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  • Anne

Le Champignon en littérature


Comme mise en bouche, cet article d'Elaine Després sur "Les champignons dans la littérature" in Jean Després (dir.), L'univers des champignons, Presses de l'Université de Montréal, 2012.

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Poésie :


Champignons

Sur la plaine, à petits bruits, Il a plu toute la nuit. Et maintenant, goutte à goutte, Le bois ruisselant s'égoutte. Et voilà qu'en bataillons, S'éveillent les champignons. Mousserons et Chanterelles, Aux amusantes ombrelles. Courons le long des halliers Et remplissons nos paniers. Ce soir, autour de la table, Goûtant leur chair délectable Nous croirons, " Oh quel fumet !", Manger toute la forêt.


Raymond Richard, "Champignons" in A petits pas, Poèmes pour les tout-petits, 1945 (Éditions du Cep beaujolais)

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PAUVRES CHAMPIGNONS

Quand je vais dans la forêt

Je regarde les champignons

L’amanite elle a la grippe

La coulemelle n’est pas très très belle

La morille est mangée de chenilles

Le bolet n’est pas frais, frais, frais

La girolle fait un peu la folle

La langue de bœuf n’a plus le foie neuf

Le lactaire est très en colère

La clavaire ça c’est son affaire

Le cèpe de son côté perd la tête

Moi, je préfère les champignons de Paris

Eux, au moins, n’ont pas de maladies.


Pascale Pautrat

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Romans :


Dans L'Assommoir (1877), Emile Zola crée une comparaison étonnante mais parlante :


— Sont-ils indignes, ces crapules-là ! criait madame Boche. Vraiment, il faut que les gens aient bien peu de chose à faire, pour faire tant d’enfants… Et ça se plaint encore de n’avoir pas de pain !

Boche disait que les enfants poussaient sur la misère comme les champignons sur le fumier.

Dans l’ouvrage Le Pavillon des cancéreux (Éditions , 1968) de Andréï Soljenitsyne, un certain docteur Vera Kornilievna Gangart découvre l’usage que le paysan ouzbek fait du champignon chaga dans une région du monde où pour ainsi dire le cancer ne sévit pas :


Il ne pouvait pas imaginer une plus grand joie que de s’en aller dans les bois pendant des mois, pendant des mois, de rompre cette aréchaga (chaga) l’émietter, le faire bouillir sur le feu de camp, le boire et se sentir bien, comme un animal. De marcher ainsi à travers la forêt pendant des mois et n’avoir d’autres soucis que de se sentir de mieux en mieux ! Comme un chien va chercher un peu de cette herbe mystérieuse qui va le sauver…

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Bohumil Hrabal dans La petite ville où le temps s'arrêta (Éditions Robert Laffont, 1993) raconte quelques souvenirs d'enfance liés à la cueillette des champignons :


[…] Franci fut obligé d’employer la ruse : avant leur première expédition en forêt, il avait acheté trois beaux cèpes, puis les deux frères prirent le train du matin, en constatant qu’ils voyageaient avec une centaine d’autres ramasseurs de champignons, et bien sûr, tout le monde descendit à Rozdalovice dans une grande bousculade, troupeau de gens furieux les uns contre les autres, et bientôt la forêt retentit de leurs cris et appels. Mais Franci avait l’art de repousser les concurrents qu’ils croisaient en chemin, juste à l’orée du bois il laissa tranquillement passer un ramasseur de champignons, puis il sortit de sa poche l’un des cèpes achetés d’avance. « Alors vous laissez des champignons derrière vous ? », cria-t-il en exhibant le cèpe dans le dos de l’homme pressé, qui s’arrêta comme foudroyé pendant que papa nettoyait délicatement son champignon avant de le déposer dans le petit panier de Pepi, et mon oncle le caressa du bout des doigts, le huma béatement... mon père put ainsi placer ses trois cèpes du commerce, pour éloigner les autres ramasseurs de champignons il leur cueillit dans le dos le deuxième puis le troisième cèpe et, chaque fois, l’homme qui se laissait surprendre de la sorte en était tellement dépité que, par la suite, il n’arrivait plus à chercher correctement. Ce qui permit aux deux frères de se balader à loisir dans la forêt, Franci aidant Pepi au passage des fourrés, à la fin ils s’assirent dans une clairière et mon oncle reprenait les cèpes un à un pour les humer de nouveau, sous les exclamations enthousiastes de mon père.

Mais par la suite, les ramasseurs de champignons venaient si nombreux à la gare de la petite ville où le temps s’arrêta que mon père estima préférable de ne partir qu’après le déjeuner, mais comme si tout le monde s’était donné le mot, ils étaient encore tous ensemble dans le train de l’après-midi, mon père décida donc de prendre l’autobus mais, de nouveau, tous les ramasseurs de champignons qui, d’habitude, prenaient le train, s’y donnèrent rendez-vous, une foule telle qu’il fallut affréter un bus supplémentaire, mon père se dit alors qu’il vaudrait mieux y aller en voiture, mais le lendemain toute une colonne de véhicules sortit à l’aube de la petite ville où le temps s’arrêta, qui en voiture, qui à moto ou à bicyclette mais tous dans la même direction, si bien qu’une fois de plus tout le monde se retrouva dans la forêt au coude à coude, à portée du regard et de la main des autres. En désespoir de cause, mon père résolut de ramasser aussi des champignons non comestibles voire suspects, suivant le livre du professeur Smotlacha qui fait autorité en mycologie tchèque.

Désormais, mon père partait avec Pepi en emportant un poêlon et une plaquette de beurre pour se livrer à leur mycologie expérimentale dès la fin du printemps jusque tard dans l’automne. Ils allumaient un feu dans une clairière et, après avoir fait revenir dans le beurre un oignon haché, ils jetaient dans leur poêlon une fausse oronge, des touffes de trompettes-de-la-mort, ajoutant quelques morilles ou une amanite panthère, selon la saison. Mon père faisait goûter d’abord cette friture insolite à tonton Pepi, puis il lui demandait au bout d’une demi-heure : « Dis donc, Joska, tu n’entends pas par hasard des tintements dans les oreilles ? » Pepi n’entendait rien, sinon le tintement d’une cloche d’église ou la sonnette d’une bicyclette, et Franci goûtait à son tour au plat de champignons, qui était excellent.

Une fois ils restèrent pourtant dans la forêt plus de cinq heures durant, paralysés des jambes parce que mon père avait ajouté un peu trop de mousseron marasme. Oncle Pepi se réjouissait déjà qu’il ne serait plus obligé de marcher du tout, on le pousserait dans une voiture d’infirme, mais il dut vite déchanter car, au bout de quelques heures, les deux frères retrouvèrent l’usage de leurs jambes, si bien qu’ils purent aller sans encombre jusqu’à la gare pour rentrer chez eux. À force de consommer des champignons suspects, mon père se sentit tellement en forme qu’il décida d’emmener aussi maman, à cette époque les deux frères osaient déjà aller très loin et leur plat du jour se composait d’hydnes bien coriaces, de lépiotes et de volvaires, agrémentés de quelques helvelles qui, selon le professeur Smotlacha, contiennent de l’acide helvellique... ils offrirent d’abord ce régal à maman puis, comme elle n’entendait aucun tintement au bout d’une demi-heure, ils y goûtèrent à leur tour, il restait encore des helvelles et maman en fit une conserve au vinaigre, il paraît que c’est exquis, bien meilleur que les cèpes.

Puis Franci eut l’idée de conserver ces helvelles dans du vinaigre à l’estragon avec quelques girolles, lactaires et fistulines, et ce mélange de champignons servi dans des coupes, juste arrosé de quelques gouttes de jus de citron, de tabasco et de sauce worcester, avait pour lui un goût aussi fin que la chair de la langouste ou les meilleurs fruits de mer... Un jour qu’ils étaient descendus à la gare de Trebestovice, Franci dit soudain : « Qu’est-ce que c’est que ces taches rougeâtres, là-bas ? » Ils y retournèrent – et tombèrent à genoux, tout ébahis : c’étaient de très beaux bolets dont ils purent ramasser tout un plein panier. Ils restèrent tout un moment là, assis sur un tas de sable, se chauffant au soleil près du petit bois, puis dans le train du retour, les ramasseurs de champignons qui ramenaient leur maigre récolte après toute une journée de recherche crièrent à la provocation, comme si Franci et Pepi avaient acheté tout cela Dieu sait où pour les narguer.

Le soir, maman put préparer pour la première fois depuis bien longtemps un plat classique de champignons comestibles, après quoi tous les trois furent pris de vomissements et Pepi perdit même connaissance, il eut aussi la diarrhée, une soif inextinguible et une nouvelle crise de vomissements suivie de violents maux de tête, puis des crampes dans les mollets et des troubles de la vision, le tout accompagné d’un tintement persistant dans les oreilles. Toute la famille, paralysée des jambes pendant près de six heures, fut transportée à l’hôpital où le chef de clinique diagnostiqua une intoxication alimentaire par champignons comestibles, phénomène assez rare, le dernier cas connu étant celui du professeur Smotlacha, retrouvé dans le coma après avoir mangé un plat de cèpes. [...]

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Dans Les Vents de Neptune (Éditions Viviane Hamy, 2004) Fred Vargas fait du champignon une métaphore de la vérité :


"Adamsberg ouvrit son bagage et lui tendit le pot de sirop d'érable.

- Je vous ai rapporté ça du Québec. Ça se mange avec du yaourt, du pain, des crêpes. Ça ira bien avec vos galettes.

- Ben c'est gentil. Avec tous vos ennuis, ça me fait quelque chose. Il est joli, le pot. C'est de leurs arbres que ça coule ?

- Oui. Dans cette histoire, c'est encore le pot qui est le plus difficile à faire. Pour le reste, ils fendent les troncs et ils recueillent le sirop.

- Ben c'est pratique. SI on pouvait faire ça avec les côtes de porc.

- Ou avec la vérité.

La langue de bœuf n’a plus le foie, ça se déniche. La vérité, ça se calfeutre comme les champignons, et personne sait pourquoi.

- Et comment ça se déniche, Clémentine ?

- Ben exactement comme les champignons. Faut soulever les feuilles une par une dans les endroits sombres. C'est long des foyes.

[...]

Il s'arrêta et passa ses doigts sur ses yeux. Feuille après feuille dans les zones d'ombre, avait recommandé Clémentine, pour débusquer les champignons de la vérité. Pour le moment, il devait suivre pas à pas cette oreille déformée. Un peu en forme de champignon, en effet. Il devait rester attentif, s'efforcer que les nuages plombés de ses pensées ne viennent pas obscurcir le tracé de sa route étroite."

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Dans Le Fait du prince (Éditions Albin Michel, 2008), Amélie Nothomb évoque avec humour la lyophilisation des champignons :


Je me laissai ramollir dans l’eau chaude. J’étais heureux comme un champignon séché mis à tremper dans du bouillon : retrouver mon volume d’antan était délectable. J’ai toujours eu pitié des légumes lyophilisés : à quelle vie prétendre quand on a perdu son humidité. Sur le paquet, on affirme que le produit sec a conservé toutes ses propriétés : si on interrogeait le végétal cartonneux, nul doute que son opinion divergerait. L’imputrescibilité, quel ennui !.

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Littérature d'idées :


Peter Handke consacre un essai aux champignons à travers l'évocation d'un de ses amis, essai qui s'intitule : Essai sur le fou de champignons, Une histoire en soi (Gallimard, 2017). En voici le début :


Très tôt déjà mon ami a été un fou de champignons, même si c’était dans un autre sens que plus tard ou sur le tard. C’est à ce moment, alors qu’il avançait en âge, qu’une histoire où il était le fou prit de l’importance. Les histoires sur les fous de champignons sont légion, écrites en règle générale, ou même exclusivement ?, par les fous eux-mêmes qui parlent d’eux comme de « chasseurs » ou en tout cas de pisteurs, de cueilleurs et de naturalistes. Qu’il existe non seulement une littérature sur les champignons avec tous ces livres sur les champignons, mais une littérature où quelqu’un parle des champignons en relation avec sa propre existence, voilà qui semble assez récent, peut-être depuis la fin des deux Guerres mondiales. Dans la littérature du dix-neuvième siècle, les champignons ne jouent presque aucun rôle, et quand c’est le cas, ce rôle est réduit, noté comme en passant et sans rapport avec un quelconque héros, ils sont là solitaires, un peu comme chez les Russes, Dostoïevski, Tchekhov.

J’ai à l’esprit une seule histoire où quelqu’un, bien que ce ne soit que le temps d’un épisode, se retrouve mêlé à l’univers des champignons, sans qu’il y soit pour quelque chose, à son corps défendant même, c’est en effet ce qui arrive dans le roman Far from the Madding Crowd de Thomas Hardy – Angleterre, fin du dix-neuvième siècle – à la belle jeune héroïne qui, une nuit, s’égare dans la campagne, glisse dans une fosse remplie de gigantesques champignons et reste jusqu’à l’aube prisonnière dans cette fosse, encerclée par ces formes inquiétantes qui semblent grandir et se multiplier à vue d’œil (tel est du moins le lointain souvenir que j’en ai gardé).

Et maintenant, en cette toute nouvelle époque, comment dit-on ?, à « notre » époque, il semble qu’abondent les récits où les champignons obéissent davantage au rôle qu’ils jouent dans les fantasmagories du commun des mortels, soit comme instruments de meurtre, soit comme moyens, comment dit-on déjà ?, d’« expansion de la conscience ».

Rien de tout cela ne sera raconté dans l’« Essai sur le fou de champignons », ni le chercheur de champignons comme héros, ni comme rêveur du meurtre parfait, ni comme précurseur d’une autre conscience de soi. Ou sous forme d’ébauches peut-être ? Quoi qu’il en soit: une histoire comme la sienne, telle qu’elle est arrivée et telle qu’il m’est arrivé de la voir parfois de très près, une telle histoire n’a encore jamais été écrite.

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Journal intime :

Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque la magie des champignons :

18 juin

(Fontaine-la-Verte)


Une colonie de cèpes à chapeau pâle paraît entre les genêts et les hêtres. Sur la mousse, un tas de doublons d'or : girolles. L'extrémité d'un arc-en-ciel, conformément à la légende, a-t-elle déposé là cette marmite au trésor ?

La golmotte a le chapeau de l'amanite panthère ; son pied lie-de-vin semble souillé de terre comme un genou d'enfant. Entre les fougères paléozoïques s'ouvre le parapluie brun pâle d'un cortinaire poissé de brume. Les champignons de la folie fructifient dans ma tête : automne prématuré.

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Critique littéraire :


Raphaël Larrère, auteur d'un article intitulé « Champignons sauvages : initiations et savoirs », (Ethnologie française, vol. 34, n°3, 2004, pp. 463-469) évoque la fascination qui a conduit deux auteurs à mettre en scène le champignon :


Ces champignons si étranges peuvent introduire à un monde mystérieux. Comme il se trouve que certains d’entre eux ont des vertus psychotropes, il est tentant d’en faire les agents d’un voyage dans l’au-delà du rationnel. On peut, à l’inverse, s’investir dans le savoir, partir non point pour un voyage psychédélique, mais à la découverte d’un monde mystérieux. Comme le monde à découvrir est immense et qu’il réserve à chaque pas des surprises, le savoir fera appel à l’imagination plus qu’à l’imaginaire, à la gamberge plus qu’au rêve. De ces deux attitudes témoignent deux œuvres littéraires. La première, britannique, écrite en 1865, demeure un best-seller : Alice au pays des merveilles (que Lewis Caroll avait voulu intituler Alice Underground). La seconde, plus discrète (comme le sont les champignons), est un ouvrage d’André Dhôtel intitulé Rhétorique fabuleuse (1983).


■ Alice in wonderland


Rappelons qu’Alice, après avoir suivi le lapin blanc dans le terrier, absorbe différentes substances (une boisson, un gâteau) qui la font changer de taille à une vitesse vertigineuse. Comme toute petite fille, Alice est curieuse, mais, petite personne rationnelle confrontée à ces brusques changements d’échelle, elle passe bien vite de la curiosité à la détresse. C’est alors qu’elle rencontre une chenille, qui lui apprend les vertus respectives des deux côtés du champignon sur lequel elle est assise. Vers la fin du chapitre V, Alice va retrouver sa taille normale en dosant elle-même sa consommation du champignon, équilibrant sa croissance et son rapetissement. Il suffit de lire les descriptions que donne Roger Heim [1983] des hallucinations dues à l’ingestion d’amanites tue-mouches, pour saisir que le récit d’Alice est celui d’un voyage initiatique. Dans un article des Temps Modernes, qu’il fit paraître en 1975, Robert Peccoud voit dans le lapin blanc la figure du dealer, et celle du guru dans la chenille. Or, remarque-t-il, cette invitation au voyage psychédélique a été « délibérément » mise entre toutes les mains des petits anglophones. L’influence considérable de ce conte (qui n’a d’équivalent en France que celle des contes de Perrault), relayée par la version qu’en a donnée Walt Disney (lequel éprouvait un malin plaisir à faire dessiner des amanites tue-mouches) expliquerait, selon Robert Peccoud [1975 : 643-661], l’intérêt des Britanniques et des Américains du Nord pour les vertus hallucinogènes des champignons. Il signale, à ce sujet, l’hommage à Alice de la chanteuse d’acid rock Grace Slick dans une chanson intitulée « White rabbitt ». Le terrain était donc favorable pour que la contre-culture américaine adopte les champignons hallucinogènes. L’intérêt que les contestataires portaient aux Amérindiens et la circulation de récits sur les utilisations rituelles de champignons hallucinogènes par les indiens du Mexique ont fait le reste.


■ Dhôtel ou le « démon de la connaissance »


C’est à un autre voyage et à une autre initiation que nous invite André Dhôtel dans le chapitre de sa Rhétorique fabuleuse consacré au « vrai mystère des champignons ». Le voyage est celui qui conduit au savoir, et à un art de distinguer. « Avant d’étudier les champignons, je suppose qu’il faut lire plusieurs traités sur les pèlerinages. Contrairement à ce que l’on croit, un pèlerinage est un voyage où l’on ne se propose pas un but, mais une absence de but. Le pèlerin se rend dans un lieu, avec la conviction qu’un tel lieu est en dehors de tous les lieux. Dès qu’il a placé ses premiers pas sur la route, il sait déjà qu’il se perd dans le monde et qu’à mesure qu’il avancera il se perdra de mieux en mieux. Une science subtile de l’égarement illuminera les plus humbles choses » [Dhôtel, 1983 : 61]. Non, il ne s’agit pas du pèlerinage à Katmandou, et l’on est loin de l’univers d’Alice : l’inatteignable but est la connaissance et le chemin est celui que doit suivre tout mycologue : sort étrange du pèlerin, il n’y a pas de routes à suivre ou à ne pas suivre, mais des routes qui se subdivisent à l’infini ; « il lui faut donc apprendre à vivre dans l’intervalle du savoir et de la vision et faire les pas précis qui l’emportent vers la vérité » [Dhôtel, 1983 : 71].

Si l’on peut aussi facilement s’égarer dans la quête mycologique, c’est que les champignons, non contents de ne pas ressembler aux illustrations et aux photographies des atlas, « s’ingénient à ne pas ressembler à eux-mêmes » [Dhôtel, 1983 : 84]. Distinguer le semblable du dissemblable requiert un art de saisir l’insaisissable et, en dépit de l’expérience acquise, on se dit toujours que ce champignon que l’on vient de cueillir est celui-là, mais qu’il peut être un autre. « Ce chapeau, dit un livre, “varie du jaune citron au jaune vert ou violet, parfois panaché d’olivâtre sombre ou de vert plus foncé, avec aussi des plages carmin violacé, violacé livide, plus rarement lilacin ou rosâtre, brunâtre sale”. Qu’est-ce à dire ? Jaune citron ou brun sale ? Enfin peut-on être plus malhonnête dans le choix des déguisements ? » Loin de nous inviter à l’égarement dans des rêves, « les champignons nous rappellent à la réalité », celle de notre ignorance et de notre désir de savoir. Le démon qui se cache dans les cryptogames n’est pas celui des rêves hallucinatoires, c’est le « démon de la connaissance », celui qui vous invite à un voyage qui ne s’achèvera jamais et qui, au lieu de vous « perdre dans des merveilles », vous fera découvrir, pas à pas, l’infinie variété des formes, des couleurs, des odeurs d’un règne qui n’est ni celui des végétaux ni celui des animaux [Dhôtel, 1983 ; 84 et sq.]. Telle me semble être, par opposition à celle des enfants d’Alice, notre culture (mycophage et mycologue) des champignons. Pour valider ou nuancer cette hypothèse, je vais tenter d’interroger brièvement les mœurs et les représentations des deux tribus qui se passionnent pour ces cryptogames : les cueilleurs et les mycologues.

[...]

[...] Cet étrange ensemble de recherches présente un double caractère. D’une part, il permet une avancée importante dans la connaissance des vertus psychotropes de différentes espèces de champignons et de leurs usages traditionnels. D’autre part, il ouvre à des interprétations poétiques des troubles occasionnés par l’utilisation de ces champignons (ou de leurs principes actifs) et, en un sens, invite à des expériences autocentrées (comme en témoigne le livre d’Henri Michaux (qui a participé à ces expériences) : La connaissance par les gouffres. Les descriptions de visions somptueuses et d’orgies de couleurs, la découverte de souvenirs enfouis dans l’inconscient contribuent, en effet, à ne plus s’intéresser aux champignons pour eux-mêmes, mais pour les effets des substances psychotropes qu’ils contiennent. On quitte alors la quête du savoir mycologique pour la quête de soi.

S’il a, en tant que mycologue, le plus grand respect pour l’aspect scientifique des recherches impulsées par Roger Heim, c’est à la dérive onirique que s’attaque Dhôtel. « Les peintres à qui l’on fait exécuter des peintures sous psilocybine (admirable expression technique !) choisissent, pour rendre “cette brillance, cette intensité, cette profondeur, ce relief jusqu’ici inconnu de nos yeux... des couleurs ternes, pâles, pauvres, des jaunes fades, des blancs sales d’où sortiront des mélanges empâtés”. La “levée des inhibitions” qui permet des “illusions colorées” aboutit à l’expression la plus trouble qui soit » [Dhôtel, 1983 : 92]. C’est que le monde auquel introduit la psilocybine est celui de l’inconscient, et que la luminosité et la coloration que la substance prête à ce monde obscur sont tout simplement illusoires. Aussi Dhôtel engage-t-il le poète (songe-t-il à Michaux ?) à délaisser ces tristes expériences de recherche de soi par le truchement de substances chimiques extraites des champignons, pour retrouver le gai savoir ; à abandonner les fulgurances colorées de l’hallucination pour les nuances de couleurs que doit maîtriser le mycologue ; à chercher enfin son inspiration dans l’univers mystérieux des cryptogames, et non dans les expressions ambiguës de son propre inconscient. En invitant de la sorte à rechercher la poésie dans la quête mycologique et à mettre ses talents poétiques au service de l’identification et de la description des champignons, Dhôtel exprime ce que fut la stratégie inconsciente des mycologues : connaître les vertus hallucinogènes de certains champignons, mais les considérer comme anecdotiques et, maintenant une certaine confusion entre toxicité et vertus stupéfiantes, focaliser l’attention sur l’identification et la distinction entre ce qui peut se manger sans précaution et ce qu’il est prudent de ne pas avaler. Ce faisant, il rejoint aussi la « sagesse » des cueilleurs, et si Dhôtel ne parle pas de plats et de cuisine, son appétit de connaissance a quelque chose de gourmand. ■

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Vous pouvez lire également la page consacrée au symbolisme des champignons.

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