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  • Anne

Le Peuplier


Étymologie :

  • PEUPLIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1275-80 poplier (Jean de Meun, Rose, éd. F. Lecoy, 13194) ; xve s. [ms.] poeplier (Evrart de Conty, Probl. d'Arist., B.N. 210, f°255a) ; 1548 peuplier (Melin de Sainct-Gelays, Œuvres, éd. P. Blanchemain, t. 1, p. 162). Dér., à l'aide du suff. -ier* (p. anal. avec les termes désignant des arbres fruitiers), de pople, peuple «peuplier» att. seulement mil. xve s. (Vente des biens de Jacques Cœur, Arch. KK 328, f°271 v°ds Gdf.) mais prob. antérieur (issu du lat. populus «id.») qui a subsisté dans les parlers régionaux, v. FEW t. 9, pp. 181-182.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Sur le site Futurasciences, on apprend que "Pando" est âgé de 80 000 ans et serait ainsi le plus vieil arbre du monde :

"Signifiant « je m'étends » en latin, Pando serait le plus grand et le plus vieil organisme végétal au monde. Il aurait la forme d'une colonie clonale de peupliers faux-trembles (Populus tremuloides). Située dans l'Utah, aux États-Unis, cette forêt de 43 hectares se compose de 47.000 arbres génétiquement identiques et reliés à un seul et même système racinaire. Si chaque pousse vit environ 130 ans, le système pourrait se régénérer ainsi depuis 80.000 ans. Preuve que l'union fait la force, et parfois, la longévité.


Photographie : Cette colonie Pando de peupliers faux-trembles (Populus tremuloides), située à l'ouest des États-Unis, dans l'Utah, est considérée comme l'organisme vivant le plus lourd et le plus âgé de la Planète, avec un poids estimé à 6.000 tonnes et un âge de 80.000 ans.

© J. Zapell, Wikimedia Commons, DP

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Phytothérapie traditionnelle :


Selon Roland Desrosiers (1978) auteur d'un article intitulé "Notes sur l'usage de quelques plantes chez les Indiens Squamish (Colombie-Britannique)" (in Anthropologie et Sociétés, 1978, vol. 2, n°3, pp. 139-156), il existe une parenté fonctionnelle entre l'aulne et le peuplier :


[...] Peuplier (populus trichocarpa, Long.)

  • [usage] droit [(qui ouvre la femme)] : l'écorce interne est mâchée et mangée fraîche au printemps ; l'écorce donne une teinture brune.

  • [usage] dérivé [(qui referme la femme)] : des graines, mélangées à de l'eau, donnent une lotion capillaire rendant les cheveux très longs et épais ; brûler l'écorce cause un fort vent.

Commentaire

  • Sur le plan droit, les plantes ont des fonctions comparables, servant de ou étant liées à la nourriture et donnant une teinture.

  • Au niveau dérivé, la comparaison est plus délicate. On dira que l'aulne s'intéresse à l'intérieur du corps, le peuplier à son extérieur et cela de manière symétrique et inverse : l'aulne relativement sèche évite d'enlaidir alors que le peuplier relativement humide rend plus beau ; le premier, humide, purifie le sang ; le second, sec, cause un fort vent (purifie l'air ?). Brûler l'écorce du peuplier dégage beaucoup de fumée ce qui rend ce fort vent bien agréable.

  • Le thème de la naissance est le lien de l'aulne au circuit des algues. Ses bourgeons protègent les parents de jumeaux, personnages auxquels on attribue certains pouvoirs dont celui de causer le vent. Voilà qui nous renvoie au peuplier.

  • Le peuplier peut être associé aux fougères de manière détournée : cet arbre qui atteint cinquante mètres, est, par sa taille, candidat aux racines de fougères arborescentes que destine à un gros arbre une jeune fille à ses premières règles.

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Symbolisme :


Si l'on en croit Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"D'après les légendes grecques, le peuplier était consacré à Héraclès. Lorsque le héros descendit aux Enfers, il se fit une couronne de rameaux de peuplier. Le côté des feuilles tourné vers lui resta clair, le côté tourné vers l'extérieur prit la couleur sombre de la fumée. De là vient la double couleur de ses feuilles et c'est sur cette différence qu'est fondée la symbolique du peuplier. Il signifie la dualité de tout être. Observation amusante : cet arbre, qui pousse sur les terrains humides, sert aujourd'hui à fabriquer les allumettes, eau et feu.

Les Héliades, sœurs de Phaéton, qui avaient confié sans autorisation à leur frère la conduite du char solaire furent transformées en peupliers. Une Hespéride également, fut changée en peuplier, pour avoir perdu les pommes du Jardin sacré. Le bois de peuplier blanc était le seul dont il fût permis de se servir, lors des sacrifices offerts à Zeus. Hadès transforma Leucé en peuplier, qu'il plaça à l'entrée des Enfers, pour garder auprès de lui cette mortelle qu'il aimait.

Cet arbre apparaît également lié aux Enfers, la douleur et au sacrifice, ainsi qu'aux larmes. Arbre funéraire, il symbolise les forces régressives de la nature, le souvenir plus que l'espérance, la temps passé plus que l'avenir des renaissances."

Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


"Il fut un arbre funéraire, et ce depuis la plus haute Antiquité, puisque des coiffures réalisées à partir de feuilles de peuplier furent retrouves dans des tombes royales de la civilisation mésopotamiennes, datant de la fin du IVe millénaire avant notre ère. En Grèce également, il était en relation avec le royaume des morts. Ainsi Héraklès, lors de son Douzième et dernier Travail, quand il descendit aux Enfers pour capturer Cerbère, se fit une couronne de feuilles de rameaux de peuplier, symbolisant une immortalité obtenue après avoir été initié aux mystères d'Eleusis. Est-ce pour la même raison que ces personnages royaux, il y a cinq mille ans, furent ensevelis coiffés d'une couronne de rameaux de peuplier ? C'est possible. Toujours est-il que, plus près de nous, au Moyen Âge, à cet arbre furent associés les souvenirs, la nostalgie, les regrets et les remords, les sentiments coupables, le sacrifice et l'expiation. Il est vrai qu'il peut vivre jusqu'à 300 ans et est censé avoir une certaine mémoire, qualité qui manque cruellement aux hommes qui, souvent, ont bien du mal à tirer les leçons ou enseignements de leurs peines, de leurs fautes, de leurs erreurs passées..."

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Selon Annie Pazzogna, auteure de Totem, Animaux, arbres et pierres, mes frères, Enseignement des Indiens des Plaines, (Le Mercure Dauphinois, 2008, 2012, 2015), le peuplier (Populus sargentii) est nommé par les Indiens des Plaines Canya'hu.


"C'est en regardant ses feuilles que les Lakota ont eu l'idée de leur habitation, le tipi, dit une légende. Ces mêmes feuilles, qui vibrant en constance, font que Skan le Mouvement l'habite et lui confère sa nature sacrée.

Cette variété est appelée arbre à coton car au printemps, les chatons développent une bourre blanche qui vole en tous sens.

Peuplier devenant un arbre conséquent, il a besoin d'un sol humide, profond, où ses racines pourront se développer à leur aise.

Lorsqu'on sectionne ses rameaux aux bourrelets, la moelle apparaît sous forme d'une étoile à cinq branches : la manifestation centrale de la Lumière et l'homme réalisé.

Il n'est guère étonnant que les Lakota l'aient choisi pour symboliser leur Arbre de Vie, car il est le cœur, l'émotion, l'archétype de toute connaissance spirituelle.

La Danse du Soleil s'effectue afin d'aider un être à guérir, en remerciements, pour la Terre Mère... Lorsque sa demande avec la Pipe est acceptée par un homme spirituel, le Danseur s'engage à Danser quatre ou sept années de suite. Sa vie devra alors être droite.

Après le choix de l'Arbre par les hommes spirituels, une vieille femme apporte la nourriture traditionnelle qu'elle dépose à son pied : viande séchée, baies, maïs et eau. Puis une vierge donne symboliquement les quatre premiers coups de hache. Chaque danseur frappera alors le colosse jusqu'à ce qu'il soit prêt à s'effondrer. C'est le chef de guerre qui taillera les branches basses pour dégager sa forme en Y.

L'arbre fourchu symboliserait la dissension existant entre les hommes : divisés mais cependant unis car les deux côtés sont semblables, l'un étant le reflet de l'autre. Les polarités négative et positive forment l'unité. La brassée de Merisier placée en travers de la fourche incarnera la nourriture aussi bien physique que spirituelle qui réunira le peuple.

Tous élèvent alors, sur des pièces de bois et à bout de bras, le végétal jusqu'à l'aire de Danse parfois distante de plusieurs kilomètres. Les Danseurs / porteurs s'arrêteront quatre fois sans que l'arbre ne touche le sol. Les branches et les feuilles qui tombent, lors du parcours, sont ramassées par les suivants. Skan les rendant mouvantes, elles sont censées être protection contre les agissements de Femme Biche, Anogite.

L'aire est délimitée par le "harbour" où le peuple se tiendra. L'entrée s'effectue par la porte Est. Cette porte, celle de l'Esprit sera close pour les vivants qui ne Dansent pas, après la mise en place de l'Arbre. C'est en suivant la marche du Soleil qu'un tour complet est effectué.

L'Arbre couché au sol, les silhouettes en cuir cru de l'Homme et de Bison, qui, créées en même temps font partie du même peuple, sont disposées dans les branches. Les Danseurs, parfois plus de trois cents, accrochent leurs offrandes, longs pans de tissus multicolores : les robes enfermant du tabac pour les Esprits, des tobacco ties et la corde.

Le trou qui réceptionnera Canya'hu est profond de plus d'une hauteur d'homme ; il reçoit la nourriture traditionnelle avant que tous les Danseurs, à l'aide des cordes redressent le géant. Il vacille, frémit, se stabilise. Enfin, il est l'Arbre de Vie.

Sur le tronc, quatre cent cinq tobacco ties sont enroulés. Il représentent les esprits invisibles ou les Êtres Pierre qui aident les humains de toutes nations. Parfois les sachets de tabac sont fixés sur des bâtonnets peints en rouge et entourent l'aire.

A l'aube du premier jour, les Danseurs, vêtus de leurs pagnes aux couleurs de la vie et d'arc-en-ciel, chevilles, poignets ceints de bracelets et coiffés d'une couronne de sauge où deux plumes d'Aigle sont fichées, viennent en file. Le tambour résonne. Il s'engagent par l'Est en tournant sur eux-mêmes de gauche à droite.

Tout en caressant du regard la cime des arbres pour surprendre leur pouvoir, ils entrent en quatre temps pour pénétrer les quatre niveaux de conscience. Ils saluent longuement les Quatre directions, "le sifflet en os d'Aigle stridule", pour venir toucher l'Arbre. Ils pourront alors déposer leur Pipe Sacrée sur les supports de Merisier placés à la porte de l'Ouest.

Ils danseront longuement face à l'Est pour accueillir le lever du Soleil. Le tambour frappé et les chanteurs envahissent alors l'espace son.

A la fin de la première "ronde", la Pipe d'un certain nombre de Danseurs est fumée par le peuple à la "porte Sud". Elles le seront toutes dans une journée. Les Danseurs ont une rémission derrière la porte Ouest, à couvert, pour reprendre des forces. La sauge coupée est partout en brassées.

Dans les temps anciens, il n'y avait pas de pauses. Les Danseurs et les chanteurs restaient actifs du lever au coucher du Soleil. Mais la vie et la nourriture étaient alors autres.

C'est à la seconde ronde, que les percements débutent. A l'Ouest le Danseur est couché sur une peau de Bison, un bouquet de sauge dans sa bouche afin que la surprise de la douleur ne serre pas brusquement sa mâchoire, les onglets de choke cherry sont insérés sous son derme.

L'endroit de son percement a été marqué en rouge auparavant avec de la graisse de Bison mélangée à de la poudre de catlinite. Autrefois, une serre d'aigle était utilisée pour le percement. De nos jours,un scalpel pointu est le plus souvent en usage pour l'entaille. L'extrémité en delta de la corde est glissée autour de chaque pointe des onglets.

Pendant quatre jours, le Danseur priera en jeûnant, tout en suivant la progression du Soleil dans la journée. Lorsqu'il faiblit, des fumigations de Genévrier le régénèrent et l'approche de l'Arbre le réconforte. Front et main posés contre lui, il laissera ses souffrances, ses souvenirs douloureux et ses larmes. Son sacrifice ne sera pas vain. La sauge est partout pour apporter sa purification.

Chaque jour, la Hutte à Sudation l'accueille : deux portes le matin et deux le soir. La voix des pierres, reflet de Wakan Tanka, le Grand Mystère, lui redonne des forces.

La quatrième journée, il va quatre fois jusqu'à l'Arbre pour enfin se libérer en partant brusquement en arrière ; le sang, sève de l'homme devenu arbre / tunnel est mis au jour. La Danse de l'Aigle est une façon traditionnelle de Danser mais il en existe bien d'autres : traîner des crânes de Bison avec ses dorsaux ou être suspendu afin de s'élever, une aile / éventail à chaque main. C'est la transe en danse.

Les amis et le peuple sont toujours présents, encourageants sous l'ombre des pins. Chacun peut donner un peu de sa chair, "flesh offering", qui est extraite à l'aide d'un scalpel ; liée dans un tissu rouge sur le tronc, elle nourrira l'arbre afin que Ina Maka, la Terre Mère tourne une année de plus.

La femme Danse si elle est chargée de famille. Elle est percée aux bras.

Les feuilles de tabac humidifiées sont mises en emplâtre sur les blessures de la Danse du Soleil. Tabac est analgésique et inhibiteur.

Peuplier contient des salicine et populine. Il a un effet diurétique, anti-inflammatoire et analgésique. Les bourgeons et l'écorce sont utilisés en infusion, décoction,compresses sur les plaies ou éruptions cutanées.

Lorsque l'hiver de l'Arbre est venu et qu'il agite des branches seulement vêtues d'offrandes aux tissus passés, Peuplier sèche les larmes de ceux qui ont perdu un être cher, lors d'une cérémonie effectue sur l'aire. Un homme spirituel intercède. La Pipe Sacrée est fumée et la nourriture traditionnelle distribuée. Du domaine obscur où le défunt se trouve, il peut alors gagner la lumière de son étoile. De la mort, il passe à la vie afin de renaître. Canya'hu est le tunnel ascensionnel, le vortex qui permet l'accès à la Lumière Divine.

Après un an de vie, Canya'hu termine son office. Il est retiré le matin qui précède la nouvelle Danse du Soleil. Couché près du foyer des Huttes à Sudation, il les alimentera après que chaque Danseur soit venu reprendre ses offrandes passées, pour les conserver ou les brûler. Certains brisent un rameau étoilé comme souvenir.

Dans le feu sacré, Peuplier brille une dernière fois pour s'éteindre et revenir plus grand, plus fort.


Récapitulatif : archétype de toute connaissance spirituelle ; permet l'accès à la lumière divine."

Autre témoignage concernant la Danse du Soleil.

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Cet arbre au tronc élancé, drapé dans un feuillage argenté frissonnant aux moindres vents, occupe dans la pensée consciente une place fort modeste. Cette affirmation est validée par une expérience de vingt années de pratique d'un test psychotechnique. Lorsque les personnes soumises au test doivent choisir les deux arbres qu'elles aimeraient sauver dans la situation où toutes les espèces végétales seraient destinées à disparaître, sauf celles-là, c'est le chêne qui est cité le premier, à une écrasante majorité, suivi du sapin. Le peuplier n'est choisi que par un petit groupe de personnes.

Dans le rêve éveillé, alors que l'imaginaire s'exprime librement, hors des réseaux normatifs du mental, le peuplier accède à la troisième place dans le classement par fréquence d'apparition, après le palmier et le sapin, mais avant le chêne. Dans le langage des signes, le peuplier est donc un mot fort. Son port élancé le range parmi les images exprimant le mouvement ascensionnel ou qui s'inscrivent résolument dans une dialectique de la verticalité. Le phare, la bougie, la falaise, le parachute sont étroitement associés au peuplier. Cette vocation à participer à une dynamique de la verticalité est une constante de presque tous les autres et notamment une caractéristique majeure du sapin qui précède immédiatement le peuplier dans le classement par fréquence d'apparition. L'étude devra tenter d'expliquer pour quelle raison ce dernier végétal se trouve promu au troisième rang des symboles de sa famille. La lecture des rêves dans lesquels se rencontre le peuplier apporte tout de suite la confirmation que celui-là partage avec tous les autres arbres les connotations développées dans l'article concernant l'arbre générique. Une image de peuplier parle du ciel et de la terre, de l'essence féminine et maternelle du végétal, de la vie et de la succession des vies, de la généalogie du rêveur. Quelle nuance spécifique le symbole peut-il ajouter à cette palette déjà bien riche ? Une fois de plus, c'est la forme de l'image qui provoque la projection des contenus symboliques qu'elle contribue à révéler. Un palmier étend ses palmes dans un mouvement berceur qui évoque la tendresse maternelle. Un sapin montre le ciel mais étale près du sol de longues branches protectrices, un chêne pousse au fil des ans ses ramifications qui se déploient comme une figuration des générations humaines. Le peuplier, lui, semble resserrer ses courtes branches autour du tronc, comme s'il craignait d'égarer l'imagination dans un plan horizontal. Il paraît investir toute son énergie pour ouvrir un chemin vers le ciel. Il est temps d'observer que le peuplier est assez rarement une image singulière. Dans près de 80% des situations, le rêveur ou la rêveuse parlent d'un rideau, d'une rangée ou d'un alignement de peupliers.

Cet arbre semble planté dans l'âme comme un trait douloureux dont la racine plonge en la chair et la cime dans l'infini. L'infini ! Ce mot revient tant de fois à proximité du peuplier qu'il n'est pas possible d'éluder le message qu'il transmet. Aucun arbre peut-être autant que le peuplier ne désigne l'angoisse existentielle, l'incertitude métaphysique.

Autour du symbole, le bleu, le bleu profond d'un ciel ou d'une eau, vient souligner, avec la puissance d'images parfois très originales, la profondeur infinie du mystère d'un au-delà du monde visible. Le rouge, le rouge du sang, de la vie, de la chair, lui répond de toute la force du désir d'ancrage aux choses de la terre. Le peuplier du rêve s'enveloppe souvent d'une atmosphère grise, de brouillard, de nuage. Son feuillage d'un gris métallique, facilement agité, en fait une image froide, quelque peu mélancolique.

Pourtant, cette image s'inscrit presque toujours dans une perspective de renouveau. Le peuplier imaginaire est un arbre du matin, un arbre du printemps, un arbre de promesse.


Les traductions classiques du symbole tendent à considérer que ses feuilles, sombres sur une face et argentées sur l'autre, jouent un rôle déterminant dans la formation du sens. Le langage onirique ne fait cependant que de rares allusions au feuillage du peuplier. Cet arbre, dans l'imaginaire, offre même assez souvent la silhouette échevelée qu'il présente en hiver. Mais, nous l'avons écrit, il s'agit presque toujours d'un hiver finissant.

Tout se passe comme si le peuplier apparaissait au moment où le rêveur est mûr pour s'affranchir d'une souffrance longtemps refoulée, à l'heure où son regard s'ouvre sur des valeurs jusque-là non admises. On relève, dans presque tous les scénarios concernés, l'expression autre côté qui accompagne si souvent les scènes de franchissement du seuil.

Quelques phrases extraites du huitième rêve de Frédéric donneront une juste représentation de l'environnement habituel du symbole : "Je vois un grand arbre avec des petites feuilles dessus... toutes neuves, petites... c'est le matin, il fait assez frais mais très beau... il y a de petits nuages blancs dans le ciel... [...] Je suis dans une forêt... je suis près d'un d'un plan d'eau... c'est une eau fraîche... il y a un cheval de l'autre côté de l'étang. C'est un étang très rond. Je vois plein de grenouilles dans l'eau... le cheval saute dans l'eau et vient vers moi... il s'arrête près de moi... il a un sourire un peu paternel, comme s'il surveillait... il y a de grands arbres, des peupliers, qui bordent la route... cette route monte, droite, propre, jusqu'aux nuages... et le cheval part sur cette route en, la suivant, en montant... je vois plein de grenouilles... moi, je rentre, plein d'entrain, prêt pour une bonne journée de travail..."

Plus d'une fois, les images de peupliers se transforment aussi clairement en chemin menant au ciel. Frédéric est sur le point de se réconcilier avec les figures parentales rejetées hors du divorce de ses parents. Les grenouilles sont à prendre ici dans le sens de multitude. Un peuple de grenouilles cherchant un roi ? L'approfondissement du thème de la fable conduirait à révéler une psychologie en proie à la dispersion des énergies et qui recherche une image unificatrice, une image de père. A proximité du peuplier rêvé, apparaît souvent cette notion de foule, de multitude. Il est peut-être opportun de rappeler - sans plus d'intention - que les mots peuple et peuplier ont la même origine latine populus.


Cette disposition des élans, qui conduit au vide de l'âme, est cruellement exprimée dans le cinquième rêve de Christine : "Je vois des nuages... je traverse une forêt dévastée... le ciel et les nuages rejoignent la terre... le plafond du ciel s'est abaissé... je n'aime pas ça... c'est l'étouffement même, la barrière invisible qui me sépare de la vie... j'ai tant de vitalité et je n'arrive à rien... si mon père vivait... il m'aurait guidée, lui... la barrière invisible m'empêche aussi d'aller au ciel... la passion me brûle... c'est terrible de n'être rien à force de vouloir être tout ! Ah ! je voudrais être comme ces grands arbres, ces peupliers fragiles qui montent au ciel... je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas d'où je viens ni où je vais... je rêve d'un monde parfait, d'un paradis perdu..."


Marie-Anne : "C'est le printemps, sur une plage... il y a une falaise très haute... et puis un tourbillon, une tornade... un parachute venu d'on ne sait où... je vois un canal, maintenant, avec une eau toute bleue... sur le bord, des peupliers... beaucoup de vent et du bleu... du rouge aussi, comme sur un tableau de Van Gogh... c'est un univers complètement différent, un autre monde, une autre dimension... sur la fourche d'un peuplier, il y a un nid, blanc et noir... je pense aux civilisations perdues... les hommes bleus du désert... nuage de poussière... impression d'infini..." Ces cris d'une âme torturée, qui surgissent dans le rêve parmi les sanglots de Christine, sont la plus éclatante illustration d'une pensée de Paul Diel. Cet auteur attribuait la nervosité à la dispersion de l'énergie vitale dans la poursuite des buts multiples. Mais les images de Christine renvoient aussi, de la manière le plus directe, à l'angoisse métaphysique. Dans l'article consacré au blanc et noir nous développons la démonstration suivant laquelle ce couple d'opposés de la gamme chromatique est en corrélation avec l'incertitude existentielle. Marie-Anne et Marie-Thérèse mêlent ces opposés aux symboles qu'on rencontre habituellement autour du peuplier.

Marie-Thérèse : "C'est une belle matinée, je vois le coq d'une église... "Chanteclerc"... des vaches blanc et noir... un peuplier, avec, en haut, un nid de pie... c'est une très belle matinée... mon enfance, la "maison des iris bleus"... une maison aux tuiles rouges... je revois mon père et puis... le Nil, les hommes en blanc... le lac de Tibériade, l'autre côté du lac... la Résurrection..."

Si l'arbre est un symbole à connotation féminine et maternelle, on observe pourtant que le peuplier entraîne régulièrement l'évocation de la figure du père. Tous les hommes dont les rêves, ont été pris en référence étaient, soit orphelins de père dès leur enfance, sont en rupture relationnelle avec leur père lorsqu'ils ont commencé leur cure ! Par ailleurs, chaque rêveuse évoque son père dans les scénarios étudiés.

Une dynamique psychologique qui produit des images de falaise et de parachute, symboles en forte corrélation avec le peuplier, aspire à refaire l'expérience originelle de l'incarnation, pour se donner à vivre positionnement l'entrée dans la vie. Comme le peuplier, ces symboles sont des satellites de la nostalgie d'un paradis perdu, de l'état unitaire qui précède l'avènement de la conscience. Mais la falaise et le parachute expriment un appel de la terre, le désir de revivre la chute pour dissoudre les séquelles d'une première expérience mal réalisée. Le peuplier comme la bougie paraissent témoigner du mouvement inverse, dirigé vers le ciel, vers l'accomplissement spirituel, vers un devenir de fusion dans l'unité d'un Esprit total.

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L'image du peuplier témoigne, non d'un refus de la souffrance éprouvée dans l'expérience charnelle, mais d'une espérance nouvelle, d'une joie de renaissance qui accompagnez les premiers résultats de la cure et qui repose sur la sensation du rétablissement d'ne harmonie psychique.

Presque toutes les visions de peupliers ont été observées au cours de l'un des quinze premiers scénarios de chaque cure. Cette précocité d'apparition, qui coïncide avec les premiers apports de la dynamique de l'imaginaire, rend compte de l'étonnante constance avec laquelle les patients produisent, autour du peuplier rêvé, ces images de petites feuilles naissantes, de prémices printanières, de matins prometteurs.

Le praticien qui reçoit le symbole le regardera comme un indice de dégel d'une souffrance dont l'origine sera souvent une relation traumatique au père. Cet arbre, qui plantait ses racines dans une terre grise, qui paraissait, lié aux angoisses engendrées par le mystère de la vie et de la mort écrit pourtant dans le ciel du rêve les premiers mots d'un hymne à la renaissance de l'être."

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Ogham :

Selon Gwyddhyon, auteur de Ogham, Le Yi-King celtique des arbres (Éditions Chariot d'Or, 1999), le peuplier est associé à diverses caractéristiques :


"Nom : Eadha

Lettre : E

Monde végétal : Peuplier tremble (Populus tremula)

Signification : La vision profonde

Symbole : Le doute ; le vent ; le bouclier

Couleur : Blanche ; argentée

Direction cardinale : Ouest


Triades celtiques : Il existe trois immensités : - l'espace - le temps - la vie.


Monde de l'épreuve de l'Abred : Le peuplier servait à confectionner des boucliers pour les Celtes. Il symbolisait la protection due à ses pouvoirs magiques de pénétration dans l'Autre Monde. Une des clés de la vitalité réside dans la confiance en soi et dans les énergies naturelles de l'environnement. Cette foi intérieure constitue un véritable bouclier contre les influences négatives.


Monde des âmes de Kenmill : Le peuplier sans cesse en mouvement, tremble à la moindre brise. Il symbolise la relation étroite des choses et la trame subtile des événements. Le cycle du temps permet au destin de s'accomplir, tôt ou tard. Les situations changent sans cesse et s'inscrivent dans un cycle plus vaste dont la compréhension relativise les impacts des petits événements égotistes.


Monde ultime de Keugant : Le vaste cycle du temps symbolisé par le peuplier guérit les peurs les plus ancrées. La vision profonde de cette trame dépasse les conceptions étriquées. Elle apporte la dissolution de tous les doutes et de toutes les craintes et constitue le véritable "Bouclier du Temps.


Images :

Le bois le plus précieux.

"Les grands peupliers, brisés de tous côtés, faillirent périr au champ de bataille, tant l'ennemi les entailla."

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Mythes et légendes :


Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017), Françoise Frontisi-Ducroux nous relate le mythe associé au peuplier :


"L'histoire des Héliades met en scène un autre type de situation [que celle de Dryopé]. Elles sont filles du Soleil - Hélios - et sœurs de Phaéton. Ce garçon imprudent réussit à obtenir de son père la permission de conduire son char, le char du soleil. Au bout d'un moment, effrayé par l'altitude et, ajoute Ovide, par les animaux du zodiaque qui le menacent, il perd le contrôle de l'équipage. Descendant trop bas, il commence à mettre le feu à la Terre épouvantée, si bien que Zeus pour éviter une catastrophe universelle est contraint de le foudroyer. Il tombe dans la fleuve Éridan - actuellement le Pô -, où les Naïades enterrent ses restes. Ses sœurs retrouvent son tombeau et lui rendent les honneurs funèbres. Elles pleurent tant et si longtemps qu'elles s'enracinent, se couvrent d'écorce, de feuilles et de branches. Et leur mère qui tente d'intervenir ne peut que leur arracher du sang. "Arrête, mère, je t'en prie, c'est notre corps que tu déchires en cet arbre [...]. De leur écorce coulent des larmes et des branches nouvelles ruissellent des gouttes d'ambre qui durcissent au soleil. Recueillies par le fleuve limpide, elles serviront de parure aux femmes romaines." Ovide ne donne pas le nom de l'arbre, le peuplier, selon la tradition (Note : Aigeiros : Philostrate, La Galerie de tableaux, I, 11. C'est le peuplier noir, populus nigra.), considéré comme sécrétant une résine qui se durcit en électron ou ambre, croyance qui provoquera l'indignation de Pline (Histoire naturelle, XXXVII, 11).

Le mythe est donc étiologique : il veut expliquer l'origine de l'ambre, qui, disait-on, abondait dans les flots de l'Éridan. Cette matière, très appréciée à Rome pour la fabrication des bijoux, arrivait en Italie, venant de la Baltique, par une voie commerciale aboutissant à la vallée du Pô, qui est encore de nos jours bordée de peupliers. Cela pour le substrat réaliste. Le mythe étant grec, la chute de Phaéton et du char du soleil, à une heure avancée de la journée, se déroule vers l'Ouest, en Italie. Et l'on ne s'étonnera pas que les filles du Soleil pleurent des larmes dorées (Apollonios de Rhodes, Argonautiques).

Leur histoire appartient de surcroît à une autre catégorie : celle de la métamorphose survenant à la suite d'un deuil infini, comportement non conforme aux exigences sociales ; le deuil doit prendre fin. On accompagne les morts un temps, puis il faut revenir vers la vie. Ce mythe est donc parallèle à celui de Niobé, qui, endeuillée par la mort de ses enfants et inconsolable, est transformée en un rocher pleurant sans fin.

On pourrait ajouter que l'histoire des Héliades correspond à une représentation des arbres qui pleurent, tel qu'est pour nous le saule (Note : Selon Suzanne Amigues, Théophraste, Recherches sur les plantes, I, 2, 3, et note 89, l'emploi du verbe dakruo, "pleurer", est d'usage courant pour désigner la sécrétion de la sève. C'est une métaphore banalisée).

De fait l'alignement des peupliers est un motif "iconogène" (on pense à Monet, bien sûr). Philostrate décrit un tableau représentant les Héliades en cours de métamorphose. Très tôt, les éditions d'Ovide seront illustrées de jolies gravures montrant les rangées de filles-peupliers alignées de chaque côté du tombeau de leur frère.

La transformation en peuplier n'est pas exceptionnelle. Ce peut être, on la vu, le sort de Dryopé. C'est aussi celui des sœurs d'une nymphe nommée Diopatra dont Poséidon était amoureux. Pour opérer tranquillement, il enracina les sœurs en les transformant en peupliers ; puis une fois son désir assouvi, magnanime, le dieu les délivra et leur rendit leurs formes premières. c'est ce que raconte Antoninus Liberalis (Les Métamorphoses, XXII). Dans le même but, Apollon mettait en fuite les compagnes de Dryopé : façons contraires de couper court à l'encombrante solidarité du genre féminin.

D'autres héroïnes moins connues donnent des arbres divers. Le peuplier dont il vient d'être question est le peuplier noir, aigerios en grec, populus nigra en latin. Le peuplier blanc intervient aussi dans la série des filles-arbres. Il s'agit du leukè ou populus alba, qui doit son origine à une nymphe océanide, Leuké, enlevée par Pluton qui l'emporta aux Enfers (mythe relaté par Servius, commentateur de Virgile, Énéide, 7, 61). A sa mort - puisque les nymphes ne sont pas immortelles -, Pluton fit pousser aux Champs élyséens un peuplier blanc. Héraclès rapporta l'arbre sur terre, où il conserve des valeurs funéraires."


[... à propos des Hamadryades] L'histoire la plus terrible est celle que raconte Callimaque dans son Hymne à Déméter. L'impie Érysichthon s'en prit à un bois sacré très cher à Déméter. Il voulait en faire le plafond de sa salle à manger. La première frappée, une haute "peuplière" qui touchait jusqu'au ciel, poussa, au premier coup de hache, un son plaintif qui alerta la déesse. Courroucée, celle-ci punit le coupable en le frappant d'une faim inextinguible. après avoir tout dévoré dans la maison, chien, cheval, chatte et souris, après avoir mendié des quignons aux carrefours, lui, le fils du roi, il finit par se ronger lui-même (Note : Ovide remplace ce peuplier par un chêne, quercus, Métamorphoses, VIII, 71 s.).

[...]

On s'attendrait à ce que les peupliers figurent dans la série des arbres larmoyants. Il n'en est rien. Les deux espèces de peupliers, la blanche et la noire - leuké et aigeiros, en grec, populus alba, populus nigra en latin -, sont reconnues comme appréciant les lieux humides et produisant un bois humide également ; désagréable à brûler car dégageant une fumée semblable à celle du bois vert selon Théophraste. Ce sont des arbres à fût droit, réputés stériles : ni fleurs ni fruits, dit-il, ce qui est inexact. Si l'écorce du peuplier blanc se crevasse avec l'âge, ni Théophraste ni Pline ne font allusion à une coulée de sève. Un trait cependant retient l'attention. Théophraste signale que le peuplier blanc fait partie, avec le tilleul et l'orme, des arbres dont les feuilles se retournent après le solstice d'été. Elles présentent alors au soleil leur face intérieure, blanchâtre, tandis que la face supérieure est verte, et l'arbre semble changer de teinte. Théophraste reste prudent. il dit "semblent se retourner", mais le fait paraît attesté. L'observation de cet héliotropisme pourrait être en rapport avec l'assimilation des filles d'Hélios à des peupliers, blancs dans certaines versions du mythe (Note : cependant Apollonios de Rhodes et Philostrate parlent d'aigeroi).

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Littérature :


Dans Eugénie Grandet (1834), Honoré de Balzac brosse le portrait d'un avare de province particulièrement âpre en affaires :


"- Venez, Cruchot ? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers dans de bonnes terres...

- Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur ?... Couper vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les vendre trente francs !"

Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les peupliers.

"Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terres, dit-il au notaire, Jean, cria-t-il à un ouvrier, me... me... mesure avec ta toise dans tou... tou... tous les sens ?

- Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.

- Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur cette ligne trois cents peupliers, pas vrai ? Or... trois ce... ce.... ce... cent fois trente-d... eux pie... pieds me man... man... man... mangeaient cinq... inq cents de foin ; ajoutez deux fois autant sur les côtés, quinze cents ; les rangées du milieu autant. Alors, mé... mé... mettons mille bottes de foin.

- Eh ! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là valent environ six cents francs.

- Di... di... dites dou... ou... ouze cents à cause des trois à quatre cents francs de regain. Eh ! bien, ca... ca... ca... calculez ce que que que dou... ouze cents francs par an pen... pendant quarante ans do... donnent a... a... avec les in.. in... intérêts com... com... composés que que que vousous saaavez.

- Va pour soixante mille francs, dit le notaire. - Je le veux bien ! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs. Eh ! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique des sourires.

- Cela est clair : les peupliers ne doivent se planter que sur les terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet."

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Dans "Prélude de Pan" nouvelle issue du recueil Solitude de la pitié (1932) de Jean Giono, la nature est à l'honneur, comme dans toute la période "panique" de l'écrivain :


"C'est au milieu de ce silence qu'un homme arriva, par le chemin de la forêt. Il venait dans l'ombre des maison. il Avait l'air de se musser sous cette ombre. Il allait deux pas, puis il épiait, puis il faisait encore quelques pas légers en rasant les murs. Il vit notre peuplier. Alors il osa traverser une grande plaque de soleil et il vint vers l'arbre. Il resta là un moment à renifler. il prenait le vent. Il avait le dos rond, comme les bêtes chassées. De sa main, il caressait la vieille peau de notre arbre. A un moment il abaissa une branche et mis sa tête dans les feuilles pour les sentir. Enfin, il s'avança jusqu'au café du Peuple, il écarta le rideau et, doucement, il entra."

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Dans le roman policier Nymphéas noirs (Éditions Presses de la Cité, 2010), Michel Bussi construit une intrigue mêlée d'histoire de l'art qui se passe à Giverny. Les nénuphars sont bien sûr à l'honneur mais pas seulement :


Ce matin d'ailleurs, dehors, le bruit des tronçonneuses était infernal. J'ai appris ça il y a peu de temps. Il sont décidé, à ce qu'il paraît, de scier quatorze hectares de peupliers. Oui, abattre des peupliers ! Ici, à Giverny ! D'après ce qu' j'ai compris, ce peupliers ont été plantés au début des années 1980, des petits arbrisseaux de rien du tout à l'époque, sans doute pour rendre le paysage plus impressionniste encore. Sauf que, depuis, des spécialistes, d'autres sûrement, ont expliqué que ces peupliers n'existaient pas du temps de Monet, que le paysage de la prairie qu'admirait le peinte à la fenêtre de sa maison était ouvert, et que plus les peupliers poussent, plus leur ombre recouvre le jardin, l'étang, les nénuphars... Et moins l'arrière-plan des tableaux de Monet devient reconnaissable à l'horizon par les touristes. Donc, c'est apparemment décidé, après avoir planté les peupliers, maintenant, on les coupe ! Pourquoi pas après tout, si ça les amuse. Il y a des Givernois qui gueulent, d'autres qui applaudissent. Moi, je vais vous dire, aujourd'hui, je m'en fous.

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Poésie :

Effacement du peuplier


L’ouragan dégarnit les bois. J’endors, moi, la foudre aux yeux tendres. Laissez le grand vent où je tremble S’unir à la terre où je crois.

Son souffle affile ma vigie. Qu’il est trouble le creux du leurre De la source aux couches salies !

Une clé sera ma demeure, Feinte d’un feu que le coeur certifie ; Et l’air qui la tint dans ses serres.


René Char, "Effacement du peuplier" in Le Nu perdu, 1971.

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