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  • Anne

La Tubéreuse




Étymologie :

  • TUBÉREUSE, subst. fém.

Étymol. et Hist. [1629-32 mot empl. par Nicolas Fabri de Peiresc d'apr. Tolmer ds Fr. mod. t. 14, p. 285, sans précision] 1680 (Rich.). Fém. subst. de tubéreux* ; d'apr. Vigneul-Marville (Mél. d'hist. et de litt., 1699, p. 212) le célèbre botaniste Jean Robin, Garde du Jardin des plantes (1550-1629) aurait répandu la vogue de cette plante qui n'était cultivée auparavant que dans le Languedoc et en Provence.


Lire également la définition du nom tubéreuse afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Polianthes tuberosa ; Hyacinthe orangère ; Jacinthe des Indes ;

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Botanique :


Robert Castellana et Sophie Jama, auteurs de "Floriculture et parfumerie : les origines de l’acclimatation végétale sur la cote d’azur." (Issued by The Phoenix Project, 2012) nous apprennent les vertus de la tubéreuse (Polianthes tuberosa) en lien avec la parfumerie :

La fleur de tubéreuse est à l'origine de l'une des essences les plus précieuses de la parfumerie.

Originaire du Mexique, Polianthes tuberosa a été introduite en Europe dès le XVIe siècle, notamment dans la région de Grasse, où sa production atteignit jusqu’à 60 tonnes annuelles au début du XX° siècle, avec une trentaine d’hectares cultivés.

Son essence possède une forte odeur aux connotations extrêmement sensuelles. Elle était obtenue par la technique de l'enfleurage à froid.

Les fleurs sont récoltées à peine écloses, entre les mois d'août et d'octobre. Les bulbes sont ensuite déracinés, nettoyés et brossés, puis replantés en février-mars de l’année suivante.

 

Gabriela Lamy, dans "Le jardin du Roi à Trianon de 1688 à nos jours : de la mémoire à l’héritage." (In : Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles. Sociétés de cour en Europe, XVIe-XIXe siècle-European Court Societies, 16th to 19th Centuries, 2015) nous rappelle comment la tubéreuse est devenue à la mode en France :


La tubéreuse, appelée aussi jacinthe des Indes ou hyacinthe orangère, originaire du Mexique, était arrivée en Europe au XVIe siècle. En France, Pierre Vallet, brodeur du roi, représente en 1608 la fleur cultivée dans le jardin de Vespasien Robin1. Ce dernier l’envoie en 1628 à Nicolas-Claude Fabri de Peiresc dans sa propriété de Belgentier près de Toulon. Pierre Puget peint la fleur en 1658 dans L’Annonciation pour la chapelle des Messieurs à Aix-en-Provence, remplaçant ainsi le lys traditionnellement utilisé pour cette circonstance par cette plante nouvellement acclimatée en Provence. Truité et Mareschal réussissent à obtenir des fleurs doubles de tubéreuse et en fournissent 500 oignons en 1688 à Trianon. Ces fleurs au parfum narcotique et sensuel nécessitent, avant de fleurir en Île-de-France, quatre années de culture délicate et sophistiquée sous le climat doux méditerranéen.

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Symbolisme :


D'après Philippe François Nazaire Fabre d'Églantine, dans son Rapport fait à la Convention nationale dans la séance du 3 du second mois de la seconde année de la République Française (1793, p. 30) :


Dans le calendrier républicain, Tubéreuse était le nom donné au 6e jour du mois de fructidor.

 

Louise Cortambert et Louis-Aimé. Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) nous livrent leur vision de cette fleur :


Automne - Septembre

TUBÉREUSE - VOLUPTÉ.

Que son baume est flatteur, mais qu'il est dangereux (1) !


Guy de la Brosse, qui a fondé le Jardin du Roi, s'exprime ainsi dans son curieux ouvrage de la nature des plantes : « Je n'aime pas les redites des vieilles opinions dans les livres nouveaux ; il me semble plus à propos de chercher la vérité à sa source. » Le bon Guy de la Brosse a bien raison ; la nature est un livre inépuisable, et si nouveau que chaque jour on y peut faire d’utiles découvertes. Les fruits les plus savoureux, les fleurs les plus aimables, parent le sein de la terre depuis le commencement des siècles, et cependant la plupart de ses biens précieux et charmants nous sont inconnus, ou nous l'étaient naguère : voyez la tubéreuse, si belle, si odorante, si bien faite pour plaire à tous les yeux ; elle ne nous a été apportée de Perse qu'en 1632, par le père Minuli, minime : on la vit fleurir pour la première fois en France, chez M. de Peiresc, à Beaugencier, près de Toulon. Cette belle fleur était simple alors : elle n'a doublé ses pétales que longtemps après, sous la main d'un habile cultivateur de Leyde, nommé Lecour ; de là elle s'est répandue sur toute la terre. En Russie elle ne fleurit, il est vrai, que pour les rois et ceux qui les environnent ; mais elle s'est naturalisée au Pérou : elle y croit sans culture, et s'unit à la brillante capucine pour parer le sein de l'ardente Américaine. Cette superbe fille de l'Orient, que l'illustre Linné a nommée par excellence polianthe, fleur digne des villes, est devenue chez nous, comme elle l'est en Perse, l'emblème de la volupté. Un jeune incoglan qui reçoit de la main de sa maîtresse une tige de tubéreuse en fleurs, touche au bonheur suprême ; car il doit interpréter ainsi ce symbole heureux des amours : « Nos plaisirs surpasseront nos peines (2). » Tout le monde connait et admire les épis blancs et étoilés de la tubéreuse : ces beaux épis terminent une tige haute et svelte, et versent, en se balançant dans les airs, un parfum qui vous pénètre et vous enivre. Voulez-vous jouir sans danger de cette odeur si séduisante, tenez vous-en à quelque distance. Voulez-vous décupler le plaisir qu'elle vous donne, venez avec l'objet de vos amours la respirer au clair de la lune, à l'heure où soupire le rossignol. Alors, par une vertu secrète, ces suaves parfums ajouteront un charme indéfinis sable à vos plus délicieux plaisirs ; mais si, imprudents, vous voulez en jouir sans modération, si vous en approchez de trop près, cette fleur divine ne sera plus qu'une dangereuse enchanteresse, qui, en vous enivrant, versera dans votre sein un mortel poison. Ainsi, la volupté qui descend du ciel, épure et redouble les délices d'un chaste amour ; mais celle qui tient à la terre empoisonne et tue la folle jeunesse.


Dans ses bras amoureux l'imprudente la presse :

Quand tout à coup, saisis d'une douce langueur,

Ses bras sont accablés sous le poids du bonheur.

A ce trouble inconnu, la jeunesse alarmée

Veut éviter les traits du dieu qui l'a charmée ;

Mais, hélas ! ses combats se changent en plaisirs,

Ses craintes en espoir, ses remords en désirs ;

Confuse, elle retombe au milieu de ses chaines ;

Un charme involontaire accompagne ses peines ;

Elle voudrait haïr : elle ne peut qu'aimer ;

Son cœur cherche le calme, et se laisse enflammer.

C'est alors qu'à ses yeux se découvre l'abîme :

Mais un chemin de fleurs la conduit jusqu'au crime (3).


Notes : 1) Roucher, poëme des Mois.

2) Secrétaire turc, page 162, verset 13.

3) Bernis, Épitre.

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Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :


Tubéreuse - Volupté.

Cette fleur séduit par la beauté de son épi; mais son odeur enivrante tue, si on la respire trop longtemps.

 

Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


TUBÉREUSE – VOLUPTÉ.

Conduisez-vous selon l'esprit et vous n'accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair à des désirs contraires à ceux de l'esprit a, et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ils sont opposés l'un à l'autre.

Galates : V, 16, 17.

Cette ravissante liliacée nous a été apportée de la Perse, en 1632, par un de ces religieux tant décriés, tant persécutés, qui allaient au loin prêcher la vertu et recueillaient, pour fruit de leurs pénibles voyages quelques plantes belles ou utiles, dont ils dotaient leur patrie. Le père Minuti, minime, tel est le nom de celui auquel nos jardins sont redevables d’un de leurs plus beaux ornements. La tubéreuse fleurit en France pour la première foi, chez M. Peirèse, à Beaugencies, près de Toulon ; elle avait alors toute sa simplicité native, et ce n'est qu'après avoir été cultivée longtemps, qu'elle a doublé ses pétales et produit quelques variétés.

La tubéreuse aime la chaleur et ne réussit parfaitement que dans les contrées méridionales. Ses fleurs s'épanouissent les unes après les autres, de sorte qu'on peut en jouir pendant plusieurs semaines. Les parfumeurs emploient son huile essentielle, que l'on obtient comme celle du jasmin, non par la distillation, mais en imbibant des cotons d'huile de ben. -Toutes les espèces de tubéreuses sont odorantes, mais cette odeur peut causer des accidents graves, et même asphyxier ceux qui la respireraient trop longtemps. C'est pour cette raison sans doute qu'on lui donne pour attribut la volupté.

RÉFLEXIONS.

Ce qui sert à la volupté et aux plaisirs du corps fera tôt ou tard le supplice de l'âme.

(OXENSTIERN.)

Le premier caractère de la luxure est de mettre comme un abîme entre Dieu et l'âme voluptueuse et de ne laisser presque plus au pécheur d'espérance de retour.

(MASSILLON, Sermons)

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Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


TUBÉREUSE - VOLUPTÉ.

La tubéreuse a été apportée de Perse, en 1632. - L'odeur en est très forte et peut même causer l'asphyxie. C'est une belle plante bulbeuse, à tige de quatre à cinq pieds, à feuilles étroites, longues, canaliculées, et d'un vert gris. Les parfumeurs emploient son huile essentielle pour la pommade et les eaux de senteur.


La tubéreuse et l'anémone

Entourent ses bords séduisants. DE BERNIS.

Le même poëte dépeint ainsi l'émotion d'une jeune fille enivrée par le parfum de la tubéreuse.


Dans ses bras amoureux l'imprudente la presse,

Quand, tout à coup, saisis d'une douce langueur,

Ses bras sont accablés sous le poids du bonheur ;

A ce trouble inconnu, la jeunesse alarmée

Veut éviter les traits du dieu qu'il a charmée ;

Mais, hélas ! ses combats se changent en plaisirs,

Ses craintes en espoir, ses remords en désirs !

Confuse, elle retombe au milieu de ses chaînes :

Un charme involontaire accompagne ses peines ;

Elle voudrait haïr, elle ne peut qu'aimer :

Son cœur cherche le calme et se laisse enflammer.

C'est alors, qu'à ses yeux, se découvre l'abîme,

Mais un chemin de fleurs la conduit jusqu'au crime.

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Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie :


Tubéreuse - Volupté.

Cette plante est originaire de l'île de Ceylan ; elle séduit par la beauté de ses fleurs blanc rosé disposées en épi. Son odeur est enivrante, et si on la respire trop long temps elle peut causer la mort.


Et ma vue enchantée

Fixe la tubéreuse à la feuille argentée :

Que son baume est flatteur, mais qu'il est dangereux

Ainsi toujours du sort les décrets rigoureux.

Mêlent quelque amertume aux plaisirs de la terre. ROUCHER.


Dans l'Amérique espagnole, la tubéreuse est nommée « fleur des jeunes époux ; » on leur en remet une tige fleurie à l'entrée de la chambre nuptiale.

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Dans un article intitulé "La Sérénité." (In : Bulletin De L'Association Thaïlandaise Des Professeurs de Français, 2018, pp. 56-63) Nuchanat Handumrongkul rapporte un usage thaïlandais de la tubéreuse, ici appelée glaïeul :


Les plantes ont une place importante dans les croyances et les traditions. Les Thaïlandais respectent les coutumes héritées de leurs “anciens”. Certaines plantes sont le symbole de l’amour, du bonheur ; alors que d’autres expriment le malheur, la tristesse, la séparation, la mort. Lʼutilisation, ou non, des plantes auspicieuses ou interdites, est attachée aux traditions. [...]


- Le glaïeul (Polianthes tuberosa Linn.)

C’est une plante mexicaine. Elle est cultivée depuis l’époque d’Ayuthaya, pour certains, bien avant. Il semblerait que ce soit les Chinois ou les Français qui l’aient importé au Siam. Autrefois, les Thaïs qui imitaient les Chinois s’en servaient comme offrande. Ensuite, elle fut plus employée dans les cérémonies funéraires et devint donc une plante “funeste”.

 


Mythologie :


La tubéreuse est à l'origine dun mythe cosmogonique comme nous le raconte Hélène Dubois-Aubin dans L'esprit des fleurs. (Editions Cheminements, 2002) :


La tubéreuse, mères des divinités mayas : Plante herbacée de la famille des amaryllidacées, la tubéreuse (Polianthes tuberosa) porte sur ses hautes tiges des grappes de fleurs blanches au parfum suave très recherché. Ces corolles odorantes, déployant leurs voiles à la lueur de la première aube, servirent de berceau à l'humanité. De leurs cœurs naquirent les divinités ancestrales des Mayas, vénérées par les Indiens Lacandon...

Au commencement, il n'y avait ni forêts, ni montagnes, ni pierres. Seul était Ka Koch. Ka Koch créa alors une terre, mais celle-ci n'était pas dure. Ce n'était pas une belle et bonne terre. Pourtant sur cette boue, Ka Koch fit naître la tubéreuse dans laquelle il façonna des êtres. Par quel moyen les créa-t-il ? Nul ne le sait. Mais il les transforma dans la fleur de tubéreuse : d'abord il fit le frère aîné qu'il nomma Sukunkyum, puis il créa Ak Kyantho avant de façonner le cadet, Hach Ak Yum, père de tous les êtres vivants. Lorsque s'ouvrirent les fleurs de la tubéreuse, les trois fleurs naquirent. Ils n'avaient pas de mère, ils vinrent au monde dans la fleur. Une fois éveillés ils regardèrent la terre boueuse qui les entourait et sur laquelle seule leur tubéreuse poussait.

Hach Ak Yum descendit alors de la tubéreuse et se mit à durcir la terre en la mêlant à du sable. Puis il créa la forêt et tous les arbres, il fit les lacs, les collines et les pierres. Cinq jours après, d'autres dieux naquirent de la tubéreuse ainsi que les épouses des trois frères.

Hach Ak Yum avait fini d'aménager la terre et songeait : alors il créa Kisin. Il le façonna dans la fleur d'un arbre. Cette fleur, semblable à « l'écume de nuit », avait éclos durant la nuit et libérait un parfum envoûtant. C'était la tubéreuse de Kisin, car c'est là qu'il vint au monde. Pourtant Kisin, littéralement « celui qui pue », était le seigneur de la mort et de la putréfaction. Il fut la cause des catastrophes et des tremblements de terre qui affligèrent tous les êtres vivants après sa naissance. Mais son premier méfait fut de gâcher le travail de Hach Ak Yum lorsque celui-ci créa les hommes : avec de l'argile pétrie dans du sable, le dieu façonna des figures auxquelles il ajouta quelques grains de maïs pour faire les dents. Il déposa ensuite ses créations sur le tronc d'un cèdre, à côté de celles que sa femme avait également modelées. Tous deux partirent se reposer en attendant que les figurines sèchent. Kisin profita de leur absence pour abîmer les pantins encore frais. Il leur peignit des poils noirs sur le pubis et aux aisselles et leur dessina des sourcils sombres. Auparavant les hommes étaient blancs et imberbes, mais Kisin leur fit la peau sombre et les cheveux noirs. Lorsque Hach Ak Yum et sa femme s'aperçurent de l'imposture de Kisin, il était déjà trop tard ; ils ne pouvaient plus effacer les traces noires dessinées par le démon sur l'argile sec.

Les créateurs décidèrent donc de réveiller les hommes tels qu'ils étaient. Hach Ak Yum s'empara pour cela d'une feuille de Guano (palmier) et la passa au-dessus des figures d'argile.Là où elles reposaient, les figurines s'éveillèrent.

Après leur avoir insufflé la vie, le créateur permis aux hommes de se multiplier. Des couples se formèrent et bientôt de nombreuses femmes se trouvèrent enceinte. Pour les aider à accoucher, Hach Ak Yum leur offrit l'arbre à Kapok et le Papayer ; ainsi, lorsque les premières douleurs de l'enfantement apparut, les femmes choisirent le pied d'un arbre et le balayèrent délicatement. Par ce geste, elles firent passer leur enfant dans les racines de la plante qui accoucha à leur place. Malheureusement cette coopération entre les femmes et les végétaux cessa le jour où les humains, trompés par le démon Kisin, provoquèrent la colère des Dieux qui les rendirent mortels et condamnèrent les femmes à enfanter dans la douleur.

Cet épisode du mythe Lacandon rejoint à ce stade le récit de la déchéance d'Adam et Eve chassés du Paradis. Pour les Indiens du Yucatan, le fruit défendu est une pastèque bien mûre que les ancêtres, tentés par Kisin, goûtent avant que leurs dieux ne les y autorisent. On retrouvera par la suite cette triade humain/plante/démon (serpent) comme élément récurrent à de nombreux mythes et légendes.

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