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  • Anne

Le Champignon en littérature


Comme mise en bouche, cet article d'Elaine Després sur "Les champignons dans la littérature" in Jean Després (dir.), L'univers des champignons, Presses de l'Université de Montréal, 2012.

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Poésie :


Champignons


Sur la plaine, à petits bruits, Il a plu toute la nuit. Et maintenant, goutte à goutte, Le bois ruisselant s'égoutte. Et voilà qu'en bataillons, S'éveillent les champignons. Mousserons et Chanterelles, Aux amusantes ombrelles. Courons le long des halliers Et remplissons nos paniers. Ce soir, autour de la table, Goûtant leur chair délectable Nous croirons, " Oh quel fumet !", Manger toute la forêt.


Raymond Richard, "Champignons" in A petits pas, Poèmes pour les tout-petits, 1945 (Éditions du Cep beaujolais)

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PAUVRES CHAMPIGNONS

Quand je vais dans la forêt

Je regarde les champignons

L’amanite elle a la grippe

La coulemelle n’est pas très très belle

La morille est mangée de chenilles

Le bolet n’est pas frais, frais, frais

La girolle fait un peu la folle

La langue de bœuf n’a plus le foie neuf

Le lactaire est très en colère

La clavaire ça c’est son affaire

Le cèpe de son côté perd la tête

Moi, je préfère les champignons de Paris

Eux, au moins, n’ont pas de maladies.


Pascale Pautrat

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Romans :


Dans Les Vents de Neptune (Éditions Viviane Hamy, 2004) Fred Vargas fait du champignon une métaphore de la vérité :


"Adamsberg ouvrit son bagage et lui tendit le pot de sirop d'érable.

- Je vous ai rapporté ça du Québec. Ça se mange avec du yaourt, du pain, des crêpes. Ça ira bien avec vos galettes.

- Ben c'est gentil. Avec tous vos ennuis, ça me fait quelque chose. Il est joli, le pot. C'est de leurs arbres que ça coule ?

- Oui. Dans cette histoire, c'est encore le pot qui est le plus difficile à faire. Pour le reste, ils fendent les troncs et ils recueillent le sirop.

- Ben c'est pratique. SI on pouvait faire ça avec les côtes de porc.

- Ou avec la vérité.

La langue de bœuf n’a plus le foie, ça se déniche. La vérité, ça se calfeutre comme les champignons, et personne sait pourquoi.

- Et comment ça se déniche, Clémentine ?

- Ben exactement comme les champignons. Faut soulever les feuilles une par une dans les endroits sombres. C'est long des foyes.

[...]

Il s'arrêta et passa ses doigts sur ses yeux. Feuille après feuille dans les zones d'ombre, avait recommandé Clémentine, pour débusquer les champignons de la vérité. Pour le moment, il devait suivre pas à pas cette oreille déformée. Un peu en forme de champignon, en effet. Il devait rester attentif, s'efforcer que les nuages plombés de ses pensées ne viennent pas obscurcir le tracé de sa route étroite."

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Dans Le Fait du prince (Éditions Albin Michel, 2008), Amélie Nothomb évoque avec humour la lyophilisation des champignons :


Je me laissai ramollir dans l’eau chaude. J’étais heureux comme un champignon séché mis à tremper dans du bouillon : retrouver mon volume d’antan était délectable. J’ai toujours eu pitié des légumes lyophilisés : à quelle vie prétendre quand on a perdu son humidité. Sur le paquet, on affirme que le produit sec a conservé toutes ses propriétés : si on interrogeait le végétal cartonneux, nul doute que son opinion divergerait. L’imputrescibilité, quel ennui !.

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Littérature d'idées :


Peter Handke consacre un essai aux champignons à travers l'évocation d'un de ses amis, essai qui s'intitule : Essai sur le fou de champignons, Une histoire en soi (Gallimard, 2017). En voici le début :


Très tôt déjà mon ami a été un fou de champignons, même si c’était dans un autre sens que plus tard ou sur le tard. C’est à ce moment, alors qu’il avançait en âge, qu’une histoire où il était le fou prit de l’importance. Les histoires sur les fous de champignons sont légion, écrites en règle générale, ou même exclusivement ?, par les fous eux-mêmes qui parlent d’eux comme de « chasseurs » ou en tout cas de pisteurs, de cueilleurs et de naturalistes. Qu’il existe non seulement une littérature sur les champignons avec tous ces livres sur les champignons, mais une littérature où quelqu’un parle des champignons en relation avec sa propre existence, voilà qui semble assez récent, peut-être depuis la fin des deux Guerres mondiales. Dans la littérature du dix-neuvième siècle, les champignons ne jouent presque aucun rôle, et quand c’est le cas, ce rôle est réduit, noté comme en passant et sans rapport avec un quelconque héros, ils sont là solitaires, un peu comme chez les Russes, Dostoïevski, Tchekhov.

J’ai à l’esprit une seule histoire où quelqu’un, bien que ce ne soit que le temps d’un épisode, se retrouve mêlé à l’univers des champignons, sans qu’il y soit pour quelque chose, à son corps défendant même, c’est en effet ce qui arrive dans le roman Far from the Madding Crowd de Thomas Hardy – Angleterre, fin du dix-neuvième siècle – à la belle jeune héroïne qui, une nuit, s’égare dans la campagne, glisse dans une fosse remplie de gigantesques champignons et reste jusqu’à l’aube prisonnière dans cette fosse, encerclée par ces formes inquiétantes qui semblent grandir et se multiplier à vue d’œil (tel est du moins le lointain souvenir que j’en ai gardé).

Et maintenant, en cette toute nouvelle époque, comment dit-on ?, à « notre » époque, il semble qu’abondent les récits où les champignons obéissent davantage au rôle qu’ils jouent dans les fantasmagories du commun des mortels, soit comme instruments de meurtre, soit comme moyens, comment dit-on déjà ?, d’« expansion de la conscience ».

Rien de tout cela ne sera raconté dans l’« Essai sur le fou de champignons », ni le chercheur de champignons comme héros, ni comme rêveur du meurtre parfait, ni comme précurseur d’une autre conscience de soi. Ou sous forme d’ébauches peut-être ? Quoi qu’il en soit: une histoire comme la sienne, telle qu’elle est arrivée et telle qu’il m’est arrivé de la voir parfois de très près, une telle histoire n’a encore jamais été écrite.

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