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  • Anne

Le Cyprès



Étymologie :

  • CYPRÈS, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1170 ciprès (M. de France, Lais, éd. J. Rychner, Guiguemar, 174) ; 2. fin xvie s. fig. symbole de deuil (Malherbe, Pour Monsieur de Montpensier, A Madame devant son mariage, 2 ds Œuvres, éd. Lalanne, t. 1, p. 20). Empr. au lat. class. cupressus, cypressus (< gr. κ υ π α ́ ρ ι σ σ ο ς attesté en lat. sous la forme cyparissus, Virgile ds TLL s.v., 1438, 33) ; v. aussi André Bot.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Cupressus sempervirens ; Acipré ; Archiprié ; Cépressié ; Ciprié ;




Botanique :


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Histoires d'arbre :


Découvrir les deux épisodes de la série d'Arte qui nous rend familier en les individualisant des arbres merveilleux : le cyprès du monastère de Villa Verruchio en Italie, planté par Saint-François d'Assise et le cyprès de Tule, au Mexique, auquel une fête annuelle est consacrée.

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Symbolisme :


Louise Cortambert et Louis-Aimé Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) nous livrent leur vision de cette petite fleur


Automne -Octobre.

CYPRÈS - DEUIL.

Dans tous les lieux où ces arbres frappent nos regards, leur aspect lugubre pénètre d'idées mélancoliques. Leurs longues pyramides, élevées vers le ciel, gémissent agitées par les vents. La clarté du soleil ne saurait pénétrer leur sombre épaisseur, et lorsque ses derniers rayons viennent à projeter leur ombre sur la terre, on dirait un noir fantôme. Au milieu de nos bosquets fleuris, le cyprès s'élève parfois comme les représentations de la mort, que les Romains montraient à leurs convives, au milieu même des transports de leur folle joie. Les anciens avaient consacré le cyprès aux Parques, aux Furies et à Pluton : ils le plaçaient auprès des tombeaux. Les peuples de l'Orient ont conservé le même usage. Chez eux, les champs de la mort ne sont pas nus et dévastés : couverts d'ombre et de fleurs, ce sont des lieux de fêtes, ce sont des promenades publiques qui rapprochent sans cesse les amis qui vivent de ceux qui les ont précédés. On sait quel respect les Chinois ont pour le tombeau des ancêtres. Souvent, aux environs de Constantinople, on voit une famille d'Arméniens se presser dans l'enceinte d'un monument funèbre. Les vieillards y méditent, les enfants s’y livrent à la joie, et quelquefois de jeunes amants viennent se jurer un constant amour en présence des amis qui leur restent et de ceux qu'ils ont perdus. Plus loin on voit aussi l'orphelin solitaire assis auprès du cyprès qui couvre ses parents ; à la vue de leurs tombeaux, il se croit encore protégé par eux. La chaste veuve, prosternée sur la pierre qui couvre son époux, prie, cherche dans cette image même de la mort l'espérance qui la console ; mais la triste mère qui a perdu ses enfants pleure et ne veut pas être consolée (Jérémie, chap . XXX, verset 15).


Et toi, triste cyprès,

Fidèle ami des morts, protecteur de leur cendre ,

Ta tige, chère au cœur mélancolique et tendre,

Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier.

Tu n'es point l'arbre heureux de l'amant, du guerrier,

Je le sais ; mais ton deuil compatit à nos peines.

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Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :

Cyprès - Deuil et mort.

Deuil, à cause du vert sombre de son feuillage ; mort, parce que, lorsqu’il est coupé au niveau de la terre, le cyprès ne repousse plus et meurt.

 

Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


CYPRÈS - DEUIL - REGRETS ÉTERNELS - TRISTESSE.

Arbre toujours vert, de la famille des conifères (dont le fruit est en cône). Chez les anciens le cyprès était l'emblème du deuil. On plantait des cyprès autour d'un tombeau.

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D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, le cyprès est un :


"Arbre sacré chez de nombreux peuples ; grâce à sa longévité et à sa verdure persistante, il est nommé l'arbre de vie (cyprès-thuya).

Chez les Grecs et les Romains, il est en rapport avec les divinités de l'enfer ; il est l'arbre des régions souterraines ; il est lié au culte de Pluton, dieu des enfers ; aussi orne-t-il les cimetières. Arbre funéraire sur le pourtour méditerranéen, il doit sans doute ce fait au symbolisme général des conifères qui, par leur résine incorruptible et leur feuillage persistant, évoquent l'immortalité et la résurrection. Les frimas de l'hiver, dit Tchouang-tseu (ch. 28), ne font ressortir qu'avec plus d’éclat la force de résistance du cyprès, qu'ils n'arrivent pas à dépouiller de ses feuilles. Dans la Chine ancienne, consommer des graines du cyprès procurait la longévité, car elles étaient riches de substances yang. La résine du cyprès permettait, si l'on s'en frottait les talons, de marcher sur les eaux. Elle rendait donc le corps léger. La flamme obtenue par la combustion des graines permettait la détection du jade et de l'or, également substances yang et symboles d'immortalité.

Origène fait du cyprès un symbole des vertus spirituelles, car le cyprès est d'une très bonne odeur, celle de la sainteté. Au Japon, l'un des bois les plus usités dans les rites du Shintô est une variété de cyprès, le hinoki : outre son usage dans la fabrication de divers instruments, comme le shaku (sceptre) des prêtres, on notera surtout que le feu rituel est allumé par frottement de deux morceaux de hinoki. Ce bois est également celui qui sert à la construction des temples, dont celui d'Isé. On retrouve manifestement ici les notions d'incorruptibilité et de pureté.

Symbole d'immortalité encore, le cyprès (associé au pin) est figuré dans les loges des sociétés secrètes chinoises, à l'entrée de la Cité des Saules ou du Cercle du Ciel et de la terre. Les Yin, dit Confucius, le plantaient auprès des autels de la Terre."

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), le Cyprès (Cupressus sempervirens) a les caractéristiques suivantes :


Genre : Féminin

Planète : Saturne

Élément : Terre

Divinité : Pluton ; Cora-Perséphone ; les Érinyes ; la triple Hécate ; Mithra ; Astarté


Utilisation rituelle : Le Cyprès fait partie de ces arbres phalliques (fécondation abondante, forme élancée et conique) qui au fil des millénaires se firent symboles érotiques pour finalement devenir des arbres funéraires. Les temples grecs étaient généralement élevés sur un rocher dominant une plaine, ou au bord de la mer sur une falaise. On les entourait d'un bois sacré, généralement planté de Cyprès. Toute violation des bois sanctifiés était sacrilège. Erésichton, un jeune prince thessalien, qui avait osé abattre des Cyprès consacrés à Déméter pour se faire bâtir une salle de festins, fut condamné à une faim dévorante et inextinguible.

Les palais des monarques iraniens, comme ceux des rois d 'Assyrie et de Babylone, étaient entourés de jardins arrosés artificiellement, auxquels on donnait le nom de paradis (paradâeçô), séjour de délices, en souvenir du paradis planté par Ahouramazda sur la montagne sacrée de Harâ Berezaiti (l'Elbourz). Au milieu de ces parcs se trouvait toujours un Cyprès, la forme pyramidale de cet arbre rappelant la flamme apportée aux hommes par le dieu Mithra. Aussi le Cyprès pyramidal était-il l'objet d'une dévotion spéciale dans toute la Perse. Zoroastre, le fondateur de la religion mazdéenne, en fit planter autour des temples consacrés à Mithra et au feu. L'un d'eux, celui de Kischmer, dont il est question dans le Schahnameh de Findousi, était vénéré dans tout le Khorassan ; on lui attribuait 1450 ans d'existence lorsqu'il fut coupé et transporté à Bagdad par ordre de Motawakkel, dixième calife abbasside, en dépit de la désolation et de l'indignation de tous les habitants du Khorassan. Son tronc dépassait 33 coudées de circonférence et les seules branches de cet arbre gigantesque constituèrent le chargement de dix mille chameaux.


Utilisation magique : C'est dans les moments de crise et de deuil que le bois de Cyprès est le plus agissant ; les Egyptiens des dynasties persanes l'utilisaient déjà pour fabriquer des cercueils. Vers la même époque, les Hébreux en portaient un morceau sur eux aux funérailles d'un parent ou d'un ami ; les effluves dégagées par ses essences avaient la réputation d'apaiser l'esprit, de soulager le chagrin.

Pendant longtemps, lorsque le cercueil était descendu dans la fosse, le plus proche parent du défunt jetait un rameau de Cyprès avant qu'on ne la rebouche : viatique et gage d'amour pour accompagner et réconforter le « voyageur » en partance...

En Iran, on se servait autrefois d'un maillet en bois de Cyprès pour découvrir les voleurs ; nous n'avons malheureusement pas pu trouver de détails sur ce curieux rituel.

Un fort bâton, taillé dans la troisième branche en partant du bas, est connu sous le nom de canne de guérison. Seul un guérisseur agréé par les autorités a le droit de s'en servir. Il pratique des passes sur la personne malade, touche les parties concernées du bout de son bâton qu'il plonge aussitôt dans un feu de sarments de vigne. Seul « le mal » est dévoré par les flammes, la canne elle-même étant parfaitement ignifugée.

Toujours dans les rituels de guérison, on brûle sur des réchauds des rameaux chargés de cônes et de feuilles écailleuses, très différentes des aiguilles de pin.

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Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) nous propose la notice suivante :


"Cet arbre aux vertus étranges, pourvu de pouvoirs magiques, de forces vives, était surnommé l'arbre de vie. Ainsi, d'après certains, il suffisait de se frotter les talons avec de la résine de cyprès pour pouvoir marcher sur les eaux. Selon d'autres, en observant les flammes d'un feu de bois de cyprès, on pouvait consulter les oracles et trouver de l'or ou un bien plus précieux encore.

Il est vrai que s'il pouvait parler, il en aurait des choses, des contes, des légendes, des récits aussi fantastiques qu'historiques à nous raconter, cet arbre qui fut l'un des premiers à apparaître sur la Terre, il y a des centaines de millions d'années, bien avant les arbres feuillus. Celui que l'on surnomme "l'arbre de résurrection" fut aussi un arbre funéraire, voué à Hadès, le dieu grec des enfers, sans doute à cause de son aspect immuable toute l'année, quelle que soit la saison. Dès lors, on comprend pourquoi, souvent, les cyprès se dressent près des cimetières. "Cyprès au cimetière éloigne de l'enfer", dit en effet un proverbe. Mais selon Ovide (Les Métamorphoses), le cyprès n'est autre que Cyparissos, un jeune garçon qui vivait avec un grand et beau cerf consacré aux nymphes, et qu'il tua d'un coup de javelot par mégarde. De chagrin, et par repentir, il se changea lui-même en cyprès, et devint le symbole du chagrin éternel."

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Éditions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le cyprès (Cupressus sempervirens) :


" Ce conifère de la Méditerranée est surnommé l'"arbre de la mort". Son bois est imputrescible.


Propriétés médicinales : Aucune propriété reconnue.


Genre : Féminin.


Déités : Mithra - Pluton - Ashtoreth - Artémis - Hécate - Zoroastre.


Propriétés magiques : Longévité - Guérison - Protection - Réconfort.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • Les habitants de l'île de Minos considéraient le cyprès comme un symbole divin et répandirent ce culte en Crète et en Égypte.

  • C'est ce bois qui servait à fabriquer les cercueils des pharaons et autres dignitaires de l'ancienne Égypte.

  • L'huile essentielle de cyprès devrait être utilisée au cours de crises, spécialement les deuils, car ses vapeurs réconfortent l'esprit et soulagent le chagrin.

  • En Grèce, il existe une coutume qui consiste à lancer un petit morceau de cyprès dans la fosse d'une personne morte récemment afin de lui porter chance dans l'au-delà.

Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle mauve ;

  • de l'encens de lotus ;

  • deux pincées d'écorce d'orange séchée ;

  • deux pincées de damiana ;

  • une pincée de menthe.

Rituel : Allumez la chandelle mauve, faite brûler l'encens de lotus, puis ébouillantez les herbes en laissant infuser pendant 5 minutes. Buvez lentement et détendez-vous en disant :


Je détends mon esprit afin de voir plus loin

J'étire ma conscience afin de percer

Le voile du futur qui est devant mes yeux.

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Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


CYPRES. — Comme tous les arbres phalliques, le cyprès est, tout à la fois, un symbole de la génération, de la mort et de l’âme immortelle. Dans les contes orientaux, le cyprès représente souvent le jeune amoureux, et la rose la bien-aimée. Le cyprès est, parfois, remplacé par le rossignol126. Dans un chant de noces de l’île de Crète, on compare le fiancé au cyprès, et la fiancée au narcisse parfumé.

Dans la Chrestomathie d’Oreste Miller, on lit un chant populaire russe du gouvernement de Perm, où la jeune fille dit à son maître qu’elle a rêvé d’un cyprès, et d’un arbre à sucre. Le maître lui explique que le cyprès c’est lui, que l’arbre à sucre c’est elle, que les branches seront les enfants qu’ils auront ensemble ; ce chant me semble d’origine hellénique. A Rome, d’après Pline, on plantait des cyprès pour la naissance d’une fille, et on appelait l’arbre la dot de la fille. Cet usage avait peut-être une intention phallique ; planter un cyprès pour la naissance d’une fille, c’était vraisemblablement lui souhaiter un mari. La flèche de l’arc d’Éros, dieu de l’amour, et le sceptre de Jupiter, deux symboles phalliques, étaient, disait-on, façonnés avec le bois du cyprès. Chez Martial127, le Priape de Hilarus, en bois de cyprès, s’exprime ainsi :


Adspice quam certo videar non ligneus ore,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sed mihi perpetua nunquam moritura cupresso

Phidiaca rigeat mentula digna manu.


Dans l’épigramme 49 du même livre de Martial, Priape menace ainsi les voleurs :


Non sum de frigili dolatus ulmo,

Nec quae stat rigida supina vena

De ligno mihi quolibet columna est,

Sed viva generata de cupresso ;

Quæ nec saccula centies peracta,

Nec longae cariem timet senectae.

Hanc tu, quisquis es, o malus, timeto ;

Nam si vel minimos manu rapaci

Hoc de palmite laeseris racemos,

Nascetur, licet hoc velis negare,

Inserta tibi ficus a cupresso.


On sait que les romains plaçaient des Priapes en bois de cyprès avec des phallus énormes, à la garde de leurs champs, de leurs jardins et de leurs vignes : le sceptre foudroyant de Zeus, façonné en bois de cyprès ; la massue d’Hercule, qui retrouve les vaches volées par le brigand Cacus ; la foudre d’Indra, combattant contre les voleurs de femmes et de vaches représentées parfois en forme de phallus, qui pénètre les endroits secrets, avaient la même propriété de découvrir et de châtier les voleurs, attribuée à Priape. On sait que, dans la mythologie du nord, la foudre d’Indra, la massue d’Hercule, a été remplacée par le marteau de Thor ; il me semble facile de reconnaître ce même marteau mythique dans le marteau de cyprès par lequel autrefois on croyait, en Allemagne, pouvoir découvrir les voleurs. Voici, en effet, ce que je lis dans un livre assez rare et curieux, imprimé à Bâle en 1583 : « Ex oculo excusso sic fur cognoscetur. Primum leguntur septem Psalmi cum Letania ; deinde formidabilis subsequitur oratio ad Deum Patrem et Christum, item exorcismus in furem ; hinc in medio ad oculi similitudinem vestigio figurae circularis nominibus barbaris notatae, figitur clavis aeneus triangularis, conditionibus certis consecratus, incutiturque malleo cypressino et dicitur : Justus es, Domine, et justa judicia tua. Tum fur ex clamore prodetur. » Les anciens peuples iraniens voyaient, dans la forme du cyprès, dont la pointe aiguë se dresse vers le ciel, le représentant végétal du feu générateur ; d’après le Livre des Rois, le cyprès était le premier arbre du paradis iranien. Zarathustra, qui le planta sur la terre, voyait dans le cyprès l’image d’Ahuramazda lui-même ; c’est pourquoi on le trouvait devant tous les temples consacrés au feu, dans la cour du palais royal et au centre même des jardins de plaisance qui étaient censés reproduire, quoique faiblement, le souvenir du paradis perdu. De l’Asie, le cyprès passa à l’île de Chypre, qui tirait, dit-on, son nom des cyprès. A Chypre, on adorait, sous le-nom phoenicien de beroth, qui signifie cyprès, une déesse chthonienne. Cette croyance à une déesse personnifiée par un cyprès, était, paraît-il, assez répandue en Orient, depuis les temps les plus reculés jusqu’à Goethe, qui fait mention du cyprès dans son Divan :


Verzeihe, Moister, wie Du weisst

Dass ich mich oft vergesse,

Wenn sie das Auge nach sich reisst,

Die wandelnde Cypresse.

An der Cypresse reinsten, jungen Streben,

Allschöngewachsne, gleich erkenn’ ich Dich.


Les Grecs connaissaient plusieurs légendes où une origine anthropogonique était attribuée au cyprès, ainsi qu’à un grand nombre d’autres plantes. Dans un de ces mythes, les cyprès, avant de devenir des arbres, auraient été les filles d’Étéocle. Emportées par les déesses dans une ronde sans fin, elles avaient été, de tourbillon en tourbillon, tomber dans un étang ; Gaea eut pitié des jeunes filles, et les changea en cyprès. Une autre fable rapporte que Cyparissus soignait un cerf apprivoisé ; un jour, par méprise, il le tua ; il en conçut une douleur si grande, qu’il songea à s’ôter la vie ; Apollon le transforma, à l’instant même, en cyprès. Une troisième légende suppose que ce Sylvanus, dieu de la végétation, que l’on voit souvent, dans les anciennes représentations, tenant à la main une branche de cyprès, — à quoi fait aussi allusion un vers de Virgile :


Et teneram ab radice ferens, Sylvane, cupressum, —


avait aimé un enfant nommé Cyparissus, qui fut changé en cyprès.

Mais le cyprès est surtout honoré à cause de sa signification funéraire, en sa qualité d’arbre immortel, toujours verdoyant (cupressus sempervirens), parfumé, dont le bois, comme celui du cèdre, est incorruptible. L’arbre de la mort symbolisait en même temps l’immortalité. Tel est l’office du cèdre dans le conte égyptien de Batou. Le cyprès planté sur les tombeaux, placé sur les bûchers et à la porte des maisons patriciennes en deuil (d’où le vers de Lucain, III, 442) :

Et non plebeios luctus testata, cupressus (1),


consacré à Pluton, n’exprimait pas seulement la douleur des survivants et la tristesse de la mort, mais beaucoup plus l’espoir d’une résurrection ; l’arbre vivant attestait, pour ainsi dire, la vie éternelle du trépassé (cf. Érable). A Salaparuta, en Sicile, écrit M. Pitré, le jour des Morts, les enfants jouent tout le jour avec des graines de cyprès. Ils détachent aussi des branches de cyprès et de romarin, et rentrent joyeusement avec elles dans les maisons. Cette joie ne peut signifier autre chose que la vie bienheureuse des trépassés, attestée par le cyprès et le romarin toujours verts. C’est ainsi que, d’après Pausanias (VIII), les Grecs gardaient vierges et intacts les cyprès qui poussaient sur le tombeau d’Alcmaeon ; le fils d’Amphiaraüs, enseveli, disait-on, dans la Psophide. Ces cyprès, au dire de Pausanias, s’élevaient à une telle hauteur, qu’ils projetaient leur ombre sur la montagne voisine. Pausanias fait mention de plusieurs autres bois de cyprès, qui avaient un caractère sacré parmi les Grecs, par exemple ceux qui entouraient le temple de Bellérophon, la chapelle de la Vénus Mélanis, le tombeau de Laïs, près de Corinthe, le temple d’Esculape, et un bois touffu de cyprès où l’on voyait des statues d’Apollon, d’Hermès et de Rhéa. Diodore de Sicile, Platon, Solinus, parlent des bois de cyprès que l’on vénérait à Crète, près des ruines de la maison attribuée à Rhéa, et près de la caverne de Zeus ; Solinus signale aussi le privilège des cyprès de Crète, de repousser dès qu’on les avait coupés. Platon aurait désiré faire graver les lois sur bois de cyprès, parce qu’il le croyait plus durable que le bronze ; l’antique idole de Véjovis, en bois de cyprès, au Capitole, aurait pu fournir une preuve à l’appui de cette opinion.

Les poètes latins, cependant, n’ont généralement vu dans le cyprès qu’un arbre triste. Horace, qui se souciait fort peu de l’autre vie, et qui aimait, en revanche, beaucoup la vie mondaine, parle de ces arbres qui ornaient les tombeaux, et dont se couronnaient les prêtres de Pluton, avec une mauvaise humeur évidente :


Nec harum, quas colis arborum,

Te praeter, invisam cupressum,

Ulla brevem dominum sequetur.


Virgile en parle, sans doute, plus religieusement ; mais cependant aussi, comme d’un arbre sombre (atra) et funèbre (feralis) ; Ovide de même. Les Grecs, de leur côté, couronnaient de cyprès leur tragique Melpomène. Dans les contes populaires, le cyprès joue ce même rôle d’arbre diabolique et funéraire. Le diable arrive à minuit pour enlever les trois cyprès confiés à la garde des trois frères. Ce conte se rattache sans doute au mythe hellénique qui consacrait à Pluton le cyprès. L’âme du trépassé passe dans les mains de Pluton en forme de cyprès. Il est donc naturel que le vieux Pluton, et le diable son successeur, s’emparent de ces arbres, et qu’ils choisissent l’heure la plus sombre de la nuit pour accomplir cette tâche. L’atra cupressus symbolise ici les ténèbres où Pluton et le diable règnent en maîtres. Dans Claudien, le cyprès est devenu un flambeau de la déesse Cérès, qui le jette dans le cratère de l’Etna, pour arrêter l’éruption de ce volcan et y emprisonner le dieu Vulcain lui-même.


Note : 1) Cependant, aux funérailles de Grisostome, dans le Don Quijote de la Mancha (I, 13), les pâtres aussi portent des couronnes de cyprès : « Veinte pastores, todos con pellicos de negra laua vestidos, y coronados con guirnaldas que a lo que despues parecio eran, cual de tejo, y cual de cipres. Entre seis d’ellos traien unas andas cubiertas de mucha diversidad de flores y de ramos. »

[...]

TRINITE. — Bauhin connaissait une Herba Sanctae Trinitatis ; l’arbre d’Adam aussi et l’arbre de la croix, à laquelle ont contribué, dit-on, trois arbres, le cèdre, le cyprès et le palmier (ou l’olivier, ou le pin), fut reconnu comme l’emblème de la Trinité. Caldéron le décrit ainsi :


El cedro, que es arbol fuerte,

Es como el padre divino,

Que engendra perpetuamente ;

La palma que dice amor,

Pues sin el amor no crece

Ni da fruto, semejante

Es al Espiritu ardiente,

Que enciende en amor los pechos ;

El cipres, que dice muerte,

Como el Fijo es, pues el solo

De las tres personas muere.

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Selon Françoise Frontisi-Ducroux, auteure de Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017),


"Il n'est pas de loi sans exception. Surtout lorsqu'il s'agit de celles qui régissent les mythes, dont la fonction est d'explorer un certain nombre de possibles. La répartition entre les arbres et les fleurs, pour les filles et les garçons qui subissent une métamorphose végétale, est contrariée, ou corrigée par quelques cas inverses ou ambigus.

Du côté des garçons, Cyparissos, autre amour d'Apollon, finit transformé en cyprès. C'est une faveur que les dieux lui accordent, à sa demande. Cyparissos en effet chérissait particulièrement un grand cerf apprivoisé que les habitants de l'île de Cos choyaient depuis sa naissance. Il lui caressait le col et parait ses ramures de colliers et de bijoux. il jouait avec lui, tressait pour lui des couronnes et le menait en promenade, assis sur son dos. Un jour que l'animal, fatigué, s'était allongé dans l'herbe, Cyparissos, par mégarde, lui donna un coup de javelot et l'animal mourut de sa blessure. Accident de chasse paradoxal, puisque la victime est ici la proie ordinaire du chasseur. Le cas d'Actéon, chasseur transformé en cerf et dévoré par ses chiens, montre, s'il en est besoin, que le cerf se prête à ces renversements dramatiques.

Désespéré de sa faute, et inconsolable de la mort de l'animal, Cyparissos, insensible aux exhortations d'Apollon, demande à pouvoir mener un deuil éternel. Sa prière est exaucée : "Ses membres commencent à prendre une couleur verte, ses cheveux se hérissent, droits et raides avec une pointe tendue vers le ciel étoilé et Apollon dit : "Nous pleurerons sur toi, et tu pleureras sur les autres, accompagnant ceux qui souffrent. " (Ovide, Métamorphoses, X, 109 s.). Le cas de Cyparissos ajoute un troisième terme au couple de '"amant et du bien-aimé. Il transforme le duo amoureux en trio, intégrant un partenaire animal dans la relation affective qui unit le divin à l'humain. Il n'est pas exceptionnel que les hommes entretiennent des rapports étroits de compagnonnage avec leurs bêtes domestiques, le cheval, le chien de chasse et même le bœuf laboureur. (Note : On se souvient de l'émouvant Argos, le chien d'Ulysse qui meurt en revoyant son maître après vingt ans d'absence (Odyssée, XVII, 290s) ; et aussi de Bucéphale, le cheval d'Alexandre. pour le bœuf et les problèmes que pose le sacrifice de cet animal domestique, cf Jean-louis Durand, Sacrifice et labour en Grèce ancienne, 1986). Quant aux animaux apprivoisés, ils peuvent faire partie des dons amoureux, rappelant symboliquement la chasse, qui est l'un des cadres de l'apprentissage juvénile masculin, et plus encore la conquête amoureuse, pensée comme une poursuite en vue de la capture et d'une éventuelle domestication ; cela, que la proie érotique soit mâle ou femelle. Les vases peints montrent tantôt des garçons se laissant séduire par l'offre d'un lièvre ou d'un jeune cervidé, tantôt des femmes en leur intérieur, entourées de volatiles divers. Cependant le chagrin causé par le perte d'un animal familier est plutôt attribué aux femmes. LA poésie latine chante, non sans équivoque, les filles qui pleurent la mort de leur oiseau familier. C'est un topos. Le comportement de Cyparissos, ses habitudes, ses goûts accentuent l'ambiguïté latente de la position de l'éromène dans la relation homoérotique, en l'efféminant davantage. Il ne s'exerce pas comme le font Haycinthe et Crocos, au lancer du disque. Du moins Ovide ne le précise pas. Il ne dit pas non plus qu'il va à la chasse, comme Narcisse et Adonis, malgré le javelot qu'il porte. Il promène le cerf, joue avec lui, cueille des fleurs et lui tresse des couronnes. Scène gracieuse qui évoque la jeune Europe apprivoisant sur la plage le taureau blanc qui va l'emporter, dès qu'elle sera assise sur son dos.

L'excès de sa douleur le rapproche encore davantage des femmes. Cyparissos se trouve dans une situation analogue à celle des Héliades, qui pleurent sans fin la mort de leur frère Phaéton, comportement excessif en l'occurrence, mais qui correspond à une fonction religieuse que la société réserve en premier aux femmes. Ce sont les femmes qui donnent le signal des plaintes et des larmes. Ce sont elles qui lacèrent leur poitrine, déchirent leurs vêtements et se couvrent de cendres pour accompagner le défunt. Ces manifestations rituelles doivent n'avoir qu'un temps et ne sont pas le fait des hommes.

Dans l'Énéide, Virgile attribue un chagrin semblable à la jeune Sylvia, fille du gardien des troupeaux royaux de Turnus, particulièrement attachée au cerf apprivoisé que le jeune Ascagne tue par ignorance. Ce qui déclenche une émeute paysanne et vient renforcer la guerre que mène Turnus contre Énée. Tout le monde aimait ce cerf, recueilli tout petit, mais c'est la jeune fille qui en prenait soin et c'est son désespoir qui amplifie l'indignation collective (Note : Virgile, Énéide, VII, 483 s. Pour une réaction contemporaine analogue, cf Nice Matin du 6 août 2011, à propos du lâche assassinat de Grégoire, le cerf mascotte de Gréolières-les-Neiges). Il ne s'agit pas d'expliquer pourquoi Cyparissos ne devient pas une fleur comme les autres garçons, ni pourquoi ce n'est pas une fille qui donne naissance au cyprès, mais d'explorer le contexte imaginaire et mental dans lequel cette inversion se produit.

Il existe une autre version de l'apparition de l'arbre funéraire. Elle est racontée par Servius, le commentateur de Virgile. Cyparissos est un adolescent très beau et très chaste. Si chaste qu'en fuyant les avances amoureuses d'Apollon, ou de Zéphyr, il se réfugie en Syrie, où il est métamorphosé en cyprès. Ce doublet de Daphné est de toute évidence un garçon-fille. La réserve sied au garçon courtisé, ne serait-ce que pour augmenter le prix de sa conquête. Mais il doit au bout du copte céder, en tout bien tout honneur, à son soupirant et répondre à Éros. Cyparissos ne connaît pas le sort de Narcisse. Sa métamorphose en arbre répond à son tempérament féminin. Il subit le même sort que les filles réfractaires à l'amour."

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Littérature :


Dans un recueil intitulé Heures fatales (Édition originale 1990 ; traduction française éditions Denoël, 1992) Ruth Rendell propose une nouvelle où les vacances d'été d'une jeune fille anglaise vire au cauchemar :


Il l'enlaça, posa sa bouche sur la sienne et, l'espace d'un instant, avant qu'ils ne reculent dans les profondeurs de l'ombre, j'eus l'impression, tant ils étaient près l'un de l'autre, qu'ils ne formaient qu'un seul être ; ils étaient semblables à deux cyprès entrelacés, issus d'un même tronc. Et sur les pierres blanchies par la lune, leur ombre avait la forme allongée et pointue d'un arbre unique.

[...] Non, en réalité, la dernière image qui se présenta à mon esprit, avant de m'endormir, fut celle du cyprès au tronc jumeau, avec ses branches entrelacées et son ombre fondue dans une hampe unique.

 

Dans Sans dommage apparent (Édition originale 1999 ; traduction française éditions Denoël, 2001) Ruth Rendell évoque à nouveau la silhouette du cyprès :


Dans le jardin de devant, composé d'une pelouse et d'une allée de graviers, s'élevait un bel arbre de haute taille, qui ressemblait à un peuplier d'Italie. C'était visiblement un arbre à feuilles caduques, car il était juste en train de se couvrir de pousses, et son élégant squelette était embrumé par un fin réseau de touches vert pâle. Wexford pensa que ce pouvait être un taxodium, un cyprès originaire des bayous de Louisiane, et le dit à haute voix.

"Je vous ai parlé d'un pin, répliqua Rachel.

- Un pin, ou bien un sapin. Arrêtons-nous sur un conifère, d'accord ?

- Alors, pourquoi celui-ci n'a-t-il pas de - comment appelle-t-on ça ? Des aiguilles, voilà - pourquoi n'a-t-il pas d'aiguilles ?"

Wexfor n'allait pas se laisser entraîner sur ce terrain glissant.

 

Pierre Magnan, auteur du roman policier Le Parme convient à Laviolette (Éditions Denoël, 2000), évoque rapidement les cyprès, en tant qu'hôtes privilégiés des cimetières :


"Chacun courbait l'échine pour son compte, chacun ayant un couteau ou un louis dans sa main qu'il lui serait bien difficile de lâcher au seuil de l'éternité. Les cyprès soulignaient en un murmure les affres de ce rassemblement d'âmes consternées par la peur, et ceux qui étaient assez près des troncs pouvaient les entendre craquer doucement."

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