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  • Anne

Bleu


Lors du soin reçu hier soir pendant la séance de massage spirituels, je me suis retrouvée d'un bout à l'autre de l'expérience, baignée, noyée, lessivée dans le bleu et une infinité de ses nuances ; une sorte d'œuvre au bleue dont je n'avais jusqu'alors aucune idée... Ce bleu m'a reconnectée au Petit Peuple des fées bleues, elfes et autres lutins schtroumphesques... Petit clin d’œil aussi de la Sylphide bleue qui habite dans le grand séquoïa de Rochasson.

Un bleu qui pour finir s'est évanoui dans la couleur argentée de mon corps sublimé...




Étymologie

  • BLEU, BLEUE, adj. et subst. masc.

Étymol. ET HIST. − A.− Adj. 1. a) ca 1121 « de couleur pâle, blanchâtre, livide » rocheit blef « liais » (S. Brandan, éd. E. G. R. Waters, 264) ; 1226 face bleve (G. Le Clerc, Trois Mots, 196 dans T.-L.) ; b) 1718 (Ac. : Bleu. En parlant De certains espanchements de sang qui surviennent à la peau, se prend quelquefois pour livide, plombé), d'où subst. infra ; 2. ca 1150 blef « qui est de la couleur du ciel quand il est pur » (Thèbes, 4061 dans Gdf. Compl. : Li paisson qui tienent le tref Sont de color vermeil et blef) ; 1164 blöe (Chr. de Troyes, Erec et Enide, éd. W. Foerster, 1601 dans T.-L.) ; xiie-xiiie s. bleu (Lapidaire de Modène, éd. P. Pannier, Paris, 1889, vers 106). B.− Subst. 1. 1180-1200 « couleur bleue » (Mort Aym. de Narb., 174 dans Gdf. Compl. : Tote la char li revertist en blef); 1577 « matière colorante » (Privil. des .XXXII. bons mét. de Liège, II, 321, 35, ibid. : Bois de Provence, qu'on dist bois de bleu) ; d'où a) 1718 art culin. au bleu (Ac.) ; b) 1851 « vin rouge de mauvaise qualité », supra ; c) 1928 « sorte de fromage » (Lar. 20e) ; 2. 1254 « tissu bleu » dans FEW t. 151, s.v. *blāo ; d'où 1791 « conscrit » (d'apr. Brunot t. 9, p. 994) ; 3. 1863 « marque livide sur la peau, consécutive à un coup » (Littré : Il lui fit des bleus en le pinçant fortement). De l'a.b.frq. *blāo « id. » (Brüch, pp. 32-33; Walt., p. 80 ; REW3, n°1153 ; Bl.-W.5 ; Dauzat 1968 ; FEW t. 15, 1, pp. 146-150 ; EWFS2), à rapprocher de l'a.h.all. blāo, blāwēr, a. sax. blāo, a. nord. blār (Kluge 20, s.v. blau) cité au vie s. sous la forme du b. lat. blavus par Isidore, Orig., 19, 28, 8 dans TLL s.v., 2052, 36. Les formes a. fr. blo(e), blou s'expliquent à partir de la forme primitive blāo, la forme bleu provient du type *bláwu par l'intermédiaire de *blę̄wu. Blef est une forme masc. refaite sur le fém. a.fr. blève (de *blę̄wa).


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.

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Expressions populaires :


Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expressions populaires bien connues :


Passer au bleu : « Mon augmentation est passée au bleu », cela veut dire qu'on me l'avait laissé espérer, puis qu'il n'en a plus été question. Elle « est passée à la trappe », comme peuvent le faire des vacances annulées, ou tout autre gratification promise et supprimée ensuite. Cela se dit aussi parfois d'une chose indésirable qui ne s'est heureusement pas réalisée : « Mon amende est passée au bleu ».

L'expression était relativement nouvelle en 1867 : « Supprimer, vendre, effacer ; manger son bien. Argot des faubouriens. On disait il y a cinquante ans : Passer ou Aller au safran. Nous changeons de couleur, mais nous ne changeons pas de mœurs. » (Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte).

Il semble donc qu'il y ait eu dans ce changement de couleurs un simple transfert de motivation ; l'utilisation du safran, c'est-à-dire de la couleur jaune, datait du XVIIe siècle parce que dans des temps anciens on « safranait (peignait en jaune) les maisons des banqueroutiers ou de ceux qui avaient été condamnés en justice » (Furetière).

Le passage au bleu de la locution viendrait, selon l'explication donnée par plusieurs commentateurs, de l'habitude qu'avaient les lavandières d'utiliser le bleu anglais ou azur, afin de faire disparaître les dernières taches d'un linge blanc. « En termes de blanchisseuse passer du linge au bleu, le tremper, après le blanchissage, dans une eau imprégnée d'une couleur bleue » (N. Landais, 1836). Le succès de cette technique aurait donc « déteint » sur le jaune traditionnel chez les faubouriens, puis fait oublier le safran métaphorique d'antan, comme un clou chasse l'autre. Pourtant une chose ne colle pas tout à fait : l'effacement des taches sur le linge est un résultat désiré et volontaire tandis que dans la plupart des cas l'annulation d'un avantage promis est désolant (prime, congé, etc.) ; il se constate sur un ton de regret, voire de contestation : « Ah les salauds ! ma prime est passée au bleu ! » A mon avis, il devait y avoir à « bleu » une valeur supplémentaire, attachée à la disparition des choses...

Il y a peut-être un rapport avec une expression mal expliquée que l'on trouve au XVIIIe siècle : faire des coups bleus « Pour dire, faire des efforts inutiles, des tentatives qui ne réussissent point. » (Le Roux, 1752, repris en 1786). Ce sémantisme du bleu, « échec et perte », sous-tend notre expression ; on le trouve dans un dialogue de 1816, cité par Pierre Enckell :


« La Fidélité : Ah ! Ah ! quel singulier hazard ! et vous avez abandonné les munitions de guerre, de bouches ; armes, bagages, en le laissant maître du champ d'bataille ? […]

Rapin : Je me suis cru une baleine aux trousses, et j'ai lâché mes joncs ; mes hameçons, mes lignes, mes vers, tout est bleu.

La Fidélité : C'est bien noir ce qu'il vous a fait là. »

(Cottenet et Carmouche, Les Poissons d'avril, 1816, in DDL 38)


Dans cet exemple, « tout est bleu » signifie tout est perdu, a disparu… Aussi je subodore que notre Passer au bleu tien d'abord de cette valeur-là - que l'on trouve également dans n'y voir que du bleu (en 1837 selon le même document). Une valeur d'escamotage qui se sera croisée avec le « bleu anglais » des lavandières, au prix d'un calembour de hasard...

Car il n'est pas vraisemblable qu'une technique de lessivage, pratiquée entre femmes en des lieux hautement féminins, comme le lavoir ou le bord de l'eau, ait pu fournir à elle seule, tout à coup, une expression populaire aussi courante que passer au bleu. là encore il semble y avoir eu un jeu déterminant sur les mots.

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Symbolisme :

Dans son Traité des couleurs (1ère édition 1810 ; Triades-Editions, 1973) Goethe affecte des caractéristiques particulières au bleu :


"778 - Le jaune apporte toujours une lumière, et l'on peut dire que que même, le bleu apporte toujours une ombre.

779 - Cette couleur fait à l’œil une impression étrange et presque informulable. En tant que couleur, elle est une énergie ; mais elle se trouve du côté négatif, et dans sa pureté la plus grande, elle est en quelque sorte un néant attirant. Il y a dans ce spectacle quelque chose de contradictoire entre l'excitation et le repos.

780 - Nous voyons bleus le ciel dans les hauteurs, les montagnes au loin, et de même une surface bleue semble reculer devant nous.

781 - Comme nous suivons volontiers un objet agréable qui fuit devant nous, nous regardons volontiers le bleu, non parce qu'il se hâte vers nous, mais parce qu'il nous attire.

782 - Le bleu nous donne une impression de fraîcheur, et aussi nous rappelle l'ombre. Nous savons qu'il est dérivé du noir.

783 - Des chambres tapissées uniquement de bleu paraissent dans une certaine mesure grandes, mais en fait vides et froides.

784 - Un verre bleu fait voir les objets dans une lumière triste.

785 - Le bleu qui participe quelque peu du Plus n'est pas désagréable. Bien plus, le vert de mer est une couleur aimable."

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Dans le Dictionnaire des symboles (Robert Laffont, 1969 ; édition revue et corrigée 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on apprend que :


"Le bleu est la plus profonde des couleurs : le regard s'y enfonce sans rencontrer d'obstacle et s'y perd à l'infini, comme devant une perpétuelle dérobade de la couleur. Le bleu est la plus immatérielle des couleurs : la nature ne le présente généralement que fait de transparence, c'est-à-ire de vide accumulé, vide de l'air, vide de l'eau, vide du cristal ou du diamant. Le vide est exact, pur et froid. Le bleu est la plus froide des couleurs, et dans sa valeur absolue la plus pure, hors le vide total du blanc neutre. De ces qualités fondamentales dépend l'ensemble de ses applications symboliques.

Appliquée à un objet, la couleur bleue allège les formes, les ouvre, les défait. Une surface passée au bleu n'est plus une surface, un mur bleu cesse d'être un mur. Les mouvements et les sons, comme les formes, disparaissent dans le bleu, s'y noient, s'y évanouissent comme un oiseau dans le ciel. Immatériel en lui-même, le bleu dématérialise tout ce qui se prend en lui. Il est chemin de l'infini, où le réel se transforme en imaginaire. N'est-il pas la couleur de l'oiseau du bonheur, l'oiseau bleu, inaccessible et pourtant si proche ? Entrer dans le bleu c'est un peu comme Alice au Pays des Merveilles, passer de l'autre côté du miroir. Clair, le bleu est le chemin de la rêverie, et quand il s'assombrit, ce qui est conforme à sa tendance naturelle, il devient celui du rêve. La pensée consciente y laisse peu à peu la place à l'inconsciente, de même que la lumière du jour y devient insensiblement lumière de nuit, bleu de nuit.

Domaine, ou plutôt climat de l'irréalité - ou de la surréalité - immobile, le bleu résout en lui-même les contradictions, les alternances - telle celle du jour et de la nuit - qui rythment la vie humaine. Impavide, indifférent, nulle part ailleurs qu'en lui-même, le bleu n'est pas de ce monde ; il suggère une idée d'éternité tranquille et hautaine, qui est surhumaine - ou inhumaine. Son mouvement, pour un peintre comme Kandinsky, est à la fois un mouvement d'éloignement de l'homme et un mouvement dirigé uniquement vers son propre centre qui, cependant, attire l'homme vers l'infini et éveille en lui le désir de pureté et une soif de surnaturel. On comprend dès lors et son importante signification métaphysique, et les limites de son emploi clinique. Un environnement bleu calme et apaise, mais à la différence du vert, il ne tonifie pas, car il ne fournit qu'une évasion sans prise sur le réel, qu'une fuite à la longue déprimante. La profondeur du vert, selon Kandinsky, donne une impression de repos terrestre et de contentement de soi, tandis que la profondeur du bleu a une gravité, solennelle, supra-terrestre. Cette gravité appelle l'idée de la mort : les murs des nécropoles égyptiennes, sur lesquels se détachaient en ocre rouge les scènes de jugement des âmes, étaient généralement recouverts d'un enduit bleu clair. On a dit aussi des Égyptiens qu'ils considéraient le bleu comme la couleur de la vérité. La Vérité, la Mort et les Dieux vont ensemble, et c'est pourquoi le bleu céleste est aussi le seuil qui sépare l'homme de ceux qui gouvernent, de l'au-delà, son destin. Ce bleu sacralisé - l'azur - est le champ élyséen, la matrice à travers laquelle perce la lumière d'or qui exprime leur volonté : Azur et Or, valeurs femelle et mâle, sont à l'ouranien ce que sont Sinople et Gueules au chtonien. Zeus et Yahvé trônent les pieds posés sur l'azur, c'est-à-dire sur l'autre côté de cette voûte céleste que l'on disait en Mésopotamie faite de lapis-lazuli et dont la symbolique chrétienne a fait le manteau qui couvre et voile la divinité. D'azur aux trois fleurs de lys d'or, le blason de la maison de France proclamait ainsi l'origine théologale, supra-terrestre, des Rois Très Chrétiens.

Avec le rouge ou l'ocre jaune, le bleu manifeste les Hiérogamies ou les rivalités du ciel et de la terre. Sur l'immense steppe asiatique, que n'interrompt aucune verticale, ciel et terre sont depuis toujours face à face ; aussi leur mariage préside-t-il à la naissance de tous les héros de la steppe : selon une tradition non éteinte, Gengis Khan, fondateur de la grande dynastie mongole, naît de l'union du loup bleu et de la biche fauve. Le loup bleu, c'est encore Er Töshtük, héros de la geste khirghizen qui porte une armure de fer bleue et tient en main un boulier bleu et une lance bleue. Les lions bleus, les tigres bleus, qui abondent dans la littérature turco-mongole, sont autant d'attributs cratophaniques de Tangri, père des Altaïques qui siège au-dessus des montagnes et du ciel, et qui est devenu Allah avec la conversion des Turcs à l'Islam.

Paolo Uccello, Saint-Georges et le dragon, v. 1470.

Dans le combat du ciel et de la terre, bleu et blanc s'allient contre rouge et vert, comme en témoigne souvent l'iconographie chrétienne, notamment dans ses représentations de la lutte de saint Georges contre le dragon. A Byzance, les quatre factions de chars qui s'affrontent sur l'hippodrome portaient de rouge ou de vert d'une part, de bleu ou de blanc de l'autre. Et tout invite à croire que ces jeux de la Rome d'Orient revêtaient une aussi haute signification religieuse et cosmique que les jeux de pelote que célébraient à la même époque les Mezo-Américains. Les uns comme les autres constituaient un théâtre sacré, où l'on représentait la rivalité de l'immanent et du transcendant, de la terre et du ciel. Notre histoire en a fait des combats bien réels et meurtriers, où factions opposées continuent à porter les mêmes couleurs emblématiques, au nom du droit divin et du droit humain que chacune prétend incarner : les chouans étaient bleus, les révolutionnaires de l'An II étaient rouges, et telles sont aussi les couleurs politiques qui s'affrontent aujourd'hui, de par le monde.

L'expression sang bleu est ainsi expliquée par un lecteur : "Au Moyen Âge, jurer était un péché mortel, les manants ne s'y risquaient guère mais les seigneurs ne s'en privaient pas, jusqu'au jour où un jésuite, en faveur auprès du roi, leur interdit d'employer le nom de Dieu dans leurs jurons favoris. Ils tournèrent la difficulté en remplaçant Dieu par Bleu. C'est ainsi que "par la mort de Dieu" devint "morbleu", "Sacré Dieu" devint "sacrebleu", "Par Dieu" devint "parbleu", "par le Sang de Dieu" devint "palsembleu", etc... La domesticité, qui entendait fréquemment ce dernier juron, n'en retenait que "sang bleu". Comme l'emploi de ces jurons était un privilège de la noblesse, les valets disaient, pour distinguer un noble d'un roturier : "C'est un sang bleu !" (P.G. Villeneuve Saint-Georges).


Le bleu et le blanc, couleurs mariales, expriment le détachement des valeurs de ce monde et l'envoi et l'envoi de l'âme libérée vers Dieu, c'est-à-dire vers l'or qui viendra à la rencontre du blanc virginal, pendant son ascension dans le bleu céleste. On y retrouve donc, valorisée positivement par la croyance à l'au-delà, l'association des significations mortuaires du bleu et du blanc. Les enfants que l'on voue au bleu et au blanc sont impubères,, c'est-à-dire non encore sexués, non encore pleinement matérialisés ils ne sont pas tout à fait de ce monde ; et c'est pourquoi ils répondront plus aisément à l'appel bleu de la Vierge.

Or, le signe de la Vierge, dans la roue zodiacale, correspond à la saison des moissons où l'évolution printanière s'est achevée, et va laisser la place à l'involution automnale. Le signe de la Vierge est un signe centripète comme la couleur bleue, qui va dépouiller la terre de son manteau de verdure, la dénuder, la dessécher. C'est le moment de la fête de l'Assomption de la Vierge-Mère, qui s'opère sous un ciel sans voiles, où l'or solaire se fait de feu implacable, et dévore les fruits mûrs de la terre. Cet azur, c'est, dans la pensée des Aztèques, le bleu turquoise, couleur du Soleil, qu'ils appelaient Prince de Turquoise (Chalchihuitl) ; il était signe d'incendie, de sécheresse, de famine, de mort. Mais Chalchihuitl est aussi cette pierre vert-bleu, turquoise, qui ornait la robe de la déesse du renouveau. Quand un prince aztèque mourait, on mettait à la place de son cœur une de ces pierres avant de l'incinérer ; comme en Égypte avant de le momifier, on mettait un scarabée d'émeraude à la place du cœur du pharaon défunt. Dans certaines régions de Pologne, la coutume subsiste de peindre en bleu les maisons des jeunes filles à marier.

Selon la tradition hindoue, la face de saphir du Meru - celle du Midi - réfléchit la lumière et teinte de bleu l'atmosphère. Luz, dont nous avans parlé à propos de l'amandier, le séjour d'immortalité de la tradition juive, est aussi appelé la Cité bleue.

Dans le bouddhisme tibétain, le bleu est la couleur de Vairocana, de la Sagesse transcendante, de la potentialité - et simultanément de la vacuité, dont l'immensité du ciel bleu est d'ailleurs une image possible. La lumière bleue de la Sagesse du Dharma-dhâtu (loi, ou conscience originelle) est d'une éblouissante puissance, mais c'est elle qui ouvre la voie de la Libération.

Le bleu est la couleur du yang, celle du Dragon géomantique, donc des influences bienfaisantes. Huan (bleu), couleur du ciel obscur, lointain, évoque comme ci-dessus le séjour d'immortalité, mais aussi, si on l'interprète d'après Tao-te-king (ch. 1), le non-manifesté. Le caractère ancien serait en rapport avec le déroulement du fil d'un double cocon, ce qui rappelle le symbolisme de la spirale. [paragraphe sur les Celtes, voir ci-dessous]

Le langage populaire, qui est par excellence un langage terrestre, ne croit guère aux sublimations du désir et ne voit donc que perte, manque, ablation, castration, là où d'autres voient une mutation et un nouveau départ. Aussi le bleu y prend-il le plus souvent une signification négative. La peur métaphysique y devient une peur bleue, et l'on dira je n'y vois que du bleu, pour dire je n'y vois rien. En allemand être bleu signifie perdre conscience par l'alcool. Le bleu, dans certaines pratiques aberrantes, peut même signifier le comble de la passivité et du renoncement. Ainsi une tradition des bagnes de France voulait que l'inverti efféminé fasse tatouer sa virilité d'une uniforme calotte bleue, pour exprimer qu'il y renonçait. A l'opposé de sa signification mariale, le bleu, ici, exprimait aussi une castration symbolique ; et l'opération, l'imposition de ce bleu au prix d'une longue souffrance, témoignait d'un héroïsme à rebours non plus mâle mais femelle, non plus sadique mais masochiste."

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Dans l'Encyclopédie des symboles (1989, trad. française 1996) établie sous la direction de Michel Cazenave, on peut lire que :


"Parmi toutes les couleurs, le bleu est celle qui est le plus souvent associée au domaine spirituel. C'est une couleur froide, au contraire du rouge et elle incite la plupart des hommes à la réflexion. La psychanalyse l'associe à un état de "détachement de l'âme", à un "mode de vie doux, léger et supérieur". C'est la couleur du ciel et le bleu était ainsi associé dans l’Égypte ancienne au dieu du Ciel Amun, tandis que Gengis-Khan était considéré par son peuple comme l'enfant d'une biche qui symbolisait la terre, et d'un loup bleu qui représentait les forces célestes. G. Heinz-Mohr voit dans le bleu "la couleur la plus profonde et la moins matérielle, le medium de la vérité, la transparence du vide futur : elle est dans l'air, dans l'eau, dans le cristal et dans le diamant. C'est pourquoi le bleu est la couleur du firmament. Zeus et Yahvé posent le pied sur l'azur". Les amulettes de couleur bleue sont censées neutraliser le "mauvais œil". C'est la couleur du manteau du dieu Odin chez les Germains du Nord et de celui de la

Vierge Marie, parfois appelée de façon poétique le "lys bleu". Dans la mythologie de l'Inde ancienne, Vishnou prend une couleur bleue lorsqu'il apparaît sous l'avatar de Krishna tandis que, dans le bouddhisme tibétain, le bleu est la couleur qui correspond à la sagesse transcendante, vairocana, qui s'est délivrée de toutes les illusions et qui atteint à la vacuité que symbolise alors cette couleur. Parce qu'il annonce la vérité et parce qu'il incarne la transcendance. Jésus est aussi représenté avec un habit bleu lorsqu'il prêche la Bonne Nouvelle. "Le bleu, symbole de la vérité et du caractère éternel de Dieu (car ce qui est vrai est éternel) sera toujours le symbole de l'immortalité humaine" (P. Portal). Les habitants de la Chine ancienne avaient une position ambiguë par rapport au bleu. Dans l'art traditionnel, les êtres au visage bleu représentent soit des démons ou des revenants, soit le dieu des lettres K'uihsing, qui se serait suicidé après que ses ambitions avaient été déçues. Il n'existait à l'origine en chinois aucun mot pour désigner la couleur bleue : ch'ing correspondait à toutes les couleurs allant du gris foncé au vert en passant par le bleu, et évoquait également le chemin du savant qui s'adonnait à l'étude la la lumière de sa lampe. Le mot actuel lan signifie en réalité indigo - la couleur des habits usuels de travail. Les fleurs, les yeux, les rubans et les tissus rayés bleus étaient considérés comme des choses affreuses et source de malheur tandis qu'en Europe, la "fleur bleue du romantisme " est liée à l'idée d'un envol de la pensée. En tant qu'élément, le bois était associé en Chine à l'Orient et à la couleur bleue cependant que, dans les ouvrages illustrés du Mexique ancien, le turquoise et l'eau étaient rendus par un bleu-vert clair.

Dans la symbolique populaire d'Europe Centrale, le bleu est la couleur de la fidélité, mais aussi du mystère (conte de "La Lumière bleue"), de l'illusion et de l'incertitude. On ne s'explique guère pourquoi le bleu est associé à l'ivresse (en allemand, blau sein - "être bleu" - signifie "être saoul") : cela tient peut-être à la teinte bleuâtre que prennent au fil des ans le nez et les joues des grands alcooliques, à moins que ne perce dans cette expression la signification négative du bleu que l'on retrouve, par exemple en français , dans "avoir une peur bleue" ou "n'y voir que du bleu", qui renvoient à l'idée que ce qui relève du ciel, comme tout ce qui est sacré en général, peut aussi se montrer destructeur (mysterium tremendum) - ou, selon une morale finalement cynique, ne relever que de l'illusion et de l'inexistence.

Dans la symbolique politique, le bleu est la couleur des libéraux (et des libéraux nationalistes). En France, on appelle "Chambre bleu horizon" le parlement élu à la sortie de la première guerre mondiale, particulièrement nationaliste et conservateur. Il était ainsi fait allusion à la couleur des uniformes de l'armée française, mais l'antithèse y était introduite aux options politiques des "rouges".

Le bleu est peu utilisé dans l'art préhistorique, comme dans l'art des peuples qui ne connaissent pas l'écriture, car peu de matériaux permettent d'en obtenir la couleur. Les étoffes bleues sont particulièrement recherchées dans le Sahara occidental et dans les pays situés au sud du Sahel, ainsi par exemple chez les nomades Reguibat du Sahara occidental autrefois espagnol, chez les Touaregs et en Mauritanie. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'on les désigne sous le nom générique d'"hommes bleus", nom par ailleurs associé à la fois à la noblesse de leur attitude et à la crainte que nourrissaient à leur égard les autres populations, particulièrement sédentaires. On retrouve la même notion dans l'expression française qui désignait l'appartenance à l'aristocratie : "avoir du sang bleu".

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Selon Reynald Georges Boschiero, auteur du Nouveau Dictionnaire des Pierres utilisées en lithothérapie, Pour tout savoir sur les Pierres et les Énergies subtiles (Éditions Vivez Soleil 1994 et 2000, Éditions Ambre 2001),


"Le bleu est immatériel, profond, porteur de mystères, d'intuitions, de spiritualité. Se fondre dans le bleu c'est, comme Alice au Pays des merveilles, passer de l'autre côté du miroir, dans le pays des rêves. Le bleu est le domaine de l'irréalité. Apaisant, il fournit une évasion déconnectée du réel, des soucis du quotidien. Cependant, en Égypte Antique, on considérait le bleu comme la couleur de la Vérité. Dans le Bouddhisme tibétain, c'est la couleur de la Sagesse, révélatrice du potentiel des capacités de l'être humain à se transcender.

On différencie nettement les propriétés des bleus soutenus denses, intenses, avec les propriétés des bleus pâles, de même qu'on différencie les bleus francs des bleus violacés ou à tendance verte.

Bleu franc soutenu ou sombre : C'est la couleur de l'esprit transcendé, de l'intuition. Propice à la méditation, à l'introspection, à la recherche de la vérité et de la connaissance. C'est la couleur du Chakra du Troisième Œil, celle qui ouvre le voie à la spiritualité, aux choses de l'esprit. Couleur généreuse, il est sociable, aime le contact spirituel avec autrui, ouvre à l'écoute et au dialogue. Équilibre, il donne un grand sens de la justice, du devoir, de la rigueur, de la loyauté et de la persévérance. Il est sobre et reposant. Conservateur, le bleu l'est dans le respect des traditions et du savoir des ancêtres.

Parmi les bleus soutenus remarquables, on notera : le saphir, le lapis-lazuli, l'azurite, certaines topazes bleues, l'haüyne, la sodalite...

Bleu franc clair : C'est aussi une couleur apaisante qui permet de se dégager de la réalité pour se réfugier dans le spirituel. Elle est féminine, douce, parée de toutes les qualités maternelles. c'est la couleur des idéalistes parfois un peu introvertis et quelque peu émotifs. Les timides et les jeunes filles pré- pubères en font leur couleur de prédilection.

Les plus belles pierres bleu clair : topaze bleue, aigue-marine, disthène...


Bleu nuancé de violet (indigo, lavande, mauve) : C'est encore une couleur très spirituelle, intuitive, qui cache derrière une apparente sociabilité une réserve quelque peu vaniteuse. Elle incline à la culture, au savoir-vivre, au bon goût, au sens artistique, cependant moins à la création artistique qu'au discours sur l’œuvre. c'est la couleur de la civilité dans les relations sociales avec une touche de préciosité, un charme et une élégance irrésistibles. elle permet de se détacher du matériel, de s'éloigner du sordide, de la saleté.

La plus merveilleuse des pierres indigo est la tanzanite, mais certains saphirs revêtent les mêmes nuances.


Bleu nuancé de vert : Couleur intellectuelle par excellence, le bleu turquoise exerce un attrait certain. Il donne une meilleure opinion de soi et permet de trouver équilibre et stabilité. Il facilite les relations sociales, engage au dialogue. Il permet de se discipliner, d'être plus exigeant vis-à-vis de soi, plus méthodique. Il donne aussi beaucoup d'imagination et de rigueur mentale dans l'analyse d'un problème ou d'une situation. C'est une couleur moins introvertie, plus bavarde, plus convaincante, plus à l'écoute des autres et de soi-même.

La plus turquoise des pierres : la turquoise. La chrysocolle et l'amazonite sont aussi de magnifiques pierres parées de ces nuances bleues-vertes."

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D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


Par son analogie avec l'eau, le bleu est lui aussi associé à la vie spirituelle, à l'âme, à la pureté, à la profondeur et au cristal. Par ailleurs, le bleu est aussi en rapport avec l'azur, le firmament, le ciel, l'infini, l'absolu et le diamant. C'est ainsi que le blanc et le bleu présentent de nombreux points communs, à la différence que le bleu est vraiment une couleur.

A ce sujet, il est amusant de souligner que les lavandières d'antan se seraient d'une matière de couleur bleue, la poudre de cobaltine que l'on surnommait le bleu d'azur ou le bleu de lessive, pour donner plus d'éclat au linge blanc. Ce produit s'utilise d'ailleurs encore aujourd'hui. Le lien entre le bleu et le blanc se retrouve encore dans la racine étymologique néerlandaise de bleu, blàr, qui signifiait aussi bien "bleu" que "livide" ou "blême".

De même, si les revenants apparaissent souvent revêtus de blanc, les dieux mythiques éternels et les démons immortels sont fréquemment représentés avec une tête et un corps bleu, notamment en Inde. D'où l'expression toujours en usage chez nous : avoir "une peur bleue". Quoi qu'il en soit ,l'apparition du bleu dans un rêve est presque toujours un heureux présage, en ce sens qu'il révèle souvent un état de grâce, une relation avec l'esprit supérieur qui sommeille en chacun de nous et les aspirations spirituelles dont nous sommes plus ou moins conscients ou préoccupés à l'état de veille. Le bleu doit toujours être associé au bien-être, à la douceur, à l'harmonie, aux sentiments purs et profonds. Il apaise la fièvre, les passions, les tensions. Il conjure les mauvais sorts. Il absorbe le mal. Le bleu est donc bénéfique et c'est la couleur de l'amour. D'ailleurs, ne dit-on pas : "Yeux bleus, yeux d'amoureux"... ?

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Dans Une Histoire symbolique du Moyen Âge occidental (Éditions du Seuil, collection La librairie du XXIème siècle, 2004), Michel Pastoureau nous explique l'histoire du bleu :


"Dans l'Occident de la fin du Moyen Âge, la diffusion matérielle des armoiries est telle que ces couleurs tombent sous le regard en tous lieux et en toutes circonstances. Elle font partie du paysage quotidien, y compris au village car n'importe quelle église paroissiale, à partir du milieu du XIIIe siècle, devient un véritable "musée" d'armoiries. Et ces armoiries sont toujours porteuses de couleurs : même lorsqu'elles sont sculptées (sur les clefs de voûte ou les pierres tombales , par exemple) elles sont peintes, car les couleurs sont un élément indispensable pour les lire et les identifier. De ce fait, il est probable que l'héraldique a joué un rôle considérable dans l'évolution de la perception et de la sensibilité chromatiques des hommes et des femmes à partir du XIIIe siècle. Elle a contribué à faire du blanc, du noir, du rouge, du bleu, du vert et du jaune, les six couleurs "de base" de la culture occidentale (ce qu'elles ont restées jusqu'à nos jours, du moins dans la vie quotidienne).


Histoire du bleu :

Enfin, à partir des années 1140, le vêtement médiéval n'est pas à l'abri de phénomènes de vogue et de mode, et ceux-ci portent fréquemment sur la couleur. En ce domaine, le fait marquant, constituant presque une "révolution" par rapport aux siècles précédents, c'est le triomphe des tons bleus dans toutes les classes de la société. Cette "révolution bleue" naît en France dans les années 1140, s'intensifie dans la seconde moitié du XIIe siècle et triomphe partout, y compris dans les pays d'Empire, au siècle suivant.

Cette promotion du bleu dans l'étoffe et le vêtement entraîne un recul des autres couleurs. Non pas tant du rouge, auquel le bleu fait désormais une forte concurrence mais qui reste néanmoins très présent dans le vêtement (pour voir vraiment décliner les tons rouges dans le costume et dans la vie quotidienne, il faut attendre le XVIe siècle), que du vert et, surtout, du jaune. Rares sont, après les années 1200, les hommes et les femmes qui en Europe occidentale s'habillent de jaune, et ce aussi bien dans le monde des princes que dans celui des roturiers. De même, si certaines associations de couleurs connaissent, à partir de cette date, une vogue sans précédent : bleu et blanc, rouge et blanc, noir et blanc et même rouge et bleu, d'autres régressent : jaune et rouge,