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  • Anne

Le Pavot



Voir aussi le documentaire Arte : le Pavot, un plante stupéfiante.

Étymologie :

  • PAVOT, subst. masc.

Étymol. et Hist. Mil. du xiiie s. [ms.] plante (Chrétien de Troyes, Erec et Enide, éd. M. Roques, 2408 [var. du ms. BN fr. 794, v. aussi éd. W. Foerster, 2412]). Issu, par substitution du suff. -ot* à la forme régulière -o b lat. -avu, de l'a. fr. pavo «id.» (déb. du xiiie s., Chrétien de Troyes, loc. cit. [var. du ms. BN fr. 1376], v. aussi l'éd. I. Bekker, v. 2402 ds Zeitschrift für deutsches Alterthum, t. 10, 1856, p. 435, qui a pris ce ms. pour base) lui-même issu d'un lat. pop. *papavus, altér. du lat. class. papaver «id.».


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles, (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Dans le symbolisme éleusinien, le pavot que l'on offre à Déméter symbolise la terre, mais représente aussi la force de sommeil et d'oubli qui s'empare des hommes après la mort et avant la renaissance. La terre est, en effet, le lieu où s'opèrent les transmutations : naissance, mort et oubli, résurgence. On comprend que le pavot soit l'attribut de Déméter, avec qui il s'identifie symboliquement.

En Russie, on dit d'une jeune fille qu'elle est belle comme une fleur de pavot et rester en pavot signifie rester vieille fille."

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Les effets narcotiques de cette plante étaient connus dès l'Antiquité. Les Grecs représentaient le dieu du Sommeil (Hypnos), de la Mort (Thanatos) et de la Nuit (Nyx), avec des pavots (en couronne sur la tête ou dans les mains) et dans le symbolisme éleusinien, le pavot figurait le sommeil et l'oubli après la mort de l'homme et avant sa résurrection.

Comme il est hallucinogène - on extrait l'opium du pavot blanc -, le pavot est à la fois herbe sacrée « parce qu'elle permet des voyages hors du corps » et herbe maudite, utilisée d'ailleurs abondamment par les sorciers tziganes, « parce que l'imprudent qui se livre à ce genre d'expérience sans discernement et san sguide peut très bien ne jamais revenir de ces voyages ».

La superstition s'en méfie. Au XVIe siècle, on croyait que le pavot rouge, par son seul contact, faisait uriner au lit et que le regarder trop fixement rendait les yeux rouges, effet semblable à celui du coquelicot, qui n'est d'ailleurs qu'une sorte de petit pavot sauvage. Une superstition anglaise soutient que regarder un pavot en son centre rend aveugle. Toujours d'après les Anglais, il ne faut pas en avoir chez soi car il rend malade.

Malgré cette mauvaise réputation, les sorciers de la Montagne Noire utilisaient le pavot pour les désenvoûtements, et Albert le Grand soutient qu'on éloigne les mouches en frottant le tour de la maison avec un mélange de jus de pavot et de blanc de chaux.

La feuille de pavot peut servir d'oracle. Si, lorsqu'on la frappe, elle émet un grand bruit et ne se casse pas, c'est de bon augure pour les amours, mais si la feuille se déchire, le présage est mauvais. Selon un usage roumain, on peut écrire à l'encre bleue sur du papier bleu une question précise, introduire ce papier roulé sur lui-même dans le cœur d'une fleur de pavot rouge qui est glissée sous l'oreille : un rêve apportera la réponse désirée.

De par son fruit, sorte de grosse capsule contenant de nombreuses petites graines, le pavot est associé à la fertilité : il sert donc à des préparations aphrodisiaques ; porter sur soi une capsule de fleur de pavot favorise la fécondité et au Pakistan, porte chance.

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D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"Attention, ne succombez pas son charme. Cette large corolle épanouie, du rouge le plus rouge, avec son cœur noir et ses pétales diaprés alanguis, à demi froissés comme la soie la plus fine, ne passe pas inaperçue dans un jardin. Le pavot nous dit ; "j'apporte la surprise". Tentant. Mais dangereux. Ne l'écoutez pas quand il vous affirme : "je vais plus loin que l'amour". Bouchez-vous les oreilles lorsqu'il vous propose de stimuler vos facultés créatrices, de vous apaiser ou de vous plonger dans un doux sommeil. Faites-le taire su'il vous promet une rencontre avec les mises et les fées. Car, en prime, il vous apporterait des cauchemars.

Il pourra aussi bien vous vanter tout un programme de vertiges variés, fera miroiter sous vos yeux un éventail d'hallucinations, de lévitations, de survols du monde réel, de plongées dans le monde végétal, voire d'excursions au cœur des volcans. Alors, surtout, gardez vos distances. Le pavot est file de Thanatos, le dieu de la Mort, et Néron en a répandu l'usage. C'est tout dire.

Certes, la Romaine antique, qui apprécie sa beauté, le porte le jour de ses noces en couronne, mais elle ne le touche qu'avec des pincettes. Au cœur d'un bouquet ou en accessoire de mode, il est très beau. Mais lorsqu'il veut vous entraîner ailleurs, c'est de votre mort qu'il vous parle : son cœur contient de l'opium. Bien sûr, on l'aura deviné, son parfum, qui peut provoquer l'évanouissement, est stupéfiant.


Mot-clef : "Dangereuses tentations"

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le Pavot (Papavus) : Plante cultivée pour ses fleurs ornementales, ses graines et ses capsules. L'une de ses variétés, le pavot somnifère, fournit l'opium et l'huile d’œillette.


Propriétés médicinales : Toutes les variétés de pavot possèdent les mêmes vertus narcotiques et sédatives, quoique à un degré différent. Pour ce qui est de l'accoutumance, elle n'est reliée qu'à la morphine. Depuis l'Antiquité, le pavot est utilisé pour ses propriétés analgésiques. En Californie, on s'ne sert en infusion pour guérir, sans danger, l'insomnie et pour soulager l'anxiété. Les fleurs du pavot rouge sont excellentes en infusion pour faire cesser la toux ainsi que pour soulager de la diarrhée. On connaît aussi les propriétés médicinales de la morphine, qui est un dérivé de l'opium, mais qui nécessite une ordonnance médicale.


Genre : Féminin.


Déités : Cérès ; Diane ; Perséphone ; Déméter ; Hécate ; Morphée.


Propriétés magiques : Sommeil et rêves ; Fertilité ; Chance.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • Pour accroître sa fertilité, il est recommandé de manger des graines de pavot sur du gâteau ou du pain - les bagels aux graines de pavot conviennent parfaitement.

  • Pour attirer la chance, placez des graines de pavot dans les poches de votre veston ou de votre manteau.

OREILLER DE RÊVE

Voici une variation intéressante qui vous permet de provoquer des rêves qui répondent à certaines questions que vous vous posez


Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle bleue

  • de l'encens de muguet ou de lilas

  • un petit sac bleu bourré de boules d'ouate

  • 100 grammes (environ 3 1/2 onces) de graines de pavot

  • un morceau de papier blanc

  • une plume à encre bleue

Rituel :

Allumez votre chandelle et votre encens. Inscrivez votre question sur la feuille de papier, puis placez les graines de pavot dans votre oreiller en y déposant également la feuille de papier. Ce faisant, prononcez les mots suivants :


Morphée, ouvre-moi les portes du sommeil

Apporte-moi la réponse à ma question

Qu'elle me vienne en songe de merveille

Que la connaissance entre en moi comme une libation.


Refermez l'oreiller et allez vous coucher. La réponse à votre question vous apparaîtra en rêve."

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; le Pavot raconte la sienne dans un conte venu de Roumanie et intitulé "Le malin Bukur et ses enfants" :


" Je voudrais, en même temps, rire et avoir peur ", déclara la Rose avec espièglerie, tout en examinant la salle de danse du regard. " Une histoire de dragon vous plairait-elle ? " suggéra le Pavot, les joues en feu après la dernière danse, secouant vaillamment sa couronne de pétales ardents. "Pourquoi pas ? , consentit la Reine. Mais il faut qu'elle soit drôle également. " Le Pavot ne se fit pas prier.

Lorsque le bruit se répandit que le malin Bukur demandait en mariage la bavarde Mara, la nouvelle fit sensation dans tout le village. Le fiancé comme son élue étaient pauvres comme Job, mais même les plus malheureux doivent se parer pour la noce. Bukur emprunta son complet à l'épouvantail qui gardait les champs, Mara se tailla une traîne dans un vieux sac. Comme ils ne possédaient qu'une seule aire de sabots, Bukur chaussa le côté gauche, Mara le côté droit et ils furent fin prêts pour se rendre à l'église. D'emblée, ils s'entendirent bien tous les deux. Clac ! faisaient leurs sabots sur le chemin de l'église. Bêêê ! ajoutaient un petit bouc noir et une chevrette blanche, leurs témoins.

Après la bénédiction de monsieur le curé, Bukur et Mara se donnèrent un baiser, et le bouc et la chèvre bêlèrent à deux voix pour sceller leur union. Les jeunes mariés s remirent au travail comme à l'accoutumée. Un homme marié ne fait pas dormir sa femme à la belle étoile, cela tombe sous le sens, mes très chers amis ! Ainsi, Bukur, secondé par sa Mara, entreprit la construction de sa maison. Ils la firent en gazon : tantôt elle s'avançait à gauche, tantôt derrière. Bref, elle était bancale. Bukur et Mara estimèrent qu'ils avaient la plus belle maison au monde. Chaque fois qu'ils la regardaient de l'extérieur, ils restaient admiratifs et riaient de bonheur.

"Nous deviendrions vite tristes si nous restions seuls, jugea le sage Bukur. Dis, Mara, combien d'enfants veux-tu avoir ?

- Une ribambelle, rit Mara. Autant de garçons et de fillettes que je vais te donner de baisers, précisa-t-elle, et elle combla Bukur de tant de baisers qu'il en perdit vite le compte.

- Quatre-vingt-dix-neuf baisers ! déclara Bukur à sa femme.

- Non, non, cent tout rond, répliqua Mara.

- Je te dis qu'il y en avait quatre-vingt-dix neuf, dit Bukur.

- Et moi, je te dis qu'il y en avait cent ! s'emporta Mara. Bukur soupira :

- Sais-tu Mara ? Au lieu de nous disputer, nous allons recommencer." Et ils recommencèrent. Lorsqu'ils eurent compté enfin cent baisers, ils s'étreignirent et dansèrent de joie.

"Nous aurons cent enfants", exultèrent-ils. Hélas ! Leur désir ne fut pas exaucé. Les années passaient et les enfants ne venaient pas. Bukur était très maussade : il avait une femme, un toit, et même un lopin de terre, il ne lui manquait que les enfants pour faire son bonheur. Bukur visitait son champ, surveillait la récolte, regardait les pavots rouges et les centaurées bleues s'ouvrir au milieu du blé doré sans éprouver de joie. Les pavots s'effeuillèrent, laissant la place à des capsules vertes. Les capsules brunirent, mûrirent, et Bukur devint de plus en plus triste. Un jour, alors qu'il était assis au bord de son champ à méditer sur sa triste destinée, il entendit soudain des petites voix qui sortaient d'une capsule.

"Délivre-nous, Bukur ! criaient-elles.

- Quel est ce sortilège ? " s'étonna Bukur. Il cassa précautionneusement la capsule pour l'emporter à la maison. Là, il l'ouvrit avec son couteau de poche. De minuscules graines de pavot s'échappèrent de la capsule et se transformèrent, en tombant par terre, en une bande désordonnée de jeunes enfants : des petits garçons, de vrais petits diables, des petites filles, gracieuses comme des fées en herbe. Ils étaient cent, ni plus ni moins. Bukur et Mara avaient eu du mal à les compter. La maisonnée devint gaie comme aux jours de fête. Les garçons s'égaillèrent, inspectant tous les coins, montant sur le toit par la cheminée, sautant dans le bac de lessive de Mara, grimpant sur les genoux de leur père, faisant de l'escrime avec des aiguilles à tricoter, tirant leur sœurs par les cheveux ; celles-ci n'attendaient que cela pour se mettre à couiner comme si on les égorgeait. Devant ce désordre, Bukur et Mara riaient aux larmes.

" Voilà, Mara. Nous avons enfin ce que nous désirions depuis si longtemps, dit Bukur après avoir bien ri. A moi de jouer maintenant, pour nourrir tout ce petit monde. Notre petit champ n'y suffira plus. Je m'en irai donc chercher du travail qui nous rapportera un peu d'argent."

Bukur mit un quignon de pain dans une poche, un morceau de fromage dans l'autre, et s'en alla. Au bout de quelques temps, il rencontra des bergers. Ils étaient assis autour du feu, moroses, silencieux.

" Holà, braves gens, pourquoi êtes-vous si tristes ? Si j'avais un si beau troupeau de moutons, je sauterais de joie.

- Nous aussi, nous sauterions de joie si ce troupeau nous appartenait, répondirent les bergers. Hélas ! Dans un moment, un dragon va venir le chercher. Tous les jours, nous devons lui en apporter un, sinon il nous tue. Si cela continue, il ne nous restera plus que les yeux pour pleurer.

- Il faut faire quelque chose, déclara Bukur, indigné. Nous n'allons tout de même pas laisser tous ces beaux moutons disparaître dans le gosier du dragon. La moitié de ce troupeau suffirait à nourrir toute une famille pendant une année. Si vous me promettez de me donner cette moitié-là, et si vous la conduisez jusqu'à ma maison, je m'engage à vous débarrasser du dragon. Jusqu'à la fin de vos jours, vous n'entendrez plus parler de lui."

Les bergers firent ce que souhaitait Bukur. Ils réunirent la moitié des moutons qui paissaient sur les collines et les conduisirent jusqu'à sa maison. Mara fut transportée de joie. Pendant ce temps, le malin Bukur s'installa tranquillement sur une pierre, souffla très fort dans sa flûte, tout en gardant un vieux mouton que les bergers lui avaient laissé. Soudain, un dragon surgit devant lui. Il avait trois têtes qui jetaient des flammes;

" Où sont mes moutons ? hurla-t-il d'une voix de tonnerre qui faisait plier les arbres.

- Mais oui, je mange des croûtons, répondit paisiblement Bukur.

- Où est mon troupeau ? s'égosillait le dragon.

- Non, je n'ai pas ton couteau, dit Bukur en tendant l'oreille vers le monstre. Vraiment, tu as l'esprit bien peu délié."

Le dragon étouffait de rage.

" Si tu ne me rends pas tout de suite mes moutons, tu signes ton arrêt de mort, tonna-t-il.

- Tu te trompes, c'est moi le plus fort, répondit Bukur d'un ton sans réplique. Et puis, parle plus fort, mon petit, je n'entends pas ce que tu dis. Si tu veux te mesurer à moi, fais-moi auparavant une démonstration de ta force. Presse dans ta bouche une pierre jusqu'à ce que l'eau en jaillisse. Si tu n'y parviens pas, il est inutile que nous nous battions. Je pourrais te blesser à mort."

Le dragon ramassa la première pierre qui se trouvait à sa portée. Il eut beau la presser et la broyer, pas une goutte d'eau n'en sortit.

" Tu ne vaux pas grand-chose, jugea Bukur en faisant la moue. Regarde ce que moi je sais faire. "

Il sortit subrepticement le morceau de fromage blanc de sa poche et le pressa, jusqu'à ce que de l'eau se mît à en sourdre.

" Et ce n'est rien encore, se vanta Bukur. J'ai cent enfants à la maison. Tous entrent dans une capsule de pavot, mais chacun d'eux est cent fois plus fort que moi. " Le dragon fut pris de peur.

" Allons, ne te fâche pas, mon garçon, fit-il en tentant de se ménager les bonnes grâces de l'hercule inconnu. J'ai une idée : entre à mon service. Si tu me sers pendant une année, je te paierai comme il faut.

- Combien de temps dure une année de dragon ? voulut savoir Bukur.

- Trois journées entières, répondit le dragon. Bukur hésita.

- C'est bien long, mais tant pis. c'est d'accord ! "

Quand l'affaire fut conclue, le dragon conduisit Bukur à sa caverne. Sa vieille femme avait déjà allumé le feu en l'attendant.

" Où sont les moutons ? s'étonna-t-elle.

- Aujourd'hui, il faudra nous contenter de cet unique mouton. En revanche, je t'amène un serviteur d'une force exemplaire." Et il se hâta de raconter en catimini à sa femmes les prouesses de Bukur. La dragonne prit son mari à part.

"Imbécile, chuchota-t-elle. S'il est vraiment aussi fort, nous devons nous débarrasser de lui par la ruse, autrement il nous tuera tous les deux. Lorsqu'il s'endormira cette nuit, tu lui donneras trois coups de massue sur la tête."

Bukur faisait mine de ne pas s'occuper des deux monstre, mais, en réalité, il ne perdit pas un mot de leur conversation. Lorsque tout le monde se coucha le soir pour dormir, il quitta discrètement son lit, posant à sa place un billot de chêne. La nuit, le dragon se leva, empoigna son énorme massue et asséna trois coups sur ce qu'il croyait être la tête de Bukur. "C'en est fait de lui", rapporta-t-il à sa femme. Mais, voilà qu'ne ouvrant les yeux le matin, ils eurent la surprise de voir Bukur assis sur son lit, en train de bâiller à se décrocher la mâchoire.

"J'ai mal dormi cette nuit, se plaignit-il. Une puce est venue me piquer trois fois sur le front." Le dragon et sa femme pâlirent de terreur. Quand il finit par se ressaisir un peu, le dragon ordonna à son serviteur :

"Prends ma massue et lance-la dans les branches du pin qui pousse devant l'entrée pour faire tomber quelques pommes, afin que ma femme puisse allumer le feu."

"D'accord, répondit Bukur, mais je te préviens : je ne connais pas ma force. Et si ta massue vole jusqu'à la lune ? Mon frère, qui s'y est installé comme forgeron, ne me la rendrait pas, avare comme il est."

"Seigneur, s'affola le monstre. Ma massue est en or pur. J'aime autant faire tomber les pommes de pin moi-même". il se mit aussitôt au travail. Pendant ce temps, couché dans l'herbe, Bukur paressa jusqu'au soir. Sa première journée de service passa plutôt agréablement.

Le lendemain, le dragon décida d'aller chercher de l'eau au puits. Il se munit d'une outre énorme et en donna une à Bukur. En chemin, celui-ci faillit rendre l'âme sous l'outre vide. Le dragon puisa l'eau dans son outre, puis céda la place à son valet.

"C'est ton tour. Fais descendre l'outre dans le puits." Bukur n'en fit rien. Au lieu de cela, il prit son canif et se mit à creuser le sol tout autour du puits.

"Qu'est-ce que tu fais ?" s'impatienta le dragon.

"Qu'est-ce que tu crois ? Je déterre le puits pour le porter sur mon dos jusqu'à la caverne. Tu t'imaginais peut-être que j'allais me déranger tous les jours pour venir chercher de l'eau jusqu'ici ? " rit Bukur. Le dragon prit peur. "Arrête, arrête, s'il te plaît ! Tu pourrais endommager les sources. Je préfère porter l'eau moi-même. A son retour dans la caverne, le dragon parla à sa femme de la force effroyable de leur serviteur. Épouvantée, la femme du dragon en brûla les galettes qu'elle était en train de faire cuire sur le fourneau.

Le troisième jour, le dragon conduisit Bukur dans la forêt pour aller chercher du bois. Pendant qu'il déracinait les pins l'un après l'autre pour les charger sur son épaule, son serviteur faisait le tour de la forêt, en entourant les arbres avec une ficelle.

"Qu'est-ce que tu fais encore ? se fâcha le dragon.

- Qu'est-ce que tu crois ? Je vais emporter toute la forêt comme un seul fagot. Tu t'imaginais peut-être que j'allais revenir ici tous les jours pour un peu de bois sec !"

- Arrête tout de suite, espèce de fou ! éclata le dragon. Ou bien, tu veux dévaster toute la forêt ? J'aime mieux porter le bois moi-même."

Chargé comme un baudet le dragon reprit en geignant le chemin de son repaire. Futé, son valet le suivait, marchant comme un prince, les mains dans les poches.

"Voilà, Bukur, lui dirent en prenant des précautions le dragon et sa femme, ton année de service s'est écoulée. Prends un sac de pièces d'or et qu'on ne te revoie plus !

- Pas question ! Justement, je commençais à me plaire chez vous. Laissez-moi vous servir pendant au moins trois ans encore. Je vais vous montrer ce dont je suis capable. Je vais boire tout un lac pour le recracher ici, dans la caverne. Ce sera pratique pour nettoyer le plancher jusqu'à le faire reluire.

- Ne fais pas cela, Bukur, supplièrent les deux monstres, les larmes aux yeux.

- C'est très généreux de ta part, mais nous croyons pouvoir nous passer de tes services. Prends plutôt trois sacs de pièces d'or, mais laisse-nous en paix. - Vous avez raison, après toit, rit Bukur, mais je suis tout de même fatigué d'avoir tant travaillé. Je crois que je vais rester une année de dragon supplémentaire pour me reposer. - Surtout pas, Bukur, supplia le dragon. Je vais porter tes sacs d'or jusqu'à chez toi, mais va-t-en tout de suite."

Le dragon chargea les sacs sur son dos, Bukur s'installa à califourchon sur sa queue et , en avant ! Le dragon soufflait et gémissait, tandis que Bukur chantait à pleins poumons. Les gens accoururent de toutes parts pour l'acclamer. Lorsque le dragon s'arrêta devant la masure de Bukur, tous les enfants en sortirent en s'égosillant.

"Pourquoi ces garnements font-ils tant de vacarme ? se grogna le dragon.

- Ils ont faim, dit Bukur en riant sous cape, alors ils sont contents à l'idée de manger un bon rôti de dragon."

En entendant cela, le monstre jeta à terre les sacs d'or et Bukur, avant de partir ventre à terre. On ne le vit plus jamais dans cette contrée. Bukur et Mara vécurent heureux avec leurs enfants et profitèrent bien de leurs richesses dont ils laissèrent une grande partie à leurs enfants. Heureux, Bukur visitait son champ et la bavarde Mara racontait des histories aux enfants. Ils préféraient celle de la capsule de pavot et se la firent conter cent fois chacun."

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