Blog

  • Anne

Le Blé



Étymologie :

  • BLÉ, subst. masc.

Étymol. ET HIST. − 1. 1100 blet « céréale dont le grain sert à l'alimentation » (Roland, 980 dans T.-L.) ; 1160-74 blé (Wace, Rou, III, 5150, ibid.) ; 1231 blef (Ch. de Morv.-s.-Seille dans Gdf. Compl.) ; 1160 « champ de céréales » (Wace, Rou, II, 1026 dans T.-L.) ; d'où 1546, proverbe, manger son bled en herbe « dépenser d'avance son revenu » (Rabelais, Le Tiers Livre, éd. Marty-Laveaux, II, p. 21) ; 1160 « grain » (Benoit, Ducs de Normandie, éd. C. Fahlin, 578) ; 2. 1248, désigne une sorte de céréale, prob. le froment (Cart. Compiègne, 2, 349 d'apr. O. Jänicke, Die Bezeichnungen des Roggens in den romanischen Sprachen, Tübingen 1967, p. 134) ; 1690 (Fur. : On dit proverbialement, crier famine sur un tas de blé) ; 3. p. ext. se dit de graminées distinctes du froment, ici le seigle d'apr. Jänicke, op. cit., p. 134 ; 1530 (Bourgoing, Bat. Jud., II, 40 dans Gdf., s.v. fromenter). De l'a.b. frq. *blād « produit de la terre » (REW 3, n°1160 ; FEW t. 151, p. 126 ; EWFS2) que l'on peut déduire du m.néerl. blat « récolte, produit de la récolte ; jouissance d'un capital » (Verdam) et de l'ags. blēd, blǣd « produit, récolte », 1225 dans MED, ces mots remontant à la racine i.-e. *bhlē- « fleur, feuille, fleurir » (IEW t. 1, p. 122 ; v. aussi Falk-Torp, s.v. blad). Dans le domaine gallo-roman, le mot est attesté sous la forme du plur. collectif neutre blada, fin viie s. (Formulae andecavenses, form. 22, cité par Jänicke, op. cit., p. 136) au sens de « récolte, produit de la vigne », même sens en 947, au sing. (Roussillon, ibid., p. 137) ; l'évolution sém. de bladum, du sens de « récolte » à celui de « céréale, blé » n'est pas encore très sûre au début du ixe s. dans le Polyptyque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, éd. Longnon, II, p. 348 (in blado mittit operarios x.) où bladum est interprété « messis » par Aebischer (Les Dénominations des « céréales », du « blé » et du « froment » d'après les données du lat. médiéval dans Essais de philol. mod., Paris, 1953, p. 85) et « céréales, blé » par Jänicke (op. cit., p. 137) ; l'évolution de sens est relevée avec sûreté ca 1000 dans une charte de l'abbaye de Cluny (éd. Bruel, t. 5, 1894, p. 140 dans Aebischer, loc. cit., p. 85). Le mot gallo-roman est parvenu au sens de « céréales, blé » au xe s. en Catalogne (967, Cartulaire roussillonnais, éd. Alart, 12, p. 26 dans Glossarium médiae latinitatis Cataloniae : bladum) et au xie s., par les grandes routes alpines, en Italie du Nord, v. Aebischer, loc. cit., p. 91 et Jud dans Z. rom. Philol., t. 49, 1923, p. 410 (1028 à Gênes, 1054 à Milan, Aebischer, loc. cit., p. 91 : blava). En a. fr., à côté des formes blet et blé, se rencontre la forme blef (originaire des dial. de l'Est, v. exemples localisés dans FEW, loc. cit., p. 137, note 71) ; de même à côté de blee « céréales, blé » (xiie s. Aliscans dans T.-L. ; du lat. blada, plur. collectif neutre, « céréales », 1183, Cart. Amiens, 1, 92 dans Jänicke, op. cit., p. 142) se rencontre la forme blave « grains, blé » (ca 1500 dans Gdf.) ; et à côté de l'a. fr. embläer « ensemencer » (1200-10 G. de Dole dans T.-L.), le verbe emblaver. Parallèlement, en ital., à côté du type de lat. médiév. bladum, blada de l'Italie centrale (1009, 1012, Farfa en Sabine d'apr. Jänicke, op. cit., p. 138 ; d'où l'ital. biada « fourrage, céréales, spécialement avoine », xiiie s. dans Batt.), existe la variante lat. de l'Italie du Nord blava (Gênes 1028, supra ; d'où l'ital. du Nord biava, blava, Jänicke, p. 141, frioulan blave, DEI). Ces formes en -v- (> -f) s'expliquent à partir de bladu, blada (coll.) devenus régulièrement *bla δ u, bla δ a puis avec développement de [v] bilabial par assimilation de [δ] avec le b précédent : *blavu, *blava (Fouché, p. 601). Étant donné que les plus anc. formes rom. de type bladum supposent un étymon en -t- ou en -d-, les étymons celtique *blavos ou lat. flavus (Ulrich dans Z. rom. Philol., t. 29, p. 227 ; v. aussi ibid., t. 3, p. 260, note 1) ne peuvent convenir. Le part. passé substantivé ablatum du lat. auferre « emporter », avec phénomène de déglutination (DIEZ5, p. 50), se heurte à des difficultés chronol., ce verbe ayant trop tôt disparu au profit de portare pour que le maintien du part. passé soit à envisager. L'étymon celtique *mlato « farine », à rattacher à molitum, part. passé du lat. molere « moudre » (Jud dans Z. rom. Philol., t. 49, pp. 405-411) fait difficulté du point de vue sém., l'évolution de sens normalement attendue étant « céréale » > « farine » et non l'inverse.

  • FROMENT, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1121-34 grains de furment (Ph. de Thaon, Bestiaire, 869 ds T.-L.). Du lat. class. frumentum « céréale, grain ; blé ».


Lire aussi les définitions de blé et froment pour amorcer la réflexion symbolique.

*

*




Botanique :

Lire la fiche Tela Botanica sur le blé.

*


Symbolisme :

Selon Hildegarde de Bingen, auteure de Physica, Le livre des subtilités des créatures divines, les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux (édition originale 1151-1158 ; Éditions Jérôme Millon, Grenoble, 2011),


"Le blé est chaud, rempli de richesses, si bien qu'il ne manque de rien en lui, et quand on en fait de la franche farine, le pain que l'on fabrique avec cette même farine est bon pour les bien-portants comme pour les malades, et il fournit à l'homme de la chair de qualité et du sang de qualité. Mais si, de cette farine, on extrait le gruau, qui ressemble à du grain, et que l'on en fait du pain, ce pain est moins nourrissant que s'il avait été fait de franche farine, car le gruau n'aura pas toutes ses propriétés et provoque en l'homme plus d'écoulements d'humeurs que la simple farine de blé.

Celui qui fait cuire le blé en laissant les grains entiers, sans l'écraser à la meule, et le mange comme n'importe quel aliment, n'en retire ni chair ni sang de qualité, mais beaucoup d'écoulements d'humeur, si bien que la préparation peut à peine se digérer. De la sorte, elle n'a aucune valeur pour un malade, même si un homme bien portant parvient à résister à cette ingestion. Cependant, si quelqu'un a le cerveau vide et que, pour cette raison il est tourmenté dans sa folie au point d'en être pris de délire, il faut prendre des grains entiers de blé, les faire cuire dans l'eau, puis, après avoir retiré ces grains de l'eau, les placer, chauds, tout autour de sa tête et mettre un linge par dessus : ainsi son cerveau se remplira du suc et en recevra les forces et la santé. Répéter l'opération jusqu'à ce que le malade retrouve sa tête.

Si on souffre du don et des lombes, faire cuire des grains de blé dans l'eau, et les placer tout chauds sur la région douloureuse : la chaleur du blé repoussera les attaques de cette peste. [Ed. Si un chien, avec ses dents, vient à mordre quelqu'un, prendre une pâte préparée avec de la farine de ce blé et du blanc d’œuf ; en mettre sur la morsure pendant trois jours et autant de nuits, pour faire sortie le poison de la morsure : en effet, la morsure du chien à cause de sa respiration haletante, est plus vénéneuse que celle d'un autre animal. Enlever ensuite la pâte, piler du millefeuille avec du blanc d’œuf, en mettre sur cette même blessure pendant deux ou trois jours, puis l'enlever. Pour finir, soigner le plaie avec des onguents, comme on le fait habituellement pour une autre blessure.]"

*

*

Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Blé :


« Si le grain tombé en terre, ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits », dit Jésus dans l’Évangile. Cette mort du grain suivie d'une résurrection multiple, ce miracle fascina ceux qui, les premiers, cultivèrent le blé. On ne manqua pas d'en tirer une conclusion qui semblait applicable à l'homme : contre les apparences, la mise en terre pouvait bien ne pas être seulement la fin d'une vie, mais donner la possibilité d'en recommencer une nouvelle ; la mort pouvait être promesse de résurrection. Tel est, somme toute, si l'on s'en tient à l'élément essentiel commun, le secret des religions à mystères.

En tout cas, l'apparition du blé cultivé dans le «croissant fertile » du Proche-Orient devait en effet y susciter une sorte de miracle, la civilisation - comme en Extrême-Orient celle du riz, comme en Amérique le maïs. Où et quand commença-t-on à ensemencer des champs, à accumuler le blé dans des greniers et à faire du pain, c'est ce que nous avons tenté d'exposer. En revanche, il nous faut ici mentionner ce que nous savons aujourd'hui des origines de la plante, et tout d'abord préciser que sous le nom de blé, qui vient du gaulois blato, désignant la farine, puis par extension toute céréale, on englobe en fait tout un genre, le genre triticum, qui renferme plusieurs espèces ou variétés, différentes d'aspect, mais plus encore par leur emploi. Il existe des blés tendres, à grain farineux, utilisés pour la panification, et des blés à grains durs et transparents, réservés à la fabrication des pâtes et des semoules, des blés d'automne, semés de manière à profiter de l'humidité hivernale dans les régions méditerranéennes tempérées, et des blés de printemps que l'on sème tardivement dans les pays où l'hiver est trop rude, enfin des blés « nus », c'est-à-dire dont e grain tombe nu sous le fléau et dont le rachis est résistant, et des blés « vêtus », à rachis cassant et dont le grain sort au battage couvert de ses enveloppes.

Les blés vêtus furent les plus anciennement cultivés pour faire le pain et la bière, concurremment à l'orge. parmi eux, on distingue l'engrain, qui ne possède qu'un seul grain par épillet et n'est presque plus cultivé, l'amidonnier, à deux grains par épillet, très souvent semé dans l’Égypte ancienne et dont la farine est encore très appréciée en pâtisserie, mais qui est confiné aujourd'hui aux régions de montagne, enfin l'épeautre, à trois grains, qui est lui aussi un blé de montagne, car il s'accommode bien des hivers rudes. Ce sont les blés vêtus que l'on, après de longues recherches, retrouvés à l'état spontané, d'abord en Galiliée, puis dans la plus grande partie de l'Asie occidentale, ainsi que dans le sud-est méditerranéen de l'Europe. En revanche, il est sans doute impossible de retrouver les plantes sauvages qui ont donné naissance aux blés actuellement cultivés, qui sont des blés nus - blés tendres, blés poulards et blés durs -, car il s'agit presque toujours de variétés nées d'hybridations très anciennes. Tout ce que l'on sait à leur sujet, c'est que les blés durs ne sont pas asiatiques comme les autres, mais originaires d'Afrique et que l'amidonnier a probablement engendré le poulard, peut-être en Égypte.

Le blé est une graminée à racine fibreuse. Les tiges, les chaumes qui fournissent la paille, sont élevées, creuses ou pleines suivant les races, et portent des feuilles minces et engainantes qui naissent au niveau des nœuds ; chaque tige est terminée par un épi composé d'épillets plus ou moins barbus. Le fruit, un peu allongé, arrondi aux deux extrémités et marqué d'un sillon longitudinal, est dénommé en botanique un caryopse (du grec karuon « noix »et opsis « qui ressemble à »), mot qui désigne les fruits secs et indéhiscents des graminées ; la graine, que l'on appelle le grain, est formée d'un important albumen farineux, à la base duquel se trouve, sur le côté, l'embryon, la future plantule.

Le broiement du grain donne une matière pulvérulente, la farine (de far ou bhar, très ancien mot indo-européen désignant le blé), laquelle se présente sous la forme d'une poudre d'un blanc un peu jaunâtre, douce au toucher, adhérente au doigt et qui, prise dans la main, s'y pelotonne par compression. La fabrication du pain se déroule en trois étapes : la transformation de la farine en pâte par adjonction d'eau, laquelle dissout les parties solubles et fait gonfler les parties insolubles. Suit le malaxage, ou pétrissage, destiné à obtenir une pâte homogène, opération qui a lieu dans le pétrin. Le pétrissage à la main demandait autrefois de tels efforts que l'ouvrier qui en était chargé était nommé le geindre, car il geignait en pétrissant. C'est au cours du pétrissage que l'on incorpore à la pâte le sel et surtout le levain, qui est soit du levain provenant de la pâte précédemment fermentée et conservée, soit de la levure due bière. Le pain résulte donc de l'union intime du blé avec un champignon microscopique. Ce ferment, rencontrant dans la pâte humide et chaude du sucre, agit sur celui-ci en produisant de l'alcool et du gaz carbonique. Ce sont les bulles que forme ce dernier qui soulèvent la pâte, la gonflent, en un mot la font lever. Lorsque la fermentation est terminée, la pâte divisée en pâtons est placée dans des panetons, petits paniers sans anse, doublés de toile à l'intérieur, et mise au four, préalablement porté à une température assez haute. La cuisson a pour effet d'éliminer l'excès d'eau, de dilater les bulles gazeuses enfermées dans la pâte, ce qui augmente sa légèreté ; elle agit également sur les grains d'amidon qu'elle fait crever et rend plus facilement attaquable par les sucs nutritifs. A la surface du pain, soumise à une température plus élevée, la torréfaction transforme l'amidon en dextrine, qui est plus ou moins brune : c'est la croûte.

Telle est la fabrication traditionnelle du pain. On sait à quel point elle s'est altérée aujourd'hui et à tous les stades : traitements des plantes, du grain conservé, de la farine, adjonction de toutes sortes de produits destinés à la faciliter, remplacement du levain par des levants artificiels, cuisson dans des fours chauffés au mazout, etc. Le pain que nous mangeons n'a plus guère de rapport avec le pain d'autrefois, d'où la faveur dont jouissent les pains fabriqués à l'ancienne manière, ou du moins prétendus tels. Il est vrai que le pain n'est plus aujourd'hui l'aliment essentiel et il a évidemment perdu le caractère sacré qu'il avait conservé si longtemps, depuis l'origine presque jusqu'à nos jours.

Le nom même de pain le désigne comme la nourriture par excellence ; il vient de la racine pas, qui signifie nourrir, et a donné en français paître et repas, pasteur et panier, et aussi le beau terme de compagnon, celui qui mange le pain avec. Il y a seulement quelques décennies qu'en France le père de famille seul avait le droit de couper le pain qu'il distribuait ensuite aux convives autour de la table ; auparavant, il traçait de la pointe du couteau une croix sur la grosse miche ronde qui se conservait toute la semaine.

Le pain n'était pas seulement un don de Dieu, « notre pain quotidien », mais le corps même de l'Homme-Dieu, lequel, avant de quitter ses apôtres pour marcher à la mort, ayant béni le pain et l'ayant rompu, le leur présenta en disant : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps », renouant ainsi avec les origines mêmes du blé, corps d'un dieu démembré et mis en terre, ainsi que Jésus allait l'être à son tour, Dieu se sacrifiant pour l'humanité, avant de se ressusciter lui-même.

Le pain de la Cène était du pain azyme, du pain sans levain, celui que l'on mangeait avec l'agneau pascal, autre figuration du dieu immolé qui allait devenir par la suite l'image même de Jésus. Le pain azyme représentait, selon saint Martin, « l'affliction de la privation, la préparation à la purification et la mémoire des origines ». Voilà pourquoi aujourd'hui encore l'hostie en est faite. Quant au levain, il était le symbole de la transformation spirituelle qui crée en l'homme ce vide où Dieu peut enfin prendre place.

*

*

Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1969, édition revue et corrigée : Robert Laffont, 1982),


"Une cérémonie des mystères d'Éleusis met en un parfait relief le symbolisme essentiel du blé. Au cours d'un drame mystique, commémorant l'union de Déméter avec Zeus, un grain de blé était présenté, comme une hostie dans l'ostensoir, et contemplé en silence. C'était la scène de l'époptie, ou de la contemplation. A travers ce grain de blé, les époptes honoraient Déméter, la déesse de la fécondité et l'initiatrice aux mystères de la vie. Cette ostension muette évoquait la pérennité des saisons, le retour des moissons, l'alternance de la mort du grain et de sa résurrection en de multiples grains. Le culte de la déesse était la garantie de cette permanence cyclique. Le sein maternel et le sein de la terre ont été souvent comparés. Il semble bien qu'on doive chercher la signification religieuse de l'épi de blé dans ce sentiment d'une harmonie entre la vie humaine et la vie végétale, soumises toutes deux à des vicissitudes pareilles... Retournés au sol, les grains de blé, le fruit le plus beau de la terre, sont une promesse d'autres épis. Et l'on évoque ici le vers d'Eschyle : La terre, qui, seule, enfante tous les être et les nourrit, en reçoit à nouveau le germe fécond (Choéphores , 127). On citera également la belle prière d'Hésiode : Priez Zeus infernal et la pure Déméter de rendre lourd en sa maturité le blé sacré de Déméter, au moment même où, commençant le labourage et tenant en main la poignée qui termine le mancheron, vous toucherez le dos des bœufs qui tirent sur la clef du joug... Ainsi vos épis au moment de leur plénitude ploieront vers la terre.

Rappelant la mort et la renaissance du grain, l'émouvante cérémonie de l'époptie a été rapprochée de l'évocation du Dieu mort et ressuscité, qui caractérisait les cultes à mystère de Dionysos. Mais cette interprétation ne serait qu'une dérivée de la première. Elle rappellerait également que l'épi de blé était aussi un symbole d'Osiris, symbole de sa mort et de sa résurrection. Quand saint Jean annonce la glorification de Jésus par sa mort, il ne recourt pas à un autre symbole que le grain de blé.


La voici venue l'heure

où le Fils de l'homme doit être glorifié.

En vérité, en vérité je vous le dis,

Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt,

il reste seul ;

s'il meurt,

il porte beaucoup de fruits.

Qui aime sa vie la perd ;

et qui hait sa vie en ce monde

la conservera en vie éternelle.

(Jean, 12, 23-25).

Chez les Grecs et les Romains, les prêtres répandaient du blé ou de la farine sur la tête des victimes avant de les immoler. N'était-ce pas jeter sur elles la semence d'immortalité ou la promesse d'une résurrection ?

Le profond symbolisme du grain de blé s'enracine peut-être aussi dans un autre fait, que signale Jean Servier. L'origine du blé est parfaitement inconnue, comme celle de beaucoup de plantes cultivées, et en particulier de l'orge, du haricot, du maïs. On peut multiplier les espèces, en marier quelques-unes, en améliorer la qualité, on n'a pas réussi à créer du blé ou du maïs, ou l'une de ces plantes alimentaires de base. Elles apparaissent donc essentiellement, dans les différentes civilisations, comme un présent des Dieux, lié au don de la vie. Déméter donne l'orge et envoie Triptolème répandre le blé dans le monde ; Xochiquetzal apporte le maïs ; l'Ancêtre Forgeron des Dogon dérobe au ciel toutes les plantes cultivées, pour les offrir aux hommes, comme Prométhée leur donna le feu du ciel, etc.

Le blé symbolise le DON DE LA VIE, qui ne peut être qu'un don des Dieux, la nourriture essentielle et primordiale."


Et à l'entrée "Froment : le blé est la nourriture par excellence, et non seulement en Europe : les Chinois de l'Antiquité demandaient à Heou-tsi, le Prince des Moissons, le froment et l'orge. Selon la Chandogya-Upanishad, le blé est la production de l'eau, comme l'eau est la production du feu. Le froment était, avec le vin et l'huile, l'une des offrandes rituelles des Hébreux ; ce que Louis-Claude de Saint-Martin traduit en termes d'alchimie : le froment, dit-il, est la substance passive, la base, c'est-à-dire le mercure du Grand-Œuvre. Il est aussi, souligne-t-il, désigné par un mot hébreu qui signifie en même temps pureté, et dont la racine est associée aux notions de choix, d'élection, d'alliance et de bénédiction : d'où sa valeur rituelle.

Le blé comme nourriture fondamentale signifie la nourriture d'immortalité, ce qui est un autre aspect du Grand Œuvre (voir riz dont la signification est analogue en Chine). L'épi de blé des mystères d'Éleusis est symbole de résurrection. Le grain qui meurt et renaît figure l'initiation, la nouvelle naissance à l'état primordial."

*

*

Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


Le blé ou froment, qui joue un rôle fondamental dans l'alimentation européenne surtout par le biais du pain, est un symbole quasi universel de fertilité et de richesse. Les Anciens considéraient cette céréale, dont l'origine est inconnue et qui ne pousse pas spontanément, comme un don des dieux, croyance que l'on retrouve dans la tradition chinoise ou hindoue. Le blé, dont le grain meurt pour renaître, est également une "nourriture d'immortalité". Emblème d'Osiris, le dieu égyptien des Forces végétales et de la Résurrection qui l'aurait fait naître dans la delta du Nil, il était consacré par la mythologie gréco-latine à Déméter (Cérès), déesse de la Terre cultivée qui assurait l'abondance des récoltes et qui était associée, par le cycle des saisons, à l'espérance de vie éternelle. On attribuait également à Cérès l'introduction de la céréale dans les plaines d'Enna en Sicile. Les prêtres grecs et romains répandaient des grains de blé sur les victimes d'immolations : "N'était-ce pas jeter sur elles la semence d'immortalité ou la promesse d'une résurrection ."

Dans la tradition chrétienne, saint Jean, annonçant la glorification de Jésus par la mort, évoque également le grain de blé : "La voici venue l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruits".

D'un point de vue folklorique, en Bretagne comme en Beauce, on prétendait voir la figure du Christ dans un grain de blé tandis qu'en basse Bretagne "tout grain de froment porte gravé sur l'un des bouts l'image de la Vierge".

Sous de tels auspices,

A suivre...

*

*

Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le blé : "C'est une herbe qui pousse un peu partout dans le monde et dont le grain est synonyme de pain dans bien des contrées. Les champs de blé donnent l'impression d'une mer dorée lorsqu'ils arrivent à maturité.


Propriétés médicinales : C'est dans le germe de blé que l'on retrouve les propriétés nutritives les plus intéressantes. c'est une source très élevées de vitamine E et un supplément alimentaire très populaire. D'autres produits sont aussi issus du blé. on peut en extraire le liquide, ce qui en fait un excellent purificateur du sang en raison de son haut taux d'enzymes. ce liquide est également très utile pour prévenir la carie dentaire et guérir la pyorrhée. On peut de plus s'en servir de façon externe dans les cas de psoriasis et d'eczéma, par exemple, car c'est un très bon nettoyant pour la peau. Cet extrait est aussi fortement recommandé dans les cas d'anémie. Une autre de ses propriétés est d'aider à réduire la haute tension en enlevant les toxines du sang et en fournissant du fer au système.

C'est en outre une très bonne source de vitamines A et C, de calcium, de magnésium, de potassium et de phosphore.


Genre : Féminin.


Déités : Déméter - Cérès - Ishtar.


Propriétés magiques : Fertilité - Argent.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS :

  • Le blé est un symbole de fertilité qui décore souvent les résidences des nouveaux mariés afin de favoriser la conception d'un enfant.

  • Des gerbes de blé sont placées dans les maisons afin d'attirer la prospérité et l'abondance.

SACHET POUR ATTIRER L'ABONDANCE :

Ce rituel doit se faire le jour, préférablement à l'heure du midi, lorsque le soleil est à son zénith - en conséquence, choisissez une journée très ensoleillée.

Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle en or

  • de l'encens de cannelle

  • un petit sac doré

  • des grains de blé

  • un petit morceau d'or (une vieille bague ou une boucle d'oreille, par exemple)

Rituel :

Allumez la chandelle et l'encens. Placez-vous à l'extérieur, ou devant une fenêtre où vous sentez la chaleur des rayons du soleil.

Présentez vos grains de blé au soleil et ressentez la chaleur de celui-ci les imprégner, puis placez-les dans le sac avec le morceau d'or. Refermez le sac et tendez-le vers le soleil en disant :


Ô astre du jour qui brille dans le ciel

Accorde ton pouvoir à ce talisman

Afin que vienne vers moi richesses et argent

A mesure que tu passes dans le ciel.

Gardez-le sur vous.

*

*


Symbolisme celte :


Dans L'Oracle druidique des plantes, Travailler avec la flore de nos ancêtres (1994, traduction française, 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots clefs associés à cette plante sont :


en "position droite : Récolte - Nourriture - Abondance

en position inversée : Agitation - Quête de racines - Esprit d'aventure

Le blé est une céréale cultivée dans le monde entier. Sa paille est utilisée comme litière, fourrage, chaume. Le blé est dérivé de trois espèces sauvages qui, en suivant deux branches évolutives distinctes, ont créé une plante avec des graines très grandes, incapables de se disperser seules. Le blé dépend totalement des hommes pour se propager. En devenant un aliment de base de l'humanité, il a joué un grand rôle dans le développement de la civilisation grâce à la transition de la société des chasseurs-cueilleurs à la société agricole.

La carte montre une scène de récolte en plein soleil, lors de la fête de Lugnasad. On y voit une croix de Brigit au premier plan et un village au loin. Les pissenlits poussent dans le champ et des ajoncs à l'arrière-plan.

Sens en position droite. L'époque de la récolte est une époque d'abondance - d'appréciation pour tout ce que la nature nous donne. C'est également une époque où célébrer les résultats de notre travail ardu. Le choix de cette carte signale que le moment est venu d'arrêter le travail, de prendre le temps d'apprécier vos réalisations et de remercier pur la récolte de votre vie. Vous dépensez beaucoup d'énergie à semer les graines et à soigner vos plantes - travaillant pour l'avenir et vous occupant de votre famille - mais il est vital que vous vous accordiez aussi le temps de savourer la vie présente et de profiter de la famille en tant que communauté, que tribu.

Cette carte signale par ailleurs que vous entrez probablement dans une phase d'abondance, enrichissant les relations et la vie spirituelle, créative et matérielle. cette carte symbolise la générosité : lorsque vos besoins matériels et émotionnels sont satisfaits, vous êtes libre de vous concentrer sur les dons que vous offrez au monde.


Sens en position inversée. Nos ancêtres ont fait l'expérience du changement de perspective et de comportement, de l'appartenance à une société de chasseurs-cueilleurs à une société agricole sédentaire. Ces deux modes de vie se disputent encore de nos jours notre affection. Cette carte signale que vous avez du mal à vous établir. Vous avez envie de voyager ou d'avoir un mode de vie plus souple, ou vous ressentez tout à fait le contraire - vous avez souvent déménagé et vous avez envie de vous arrêter et vous installer durablement. Peut-être êtes-vous déchiré entre la vie nomade, avec toute l'excitation du mouvement et du voyage, et la vie sédentaire, qui offre confort et familiarité. il est utile de rappeler que l'aspect chasseur-cueilleur et cultivateur sédentaire sont des archétypes ancestraux encore vivantes en nous, qu'on peut honorer à des périodes différentes de notre vie.

*

Le Prince druide et Ötzi, l'homme des glaces

Depuis des millénaires, le blé est un aliment de base de notre nourriture. Il est apparu pour la première fois au Moyen-Orient, il y a quelque 10 000 ans, quand le petit épeautre sauvage s'est croisé avec l'engrain sauvage, d'autres hybridations ultérieures produisant l'épeautre, le blé dur, le sarrasin et d'autres variétés. On le cultivait dans la vallée du Nil dans l’Égypte ancienne, et les fossiles découverts montrent que des céréales comme le blé étaient cultivées sur l'île écossaise d'Arran il y a 8 000 ans - à peu près à l’époque des débuts de l'agriculture en Grèce. Vers 4 000 av. J. C. la culture agricole s'était étendue à l'ensemble de la Grande-Bretagne. Récemment, deux corps ont été découverts, si bien préservés que le contenu de leur estomac a pu être analysé. Juste il y a 5 000 ans, un homme, qu'on a appelé Ötzi, est mort en rentrant de traverser les Alpes. Son corps a été pris par les glaces. Son dernier repas consistait en viande, une plante et un peu de pain non levé fait de l'une des espèces les plus anciennes de blé, le petit épeautre. 3 000 ans plus tard, un homme est mort dans une tourbière des Midlands. On l'a nommé le Prince druide lorsque les experts ont prôné qu'il s'était offert délibérément en sacrifice pour protéger l'Irlande de l'invasion romaine. On a trouvé dans son estomac du gui, du blé et de l'avoine. Ces découvertes montrent que les hommes mangent des céréales depuis très longtemps.

Le blé était utilisé dans les rites religieux des Égyptiens anciens, des Assyriens, des Chaldéens, des Romains, des Grecs, de même qu'en Inde. Sous forme de pain, il est devenu le mystère central du christianisme.

Le blé joue un rôle essentiel dans l'un des plus importants récits de la tradition druidique : Le Conte de Taliesin, où la déesse Ceridwen chasse un jeune initié à travers les quatre saisons jusqu'à ce qu'il se transforme en grain de blé et elle en poule. en avalant le blé, elle conçoit et donne naissance au meilleur poète de la terre.

En tant que symbole de nourriture, de fertilité et de renaissance annuelle de la vie, le blé est l'offrande de la fête de la récolte à Lugnasad (le 1er août dans l'hémisphère nord, le Ier février dans l'hémisphère sud). Une druidesse jouant le rôle de Ceridwen offre du blé à la terre et la "première miche" est partagée entre tous les participants."

*

*

Selon Divi Kervella, auteur de l'ouvrage intitulé Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001),


"Dans les sociétés celtiques traditionnelles le blé était un symbole royal. En effet, le roi était garant de la richesse et de l'abondance. Symboliquement, il était l'élément fécondateur de la terre ; un des titres des rois bretons était d'ailleurs Pried Preden (époux de la Bretagne). Ainsi, la fête celtique royale avait lieu aux calendes d'août au début de la période des moissons ( en breton eost veut aussi bien dire "août" que "moisson").

On retrouve des gerbes de blé dans les armoiries de maisons régnantes de Bretagne comme les Gibon-Porhoët. La duchesse Alix (1203-1221) abandonnera le sceau aux trois gerbes d'or pour prendre celui de son mari, le prince consort Pierre de Dreux (voir Hermine). On retrouvera pourtant épisodiquement ces trois gerbes sur le contre-sceau des ducs de Bretagne avant que le symbole ne soit repris par le duc François Ier qui instituera vers 1445 l'Ordre de l’Épi. le collier de cet ordre accompagnait les grandes armoiries de Bretagne. Par le système des "armes parlantes" (système de calembour très en vogue en héraldique médiévale), le blé "blanc" est devenu le signe distinctif de Padern, saint patron de Vannes, et emblème de toute la province du Vannetais par la même occasion. En effet, Vannes se dit Gwened en breton, nom que les héraldistes eurent vite fait de décomposer en gwenn "blanc" et ed "blé" !

Les épis à sept têtes étaient considérés comme magiques."

*





Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Une histoire du blé dirait l'histoire des civilisations mais resterait toujours incomplète : nul ne saurait situer l'origine de cette plante. Elle est un don de la terre. De la terre-mère. C'est la raison pour laquelle toutes les grandes déesses-mères eurent parmi leurs attributs la couronne d'épis ou la gerbe dorée. Cérès a donné son nom à la famille des céréales. Dans un article concernant l'un des plus anciens archétypes qui se soient imprimés dans la structure neuronique de l'homme, nous ne pourrons éviter de faire référence aux mythologies. Le blé imaginaire est le reflet quelque peu magnifié du blé de la terre. Comme celui-là, le blé du rêve ne connaîtra sa plénitude que s'il est le produit d'une terre féconde et de la chaleur du soleil. Au plan psychologique, un blé généreux est l'enfant d'une terre généreuse dont il prolonge la nature maternelle.

La paille est peut-être même un cordon qui relie l'épi-progéniture à la terre-mère. Avant de commencer l'étude du symbole, nous avions l'intention de traiter trois images distinctes : le blé, c'est-à-dire le grain ou l'épi, le champ de blé et la paille. Très rapidement nous dûmes renoncer. Pour une raison technique d'abord, découlant de l'organisation initiale de la base de données. Mais surtout, parce que, derrière l'épi ou le grain, qui apparaissent assez rarement de façon isolée, se profile presque toujours l'image du champ de blé. La paille, qu'elle soit tressée pour former le chapeau du jardinier, qu'elle constitue le toit de la hutte, qu'elle soit la meule dressée dans le champ, la botte empilée dans la grange ou même le brin plongé dans le verre d'orangeade, la paille renvoie pratiquement toujours à l'image maternelle. Un brin de paille produit à lui seul toute la tiédeur du nid. Le blé du rêve est un blé jaune, un blé chaud, un blé d'or. Le regard le mieux disposé aura de la peine, au cœur de l'été, à trouver dans le champ le plus ensoleillé, des blés aussi riches que celui qui ondule dans l'imaginaire.

Le champ de blé du rêve est une mer qui frémit sous la caresse du vent. Il est l'image même de la caresse désirée. Lorsque le regard du rêveur se pose sur les épis, son corps est tout de suite en proie à une impérieuse attirance : celle qui le pousse à s'engager dans les blés, à tendre les bras pour embrasser les tiges, à sentir sur sa peau le frôlement de ces fruits de la terre, à s'oublier pour se vautrer, enfant, dans l'insaisissable immensité. Le champ de blé est une mère qui aurait les dimensions de la nature entière. Peu de symboles expriment aussi totalement l'idée de mère cosmique, dispensatrice de vie et de mort.

Quelques très belles séquences de rêves montreront quels degrés de poésie l'inconscient peut atteindre lorsqu'il parle de cette mère universelle dont l'image enveloppe toujours plus ou moins explicitement celle de la propre mère du rêveur. Le cinquième scénario d'Adrien, déjà cité à l'article consacré à la lettre V est une illustration tellement adaptée à notre propos que nous ne pouvons pas éviter de le reprendre ici : « … C'est un paysage que j'ai déjà vu dans un rêve précédent... un champ de blé... un champ jaune de blé qui ondule... qui ondoie comme les vagues de la mer... le ciel est clair... j'ai fait un progrès considérable depuis quelques temps. Je me sens plus proche de mes parents, mais je perçois mieux aussi mes différences avec eux... je vois une autre image... j'ai l'impression de m'élever dans le ciel et d'arriver au nuage que j'ai décrit la première foi, nimbé de lumière jaune et avec l'impression d'être dans le sein maternel... impression extrêmement bizarre, ressentie physiquement même. Impression d'apesanteur... de... de décontraction totale, de non-agression de l’extérieur... impression d'être un peu comme un tout petit bébé dans son berceau... d'être sur le dos... je vois un V dans le ciel... ou un U peut-être... ça me fait penser à « Victoire » ou à « Universel »... mais non ! C'est en fait plutôt : Utérus !... Dans le nuage, il y a toujours le temple... mais, cette fois, au lieu d'être sombre, il est illuminé... il y a de la lumière... on dirait que les murs sont faits en feuilles de cuivre ou d'or, c'est-à-dire que la lumière est aune et se répercute partout... je vois venir une femme voilée, habillée de blanc... elle a des bijoux dorés... j'ai essayé de lui enlever son voile, mais, à ce moment-là, il n'y avait plus rien... je lui demande qui elle est. Elle me répond « Je suis », tout simplement. Elle n'a pas de visage, parce qu'elle est absolue... Pour moi, elle ne peut pas avoir de visage !... »

Le jaune, est, au profond de l'inconscient, la couleur de la relation positive à l'image maternelle. Il s'agit toujours, bien entendu, d'un jaune chaud : or, cuivre ou paille. Ces nuances de jaune sont en rapport avec la lune-mère, comme il étaient, aux premiers temps pharaoniques, la couleur dont était peinte la chair de toutes les représentations féminines. Le rêve d'Adrien établit une solide liaison entre le champ de blé, le jaune, le sein maternel et la déesse-mère.

Voici plus de vingt ans que l'évolution des techniques de culture a fait disparaître des champs de céréales les éclatantes taches rouges des coquelicots. Depuis des millénaires pourtant, ces perles de sang roulaient chaque été dans les vagues dorées des champs de blé mûr. Le pavot était consacré à Cérès qui avait, selon le mythe, pour atténuer la douleur consécutive à l'enlèvement de sa fille Proserpine, mangé cette fleur déjà mêlée aux épis. Ainsi le blé symbolise-t-il la Mère Nature, généreuse dispensatrice de vie. Bien des indices confirment cette interprétation. En particulier, une corrélation très marquée existe avec le V qui est l'une des représentations les plus profondes de la mère originelle.

Vie, le blé est mère, génération, abondance, multiplication, prolifération. Mais les cycles de la vie comprennent la mot. Le grain nourricier ne peut se réaliser que par le sacrifice. Le destin du champ de blé veut qu'il soit moissonné. Le grain sera écrasé pour devenir nourriture ou mis en terre pour mourir et se multiplier. "Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul", dit saint Jean lorsqu'il annonce la mort prochaine du Christ rédempteur. Osiris est aussi un dieu mort dont l'effigie était dessinée sur le sol dans les temples et ensemencée de blé dont la germination symbolisait la résurrection. Le blé et le coquelicot sont des symboles que tout destinait au rapprochement : leur voisinage naturel et leur puissante ambivalence. Le rouge du coquelicot est à la fois le sang véhicule de la vie et le sang versé de la mort. Au cours de la première guerre mondiale, le coquelicot état l'insigne de celui avait perdu son sang et sa vie au combat. Le blé a le même sens d'un flux de vie qui conduit inévitablement à la mort. Ceci se retrouve dans de très nombreux mythes. Un extrait du quatrième rêve de Philippe montrera que, pour l'inconscient, un blé généreux, un blé d'abondance, un blé de vie est un maque à double visage dont le revers porte les traits de la mort. L'or des blés est la sang de la terre, venu pour nourrir et mourir. « … Maintenant, je suis dans un champ de blé, ce sont des blés dorés, très hauts... parmi ces blés, il y a de grands coquelicots, rouges, avec le cœur noir... ce blé devient une gerbe, nouée... j'aperçois maintenant une moissonneuse-batteuse c'est... la Mort qui conduit la moissonneuse-batteuse elle a une sale gueule... édentée... avec un fichu... cette mort fauche un champ de blé avec un sourire sardonique, suivie par des petits enfants qui courent... ce sont plutôt des nains... avec des sales gueules de gnomes... ils gesticulent, se battent... maintenant, la feux devient une harpe grande, grande, grande... dorée, qui fait de la musique... des doigts courent le long des cordes... y a des gouttes d'eau qui tombent, comme si les notes devenaient des gouttes d'eau... ce sont de longs doigts effilés, féminins... hop !... y a un doigt qui est tranché... les fils sont tranchants, tous les doigts sont coupés, c'est du sang maintenant qui tombe... et puis, plein d'images : une corne d'abondance d'où sortent des écus d'or... ils sont faux ces écus.. la Semeuse, qui sème le blé... l'angélus... la fermière qui prend le blé dans la poche kangourou de son ventre et qui continue à semer, d'un geste ample et calme... et puis le serpent... l'arbre du paradis... des gens qui errent, qui vont vers je ne sais quel destin... »

A travers de telles associations, il n'est pas difficile de soupçonner la présence de tous les thèmes liés au blé : vie et mort, sexualité et angoisse de castration, mère semeuse et mère sorcière... Après son rêve, Philippe associa ces images de de blé fauché, de la Mort intervenant de façon intempestive, à des souvenirs de sa période pubertaire, marquée par la disparition de plusieurs de ses patents à Auschwitz. Ainsi le champ de blé, dans la lumière crue, apparaît-il comme un signe de rapport à la vie, à la destinée, directement soumise aux influences contradictoires de la nature nourricière et de la nature terrible.

Le blé est la force génératrice qui se développe suivant le cycle naturel de la naissance, de la croissance, de la fécondation, de la mot et de la résurrection. Cette énergie psychique suscite parfois dans le rêve des images qui affichent clairement leur nature de libido, au sens le plus freudien du terme. Ainsi, chez Laurence : « … J'entends des bruits de marteau-piqueur... c'est complètement stupide... je sens la trépidation dans ma tête... de penser à cela, j'ai froid aux cuisses... comme si c'était entre mes cuisses que le forage s'opérait... et c'est le serpent qui apparaît... le serpent qui veut entrer en moi... […] maintenant je marche dans un champ de blé... à mesure que j'avance, il s'ouvre et se referme derrière moi. Le serpent m'accompagne... il ondule... c'est lui qui m'ouvre le chemin... on est complices.. le rat qui revient.. le grenier aux rats où je me réfugiais, à quatorze ans, pour me masturber... » Ce serpent-là n'est certainement pas seulement l'énigmatique conducteur dans la destinée ! Son caractère phallique n'est pas niable.

Si le blé est la puissance vitale dans sa résonance maternelle, positive et négative, l'attitude du rêveur, face à ces valeurs, va prendre, suivant les cas, des tonalités très variées. Tel patient entrera dans les blés avec tendresse, un autre avec ferveur, tel encore avec agressivité. On verra aussi se jouer une volonté d'indifférence ou un infini respect... Marc a des images surprenantes : « ... Le lac est entouré d'épis dorés... non !... C'est un champ de blé, mais c'est un blé lourd, qui n'ondule pas au vent. C'est comme du blé métallisé, un champ de blé en bronze doré et, sur ce champ de blé, vient s'installer un fakir indien... comme si ce champ était la planche sur laquelle il fait une démonstration. Ça pourrait être moi, ce fakir ! Et les tiges sont assez serrées pour que je ne sente aucune douleur... il semblerait que ces épis de blé se transforment et soient maintenant des serpents, dressés, langues sorties... ils m'enveloppent de bandelettes et me momifient. Je suis dans un tombeau... y a un crâne avec des dents en or... »

Marc, cinquante ans, déployait, à l'époque du rêve avec affectation beaucoup d'indifférence vis-à-vis de sa mère. Cet homme d'une très grande sensibilité tentait par là de conjurer l'intense souffrance qu'aurait engendrée la reconnaissance du sentiment de frustration d'amour maternel. Si serrés sont ces blés métallisés que Marc ne sent plus la douleur. Mais sa relation vivante au monde en est atteinte : il est momifié ! L'assiduité du serpent auprès des images de blé n'est probablement pas sans rapport avec la scène originelle dans laquelle le reptile séduit Ève, la première mère.

*

L'image du blé représente l'idée d'abondance. Dans les rêves où apparaissent , non le champ de blé, mais le grain ou l'épi, on observe une étonnante concentration de chiffres, très peu cités dans l'ensemble des autres séances. Tout se présente comme si le blé du rêve surgissait naturellement dans une ambiance propice au nombre. Abondants sont aussi les rêves auxquels on souhaiterait emprunter des citations tant est grande leur force d'évocation. Mais c'est toujours pour dire un rapport à l'image maternelle. C'est Marc encore, qui, dans une séance ultérieure, émet une série de mots imparables : « Je vois un champ de blé... je pense à nature morte... à la mer morte … je pense à ma mère... » Ces associations à l'emporte-pièce se passent de commentaires. Nous ne voudrions pas conclure sans mentionner un rêve de Francine, dans lequel la jeune femme entre dans la fleur d'un coquelicot, descend dans la tige, arrive dans les racines plongées dans une terre fertile... remonte par la tige d'un blé arrive dans l'épi et s'arrache au blé pour aller s'étendre au soleil. Les images de paille nous renverraient finalement aux mêmes thèmes, peut-être plus voilés, un peu plus allusifs, mais l'analyste attentif n'aura aucun mal à discerner le lien à la mère derrière ces symboles. Mère terrestre, mère cosmique, cycles de la vie et de la mort... Destin... dans la dynamique évolutive, le blé ouvre un chemin au rêveur qui accepte d'aller vers ce qu'il ne peut encore connaître. Mais il lui faut pour cela avoir rétabli une relation positive à celle qui lui a transmis la vie.

*

*




Héraldique :


Les ÉPIS :

  • d'or sur champ d'azur symboliseraient l'inspiration heureuse.

  • de blé liés symboliseraient la gratitude.

  • de blé d'or en champ d'azur symboliseraient la prudence unie à la bonté.

  • de blé d'or en champ de sable symboliseraient l'acquisition légitime.

  • de grain sur champ de sinople symboliseraient l'aumône.

d'après le Manuel héraldique ou Clef de l'art du blason (Avertissement) par L. Foulques-Delanos, Limoges, oct. 1816.

*

*




Mythes et légendes :


Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014) :

Gerbes porte bonheur : Il n'est pas rare de voir des lièvres détaler des champs de blé ou des perdrix s'envoler au-dessus de ces rangées de céréales. Mais ce qui peut paraître somme toute naturel et banal ne l'est pas toujours ! Une superstition d'antan fait en effet référence à l'Esprit du Blé. Cet être fantastique réside au cœur de la céréale et prend parfois l'apparence de tels animaux. quand celui-ci voit les épis blonds tomber à terre lors des moissons, il prend peur et se réfugie dans les tiges situées à l'autre bout du terrain. Jadis, afin de s'assurer de bonnes récoltes l'année suivante, les paysans prenaient soin de ne pas lui faire de mal. Ils coupaient la dernière gerbe dans laquelle la créature s'était abritée et l'emportaient dans leur maison en guise de porte-bonheur. Souvent accrochée à la porte e la grange, la botte de céréales restait en place durant douze mois avant d'être remplacée par la dernière gerbe de la moisson suivante.

Le Kornwolf, que l'on peut traduire par le "loup du blé', veille sur les champs allemands. Il peut se montrer hargneux envers tout paysan qui néglige son travail ou omet de lui déposer son offrande. Comme tout génie du blé, la créature se réfugie dans la dernière gerbe que l'on façonne de manière à lui donner la forme d'un loup.


Gardiens intransigeants : Il existe d'autres esprits de la nature vivant dans les blés. En Russie, l'un d'eux porte le nom de Poliévik mais les Polonais le nomment Polevik. Sa taille évolue en fonction de la pousse du blé, il peut être aussi petit qu'ne graine et atteindre la hauteur d'une tige. Juché sur un poney, cet être parcourt les étendues de céréales moissonnées pour redéfinir symboliquement les limites des espaces sur lesquels il veille chaque année. Il chasse les insectes nuisibles et les mauvaises herbes des champs de blé pour favoriser les récoltes. Mais gare aux paysans qui s'adonneraient à la sieste au lieu de labourer leurs terres, le Polevik les étranglera purement et simplement !

Sa compagne, la Poludnica, n'est guère plus tendre... Aux alentours de midi, quand les paysans se restaurent et se reposent, elle déambule dans les champs de blé sous la forme d'une jeune fille vêtue de blanc ou d'une vieille femme pauvrement habillée. Si elle surprend un homme en plein travail durant ces heures chaudes, elle croit avoir affaire ) un voleur et le tue en un instant. Il existe un seul moyen de sauver sa tête : se jeter à plat ventre devant elle.</