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  • Anne

Le Blé



Étymologie :

  • BLÉ, subst. masc.

Étymol. ET HIST. − 1. 1100 blet « céréale dont le grain sert à l'alimentation » (Roland, 980 dans T.-L.) ; 1160-74 blé (Wace, Rou, III, 5150, ibid.) ; 1231 blef (Ch. de Morv.-s.-Seille dans Gdf. Compl.) ; 1160 « champ de céréales » (Wace, Rou, II, 1026 dans T.-L.) ; d'où 1546, proverbe, manger son bled en herbe « dépenser d'avance son revenu » (Rabelais, Le Tiers Livre, éd. Marty-Laveaux, II, p. 21) ; 1160 « grain » (Benoit, Ducs de Normandie, éd. C. Fahlin, 578) ; 2. 1248, désigne une sorte de céréale, prob. le froment (Cart. Compiègne, 2, 349 d'apr. O. Jänicke, Die Bezeichnungen des Roggens in den romanischen Sprachen, Tübingen 1967, p. 134) ; 1690 (Fur. : On dit proverbialement, crier famine sur un tas de blé) ; 3. p. ext. se dit de graminées distinctes du froment, ici le seigle d'apr. Jänicke, op. cit., p. 134 ; 1530 (Bourgoing, Bat. Jud., II, 40 dans Gdf., s.v. fromenter). De l'a.b. frq. *blād « produit de la terre » (REW 3, n°1160 ; FEW t. 151, p. 126 ; EWFS2) que l'on peut déduire du m.néerl. blat « récolte, produit de la récolte ; jouissance d'un capital » (Verdam) et de l'ags. blēd, blǣd « produit, récolte », 1225 dans MED, ces mots remontant à la racine i.-e. *bhlē- « fleur, feuille, fleurir » (IEW t. 1, p. 122 ; v. aussi Falk-Torp, s.v. blad). Dans le domaine gallo-roman, le mot est attesté sous la forme du plur. collectif neutre blada, fin viie s. (Formulae andecavenses, form. 22, cité par Jänicke, op. cit., p. 136) au sens de « récolte, produit de la vigne », même sens en 947, au sing. (Roussillon, ibid., p. 137) ; l'évolution sém. de bladum, du sens de « récolte » à celui de « céréale, blé » n'est pas encore très sûre au début du ixe s. dans le Polyptyque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, éd. Longnon, II, p. 348 (in blado mittit operarios x.) où bladum est interprété « messis » par Aebischer (Les Dénominations des « céréales », du « blé » et du « froment » d'après les données du lat. médiéval dans Essais de philol. mod., Paris, 1953, p. 85) et « céréales, blé » par Jänicke (op. cit., p. 137) ; l'évolution de sens est relevée avec sûreté ca 1000 dans une charte de l'abbaye de Cluny (éd. Bruel, t. 5, 1894, p. 140 dans Aebischer, loc. cit., p. 85). Le mot gallo-roman est parvenu au sens de « céréales, blé » au xe s. en Catalogne (967, Cartulaire roussillonnais, éd. Alart, 12, p. 26 dans Glossarium médiae latinitatis Cataloniae : bladum) et au xie s., par les grandes routes alpines, en Italie du Nord, v. Aebischer, loc. cit., p. 91 et Jud dans Z. rom. Philol., t. 49, 1923, p. 410 (1028 à Gênes, 1054 à Milan, Aebischer, loc. cit., p. 91 : blava). En a. fr., à côté des formes blet et blé, se rencontre la forme blef (originaire des dial. de l'Est, v. exemples localisés dans FEW, loc. cit., p. 137, note 71) ; de même à côté de blee « céréales, blé » (xiie s. Aliscans dans T.-L. ; du lat. blada, plur. collectif neutre, « céréales », 1183, Cart. Amiens, 1, 92 dans Jänicke, op. cit., p. 142) se rencontre la forme blave « grains, blé » (ca 1500 dans Gdf.) ; et à côté de l'a. fr. embläer « ensemencer » (1200-10 G. de Dole dans T.-L.), le verbe emblaver. Parallèlement, en ital., à côté du type de lat. médiév. bladum, blada de l'Italie centrale (1009, 1012, Farfa en Sabine d'apr. Jänicke, op. cit., p. 138 ; d'où l'ital. biada « fourrage, céréales, spécialement avoine », xiiie s. dans Batt.), existe la variante lat. de l'Italie du Nord blava (Gênes 1028, supra ; d'où l'ital. du Nord biava, blava, Jänicke, p. 141, frioulan blave, DEI). Ces formes en -v- (> -f) s'expliquent à partir de bladu, blada (coll.) devenus régulièrement *bla δ u, bla δ a puis avec développement de [v] bilabial par assimilation de [δ] avec le b précédent : *blavu, *blava (Fouché, p. 601). Étant donné que les plus anc. formes rom. de type bladum supposent un étymon en -t- ou en -d-, les étymons celtique *blavos ou lat. flavus (Ulrich dans Z. rom. Philol., t. 29, p. 227 ; v. aussi ibid., t. 3, p. 260, note 1) ne peuvent convenir. Le part. passé substantivé ablatum du lat. auferre « emporter », avec phénomène de déglutination (DIEZ5, p. 50), se heurte à des difficultés chronol., ce verbe ayant trop tôt disparu au profit de portare pour que le maintien du part. passé soit à envisager. L'étymon celtique *mlato « farine », à rattacher à molitum, part. passé du lat. molere « moudre » (Jud dans Z. rom. Philol., t. 49, pp. 405-411) fait difficulté du point de vue sém., l'évolution de sens normalement attendue étant « céréale » > « farine » et non l'inverse.

  • FROMENT, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1121-34 grains de furment (Ph. de Thaon, Bestiaire, 869 ds T.-L.). Du lat. class. frumentum « céréale, grain ; blé ».


Lire aussi les définitions de blé et froment pour amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :

Lire la fiche Tela Botanica sur le blé.



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Croyances populaires :


Paul Sébillot, auteur de Additions aux Coutumes, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (Éditeur Lafolye, janv. 1892) relève des croyances liées aux cycles de la vie et de la nature :


215. - Pour guérir les juments enjafardées, c'est-à-dire prises d'une forte toux, on met à bouillir des grains de froment et de seigle pendant deux bonnes heures, puis on les fait manger.

216. -Vers Liffré, la conjonctivite se nomme « défaite » ; il y a un individu dans le pays qui la guérit en mettant dans l'œil un grain de blé.


Semailles. 242. - Pour que le pain soit bon et nourrissant, il faut que le blé soit semé le dernier jour du mois d'octobre, vigile et jeûne de la Toussaint. On dit que le blé semé ce jour-là rend beaucoup plus de farine que celui qu'on sème les autres jours, car tous les saints dont on célèbre la fête le lendemain bénissent les champs ce jour-là. Quand on est un peu en retard semer le blé , au mois de janvier par exemple , pour qu'il attrape celui qu'on a semé auparavant , on le met à marcher nu-pieds, c'est -à-dire qu'on n'y met pas de fumier. On dit aussi en proverbe :

Si tu sèmes ton blé en décembre,

Il le gardera dans son ventre :

Heureux pour toi que janvier

Le lui fera cracher.


243. - Il ne faut pas semer le blé le 2 novembre, qui est le jour des Morts, car il meurt ; parmi celui qui lève il pousse beaucoup d'ivraie et le blé semé ce jour-là fait du mauvais pain. 245. Jadis, sur la dernière charretée de blé, on mettait une branche de chêne et l'on chantait :


Notre-Dame est assise

Sur son tombeau d'argent

Noua ! Noua ! (Noël). (E)


Trouvailles. 267. - Quand une personne trouve un brin de blé qui a deux épis, il n'a qu'à compter les grains qui s'y trouvent pour savoir combien il lui reste d'années à vivre.

D'autres assurent que celui qui a fait cette trouvaille est assuré de mourir dans l'année.

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Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Plusieurs récits racontent en quelles circonstances des plantes ont subi, postérieurement à la création, des changements notables. Ceux qui s'attachent au blé ont été inspirés par la disproportion qui existe entre le chaume de cette céréale et sa graine ; d'après le thème le plus ordinaire, tout en poussant aussi haut qu'aujourd'hui, il n'était qu'épi ; Dieu l'a réduit à sa dimension actuelle pour punir les humains de leurs péchés ou de leur paresse. Les paysans des environs d'Ollioulles. (Var), disent que les hommes, devenus riches sans effort, employaient le pain aux usages les plus vils. Le bon Dieu en ayant été informé, descendit sur terre avec l'archange Gabriel, et dans la première maison où ils entrèrent, ils virent une jeune femme qui essuyait avec du pain les ordures de son nourrisson. Dieu irrité s'approcha d'une plante de blé, saisit let tige entre le pouce et l'index, à ras de terre, et en tirant fit tomber les grains de l'épi en allant de bas en haut ; il allait arriver à l'extrémité du chaume, lorsque l'ange s'écria « Bon Dieu, laissez-en au moins quelques grains pour les pauvres de Jésus-Christ ! » Dieu touché de cette prière s'arrêta au moment où il ne restait plus que quelques grains à l'épi.

D'après une légende du Morbihan, les grains de blé commençaient aussi au bas de la tige, et les hommes coupaient la paille en la frappant entre deux pierres aiguisées. Un paysan inventa la faucille ; Dieu qui passait parla saisit l'épi par en bas en disant : « Tu as voulu t'éviter de la peine, mais tu en auras autant qu'auparavant. Suivant !a tradition vosgienne, Dieu fatigué des crimes de l'homme, résolut de lui retirer cette plante nourricière. Le blé que tu cultives à la sueur de ton front, lui dit-il, ne te fournira désormais que de la paille, il ne te donnera plus de grains. Seigneur, dit l'un des anges, le chien et le chat ont-ils eu part aux crimes de leurs maires ? Non, répondit le Seigneur. - Alors nous te supplions de laisser au bout de la tige la part de grains que l'homme leur a réservée jusqu'à ce jour. » Le Seigneur y consentit, et c'est depuis que la tige de blé est longue et l'épi court. On raconte dans le Morbihan que les hommes étant devenus mauvais, Dieu saisit l'épi au ras de terre et rifla le chaume presque jusqu'au haut ; la Vierge à ce moment lui arrêta la main, et c'est grâce à elle qu'il est resté assez de grains pour la nourriture des chrétiens.

Des herbes ont été bénies ou maudites en raison des actes que leur attribuent des traditions qui parfois leur accordent une sorte d'animisme. La Vierge fuyant ta colère d'Hérode dit à un laboureur qui semait du blé d'aller chercher sa famille pour le couper. Le paysan sourit d'abord, mais il se laissa persuader, et quand il revint avec les siens, le blé était mûr. Il le faucha, et la Vierge se cacha sous les herbes avec son enfant, en recommandant au paysan de ne pas la trahir. Les tiges de blé n'étaient pas assez longues, et l'on apercevait un pan de son manteau mais les branches des sauges et des basilics qui l'entouraient se penchèrent, s'entrelacèrent et formèrent un faisceau qui protégea Marie. A quelques pas se trouvait une touffe de menthe ; tout à coup Hérode survient avec ses cavaliers, et demande si l'on n'a pas vu une femme et un enfant. « Si, répondit le laboureur, mais c'était au moment des semailles. - Alors elle doit être bien loin » dit Hérode, et il s'élança à sa poursuite. Heureusement, il n'entendit pas un geai, et une menthe qui disaient : « Sota la garberota ! sous la gerbe. » Il La mère de Jésus dit à la menthe :

Tu els rnenta y mentivis

Floriras y no granaras.


Tu es menthe, et tu mentiras toujours ; tu fleuriras, mais tu n'auras pas de graines. Puis s'adressant au basilic, elle lui dit :

Enfalgue, Deu te salvia,

Floriras y granaras.


Basilic, Dieu te sauve, tu fleuriras, et tu auras des graines. Depuis lors, il est la plante favorite des jeunes filles qui en accrochent un bouquet à leur corsage.

[...]

Au XVIIe siècle on préservait le blé de divers inconvénients en observant les pratiques suivantes. Pour empêcher la nielle, le premier qui revient de la messe de minuit met à part une pellée de cendres. Celui qui revient de la messe du point du jour, de même que celui qui revient de la messe du jour en fait autant, puis ils mêlent ces trois pellées avec le blé des semailles prochaines d'autres, au retour de la messe de minuit, ferment la porte du logis sur eux, ramassent les cendres du Trefouer de la bûche de Noël et les mêlent avec les graines destinées à ensemencer les terres l'année suivante. On mêlait aussi à la semence de la chaux cuite entre l'Assomption et la Nativité de la Vierge. Dans la Brie, on prévenait la carie du blé en jetant des fragments de la bûche de Noël dans l'eau destinée à chauler. En Poitou des laboureurs saupoudraient leur semence avec la cendre du bûcher de la Saint-Jean.

[...]

La coutume, signalée au XVIIe siècle, de porter dans la nappe qui a servi le jour de Noël le blé de semence afin qu'il vienne mieux, est conservée en Périgord. Une pratique du Limousin était fondée sur une idée analogique pour avoir une bonne récolte, il ne fallait pas raser la première mesure prélevée pour emblaver ; de même que le laboureur ne s'était pas montré avare, de même le champ devait aussi se montrer généreux. Certaines époques sont nettement défavorables pour les semailles, et il en est de même qui sont pour ainsi dire tabouées à ce point de vue en Haute-Bretagne le blé mis en terre le jour des Morts ne germerait pas dans le Gers il dépérirait, ou s'il levait, il y pousserait beaucoup d'ivraie et il ne ferait que du mauvais pain.

[...]

La répugnance à semer lors de certaines fêtes semble fondée sur un jeu de mots le peuple établit une relation entre le nom du saint et la mauvaise qualité à laquelle esl exposée la plante à naître. C'est pour cela qu'au XVIIe siècle les laboureurs ne voulaient pas emblaver le jour Saint-Léger, de peur que le froment ne devint aussi léger ; en Lorraine celui que l'on sèmerait à la Saint-Bruneau serait noir et mauvais ; dans l'Albret les plantes semées ou plantées le jour Saint-Eutrope, en patois, Sant-Estropi, pousseraient « estropiées ». [...] Beaucoup de gens n'ensemencent pas pendant les Trécoles, qui sont en llle-et-Vilaine, les trois premiers jours de mai, les trois plus près du milieu, ou les trois derniers du mois, dans les Côtes-du-Nord, les trois premiers seulement le blé serait rabougri.

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Dans la Brie, au commencement du XIXe siècle, pour préserver le blé de la carie, on commençait à en enfouir en terre quelques grains le dernier vendredi de septembre, quelle que fût la petite quantité de la culture. Cette observance ne semble pas aussi motivée que celle de la Haute-Bretagne, où l'on dit que le blé semé le dernier jour d'octobre, vigile de la Toussaint, donne la meilleure farine, parce que tous les saints dont on célèbre la fête le lendemain viennent bénir les champs.

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Dans les Vosges, on obtient du bon blé ou de beaux légumes, en les semant le mardi, le jeudi ou le samedi avant midi, et en se tournant du côté où le soleil luit.

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En d'autres pays l'ensemencement est accompagné de gestes et de paroles qui ont parfois une forme fixe ; en Seine-et-Marne, celui qui sème du blé noir prend une poignée de grain, puis porte le pied gauche le premier en disant « Blé, je te sème, qu'il plaise à Dieu que tu viennes aussi saint et pur comme la sainte Vierge a enfanté Notre-Seigneur Jésus-Christ". En Hesbaye, le semeur, en entrant dans le champ, lance une forte poignée de grain en disant : Pô le mohon, ce qui doit garantir la moisson future du pillage des moineaux.

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Des actes accomplis en dehors des champs influent sur la bonne venue des plantes. En Limousin, le blé poussera mieux si, le soir du Carnaval, on répand sur le fumier une cuillerée de bouillon gras une branche de frêne qu'on y place à la Saint-Jean sera plus efficace que tous les engrais. En Poitou il est bon de faire des crêpes le jour de l'an pour que le blé réussisse, el à la fin des semailles, [...] les crêpes du jour de la Purification étaient destinées à empêcher la carie du blé ; en Beauce, celles mangées à la Saint-Antoine procurent beaucoup d'avoine. En Franche-Comté, on croit obtenir une abondante récolte de tous les biens de la terre en faisant cuire ensemble, le jour de Noël, des graines de toutes sortes.

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Le jour des Rois et dans certaines localités, celui de Noël, les enfants des montagnes du Jura font brûler sur un point élevé de petits fagots de bois ou même de paille, qu'ils appellent failles pendant qu'ils flambent, c'est à qui criera le plus fort « Failles, failles en lai que la dzerba faga lou quin » ;

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En Haute-Bretagne, si on va regarder son blé dans les champs avant le premier dimanche de mars, il sera exposé à ne pas pousser. Dans le Gers, c'est entre la Saint-Jean et la Saint-Pierre qu'on place les trois nuits où il fait le plus de progrès mais il est dangereux de vouloir s'en assurer. On trouva mort le lendemain un paysan qui s'était blotti dans ses blés la nuit qui suivit la Saint-Jean, pour marquer la hauteur des épis. Suivant la croyance de I'AIbret, en sept soirs, les trois derniers jours d'avril et, les quatre premiers de mai, le blé et le seigle croissent beaucoup plus qu'ils n'ont fait en sept mois.

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Il est vraisemblable que pour empêcher la récolte d'être foulée, on a fait peur aux enfants, peut-être aux adultes, de personnages mystérieux prêts à les punir. A Marbaix, dans le Brabant wallon, on leur recommande de ne pas jouer dans les blés, parce qu'il s'y trouve des hommes couchés.

[...]

Les moissonneurs, avant de donner le premier coup de faucille dans le blé, ou le premier coup de faux dans les prairies, ont sans doute fait quelques actes analogues a celui-ci, qui était usité au XV1° siècle et était pratiqué par le père de famille :

Puis premier qu'entamer la pièce, il va levant

La faucille, priant le grand Dieu qui tout donne

Qu'il lui fasse cest heur, que ses grains il moissonne,

Les serre dans sa grange entre toute seurete,

Et le puissent nourrir jusqu'au prochain esté.


Dans le centre des Côtes-du-Nord, j'ai vu le chef de fauche faire ln signe de croix avant da donner le premier coup de faux.

[...] Dans la Corrèze, les ails passés neuf fois dans le feu sacré guérissent Ies douleurs de ventre ; des tiges de blé qui, après cette sanctification, ont été attachées à la ceinture pendant quelques instants, donnent de la force aux moissonneurs et préservent des douleurs de reins ; la même croyance existe en Limousin : les tiges doivent être au nombre de trois et les neuf fois ne sont pas obligatoires.

[...] Des cueillettes, qui touchent parfois au maléfice, sont en relation avec les biens de la terre. Dans le Tarn et en Périgord, il faut à la Saint-Jean, avant le lever du soleil, couper une poignée du plus beau blé de son champ si on est devancé par quelque malveillant, il emporte le bonheur de la récolte.

[...] On attribue des vertus prophylactiques à des plantes mordues pu mangées à certaines époques pour se préserver die la fièvre : il suffit dans les Vosges de manger la première fleur-de froment que l'on aperçoit.

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Les graines de froment sont employées pour les affections de la vue. En Basse-Bretagne, l'opérateur plonge dans une écuelle remplie d'eau neuf grains qu'il a recueillis ! ou plutôt mendiés dans neuf maisons différentes avec chacun d'eux, il trace une croix sur les paupières malades, en récitant chaque fois une conjuration chrétienne, où il n'est pas question du grain, en évitant de les suivre du regard, car il ne doit pas savoir où ils sont tombés. Les mêmes pratiques se renouvellent chaque matin, jusqu'à parfaite guérison. Pour la goutte sereine, le guérisseur fait faire à chacun des neuf grains, qu'il importe de garder bien secs, neuf fois Le tour de l'œil, en partant de l'extrémité gauche de la paupière supérieure, et en appuyant légèrement sur tout le parcours. Pendant que chaque grain accomplit ses neuf évolutions, il récite pieusement cette prière :


Banne impî –

Me da ampech _ da virvi ; –

Dre vertuz – va grennen ed –

En dour – te vo – beuzet – Amen


Goutte – impie Je l'empêche – de bouillir Par la vertu de mon grain de blé. Dans l'eau tu seras noyée. Amen. On pose les graines dans un verre d'eau, au fur et à mesure que le charme s'accomplit, et on jette ensuite le tout au feu. Dans la Brie champenoise, au commencement du XIX' siècle, on faisait cesser les douleurs de l'œil en y passant quatre ou cinq fois un grain de blé que l'on accompagnait de certaines prières ou paroles magiques.

[...] D'autres observances sont en relation avec la santé. En Provence, lorsque le Blé mis à germer le 4 décembre, fête de la Sainte-Barbe, et qui doit figurer au-devant de la crèche le jour de Noël, ne pousse pas ou jaunit, c'est le signe d'un prochain décès dans la famille.

[...] Les feuilles de céréales ou de graminées soumises à une pression servent à des consultations augurâtes. En Provence on dit au blé :

Blad ! Blad !

Digo-mi la veritat,

Se N et N seran maridats ?


[...] Une consultation très répandue est celle dans laquelle on emploie comme agent la plante même dont il s'agit de prévoir l'abondance ou la rareté. Voici comment on la faisait au XVIIe siècle : II faut prendre douze grains de blé le jour de Noël, donner à chacun le nom d'un des douze mois, les mettre l'un après l'autre sur une pelle de feu un peu chaude, en commençant par celui qui porte le nom de janvier et en continuant de mesme, et quand il y en a qui sautent sur la pelle, assurer que le blé sera cher ces mois-là, comme au contraire qu'il sera à bon marché, quand il y en a qui ne sautent point sur la pelle. Cette pratique subsiste encore avec quelques modifications ; mais en plusieurs pays elle n'a pas lieu à la même date. En Normandie, pendant la messe de l'Epiphanie, on range sur le foyer bien balayé et près d'un bon feu, douze grains de blé qui représentent les douze mois. La chaleur ne tarde pas à les faire pétiller et sauter ; on compte de gauche à droite : le premier grain désigne janvier et ainsi de suite ; à mesure que chacun d'eux saute, on examine si c'est en avant ou en arrière, ce qui est très important, car le saut en avant prédit le renchérissement et le saut en arrière l'abaissement du prix ; ainsi on a la mercuriale de chaque mois. Dans la Bigorre où l'opération est la même, elle s'appelle « faire sauter les Rois », en raison de la date. Dans la Brie, avant souper, on présente au foyer une pelle à feu rougie, sur laquelle l'on mot, l'un après l'autre, douze grains de blé ; en posant le premier, l'on nomme janvier et l'on attend que la chaleur l'ait fait crever ; si le saut a lieu vers le feu, le blé augmentera pendant ce mois ; s'il saute en arrière, c'est signe de baisse ; on opère de la même manière pour les autres mois ; en Bourgogne on jette les grains sur des charbons ardents. Dans Ies Ardennes, on place sur une pelle bien chaude sept grains de blé ; plus il en sautera hors de la pelle, moins le blé sera cher. En Haute-Bretagne cette épreuve a lieu le 1er janvier, et elle est faite sur la "tournette" à galette ; si le grain saute, le blé sera cher l'année qui vient.

En Provence le procédé est différent : le 4 décembre, jour de la sainte Barbe, on a coutume dans toutes les maisons de mettre des grains de blé et des lentilles dans des coupes remplies d'eau qu'on place sur les cheminées : la chaleur fait bientôt pousser les grains. On arrange aussi des bouteilles revêtues de toiles mouillées sur lesquelles on fixe des graines ; tout ce|a forme des touffes et des arcs de verdure qui sont en pleine végétation à la Noël ; on les place à table avec le dessert ; on croit que lorsque le blé de sainte Barbe pousse bien et conserve sa verdure, la récolte des champs sera belle.

On tire aussi des pronostics de l'aspect des racines des céréales qui ont germé ; cette pratique est sans doute plus ancienne que le XVIe siècle, où elle est constatée par un document écrit :


Pour congnoistre combien vauldra

Le quarf de bled, il te fauldra

Tirer ung grain germé de terre,

Et puis compte, sans plus t'enquerre,

Combien de racines il aura,

Car autant de soulz il vauldra.


Les laboureurs de la Normandie faisaient, il y a une centaine d'années, cette consultation, à peu près de la même manière : ils déterraient au bout de neuf jours une tige de blé nouvellement levée, et ils regardaient combien elle offrait de racines : leur nombre était celui des boisseaux que le champ rendrait pour chacun de ceux qu'on avait semés.

[...] Les grains des diverses céréales figurent, avec le sens ordinaire d'abondance ou de prospérité, dans des cérémonies accessoires de la noce. Dans les Basses-Alpes, un des plus proches parents remettait à la mariée, dans un plat, des grains de froment, qu'elle répandait aussitôt sur les assistants comme un souhait de bonheur ; elle agissait de même dans la Meurthe, où la mère du marin les lui présentait en la recevant à la porte du logis. Dans l'Ain, on versait du blé sur les jeunes époux à leur arrivée à la maison.

[...] En Béarn, quand le cortège de la bru allait entrer dans la maison de son beau-père, on jetait par la croisée du froment et d'autres fruits. Dans le canton de Vaud, des grains de blé jetés sur la tête de l'épouse par une vieille femme qui reçoit pour cet office le nom, de la Bernada, assurent l'abondance dans la maison et la fécondité. En Corse, avant le repas de noces, les femmes éloignent les hommes et les enfants et font asseoir la mariée sur une mesure remplie de blé, après que chacune des femmes présentes en aura ôté une poignée pour la verser sur la tête de l'épousée, en chantant une strophe par laquelle elles lui souhaitent d'avoir, sans douleur, des enfants mâles.

Dans les Ardennes, une offrande qui était destinée k assurer la réussite durant toute l'année consistait à jeter dans le brasier, le soir des Rois, trois grains de blé, un pour Dieu, un pour la Vierge, un pour Jésus.

[...]

Dans la Côte-d'Or, on raconte que les habitants de Saint-Jean-des-Bœufs, croyant aussi que leurs blés s'en allaient, firent sortir de l'église le petit saint Jean, et que les blés s'enfuyant de plus belle, ils firent sortir le grand qui, à peine dans les champs, fit rester le blé en place.

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D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012) : le blé entretient des "liens divins".


Plante nourricière par excellence, le blé permettant de faire du pain fut rapidement considéré comme un végétal crucial pour la survie de l'humanité. Comme il poussait initialement à l'état sauvage, plusieurs civilisations considérèrent que seule une divinité avait pu crée une plante aussi prodigieuse. En Égypte, c'est Osiris, dieu des forces végétales et de la résurrection, qui aurait fait germer le premier grain de blé dans le delta du Nil. La mythologie grecque prête à Déméter, déesse de la Terre nourricier et des récoltes, d'avoir fourni au héros Triptolème un char tiré par deux dragons et une gerbe de blé afin qu'il répande la céréale de par le monde.

La religion chrétienne associa également le blé au monde divin car les grains bisexués de la plante se fécondent seuls. Cette multiplication alliée à la pureté est à l'image du Christ qui donna naissance à Jésus sans avoir recouru à un rapport charnel. Symbole de communion avec le Seigneur, les hosties à base de blé donnaient l'assurance d'une résurrection à ceux qui les consommaient. Les habitants de Beauce et de Bretagne témoignaient d'une foi intense en alléguant pouvoir apercevoir le visage du Christ dans un grain de blé ! Le blé, constituant à la fois un aliment de base et un symbole chrétien, est devenu naturellement un synonyme de bonheur au sens large.


Une veine assurée : Sept brins de blé accrochés à la poutre principale d'une nouvelle maisonnée assureront calme et prospérité aux habitants. Cette pratique qui perdure encore aujourd'hui dans certains endroits de France comme j'ai pu le constater, vaut aussi pour tous les logis, à condition toutefois que les tiges de blé soient changées chaque année. Le soir des Rois, les Ardennais lançaient au feu trois grains de froment : l'un pour le Christ, le deuxième pour Marie et le dernier pour Jésus. Par cette offrande, ils espéraient être récompensés par de multiples succès en chaîne. En Saône-et-Loire, les paysans se prêtaient au même exercice avant de placer dans l'âtre un mets à cuire et ce, quel que soit le jour de l'année. En agissant de la sorte, ils témoignaient de leur souhait à voir leur bétail en bonne santé.


Signes de mort : Deux épis de blé disposés en croix dans un champ laissent présager un décès à venir dans les prochains jours. Tout aussi morbide, le dénombrement des grains présents sur un double épi renseignait sur le nombre d'années restant à vivre.


Santé protection : Placer les grains de blé sous la protection du Seigneur était autrefois une coutume largement répandue en France, notamment dans le milieu agricole. Afin que les rendements soient prospères, les prêtres bénissaient les semences avant qu'elles ne soient mises en terre, puis les champs de blé avant leur moisson. Grains et épis de blé bénis sauraient également protéger des phénomènes climatiques redoutés tels que la tempête ou la foudre. Dans le Quercy, on disposait en croix et au-dessus de la porte quelques épis de froment bénis lors de la messe dédiée à Saint Jean pour éviter les incendies. Le blé sacré au cours de la messe de minuit était davantage réputé en Russie. Enterré sous le seuil des logis, il éloignait les mauvais esprits. Les Luthériens polonais donnaient à manger à leurs poules des grains bénis à la même date, pour augmenter leur production d'œufs.


Des gerbes de croyance : La moisson des champs de blé a donné lieu à de nombreuses superstitions. Toute jeune fille qui récoltera la première gerbe de froment dans un champ fêtera son mariage l'année suivante. Dans plusieurs pays, cette brassée était emportée chez soi en guise de précieuse amulette. La dernière gerbe dans laquelle l'âme du blé était censée se réfugier était souvent conservée telle quelle ou façonnée en poupée dans la maison ou les granges pour porter bonheur.


L'assurance d'une descendance : Au cours des mariages d'antan, de nombreux rites étaient destinés à assurer la fertilité des nouveaux couples. C'est à cette intention que des grains de froment étaient par exemple répandus dans la maison des mariés ou que les épousées corses s'asseyaient un instant sur des mesures de blé. Mais à la joie de l'annonce d'un enfant à venir succédait la crainte légitime face aux risques des enfantements de l'époque. Dans certaines régions de France comme la Bretagne, les accouchées avaient coutume de faire parvenir aux femmes enceintes des environs quelques petits pains de blé pour leur souhaiter une prompte délivrance.


Du blé pour le ventre : A chaque naissance des enfants du Béarn, quelques mesures de blé et des pièces d'argent étaient jetées par la fenêtre pour porter chance au nourrisson. Plus tard, lorsque l'enfant était amené à l'église pour être baptisé, on plaçait sur son ventre un morceau de pain à base de blé afin de le donner à la première personne rencontrée en chemin. Cet acte visait également à porter chance au bébé. Lors de la même cérémonie, les Bretonnes plaçaient au cou de leur enfant un morceau de pain noir afin de faire croire aux sorciers qu'il était déjà bien malheureux et que par conséquence, il ne méritait pas de mauvais sorts supplémentaires !


Clé magique : Une recette du Moyen Âge conseillait aux épouses souffrant d'avoir un mari avare, d'utiliser à neuf heures tapantes, un brin de paille de blé récolté une nuit de Saint-Jean. Il suffisait d'introduire le premier nœud de la tige séchée dans la serrure du coffre pour l'ouvrir !


Contre la fièvre : dans les Vosges, on pensait se prémunir de la fièvre en avalant neuf feuilles des plants portant les premiers épis de blé ou la première fleur de l'an. Couper un épi avec ses dents ou frictionner ses mollets avec du blé et du vinaigre permettrait de retrouver une température normale.


Une seconde vie accordée : Vert dans sa jeunesse, mûr à l'âge adulte, coupé par la faux et renaissant de la terre dans laquelle il s'est enfoui, le grain de blé fut assimilé au cycle de vie en l'homme. Pour assurer l'immortalité des défunts, les Égyptiens plaçaient des grains de froment dans les tombes tandis que les prêtres grecs et romains déversaient quelques mesures de blé sur les sacrifiés pour leur assurer une vie dans l'au-delà."

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Symbolisme :

Selon Hildegarde de Bingen, auteure de Physica, Le livre des subtilités des créatures divines, les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux (édition originale 1151-1158 ; Éditions Jérôme Millon, Grenoble, 2011),


"Le blé est chaud, rempli de richesses, si bien qu'il ne manque de rien en lui, et quand on en fait de la franche farine, le pain que l'on fabrique avec cette même farine est bon pour les bien-portants comme pour les malades, et il fournit à l'homme de la chair de qualité et du sang de qualité. Mais si, de cette farine, on extrait le gruau, qui ressemble à du grain, et que l'on en fait du pain, ce pain est moins nourrissant que s'il avait été fait de franche farine, car le gruau n'aura pas toutes ses propriétés et provoque en l'homme plus d'écoulements d'humeurs que la simple farine de blé.

Celui qui fait cuire le blé en laissant les grains entiers, sans l'écraser à la meule, et le mange comme n'importe quel aliment, n'en retire ni chair ni sang de qualité, mais beaucoup d'écoulements d'humeur, si bien que la préparation peut à peine se digérer. De la sorte, elle n'a aucune valeur pour un malade, même si un homme bien portant parvient à résister à cette ingestion. Cependant, si quelqu'un a le cerveau vide et que, pour cette raison il est tourmenté dans sa folie au point d'en être pris de délire, il faut prendre des grains entiers de blé, les faire cuire dans l'eau, puis, après avoir retiré ces grains de l'eau, les placer, chauds, tout autour de sa tête et mettre un linge par dessus : ainsi son cerveau se remplira du suc et en recevra les forces et la santé. Répéter l'opération jusqu'à ce que le malade retrouve sa tête.

Si on souffre du don et des lombes, faire cuire des grains de blé dans l'eau, et les placer tout chauds sur la région douloureuse : la chaleur du blé repoussera les attaques de cette peste. [Ed. Si un chien, avec ses dents, vient à mordre quelqu'un, prendre une pâte préparée avec de la farine de ce blé et du blanc d’œuf ; en mettre sur la morsure pendant trois jours et autant de nuits, pour faire sortie le poison de la morsure : en effet, la morsure du chien à cause de sa respiration haletante, est plus vénéneuse que celle d'un autre animal. Enlever ensuite la pâte, piler du millefeuille avec du blanc d’œuf, en mettre sur cette même blessure pendant deux ou trois jours, puis l'enlever. Pour finir, soigner le plaie avec des onguents, comme on le fait habituellement pour une autre blessure.]"

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Louise Cortambert et Louis-Aimé. Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) nous livrent leur vision de cette céréale indispensable aux peuples occidentaux :


Été - Août.

BLÉ - RICHESSE.

Les botanistes assurent qu'on ne trouve nulle part le blé dans son état primitif. Cette plante semble avoir été confiée par la Providence aux soins de l'homme, avec l'usage du feu, pour lui assurer le sceptre de la terre. Avec le blé et le feu, on peut se passer de tous les autres biens, on peut tous les acquérir. L'homme, avec le blé seul, peut nourrir tous les animaux domestiques qui soutiennent sa vie et partagent ses travaux : le porc, la poule, le canard, le pigeon, l'âne, la brebis, la chèvre, le cheval, la vache, le chat et le chien, qui, par une méthamorphose merveilleuse, lui rendent, en retour, des œufs, du lait, du lard, de la laine, des services, des affections et de la reconnaissance. Le blé est le premier lien des sociétés, parce que sa culture et ses préparations exigent de grands travaux et des services mutuels : aussi, les anciens avaient-ils appelé la bonne Cérès, législatrice. Un Arabe, égaré dans le désert, n'avait pas mangé depuis deux jours : il se voyait menacé de mourir de faim. En passant près d'un puits où les caravanes s'arrêtent, il aperçoit sur le sable un petit sac de cuir : il le ramasse.

« Dieu soit béni, dit-il, c'est, je crois, un peu de farine. » Il se hâte d'ouvrir le sac ; mais, à la vue de ce qu'il contenait, il s'écrie : « Que je suis malheureux ! ce n'est que de la poudre d'or (1) ! »

1 ) Gulistan, ou l'Empire des roses, de Saady. AIMÉ MARTIN.

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Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :


Blé - Richesse et Abondance.

Un seul grain de blé en donne jusqu’à cent vingt et cent trente. Le blé fait la richesse des pays qui le cultivent.

 

Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie :


Blé - Richesse - Abondance.

La légende dit que ce fut Cérés qui enseigna à Triptolėme, roi d'Eleusis, la manière d'ensemencer la terre. Cette déesse, voulant le récompenser de l'hospitalité qu'il lui avait accordée pendant qu'elle cherchait sa fille, lui donna un épi de blé, et comme un seul grain de cette céréale en produit jusqu'à cent vingt ou cent trente, ce

Le Laboureur
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présent devint la source des richesses de ce prince.


[Suit le poème suivant :]


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Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


BLÉ - RICHESSE.

Celui qui aime l'or ne sera point justifié, et celui qui cherche l'argent n'évitera pas le péché. L'or en a fait tomber plusieurs, et ses illusions ont entraîné leur ruine. L'or amène la chute de ceux qui le convoitent ! les imprudents, ils périront par lui.

Ecclésiaste. XXXI, 5-7.

C'est avec beaucoup de raison qu'on a choisi le blé ou froment pour être le symbole de la richesse. On ne pouvait choisir une plante plus remarquable que celle-là. Le blé, en effet, est le véritable noeud des sociétés, le principe de toutes les richesses, le véhicule et l'aliment unique du commerce. Le blé est encore le moyen des arts et des talents, et l'unique base de toute prospérité dont l'argent n'est jamais que le signe. On ne connait point le sol originaire du blé ; mais les fleuves ne cachent-ils pas leurs sources, et les bienfaiteurs du monde n'ont-ils pas été presque tous connus que par leurs bien faits ? Le temps triomphe de la gloire, mais le monument d'un génie supérieur se transmettra lui-même d'âge en âge, et de race en race le blé sera cultivé.


DU BLE OU FROMENT.

Les services que l'homme retire des céréales furent donc considérés avec raison comme un des grands bienfaits du Créateur, et la reconnaissance, si naturelle au coeur humain, l'a conduit à rapporter à une divinité un don aussi précieux, ou du moins à considérer comme digne de l'apothéose, l'auteur inconnu d'une si importante découverte.

Parmi ces riches graminées que l'homme a su s'approprier par la culture, le froment est, sans contredit, la plus précieuse, celle qui fournit à l'homme l'aliment le plus sain, qui s'unit à toutes les autres substances nutritives, tellement qu'on croirait, quelque abondantes que puissent être ces dernières, éprouver une véritable disette, si les céréales, surtout le froment, venaient à manquer.

Mais l'espèce la plus remarquable de toute cette famille, c'est le froment commun ou cultivé ; c'est lui, en effet, qui fournit la meilleure farine, la plus abondante en gluten, substance très essentielle pour faire lever, fermenter la pate et produire un pain d'une excellente qualité. L'autre portion de la farine est une fécule amylacée, un véritable amidon. Quand cette substance existe seule, c'est-à-dire sans gluten, il n'est plus possible d'en faire du pain ; voilà pourquoi les farines de riz, de maïs, de sorgho, de millet, etc., où il n'y a point, ou presque point de gluten, ne fourniront jamais de véritable pain, mais des espèces de galettes lourdes, indigestes, tandis que employées en polenta ou bouillies, elles deviennent un très bon aliment.

Ce n'est qu'avec le temps que l'art de faire le pain s'est perfectionné au point où nous le voyons maintenant. Les premiers Romains ignoraient les procédés de sa fabrication, et, pendant plus de cinq cents ans, ils ne vécurent, au lieu de pain, que d'une sorte de bouillie, ou de la galette sans levain. Les soldats romains portaient dans un petit sac la farine qu'ils délayaient dans de l'eau pour se nourrir. Il parait qu'on faisait alors griller le blé avant de le moudre (1). Cette torréfaction qu'on faisait subir aux grains leur donnait un goût qui corrigeait leur saveur naturellement insipide. Ce ne fut, selon Pline (2), que l'an 580 de la fondation de Rome qu'il y eut des boulangers dans cette ville et qu'on y connut les procédés pour faire de bon pain.

La manière de fabriquer le pain, en mêlant du levain à la pâte, afin de lui faire subir une certaine fermentation, a été connue beaucoup plus anciennement dans l'orient, et les Égyptiens savaient déjà faire du pain en y employant le levain, même du temps de Moise, puisque ce législateur des Hébreux dit que lorsque les Israélites quittèrent l'Égypte, ils furent forcés de partir si promptement, qu'ils n'eurent pas le temps de mettre le levain dans la pâte (3). De l'Égypte, l'art de faire le pain passa chez les Grecs, et de ceux-ci chez les Romains, après leur victoire sur Persée, roi de Macédoine.

La moisson est un temps d'abondance et de richesse. D'immenses plaines, couvertes d'épis courbés sous leurs grains, assurent pour une et même pour plusieurs années, la subsistance d'une nombreuse population. Avec quels sentiments de reconnaissance l'homme ne doit-il pas recevoir ce grand bienfait du Créateur. N'est-il pas étonnant qu'aujourd'hui aucune réjouissance, aucune fête particulière, ne soient consacrées pour célébrer ces utiles travaux ? Quelle différence dans les premiers temps de cette ancienne Rome, tant révérée par la sévérité de ses moeurs et de son patriotisme, où des consuls, des dictateurs étaient enlevés à la charrue, pour être placés à la tête de la République ! Quelle différence dans la Chine, où les fêtes les plus imposantes sont établies en l'honneur de l'agriculture ; où les bras de celui qui gouverne ce vaste empire, accompagné des princes, de tous les grands de sa cour et des laboureurs les plus recommandables, ouvre lui-même le sein de la terre, et y sème les grains les plus nécessaires à la subsistance de l'homme ! C'est là que, deux fois par mois, le mandarin est obligé de rappeler au peuple rassemblé que l'homme ne manquera jamais de grains tant que les laboureurs jouiront de l'estime publique.

L'emploi général du froment est la confection du pain ; on en fait aussi des vermicelles, des semoules, des macaronis, d'excellentes patisseries, des bouillies, qu'on rend plus saines en faisant griller la farine au four. On pourrait en fabriquer de la bière, mais on préfère l'orge comme plus économique. Si on emploie le froment, on le fait germer, et il reçoit le nom de mali. Lorsque celui-ci a subi un certain degré de fermentation, il est susceptible de fournir de l'alcool (de l’eau- de-vie) connue sous le nom d'eau-de-vie de grains. La colle blanche ordinaire, dont les usages sont si variés dans différents arts et métiers, est faite avec de la farine de froment. Les dessinateurs se servent de mie de pain pour effacer de dessus le papier les coups de crayons mal donnés. Avec l'écorce du froment, ou le son, on nourrit, on engraisse les animaux de basse-cour, les moutons pendant l'hiver. Sa décoction rafraichit les chevaux et les vaches. Les amidonniers en retirent de l'amidon avec lequel on prépare de la poudre à poudrer, de l'empois, etc., etc.

Tous les bestiaux sont friands des feuilles et des tiges de froment. Dans quelques cantons, on le cultive exprès pour le donner en vert à ces animaux : cette nourriture rétablit promptement les chevaux qu’on a trop fatigués. La paille sèche est aussi employée pour la nourriture des mêmes animaux. La base des chaumes qui restent de la coupe des blés et que l'on nomme éteule, en Picardie, est ramassée par les pauvres gens et sert à couvrir les chaumières. On connait encore l'usage que l'on fait de la paille pour former le siège des chaises et pour beaucoup de menus ouvrages, tels que des paniers, des corbeilles, des boites, des étuis, dont on varie les couleurs à cause de la facilité avec laquelle la paille prend toutes sortes de teintes. Elle fournit encore la matière de ces chapeaux si légers, si commodes pour garantir des ardeurs du soleil, et l'on ne peut trop admirer la perfection de l'art, lorsque l'on compare le chapeau grossier qui ombrage le front de la villageoise, à celui qui, dans les villes, fait la parure d'une femme du monde.

Considéré dans ses propriétés alimentaires et médicales, le froment converti en pain est un des meilleurs aliments dont l'homme puisse faire usage ; mais il faut que le grain et le pain possèdent des qualités particulières. Les meilleures pour le froment sont de n'être pas trop ancien, d'etre sec, bien mûr, compacte, pesant ; de se renfler promptement et beaucoup lorsqu'on le fait macérer dans l'eau ; de rendre une grande quantité de farine, bien blanche ; de n'étre mélé avec aucunes mauvaises graines et de n'être point taché de rouille. Les qualités d'un bon pain dépendent du choix de l'eau, de son degré de chaleur, de la préparation du levain, du pétrissage et de la cuisson. Le pain fait avec du blé niellé ou charbonné, engendre différentes maladies : les pesanteurs, les douleurs de tête, la diarrhée, les convulsions. On y remédie en partie, en lavant ce mauvais blé dans une lessive alcaline aiguisée par la chaux.

La farine de froment est émolliente et résolutive. Le pain desséché au feu et bouilli dans l'eau fournit une boisson appelée eau panée, très convenable dans les maladies aiguës ; le cataplasme de mie de pain s'applique aux tumeurs inflammatoires ; le levain accélère la suppuration. Le son passe pour adoucissant, laxatif et détersif, il calme la toux ; on s'en sert en décoction pour humecter la poitrine ; on le mêle aussi aux lavements. Le froment est quelquefois étonnant pour sa fécondité. Pline rapporte que le receveur des revenus de l'empereur Auguste lui envoya de Bysancène, en Afrique, territoire renommé pour la fécondité de ses blés, un pied de froment d'où sortaient quatre cents tiges, et que Néron reçut aussi de la même contrée trois cent soixante tiges de cette plante , provenant également d'un seul grain. On cite encore plusieurs exemples d'une fécondité à peu près semblable, mais ils sont peu communs, et l'on aurait une bien fausse idée de la fertilité d'une récolte, si on voulait la calculer d'après ces exemples. Les agriculteurs estiment qu'en général les terres les plus fertiles ne rapportent que trente quintaux de blé par arpent, mais ces sortes de terres sont rares en France, à peine peut-on en compter de cette nature un centième (4).


RÉFLEXIONS.

Il n'y a rien de si difticile à persuader que le mépris des richesses, si l'on n'en tire les raisons du fond de la religion chrétienne.

(Mme DE LA SABLIÈRE.)

Les richesses sont de vraies épines : elles piquent de mille peines en les acquérant, de plus de soucis en les conservant, de plus de soin en les dépensant, de plus de chagrins en les perdant.

(Esprit de saint François de Sales.)


Notes : 1 ) Virgile, Georgiques, 1, v . 267.

2) Pline, Histoire lib., XVIII, 2.

3) Exode XI, 39.

4) Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs de leur raconter ici une anecdote que nous avons trouvée dans l'histoire du blé. Un ministre persan rend au shah un service signalé, l'Empereur veut l'en récompenser et lui demande ce qu'il souhaite. Moins ambitieux que sage, le ministre profite de l'occasion pour apprendre au chef de l'État que la vertu doit être dans la modération des désirs, dans l'accomplissement de ses devoirs, comme homine et comme citoyen, et pour lui donner une leçon afin de meltre un terme à ses prodigalités. Il lui dit donc qu'il ne voulait qu'un seul grain de blé, toujours en doublant, depuis la première case de l'échiquier jusqu'à la soixante-quatrième et dernière. Le shah se mit à rire de pitié et promit de lui livrer de suite la mesquine récompense désirée. Le ministre le prie de ne point s'engager légèrement, la demande étant au-dessus de sa puissance. Nouveaux éclats de rire, et les courtisans de lever les épaules. On en vint à la preuve ; la première case de l'échiquier ne portait qu'un seul grain de blé, et la dernière en exigeait neuf mille deux cent vingt-trois milliards, huit cent cinquante-quatre millions, sept cent soixante-quinze mille, huit cent huit. Pour couvrir les soixante -quatre cases, il fallait quatre-vingt neuf mille, deux cent cinquante-huit milliards, quatre cent trente millions soixante-six mille six cent trente trois hectolitres, c'est-à-dire un champ couvert d'épis, ayant buit fois plus d'étendue que n'en présente la surface entière du globle terrestre. Cette masse de blé formerait un cube de trois lieues en tous sens et représenterait, à raison de cinq francs l'hectolitre, un total de deux mille neuf cent soixante-quinze millions de milliards.

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Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Blé :


« Si le grain tombé en terre, ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits », dit Jésus dans l’Évangile. Cette mort du grain suivie d'une résurrection multiple, ce miracle fascina ceux qui, les premiers, cultivèrent le blé. On ne manqua pas d'en tirer une conclusion qui semblait applicable à l'homme : contre les apparences, la mise en terre pouvait bien ne pas être seulement la fin d'une vie, mais donner la possibilité d'en recommencer une nouvelle ; la mort pouvait être promesse de résurrection. Tel est, somme toute, si l'on s'en tient à l'élément essentiel commun, le secret des religions à mystères.

En tout cas, l'apparition du blé cultivé dans le «croissant fertile » du Proche-Orient devait en effet y susciter une sorte de miracle, la civilisation - comme en Extrême-Orient celle du riz, comme en Amérique le maïs. Où et quand commença-t-on à ensemencer des champs, à accumuler le blé dans des greniers et à faire du pain, c'est ce que nous avons tenté d'exposer. En revanche, il nous faut ici mentionner ce que nous savons aujourd'hui des origines de la plante, et tout d'abord préciser que sous le nom de blé, qui vient du gaulois blato, désignant la farine, puis par extension toute céréale, on englobe en fait tout un genre, le genre triticum, qui renferme plusieurs espèces ou variétés, différentes d'aspect, mais plus encore par leur emploi. Il existe des blés tendres, à grain farineux, utilisés pour la panification, et des blés à grains durs et transparents, réservés à la fabrication des pâtes et des semoules, des blés d'automne, semés de manière à profiter de l'humidité hivernale dans les régions méditerranéennes tempérées, et des blés de printemps que l'on sème tardivement dans les pays où l'hiver est trop rude, enfin des blés « nus », c'est-à-dire dont e grain tombe nu sous le fléau et dont le rachis est résistant, et des blés « vêtus », à rachis cassant et dont le grain sort au battage couvert de ses enveloppes.

Les blés vêtus furent les plus anciennement cultivés pour faire le pain et la bière, concurremment à l'orge. parmi eux, on distingue l'engrain, qui ne possède qu'un seul grain par épillet et n'est presque plus cultivé, l'amidonnier, à deux grains par épillet, très souvent semé dans l’Égypte ancienne et dont la farine est encore très appréciée en pâtisserie, mais qui est confiné aujourd'hui aux régions de montagne, enfin l'épeautre, à trois grains, qui est lui aussi un blé de montagne, car il s'accommode bien des hivers rudes. Ce sont les blés vêtus que l'on, après de longues recherches, retrouvés à l'état spontané, d'abord en Galilée, puis dans la plus grande partie de l'Asie occidentale, ainsi que dans le sud-est méditerranéen de l'Europe. En revanche, il est sans doute impossible de retrouver les plantes sauvages qui ont donné naissance aux blés actuellement cultivés, qui sont des blés nus - blés tendres, blés poulards et blés durs -, car il s'agit presque toujours de variétés nées d'hybridations très anciennes. Tout ce que l'on sait à leur sujet, c'est que les blés durs ne sont pas asiatiques comme les autres, mais originaires d'Afrique et que l'amidonnier a probablement engendré le poulard, peut-être en Égypte.

Le blé est une graminée à racine fibreuse. Les tiges, les chaumes qui fournissent la paille, sont élevées, creuses ou pleines suivant les races, et portent des feuilles minces et engainantes qui naissent au niveau des nœuds ; chaque tige est terminée par un épi composé d'épillets plus ou moins barbus. Le fruit, un peu allongé, arrondi aux deux extrémités et marqué d'un sillon longitudinal, est dénommé en botanique un caryopse (du grec karuon « noix »et opsis « qui ressemble à »), mot qui désigne les fruits secs et indéhiscents des graminées ; la graine, que l'on appelle le grain, est formée d'un important albumen farineux, à la base duquel se trouve, sur le côté, l'embryon, la future plantule.

Le broiement du grain donne une matière pulvérulente, la farine (de far ou bhar, très ancien mot indo-européen désignant le blé), laquelle se présente sous la forme d'une poudre d'un blanc un peu jaunâtre, douce au toucher, adhérente au doigt et qui, prise dans la main, s'y pelotonne par compression. La fabrication du pain se déroule en trois étapes : la transformation de la farine en pâte par adjonction d'eau, laquelle dissout les parties solubles et fait gonfler les parties insolubles. Suit le malaxage, ou pétrissage, destiné à obtenir une pâte homogène, opération qui a lieu dans le pétrin. Le pétrissage à la main demandait autrefois de tels efforts que l'ouvrier qui en était chargé était nommé le geindre, car il geignait en pétrissant. C'est au cours du pétrissage que l'on incorpore à la pâte le sel et surtout le levain, qui est soit du levain provenant de la pâte précédemment fermentée et conservée, soit de la levure due bière. Le pain résulte donc de l'union intime du blé avec un champignon microscopique. Ce ferment, rencontrant dans la pâte humide et chaude du sucre, agit sur celui-ci en produisant de l'alcool et du gaz carbonique. Ce sont les bulles que forme ce dernier qui soulèvent la pâte, la gonflent, en un mot la font lever. Lorsque la fermentation est terminée, la pâte divisée en pâtons est placée dans des panetons, petits paniers sans anse, doublés de toile à l'intérieur, et mise au four, préalablement porté à une température assez haute. La cuisson a pour effet d'éliminer l'excès d'eau, de dilater les bulles gazeuses enfermées dans la pâte, ce qui augmente sa légèreté ; elle agit également sur les grains d'amidon qu'elle fait crever et rend plus facilement attaquable par les sucs nutritifs. A la surface du pain, soumise à une température plus élevée, la torréfaction transforme l'amidon en dextrine, qui est plus ou moins brune : c'est la croûte.

Telle est la fabrication traditionnelle du pain. On sait à quel point elle s'est altérée aujourd'hui et à tous les stades : traitements des plantes, du grain conservé, de la farine, adjonction de toutes sortes de produits destinés à la faciliter, remplacement du levain par des levants artificiels, cuisson dans des fours chauffés au mazout, etc. Le pain que nous mangeons n'a plus guère de rapport avec le pain d'autrefois, d'où la faveur dont jouissent les pains fabriqués à l'ancienne manière, ou du moins prétendus tels. Il est vrai que le pain n'est plus aujourd'hui l'aliment essentiel et il a évidemment perdu le caractère sacré qu'il avait conservé si longtemps, depuis l'origine presque jusqu'à nos jours.

Le nom même de pain le désigne comme la nourriture par excellence ; il vient de la racine pas, qui signifie nourrir, et a donné en français paître et repas, pasteur et panier, et aussi le beau terme de compagnon, celui qui mange le pain avec. Il y a seulement quelques décennies qu'en France le père de famille seul avait le droit de couper le pain qu'il distribuait ensuite aux convives autour de la table ; auparavant, il traçait de la pointe du couteau une croix sur la grosse miche ronde qui se conservait toute la semaine.

Le pain n'était pas seulement un don de Dieu, « notre pain quotidien », mais le corps même de l'Homme-Dieu, lequel, avant de quitter ses apôtres pour marcher à la mort, ayant béni le pain et l'ayant rompu, le leur présenta en disant : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps », renouant ainsi avec les origines mêmes du blé, corps d'un dieu démembré et mis en terre, ainsi que Jésus allait l'être à son tour, Dieu se sacrifiant pour l'humanité, avant de se ressusciter lui-même.

Le pain de la Cène était du pain azyme, du pain sans levain, celui que l'on mangeait avec l'agneau pascal, autre figuration du dieu immolé qui allait devenir par la suite l'image même de Jésus. Le pain azyme représentait, selon saint Martin, « l'affliction de la privation, la préparation à la purification et la mémoire des origines ». Voilà pourquoi aujourd'hui encore l'hostie en est faite. Quant au levain, il était le symbole de la transformation spirituelle qui crée en l'homme ce vide où Dieu peut enfin prendre place.

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Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dans le Dictionnaire des symboles (1969, édition revue et corrigée : Robert Laffont, 1982),


"Une cérémonie des mystères d'Éleusis met en un parfait relief le symbolisme essentiel du blé. Au cours d'un drame mystique, commémorant l'union de Déméter avec Zeus, un grain de blé était présenté, comme une hostie dans l'ostensoir, et contemplé en silence. C'était la scène de l'époptie, ou de la contemplation. A travers ce grain de blé, les époptes honoraient Déméter, la déesse de la fécondité et l'initiatrice aux mystères de la vie. Cette ostension muette évoquait la pérennité des saisons, le retour des moissons, l'alternance de la mort du grain et de sa résurrection en de multiples grains. Le culte de la déesse était la garantie de cette permanence cyclique. Le sein maternel et le sein de la terre ont été souvent comparés. Il semble bien qu'on doive chercher la signification religieuse de l'épi de blé dans ce sentiment d'une harmonie entre la vie humaine et la vie végétale, soumises toutes deux à des vicissitudes pareilles... Retournés au sol, les grains de blé, le fruit le plus beau de la terre, sont une promesse d'autres épis. Et l'on évoque ici le vers d'Eschyle : La terre, qui, seule, enfante tous les être et les nourrit, en reçoit à nouveau le germe fécond (Choéphores , 127). On citera également la belle prière d'Hésiode : Priez Zeus infernal et la pure Déméter de rendre lourd en sa maturité le blé sacré de Déméter, au moment même où, commençant le labourage et tenant en main la poignée qui termine le mancheron, vous toucherez le dos des bœufs qui tirent sur la clef du joug... Ainsi vos épis au moment de leur plénitude ploieront vers la terre.

Rappelant la mort et la renaissance du grain, l'émouvante cérémonie de l'époptie a été rapprochée de l'évocation du Dieu mort et ressuscité, qui caractérisait les cultes à mystère de Dionysos. Mais cette interprétation ne serait qu'une dérivée de la première. Elle rappellerait également que l'épi de blé était aussi un symbole d'Osiris, symbole de sa mort et de sa résurrection. Quand saint Jean annonce la glorification de Jésus par sa mort, il ne recourt pas à un autre symbole que le grain de blé.


La voici venue l'heure

où le Fils de l'homme doit être glorifié.

En vérité, en vérité je vous le dis,

Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt,

il reste seul ;

s'il meurt,

il porte beaucoup de fruits.

Qui aime sa vie la perd ;

et qui hait sa vie en ce monde

la conservera en vie éternelle.

(Jean, 12, 23-25).

Chez les Grecs et les Romains, les prêtres répandaient du blé ou de la farine sur la tête des victimes avant de les immoler. N'était-ce pas jeter sur elles la semence d'immortalité ou la promesse d'une résurrection ?

Le profond symbolisme du grain de blé s'enracine peut-être aussi dans un autre fait, que signale Jean Servier. L'origine du blé est parfaitement inconnue, comme celle de beaucoup de plantes cultivées, et en particulier de l'orge, du haricot, du maïs. On peut multiplier les espèces, en marier quelques-unes, en améliorer la qualité, on n'a pas réussi à créer du blé ou du maïs, ou l'une de ces plantes alimentaires de base. Elles apparaissent donc essentiellement, dans les différentes civilisations, comme un présent des Dieux, lié au don de la vie. Déméter donne l'orge et envoie Triptolème répandre le blé dans le monde ; Xochiquetzal apporte le maïs ; l'Ancêtre Forgeron des Dogon dérobe au ciel toutes les plantes cultivées, pour les offrir aux hommes, comme Prométhée leur donna le feu du ciel, etc.

Le blé symbolise le DON DE LA VIE, qui ne peut être qu'un don des Dieux, la nourriture essentielle et primordiale."


Et à l'entrée "Froment : le blé est la nourriture par excellence, et non seulement en Europe : les Chinois de l'Antiquité demandaient à Heou-tsi, le Prince des Moissons, le froment et l'orge. Selon la Chandogya-Upanishad, le blé est la production de l'eau, comme l'eau est la production du feu. Le froment était, avec le vin et l'huile, l'une des offrandes rituelles des Hébreux ; ce que Louis-Claude de Saint-Martin traduit en termes d'alchimie : le froment, dit-il, est la substance passive, la base, c'est-à-dire le mercure du Grand-Œuvre. Il est aussi, souligne-t-il, désigné par un mot hébreu qui signifie en même temps pureté, et dont la racine est associée aux notions de choix, d'élection, d'alliance et de bénédiction : d'où sa valeur rituelle.

Le blé comme nourriture fondamentale signifie la nourriture d'immortalité, ce qui est un autre aspect du Grand Œuvre (voir riz dont la signification est analogue en Chine). L'épi de blé des mystères d'Éleusis est symbole de résurrection. Le grain qui meurt et renaît figure l'initiation, la nouvelle naissance à l'état primordial."

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), le Blé (Triticum) a les caractéristiques suivantes :


Genre : Féminin

Planète : Vénus

Élément : Terre

Divinités : Déméter ; Cérès ; Osiris ; au pays de Canaan : Dagon.

Pouvoirs : Protection


La légende attribue l'introduction du Blé tantôt à Osiris, qui l'aurait fait naître dans le delta du Nil, tantôt à Cérès, qui l'aurait cultivé, dans les plaines d'Enna, en Sicile. Les Athéniens, les Crétois, les Phéniciens se disputaient l'honneur de l'avoir cultivé les premiers. Ce qui est certain, c'est que sa culture était développée en Chine bien des siècles avant nos temps historiques.


Utilisation rituelle : Le Blé jouait un grand rôle dans les Céréales romaines. Comme les Thesmophories grecques, dont elles étaient d'ailleurs la continuation, les Céréales, qui se célébraient trois fois dans l'année, avaient surtout pour objet de rendre grâces à Déméter-Cérès après les récoltes de l'été et les semailles de l'hiver.

En Égypte, le Blé était associé au culte d'Osiris. Sur les frises du temple de Bacchus, à Baalbek, le Blé, emblème de vie, alterne avec le pavot, emblème de mort.


Utilisation magique : De tout temps, dans toutes les régions tempérées où il pousse, le Blé a été un symbole de fertilité (les champs nourriciers) et de richesse (avoir ses greniers pleins de Blé).

Pour la prospérité du foyer, on en fait des bouquets, souvent associé à d'autres céréales. En Pologne, les femmes en mettent à germer dans une coupe, entre trois bougies de couleurs différentes.

Bien avant l'arrivée des Sammies en 1917, les paysans beaucerons mâchaient du « chewing-gum » : lorsqu'ils allaient traiter des affaires à la ville, ils emportaient une poignée de grains de Blé qu'ils mastiquaient, avalant les farines et les sucs, conservant dans leur bouche la boulette de gluten élastique. Si la tractation se concluait à leur avantage, ils enfouissaient cette boulette au milieu des louis d'or qu'ils emportaient.

Pour la fécondité, répandez du Blé dans la maison. En Italie du Nord, les femmes font des galettes qu'elles pressent sur leur ventre avant de les cuire. Les Cananéens croyaient à l'influence du dieu Dagon, grand martre des grains et du labour, inventeur du Blé et de la charrue.

Pour dépister les sorcières, les paysans hongrois laissent une herse dans le champ de Blé ensemencé pendant l'hiver. Au matin de la Saint-Georges, ils la dressent, se cachent derrière et regardent à travers les dents de l'instrument le défilé de leurs troupeaux. Ils voient alors la plus puissante des sorcières assises entre les cornes du plus grand taureau noir et les sorcières de moindre importance qui chevauchent le reste du bétail.

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Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


Le blé ou froment, qui joue un rôle fondamental dans l'alimentation européenne surtout par le biais du pain, est un symbole quasi universel de fertilité et de richesse. Les Anciens considéraient cette céréale, dont l'origine est inconnue et qui ne pousse pas spontanément, comme un don des dieux, croyance que l'on retrouve dans la tradition chinoise ou hindoue. Le blé, dont le grain meurt pour renaître, est également une "nourriture d'immortalité". Emblème d'Osiris, le dieu égyptien des Forces végétales et de la Résurrection qui l'aurait fait naître dans la delta du Nil, il était consacré par la mythologie gréco-latine à Déméter (Cérès), déesse de la Terre cultivée qui assurait l'abondance des récoltes et qui était associée, par le cycle des saisons, à l'espérance de vie éternelle. On attribuait également à Cérès l'introduction de la céréale dans les plaines d'Enna en Sicile. Les prêtres grecs et romains répandaient des grains de blé sur les victimes d'immolations : "N'était-ce pas jeter sur elles la semence d'immortalité ou la promesse d'une résurrection ."

Dans la tradition chrétienne, saint Jean, annonçant la glorification de Jésus par la mort, évoque également le grain de blé : "La voici venue l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruits".

D'un point de vue folklorique, en Bretagne comme en Beauce, on prétendait voir la figure du Christ dans un grain de blé tandis qu'en basse Bretagne "tout grain de froment porte gravé sur l'un des bouts l'image de la Vierge".

Sous de tels auspices,

A suivre...

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le blé :


"C'est une herbe qui pousse un peu partout dans le monde et dont le grain est synonyme de pain dans bien des contrées. Les champs de blé donnent l'impression d'une mer dorée lorsqu'ils arrivent à maturité.


Propriétés médicinales : C'est dans le germe de blé que l'on retrouve les propriétés nutritives les plus intéressantes. c'est une source très élevées de vitamine E et un supplément alimentaire très populaire. D'autres produits sont aussi issus du blé. on peut en extraire le liquide, ce qui en fait un excellent purificateur du sang en raison de son haut taux d'enzymes. ce liquide est également très utile pour prévenir la carie dentaire et guérir la pyorrhée. On peut de plus s'en servir de façon externe dans les cas de psoriasis et d'eczéma, par exemple, car c'est un très bon nettoyant pour la peau. Cet extrait est aussi fortement recommandé dans les cas d'anémie. Une autre de ses propriétés est d'aider à réduire la haute tension en enlevant les toxines du sang et en fournissant du fer au système.

C'est en outre une très bonne source de vitamines A et C, de calcium, de magnésium, de potassium et de phosphore.


Genre : Féminin.


Déités : Déméter - Cérès - Ishtar.


Propriétés magiques : Fertilité - Argent.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS :

  • Le blé est un symbole de fertilité qui décore souvent les résidences des nouveaux mariés afin de favoriser la conception d'un enfant.

  • Des gerbes de blé sont placées dans les maisons afin d'attirer la prospérité et l'abondance.

SACHET POUR ATTIRER L'ABONDANCE :

Ce rituel doit se faire le jour, préférablement à l'heure du midi, lorsque le soleil est à son zénith - en conséquence, choisissez une journée très ensoleillée.

Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle en or

  • de l'encens de cannelle

  • un petit sac doré

  • des grains de blé

  • un petit morceau d'or (une vieille bague ou une boucle d'oreille, par exemple)

Rituel : Allumez la chandelle et l'encens. Placez-vous à l'extérieur, ou devant une fenêtre où vous sentez la chaleur des rayons du soleil.

Présentez vos grains de blé au soleil et ressentez la chaleur de celui-ci les imprégner, puis placez-les dans le sac avec le morceau d'or. Refermez le sac et tendez-le vers le soleil en disant :


Ô astre du jour qui brille dans le ciel

Accorde ton pouvoir à ce talisman

Afin que vienne vers moi richesses et argent

A mesure que tu passes dans le ciel.

Gardez-le sur vous.

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