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  • Anne

L'Amanite, reine des champignons


Tableau de belles photos d'amanites + l'amanite dans l'art : cliquez ici.


Étymologie :

  • AMANITE, subst. fém.

Etymol. ET HIST. − 1611 bot. (Cotgr. : Amanite. The name of a wholesome toadstoole). Empr. au gr. α ̓ μ α ν ι ́ τ η ς « sorte de champignon », Galien, 6, 370 ds Bailly. − Amanitine, 1838 chim. (Ac. Compl. 1842).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Amanita muscaria ; Agaric aux mouches ; Amanite mouchetée ; Amanite muscarine ; beni-tengu-take, c'est-à-dire "champignon des gobelins rouges à long nez" ; Dourine ; Fausse oronge ; Faux-cocon ; Faux jaseran ; Grapaudin roux ; Lera roussan ; Moufolo ; Mujolo folo = "Oronge des fous" en occitan ; Oriol fol = idem en occitan ; Ovolo malefice ; Picoutat ; Real velenace ; Royal picotat ; Venimeux.

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Mycologie :


Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque la toxicité de l'Amanite tue-mouches :


D'autres champignons (Amanite panthère, divers inocybes et clitocybes), en particulier l'amanite muscarine (Amanita muscaria), aisément reconnaissable à son chapeau rouge moucheté de pois blancs, produisent sur l'homme des actions physiologiques remarquables. A la dose extraordinairement faible de 10 milliardièmes de g/kg, la muscarine est à même d'abaisser la tension des chats et de diminuer l'amplitude des battements du cœur. Encore appelé amanite tue-mouche, ce champignon possède des effets narcotiques et hallucinogènes non seulement sur les mouches (!), mais aussi sur l'homme : troubles de la vision, confusion mentale, perte de a mémoire, hallucinations, délocalisation dans le temps et dans l'espace sont quelques-uns des symptômes spectaculaires et l'intoxication par cette amanite, qui l'apparentent beaucoup à l'ivresse éthylique. Mais, ici, la mort n'est pas l'issue fatale de l'intoxication.

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Fiche extraite de la thèse de Nicolas FELGEIROLLES soutenue le 2 Juillet 2018 à Montpellier et intitulée La Mycologie dans le bassin alésien ; enquête auprès des pharmaciens d'officine et solutions apportées pour consolider leurs compétences sur les champignons :


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L'article de Wikipédia est plutôt bien construit et fait le tour des questions, sur lesquelles nous revenons dans la suite du post.

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D'après Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013), l'Amanite tue-mouches (Amanita muscaria) est vraiment LE champignon magique.

Féerique ou maléfique ? Son chapeau est si caractéristique que l'amanite tue-mouches est devenue l'archétype du champignon, jouant sur deux registre imaginaires, celui des fées et celui des sorcières ! Son aspect seul semble le désigner comme vénéneux : qui pourrait être assez imprudent pour se fier à un champignon rouge à pois blancs ? Sa toxicité a été évaluée et discutée pendant des siècles. La fausse oronge était reconnue comme dangereuse, au même titre que l'agaric bulbeux, c'est-à-dire l'amanite phalloïde. Certains la considèrent pourtant comme comestible : le naturaliste Daubenton se vantait de déguster des plats d'amanites tue-mouches ! Le mycologue Pierre Bulliard, qui avait également testé ce champignon, résumait ainsi cette contradiction : "Il est agréable au goût et à l'odorat et néanmoins très dangereux pour l'homme ; à la dose de deux onces, il ne m'a cependant rien fait." L'appréciation de Bulliard restait ambiguë, d'autant plus que les chiens et les chats succombaient le plus souvent lorsqu'on ajoutait des amanites tue-mouches à leur pâtée. on sait aujourd'hui que ces animaux sont fortement sensibles à cette espèce et qu'il faut des circonstances très particulières pour qu'elle puisse être responsable d'un décès.


L'insecticide : A défaut d'humains, le champignon serait-il un tueur d'insectes, comme l'indique son nom ? En 1601, le médecin et botaniste Charles de l’Écluse rapporte qu'à Francfort, les paysannes vendent sur les marchés ces champignons qui sont découpés en morceaux et attachés aux fenêtres afin d'attirer les mouches qui meurent à leur contact. Certains préparaient un insecticide plus élaboré : "Le champignon, étant divisé en petits morceaux, est saupoudré de sucre ; on verse dessus de l'eau, de la bière ou du lait, que l'on expose dans les chambres où les mouches abondent ; celles-ci viennent sucer le liquide et périssent. toutes cependant ne meurent pas, car souvent elles ne sont que narcotisées ; quelques-unes reviennent à la vie et s'envolent ; aussi conseille-t-on de les ramasser pendant leur sommeil et de les jeter au feu !" On racontait que cette utilisation du champignon était répandue jusqu'en Sibérie : "Les Ostiaques, les Kamschadales s'en servent sous le nom de muco-more, tue-mouche, pour faire périr les insectes." Mais ces peuples étaient surtout connus pour l'autre usage qu'ils en faisaient. [voir plus bas, la suite de l'article intitulé "Les chamans de Sibérie"]

Le champignon des mouches : L'amanite tue-mouches est l'une des premières espèces à avoir fait l'objet d'une véritable description permettant au lecteur de la reconnaître. A la fin du XIIIe siècle, dans son Livre des prouffitz champestres et ruraulx, Pietro de Crescenzi écrit : "Sont larges et espès [= épais] et a aucun [= quelque] peu de rougeur en sa superficie. Et en cette rougeur a moult de vessies petites eslevées dont aucunes sont cassées et les aultres non et ceulx ici sont mortelz et tuent tantiost. Et l'appelle les champeignons des mousches pour ce que qui le pouldre en lait, il fait morir les mousches." [...]


Le syndrome muscarinien : Comme les autres champignons vénéneux, l'amanite tue-mouches contient de nombreuses substances actives dont les proportions varient selon la région et la saison de pousse. Cela explique en partie la variété des symptômes provoqués par la consommation de cette espèce. C'est d'abord la muscarine qui ait, rapidement après l'ingestion. Elle entraîne des troubles intestinaux, une somnolence, une forte transpiration et parfois des troubles cardiovasculaires. Les effets du muscimol sont un peu plus tardifs. Il provoque des nausées mais agit surtout sur le système nerveux : euphorie (ou au contraire somnolence), modifications de la vision et des sensations spatio-temporelles, illusions, convulsions, parfois coma. On sait aujourd'hui qu'il imite l'action d'un élément important pour la transmission nerveuse, le GABA. Il simule donc l'apparition d'influx nerveux, ce qui entraîne des hallucinations. L'amanite contient aussi de l'acide iboténique qui est moins actif, mais qui se transforme en muscimol lorsqu'on fait sécher le champignon. C'est donc séchée que l'amanite est la plus intéressante pour les cérémonies.


Essais et erreurs : Parmi les cas d'intoxication dus aux amanites tue-mouches, on trouve bien sûr les cueilleurs qui les ont confondues avec d'autres espèces et ceux qui ignorent jusqu'à l'existence des champignons vénéneux. Mais certains la consomment en toute connaissance de cause. En effet, l'ancienne tradition d'utilisation rituelle de ce champignon intéresse aussi les amateurs de sensations fortes, qui recherchent les effets hallucinogènes de l’amanite. Malheureusement, les autres toxines ont aussi des effets gastro-intestinaux, parfois très désagréables. De plus, les effets psycho-actifs sont extrêmement variables d'une personne à l'autre et peuvent aller jusqu'au coma. La plupart du temps, les symptômes ne durent pas plus de 24 heures, mais certains consommateurs ont subi un épisode de "psychose paranoïde" de cinq jours, avec hallucinations visuelles et auditives ! On ne connaît cependant aucun cas de mortalité avérée depuis un siècle (en dehors du campeur mort de froid, à la suite du coma provoqué par l'ingestion du champignon).


Marmelade de fausse oronge : un champignon, aussi actif devait intéresser les médecins ! L'amanite tue-mouches a été administrée sous forme de poudre, surtout contre l'épilepsie et d'autres maladies nerveuses, mais on lui a attribué bien d'autres indications, comme "les engorgements chroniques, les scrofules et les ulcères fistuleux de mauvais caractère, les ulcérations de la cornée, les excoriations du bout du sein, les ulcères sanieux, les toux opiniâtres avec expectoration muqueuse ou purulente"...

En teinture, elle était vantée contre la teigne, les impétigos, les dartres et le catarrhe chronique. La Pharmacopée universelle du médecin Antoine Jourdan fournissait la recette de la "marmelade de fausse oronge". Il pilait le champignon avec du sucre et des amandes et ajoutait du sirop d'orgeat au mélange. Il la conseillait contre l'épilepsie et la paralysie. Le médecin et mycologue François Cordier proposait une autre utilisation : "Ce champignon n'a jamais, que je sache, été employé en médecine à titre de sédatif ; ses propriétés narcotiques sont cependant bien connues... Son suc appliqué sur la peau dénudée produisant par absorption le narcotisme, on pourrait sous cette forme, l'employer à faible dose, comme on emploie la morphine et autres préparations opiacées."

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Vertus thérapeutiques :


Selon Christelle Francia, Françoise Fons, Patrick Poucheret et Sylvie Rapior, auteurs de l'article intitulé "Activités biologiques des champignons : Utilisations en médecine traditionnelle." (Annales de la Société d’Horticulture et d’Histoire Naturelle de l’Hérault, Société d’Horticulture et d’Histoire Naturelle de l’Hérault, 2007, 147 (4), pp. 77-88.), les qualités thérapeutiques de l'amanite tue-mouches sont les suivantes :


anti-convulsivant : En France, utilisée contre l'épilepsie et la chorée. Référence : Bonnard (1991).


antiparalytique : En France, conseillée contre les paralysies des membres, de la langue et des muscles du

cou. Référence : Bonnard (1991).

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Symbolisme :


Adrien Bolay, auteur d'un article intitulé "Les champignons hallucinogènes." (Bulletin du Cercle vaudois de botanique., 1972, vol. 13, pp. 21-30) évoque en premier lieu l'amanite tue-mouches :


La réputation attachée à ce champignon ne provient pas seulement de son port élégant et noble. Elle est plutôt due à ses qualités la fois toxicologiques et psychotropiques, dont l'exacte distinction reste quelque peu délicate à tracer : action indiscutablement mais non gravement délétère, provoquant les symptômes d'une intoxication gastro-intestinale rarement sérieuse, généralement banale, mais surtout propriétés délirantes, ébrieuses, aphrodisiaques, hallucinatoires qui ont fait croire son pouvoir divin ou démoniaque.

Dans leur ouvrage sur les champignons de Russie, Wasson & Wasson (1957), cités par Heim (1963) rapportent que les propriétés hallucinogènes de I'Amanite tue-mouche étaient encore utilisées au XIXè siècIe par plusieurs peuplades de Russie, de Tartarie et de Sibérie. Les tribus qui en faisaient usage appartenaient non seulement aux régions orientales du Kamtchatka et du Détroit de Béring où deux communautés Koriaks, celle des Kamtchadales et celle des Tchouktches se livraient à la consommation de la Fausse Oronge, mais aussi aux régions plus occidentales, relativement proches des Monts Oural, chez les Samoyèdes et les Ostiaks de Lénissei •

Selon W. Bogoras et W. Jochelson, cités par Heim (1963), qui parcoururent le Kamtchatka en 19CO et 1901, la consomrnation des Amanites tue-mouche chez les tribus de la presqu'île conduit à une première période d'exaltation, où se manifestent cris et rage ; ensuite apparaissent des illusions d'optiques avec altération des dimensions des objets, mobilité de ceux-ci, et, véritablement, métamorphoses des silhouettes. C. Cooke (1862) avait déjà mentionné que chez les Koriaks, les effets de stimulation incitaient à la danse ; successivement les danseurs dessinaient un pas d'extravagance, puis les musiciens s'abandonnaient dans un songe, le conteur venait divulguer ses secrets, l'orateur prononcer son discours, le mime dresser ses caricatures. II confirme les impressions erronées de dimensions et de distances auxquelles donne lieu cette ingestion.

Des scènes analogues sont décrites par Jaccottet (1925) et Birkst—Srnith (1956) .

En Europe occidentale, I'Amanite Fausse-Oronge n'est pas consommée à des fins hallucinatoires. L'épithète tue-mouche qu'on lui a attribué provient moins de ses propriétés insecticides douteuses qu'aux effets hallucinogènes qu'elle occasionne à ceux qui la consomment. Au moyen-Âge, délire et insanité étaient attribués aux insectes qui ont pénétré dans la tête de l'homme. II nous en est resté des expressions frappantes : une araignée dans le plafond, piquer la mouche, avoir le bourdon, etc. L'Amanite tue-mouche serait ainsi d'après Wasson & Wasson (1957) le champignon qui guérit la folie, qui extirpe la mouche de la tête de l'homme. Les Koriaks croient qu'après avoir absorbé I'Amanite, les "vers sont expulsés avec les vomissements".

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Voici un document intitulé "La Chair des Dieux" qui retrace l'histoire magique de ce champignon et une étude sur les rites des Ojibway en lien avec ce champignon magique.

Dans Les Fées (1978, trad. française 1979) de Brian Froud et Alan Lee, on peut lire que:

"Le champignon le plus souvent associé aux esprits est l'Amanite Tue-Mouche (Amanita Muscovia), rouge vénéneux et hallucinogène. Les Vikings ingéraient de champignon magique pour atteindre la rage guerrière qu'ils appelaient "Bersek".

Dans la mythologie viking, Wotan se trouvait poursuivi par les démons quand les gouttes d'écume sanglante qui tombaient de la gueule de son coursier à six jambes, Slepnir, furent transformées par magie en champignons rouges. L'Amanite Tue-Mouche est donc un présent des dieux."

Cela est confirmé par l'article de Wikipédia sur les champignons : "Toutes les mythologies ont en commun de considérer les champignons comme étant les produits d'une réaction mystérieuse entre la terre humide et un élément surnaturel. Ainsi dans la mythologie nordique, le premier homme Odin chevauche Sleipnir dans une forêt ou dans le ciel par des nuits orageuses, poursuivi par des démons. Des gouttes d'écume ensanglantée tombant de la bouche de son cheval Sleipnir donnent naissance à l'amanite tue-mouches dont la poussée est stimulée par la foudre."

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Raphaël Larrère, auteur d'un article intitulé « Champignons sauvages : initiations et savoirs », (Ethnologie française, vol. 34, n°3, 2004, pp. 463-469) évoque la confusion entre vénéneux et psychotropes dans les classifications populaires :


Constamment enrichie par la diffusion du savoir mycologique et les informations consignées dans les atlas, la connaissance traditionnelle des cueilleurs, comme Martin de La Soudière et moi-même l’avions repéré de la Margeride en Toscane, en passant par les Landes et le Limousin, organise les espèces entre les deux pôles extrêmes : « c’est délicieux »/« c’est vénéneux ». Il y a quelques espèces familières (peu en général, mais leur nombre et leur qualité varient selon les régions) : les amateurs les apprécient, ils savent où et quand les trouver, et disposent pour chacune, d’une ou deux 1. Planche d’amanites (in Intoxications par les champignons, s.d., Théraplix, DR). recettes pour les cuisiner. À ces champignons familiers, l’on a donné des sobriquets. À l’opposé, il y a les champignons notoirement toxiques : quelques espèces redoutables rarement nommées, mais que l’on rencontre, hélas, trop souvent. Enfin il y a le « tas » des « champignons », ceux dont il faut se méfier parce qu’on ne sait jamais jusqu’à quel point ils sont comestibles ni jusqu’à quel point ils sont vénéneux ; collection de plus ou moins mangeables et de plus ou moins toxiques, sur laquelle il est prudent de ne pas trop s’interroger. Le mépris affiché pour cet immense « tas » de champignons anonymes tient lieu de sagesse, protégeant le cueilleur curieux des toxiques les plus virulents [Larrère, La Soudière, 1985].

ière, 1985]. Dans l’analyse que nous avions faite de ces classifications vernaculaires, et que je viens de résumer, nous n’avions pas vu (ou pas voulu voir) que ces taxinomies confondent toxicité et vertus psychotropes. Cette bévue nous a fait négliger la situation très particulière qu’occupe l’amanite tue-mouches (seul champignon hallucinogène facilement identifiable et fréquent sous nos climats) dans cette taxinomie. Dans presque toutes les régions de France, cette amanite est présentée comme un toxique virulent (ce qu’elle n’est pas), parfois même comme un champignon mortel (ce qu’elle est encore moins). Sur une carte postale datant de 1995, représentant les Champignons mortels ou extrêmement toxiques, l’amanite tue-mouches figure en bonne place à côté de champignons notoirement très dangereux (comme certains cortinaires), des amanites mortelles (vireuse, printanière, panthère et phalloïde)... et du champignon de Mururoa. Parce qu’elle est à la fois élégante et facilement identifiable, la tue-mouches est devenue l’archétype des champignons vénéneux. Or, elle a un traitement bien différent de toutes les autres espèces reconnues toxiques. Comme les champignons comestibles les plus familiers, et à la différence des espèces vénéneuses, elle a de nombreux noms vernaculaires. En outre, elle est le plus populaire des champignons, plus fréquemment représenté dans les livres d’images, bandes dessinées, mais aussi sous forme de bibelots, colifichets, bougies de fête et pâtisseries. Ce statut particulier, que ne saurait expliquer à lui seul le bel aspect de son carpophore rouge tacheté de blanc, laisse supposer que personne n’est vraiment dupe, que (comme l’indiquent d’ailleurs certaines dénominations vernaculaires) l’on connaît fort bien ses vertus hallucinogènes, mais que la prudence est de la considérer comme toxique, car, en tout état de cause, « ce n’est pas de la nourriture de chrétien ».

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Or, il est surprenant de constater que les mycologues ont largement contribué à préserver la confusion commune entre toxicité et vertus psychotropes. Roger Heim signale que, si le botaniste français P. Bulliard, dans son Histoire des plantes vénéneuses (1798), parle de la tue-mouches comme d’un « poison mixte, âcre d’abord, stupéfiant ensuite », ses successeurs du XIXe siècle n’évoqueront que des troubles gastro-intestinaux, inventant à l’occasion un terme spécifique : le syndrome « muscarien » [Heim, 1978 : 158]. Bien que le petit atlas des champignons de Romagnési (1971) fasse allusion aux travaux de Roger Heim sur les « intoxications hallucinatoires » des strophaires, psilocybes, panéoles et conocybes du Mexique, et signale la possibilité de « propriétés analogues » chez Panaeolus Papillonaceus (qui pousse sur les crottins et les bouses), il ne mentionne pas le Psilocybe lancéaté, et décrit les vertus de l’amanite tue-mouches avec une certaine ambiguïté. Tout en expliquant que le « syndrome muscarien comprend le plus souvent à la fois des troubles gastro-intestinaux et surtout des troubles nerveux allant parfois jusqu’au délire », Romagnési présente, dans la planche qu’il lui consacre, l’amanite tue-mouches comme un champignon vénéneux, tout en reconnaissant « qu’elle n’est pas très dangereuse et est même consommée dans certaines régions ».

[...]

La première fois que j’ai entendu parler de ces dernières, c’était même au début des années soixante. Un professeur de botanique nous avait raconté l’histoire suivante. Il savait (mais il n’avait pas dit comment – peut-être le récit du voyage que fit Philip Johan von Strahlenberg en Sibérie, en 1730) que les chamanes du Kamtchatka se livraient à une consommation rituelle de l’amanite tue-mouches. Il n’ignorait pas non plus que les populations de l’Oural agrémentaient parfois les plats de leurs champignons préférés par quelques carpophores de cette « fausse oronge ». Toujours est-il qu’il en dégusta alors qu’il se trouvait dans l’Oural, et que cela lui avait occasionné une sorte de douce euphorie. Il fit alors la même expérience, je ne me souviens plus très bien si c’était en Biélorussie ou en Pologne. Là, il nous dit qu’il fut pris d’ivresse (une véritable « cuite »). En Autriche, ingurgitant à nouveau ces amanites, il fut comme drogué, puis, comme pris de stupeur. Voulant poursuivre l’expérience dans le Massif central, il se retrouva pour quelques jours à l’hôpital. L’interprétation s’imposait selon lui : il y avait un « gradient de toxicité de la tue-mouches d’est en ouest ». Cette interprétation ne m’avait pas paru convaincante. Puisque notre professeur n’avait pas effectué le voyage retour, du Cantal au Kamtchatka, il ne pouvait savoir si l’aggravation de ses troubles était due à une différence de toxicité ou à une réaction de type allergique. D’autre part, il y avait peut-être eu des différences dans les doses et dans les préparations culinaires, qui pouvaient expliquer – pour peu que les principes actifs de la tue-mouches soient instables – la variation des effets. Bien des années plus tard, je me demande si ce professeur n’en savait pas bien plus qu’il ne voulait le dire, et si sa théorie du « gradient de toxicité » n’était pas une légende destinée aux futurs mycologues curieux qu’il voyait en nous. Son histoire nous mettait en garde : plus on s’éloigne des conditions rituelles, culturellement maîtrisées, de l’utilisation des substances psychotropes (ici l’amanite tue-mouches, mais on pourrait dire la même chose du peyotl, des Psilocybes, ou de la feuille de coca), et plus leur absorption est dangereuse.

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Symbolisme celte :

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« Speckled Snake, Brother of Birch : Amanita Muscaria Motifs in Celtic Legends »

by Erynn Rowan Laurie and Timothy White :





Amanite et chamanisme :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre un article foisonnant à l'amanite tue-mouche qui ouvre la partie intitulée "Flore magique" :


"Dans les tribus sibériennes archaïques, le chamane est celui qui assure la communication entre le visible et l'invisible, entre le monde des défunts et des dieux et celui des hommes, et cet échange est indispensable à la vie de la collectivité. Lorsque des forces maléfiques menacent le groupe, lorsqu'un de ses membres tombe gravement malade, seul le chamane, qui a le pouvoir de les atteindre à leur source, est à même de combattre les forces invisibles, ou de s'assurer leur bienveillance. Afin de pénétrer dans le monde des esprits, inaccessibles aux profanes, il lui faut parvenir à l'extase qui le fera sortir de lui-même et lui permettre d'aller chercher l'âme qui a fui le corps du patient, ou de découvrir les desseins des puissances surnaturelles à l'égard de la tribu. Pour accomplir ce voyage dans l'ailleurs, dans la quatrième dimension, le chamane utilise les singuliers pouvoirs de l'amanite tue-mouche. Fréquemment représentée dans l'imagerie populaire et dans les livres pour enfants, qui sont si souvent le reflet d'antiques traditions, d'anciennes croyances, oubliées ou méprisées par la société adulte, l'amanite tue-mouche, avec son chapeau rouge vif, moucheté de duvet blanc comme flocons de neige, et son pied d'un blanc de craie, muni d'une élégante collerette, est comme le prototype même du champignon. La surprenante splendeur de ce joyau naturel, la soudaineté de son apparition à l'entrée de l'hiver, là où il n'y avait, la veille rien que les débris de la végétation morte, la forme d’œuf qu'il a avant de se déployer, l’extraordinaire rapidité de sa croissance, ne sont-elles pas de sûrs indices de son caractère magique ?

Amanite Corrençon 31/10/2016

Si ce champignon est devenu légendaire, c'est qu'il possède en effet de bien étranges pouvoirs. Une heure après qu'on en a absorbé la chair, le visage s'éclaire, les pupilles se dilatent, le corps est saisi de frissons. Peu à peu monte une excitation croissante, plus ou moins érotique, qui incite à la dépense physique, ce qui se traduit par des danses, des chants accompagnés d'exclamations et de rires bruyants. Parfois surviennent de brusques et soudains accès de colère qui se soulagent par des injures, et parfois des hurlements. Alors, le patient semble mener un dur combat contre de nombreux ennemis. Pour lui, la réalité que perçoivent ses sens est devenue tout autre, les objets n'ont plus leur fixité habituelle, ils apparaissent comme des nœuds de vibration et changent perpétuellement de forme et de sens. La réalité, toute la réalité, est devenue fluide et mouvante. A cette phase agitée succède une sorte d'abattement ; de l'extérieur, le patient, pâle et complètement immobile, semble plongé dans une intense stupeur.

C'est alors que se produit chez les chamanes sibériens, d'après leurs propres récits, le voyage extatique au ciel, ascension rituelle qui s'accompagne parfois de vol magique. Sous l'égide de ses esprits protecteurs, le chamane rencontre alors les êtres divins auxquels il veut s'adresser. Mais auparavant il a dû renoncer à son identité, à son incarnation, ce qui se manifeste par le dépècement de son corps, qu'il a déjà dû subir lors de son initiation, suivi de la contemplation sereine de son propre squelette. Ces étranges phénomènes psychiques, que l'on a voulu rapprocher des symptômes d'une maladie mentale, en diffèrent pourtant notablement, puisqu'il s'agit d'une crise volontairement et artificiellement provoquée. Autrement, il faudrait reconnaître que les fous ont des pouvoirs, mais ne savent pas s'en servir, tandis que le chamane sait les contrôler et les utiliser au mieux.

Tentons maintenant d'imaginer les sentiments de nos lointains ancêtres, quand, au cours de la longue enquête qu'ils menaient dans le monde des plantes afin d'y repérer celles qu'ils pourraient utiliser, ils rencontrèrent l'amanite muscarine et ses pouvoirs. Cette découverte ne put leur apparaître que comme une véritable révélation surnaturelle. Comme si, soudainement, ils avaient été frappés par la foudre, le champignon leur ouvrait les yeux, leur permettait de voir l'envers du monde, c'est-à-dire sa réalité dissimulée d'ordinaire par les apparences. Ils en conçurent un profond sentiment de respect et de reconnaissance.

Les ethnologues qui purent assister à des séances chamaniques furent fort surpris et quelque peu choqués par le fait que souvent celui qui avait consommé le premier l'amanite, lorsqu'il sentait décroître les effets de l'intoxication, recueillait sa propre urine et l'absorbait, ou la donnait à boire à l'un des assistants. C'est en effet une des curieuses propriétés du principe actif de ce champignon de se retrouver intact dans l'urine, ce qui prouve qu'il ne fait que traverser le corps, qu'il ne sert donc que de catalyseur - il en va de même d'ailleurs avec l'acide lysergique et probablement sans doute avec d'autres hallucinogènes. Mais comment les Sibériens s'aperçurent-ils de cette particularité ? Très probablement en observant les rennes de leurs troupeaux, car non seulement ceux-ci sont très friands d'amanites, mais aussi avides d'urine, même humaine. En somme, là aussi l'homme n'a fait qu'imiter les bêtes qui savent d'instinct ce qui si souvent lui échappe. [...]

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Bien sûr, en même temps que l'on découvrit l'intérêt que présentait l'absorption de l'amanite, on en reconnut les dangers. Aussi fut-elle réservée à ceux que des dispositions particulières avaient en quelque sorte mis à part dès leur naissance. Leur aptitude spontanée à l'extase fut entretenue et développée, car ils avaient leur rôle à jouer dans la tribu, au bénéfice de tous. Eux seuls savaient utiliser correctement les vertus du champignon ou des autres plantes psychédéliques, eux seuls, grâce à ces vertus, parvenaient à l'extase, mot qui, au sens propre, désigne la sortie hors du corps, le vol de l'âme libérée de la pesanteur terrienne, eux seuls surtout étaient capables d'en tirer profit. Pour tous les autres, la consommation de la plante sacrée présentait trop de risques contre peu de profit ; elle leur fut donc interdite, sauf en certaines circonstances et seulement sous la conduite d'un guide éclairé, d'un chamane. Peu à peu, au fur et à mesure que les religions s'écartaient de cet accord avec la nature, de cette harmonisation cosmique qu'elles furent à l'origine, le culte de la plante devint un secret réservé aux seuls initiés. Et pourtant cette technique extatique ne disparut jamais tout à fait, elle coula comme un courant devenu souterrain à travers les civilisations.


Quelques peuples, que leur situation géographique avait tenus à l'écart, la conservèrent intacte jusqu'à nos jours : ainsi, pour l'amanite, les tribus archaïques de la Sibérie et, pour le peyotl, les populations des haut plateaux du Mexique. Grâce à eux, grâce aussi à d'audacieux expérimentateurs occidentaux, a tété redécouverte à l'époque moderne l'existence de ces pouvoirs ; la biochimie a même pu expliquer en partie par quel processus organique ils agissent. Ainsi, bien des légendes et des traditions demeurées jusqu'alors incompréhensibles retrouvent pour nous tout leur sens ; ainsi a pu être redécouvert le lien très subtil qui unit la plupart des expériences initiatiques de par le monde, aussi différentes qu'elles apparaissent au premier abord, des mystères d'Eleusis aux visions mystiques des rishis de l'Inde ancienne. Précisément, dans ces deux cas, selon certains auteurs, le véhicule serait comparable ; il s'agirait de ce champignon hallucinogène. Que la loi du silence ait été si bien observée - à Eleusis, pendant deux millénaires - ne venait pas seulement de la prudence et du goût du secret, mais aussi de ce que la révélation reçue était en soi ineffable et qu'elle eût été incompréhensible pour les profanes.

Les pouvoirs secrets de l'amanite tue-mouche rendent compte des raisons pour lesquelles on l'a appelée "champignon des fous" et associée au crapaud, animal venimeux, inquiétant et considéré comme satanique. Notons ici que le crapaud est un gros consommateur d'insectes ; ceci le rapproche d'une particularité de l'amanite qui a d'ailleurs frappé les hommes au point qu'ils l'ont mentionnée dans le nom donné habituellement à cette espèce. L'amanite en effet tue les mouches. Il suffit pour s'en assurer de laisser sur une table l'un de ces champignons pour le retrouver le lendemain entouré de mouches inanimées ; cette action est due à la présence de la muscarine qui est bien en effet un poison, mais présent ici en dose si faible qu'il est totalement inoffensif pour l'homme.

Toutes ces propriétés, en effet singulières, expliquent l'indécision qui règne quant à la toxicité de ce champignon, tenu pour extrêmement dangereux par les uns, mais au contraire consommé habituellement sans dommage en certaines régions de l'Europe.


En fait, la renommée funeste de l’amanite tue-mouches est probablement due également au fait qu'elle est proche parente de la terrible amanite phalloïde, le champignon le plus toxique qui soit : contre son poison mortel il n'existe pratiquement aucun recours, les symptômes de l'empoisonnement ne se manifestant que des heures (jusqu'à 48) après l'ingestion. Fort heureusement, il est impossible de les confondre, le chapeau de l'amanite phalloïde étant d'un vert brunâtre. Il en est d'ailleurs de même pour les deux autres amanites mortelles, l'amanite vireuse et l'amanite printanière, qui sont blanches. En revanche les amanites rouges sont non seulement inoffensives, mais d'un goût excellent : ce sont l'amanite rougeâtre et l'amanite des Césars, appelée aussi oronge vraie, alors que l'amanite tue-mouches est la fausse oronge. Pratiquement, ce sont les deux seules espèces qui puissent se confondre ; et encore si on ne les observe pas attentivement, car le chapeau de l'amanite des Césars est orangé et non vermillon, et ne porte pas d'écailles blanches ; son pied n'est pas blanc, mais jaune."

Le même auteur dans Mythologie des arbres (1989) fait un lien entre le bouleau, l'amanite et le soma :


Ainsi "le secret du rôle que joue le bouleau dans les cérémonies chamaniques réside plutôt dans son association avec l'amanite tue-mouche (Amanita muscaria L.) qui est consommée par les chamans pour entrer en transe. Ce champignon pousse en relation mycorbizale avec les racines de certains arbres, mais l'espèce qu'il préfère est le bouleau et c'est au pied de celui-ci que l'on a plus de chance d'en trouver. En second lieu, vient le sapin qui est souvent aussi, comme on l'a vu, l'Arbre cosmique des populations sibériennes. La consommation de l'amanite entraîne d'abord une période de somnolence, après quoi "le sujet se trouve stimulé pour accomplir les hauts faits physiques que l'on trouve célébrés" non seulement en Sibérie, mais en Inde, dans les hymnes du Rig-Véda. "Les premiers effets se font sentir une heure après l'ingestion. Le visage du patient s'éclaire ; son corps est parcouru de légers tremblements; puis il entre dans un état de bruyante excitation, accompagnée parfois d'effets aphrodisiaques. Il danse, émet des rires sonores, auxquels succèdent de brusques accès de colère ponctués de hurlements et d'injures. Des hallucinations auditives et visuelles se manifestent : modification de la forme des objets, dédoublement de leur contour. Puis le patient devient pâle et se fige dans une immobilité totale, comme plongé dans une intense stupeur. Il reprend conscience après quelques heures, sans se souvenir de l'accès dont il a été l'objet". [Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 50-51]. En Europe occidentale, l'amanite tue-mouche a toujours été tenue pour maléfique. Dès le XVIème siècle, le botaniste Jean Bauhin rapporte qu'en Allemagne, on l'appelait "le champignon des fous". Les croyances populaires la lient souvent au crapaud, l'animal des sorcières qui, dans les traditions, est en rapport, comme elle, d'une part avec les ténébreuses puissances infernales et, d'autre part, avec la lune et la pluie. En anglais, l'un des noms vernaculaires de l'amanite est "trône de crapaud". Toutes ces données, apparemment hétérogènes, ont un point de convergence, l'utilisation chamanique du champignon.

Malgré sa mauvaise réputation, il n'est pas véritablement vénéneux. Les troubles qu'il provoque - ceux que recherchent les chamans - , s'ils peuvent inquiéter les consommateurs qu'ils surprennent, n'ont aucune suite néfaste. L'amanite n'en était pas moins, en certaines régions de Sibérie, l'objet d'un interdit sévère. Chez les Vogouls de la vallée de l'Ob, son ingestion était exclusivement réservée aux chamans, "quiconque d'autre à s'y risquer encourait un danger mortel." En Sibérie, ce champignon n'en était pas moins fort apprécié : "Dans les régions où il est rare, il peut atteindre des prix exorbitants : les Koriaks, dit-on, n'hésiteraient pas à échanger un renne contre un champignon et l'on retrouve ici un lien étroit qui unit l'usage des hallucinogènes à la civilisation du renne." [ibid. p. 50]

Pour les Orotch, peuple toungouse, les âmes des morts se réincarnaient das la lune sous forme d'amanites et redescendaient ainsi métamorphosées sur la terre, ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut de la relation entre la lune et le bouleau. Une croyance populaire très répandue en Sibérie est rapportée par l'historien finlandais Uno Holmberg-Harva, auteur d'importantes études sur les religions altaïques, dans sa Mythologie sibérienne. L'esprit du bouleau est une femme d'âge mûr qui apparaît parfois entre ses racines ou sortant de son tronc, en réponse à l'invocation d'un fidèle. Elle se montre jusqu'à la taille, les cheveux dénoués, et tend les bras tandis que ses yeux fixent gravement le dévot à qui elle présente son sein nu. Après avoir bu son lait, l'homme sent ses forces décuplées. Comme le remarque R. Gordon Wasson [ ], il est à peu près certain qu'il s'agit en fait de l'esprit de l'amanite. "Ces seins sont-ils autre chose que la mamelle (ùdhan) du Rig-Véda, le chapeau lactifère du champignon ? Dans une variante du même conte, l'arbre dispense une "liqueur jaune céleste". Ne s’agit-il pas du pavamàna "jaune roux " du Rig-Véda ?" R. Gordon Wasson, qui s'est livré à de longues expériences sur les effets des différents - et nombreux - champignons psychédéliques partout dans le monde, a en effet acquis la conviction d'avoir réussi à identifier la plante, restée jusqu'à ce jour mystérieuse, d'où provenait le Soma. Considéré par les Aryens comme une divinité et célébré par cent vingt hymnes du Rig-Véda, le Soma est "roi des plantes et des herbes, roi et guide des eaux -mais aussi leur germe - (leur source universelle), parfois aussi roi des dieux et des mortels ou de tout ce que voit le soleil, roi du monde". Son jus est la pluie qui fait pousser les végétaux, la sève de ceux-ci, "l'élément vital, le modèle et l'essence de tout liquide porteur de vie, principe nourricier des aliments et des boissons", donc aussi le "lait de vache" et la "semence du cheval étalon en sa mâle vigueur". Cette mention du cheval doit être soulignée, car non seulement il est à la fois lié au Frêne cosmique et sacrifié lors de l'initiation du chaman en certaines régions de la Sibérie, mais chez les Aryens sa mise à mort n'est passée au second plan qu'en faveur du sacrifice du Soma considéré comme l'offrande la plus capable de propitier les dieux, puisqu'il était l'"élixir de vie" (Amrtan), le breuvage d'immortalité dont les dieux "avaient besoin autant que les hommes". Il accroissait leur force vitale, leur sagesse et leur pouvoir de voyance, exaltait leur énergie jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à l'ivresse sacrée. Consommé à la fois par les dieux et les prêtres, le Soma créait entre eux un lien plus étroit, plus intime que tout autre, il unissait "d'amitié la terre et le ciel". Symbole, mais aussi agent de l'ivresse divine, le Soma est ainsi célébré :


Nous avons bu le Soma, nous sommes devenus immortels,

Arrivés à la lumière, nus avons trouvé les dieux.

Qui peut désormais nous nuire, quel danger peut nous atteindre,

Ô Soma immortel !...

Enflamme-moi comme le feu qui naît de la friction,

Illumine-nous, fais-nous plus fortunés...

Boisson qui a pénétré nos âmes,

Immortel en nous mortels...


L'agnistoma, le sacrifice du Soma, rituellement pressuré avant de leur être offert, était destiné à "désaltérer" les dieux, et en particulier Indra, divinité de la foudre et des guerriers, qui l'aimait jusqu'à en abuser, mais c'était aussi "une cérémonie magique" extrêmement importante : "Le soma gouttant et coulant fait pleuvoir le ciel." [J. Gonda, Les Religions de l'Inde, I - Védisme et Hindouisme ancien, 1962]. En rapport donc avec la foudre et la pluie, le Soma, au cours de l'agnistoma, était célébré en même temps qu'Agni, comme l'atteste le nom de ce rite. Avec Agni, le dieu du feu descendu du ciel, le Soma avait "un rapport de polarité", formait avec lui un couple. Par ailleurs, le Soma était identifié avec la lune, en tant que séjour des âmes des morts. Autrement dit, le dieu soma possédait bien des traits propres à l'Arbre cosmique, et en particulier à l'arbre des chamans, le bouleau. C'est là probablement ce qui a égaré si longtemps les chercheurs, encore que les équivalences soma-lune et lune-bouleau eussent pu les mettre sur la voie.

La solution de l'énigme serait donc, selon R. Gordon Wasson, l'amanite tue-mouche associée au bouleau. A l'appui de sa thèse, ce mycologue fait valoir de nombreux arguments dont les principaux sont les suivants. Nulle part ne sont mentionnés dans le Rig-Véda, les racines, les feuilles, les fruits ou les graines de la plante. "Le Rig-Véda dit même explicitement que le Soma n'est pas né d'une graine : les dieux en ont déposé le germe." [R. Gordon Wasson, op. cit.] De son côté, un spécialiste du védisme, J; Gonda, mentionne la croyance selon laquelle "son jus a été apporté du ciel par un faucon ou un aigle". [J. Gonda, op. cit.] Le Soma ne se trouve qu'en haute montagne, particulièrement dans l'Himalaya. On pourrait ajouter que, d'une part, l'Himalaya est la montagne cosmique par excellence et que, d'autre part, y vivent plusieurs espèces de bouleaux, dont Betula utilis D. Don et Betula Jacquemontiana Spach, une essence qui n'existe dans aucune autre région de l'Inde. On peut donc supposer que les conquérants de race blanche qui se scindèrent en deux groupes - dont l'un oriental déferla dans la vallée de l'Indus et dont l'autre, qui pénétra à l'Occident, en Iran, connaissait aussi l'"haoma" (Soma), considéré par l'Avesta comme la plus grande des offrandes - apportaient avec eux le Soma des régions plus nordiques de la Haute-Asie, d'où ils provenaient, ou qu'ils avaient traversées.

La description que donnent de la plante les anciens textes sanskrits s'applique fort bien, selon R. Gordon Wasson, à l'amanite tue-mouche. Dans le Rig-Véda, elle est comparée à une mamelle (udhan), éclaboussée par les gouttes de son lait divin (pavamàna), ce qui correspond à la moucheture d'écailles blanches, restes de l'enveloppe, qui parsèment le chapeau. Or, c'est dans la cuticule de celui-ci que se concentre surtout la muscarine, responsable des troubles provoqués par l'ingestion du champignon. "Les hymnes comparent l'épiderme rouge et brillant de la plante" à "la peau du taureau rouge", sur laquelle était placé le Soma lors du premier acte du sacrifice. "Les hymnes disent encore que le Soma est resplendissant le jour, et la nuit d'une blancheur argentée. Le jour, l'amanite tue-mouche présente le spectacle féerique de ses couleurs éclatantes, et la nuit ses couleurs se ternissent, tandis que les fragments de l'enveloppe blanche restent seuls visibles dans la clarté de la lune" [R. Gordon Wasson, op. cit.], comme d'ailleurs l'écorce du bouleau. Il est enfin une propriété très particulière, "et peut-être unique dans le monde végétal", de l'amanite, qui confirmerait curieusement cette identification. Le principe psychédélique actif, la muscarine passe rapidement dans l'urine de ceux qui la consomment. Les populations du nord-est de la Sibérie connaissent si bien cette particularité qu'elles avaient pris l'habitude, à l'exemple probable des rennes, amateurs d'urine autant que d'amanite, de boire l'urine de ceux qui avaient consommé le champignon, les effets de celui-ci restant actifs jusqu'à la quatrième, ou même cinquième "génération" de buveurs. Or, dans le Rig-Véda il est dit à plusieurs reprises que les dieux, et principalement Indra, "pissent" d'abondance le Soma. Il est donc possible que ce soit l'urine des dieux, contenant le Soma qui avaient traversé leurs corps, qu'étaient censés consommer les prêtres védiques."

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D'après Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013),


"Le professeur Samuel Ödman, en 1784, avait envisagé que les Vikings consommaient de l'amanite tue-mouches avant d'aller au combat. Mais on n'a jamais trouvé de source sûre de cette légende colportée depuis. D'autant que le muscinol contenu dans le champignon a plutôt un effet euphorisant.

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Féerique ou maléfique ? Son chapeau est si caractéristique que l'amanite tue-mouches est devenue l'archétype du champignon, jouant sur deux registre imaginaires, celui des fées et celui des sorcières !

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Les chamans de Sibérie : Selon un officier suédois, Philip Johan von Strahlenberg, qui était resté prisonnier en Russie de 1709 à 1721, l'amanite tue-mouches était très appréciée par les Koriaks, un peuple du Kamtchatka : "Les Russes qui commercent avec eux leur apportent une sorte de champignons qu'ils appellent muchumor, et qu'ils échangent contre des fourrures. Les plus riches d'entre eux font de larges provisions de ces champignons pour l'hiver. Lors des fêtes, ils les font bouillir dans de l'eau, puis s'enivrent grâce à cette décoction. Les plus pauvres, qui ne peuvent s'offrir ces champignons, se postent autour des huttes des riches et attendent que les invités sortent pour se soulager. Ils tendent alors un bol de bois pour recueillir leur urine, qu'ils boivent avidement. Comme elle a hérité des vertus du champignon, ils peuvent par ce moyen s’enivrer à leur tour." Depuis, les ethnologues ont redonné aux pratiques des peuples sibériens leur dimension sacrée. Grâce aux visions procurées parle champignon, les chamans pouvaient entrer en contact avec un "autre monde" et accéder à la sagesse. Cet usage a également été décrit en Amérique du Nord, notamment chez les Ojibwé du Canada. certains chercheurs pensent qu'autrefois, les effets psychotropes de l'amanite étaient bien connus dans toute l'Europe.

Les rennes du Père Noël : Sans doute après en avoir eux-mêmes consommé, certains auteurs ont rapproché le chapeau de l'amanite tue-mouches de l'habit du Père Noël. C'est peut-être après un repas de champignons que les rennes deviennent capables de planer !

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Neni Tengu Takê : Au Japon, l'amanite tue-mouches se nomme beni-tengu-take, c'est-à-dire "champignon des gobelins rouges à long nez". Les tengu sont des créatures fantastiques des forêts et des montagnes, reconnaissables à leur figure rouge et à leur long nez. Ils sont réputés capables de posséder l'esprit d'un homme et de le rendre fou. Les paysans e la région de Nagano consomment ces champignons après les avoir cuisinés de façon à réduire leur toxicité et leurs effets hallucinogènes."

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Eliot Cowan, auteur de Soigner avec l'Esprit des Plantes, Une voie de guérison spirituelle (Édition originale 2014 ; traduction française Éditions Guy Trédaniel, 2019) raconte plusieurs histoires de guérison dont il a fait l'expérience à partir du moment où il est entré sur la voie de la Guérison avec l'Esprit des plantes et nous donne de précieux conseils pour y marcher également :


"Les esprits des plantes font partie d'une toile vivante tissée d'amour et de respect, donnant et recevant. Les humains aussi en font partie. Lorsque nous déchirons la toile, un messager arrive en ville avec une valise pleine de choses conçues pour vérifier que nous prenons le message à cœur. Sur la valise, il y a marqué "malheurs".

"Pour le bien de toute la création, réparez la toile, dit le messager. Revenez vers ce qui entretient votre vie, ainsi que celle des autres et de toutes les choses : l'amour et le respect, donner et recevoir."

Il faudrait se souvenir de cette histoire dans toute interaction avec les plantes. Si vous souhaitez entrer en relation avec l'une des grandes plantes sacrées enseignantes, le peyotl, l'ayahuasca, ou certains champignons, il faudrait même vous souvenir de cette histoire comme si votre vie en dépendait. Le pouvoir de ces plantes va bien au-delà de tout ce que l'on peut imaginer, et vous n'avez sûrement pas envie de voir leur messager arriver avec sa valise.

Certains diront : "Je suis plein de bonnes intentions, et je suis respectueux, il n'y aura donc aucun problème pour moi." C'est tout à fait naïf. Parfois les relations naïves fonctionnent, mais parfois non. Si nous voulons recevoir la bénédiction de la connaissance, de la sagesse, ou de la guérison, que devons-nous donner en échange ? Comment devons-nous manifester notre respect ? Ce n'est pas à nous de le dire. C'est à l'esprit de la plante d'en décider."

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