du Crucifié tomber en gouttelettes qui se transforment en roses, et le vitrail du XIIIe siècle de la cathédrale d’Angers où le sang divin, coulant en ruisseaux, s’épanouit aussi sous forme de roses [Note : Regnabit, janvier 1925. Signalons aussi, comme se rapportant à un symbolisme connexe, la figuration des cinq plaies du Christ par cinq roses, l’une placée au centre de la croix et les quatre autres entre ses branches, ensemble qui constitue également un des principaux symboles rosicruciens. »]. La rose est en Occident, avec le lis, un des équivalents les plus habituels de ce qu’est le lotus en Orient ; ici, il semble d’ailleurs que le symbolisme de la fleur soit rapporté uniquement à la production de la manifestation [Note : Il doit être bien entendu, pour que cette interprétation ne puisse donner lieu à aucune objection, qu’il y a une relation très étroite entre « Création » et « Rédemption », qui ne sont en somme que deux aspects de l’opération du Verbe divin.], et que Prakriti soit plutôt représentée par le sol même que le sang vivifie ; mais il est aussi des cas où il semble en être autrement. Dans le même article que nous venons de citer, M. Charbonneau-Lassay reproduit un dessin brodé sur un canon d’autel de l’abbaye de Fontevrault, datant de la première moitié du XVIe siècle et conservé aujourd’hui au musée de Naples, où l’on voit la rose placée au pied d’une lance dressée verticalement et le long de laquelle pleuvent des gouttes de sang. Cette rose apparaît là associée à la lance exactement comme la coupe l’est ailleurs, et elle semble bien recueillir des gouttes de sang plutôt que provenir de la transformation de l’une d’elles ; du reste, il est évident que les deux significations ne s’opposent nullement, mais qu’elles se complètent bien plutôt, car ces gouttes, en tombant sur la rose, la vivifient aussi et la font s’épanouir ; et il va sans dire que ce rôle symbolique du sang a, dans tous les cas, sa raison dans le rapport direct de celui-ci avec le principe vital, transposé ici dans l’ordre cosmique. Cette pluie de sang équivaut aussi à la « rosée céleste » qui, suivant la doctrine kabbalistique, émane de l’« Arbre de Vie », autre figure de l’« Axe du Monde », et dont l’influence vivifiante est principalement rattachée aux idées de régénération et de résurrection, manifestement connexes de l’idée chrétienne de la Rédemption ; et cette même rosée joue également un rôle important dans le symbolisme alchimique et rosicrucien. [Note : Cf. Le Roi du Monde, ch. III. La similitude qui existe entre le nom de la rosée (ros) et celui de la rose (rosa) ne peut d’ailleurs manquer d’être remarqué par ceux qui savent combien est fréquent l’emploi d’un certain symbolisme phonétique.]


Lorsque la fleur est considérée comme représentant le développement de la manifestation, il y a aussi équivalence entre elle et d’autres symboles, parmi lesquels il faut noter tout spécialement celui de la roue, qui se rencontre à peu près partout, avec des nombres de rayons variables suivant les figurations, mais qui ont toujours par eux-mêmes une valeur symbolique particulière. Les types les plus habituels sont les roues à six et huit rayons ; la « rouelle » celtique, qui s’est perpétuée à travers presque tout le moyen âge occidental, se présente sous l’une et l’autre de ces deux formes ; ces mêmes figures, et surtout la seconde, se rencontrent très souvent dans les pays orientaux, notamment en Chaldée et en Assyrie, dans l’Inde et au Thibet. Or, la roue est toujours, avant tout, un symbole du Monde ; dans le langage symbolique de la tradition hindoue, on parle constamment de la « roue des choses » ou de la « roue de vie », ce qui correspond nettement à cette signification ; et les allusions à la « roue cosmique » ne sont pas moins fréquentes dans la tradition extrême-orientale. Cela suffit à établir l’étroite parenté de ces figures avec les fleurs symboliques, dont l’épanouissement est d’ailleurs également un rayonnement autour du centre, car elles sont, elles aussi, des figures « centrées » ; et l’on sait que, dans la tradition hindoue, le Monde est parfois représenté sous la forme d’un lotus au centre duquel s’élève le Mêru, la « montagne polaire ». Il y a d’ailleurs des correspondances manifestes, renforçant encore cette équivalence, entre le nombre des pétales de certaines de ces fleurs et celui des rayons de la roue : ainsi, le lis a six pétales, et le lotus, dans les représentations du type le plus commun, en a huit, de sorte qu’ils correspondent respectivement aux roues à six et huit rayons dont nous venons de parler. [Note : Nous avons noté, comme exemple très net d’une telle équivalence au moyen âge, la roue à huit rayons et une fleur à huit pétales figurées l’une en face de l’autre sur une même pierre sculptée, encastrée dans la façade de l’ancienne église Saint-Mexme de Chinon, et qui date très probablement de l’époque carolingienne. La roue se trouve d’ailleurs très souvent figurée sur les églises romanes, et la rosace gothique elle-même, que son nom assimile aux symboles floraux, semble bien en être dérivée, de sorte qu’elle se rattacherait ainsi, par une filiation ininterrompue, à l’antique « rouelle » celtique.] Quant à la rose, elle est figurée avec un nombre de pétales variable ; nous ferons seulement remarquer à ce sujet que, d’une façon générale, les nombres cinq et six se rapportent respectivement au « microcosme » et au « macrocosme » ; en outre, dans le symbolisme alchimique, la rose à cinq pétales, placée au centre de la croix qui représente le quaternaire des éléments, est aussi, comme nous l’avons déjà signalé dans une autre étude, le symbole de la « quintessence », qui joue d’ailleurs, relativement à la manifestation corporelle, un rôle analogue à celui de Prakriti [Note : La Théorie hindoue des cinq éléments [Études Traditionnelles, numéro d’août-septembre 1935, recueilli dans les Études sur l’Hindouisme].. Enfin, nous mentionnerons encore la parenté des fleurs à six pétales et de la roue à six rayons avec certains autres symboles non moins répandus, tels que celui du « chrisme », sur lesquels nous nous proposons de revenir en une autre occasion. [Note : M. Charbonneau-Lassay a signalé l’association de la rose elle-même avec le chrisme (Regnabit, numéro de mars 1926) dans une figure de ce genre qu’il a reproduite d’après une brique mérovingienne ; la rose centrale a six pétales qui sont orientés suivant les branches du chrisme ; de plus, celui-ci est enfermé dans un cercle, ce qui fait apparaître aussi nettement que possible son identité avec la roue à six rayons.] Pour cette fois, il nous suffira d’avoir montré les deux similitudes les plus importantes des symboles floraux, avec la coupe en tant qu’ils se rapportent à Prakriti, et avec la roue en tant qu’ils se rapportent à la manifestation cosmique, le rapport de ces deux significations étant d’ailleurs, en somme, un rapport de principe à conséquence, puisque Prakriti est la racine même de toute manifestation.

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D'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982)


"Si chaque fleur possède, au moins secondairement, un symbole propre, la fleur n'en est pas moins, de façon générale, un symbole du principe passif. Le calice de la fleur est, comme la coupe, le réceptacle de l'Activité céleste, parmi les symboles de laquelle il faut citer la pluie et la rosée. En outre, le développement de la fleur à partir de la terre et de l'eau (lotus) symbolise celui de la manifestation à partir de cette même substance passive.

Saint Jean de la Croix fait de la fleur l'image des vertus de l'âme, le bouquet qui les rassemble étant celle de la perfection spirituelle. Pour Novalis (Heinrich von Ofterdingen), la fleur est le symbole de l'amour et de l'harmonie caractérisant la nature primordiale ; elle s'identifie au symbolisme de l'enfance et, d'une certaine façon, à celui de l'état édénique. Le symbolisme tantrico-taoïste de la Fleur d'Or est aussi celui de l'atteinte d'un état spirituel : la floraison est le résultat d'une alchimie intérieure, de l'union de l'essence (tsing) et du souffle (k'i), de l'eau et du feu. La fleur est identique à l’Élixir de vie ; la floraison est le retour au centre, à l'unité, à l'état primordial. Dans le rituel hindou, la fleur (pushpa) correspond à l'élément Éther.

Outre la méthode et l'attitude spirituelle qui lui sont essentielles, l'art japonais de l'arrangement des fleurs (ikebana) comporte un symbolisme très particulier. La fleur y est effectivement considérée comme le modèle de développement de la manifestation, de l'art spontané, sans artifice et cependant parfait ; comme aussi l'emblème du cycle végétal, résumé du cycle vital et de son caractère éphémère. L'arrangement lui-même s'effectue selon un schéma ternaire : le rameau supérieur est celui du Ciel, le rameau médian celui de l'Homme, le rameau inférieur, celui de la Terre ; ainsi s'exprime le rythme de la triade universelle, dans laquelle l'Homme est le médiateur entre le Ciel et la Terre. Pas d'arrangement vivant en dehors de ce rythme. Comme ces trois forces naturelles doivent s'harmoniser pour former l'univers, les tiges doivent s'équilibrer dans l'espace sans effort apparent. Tel est le mode vrai de l'Ikebana depuis le XIVe siècle ; mais il en existe un mode complexe ou coulé, aux tiges descendantes. Cet arrangement de fleurs tend à exprimer la pente déclinante de la vie, l'écoulement de toutes choses vers l'abîme. C'est pour cela que la courbe des tiges doit s'infléchir de plus en plus vers les extrémités. L'Ikebana peut aussi bien exprimer un ordre cosmique que les traditions des Ancêtres ou des sentiments de joie ou de tristesse.

Une autre école, du VIIIe au XIVe siècle, vise surtout à arranger les fleurs, en les faisant tenir debout (Rikka) : l'élan des fleurs symboliserait la foi en Dieu, en l'Empereur, en l'époux ou l'épouse, etc. Au début, les bouquets sont raides, notent les maîtres de Rikka : ils sont intransigeants, comme la foi du néophyte. Si l'on classe les bouquets en styles formel, semi-formel et informel, il apparaît évident que les notions qu'ils expriment ne sont jamais véritablement formelles. Ce qu'(on peut rapprocher du symbolisme de la fleur montrée par le Bouddha à Mahâkashyapa, et qui tenait lieu de toute parole et de tout enseignement : à la fois résumé du cycle vital et image de la perfection à atteindre, de l'illumination spontanée ; expression même de l'inexprimable.

[...]

C'est le sens [instabilité] de la corbeille de fleurs, chez lan Ts'ai ho, qui est souvent représenté portant une corbeille de fleurs, pour mieux mettre en contraste sa propre immortalité avec l'éphémère brièveté de la vie, de la beauté et des plaisirs.


Chez les Mayas, la fleur de frangipanier est un symbole de la fornication. Elle peut représenter le soleil, en fonction de la croyance à la hiérogamie fondamentale soleil-lune. Elle peut également signifier singe. Elle comporte cinq pétales (chiffre lunaire), mais n'en présente souvent que quatre dans son glyphe, quatre étant le nombre solaire.

Dans la civilisation aztèque, les fleurs des jardins étaient non seulement un ornement pour le plaisir des dieux et des hommes et une source d'inspiration pour les poètes et les artistes, mais elles caractérisaient e nombreux hiéroglyphes et des phases de l'histoire cosmogonique. Alfonso Reyes a décrit le symbolisme des fleurs à partir des hiéroglyphes et des œuvres d'art du Mexique : L'ère historique de l'arrivée des conquistadors au Mexique coïncida exactement avec cette pluie de fleurs qui tomba sur la tête des hommes à la fin du quatrième soleil cosmogonique.

La terre se vengeait de ses mesquineries antérieures, et les hommes agitaient des bannières de jubilation. Dans les dessins du Codex Vaticanus, elle est représentée par une figure triangulaire ornée de torsades de plantes ; la déesse des amours licites, suspendue à un feston végétal, descend sur la terre, tandis que, tout en haut, des graines éclatent, laissant tomber fleurs et fruits... L'écriture hiéroglyphique nous offre les plus abondantes et les plus variées des représentations artistiques de la fleur? Fleur était un des vingt signes des jours, le singe aussi du noble et du précieux, elle représentait encore des parfums et les boissons. Elle surgissait du sang du sacrifice et couronnait le hiéroglyphe de la prière. Les guirlandes, l'arbre, le maguey, alternaient dans les désignations de lieux. La fleur était peinte d'une manière schématique, réduite à une stricte symétrie, vue tantôt de profil, tantôt par la bouche de la corolle. Pour la représentation de l'arbre, on usait aussi d'un système défini : soit un troc divisé en trois branches égales se terminant en touffes de feuilles, soit en deux troncs divergents qui se ramifiaient de manière symétrique. Dans les sculptures de pierre et de glaise il y a des fleurs isolées, sans feuilles, et des arbres fruitiers rayonnants, tantôt comme attributs de la diversité, tantôt comme ornements d'un personnage, ou comme décoration extérieure d'"un ustensile (Nouvelles du Mexique).

De ce récit, comme des nombreuses images de fleurs dont est riche l'art mexicain, il apparaît que les fleurs manifestent l'extrême diversité de l'univers, la profusion et la noblesse des dons divins ; mais ce symbolisme très général était ici particulièrement lié au cours régulier du temps et avec les âges cosmogoniques ; il exprimait des phases particulières dans les relations entre les hommes et les dieux. La fleur était comme une mesure de ces relations.


Associées analogiquement aux papillons, comme ceux-ci, les fleurs représentent souvent les âmes des morts. Ainsi la tradition mythologique grecque dit-elle que Perséphone, future reine des enfers, fut enlevée par Hadès dans les plaines de Sicile, alors qu'elle jouait avec ses compagnes à cueillir des fleurs.

La fleur se présente, en effet, souvent comme une figure-archétype de l'âme, un centre spirituel. Sa signification se précise alors selon ses couleurs, qui révèlent l'orientation des tendances psychiques : le jaune revêt un symbolisme solaire, le rouge un symbolisme sanguin, le bleu un symbolisme d'irréalité rêveuse. Mais les nuances du psychisme se diversifient à l'infini.

Les emplois allégoriques des fleurs sont également infinis : elles sont parmi les attributs du printemps, de l'aurore, de la jeunesse, de la rhétorique, de la vertu, etc."

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Dans la "Conférence de Mme Solange Thierry". (In : École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 96, 1987-1988. pp. 133-139) on peut lire :


[...] L'offrande de fleurs, dont un corpus de textes, les anisansa, définissent les mérites, apparaît partout comme un sacrifice, donneur de vie. La fleur est promesse. Offerte, elle transmet la vie aux images des dieux, elle est œuvre pie pour les hommes, leur procurant les récompenses suprêmes. Les thèmes floraux portent des noms triomphants : naissance, fécondité, jouvence, résurrection, invulnérabilité, royauté, nirvana. La fleur est associée à l'eau, à la femme, à la manifestation divine, à la cosmogonie. Elle est signe évident du sacré, pluie de fleurs ou floraison insolite. L'arme transformée en fleur est la mort brusquement inversée. La flèche, au lieu de blesser, guérit. Au lieu de tuer, ressuscite. Le bouquet pyramidal, le bouquet-microcosme, recrée le monde pour les morts auxquels il est offert. La fleur consacrée par le souffle du prêtre anime l'effigie. Et le fait même que la fleur soit un réceptacle de vie transforme son offrande en sacrifice. En ce sens, il est inutile d'opposer systématiquement les cultures à sacrifices sanglants aux cultures végétalistes. Le sacrifice védique du soma coexistait avec les sacrifices de chevaux. Végétalisme et cultes sanglants poursuivent parallèlement leur carrière en domaine proto-indochinois ou austro-asiatique. Le bouddhisme, en éliminant théoriquement tout sacrifice sanglant, n'a fait que reprendre en l'assimilant et en lui attribuant des significations nouvelles, le vieux langage des plantes du substrat primitif.

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Dans Le Livre des Fleurs (Librairie philosophique J. Vrin, 1989), Georges Ohsawa (Nyoiti Sakurazawa) tente de nous expliquer la délicatesse de ce qu'il appelle l'âme japonaise (au sens de ce que Steiner appelle l'âme des peuples) à travers des coutumes ancestrales difficiles à appréhender pour des Occidentaux modernes :


Lorsqu'on admire un bouquet japonais il faut de temps en temps fermer les yeux du corps et ouvrir ceux de l'âme. Les fleurs qui représentent un instant de beauté, par leur silence et leur faiblesse doivent nous transporter en dehors du temps.

Non seulement leurs lignes harmonieuses sont douces au regard, mais elles détiennent le secret de la nature qui ne se révèle qu'à ceux qui savent les contempler avec respect. Ce respect, cet amour respectueux, pour mieux dire, (on ne sait quel mot employer lorsqu'on a vu de simples paysans saluer le navet avant de lui arracher les feuilles, comme dans les campagnes françaises on faisait un signe de croix sur le pain) c'est bien un sentiment spontané et vraiment profond dans le cœur des Nippons, puisqu'on le rencontre dans toutes les couches sociales, chez des gens qu'au premier abord on pourrait croire insensibles à ce genre de choses. [...]

L'enfant japonais grandit au milieu des fleurs. Il voit sa mère les porter avec respect, les disposer dans des vases précieux sur le tokonoma. Même dan les maisons les plus pauvres, il en voit sur l'autel des ancêtres à chaque nouvel an. point n'est besoin d'ailleurs pour que les âmes de ces aïeux soient satisfaites qu'il s'agisse de fleurs rares ou précieuses. Les simples fleurs des champs suffisent et même sont l'idéal, puisque un bouquet est fait pour transposer une impression de la nature. [...] Jamais on ne tolérera qu'un enfant mutile des fleurs, cruauté encore plus lâche que vis à vis des animaux. Toutes sont sacrés à des degrés divers, à commencer par le chrysanthème qui est la fleur impériale et que nul n'a le droit de reproduire sur son habillement. La jeune fille dès la douzième année sera instruite dans l'art des fleurs. [...] On donnera leur modestie et leur silence en exemple. Elles ont toutes les qualités.

[...] Autrefois, le jeune samouraï apprenait l'art des fleurs. Cela faisait partie de l'éducation chevaleresque. C'était le beau temps où les guerriers étaient tous des poètes. Aujourd'hui les aristocrates, les hommes se piquant de culture et de raffinement, savent disposer les fleurs tout comme la meilleure maîtresse de maison. [...] Les histoires de fleurs sont innombrables. Elles ont le don de charmer tout le monde, les jeunes et les vieux. Quelle candeur, combien démodée ! En voici une : Par une nuit glacée, un pauvre chevalier reçoit un religieux à demi mort de froid. Pour le réchauffer il coupe ses plantes chéries, son seul bien est son seul amour sur la terre. Heureusement, le religieux se trouvait être en réalité le grand Hôjô Tokiyori, un prince bienfaisant, et le bon chevalier est récompensé comme il convient. C'est le sujet d'une des plus belles pièces de No qui date de l'époque Tokugawa, mais qui se joue encore, et à chaque représentation l'héroïque sacrifice du chevalier et le triste destin de ses belles plantes ne manque pas d'arracher des larmes au bon public. [...]

Les fleurs doivent être la glorification de Dieu et non pas de l'homme. C'est pour cela qu'elles ne doivent pas servir à la décoration comme en Europe. Au contraire elles sont le centre vers qui tous les regards doivent converger. Tout doit concourir à leur mise en valeur comme si elles étaient la représentation vivante de la divinité, et au fond ne sont-elles pas cela ? Les Japonais en sont convaincus.

L'art des fleurs n'est pas seulement un art, il est une religion et une morale. [...]

Les hommes ont de tous temps offert des fleurs à leurs Dieux. Leur élan vers le ciel symbolise bien la foi. [...]


Les traités sur l'art des fleurs indiquent pour chaque mois les fleurs dont il faut faire des arrangements. Voici leur liste :

Janvier : Pin ; adonis, prunier ; saule ; asphodèle ; camélia.

Février : Prunier rouge ; camélia ; pêcher ; saule ; prunier jaune.

Mars : Iris laevigata ; pêcher ; pivoine.

Avril : Pivoine ; Rosa chinensis ; Iris Kaempferi ; pivoine herbacée ; chrysanthème.

Mai : Rosa chinensis ; Iris Kaempferi ; chrysanthème

Juin : chrysanthème ; mankeisi ; hanmanten.

Juillet : chrysanthème d'été ; chrysanthème rustique.

Août : Hassakubai ; asphodèle ; chrysanthème rustique.

Septembre : Rhodea japonica ; asphodèle ; hassakubaï.

Octobre : Chrysanthème, asphodèle ; mankeisi ; tosibaï ; pivoine ; camélia.

Novembre : Chrysanthème ; asphodèle.

Décembre : Saule ; asphodèle ; prunier ; camélia ; rôbai ; mankeisi ; chrysanthème d'hiver.


Çyska Bouddha montra un jour une fleur à ses disciples qui l'entouraient : Je vous cède aujourd'hui tout le secret de notre philosophie, dit-il. Le voici ! Personne ne le comprenait. un seul disciple sourit en le regardant.

"Tu m'as compris. Je te permets de prêcher dès maintenant à ma place", dit le Bouddha."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Protectrices, messagères de la paix, les fleurs, selon une croyance datant des anciens Égyptiens, amènent la bonne fortune ; en offrir porte bonheur. Les Grecs avaient une déesse des fleurs, Chloris, identifiée avec la Flore (Flora) des Romains. Chez les Aztèques, les fleurs des jardins passaient pour plaire aux Dieux.

Diverses locutions témoignent d'ailleurs de la signification bénéfique de la fleur : "Couvrir quelqu'un de fleurs", "Jeter des fleurs à quelqu'un" ou encore "une vie semée de fleurs" pour signifier une vie douce et heureuse.

Si elles sont parfois symboles de spiritualité - pour saint Jean de la Croix, la fleur est "l'image des vertus de l'âme, le bouquet qui les rassemble étant celle de la perfection spirituelle" - elles sont plus généralement associées à l'amour et à la fertilité (1) : le mot fleurette (petite fleur) signifie propos galants et on dit "conter fleurette" (du verbe "fleureter", confondu avec "flirter"). Les fleurs jouent un rôle dans les entreprises de séduction : en offrir à sa bien-aimée équivaut parfois à déclarer sa flamme.

Les fleurs sont d'ailleurs utilisées dans les charmes d'amour : celle que l'on passe sur ses lèvres après avoir bu un peu de vin fait aimer de la personne à qui on la donne (Allemagne). En Italie (Venise), pour s'attacher une jeune fille, on lui faisait respirer "certaines" fleurs où la sorcière a[vait] enfermé l'esprit magique".

En Angleterre, encore au siècle dernier, pour connaître l'avenir de jeunes amoureux, on liait ensemble deux fleurs coupées qui n'étaient pas encore épanouies : si, au bout de dix jours, une fleur enserrait l'autre, la relation sentimentale était solide mais si l'une se détournait de l'autre, l'affaire était compromise. Une fleur qui s'ouvrait présageait une naissance proche ; celle qui se flétrissait ou mourait annonçait la maladie ou la mort pour un des deux. On faisait tant confiance à ce procédé que, dans certains villages, on composait autant de paires de fleurs qu'il y avait de jeunes filles amoureuses dans le voisinage.

Les fleurs sont présentes traditionnellement à toutes les étapes de la vie (naissance, anniversaire, etc.), à toutes les réjouissances (privées ou publiques), sans oublier les mariages : le bouquet de la mariée, dans lequel on peut voir également un symbole de fécondité, est censé protéger son bonheur ; lorsqu'elle le lance dans l'assistance, il porte chance à la personne qui le reçoit. Jeter des fleurs sur les nouveaux mariés assure leur prospérité. De nos jours, les confettis en forme de pétales les remplacent pour placer le couple sous de bons auspices.

Les fleurs, qui figurent par ailleurs aux obsèques, ont une signification funéraire, qu'évoque Victor Hugo dans Les Contemplations :

Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;

Les fleurs aiment la mort et Dieu les fait toucher

Par leurs racines aux os, par leur parfum aux âmes.

("A celle qui est restée en France, VII)


L'usage de fleurir les tombeaux, qui remonte à la nuit des temps (il a été signalé chez l'homme de Néandertal), était pratiqué par la plupart des Anciens (Égyptiens, Étrusques, Gréco-Romains). Les fleurs elles-mêmes "représentent souvent les âmes des morts. Ainsi la tradition mythologique grecque dit-elle que Perséphone, future reine des Enfers, fut enlevée par Hadès dans les plaines de la Sicile, alors qu'elle jouait avec ses compagnes à cueillir des fleurs".

Les fleurs blanches, particulièrement celles qui sont très odorantes, peuvent être habitées par les âmes des défunts. Dans des récits recueillis en Bretagne, l'âme des enfants morts avant d'être baptisés "apparaît quelquefois sous l'aspect d'une grande fleur blanche ; elle est plus belle à mesure que l'on s'approche d'elle et s'éloigne quand on veut l saisir".

En Bretagne toujours, on se fie à la façon dont se comportent les fleurs posées sur un cercueil pour connaître le sort du défunt dans l'au-delà : "Si elles se fanent dès qu'on les y pose, c'est que l'âme est damnée ; si elles ne se fanent qu'au bout de quelques instants, l'âme est en purgatoire, et plus elles mettent de temps à se faner, moins longue sera la pénitence". Dans la même région, si les fleurs plantées sur une tombe ne fleurissent pas, cela signifie que le défunt est en enfer. En Angleterre, l'endroit où on a jeté une fleur arrachée à une tombe devient hanté.

Selon un usage relevé dans le Tarn, à la mort d'un membre de la famille, on coupait toutes les fleurs du jardin et on n'en laissait aucune s'épanouir tant que durait le deuil.

En octobre 1972, l'écrivain Taylor Cadwell évoquait dans un journal américain une coïncidence extraordinaire survenue deux ans plus tôt : le jour des funérailles d'un certain Marcus Rebak, les lis de son jardin se mirent à fleurir, ce qu'ils ne faisaient plus depuis des années. Toujours aux États-Unis, en 1964, à la mort du Dr Nandor Fodor, psychanalyste versé dans la parapsychologie, ses roses grimpantes ne perdirent pas un pétale pendant des semaines ; lorsque son épouse les coupa, une seule fleur resta éclose pendant quelques temps. Il apparaît, d'après certaines recherches scientifiques, que quelques espèces seraient sensibles aux ambiances émotionnelles (notamment les roses qui montreraient des signes de détresse quand elle sont malmenées) et qu'elles pourraient même communiquer entre elles.

Des fleurs blanches vues en songe ou l'apparition de pétales blancs sur une fleur de couleur sont signes de mort ; de même le parfum de fleurs dans un endroit où il n'y en a pas. Il ne faut pas présenter de fleurs fraîches à un enfant car elles évoquent celles que l'on mettrait sur son cercueil. Selon une croyance portugaise, une femme enceinte ne doit pas respirer de fleurs ou son bébé n'y survivrait pas.

Avoir chez soi ou offrir à quelqu'un un bouquet de fleurs blanches et rouges porte malheur, en souvenir de l'usage romain de jeter des fleurs de ces couleurs sur les tombes de amants. Outre-manche, les fleuristes refusent, dit-on, de composer de tels bouquets ; ils ont également une sinistre réputation dans les hôpitaux où on les dirige en général vers la chapelle.

On offrira de préférence à un malade des fleurs rouges (couleur du sang et de la vie) - des roses par exemple -, et jamais de fleurs blanches ou de bouquet mélangé. Pour ne pas lui nuire, on s'abstiendra de déposer les fleurs sur son lit. Celui qui ramène de l'hôpital les fleurs qu'il a reçues risque d'y revenir bientôt.

Il faut savoir aussi qu'offrir des fleurs en nombre impair porte malheur mais que faire cadeau de fleurs violettes est signe de bienveillance.

Si les fleurs lilas évoquent les funérailles, les fleurs mauves attirent l'argent, les jaunes (notamment le tournesol) sont de bon augure dans une maison ou un jardin et protègent de la sorcellerie. Cultiver des fleurs bleues amène la paix de l'esprit.

Selon une croyance de Seine-et-Marne, la Vierge n'aime que les fleurs blanches ou bleues et ne peut souffrir les jaunes. En Franche-comté, les fleurs blanches et roses du mois de mai amènent la mauvaise chance.

La présence dans une maison d'une seule fleur des champs est maléfique mais on peut sans risque en avoir deux ou plus. Si les plantes qui croissent sur le toit (de chaume par exemple), portent des fleurs, c'est un signe très bénéfique pour le foyer.

Il ne faut jamais porter une fleur que l'on a cueillie soi-même ; le mardi, on évitera d'en avoir une à sa boutonnière. Qui ramasse des fleurs par terre, dans la rue ou près de l'étal d'un fleuriste, attire maladie, chagrin et entraîne la mort d'un membre de sa famille.

Selon les Américains, porter une fleur blanche en voyage met à l'abri des dangers et porte chance. Dans la tradition russe, toute fleur présentant une anomalie dans le nombre de pétales est considérée comme porte-bonheur : "C'est étendre la superstition qui s'attache en France au trèfle à quatre feuilles".

Dans toute l'Europe, il faut se méfier de celui ou celle qui fait faner ou perdre les pétales aux fleurs qu'il tient. Des fleurs qui se flétrissent trop rapidement peuvent être un signe d'infidélité ; une éclosion prématurée ou hors de saison n'annonce rien de bon. Rêver que l'on cueille des fleurs hors de saison est également de mauvais augure.

Dans un théâtre, les vraies fleurs sont à proscrire, sauf celles que l'on offre aux acteurs à la fin des représentations (l'œillet est à éviter) ; elles portent aussi malheur à bord d'un bateau ou d'un avion où la chose la plus maléfique est un mélange de fleurs blanches et rouges.

Les fleurs qui ont été passées dans le feu de la Saint-Jean soulagent les souffrances physiques et morales. Autrefois, contre les troubles nerveux, on les enfilait sur un fil de laine rouge pour les porter autour du cou. Tressées en croix, elles protègent des maléfices.

Dans le Pas-de-Calais, "l'eau de saint Jean", obtenue en faisant tremper des pétales toute la nuit de la Saint-Jean, assurait aux femmes enceintes une heureuse délivrance. Les malades et les infirmes s'en servaient pour guérir. En Normandie, les fleurs cueillies le jour de la Saint-Jean ont des pouvoirs médicinaux et ne se flétrissent jamais.

Les fleurs ramassées à la procession de la Fête-Dieu et sur lesquelles est passé le Saint Sacrement détournent l'orage. En Belgique, placer aux quatre coins d'une cave des fleurs ramassées sur le parcours de la procession de la Fête-Dieu éloigne les rats.

Selon une légende bretonne, la veille du 1er mai (mois consacré à la Vierge), "les fleurs se détachent d'elles-mêmes [...] afin de faire un tapis dans les endroits où passe la Sainte-Vierge". On dit aussi que ce sont "les anges qui les jettent sur les pas de leur reine et le grand vent qu'il fait à cette époque vient de leurs ailes qu'ils agitent en faisant cette besogne".

Si les fleurs plantées à la nouvelle lune fleurissent mieux, celles que l'on sème le vendredi saint - le dimanche des Rameaux en Angleterre - deviennent doubles.

Voir une fleur épanouie dans un lieu stérile présage une très bonne moisson (Béarn).

Outre-Atlantique, dormir avec une fleur sous son oreiller promet le beau temps pour le lendemain.

Chaque personne, selon son mois de naissance, a sa fleur porte-bonheur :

Janvier : œillet et perce-neige.

Février : primevère.

Mars : jonquille.

Avril : marguerite.

Mai : muguet.

Juin : rose.

Juillet ; lis.

Août : glaïeul.

Septembre : aster.

Octobre : dahlia.

Novembre : chrysanthème.

Décembre : houx.


1) La fleur désigne parfois le phallus : "Encore une fleur, dit-elle en la touchant avec sensualité ; je croyais avoir tout moissonné. Qu'elle est fraîche, que je la mette à mon côté ! Elle l'y mit en effet, et cette fleur, comme enchantée de se trouver si bien placée, se préparait à lui prodiguer ses trésors : déjà la belle lui avait fait part des siens [...]. Elle me remit mon bouquet et m'exhorta à le conserver jusqu'à ce temps" (Romans libertins du XVIIIe siècle, "Bouquins", R. Laffont, 1993). Dans la littérature galante chinoise, le lotus désigne le sexe féminin.

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D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


Dans l'ensemble, la fleur est un symbole de l'âme, mais de l'âme heureuse, épanouie, détachée des biens matériels, soulagée des passions qui la troublent et l'altèrent. Toutefois, à chaque fleur est attribuée une symbolique distincte. Il existe ainsi un authentique langage des fleurs qui mériterait qu'on lui consacre de longs propos, car il est d'ne grande richesse, et encore très présent dans nos mœurs, dans nos mémoires, dans notre vie. N'est-ce pas toujours un signe d'affection, de reconnaissance, de joie, de bonheur que nous offrons des fleurs ? Ne dit-on pas communément "jeter des fleurs", pour dire que l'on flatte ou qu'on admire autrui ?"

Une évocation toute en légèreté de Christian Bobin dans Le Plâtrier siffleur (revue Canopée n°10, février 2012, Nature et Découvertes, Actes Sud ; Éditions Poésis, 2018) :


Un penseur japonais, Maître Dogen, sage, religieux et philosophe, dit que l'univers entier est la pensée des fleurs. Une parole comme celle-ci, on ne peut la pousser plus loin parce qu'elle casserait. C'est comme un bois qui serait tellement fin que, si on essayait de l'affiner un peu plus, on casserait son fil et on le briserait. C'est peut-être ça d'ailleurs la vertu de la poésie, tendre le langage au maximum. Mais il y a un moment où chacun est obligé de comprendre d'une autre manière que par la compréhension analytique. Il faut peut-être comprendre par l'arrière de la tête, ou par ses yeux, ou par l'enfant qu'on était. Mais surtout ne pas comprendre par l'adulte qu'on se croit tenu d'être.

Il me semble que la poésie est comme une explication, mais qui n'explique rien. Elle est comme une science, elle est la seule science qui ne maltraite pas son objet. Peut-être parce qu'elle ne le traite pas en objet, justement. La poésie entre dans le monde comme das une maison amie, elle révèle l'objet, elle l'amène à se révéler, elle ne le force pas. Le grand reproche que je ferais à la science et aux technologies, c'est, sous des manières suaves, de passer en force. Il me semble que les choses viennent beaucoup plus aisément à nous si nous leur accordons le temps qu'elles demandent. Par exemple, je trouve terrible ces films qui montrent en accéléré les fleurs qui se déploient. J'irais jusqu'à penser qu'on ne devrait pas nous montrer ce que notre œil ne voit pas. La technique brise un interdit, et peut-être fait du mal à quelque chose qui est sacré dans la vie. Après tout, mes yeux me suffisent pour voir le papillon, je n'ai pas besoin qu'on me le montre.

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