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  • Anne

L'Amanite phalloïde





Étymologie :

  • AMANITE, subst. fém.

Étymol. ET HIST. − 1611 bot. (Cotgr. : Amanite. The name of a wholesome toadstoole). Empr. au gr. α ̓ μ α ν ι ́ τ η ς « sorte de champignon », Galien, 6, 370 ds Bailly. − Amanitine, 1838 chim. (Ac. Compl. 1842).

  • PHALLOÏDE, adj.

Étymol. et Hist. 1. 1823 subst. fém. plur. «stalactites en forme de phallus» (Boiste Hist. nat.) ; 2. 1842 adj. (Ac. Compl.) ; 1874 amanite phalloïde (Lar. 19e, s.v. oronge). Comp. des élém. phallo-* et -ide2*. Cf. lat. sc. phalloides (1694, Tournefort Bot., p. 440 : Boletus Phalloides).


Lire également les définitions des noms amanite et phalloïde pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Agaric bulbeux ; Calice de la mort ; L'Empoisonneuse ; Oronge ciguë ; Oronge verte ;

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Mycologie :


D'après Jean-Baptiste de Panafieu, auteur de Champignons (collection Terra curiosa, Éditions Plume de carottes, 2013), l'amanite phalloïde (Amanita phalloïdes) est appelée l'empoisonneuse.


Un tueur séduisant : De tous temps, l'amanite phalloïde a été le principal responsable des empoisonnements dus aux champignons. C'est toujours le cas aujourd'hui, dans le monde entier ! Ce champignon est originaire d'Europe (et peut-être aussi d'Amérique du Nord et d'Asie), mais a été introduit dans de nombreux pays, de l'Afrique du Sud à la Californie et à la Nouvelle-Zélande ! La mortalité causée par cette espèce a même tendance à augmenter, du fait de l'attrait exercé par la récolte de champignons sauvages. L'amanite phalloïde est courante et son aspect est engageant. Elle est souvent grignotée par les limaces, ce qui est parfois considéré comme un signe de comestibilité, à tort bien entendu. Son odeur de rose fanée est plutôt agréable et n'incite pas à l'écarter du panier. Et si l'on s'aventure à en goûter un petit morceau (ce qui est une très mauvaise idée), on lui trouve alors une saveur douce qui achève de convaincre l'amateur imprudent (et ignorant).


Expérimentations : Au début du XIXe siècle, les premiers mycologues ont réalisé de nombreuses expérimentations destinées à évaluer la toxicité de l'amanite phalloïde : "Paulet cite cinq observations sur l'espèce humaine et plusieurs expériences sur les animaux, desquelles il résulte que le suc, l'extrait, le résidu de la distillation, la chair desséchée, l'alcool, le vinaigre, l'eau salée dans lesquels on a fait macérer ces champignons, ont fait périr les chiens qui en ont avalé." Comme antidote, Jean-jacques Paulet conseillait l'éther, qui, selon lui, avait prolongé la vie des animaux soumis à ses expériences (mais qui est également très toxique !). un autre célèbre mycologue, Pierre Bulliard, préconisait "les vomitifs, l'huile, le lait et la thériaque" (une sorte de contrepoison universel). Depuis cette époque, des médecins ont suggéré d'innombrables traitements, qu'ils testaient parfois eux-mêmes. Au début des années 1970, le docteur Pierre Bastien a ainsi plusieurs fois consommé des amanites phalloïdes afin de prouver l'efficacité de la technique qu'il proposait, à base de vitamine C et d'antibiotiques. Il publia un livre sur ses essais. Son traitement fut adopté dans certains centres antipoison, mais il devait être administré avant l'ingestion des champignons, ce qui en réduisait la portée !


Apoplexie : Dans ses Mémoires, Voltaire rapporte que "l'empereur Charles VI du Saint Empire mourut, au mois d'octobre 1740 d'une indigestion de champignons qui lui causa une apoplexie ; et ce plat de champignons changea la destinée de l'Europe". Sa mort fut en effet à l'origine de la guerre de succession d'Autriche, qui toucha une grande partie du continent. Pourtant, le délai entre le repas et le décès peut aussi faire penser à une intoxication de type phalloïdien. Mais rien ne prouve qu'il s'agirait d'un assassinat et non d'une simple erreur de cueillette !

Une association de toxines : Dans ce simple champignon, un cocktail de puissantes toxines. En 1918, dans une école de Poznan, en Pologne, on offrit par erreur aux enfants un plat d'amanites phalloïdes, qui provoqua 31 décès. L'amanite phalloïde intéressait aussi les chimistes. Jean-Baptiste Letellier avait fait des essais sur des grenouilles qu'il avait "fait périr en grand nombre" et des chiens. En 1826, il avait réussi à extraire une substance toxique qu'il avait nommée amanitine, mais qui se révélera plus tard être un mélange de plusieurs éléments différents. On a peu à peu isolé diverses substances : la bulbosine, la phalloïdine, la phalline, l'hémolysine... En fait, le champignon contient de nombreuses toxines, qui sont responsables des divers types de symptômes provoqués par sa consommation. Certaines de ces substances sont détruites à la chaleur, mais pas les amanitines et les phalloïdines qui sont donc les plus dangereuses. Les amanitines provoquent une nécrose du foie et des reins, entraînant en quelques jours coma et mort. Elles agissent dans les cellules en bloquant le métabolisme de l'ADN, un mode d'action que les biologistes utilisent d'ailleurs pour leurs expériences. De même, la phalloïdine, qui touche las structure interne des cellules, est très utile en imagerie scientifique.


Nature mortelle : Aux États-Unis, l'amanite phalloïde n'a vraiment été considérée comme faisant partie de la flore locale que vers 1970. Associée à la vogue des aliments "naturels", l'absence de tradition dans la cueillette des champignons a été à l'origine de nombreux accidents, surtout en Californie. De plus, des immigrants arrivés du Mexique ou de Chine ont confondu cette espèce avec les champignons qu'ils ramassaient dans leur pays d'origine, ce qui a aussi provoqué des décès.


Traitements : Une seule amanite phalloïde contient suffisamment de toxines pour tuer un être humain. Autrefois, le taux de mortalité après ingestion était de l'ordre de 60 à 70%. Il reste aujourd'hui très élevé, environ 25% pour les adultes (le risque est plus élevé pour les enfants). L'empoisonnement provoqué par ce champignon est d'autant plus dangereux que les signes en apparaissent tardivement, en général plus de 6 heures après m'ingestion (et jusqu'à 24 heures après). Quand on commence à s'inquiéter, il est bien souvent trop tard. On tente de traiter certains symptômes par des perfusions et on administre des antioxydants, des antibiotiques, etc. On cherche parfois à détoxifier le sang par un remplacement complet du plasma sanguin. Lorsque se déclare une insuffisance hépatique aiguë, on peut pratiquer une greffe de foie. Mais la plupart des observations viennent d'essais isolés effectués à l'hôpital après l'ingestion des champignons. Il n'existe toujours pas de traitement sûr, ni même de consensus sur les pratiques les plus efficaces !


Pour reconnaître l'amanite phalloïde : Son pied et ses lamelles sont blancs. Le pied émerge d'une volve et est entouré d'un anneau. tout champignon présentant ces caractéristiques doit être laissé de côté, quelle que soit la couleur du chapeau. Celle-ci est en effet assez variable, souvent vert olive ou vert-jaune, mais parfois brunâtre ou crème. D'autres amanites mortelles entièrement blanches ont également une volve et un anneau."

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Dans Les champignons mortels d'Europe (Éditions Klincksieck, collection De Natura Rerum, 2015), Xavier Carteret nous explique que :


"Malheureusement, l'amanite phalloïde (Amanita phalloides), responsable d'environ 90% des décès par consommation de champignons supérieurs, fait partie de cette poignée [de tueurs et tueuses). S'il fallait désigner l « la Grande Sophiste » au royaume des Fungi, la « phalloïde » l'emporterait haut la main. Pour bien saisir ses perfidies, enfilons un instant la peau du premier sophiste venu, Protagoras évidemment, car l'épitaphe idéale à graver sur la tombe de toutes les victimes du « Calice de la Mort » , l'un des innombrables noms vernaculaires de l'amanite en question, est : L'homme est la mesure de toutes choses (Platon, Théétète, 151 c.).

Ainsi, à la mesure du lapin ou de la limace, la phalloïde est parfaitement comestible. A la mesure du ramasseur de champignons, et dans l'éventail de ses perceptions sensibles et mentales, ce même champignon est tout autre, au point que l'on pourrait défendre, en bon sophiste, qu'il s'agit d'une espèce totalement différente. Pour nous, d'abord elle est belle. Élégamment profilée, d'un vert olive charmant, presque moelleuse voire pulpeuse au toucher, exhalant un parfum enchanteur de rose en fin de vie, elle ne peut que plaire. Rappelons-le, le poison, au moins chez les champignons, n'exhibe aucun signe extérieur et il n'existe - que cela soit répété une bonne fois pour toutes - aucun "truc" pour savoir si un champignon est vénéneux ni aucun caractère propre, tel le fameux bleuissement des bolets, devant engendrer la suspicion. Si l'on ajoute un soupçon freudien d'étymologie, en rappelant que « phalloïde » exprime une certaine ressemblance de l'amanite avec un phallus, alors il faudra bien avouer que l' « oronge verte » a réuni l'arsenal rêvé pour exécuter, en séries, ses crimes parfaits. En somme, elle s'est hissée bien au-delà de la « mesure de l'homme », dont l'horizon, dans les sous-bois, est plutôt bas. De la mise au panier à la mise en bière, l'atroce scénario débute invariablement par une exclamation de gourmandise : « Qu'elle est belle ! Elle est douce, elle sent bon... Impossible donc qu'elle soit toxique, celle-là ! Allez, au panier, ça donnera de la couleur aux cèpes ! ». La suite, en pages 82 et 87, les détails cliniques proprement abominable du syndrome dit « phalloïdien ». Je ne sais si Socrate lui-même était un sophiste, comme on le dit parfois, mais il est presque certain que la philosophie platonicienne a su élever le « faire passer pour » (devise du sophisme) au rang d'art sacré. Faire, bien sûr, passer le monde réel pour un mirage ; aménager, sur la route menant de la "Terre" au "Ciel", quelques pernicieux raccourcis. Ainsi de l'assimilation du Beau avec le Bon. Le modèle, nous le trouvons aisément dès la fin de l'été ou en automne dans toutes sortes de bois : l'amanite phalloïde, le « Beau en soi ». Pour l'atteindre dans l'au-delà, il faut, dans l'ici-bas, cultiver la vertu, le « bon », et ne faire que cela. Le programme prévoit l'aide indispensable de la culture du beau en toute occasion. Bref, consommer du beau, c'est consommer du bon. Le pas à franchir pour convertir la consommation philosophique en consommation gastronomique dut être quasi-automatique.

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Histoire et faits-divers :


Selon Franck Daninos, auteur de l'article "Champignon : l'empoisonneuse avait un goût exquis", extrait de la revue Sciences et Avenir, Hors-série de l'automne 2014 :


DOUBLE POISON. Avec quel poison Claude aurait- il été supprimé ? L'amanite phalloïde reste souvent mentionnée. Les Romains connaissaient ses propriétés toxiques, comme en témoigne un texte de Sénèque, le précepteur de Néron. Le problème, c'est que le décès est survenu en moins de vingt-quatre heures, trop rapidement pour une intoxication phalloïdienne. Robert Gordon Wasson donne donc crédit à Tacite : Claude aurait bel et bien ingéré des amanites phalloïdes (ce qui expliquerait les premiers symptômes), avant que son médecin ne l'achève avec un autre poison – peut-être la coloquinte (plante qui peut être utilisée comme puissant laxatif et létale à fortes doses) bien connue des Romains.

D'autres auteurs penchent pour un empoisonnement à l'amanite tue-mouches (Amanita muscaria). Ses effets sont bien plus rapides (de trente minutes à quatre heures), et s'accompagnent aussi de forts maux de ventre et de vomissements. Elle contient de l'acide ibotonique, qui provoque une tachycardie et des troubles neurologiques (délire onirique, agitation psychomotrice). Mais il est extrêmement rare qu'on y succombe. On ne saura donc jamais le fin mot de l'histoire...


MEURTRES. Combien recense-t-on d'intoxications criminelles de ce genre ? "Quasiment... aucune, répond Philippe Jaussaud, historien des sciences pharmaceutiques à l'université Lyon-1. Ni dans l'histoire de la médecine légale, ni dans celle de la littérature – policière notamment, qui reflète pourtant les pratiques des sociétés." De nombreux livres de mycologie mentionnent, certes, les mêmes personnages célèbres terrassés par des amanites phalloïdes et autres espèces apparentées : le pape Clément VII (1478-1534), ou encore l'empereur du Saint-Empire Charles VI (1685-1740). Mais, à chaque fois, les preuves manquent. "Les mycologues ont toujours eu tendance à exagérer l'importance des empoisonnements dans l'Histoire, relevait Robert Gordon Wasson. Ils se sont copiés l'un l'autre, sans vérifier ces allégations."

De l'Antiquité jusqu'à la période contemporaine, les empoisonneurs ont donc préféré d'autres substances aux champignons. À cause de leur trop faible efficacité, tout d'abord. Même l'amanite phalloïde ne tue pas à coup sûr. L'action des toxines fongiques est en outre assez lente. Les parois des cellules qui les renferment sont difficiles à digérer, car elles contiennent de la chitine sous forme polymérisée – une structure moléculaire très rigide.


Le Landru des champignons

L'inoculation présente aussi de gros inconvénients. "Tuer avec des champignons n'est pas chose facile, précise Olivier Lafont, président de la Société d'histoire de la pharmacie. Il faut préparer un plat qui sera consommé uniquement par la victime et qui requiert souvent la complicité d'un cuisinier. Ce n'est pas aussi simple que de verser quelques gouttes d'une solution d'arsenic dans une assiette !

CULTURE. De plus, on ne fait pas manger n'importe quoi à n'importe qui, surtout quand il s'agit de champignons. Certaines sociétés les ont en horreur, comme les Grecs et les Anglais, et ils sont entrés tardivement dans les habitudes alimentaires de nombreux pays. C'est d'ailleurs à cause de cette méfiance qu'on a vite fait d'accuser une main criminelle après une intoxication."

Enfin, l’assassin doit être capable de distinguer une multitude d’espèces. L’assureur parisien Henri Girard l’a appris à ses dépens. Ses crimes auraient connu un écho bien plus important s’il n’avait été arrêté en 1918, quelque temps avant la fin de la Grande Guerre. Pour empocher des primes d’assurance, il a tué plusieurs de ses amis avec des amanites phalloïdes cueillies dans la forêt de Rambouillet. Mais certains ont survécu, et la police a été alertée. Elle a découvert qu’Henri Girard avait manqué ses derniers coups en raison d’un livre de mycologie... erroné, où l’amanite citrine (Amanita citrina) était décrite comme aussi mortelle que sa cousine phalloïdienne. Voilà pourquoi ses dernières cueillettes ont été sans effet. Le "Landru des champignons" a terminé sa carrière sous les verrous !"

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Chansons :


Sweet Amanite Phalloïde Queen


Pilote aux yeux de gélatine Dans ce vieux satellite-usine, Manufacture de recyclage Des mélancolies hors d'usage, Ô sweet amanite phalloïde queen.

Je suis le captain "M'acchab" Aux ordres d'une beauté-nabab Prima belladona made in Moloch-city destroy-machine, Ô sweet amanite phalloïde queen.

Amour-amok et paradise Quand elle fumivore ses "king-size" Dans son antichambre d'azur Avant la séance de torture,

Ô sweet amanite phalloïde queen.

Je suis le rebelle éclaté Au service de Sa Majesté, La reine aux désirs écarlates Des galaxies d'amour-pirate, Ô sweet amanite phalloïde queen.


Hubert-Félix Thiéfaine, "Sweet amanite phalloïde queen", Paroles de Hubert-félix Thiéfaine, musique de Claude Mairet, © LILITH EROTICA, DIMANCHE - 1986.

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