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  • Anne

Le règne singulier des champignons


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Mycologie :


Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque les différents modes de communication chez les animaux et chez les plantes, à une époque où on classe encore les champignons dans le règne des plantes :


[Il y a] des carnivores très primitives qui font partie du vaste monde des 70 000 espèces de champignons. Sur ce total impressionnant, 140 sont carnivores et ont une prédilection pour les petits vers du sol (les Nématodes). Ces champignons carnivores sont microscopiques ; ils déploient les pièges les plus ingénieux pour capturer les vers destructeurs des racines, qu'ils piègent à la glu ou avec des sortes de lacets formés de leurs filaments, à la manière des braconniers. Et l'on voit le malheureux ver, pris dans un véritable nœud coulant, se débattre, rendre les armes, et enfin rendre l'âme, littéralement dévoré et digéré par le champignon glouton.

[...] Ici le lasso, le nœud coulant, la pendaison ou la strangulation sont les moyens d'action usuels mis en œuvre par ces redoutables champignons.

Certains autres mettent à mort ces minuscules êtres nageurs que sont les rotifères ; l'un d'eux est un champignon aquatique particulièrement carnassier (Zoophagus sp.). L'infortuné rotifère essaie bien de se défendre en mordant les extrémités du filament, mais celui-ci, à peine attaqué, se détend instantanément et étouffe le minuscule invertébré qui périt étranglé. Le champignon envahit alors son corps, envoyant des filaments qui, littéralement, le sucent du dedans.

[...] Mais le système le plus spectaculaire est l'anneau à trois cellules, qui constitue un véritable nœud coulant. Chaque cellule est sensible au toucher sur sa face interne, et malheur au ver qui pénètre dans l'anneau ! Les cellules se gonflent immédiatement, prenant jusqu'à trois fois leur volume originel ; et le nœud étrangle le ver, tandis que son corps est pénétré par des filaments. La réponse du champignon à la présence du ver est fort rapide : chaque cellule réagit en un dixième de seconde, c'est-à-dire, on l'a vu, à la vitesse de fermeture des deux lobes de la feuille de dionée. Et l'ont vient encore de découvrir un méga piège : un lacet huit fois plus gros que ceux évoqués ici...

Curieusement, on a pu observer que les champignons fabriquent des pièges en présence de leur proie, et non (ou peu) en leur absence. C'est donc la présence du ver qui induit l'élaboration du piège qui le perdra. Lavés avec de l'eau où on vécu ces vers, les champignons forment aussitôt leurs pièges. mais l'eau ordinaire ne déclenche aucun effet. Ce qui prouve que les vers sécrètent une ou des substances capables d'induire l'élaboration des pièges qui les tueront : curieux effet boomerang, étrange forme de suicide !

La décimation des vers nématodes du sol est sans doute utile pour la régulation des grands équilibres de la nature : car ce sont de redoutables ravageurs de cultures. On peut en compter jusqu'à 20 millions par mètre carré ! Les tailles sèches que produisent les champignons carnivores dans ces généreuses populations ne peuvent donc que contribuer à protéger les plantes victimes de ces vers prolifiques. Bel exemple d'une alliance objective entre une plante et un champignon associés dans leur lutte contre l'ennemi commun, belle forme de symbiose écologique ! Ils prouvent une fois encore que la nature ne fonctionne pas seulement à coups d'agression, mais pratique aussi la coopération, l'entraide, l'échange de services.

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Karine-Lou Matignon entame un dialogue fécond avec différents scientifiques dans La plus belle histoire des animaux (Éditions du Seuil, 2000), ici avec Pascal Picq :


- Très récemment, on a découvert du collagène dans un champignon. Or, on sait que cette protéine est nécessaire à la cohésion des os, de la peau et des muscles Ce qui fait que, d'un point de vue des relations de parenté, les champignons sont plus proches des animaux que des plantes.

- Pourtant ce champignon n'est pas un animal ?

- Non, en effet. Ce n'est pas non plus une plante puisqu'il n'a pas de chlorophylle, c'est un intermédiaire... Le règne animal plonge véritablement ses racines dans le milieu des vers.

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Documentaire Arte : Au Royaume des Champignons

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Symbolisme :


Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


CHAMPIGNON - MÉFIANCE.

Nom générique d'une famille nombreuse de plantes sans organes sexuels apparents, d'une consistance molle, spongieuse ou coriace, dénuées de feuilles et de racines, et dont la forme et la couleur varient beaucoup. Bon nombre de champignons sont vénéneux.

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Louis Planchon dans Les champignons comestibles et vénéneux de la région de Montpellier et des Cévennes aux points de vue économique et médical. Impr. centrale du Midi, 1883 nous rappellent quelques croyances anciennes :


Passons donc en revue, le plus rapidement que nous pourrons, tous les caractères distinctifs qu'on a successivement invoqués :

Notons d'abord pour mémoire les vieilles superstitions des anciens, qui se méfiaient de tout Champignon ayant poussé près d'un clou rouillé, d'un drap moisi, d'un arbre toxique. Le voisinage d'un trou de serpent rendait aussi le Champignon malfaisant ; aujourd'hui encore, j'ai souvent entendu des paysans affirmer que le contact d'une « mauvaise bête » est la cause des propriétés toxiques du Champignon.

A côté de ces préjugés grossiers, il faut placer les quelques essais dont on parle partout, ce qui ne leur donne pas une valeur plus grande. Voici les principaux :

  • Le blanc d’œuf qui prendrait, par l'ébullition avec des Champignons vénéneux, une couleur plombée ;

  • La moelle de jonc qui noircirait dans les mêmes conditions ;

  • Les petits oignons blancs qui, eux aussi, deviendraient noirs ;

  • La cuiller d'étain, la bague d'or, la pièce d'argent, qui révéleraient par la couleur qu'elles prennent la toxicité des Champignons.

M. Cordier a fait ces essais sans résultat. Le moindre défaut de tous ces prétendus indices est d'être absolument inexacts.

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Selon Pauline Agator, dans un "Paradigme mycélaire et pouvoir messianique des champignons : une épistémologie de crise. Paul Stamets, Mycelium running : how mushrooms can help save the world. Berkeley : Ten Speed Press, 2005| Anna L. Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. Philipe Pignarre. Paris : La Découverte, 2017". (Revue d’anthropologie des connaissances, 2020, vol. 14, n°14-4) :


[...] À l'heure de crises environnementales et sociales, les auteurs s'inscrivent dans une forme d'épistémologie incantatoire, emploient une rhétorique messianique et présentent le règne des Fungi comme une Arche de Noé pour le vivant et la connaissance humaine. En alternative à un nomos humain dominant, dont les régulations sont incompatibles avec la survie des écosystèmes qui l'ont vu naître, le nomos fongique régule, mais survit aux crises. À ce titre, le paradigme mycélaire définit un modèle comportemental viable et répond à un état de crise généralisé. La vulgarisation par Tsing et Stamets des connaissances mycologiques interpelle un large public concerné par l'administration des politiques environnementales, économiques et de la connaissance. Ils proposent par la médiatisation de leurs travaux une révolution copernicienne de pensée et de perception du monde que nous habitons. Là où, dans la tradition aristotélicienne, les lois humaines, le nomós, s'opposent aux lois naturelles, la physis, autrement dit, aux lois de toutes les autres formes de vie, les auteurs invitent à un décentrage de l'Anthropos et à sa réinsertion dans une matrice interspécifique résiliente, coordonnée par un réseau tellurique dont tout reste encore à explorer.

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :




Mythes et légendes :

D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


CHAMPIGNON. — A cause de leur génération apparemment spontanée, Porphyre appelait les champignons fils des dieux. Le héros solaire se cache parfois sous un champignon ; dans ce cas, évidemment, le nuage est représenté comme un champignon. Le héros solaire, dans la mythologie populaire indo-européenne, apparaît sous la forme d’un roi des pois qui monte au ciel. Quand donc nous lisons, dans un conte russe d’Afanassieff (IV, 35), que les champignons livrent bataille au roi des pois, la signification de ce conte mythologique ne semble pouvoir être que celle-ci : les nuages livrent bataille au soleil. On m’écrit de la Terra d’Otranto que l’on y croit vénéneux les champignons qui poussent près du fer, du cuivre, ou de quelque autre métal. Cette croyance tient sans doute à l’usage peut-être tout aussi superstitieux de jeter une pièce de métal dans l’eau où l’on fait bouillir les champignons, avec l’idée que la substance vénéneuse des champignons, dès qu’on les cuit, s’attache immédiatement aux corps métalliques.

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Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Dans la presqu'île guérandaise on prétend que là où les sorciers ont dansé, un champignon pousse sous chacun de leurs pas.

[...] Dans le Mentonnais, pour trouver des champignons, ou doit mettre sa veste à l'envers. En Gascogne, quand on en a cueilli un, on récite cette formulette :

Champignon, petit champignon,

Fais-moi trouver ton compagnon.

[...]

Les cryptogames, à cause du mystère qui entoure leur apparition, et de leur forme sont en relation avec la sorcellerie. En Haute-Bretagne ils sont appelés Ronds de sorcières, et au dessous se trouvent des crapauds ; le nom de trônes de crapauds, qu'ils portent en pays bretonnant, sembla indiquer que ces batraciens, dont les accointances avec les sorcières sont fréquentes (cf., t. 111, p. 281 et suiv.) s'en servent en guise de sièges. Les paysans du Maine et ceux de l'ille-et-Vilaine ont soin de ne pas laisser les vaches manger les champignons mous parce qu'ils ont été déposés par les charmeurs qui veulent tirer le beurre.

[...] Dans le Maine, les champignons, presque tous confondus sous le nom générique de pis de chien, sont le venin de la terre, son mauvais sang qui sort en pustules ; aucun paysan ne consentirait à en manger.

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