Blog

  • Anne

La saison des champignons


Symbolisme :


Ce qu'en dit Hildegarde de Bingen dans Physica, Le Livre des subtilités des créatures divines, trad. P. Monat, 2011 : chapitre "champignons" :


à suivre

Selon Roland Desrosiers (1978) auteur d'un article intitulé "Notes sur l'usage de quelques plantes chez les Indiens Squamish (Colombie-Britannique)" (in Anthropologie et Sociétés, 1978, vol. 2, n°3, pp. 139-156),

[...]

  • [usage] droit [(qui ouvre la femme)] : les champignons ne sont pas mangés et n'ont pas d'usages connus.

  • [usage] dérivé [(qui referme la femme)] : le terme les désignant signifie "parapluie pour une personne morte". [...]

Commentaire :

  • "parapluie d'une personne morte" contraste avec "balançoire des morts", expression qui désigne le chèvrefeuille (Ionicera ciliosa, Pursh.) D. C.), une plante qui n'a pas d'usage connu de manière certaine. Nous pensons que le trait pertinent est ici "faire disparaître" ou "faire apparaître"

*

*

Série Quand les champignons sortent du bois de Céline du Chéné et Laurent Paulré :

Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on apprend que :


Le champignon, et plus particulièrement en Chine l'agaric (ou amadouvier), est un symbole de longévité. La raison en est peut-être que, après séchage, il se conserve très longtemps. Il figure dans les attributs du dieu de longévité. Les Immortels le consomment, associé à la cannelle, à l'or ou au jade. Ils en obtiennent, écrit Wang Tc'ong, la légèreté du corps.

Par ailleurs, l'agaric (ling-tche) est censé ne prospérer que dans la paix et le bon ordre de l'Empire. Sa végétation est donc le signe d'un bon usage du mandat céleste.

Certains textes anciens le considèrent en outre comme un philtre d'amour.

Sur un tout autre plan, la cosmologie taïe fait du champignon, en raison de la forme en dôme de son chapeau, une image du Ciel primordial.

Tchouang-tseu (chapitre 2) considère en outre la multiplicité des champignons nés d'une même humidité comme l'image des modalités impermanentes de l'être, apparitions fugitives d'une seule et même essence.

Chez les Dogon, les champignons sont symboliquement associés à la paroi de l'abdomen et aux instruments de musique. On frotte la membrane des tambours avec une poudre de champignons carbonisés pour leur faire donner de la voix.

Pour les Orotch, peuple Toungouse de Sibérie, les âmes des morts sont réincarnées dans la lune sous forme de champignons et rejetées sur terre sous cette forme.

Pour certains peuples bantou du Congo central, le champignon serait également un symbole de l'âme. On parle chez les Lulua du champignon de la cour et du champignon de la brousse pour évoquer le monde des vivants et celui des morts. Un sage ajoute : un champignon dans la cour et un champignon dans la brousse sont un même champignon. Toutes ces croyances ont un point commun, elles font du champignon le symbole de la vie régénérée par la fermentation, la décomposition organique, c'est-à-dire la mort."

*

*

*

L'Esprit magique des champignons

Ce texte est un chapitre extrait du Traité pratique de Magie celte (Éditions Trajectoire, 2001) écrit par Marc Questin :

La mycologie est à la fois une science et un art qui permet d'élargir l'horizon conceptuel, la sensation esthétique, la vision subjective de notre intime relation avec le sens (l'intelligence) de l'univers.

La connaissance des champignons est un sentier original qui nous conduit sensiblement vers la Connaissance de soi et du réel. Cette méthode empirique, infiniment subtile, sous-entend une approche phénoménologique de l'esprit ancestral des forêts et des plantes. Cette voie d'accès à la Terre-Mère résonne en l'être comme un appel, tel un chant lancinant et venu de nulle part, qui accompagne sa renaissance et sa sortie à la lumière.

Un grand nombre d'espèces n'est toujours pas identifié ni répertorié. Notre ignorance est abyssale en ce qui concerne les propriétés médicales, olfactives ou diététiques des espèces recensées. Quant à l'histoire, au symbolisme, pour ne rien dire de la dimension proprement ésotérique d'un tel sujet, des pans entiers de connaissance demeurent cachés.

Une vraie passion qui se fait gnose, telle est cette quête des champignons, de leurs mystères et de leur force. Cette symbolique élémentaire nous transfigure en profondeur car elle accorde au jeu des sens une prise directe avec le monde.

Le Soma des temps védiques semble toujours inaccessible. Un explorateur habile peut néanmoins retrouver ce légendaire Soma, au même titre que l'Ambroisie de la Grève antique, après bien des épreuves et des rites de passage.

Le corps humain sécrète une chimie particulière. Les compostions moléculaires de notre organisme sont parfois identiques à celles des plantes psychotropes. La Science commence à découvrir les étonnantes similitudes qui existent entre le corps humain et le règne végétal.

Comprendre le champignon équivaut à faire acte d'humilité et à descendre au plus profond de l'infiniment petit afin de retrouver la véritable grandeur de l'homme. C'est un monde souterrain, de sous-bois mystérieux, de forêts embrumées, où résonnent les couleurs nostalgiques de l'automne.

La perception du champignon reconstruit la mémoire de l'homme. Les souvenirs inutiles sont remis à leur place. On se concentre sur l'essentiel dans une vision d'éternité qui doit beaucoup à l'éphémère. Le champignon n'est-il pas une plante psychopompe qui permet le passage de la lumière (la vie terrestre superficielle) à une autre lumière, celle-ci plus sombre et souterraine ?

Le monde des champignons précède celui de la pensée. Il appartient davantage au monde préhistorique, à l'univers unicellulaire, aux forces obscures et méconnues d'un Invisible supra-humain.

Le champignon est un univers à lui tout seul. Les êtres humains le côtoient régulièrement, puisqu'ils le cueillent, le mangent, l'étudient, l'analysent.

L'univers des champignons est traditionnellement lié à celui des lutins, des gnomes et des elfes. En nous penchant d'un peu plus près sur le contenu des contes de fées, nous découvrons des vérités qui sont tangibles et efficaces, capables d'ouvrir dans la conscience les grands tiroirs de l'inconnu.

Quel est le sens de l'univers, de notre vie, de tout destin ? Ces questions simples, élémentaires, aussi vitales dan leur logique qu'un raisonnement présocratique, le mycologue peut y répondre dès lors qu'il sait de toute son âme à quel point notre Terre (le pouvoir de la Vouivre) construit nos sens au fil du temps.

[...] De même, en ce qui concerne la mycologie, soyez extrêmement prudent avec les champignons.

Apprendre à les connaître et à les observer (je parle ici des plans subtils) demande parfois plusieurs années. Il faut savoir être patient, réfréner ses désirs et développer son intuition. La connaissance mycologique demeure une excellente école de familiarisation avec les énergies secrètes de la nature. Si vous allez vers la nature, si vous l'aimez, la respectez, elle vous rendra votre attention en vous comblant de ses bienfaits.

[...] La perception de l'infiniment petit et des esprits de la nature favorisent la "reliance" de notre monde imaginal et du cosmos intemporel. L'ambroisie célestielle et la sève tellurique communient dans la jungle les symboles sumériens, chaldéens et hittites. Les champignons sont traversés par des messages subliminaux. Des chercheurs aussi passionnants que Théodore Monod, André Leroi-Gourhan ou Maurice Maeterlinck étaient conscients de cette richesse des mondes perdus et souterrains.

Quand on s'approche du champignon, dans une traque silencieuse, enveloppée de mystère, notre esprit réalise la présence d'un ailleurs, d'un autre lieu inhabituel. Est-ce la beauté des formes ou des couleurs qui nous entraîne ainsi vers davantage de liberté ? Il semblerait que la réponse soit d'ordre purement métaphysique. Cette recherche du sens caché modifie inexorablement notre perception de la réalité. La mycologie est avant tout une science qui englobe aussi bien les perspectives mythologiques que les connaissances secrètes des guérisseurs opératifs. Car qu dit "champignons" dit aussi "sorcellerie" et retour aux racines, aux origines d'un art de vivre. La notion habituelle de progrès s'en trouve bouleversée. Le mycologue traditionnel poursuit sa que^te en dehors du temps. Il découvre peu )à peu des fonctions souterraines, des mécanisme inexpliqués, le pourquoi de ses rêves et des mythes légendaires.

Ici s'instaure une royauté, une maîtrise claire, toujours sereine, quelque chose comme la paix, le bonheur ou la joie.

Ces petites plantes presque animales ont le pouvoir d'apprivoiser cette part magique qui est en l'homme.

Le chercheur joue le jeu. Il s'attend... au meilleur. C'est une ascèse vraiment plaisante, un travail passionnant de spéléologie mentale et tellurique, une intrépide exploration au cœur des lois du microcosme.

Le monde des champignons fonctionne alors comme un miroir. Il nous renvoie nos propres peurs, nos résistances et nos limites. Il affûte par cela notre goût de l'effort et notre propension à la lucidité. Car combien, l'homme semble petit face aux mystères de l'univers ! La mycologie relativise l'importance des activités humaines, car nous touchons à l'essentiel, à mesure que nous progressons dans la connaissance familière de ces petits êtres en sympathie avec les forces de l'invisible et du cosmos.

N'oublions pas les contes de fées et les légendes de notre enfance qui prennent, alors, un visage neuf sous l'éclairage de cette passion. Les mythes s'éclairent à la lumière de cette gnose originelle. On comprend d'autant mieux les principes archaïques, à la manière d'un ethnologue qui prend parti pour sa tribu. Du champignon d'Alice au village des Schtroumphs, notre inconscient d'enfant ludique enregistrait les saintes images d'un archétype universel.

*

*

*

D'après Pierre Leutaghi, auteur d'un article intitulé "Aux frontières (culturelles) du comestible" (Éditions Presses Universitaires de France | « Ethnologie française », 2004/3, Vol. 34 | pages 485 à 494) :

[...]

Sans aller bien loin côté mycophagie (sauf à doubler l’article), on rappellera que la cueillette des champignons se situe dans une sorte d’annexe forestière du monde urbain, prodigieusement élargie dans la deuxième moitié du XXe siècle, qu’elle hérite assez peu des savoirs et des pratiques de la tradition orale. Dans la banalisation d’un aliment de ramassage que les paysans laissaient souvent aux crapauds (et autres bêtes suspectes supposées s’en nourrir), il vaut voir en premier lieu l’incidence du sybaritisme bourgeois postrévolutionnaire, où les gastronomes s’emparent de ces saveurs rares, guidés par des botanistes du même bord social (ils sont médecins, notaires, « rentiers » 8 ...). On ne saurait négliger le rôle de ces citadins nantis, assez riches et lettrés pour acquérir et manier les coûteuses iconographies descriptives, dans la genèse de l’engouement moderne pour les champignons. Amplifiant les savoirs partiels de la tradition orale, il y a bien eu, aux temps romantiques, émergence d’une connaissance qu’on peut aujourd’hui qualifier de « populaire », à partir d’une initiation savante. Celle-ci se perpétue à travers des manuels désormais accessibles à tous, la plupart rédigés par de vrais spécialistes, contrairement à ce qui concerne aliments de ramassage et plantes médicinales : l’erreur, ici, ne pardonne pas.

Outre les quelques espèces sûres, facilement identifiables, souvent consommées autrefois, cèpes, chanterelles, pied-de-mouton, rosé des prés, etc., toujours les plus ramassées, on voit de nos jours la cueillette s’étendre à beaucoup de champignons rejetés en bloc par l’ancienne société rurale. Cette évolution tient pour l’essentiel aux guides de mycologie grand public, dont la multiplication, dans les dernières décennies du XXe siècle, croît avec le taux de population en zones urbaines. Devenu populaire au point de s’apparenter, en certaines régions, à une prédation massive, le ramassage des champignons est sûrement l’un des plus forts systèmes compensatoires mis en place par nos sociétés citadines dans la négociation symbolique avec une nature jamais autant perdue que rêvée – car, ici, de surcroît, le symbole se déguste, la terre sauvage doit s’avouer nourricière en même temps que ludique.

Fréquenter les champignons, c’est croiser du poison expert en maquillage. Il y a bien péril mortel ; d’autant plus que les meilleurs manuels ne cernent jamais tout, laissent toujours des zones d’incertitude en blanc. L’acte de cueillette, et surtout de consommation, en devient quelque peu héroïque, frisson ignoré des pères tranquilles de la girolle. Qui n’a pas franchi l’épreuve initiatique du sauté d’amanites golmotes, qu’on aura bien distinguées l’une après l’autre de leurs proches cousines panthères qui poussent dans le même bois, ne sait rien des victoires primitives de la raison. La part de risque n’est pas sans ajouter au plaisir de la mycophagie hors normes

Mais l’engouement extraordinaire de notre temps pour les champignons relève aussi de leur nature même. Plantes ? les livres seuls l’affirment. Pas de feuilles, pas de fleurs, ni pépins ni noyaux, rien que de la chair. Les pionniers du végétarisme parlent bien de « chair végétale », affirment une valeur nutritive analogue à celle de la viande – et leurs descendants en font un composant majeur des substituts de pâtés. Avec un chapeau entier de coulemelles frits à la poêle, on fait un steak des plus convenables. Les gastronomes du XIXe siècle contribuent à valoriser cette chair dont ils explorent et célèbrent les richesses gustatives. La médecine vient d’abandonner les représentations hippocratiques du corps, des aliments et des remèdes. Les milieux éclairés n’ont plus rien à faire des « qualités » ; peu leur importe la « froideur » jadis attribuée à ce qui entre désormais dans le registre du plaisir.

Les champignons s’accordent aux représentations contemporaines de la nourriture ; ils passent du sousbois à l’assiette sans requérir ces opérations compliquées qui voudraient civiliser les petites ressources sylvestres ; ils étendent magnifiquement le champ des saveurs ; à eux seuls, ils font désormais une catégorie de la classification implicite des comestibles, plus carnée que végétale, mais pas animale pour autant, naturelle s’il en est, pas trafiquée 9 . Aussi vivent-ils désormais dans leur temps, aliments modernes qui répondent entièrement à nos critères, et que survalorise l’appartenance au sauvage, à l’originel-dont-on-a-tant-besoin.

Bien sûr, la Grande Déesse, la Mère des forêts ne saurait toujours dispenser de telles largesses sans une contrepartie sacrificielle. De temps à autre, comme les chiens d’Artémis dévoraient un chasseur, ces petites Parques à volve et à lamelles cassent un fil, rappellent que l’ordre du froid reste intact sous les feuilles mortes, occupé à élaborer les grands poisons.

*

*

*

Raphaël Larrère, dans son article intitulé « Champignons sauvages : initiations et savoirs », (Ethnologie française, vol. vol. 34, n°3, 2004, pp. 463-469) évoque la magie liée aux champignons :


Les champignons sont mystérieux. L’essentiel de leur vie se passe sous terre (underground disent les anglophones) à l’abri des regards indiscrets. Certains, comme les truffes, fructifient même dans le sol, si bien que nul ne crut Pietro Antonino Micheli lorsqu’il identifia, en 1729, ces concrétions que l’on nommait volontiers « excréments de la terre » à une fructification d’ascomycète. Quand, de la vie souterraine du mycélium, poussent des « carpophores », cette fructification est fantasque, surprenante, évanescente... comme un « caprice de la nature ». Ces champignons si étranges peuvent introduire à un monde mystérieux. Comme il se trouve que certains d’entre eux ont des vertus psychotropes, il est tentant d’en faire les agents d’un voyage dans l’au-delà du rationnel. On peut, à l’inverse, s’investir dans le savoir, partir non point pour un voyage psychédélique, mais à la découverte d’un monde mystérieux. Comme le monde à découvrir est immense et qu’il réserve à chaque pas des surprises, le savoir fera appel à l’imagination plus qu’à l’imaginaire, à la gamberge plus qu’au rêve. De ces deux attitudes témoignent deux œuvres littéraires. La première, britannique, écrite en 1865, demeure un best-seller : Alice au pays des merveilles (que Lewis Caroll avait voulu intituler Alice Underground). La seconde, plus discrète (comme le sont les champignons), est un ouvrage d’André Dhotel intitulé Rhétorique fabuleuse (1983).

*

*

Sur la base d’indications fragmentaires des chroniqueurs du XVIe siècle, V.P. et R.G. Wasson ont retrouvé des rites hallucinatoires utilisant d’autres champignons, toujours pratiqués dans plusieurs régions du Mexique, et ils y ont pris part en compagnie du professeur Heim. L’hypothèse de nos auteurs est qu’aux temps pré-historiques ou proto-historiques, l’usage des champignons hallucinogènes a été connu de l’humanité entière et que le tabou des champignons, ou l’intérêt passionnel éprouvé à leur égard (quelle autre manifestation parisienne pourrait s’enorgueillir de la ferveur joyeuse qui règne sur la grande exposition de champignons, organisée chaque automne, par M. Heim, au Muséum ?) sont une survivance d’un très ancien culte.

L’amanite tue-mouches – champignon hallucinatoire par excellence de l’Europe – n’est-elle pas, avec son chapeau rouge tacheté de blanc, le symbole même du poison et de la sorcellerie dans l’imagerie traditionnelle ? Or, il est au moins douteux qu’elle tue les mouches, et son principe actif, la muscarine, ne résiste pas à la cuisson. Plusieurs langues européennes (et africaines) l’associent bien aux mouches ; mais d’autres, comme l’anglais, voient en elle le « siège du crapaud » (toadstool). Ne serait-ce pas, demandent V.P. et R.G. Wasson, parce que le crapaud d’une part, les mouches et la vermine de l’autre, sont considérés comme des animaux diaboliques ? Au cours d’une très curieuse digression philologique (et qui doit encore attendre sa confirmation), ils rapprochent le Diable, le « Pied-Bot », de deux termes dialectaux d’une région de la France comprise entre le Forez et la Franche-Comté : bo, bot, pour crapaud, et botet pour champignon. De façon plus décisive, ils semblent avoir établi l’énorme aire de diffusion de la racine indo-européenne qui a donné naissance au latin fungus. Elle s’étend de l’Atlantique au Pacifique, recouvrant ainsi toute l’Eurasie. On va moins loin, dans l’espace et dans le temps, avec les études d’iconographie, bien que V.P. et R.G. Wasson aient consacré des trésors de goût et d’ingéniosité à étudier, pour la première fois, la place du champignon dans l’art : depuis les fresques de Pompéi jusqu’à Gainsborough et à Granville, en passant par Jérôme Bosch, Arcimboldo et les peintres de la Renaissance flamande... Parmi les quatre-vingt-deux planches hors texte qui illustrent l’ouvrage, il faut faire une mention spéciale des aquarelles inédites de Fabre, qu’il avait renoncé à publier, par crainte que l’imprimeur ne trahisse les nuances, et dont un choix admirable est ici offert, reproduites à la main et au pochoir.

Voilà de quoi réjouir l’esthète. Quant au moraliste, il s interrogera sur l’étrange coïncidence entre pays mycophiles et pays mycophobes d’une part, ceux du pacte Atlantique et du pacte de Varsovie de l’autre. N’est-il pas curieux, de ce point de vue, que les deux pays les plus mycophiles d’Europe occidentale (bien que très loin derrière la Russie) soient la France et l’Italie, où l’extrême-gauche est particulièrement puissante ? Qu’en Espagne même, la forteresse de la mycophilie soit justement la Catalogne ? Quel beau rêve, pour l’ethnologue et le préhistorien, d’imaginer que les frontières politiques et idéologiques du monde moderne se modèlent encore sur le contour de failles, recoupant les civilisations depuis des millénaires ! Gobineau serait comblé ; mais Marx aussi pourrait y trouver son compte, puisque le parti des hommes, pour ou contre les champignons (qui subsistent dans l’économie moderne, comme un des derniers produits sauvages objet de collecte et de ramassage), n’est pour l’humanité qu’une des façons, moins insignifiante qu’il ne semble, de choisir et d’exprimer le type de rapports qu’elle entretient avec la nature, et le monde.

*

*

Selon Pierre Dubois et René Hausman qui ont écrit et illustré L'Elféméride, Le grand légendaire des saisons - Automne-Hiver (2013),


"Si les filandres appartiennent au monde aérien et lumineux, aux rêveries d'infinis, les champignons d'automne, à l'inverse, ramènent aux royaumes souterrains, au mystère du sous-bois, aux essences intérieures et secrètes. pour les trouver, il faut non seulement se pencher, mais respecter certains rituels que l'antique mémoire instinctivement répète. Il faut un tant soir peu connaître leurs habitudes, les atmosphères propices à leur apparition, le lieux où les dénicher - que l'on grade pour soi -, savoir les cueillir et les reconnaître, respecter leurs changeants et capricieux territoires. Se plier aux exigences de leur cache-cache. d'aucuns n'hésitent pas à prétendre que l'on trouve les champignons comme on peut apercevoir les fées - du coin de l’œil - en cherchant ailleurs. Il y a toujours quelque chose du hasard, de la surprise, teinté de ravissement.

Même le simple mousseron des prés demande du respect. Là où hier il était, demain il n'y sera plus si on a négligé de lui demander la permission de le cueillir en récitant la formulette :


"Champignon, petit champignon,

Fais-moi trouver tes compagnons."


Souvent ils poussent en rond sur les cercles que les Belles dames et Demoiselles ont, sur l'herbe et la mousse, laissé en dansant. Ou bien ils se pressent l'un derrière l'autre sur leur promenade. Ceux-ci sont fermes et frais, jolis d'aspect, pourtant il est recommandé de toujours se méfier car un sournois caraquin peut toujours les imiter.

Les champignons indiquent les lieux maudits et les lisières de Féerie. Entre ombre et lumière ou confondus aux deux... Entre la cruelle amanite tue-mouches, l'agressif et lubrique phallus à l'affût d'assaillir bergers-bergères, et l'agréable et sage coulemelle, l'excellent et dodu cèpe... processionnent un grand nombre de champignons des limbes ; ni comestibles, ni vénéneux, sans saveur, mais pas sans esprit..."

*

*

Dans son mémoire intitulé Diversité et usage des champignons sauvages dans la commune de Pobe, (soutenu le 18 avril 2013) Jean Evans I. CODJIA rappelle brièvement l'importance des champignons dans la culture humaine :


Depuis l’antiquité, les champignons sauvages sont reconnus pour leurs effets bénéfiques sur la santé :

  • les grecs les considéraient comme source de force pour les guerriers dans les batailles ;

  • les pharaons les prisaient comme des mets raffinés ;

  • les romains les considéraient comme la nourriture des dieux (fêtes) ;

  • les vikings devenaient fous furieux en les goûtant ;

  • les populations d’Amérique du sud franchissaient les barrières physiques et spirituelles grâce à leur activité hallucinogène.

Il y a des champignons sauvages utilisés à des fins médicinales et toniques comme :

  • Lycoperdon spp. est utilisé pour arrêter les hémorragies d’une blessure externe ;

  • Lentinus edodes est utilisé comme antitumoral et hypoglycémique ;

  • Psylosibe spp. est consommé lors de cérémonies religieuses (Mexique).

Par ailleurs, des champignons sont domestiqués et consommés pour leurs caractéristiques gustatives et médicinales :

  • Lentinus edodes est utilisé comme antitumoral et hypoglycémique ;

  • Pleurotus ostreatus, comme aliment et pour ces propriétés nutritionnelles ;

  • Flammulina velutipes, en cuisine en Chine et au Japon, Antitumoral ;

  • Hericium erinaceus, en cuisine traditionnelle et pour des recettes médicinales ;

  • Ganoderma japonica, effets aphrodisiaques.

*

*

Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014), les champignons sont les "compagnons du Petit Peuple".

Dénominations fantastiques : Le vaste monde des champignons a toujours fasciné les humains. Leur croissance rapide, leur apparence parfois étrange, leur toxicité et leur pouvoir hallucinogène éventuels font de ces organismes des spécimens de la nature hors norme, presque ma que les superstitions les aient associés au Petit Peuple.

Les elfes, lutins, fées et nains sont d'ailleurs très souvent représentés perchés sur des champignons ou dansant à leurs côtés. En Angleterre, plusieurs organismes de ce type portent des noms illustrant cette tradition. Retenons ainsi la "casquette de l'elfe", la "selle de la dryade", le "capuchon du Pixie" ou le "bâton jaune des fées", tant d'appellations faisant référence à divers usages. quant à la trémelle mésentérique, elle doit son surnom de "beurre de sorcière" à sa couleur jaune et sa consistance gélatineuses. Les Ellylon, de minuscules lutins translucides vivant dans les vallons du pays de Galles, en sont très friands.

Parlons également de certains cercles de fées et ronds de sorcières où la concentration de plusieurs champignons poussant en cercle dans les prés a de quoi surprendre.. Avant que la science n'explique ce phénomène naturel par le mycélium, la tradition britannique attribuait ce mystère aux fées dansant en rond. Lorsque la fatigue se faisait sentir, les demoiselles s'asseyaient un instant sur les organismes dodus avant de reprendre de plus belle leur occupation favorite.

Mais en France comme en Autriche, cette bizarrerie de la nature trouvait plus fréquemment son origine dans la ronde infernale pratiquée par les sorcières durant la nuit. Leurs crapauds étaient censés vivre sous les étranges champignons leur servant par ailleurs de sièges quand ils sortaient à l'air libre. Craignant que ces éléments naturels ne soient ensorcelés, les paysans d'Ille-et-vilaine empêchaient leurs vaches de les manger pour éviter que le beurre ne disparaisse dans leurs fermes. Qu'ils soient cercles de fées ou ronds de sorcières, ces phénomènes marqueraient l'emplacement d'un trésor enterré mais il est impossible de le dénicher sans l'aide de l'ne des deux créatures citées...

De fins connaisseurs : Le Sotré est un lutin de Lorraine facilement reconnaissable au collier de champignons séchés qu'il garde en permanence autour du cou. Pour peu que l'on se montre bon avec lui, ce passionné indique volontiers les endroits où ces éléments poussent en nombre. Une fois la récolte effectuée, il est fortement conseillé de déposer son panier dans la grange où réside le Sotré. Vous pouvez vous fier à lui en toute confiance pour trier votre cueillette. Durant la nuit, il jettera tous les vénéneux sur un tas de fumier. Les gnomes n'aiment pas la pluie. A la moindre goutte tombée du ciel, ils se réfugient sous un champignon qui leur tient lieu de parapluie. très doués, ils sont capables de réaliser des greffes de façon à obtenir des champignons d'une taille exceptionnelle et à la saveur incomparable.

Apparence trompeuse : L'Amanite tue-mouches est facilement reconnaissable à son chapeau rouge pointillé de blanc. Mais il est en revanche très aisé de confondre ce champignon avec certains lutins qui imitent à merveille sa forme. Dans le Béarn, le Diablehou s'affiche sous son apparence tandis que les Oakmen d'Angleterre dont nous parlons plus loin portent un bonnet ressemblant à s'y méprendre au chapeau de l'organisme vénéneux.

Plein les yeux : Le psilocybe fer de lance, Psilocybe semilanceata, a un chapeau pointu ressemblant à celui du lutin. Des lutins et autres bizarreries on peut en voir à profusion, car ce champignon fait partie des hallucinogènes et renferme des substances indoliques proches du LSD.

Sur l'île d'Yeu, ce sont les follets qui sont jugés responsables de la croissance des champignons dans lesquels ils habitent."

​*

*

Selon Anna Tsing, auteure de l'article intitulé « Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique », (Multitudes, vol. 72, n°3, 2018, pp. 77-85.) :

Les plantes n’occupent pas automatiquement les lieux ; leurs assemblées se forment à travers des négociations inter-espèces. Dans le reste de cet article, j’utilise les relations entre les champignons et les plantes pour représenter les nombreux types de relations multiespèces par lesquelles émergent la résurgence de l’Holocène, d’une part, et la prolifération de l’Anthropocène, d’autre part. Les champignons sont des acteurs importants dans la fabrication du paysage ; et pourtant, la plupart d’entre nous ne leur prêtons pas grande attention. Ils sont donc de bons ambassadeurs de tous les mondes cachés dont l’existence rend possible la soutenabilité des modes de subsistance, y compris ceux des humains. Dans ce qui suit, je considère deux modes de vie fongiques distincts, que nous pourrions considérer comme équivalents de la « chasse » et de l’« agriculture8 ». Mes champignons-chasseurs sont des décomposeurs. Ils localisent les proies végétales, et s’y installent pour se régaler. En abattant les arbres stressés et en fournissant des nutriments aux nouveaux arrivants, ils permettent le renouvellement forestier. Mes champignons-agriculteurs, eux, forment des liens symbiotiques appelés mycorhizes avec les racines des arbres. Comme les agriculteurs, ils prennent soin de leurs plantes, leur fournissant de l’eau et des nutriments. En retour, les plantes leur procurent un repas glucidique. Les deux modes de vie sont importants pour la résurgence de l’Holocène, mais je me concentre d’abord sur les mycorhizes. Je me tournerai ensuite vers les décomposeurs pour montrer comment la plantation bloque la résurgence, et génère par là même une ingérable prolifération.

*

*




Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Peu d'auteurs se sont attachés à élucider le symbolisme [onirique] des champignons. il s'agit pourtant d'une composante non négligeable de l'imaginaire puisque sa présence touche 3.5% des séances de rêve éveillé, ce qui place le champignon au quatorzième rang des végétaux, sur les quatre-vingt-sept symboles répertoriés dans cette famille. Une analyse superficielle, prenant en référence la forme de certains champignons, pourra conclure à la signification phallique du symbole. Dans quelques cas, ce sens paraît d'ailleurs justifié. Cependant, sur les deux cent mille espèces de champignons connues, un très petit nombre présentent une forme phalloïde. Il est rare, aussi, que le patient décrive une espèce précise de champignons.

Avant tout autre considération, le champignon du rêve est une image colorée. Dans la grande majorité des cas, il s'agit d'un champignon au large chapeau en forme de parapluie, généralement rouge, avec des points blancs. Si le champignon peut être soupçonné d'entretenir un rapport avec les aspects actuels de la problématique, la nature de cette relation se révélera bien différente de ce que l'on aurait pu déduire de la forme du végétal. Le champignon imaginaire, deux fois plus présent dans les rêves des femmes que dans ceux des hommes, renvoie obstinément au couple de couleurs : rouge et blanc.

Catherine voit, dans son deuxième rêve, "... une grande grille, comme dans les châteaux... c'est un peu à l'abandon, fouillis... il y a des champignons rouge et blanc, rouge avec des points blancs... un pied blanc, un pied petit... le chapeau rouge est beaucoup plus grand... j'entends le chant du vent..."

Estelle commence son rêve par la vision d'un vaste panorama, en Arizona... : "... je vois des montagnes, rouges, sur un ciel clair avec des nuages, de gros nuages blancs... Il y a de grands cactus... et je vois un ballon, une montgolfière... je suis dedans, au-dessus du désert... je descends au-dessus d'un village d'Indiens... le ballon, il est blanc et il y a des dessins rouges dessus, des cercles, des ronds, des gros ballons rouges... je suis descendue... les enfants sont heureux, ils mettent le doigt sur les ronds rouges... il y a aussi un grand arbre, très grand, pas haut mais rond, avec un tronc large... et au-dessous, il y a d'énormes champignons... j'ai l'impression d'être dans un film de Walt Disney tellement tout est parfait !..."

Dans la plupart des rêves où apparaît le champignon, il y a une accumulation d'images associant ainsi le rouge et le blanc. Une très forte corrélation existe entre le champignon imaginaire et le dessin animé. L champignon du rêve, bien plus qu'un végétal, est une image dessinée. Blanche-Neige est sans doute la figure la plus célèbre de l'univers des contes et du dessin animé. La jeune fille au teint blanc comme la neige et aux lèvres rouges comme le sang, conformément au vœu fait par sa mère avant la naissance, symbolise la jeune fille pubère, encore enveloppée du blanc de l'innocence mais déjà atteinte par le rouge du sang imposé par son destin de femme. L'association du personnage de Blanche-Neige et du champignon rouge à points blancs n'a donc rien de surprenant.

Le rouge exprime l'implication dans la vie, le désir, l'amour, la passion, le sentiment, la violence, la fécondité, la vie. Le blanc dit l'innocence, la réserve, la pureté, la sauvegarde, l'intégrité, le gel, l'isolement, la stérilité, la mort. Le champignon rouge et blanc qui surgit avec constance au bord des chemins où s'avance Blanche-Neige est significatif de toues les contradictions de l'âge pubertaire. De cet âge où le plaisir d'accéder au monde adulte affronte la nostalgie de l'innocence, où le plaisir trouble du désir se heurte aux craintes d'agression, ou l'insouciance enfantine le dispute à la conscience responsable, où la confiance en la vie bute sur la révélation de la mort, où la spontanéité des jeux se brise sur les multiples interdits.

Éphémère, séduisant et dangereux, le champignon se prête aussi, par sa nature, à la représentation d'élans contradictoires. C'est probablement la deuxième séance d'Anne-Marie qui réunit le plus d'éléments susceptibles de conduire à l'interprétation la plus profonde du symbole. Le rêve se déroule depuis quinze minutes lorsque la patiente exprime cette séquence :

"J'ai maintenant l'impression d'être devenue immense... mais ça n'est pas du tout quelque chose qui m'oppresse... non... je suis devenue comme... comme... comme Blanche-Neige, avec les lacets, là sur le devant... (c'est bizarre ! Je pensais "Chaperon Rouge" et j'ai dit "Blanche-Neige" comme si ça s'imposait !)... et c'est un peu comme si j'étais en train de me promener dans une forêt... y a des champignons qui me paraissent très grands... rouges... avec des taches blanches sur le dessus.... le champignon s'est transformé en parachute et je suis en train de filer dan l'air, à l'horizontale... je suis attirée.. très très fort... au-dessus de la terre, comme par un gigantesque aspirateur... vers... une espèce de source lumineuse... [...]

... Et puis voilà... ça fait penser aussi à des larmes... ça a la forme d'une larme, ou d'une goutte de sang... ça me fait penser à ma mère... le jour de la mort d'un de mes frères... près de la tombe... elle n'avait pas du tout pleuré... je n'avais pas compris son attitude si froide... je l'avais jugée sévèrement... je n'ai compris que très longtemps après... Je retrouve le temps d'avant la mort de mon frère... il y avait des sentiments, de l'émotion, de la gaieté... après, c'était interdit... le monde était devenu de pierre..."

D'autres rêves associent de manière aussi percutante le rouge et le blanc qui conduisent le patient à réexpérimenter une situation traumatisante liée à la mort d'un proche, frère, sœur, mère ou père. Parmi les patients ayant évoqué le champignon dans un ou plusieurs de leurs scénarios, 75% avaient subi l'une de ces ruptures tragiques.

*

Le champignon rouge et blanc amalgame les impacts de la mort et les angoisses ou sentiments de castration, si actifs e la puberté à la fin de l'adolescence. Peut-on espérer une démonstration plus convaincante que celle apportée par Anne-Marie, qui, au plus profond de son rêve, éprouve le besoin d'exprimer : "Je pensais "Chaperon Rouge" et j'ai dit "Blanche-Neige" !..." il n'y a là ni lapsus ni clin d’œil malicieux d'un inconscient intentionné, mais seulement le prodigieux résultat de la sélection d'images réalisée avec une rapidité fulgurante par les puissants réseaux neuroniques.

Le chaperon (le chapeau) rouge ramène au champignon rouge et blanc. La majeure partie des corrélations soulignent sa connotation magique.

Comme tous les éléments composant l'univers d dessin animé, le champignon participe à la représentation d