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  • Anne

La Sensitive




Étymologie :

  • SENSITIVE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. 1639, 13 nov. l'herbe sensitive (Descartes, Lettre au Père Mersenne, éd. F. Alquié, t. 2, p. 149) ; 1665 subst. fém. (Vallet, Reg. hort. d'apr. Roll. Flore t. 4, p. 252) 2. fig. 1832 « personne très sensible, qui se replie facilement sur elle-même » (Balzac, L. Lambert, p. 142). Fém. de sensitif*.


Lire également la définition du nom sensitive afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Mimosa pudica ; Herbe à la vierge ; Herbe mamzelle ; Honteuse femelle; Manzelle Marie ; Marie-honte ; Trompe-la-mort ;




Botanique :


Selon Stefano Mancuso et Alessandra Viola, auteurs de L'Intelligence des plantes (édition originale 2013 ; Traduction française Albin Michel, 2018), on peut s'interroger :

"Une plante s'aperçoit-elle qu'on la touche ? Pour répondre à cette question, il suffit d'observer le comportement du Mimosa pudica : cette variété particulière de mimosa, dite "sensitive", replie ses feuilles dès qu'on la touche, un peu comme si elle souffrait de la timidité qui lui a valu son nom latin. Quelques instants suffisent pur déclencher ce mouvement qui n'a rien d'un réflexe conditionné, puisque la feuille ne se rétracte pas si elle reçoit une goutte d'eau ou si elle est secouée par le vent, mais uniquement si on la touche. Il s'agit donc bel et bien d'un acte volontaire, dont l'objectif suscite la perplexité des scientifiques. Il semble désormais évident, à ce stade de nos recherches, qu'il s'agit d'une stratégie défensive, mais on ne comprend pas encore bien à quoi elle s'oppose. Selon certains spécialistes, cette fermeture soudaine servirait à effrayer des insectes herbivores susceptibles de se poser sur la feuille. Selon d'autres, au contraire, le mimosa aurait adopté cette attitude pour présenter à ses prédateurs un aspect peu appétissant. En tout état de cause, il importe avant tout ici de souligner que cette plante, non contente de posséder un sens du toucher très développé, est aussi en mesure d'opérer des distinctions entre les stimuli qu'elle éprouve, et de ne se refermer que lorsqu'ils l'informent d'un danger.

Le premier à remarquer cette extraordinaire faculté d'apprentissage a été Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), un très grand savant inventeur, entre autres, du mot "biologie". Un jour, il confie la tâche suivante à son jeune collaborateur, le botaniste Augustin Pyrame de Candole (1778-1841) : transporter en carrosse, dans les rues de Paris, un certain nombre de petites plantes de Mimosa pudica, et observer leur comportement.

Candolle n'était pas homme à s'étonner des exigences de son maître respecté : sans se troubler le moins du monde, il installe dans une voiture la plus grande quantité possible de vases de mimosa et les promène dans Paris. Et il finit par s'apercevoir d'un phénomène curieux. Au début du trajet, les plantes avaient toutes refermé leur feuilles en réponse aux secousses du véhicule cahoté sur le pavé ; mais au bout d'un moment, elles les avaient rouvertes et semblaient s'être habituées aux vibrations.

L'explication, très simple, ne tarde pas à devenir évidente aux yeux du savant stupéfait : en très peu de temps, les mimosas avaient compris que les secousses n'étaient pas dangereuses et ils avaient donc cessé de gaspiller de l'énergie pour une fermeture de leurs feuilles devenue inutile.

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Croyances populaires :


Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


II est des plantes que l'on croit pouvoir être impressionnées par le contact, et qui, soit immédiatement, soit au bout d'un certain temps, rendent l'oracle. Dans la Gironde on fait une fille toucher avec la main un pied de sensitive si elle n'a plus sa virginité, la fleur se recroquevillera et se flétrira aussitôt. Dans l'Aisne, on pratique cette épreuve, mais par plaisanterie.

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Symbolisme :


Louise Cortambert et Louis-Aimé. Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) évoquent rapidement le symbolisme de la sensitive :


ACACIA PUDIQUE - SENSITIVE - PUDEUR.

La Sensitive, Mimosa pudica , semble fuir sous la main qui veut la toucher. A la moindre secousse ses folioles s'appliquent les unes sur les autres et se recouvrent par leur surface supérieure. Ensuite le pétiole commun s'abaisse et va, si la plante est basse, s'appliquer sur la terre. Un nuage qui passe devant le soleil suffit pour changer la situation des feuilles et l'aspect de la plante. Les anciens avaient observé ce phénomène. Pline en parle, mais ni Pline ni les modernes botanistes n'ont pu l'expliquer.

 

Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :


Sensitive -Pudeur et Sensibilité.

Cette plante, originaire de l'Amérique méridionale, a des feuilles d’une sensibilité telle, qu’elles se flétrissent au moindre contact de la main. Ses propriétés sont bien exprimées dans ces vers :


Une plante, ô prodige ! à l’éclat de ses charmes

Unit de la pudeur les timides alarmes ;

Si d’un doigt indiscret vous osez la toucher,

Tout s’agite : la feuille est prompte à se cacher,

Et la branche mobile, aux mêmes lois fidèle,

S'incline vers la tige et se range auprès d’elle.. (Livre du Destin.)

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Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


SENSITIVE - PUDEUR.

La sagesse de la femme est un don de Dieu ... La femme sage et pudique a une grâce qui surpasse toute grâce.

Ecclésiastes : XXVI, 17, 19.

On cultive dans les serres la sensitive, moins encore pour la beauté de ses fleurs que pour la sensibilité exquise de ses branches et de son feuillage ; au moindre attouchement on les voit fléchir, se rapprocher de leurs tiges, et toutes les folioles s'éloigner comme par pudeur de l'objet dont elles ont été atteintes. Vers le soir, la sensitive plie ses rameaux, ses feuilles, et semble endormie, et puis elle se relève et s'épanouit avec le retour du jour. On est parvenu à déranger ses heures, à la faire dormir en plein jour et veiller pendant la nuit en la mettant dès le matin dans une chambre noire et la portant le soir dans une salle très éclairée.


RÉFLEXION.

Une femme doit avoir de la pudeur, non seulement pour elle-même, mais pour tout son sexe, c'est-à-dire qu'elle doit être jalouse que toutes les femmes gardent les lois de la pudeur, car ce qui blesse la modestie de l'une, blesse la modestie de toutes.

(JOUBERT.)

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Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


SENSITIVE - PUDEUR.

Plante originaire de l'Amérique, ainsi nommée parce que, dès qu'on la touche, ses feuilles se replient. « Une de nos reines, raconte madame Leneveux, se promenait un jour, entourée de ses demoiselles d'honneur, dans les serres d'un jardin royal. Elle vit une sensitive, plante alors fort rare en France : « Mesdemoiselles, dit-elle, ce petit arbuste a une singulière propriété : sa pudeur est telle, qu'il se flétrit si une femme qui s'est familiarisée avec un homme le touche seulement du bout du doigt. Pour vous en donner une preuve , je vais approcher et le faire faner en ma qualité de femme mariée ; puis , vous ferez l'expérience après moi . » A ces mots, les demoiselles de rire comme des folles. Mais quand elles virent les feuilles de la plante frémir, s'agiter, se fermer et se pencher sur la tige, les ris cessèrent pour faire place à l'inquiétude ; la pâleur succéda aux roses de leurs joues, et toutes aimèrent mieux s'enfuir, au risque de déplaire à leur reine, que de tenter une aventure qui sans doute leur paraissait périlleuse . »


Une plante, ô prodige, à l'éclat de ses charmes

Unit de la pudeur les timides alarmes ;

Si d'un doigt indiscret vous osez la toucher

Tout s'agite ; la feuille est prompte à se cacher,

Et la branche mobile, aux mêmes lois fidèle,

S'incline vers la tige et se range auprès d'elle.

CASTEL.

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Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie :


Sensitive - Pudeur.

Cette plante, originaire de l'Amérique méridionale, est pourvue dans toutes ses parties d'une telle sensibilité que le plus léger attouchement suffit pour que ses tiges et ses feuilles se contractent et s'abaissent subitement. Vers le soir, ou seulement quand le ciel se couvre de nuages, la sensitive se replie sur elle-même et semble s'endormir ; puis elle se réveille et s'épanouit avec le retour du jour et du beau temps. On l'appelle aussi mimosa ou acacia pudique. On raconte qu'une nymphe aussi belle que sage fut aimée du berger Iphis. Encore quatre jours et elle allait être unie à celui auquel elle avait donné son cour, quand Iphis, ne pouvant résister à la violence de sa passion la poursuivit dans les bois. Éperdue, près de succomber, elle poussa des cris de désespoir et invoqua le dieu Hymen qui la changea en sensitive.


Une plante, ô prodige ! à l'éclat de ses charmes

Unit de la pudeur les timides alarmes ;

Si d'un doigt indiscret vous osez la toucher,

Tout s'agite : la feuille est prompte à se cacher,

Et la branche mobile, aux mêmes lois fidèle,

S'incline vers la tige et se range auprès d'elle. LIVRE DU DESTIN.

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Dans son Nouveau Langage des fruits et des fleurs (Benardin-Béchet, Libraire-Éditeur, 1872) Mademoiselle Clémentine Vatteau poursuit la tradition du Sélam :


SENSITIVE : Pudeur ; Sensibilité.

La Sensitive semble craindre la main qui la touche, elle se replie et se referme ; si un nuage vient à passer devant le soleil, cette étonnante plante change aussitôt d'aspect.


Auprès de cette fleur pudique

On accourait de loin, pour voir si la chronique

Est bien exacte en son récit,

Pour faire les essais d'une audace perfide

Sur la mobilité timide

De ses tendres rameaux, quand la peur les saisit.

Elle ne reste pas longtemps évanouie :

De ses attraits perdus connaissant tout le prix

Vite elle se remontre aux spectateurs surpris

Plus fraîche et plus épanouie. Anatole de MONTESQUIOU.


[...] La fleur la plus remarquable au point de vue de la sensibilité est la Sensitive ou Mimosa pudica. Le choc le plus léger, le moindre nuage qui obscurcit le soleil, suffisent pour faire incliner vers le sol toutes les parties de cette charmante petite plante.

« Descendez, dit Darwin à propos de la sensitive, descendez, chœurs aériens, sylphes qui voltigez sur nos têtes, et de vos doigts délicats touchez vos lyres d'argent ; gnômes, rassemblez-vous sur l'herbe, imprimez-y vos anneaux mystiques, et que vos pas cadencés s'accordent avec la musique céleste ; tandis que sur un chalumeau je chante, avec une mélodie douce, les espérances riantes et les pensées amoureuses de la prairie.

« Sans cesse agitée par la délicatesse de ses organes et par son exquise sensibilité, la chaste Mimosa redoute le plus léger attouchement. Elle est alarmée lorsqu'un nuage passager lui dérobe les rayons du soleil. Au moindre vent, elle frémit et s'enfuit par la crainte de l'orage. A l'approche de la nuit, elle abaisse ses paupières, et, lorsqu'un sommeil paisible a rafraîchi ses charmes, elle s'éveille et salue l'aurore. Fidèle aux mœurs de l'Orient, mêlant la gaieté à la décence et la modestie à la fierté, elle se couvre d'un voile, s'avance vers la mosquée, et s'engage à l'époux qui la reconnaît pour la reine de son sérail. Ainsi s'élève ou s abaisse aux moindres variations de l'atmosphère, le fluide argenté contenu dans un tube de cristal. »

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Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


AN'G'ALIKARIKA, proprement celle qui fait l'angali, c'est-à-dire l'acte pieux de joindre les mains pour la prière ou l'adoration, de manière que les pointes des doigts des deux mains se touchent, en écartant les paumes qui deviennent concaves ; ce nom gracieux est donné en sanscrit à la sensitive ou mimosa pudica ; elle s'appelle aussi en sanscrit laggâlu, c'est-à-dire honteuse.

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Littérature :


La Sensitive [Mimosa pudica]


Toucheras-tu la sensitive,

Mulot du matin,

Marchand de pépins ?

Tu as touché la sensitive !

Le soleil s’éteint,

Ne touche plus la sensitive,

Jusqu’à demain matin

Coquin !


Robert Desnos, "Le Mimosa" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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Voir aussi : Mimosa ; Acacia ;

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