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  • Anne

L'Amanite, reine des champignons


Tableau de belles photos d'amanites + l'amanite dans l'art : cliquez ici.


Étymologie :

  • AMANITE, subst. fém.

Etymol. ET HIST. − 1611 bot. (Cotgr. : Amanite. The name of a wholesome toadstoole). Empr. au gr. α ̓ μ α ν ι ́ τ η ς « sorte de champignon », Galien, 6, 370 ds Bailly. − Amanitine, 1838 chim. (Ac. Compl. 1842).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Amanita muscaria ; Agaric aux mouches ; Agaric moucheté ; Amanite mouchetée ; Amanite muscarine ; beni-tengu-take, c'est-à-dire "champignon des gobelins rouges à long nez" ; Bolet des mouches ; Bolet orangé ; Boulibo ; Borlô ; Ciguë à verreues ; Diablehou ; Dourine ; Fausse oronge ; Faux chocheran ; Faux-cocon ; Faux jaseran ; Grapaudin roux ; Lera roussan ; Moufolo ; Mujolo folo = "Oronge des fous" en occitan ; Plafonnier ; Oriol fol = idem en occitan ; Ovolo malefice ; Pain de loup ; Picoutat ; Real velenace ; Royal picotat ; Sässeron ; Venimeux.

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Mycologie :


Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque la toxicité de l'Amanite tue-mouches :


D'autres champignons (Amanite panthère, divers inocybes et clitocybes), en particulier l'amanite muscarine (Amanita muscaria), aisément reconnaissable à son chapeau rouge moucheté de pois blancs, produisent sur l'homme des actions physiologiques remarquables. A la dose extraordinairement faible de 10 milliardièmes de g/kg, la muscarine est à même d'abaisser la tension des chats et de diminuer l'amplitude des battements du cœur. Encore appelé amanite tue-mouche, ce champignon possède des effets narcotiques et hallucinogènes non seulement sur les mouches (!), mais aussi sur l'homme : troubles de la vision, confusion mentale, perte de a mémoire, hallucinations, délocalisation dans le temps et dans l'espace sont quelques-uns des symptômes spectaculaires et l'intoxication par cette amanite, qui l'apparentent beaucoup à l'ivresse éthylique. Mais, ici, la mort n'est pas l'issue fatale de l'intoxication.

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Fiche extraite de la thèse de Nicolas FELGEIROLLES soutenue le 2 Juillet 2018 à Montpellier et intitulée La Mycologie dans le bassin alésien ; enquête auprès des pharmaciens d'officine et solutions apportées pour consolider leurs compétences sur les champignons :


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L'article de Wikipédia est plutôt bien construit et fait le tour des questions, sur lesquelles nous revenons dans la suite du post.

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D'après Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013), l'Amanite tue-mouches (Amanita muscaria) est vraiment LE champignon magique.

Féerique ou maléfique ? Son chapeau est si caractéristique que l'amanite tue-mouches est devenue l'archétype du champignon, jouant sur deux registre imaginaires, celui des fées et celui des sorcières ! Son aspect seul semble le désigner comme vénéneux : qui pourrait être assez imprudent pour se fier à un champignon rouge à pois blancs ? Sa toxicité a été évaluée et discutée pendant des siècles. La fausse oronge était reconnue comme dangereuse, au même titre que l'agaric bulbeux, c'est-à-dire l'amanite phalloïde. Certains la considèrent pourtant comme comestible : le naturaliste Daubenton se vantait de déguster des plats d'amanites tue-mouches ! Le mycologue Pierre Bulliard, qui avait également testé ce champignon, résumait ainsi cette contradiction : "Il est agréable au goût et à l'odorat et néanmoins très dangereux pour l'homme ; à la dose de deux onces, il ne m'a cependant rien fait." L'appréciation de Bulliard restait ambiguë, d'autant plus que les chiens et les chats succombaient le plus souvent lorsqu'on ajoutait des amanites tue-mouches à leur pâtée. on sait aujourd'hui que ces animaux sont fortement sensibles à cette espèce et qu'il faut des circonstances très particulières pour qu'elle puisse être responsable d'un décès.


L'insecticide : A défaut d'humains, le champignon serait-il un tueur d'insectes, comme l'indique son nom ? En 1601, le médecin et botaniste Charles de l’Écluse rapporte qu'à Francfort, les paysannes vendent sur les marchés ces champignons qui sont découpés en morceaux et attachés aux fenêtres afin d'attirer les mouches qui meurent à leur contact. Certains préparaient un insecticide plus élaboré : "Le champignon, étant divisé en petits morceaux, est saupoudré de sucre ; on verse dessus de l'eau, de la bière ou du lait, que l'on expose dans les chambres où les mouches abondent ; celles-ci viennent sucer le liquide et périssent. toutes cependant ne meurent pas, car souvent elles ne sont que narcotisées ; quelques-unes reviennent à la vie et s'envolent ; aussi conseille-t-on de les ramasser pendant leur sommeil et de les jeter au feu !" On racontait que cette utilisation du champignon était répandue jusqu'en Sibérie : "Les Ostiaques, les Kamschadales s'en servent sous le nom de muco-more, tue-mouche, pour faire périr les insectes." Mais ces peuples étaient surtout connus pour l'autre usage qu'ils en faisaient. [voir plus bas, la suite de l'article intitulé "Les chamans de Sibérie"]

Le champignon des mouches : L'amanite tue-mouches est l'une des premières espèces à avoir fait l'objet d'une véritable description permettant au lecteur de la reconnaître. A la fin du XIIIe siècle, dans son Livre des prouffitz champestres et ruraulx, Pietro de Crescenzi écrit : "Sont larges et espès [= épais] et a aucun [= quelque] peu de rougeur en sa superficie. Et en cette rougeur a moult de vessies petites eslevées dont aucunes sont cassées et les aultres non et ceulx ici sont mortelz et tuent tantiost. Et l'appelle les champeignons des mousches pour ce que qui le pouldre en lait, il fait morir les mousches." [...]


Le syndrome muscarinien : Comme les autres champignons vénéneux, l'amanite tue-mouches contient de nombreuses substances actives dont les proportions varient selon la région et la saison de pousse. Cela explique en partie la variété des symptômes provoqués par la consommation de cette espèce. C'est d'abord la muscarine qui ait, rapidement après l'ingestion. Elle entraîne des troubles intestinaux, une somnolence, une forte transpiration et parfois des troubles cardiovasculaires. Les effets du muscimol sont un peu plus tardifs. Il provoque des nausées mais agit surtout sur le système nerveux : euphorie (ou au contraire somnolence), modifications de la vision et des sensations spatio-temporelles, illusions, convulsions, parfois coma. On sait aujourd'hui qu'il imite l'action d'un élément important pour la transmission nerveuse, le GABA. Il simule donc l'apparition d'influx nerveux, ce qui entraîne des hallucinations. L'amanite contient aussi de l'acide iboténique qui est moins actif, mais qui se transforme en muscimol lorsqu'on fait sécher le champignon. C'est donc séchée que l'amanite est la plus intéressante pour les cérémonies.


Essais et erreurs : Parmi les cas d'intoxication dus aux amanites tue-mouches, on trouve bien sûr les cueilleurs qui les ont confondues avec d'autres espèces et ceux qui ignorent jusqu'à l'existence des champignons vénéneux. Mais certains la consomment en toute connaissance de cause. En effet, l'ancienne tradition d'utilisation rituelle de ce champignon intéresse aussi les amateurs de sensations fortes, qui recherchent les effets hallucinogènes de l’amanite. Malheureusement, les autres toxines ont aussi des effets gastro-intestinaux, parfois très désagréables. De plus, les effets psycho-actifs sont extrêmement variables d'une personne à l'autre et peuvent aller jusqu'au coma. La plupart du temps, les symptômes ne durent pas plus de 24 heures, mais certains consommateurs ont subi un épisode de "psychose paranoïde" de cinq jours, avec hallucinations visuelles et auditives ! On ne connaît cependant aucun cas de mortalité avérée depuis un siècle (en dehors du campeur mort de froid, à la suite du coma provoqué par l'ingestion du champignon).


Marmelade de fausse oronge : un champignon, aussi actif devait intéresser les médecins ! L'amanite tue-mouches a été administrée sous forme de poudre, surtout contre l'épilepsie et d'autres maladies nerveuses, mais on lui a attribué bien d'autres indications, comme "les engorgements chroniques, les scrofules et les ulcères fistuleux de mauvais caractère, les ulcérations de la cornée, les excoriations du bout du sein, les ulcères sanieux, les toux opiniâtres avec expectoration muqueuse ou purulente"...

En teinture, elle était vantée contre la teigne, les impétigos, les dartres et le catarrhe chronique. La Pharmacopée universelle du médecin Antoine Jourdan fournissait la recette de la "marmelade de fausse oronge". Il pilait le champignon avec du sucre et des amandes et ajoutait du sirop d'orgeat au mélange. Il la conseillait contre l'épilepsie et la paralysie. Le médecin et mycologue François Cordier proposait une autre utilisation : "Ce champignon n'a jamais, que je sache, été employé en médecine à titre de sédatif ; ses propriétés narcotiques sont cependant bien connues... Son suc appliqué sur la peau dénudée produisant par absorption le narcotisme, on pourrait sous cette forme, l'employer à faible dose, comme on emploie la morphine et autres préparations opiacées."

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Vertus thérapeutiques :


Selon Christelle Francia, Françoise Fons, Patrick Poucheret et Sylvie Rapior, auteurs de l'article intitulé "Activités biologiques des champignons : Utilisations en médecine traditionnelle." (Annales de la Société d’Horticulture et d’Histoire Naturelle de l’Hérault, Société d’Horticulture et d’Histoire Naturelle de l’Hérault, 2007, 147 (4), pp. 77-88.), les qualités thérapeutiques de l'amanite tue-mouches sont les suivantes :


anti-convulsivant : En France, utilisée contre l'épilepsie et la chorée. Référence : Bonnard (1991).


antiparalytique : En France, conseillée contre les paralysies des membres, de la langue et des muscles du

cou. Référence : Bonnard (1991).

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Symbolisme :


Adrien Bolay, auteur d'un article intitulé "Les champignons hallucinogènes." (Bulletin du Cercle vaudois de botanique., 1972, vol. 13, pp. 21-30) évoque en premier lieu l'amanite tue-mouches :


La réputation attachée à ce champignon ne provient pas seulement de son port élégant et noble. Elle est plutôt due à ses qualités la fois toxicologiques et psychotropiques, dont l'exacte distinction reste quelque peu délicate à tracer : action indiscutablement mais non gravement délétère, provoquant les symptômes d'une intoxication gastro-intestinale rarement sérieuse, généralement banale, mais surtout propriétés délirantes, ébrieuses, aphrodisiaques, hallucinatoires qui ont fait croire son pouvoir divin ou démoniaque.

Dans leur ouvrage sur les champignons de Russie, Wasson & Wasson (1957), cités par Heim (1963) rapportent que les propriétés hallucinogènes de I'Amanite tue-mouche étaient encore utilisées au XIXè siècIe par plusieurs peuplades de Russie, de Tartarie et de Sibérie. Les tribus qui en faisaient usage appartenaient non seulement aux régions orientales du Kamtchatka et du Détroit de Béring où deux communautés Koriaks, celle des Kamtchadales et celle des Tchouktches se livraient à la consommation de la Fausse Oronge, mais aussi aux régions plus occidentales, relativement proches des Monts Oural, chez les Samoyèdes et les Ostiaks de Lénissei •

Selon W. Bogoras et W. Jochelson, cités par Heim (1963), qui parcoururent le Kamtchatka en 19CO et 1901, la consomrnation des Amanites tue-mouche chez les tribus de la presqu'île conduit à une première période d'exaltation, où se manifestent cris et rage ; ensuite apparaissent des illusions d'optiques avec altération des dimensions des objets, mobilité de ceux-ci, et, véritablement, métamorphoses des silhouettes. C. Cooke (1862) avait déjà mentionné que chez les Koriaks, les effets de stimulation incitaient à la danse ; successivement les danseurs dessinaient un pas d'extravagance, puis les musiciens s'abandonnaient dans un songe, le conteur venait divulguer ses secrets, l'orateur prononcer son discours, le mime dresser ses caricatures. II confirme les impressions erronées de dimensions et de distances auxquelles donne lieu cette ingestion.

Des scènes analogues sont décrites par Jaccottet (1925) et Birkst—Srnith (1956) .

En Europe occidentale, I'Amanite Fausse-Oronge n'est pas consommée à des fins hallucinatoires. L'épithète tue-mouche qu'on lui a attribué provient moins de ses propriétés insecticides douteuses qu'aux effets hallucinogènes qu'elle occasionne à ceux qui la consomment. Au moyen-Âge, délire et insanité étaient attribués aux insectes qui ont pénétré dans la tête de l'homme. II nous en est resté des expressions frappantes : une araignée dans le plafond, piquer la mouche, avoir le bourdon, etc. L'Amanite tue-mouche serait ainsi d'après Wasson & Wasson (1957) le champignon qui guérit la folie, qui extirpe la mouche de la tête de l'homme. Les Koriaks croient qu'après avoir absorbé I'Amanite, les "vers sont expulsés avec les vomissements".

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Voici un document intitulé "La Chair des Dieux" qui retrace l'histoire magique de ce champignon et une étude sur les rites des Ojibway en lien avec ce champignon magique.

Dans Les Fées (1978, trad. française 1979) de Brian Froud et Alan Lee, on peut lire que:

"Le champignon le plus souvent associé aux esprits est l'Amanite Tue-Mouche (Amanita Muscovia), rouge vénéneux et hallucinogène. Les Vikings ingéraient de champignon magique pour atteindre la rage guerrière qu'ils appelaient "Bersek".

Dans la mythologie viking, Wotan se trouvait poursuivi par les démons quand les gouttes d'écume sanglante qui tombaient de la gueule de son coursier à six jambes, Slepnir, furent transformées par magie en champignons rouges. L'Amanite Tue-Mouche est donc un présent des dieux."

Cela est confirmé par l'article de Wikipédia sur les champignons : "Toutes les mythologies ont en commun de considérer les champignons comme étant les produits d'une réaction mystérieuse entre la terre humide et un élément surnaturel. Ainsi dans la mythologie nordique, le premier homme Odin chevauche Sleipnir dans une forêt ou dans le ciel par des nuits orageuses, poursuivi par des démons. Des gouttes d'écume ensanglantée tombant de la bouche de son cheval Sleipnir donnent naissance à l'amanite tue-mouches dont la poussée est stimulée par la foudre."

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), l'Amanite tue-mouche (Amanita muscaria) a les caractéristiques suivantes :


Le diablehou était, en Béarn, un lutin, un farfadet qui venait lutiner les femmes de la campagne, principalement lorsqu'elles allaient pétrir la méture ou pain de maïs.

Plafonnier parce que, dans beaucoup de régions, on suspendait la fausse oronge au plafond, où ce champignon attirait les mouches et les faisait périr.


Genre : Masculin

Planète : Mercure

Élément : Air

Divinités : Dionysos

Pouvoirs : Fertilité.


Parties toxiques :

Tout le champignon est vénéneux. Ingérée, même une petite dose de fausse oronge provoque des troubles internes graves.


Utilisation rituelle :

Quelques chercheurs pensent que plusieurs religions chamaniques de la haute Antiquité (aux premiers temps historiques) concentraient leurs mystères dans l'utilisation rituelle et codifiée de quelques champignons mortels, appartenant aux familles des Amanites et des Agarics. C'est possible ; mais il faut aussi admettre que nous ne savons pratiquement rien de ces religions archaïques. Des fakirs de l'Inde, comme d'ailleurs des sorciers amérindiens, sont totalement immunisés et avalent les plantes les plus dangereuses comme nous mangeons des feuilles de laitue : cela été vérifié maintes fois. Dans son Voyage en Turquie et en Perse (1844-1850), X. Hommaire de Hell relate un fait curieux. Un anachorète persan avait fait pousser dans la paume de sa main un champignon vénéneux qui était sa seule nourriture. Chaque soir il le mangeait, et un nouvel Agaric (ou Amanite) repartait du pied. Notons cependant qu'il s'agit d'individus tout à fait particuliers, de yogis, qui ont soumis leur organisme à un entraînement difficilement concevable et qui se sont exercés toute leur vie à réaliser des prouesses paranormales. Rien ne nous permet d'affirmer que des pratiques de ce genre aient été répandues à l'échelon du village ou de la tribu.


Utilisation magique :

La fausse oronge s'est acquis une réputation telle que personne n'a envie d'y toucher - même à des fins magiques. Nous avons très peu d'informations sur le continent asiatique. Existe-t-il des survivances chamaniques en Sibérie, dans les steppes d'Asie centrale ? Aucun témoignage n'existe, du moins à notre connaissance. En revanche, nous savons que les Indiens d'Amérique centrale font des champignons vénéneux un symbole phallique. Ils ne les mangent pas. Ils en répartissent de plusieurs sortes sur les autels dressés en plein air, ou bien ils en entourent la natte où couchent les femmes. Ces rites visent un double but : accroître la fertilité des champs, et augmenter la fécondité de la tribu.

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Raphaël Larrère, auteur d'un article intitulé « Champignons sauvages : initiations et savoirs », (Ethnologie française, vol. 34, n°3, 2004, pp. 463-469) évoque la confusion entre vénéneux et psychotropes dans les classifications populaires :


Constamment enrichie par la diffusion du savoir mycologique et les informations consignées dans les atlas, la connaissance traditionnelle des cueilleurs, comme Martin de La Soudière et moi-même l’avions repéré de la Margeride en Toscane, en passant par les Landes et le Limousin, organise les espèces entre les deux pôles extrêmes : « c’est délicieux »/« c’est vénéneux ». Il y a quelques espèces familières (peu en général, mais leur nombre et leur qualité varient selon les régions) : les amateurs les apprécient, ils savent où et quand les trouver, et disposent pour chacune, d’une ou deux 1. Planche d’amanites (in Intoxications par les champignons, s.d., Théraplix, DR). recettes pour les cuisiner. À ces champignons familiers, l’on a donné des sobriquets. À l’opposé, il y a les champignons notoirement toxiques : quelques espèces redoutables rarement nommées, mais que l’on rencontre, hélas, trop souvent. Enfin il y a le « tas » des « champignons », ceux dont il faut se méfier parce qu’on ne sait jamais jusqu’à quel point ils sont comestibles ni jusqu’à quel point ils sont vénéneux ; collection de plus ou moins mangeables et de plus ou moins toxiques, sur laquelle il est prudent de ne pas trop s’interroger. Le mépris affiché pour cet immense « tas » de champignons anonymes tient lieu de sagesse, protégeant le cueilleur curieux des toxiques les plus virulents [Larrère, La Soudière, 1985].

ière, 1985]. Dans l’analyse que nous avions faite de ces classifications vernaculaires, et que je viens de résumer, nous n’avions pas vu (ou pas voulu voir) que ces taxinomies confondent toxicité et vertus psychotropes. Cette bévue nous a fait négliger la situation très particulière qu’occupe l’amanite tue-mouches (seul champignon hallucinogène facilement identifiable et fréquent sous nos climats) dans cette taxinomie. Dans presque toutes les régions de France, cette amanite est présentée comme un toxique virulent (ce qu’elle n’est pas), parfois même comme un champignon mortel (ce qu’elle est encore moins). Sur une carte postale datant de 1995, représentant les Champignons mortels ou extrêmement toxiques, l’amanite tue-mouches figure en bonne place à côté de champignons notoirement très dangereux (comme certains cortinaires), des amanites mortelles (vireuse, printanière, panthère et phalloïde)... et du champignon de Mururoa. Parce qu’elle est à la fois élégante et facilement identifiable, la tue-mouches est devenue l’archétype des champignons vénéneux. Or, elle a un traitement bien différent de toutes les autres espèces reconnues toxiques. Comme les champignons comestibles les plus familiers, et à la différence des espèces vénéneuses, elle a de nombreux noms vernaculaires. En outre, elle est le plus populaire des champignons, plus fréquemment représenté dans les livres d’images, bandes dessinées, mais aussi sous forme de bibelots, colifichets, bougies de fête et pâtisseries. Ce statut particulier, que ne saurait expliquer à lui seul le bel aspect de son carpophore rouge tacheté de blanc, laisse supposer que personne n’est vraiment dupe, que (comme l’indiquent d’ailleurs certaines dénominations vernaculaires) l’on connaît fort bien ses vertus hallucinogènes, mais que la prudence est de la considérer comme toxique, car, en tout état de cause, « ce n’est pas de la nourriture de chrétien ».

|...]

Or, il est surprenant de constater que les mycologues ont largement contribué à préserver la confusion commune entre toxicité et vertus psychotropes. Roger Heim signale que, si le botaniste français P. Bulliard, dans son Histoire des plantes vénéneuses (1798), parle de la tue-mouches comme d’un « poison mixte, âcre d’abord, stupéfiant ensuite », ses successeurs du XIXe siècle n’évoqueront que des troubles gastro-intestinaux, inventant à l’occasion un terme spécifique : le syndrome « muscarien » [Heim, 1978 : 158]. Bien que le petit atlas des champignons de Romagnési (1971) fasse allusion aux travaux de Roger Heim sur les « intoxications hallucinatoires » des strophaires, psilocybes, panéoles et conocybes du Mexique, et signale la possibilité de « propriétés analogues » chez Panaeolus Papillonaceus (qui pousse sur les crottins et les bouses), il ne mentionne pas le Psilocybe lancéaté, et décrit les vertus de l’amanite tue-mouches avec une certaine ambiguïté. Tout en expliquant que le « syndrome muscarien comprend le plus souvent à la fois des troubles gastro-intestinaux et surtout des troubles nerveux allant parfois jusqu’au délire », Romagnési présente, dans la planche qu’il lui consacre, l’amanite tue-mouches comme un champignon vénéneux, tout en reconnaissant « qu’elle n’est pas très dangereuse et est même consommée dans certaines régions ».

[...]

La première fois que j’ai entendu parler de ces dernières, c’était même au début des années soixante. Un professeur de botanique nous avait raconté l’histoire suivante. Il savait (mais il n’avait pas dit comment – peut-être le récit du voyage que fit Philip Johan von Strahlenberg en Sibérie, en 1730) que les chamanes du Kamtchatka se livraient à une consommation rituelle de l’amanite tue-mouches. Il n’ignorait pas non plus que les populations de l’Oural agrémentaient parfois les plats de leurs champignons préférés par quelques carpophores de cette « fausse oronge ». Toujours est-il qu’il en dégusta alors qu’il se trouvait dans l’Oural, et que cela lui avait occasionné une sorte de douce euphorie. Il fit alors la même expérience, je ne me souviens plus très bien si c’était en Biélorussie ou en Pologne. Là, il nous dit qu’il fut pris d’ivresse (une véritable « cuite »). En Autriche, ingurgitant à nouveau ces amanites, il fut comme drogué, puis, comme pris de stupeur. Voulant poursuivre l’expérience dans le Massif central, il se retrouva pour quelques jours à l’hôpital. L’interprétation s’imposait selon lui : il y avait un « gradient de toxicité de la tue-mouches d’est en ouest ». Cette interprétation ne m’avait pas paru convaincante. Puisque notre professeur n’avait pas effectué le voyage retour, du Cantal au Kamtchatka, il ne pouvait savoir si l’aggravation de ses troubles était due à une différence de toxicité ou à une réaction de type allergique. D’autre part, il y avait peut-être eu des différences dans les doses et dans les préparations culinaires, qui pouvaient expliquer – pour peu que les principes actifs de la tue-mouches soient instables – la variation des effets. Bien des années plus tard, je me demande si ce professeur n’en savait pas bien plus qu’il ne voulait le dire, et si sa théorie du « gradient de toxicité » n’était pas une légende destinée aux futurs mycologues curieux qu’il voyait en nous. Son histoire nous mettait en garde : plus on s’éloigne des conditions rituelles, culturellement maîtrisées, de l’utilisation des substances psychotropes (ici l’amanite tue-mouches, mais on pourrait dire la même chose du peyotl, des Psilocybes, ou de la feuille de coca), et plus leur absorption est dangereuse.

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Symbolisme celte :

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« Speckled Snake, Brother of Birch : Amanita Muscaria Motifs in Celtic Legends »

by Erynn Rowan Laurie and Timothy White :


Robert Graves dans Les Mythes celtes, la Déesse blanche (1948), p. 48-49, écrit que :

"Le serpent à cent têtes montant la garde auprès des joyaux du jardin des Hespérides et le crapaud aux cent ongles portant une pierre précieuse dans la tête (celui dont parle le Duc aîné de Shakespeare) appartenaient tous les deux aux anciens mystères dont les rituels utilisaient des champignons vénéneux et dont Gwion semble avoir été un adepte. Les mystères européens sont explorés bien moins à fond que leurs homologues mexicains. Mais Mr et Mrs Gordon Wasson et le professeur Heim indiquent que le dieu-champignon précolombien Tlaloc, représenté comme un crapaud coiffé d'un serpent, a présidé pendant des milliers d'années la manducation commune de champignons hallucinogènes du genre psilocybe provoquant des visions d'une beauté transcendantale. Dionysos, l'homologue européen de Tlaloc, possède trop d'attributs mythiques semblables pour qu'il s'agisse d'une coïncidence. L'un et l'autre doivent être deux versions de la même divinité, bien qu'on puisse discuter au sujet de la date à laquelle un contact culturel put s'établir entre l'Ancien Monde et le Nouveau.

Dans ma préface à une édition révisée des Mythes grecs, je suggère qu'un rite secret dionysiaque, à base de champignon, aurait été emprunté aux Pélasges autochtones par les Achéens d'Argos. Les centaures, les satyres et les ménades de Dionysos consommaient rit