Blog

  • Anne

Le Bouleau (suite)


Suite de l'article publié le 2 novembre 2016.


*



Croyances populaires :


Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014) le bouleau est un "arbre fantomal".


Une promenade risquée : Imaginez-vous au cœur de la Bretagne, en train de flâner dans un bosquet de bouleaux alors que le crépuscule et son cortège d'ombres s'approprient lentement les lieux. Le paysage et ses contours s'estompent peu à peu, le chant des oiseaux se fait de plus en plus discret jusqu'à s'éteindre et la légère fraîcheur du soir vous fait frissonner.... A moins que ce ne soit la crainte de voir les Hommes blancs ?

De nombreux promeneurs ou conducteurs roulant à la lisière de ces bois ont décrit avec effroi ces silhouettes blanches se déplaçant à la tombée du jour. Les plus sceptiques ont bien sûr dénoncé une imagination teintée de crédulité avant d'affirmer que les êtres blêmes entraperçus n'étaient en réalité que de simples troncs de bouleau tranchant avec l'obscurité. Mais la plupart des Cévenols chez qui de semblables apparitions se déroulaient également sur les terres, étaient persuadés du contraire. Et comme si ces rencontres inopinées ne suffisaient pas à leur inquiétude, ils ajoutaient que la vue des Hommes blancs sur un chemin annonçait un prochain malheur !


Message subliminal : Jadis, les Russes de Vetluga vouaient une admiration sans bornes pour un bouleau remarquable qui se distinguait par dix-huit énormes branches se prolongeant au total de quatre-vingt-quatre faîtes. Lorsqu'une tempête fit chuter l'une des cimes dans un champ, l'agriculteur concerné crut que l'esprit de l'arbre lui exprimait son courroux. En signe d'apaisement, il ne moissonna pas son terrain cette année-là et laissa les céréales au gardien du bouleau.


La main sur le cœur : En Angleterre, le simple fait de s'approcher des bouleaux de la lande du Somerset durant la nuit entraînait jadis des conséquences irréversibles pour les jeunes hommes. Car en ce lieu vivait "Celle à la main blanche", un esprit décrit comme une jeune fille pâle et maigre, revêtue d'habits bruissant comme des feuilles mortes. Elle s'élançait d'arbre en arbre pour suivre les garçons qu'elle finissait par toucher de sa longue main blafarde semblable à une branche. Si elle visait la tête, les noctambules sombraient dans la folie mais si la créature effleurait le cœur, les hommes décédaient sur l'instant...

Tout semble paisible mais dans les futaies de bouleaux de Picardie, vivent les Bocquillons, des nains de couleur blanche qui auraient écopé de leur petitesse après avoir désobéi au Seigneur.


Protection rapprochée : Les contes mentionnent souvent les fées marraines se penchant sur les berceaux des nouveau-nés pour leur insuffler diverses qualités et déterminer leur avenir. En Europe du Nord, les petits lits en question étaient fabriqués en bois de bouleau, symbole du printemps et donc d'un nouveau cycle de vie. Tout nourrisson couché dans un tel berceau ne craignait aucun danger et recevait la visite des bonnes fées. A l'opposé, les îliens des Hébrides redoutaient un tel tête-à-tête. Ils accrochaient une branche de bouleau sur les petits lits afin de repousser les enchanteresses. Il est probable qu'ils craignaient de voir leur enfant enlevé et remplacé par un changelin.

Dans la région forestière de Polésie, entre la Biélorussie et l'Ukraine, l'usage voulait que l'on plante des branches de bouleau sur les tombes à l'approche de la fête de la Trinité. En agissant de la sorte, on encourageait les Roussalki à rester dans les cimetières plutôt que se rendre dans les maisons. A la même période, les jeunes filles, qui connaissaient l'attachement de ces nymphes pour les arbres au tronc blanc, tressaient et accrochaient des couronnes sur les branches pendantes des bouleaux. Puis elles dansaient en rond autour des troncs durant plus d'une heure tout en chantant une formule de protection envers ces êtres. Une fois la fête de la trinité passée, les cercles de verdure étaient défaits pour inciter les Roussalki à regagner leur palais au fond des eaux.

En France, on se contentait de placer un rameau de l'arbre dans les maisons pour repousser les mauvais esprits. Quant aux Anglais du Herefordshire, chaque 1er mai, ils fichaient en terre de jeunes bouleaux devant les écuries avant d'orner les branchages de rubans rouge et blanc. Cette opération visait à dissuader les lutins de venir perturber les chevaux durant la nuit.


Échanges de bons procédés : Dans la Prusse orientale d'autrefois, une coupelle de bouillie de farine de bouleau était laissée à disposition de l'Alf chaque soir. Pour remercier les humains de cette délicate attention, l'elfe rendait de menus services dans les maisons. En Italie, les Gannes subtilisaient parfois en hiver de quoi se sustenter dans les logis du Trentin mais laissaient à la place des feuilles de bouleau ayant la particularité de se changer en or !


Esprits, êtes-vous là ? Le Lechy, gardien des forêts salves, est particulièrement lié au bouleau. Si vous souhaitez rencontrer cet être afin de lui demander son aide, coupez et courbez la cime d'un jeune bouleau de manière à former un cercle à terre. Ôtez tout signe ostentatoire chrétien que vous pourriez porter sur vous puis entrez dans votre cerceau de bois en disant : "Petit père forestier, apparais, s'il te plaît." Le Lechy apparaîtra alors sous forme humaine, prêt à rendre n'importe quel service du moment que vous lui promettez votre âme...

Il est peut-être plus prudent d'invoquer l'Esprit du bouleau qui ne demande aucune contrepartie en échange de l'unique don qu'il puisse offrir : son propre lait. Cet être parait sous la forme d'une femme mûre dont la taille émerge du tronc ou des racines de l'arbre. Ses longs cheveux sont dénoués et ses seins nus sont gonflés. Celui qui boit le lait de cet esprit de Sibérie verra sa force s'accroître considérablement.

Nettoyer les pas de porte au 31 janvier avec un balai de branches de bouleau éloigne les esprits malfaisants de l'année qui s'écoule.


Buisson démoniaque : Certains arbres, dont les bouleaux font partie, sont affublés d'une prolifération dense de pousses et de rameaux, appelée "balai de sorcière". Si la science permet aujourd'hui d'imputer cette déformation à des champignons (en l'occurrence Taphrina betulina), on accusait jadis les magiciennes volant sur leur balai d'avoir frôlé ces branches. Par ce simple contact, les rameaux s'étaient hérissés au point de donner naissance à d'étranges excroissances."

*

*

D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012) :


"La blancheur argentée de son tronc, symbolisant la pureté et la précocité de ses feuilles au printemps, annonçant le retour du soleil et la victoire remportée sur l'hiver ont fait du bouleau un arbre particulièrement apprécié en Russie et aussi dans d'autres pays. Les chamans de Sibérie grimpaient sur les bouleaux sacrés à sept ou neuf branches pour solliciter l'aide des dieux, que ce soit pour une guérison ou pour accorder une chasse fructueuse à leur peuple. En Allemagne, le bouleau servait à une cause bien plus légère. Le mercredi des Cendres, les enfants du Brandebourg prenaient en effet un malin plaisir à taper les passants à coup de faisceaux de bouleau. Loin de leur valoir des punitions, ce geste considéré comme attirant la chance sur les "victimes consentantes", leur permettait de recevoir des bretzels !


Récoltes : En Russie, la Troïsta, nom de la Pentecôte orthodoxe, était l'occasion de célébrer la végétation, représentée symboliquement par les bouleaux. Diversement décorés à cette occasion, ces arbres étaient jetés à l'eau pour favoriser la venue de la pluie ou laissés dans les champs, pour qu'ils protègent les récoltes des gelées et des animaux nuisibles.


Arbre de la sagesse... C'est ainsi que l'on surnommait autrefois le bouleau car avec ses rameaux on confectionnait une sorte de martinet destiné aux enfants du Moyen Âge lorsqu'ils se montraient rétifs aux études.


Mariages à l'italienne : Durant les noces italiennes d'antan, des torches de bouleau étaient brûlées en guise de porte-bonheur. Cet usage trouverait son origine dans la mythologie qui mentionne l'enlèvement des Sabines (femmes du peuple des Sabins) par des Romains portant des torches d'aubépine. De l'avis de Pline l'Ancien, le folklore traditionnel aurait remplacé cette essence arbustive par des faisceaux de coudrier et de bouleau. Si l'on en croit une croyance ésotérique contemporaine, un mariage heureux serait également garanti à toute personne portant sur elle un sachet de soie rose contenant des morceaux d'écorce de bouleau.


Un tas de bouleau : Une croix de bouleau placée au-dessus de la porte principale d'une maison réduirait à néant les offensives des sorciers et des mauvais esprits contre les habitants. En Allemagne, les fermiers de la région de Souabe pensaient protéger leur bétail en plantant dans leur tas de fumier des rameaux de bouleau en nombre équivalent à celui de leurs animaux.


Un chouette balai ! En Russie, le banny vénik est un petit balai façonné à partir de branches feuillues de bouleau et utilisé traditionnellement dans les bains pour purifier la peau. L'objet fut longtemps considéré comme une amulette éliminant les forces du mal.


Lechii : Issu du folklore slave, ce génie protecteur des forêts est intimement lié au bouleau. Pour bénéficier de son aide et retrouver par exemple une bête égarée, les Russes écrivaient leur demande sur un morceau d'écorce et clouaient leur message sur un arbre."

*

*



Proverbes et dictons :


Asa Larsson dans son roman policier intitulé Le Sang versé (Édition originale, 2004 ; Éditions Albin Michel, 2014 pour la traduction française) évoque un dicton finnois :


Soudain la maison trembla. Quelqu'un venait de claquer la prote au rez-de-chaussée. Le petit carillon de l'entrée sous le tableau qui disait : « "Jopa virkki puu visainen kielin kantelon kajasi tuota soittoa suloista* " » jouait sa jolie mélodie.


* « Les chatons du bouleau verruqueux jouent leur sage mélodie » (dicton finnois).

*




Contes :


Conte amérindien

(Georges Demanche, Au canada et chez les Peaux-rouges)


Le Génie, traversant un jour une savane, aperçut un ours qui se frottait fréquemment les yeux avec ses pattes. Il se dirigea vers lui.

- Eh ! s'écria-t-il, salut frère !

L'ours leva la tête et l'ayant reconnu :

- Salut, frère ! car les animaux le comprenaient et pouvaient lui répondre.

- Qu'as-tu donc à te frotter comme cela les yeux ; as-tu mal ?

- Eh ! Oui, j'éprouve une démangeaison que je ne puis faire cesser.

- Oh ! Si ce n'est que cela, dit le Génie après l'avoir regardé, je puis te guérir. Veux tu que je t'indique un remède ?

- Oui, répondit l'ours, car j'ai confiance en toi.

- S'il en est ainsi, je vais prendre ces petites graines rouges que tu vois là-bas, en exprimer le jus et le verser dans les yeux. Ce sera cuisant, mais cela ne t'en guérira que plus rapidement. Il faut pour cela que tu te mettes sur le dos afin de me faciliter l'opération.

- C'est entendu fit l'ours, qui de suite se plaça dans la position requise.

Le voyant ainsi sans défense, le Génie prit une grosse pierre et, d'un coup, lui broya la tête.

- Voici, se dit-il alors, mon déjeuner assuré.

Il se demanda ensuite comment il ferait cuire l'ours. Réflexion faite, il se décida à la faire rôtir tout entier avec le poil. L'opération terminée, il regretta de ne pas avoir un grand appétit afin de pouvoir dévorer l'ours à belles dents.

Il eut alors une idée. S'adressant à un bouleau formé de deux tiges partant du même pied, il lui dit (car les arbres le comprenaient aussi) :

- Je vais me placer entre tes deux branches et tu me resserreras jusqu'à ce que je te dise d'arrêter, afin que, par cette opération, je puisse me dilater et absorber une plus large part du festin qui m'attend.

Le bouleau le resserra.

- Encore, dit-il, ce n'est pas assez.

Le bouleau continua son mouvement.

- Encore un peu, fit-il. Là, c'est bien. Desserre-moi maintenant.

Mais le bouleau, voulant le punir de sa mauvaise foi envers l'ours, resta immobile et le maintint attaché malgré ses supplications.

Voyant qu'il ne pouvait remuer et restait comme pris au piège, les loups et les coyotes, qui attendaient dans le fourré que le repas fut consommé pour en recueillir les restes, s'avancèrent sans crainte en vue de rassasier leur faim. Ils mangèrent de si bel appétit que de l'ours il ne resta bientôt plus rien. Alors seulement le bouleau se desserra et, satisfait de la leçon qu'il venait de donner, rendit la liberté à son captif.

Mais le Génie voulut à son tour se venger du bouleau qui l'avait humilié.

- Désormais, lui dit-il, ton écorce ne poussera plus en hauteur comme celle des autres arbres mais elle s'étendra de côté.

Et voilà pourquoi, depuis cette époque, l'écorce du bouleau pousse dans le sens horizontal.

*

*

La bénédiction de la transformation

(Doris et Sven Richter, Le message des arbres)


"Il était une fois un marcheur portant sur son épaule gauche un bâton auquel était attaché son balluchon. Il cheminait sur la terre et trouva un arbre au pied duquel il s'assit. Là, il scruta au loin jusqu'à ce que le soleil se couchât au firmament. Plus il sombrait, plus son image devenait lumineuse, et la lumière du soleil couchant se reflétait sur son visage. Tandis qu'il se couchait et qu'un vent frais caressait son visage, il reconnut le premier cadeau que le soleil offrait à la terre.

Son odorat perçut le souffle de la terre qui se détachait d'elle et s'insinuait dans ses narines. Lentement, après que l'odeur se fut élevée du sol, l'eau se mit à sortir d'elle et le brouillard rafraîchit sa peau.

- Parlez-moi, merveilleuses gouttelettes qui êtes capables de vous élever lorsque tombe la nuit. Qui vous donne la grâce de faire fi de l'attraction terrestre alors qu'elle est en nous tous qui marchons sur la terre ?

Il s'adossa contre le tronc de l'arbre dont l'écorce blanche luisait à la lueur de la lune. Il toucha la terre-mère de ses deux mains tandis que son visage se tournait vers les étoiles, et voici qu'il entendit une histoire.

- Je suis un marcheur, tout comme toi, dit l'eau d'une voix douce à son oreille intérieure. Quelques fois, je suis de forme solide, quelquefois liquide, quelquefois gazeuse, il m'arrive même de m'oublier dans l'une d'elles. Il n'y a rien dans la mère ni sur elle que je n'aie pas déjà touché par cette grâce de la transformation qui a lieu en moi. Tout ce qui a lieu avec moi n'a pas lieu par moi, cela a simplement lieu. Cette grâce qui s'appelle transformation et qui modifie constamment une forme, crée puis efface la structure. Dans ce processus, il n'y a pas de séparation de l'un avec l'autre. Tout coule, tout comme moi.

- Mais qu'est-ce qui différencie l'un de l'autre ? demanda le marcheur curieux à l'esprit de l'eau.

- C'est la volonté qui remonte le courant contre la grâce. Il faut mettre en œuvre une force énorme pour cela, et ce n'est que dans la mort qu'on se transforme et que l'on est dans le fleuve. Mais cette fois, tu trouves le chemin avec lui, le chemin qui est déjà parvenu au but, même si ce dernier te semble éloigné.

Laisse moi te dire un secret. La mort est aussi la naissance, et si tu laisses les deux agir avec toi, se battre contre le courant et se lâcher dans le fleuve, tu recevras un jour, pendant ce processus, ton cadeau.

Tu ouvriras tes mains après avoir tout lâché, et le cadeau, la grâce de la transformation, est la petite plante qui germera en toi par mon intermédiaire.

Lorsque cette plante sera devenue adulte et que ses feuilles se balanceront au vent, tu pourras te mouvoir en tant qu'âme libre, comme l'aigle blanc au-dessus des cimes. Et le vent détachera une plume qui se posera sur ses racines, et alors, l'arbre reconnaîtra également à quel point il pourrait être libre s'il acceptait d'effectuer le même lâcher prise que toi, mon frère. Alors vous vous donnerez la main comme des frères, tandis que mon chant continuera de vibrer en vous sur la terre."

*

*

Le bouleau tortu

Conte fantastique (Estonie)


Il y a bien longtemps, un jeune paysan fanait dans une prairie. Le ciel était bleu, mais les mouches piquaient. Vers le milieu de l'après-midi, des nuages noirs annoncèrent l'orage. Le jeune homme se hâta de terminer son ouvrage. Comme il rentrait chez lui, il découvrit un étranger endormi au pied d'un bouleau. Le tonnerre grondait, menaçant. Des éclairs zébraient le ciel.

- Si je le laisse dormir, il va être trempé comme une soupe.

Il secoua le dormeur :

- Monsieur, monsieur ! Réveillez-vous ! Il va pleuvoir!

L'étranger s'éveilla en sursaut et pâlit en voyant le ciel sombre. Il fouilla ses poches, pour chercher une récompense mais elles étaient vides. Il dit alors :

- Un jour, je vous remercierai de votre amabilité, jeune homme. souvenez-vous de ce que je vais vous dire. vous allez vous engager et partir au combat loin de chez vous. Un jour, vous aurez l'ennui du pays. A ce moment, levez les yeux, et vous verrez à quelques pas de vous un bouleau tout rabougri. Frappez trois fois son tronc du plat de votre main en demandant : "Le tortu est-il chez lui ?" Vous verrez ce qui arrivera.

Ceci dit, l'étranger s'éloigna rapidement, relevant les épaules sous les premières gouttes. Le paysan regagna sa ferme et oublia son étrange aventure.

Quelques temps après, il s'engagea dans un régiment de cavalerie. Un soir, alors qu'il était cantonné au nord de la Finlande, il fut chargé d'aller panser les chevaux, tandis que ses camarades étaient à la taverne et faisaient la fête. Notre homme sentit soudain un violent désir de revoir son pays, un désir tel qu'il n'en avait jamais éprouvé auparavant. Des larmes lui montèrent aux yeux au souvenir de ses parents, de ses amis. Alors, il se rappela les paroles de l'étranger, un soir d'été, quand l'orage faisait rage. Il regarda autour de lui et, dans les dernières lueurs du crépuscule, le tronc lumineux d'un bouleau tout rabougri, tout tordu, attira son attention. Il s'approcha de l'arbre et, plaisantant à demi, il le frappa trois fois du plat de sa main, disant :

- Le tortu est-il chez lui ?

A peine avait-il prononcé ces mots que l'étranger apparut devant lui.

- Je suis content de vous revoir. J'avais peur que vous m'ayez oublié. Vous avez le mal du pays, n'est-ce pas ?

Le soldat hocha la tête. alors, l'homme appela :

- Enfants, qui de vous est le plus rapide ?

Une voix venant de l'arbre répondit :

- Père, je peux courir comme une poule d'eau.

- J'ai besoin d'un messager plus rapide aujourd'hui.

Une autre voix cria :

- Père, je peux courir comme le vent.

- J'ai besoin d'un messager plus rapide encore, aujourd'hui.

Une troisième voix dit :

- Père, je peux courir comme la pensée de l'homme.

- Voilà ce que mon cœur désire. Fils remplis un sac d'or. Emporte-le ainsi que mon ami et bienfaiteur. Emporte le dans sa demeure.

Puis il saisit le chapeau du soldat et cria :

- Le chapeau à l'homme et l'homme à la maison !

Aussitôt, le soldat sentit son chapeau qui s'envolait de sa tête, et, en un instant, il se retrouva dans la salle voûtée de sa maison, vêtu des vêtements confortables qu'il portait quand il était paysan. Un sac rempli de pièces d'or était posé à ses pieds.

Et que se passa-t-il dans son régiment ? Une chose étrange : ses camarades voyaient toujours son double, comme s'il n'était jamais parti. A l'appel et à la revue, il répondait toujours présent. Et ainsi, jusqu'à la fin de son service.

*

*

Le bouleau et les trois faucons

Conte merveilleux (Russie)


En un certain état, en un certain royaume, un soldat rentrait chez lui. C'était l'automne vers la fin du mois d'octobre, et les feuilles virevoltaient mélancoliquement. Comme il traversait un bois de bouleaux, un être étrange, à la peau bleue, aux yeux saillants, aux sourcils touffus, lui barra la route. Sa barbe et ses cheveux, verts comme l'herbe, tombaient jusqu'à terre. Ses jambes, maigres comme pattes de héron, étaient terminées par des pieds griffus qui ressemblaient aux serres d'un aigle. Il était vêtu d'une robe ample boutonnée à l'envers

- Halte, soldat ! Où vas-tu ainsi ?

- Je retourne dans mon village après avoir vaillamment servi le tsar.

- Ecoute, je suis le lieschi qui surveille que tout aille au mieux dans la forêt. Entre à mon service et je te récompenserai largement.

- Que devrais-je faire si j'accepte ?

- Pas grand chose. Simplement surveiller mon domaine et nourrir mes trois faucons, pendant que je partirai en voyage comme chaque année pendant l'hiver. Quand je reviendrai, je te paierai.

- Marché conclu, dit le soldat.

- Pendant mon absence, tu pourras aller partout. Tu chasseras des lièvres pour mes faucons. Et chaque jour, à ton réveil, tu trouveras ton repas prêt.

Le lieschi partit, hurlant comme un forcené, grinçant des dents, faisant craquer les branches sur son passage. Le jeune homme attendit que le silence soit revenu et s'installa dans la forêt de bouleaux. Chaque soir, il tirait trois beaux lièvres qu'il accrochait dans les branches d'un arbre : trois faucons descendaient et, une fois rassasiés, s'envolaient vers le cœur de la forêt et dormaient au creux d'un arbre. Chaque matin, quand le soldat se réveillait, un festin était dressé pour lui sur une pierre. Les trois faucons venaient parfois partager son repas. Quand il avait fini de manger, tout disparaissait, comme par enchantement. Il construisait une cabane en rondins, une table et un banc, un lit qu'il garnit de feuilles mortes, pour passer l'hiver confortablement.

Un jour de février, alors qu'il se promenait, il découvrit une clairière dégagée. Au centre se dressait un jeune bouleau, très mince et élégant. Comme il s'apprêtait à s'asseoir au pied de l'arbre, les feuilles bruissèrent et une voix de femme l'appela :

- Soldat ! Soldat !

Il regarda autour de lui : personne.

- Soldat, va au village voisin et demande à parler au pope. Prie-le de te prêter ce dont il a rêvé cette nuit.

- Qu'ai-je à y perdre, se dit le soldat ? Cela me fera une petite sortie ! Il y a longtemps que je n'ai vu personne !

Il quitta le bois de bouleau et se rendit à l'église dont il voyait le clocher de bois. Le prêtre lui tendit un petit livre. Le soldat revint au pied du bouleau. La voix de femme reprit :

- Prends une torche pour t'éclairer, et lis pendant toute la nuit, à haute voix !

Le soldat obéit. Au matin, il leva les yeux de son livre et découvrit une fille merveilleuse qui sortait du bouleau jusqu'à la poitrine. Au matin de la deuxième nuit, elle apparaissait jusqu'aux hanches. Au matin de la troisième nuit, elle était entièrement dégagée.

- Soldat, comme je traversais ce bois avec mes trois frères, le lieschi, ce méchant esprit des bois, nous a égarés. Nous avons tourné en rond sans trouver la moindre issue. Puis il m'a demandé si je voulais l'épouser. Comme j'ai refusé, il m'a transformée en bouleau et il a changé mes trois frères en faucons qui doivent prendre soin de moi. Ce soir, quand ils viendront manger les lièvres que tu auras chassés, blesse-les légèrement et, ils redeviendront hommes.

Il en fut comme elle l'avait dit. La belle princesse dit à son sauveur

- Nous allons retourner chez notre père le tsar et, nous nous marierons, si tu le veux !

Comme les cinq jeunes gens s'apprêtaient à partir, le lieschi revint :

- Je vois que tu n'as pas perdu ton temps pendant mon absence, soldat. Mais jamais vous ne pourrez sortir de mon bois !

Il grandit à toucher le ciel pour les effrayer. La princesse dit alors :

- Asseyons-nous chacun sur une souche. Enlevons tous nos vêtements et enfilons-les à l'envers ! Enlevons nos chaussures et chaussons notre pied droit avec le pied gauche et vice et versa. Vite !

A peine avaient-ils obéi à la jeune fille que le lieschi dégonfla et devint aussi grand qu'un feuille de bouleau. D'une toute petite voix, il dit :

- Je n'ai plus aucun pouvoir sur vous, enfants ! Partez donc. Quant à toi, soldat, regarde sous la grosse pierre sur laquelle venait ton repas. Tu trouveras ton salaire pour avoir nourri mes faucons cet hiver.

Sous le rocher était un coffre rempli de pièces d'or. Les jeunes gens traversèrent monts et forêts jusque chez le tsar et la tsarine qui furent si heureux qu'ils célébrèrent aussitôt le mariage du soldat et de sa princesse."


Philippe Domont et Edith Montelle, Histoires d'arbres : des sciences aux contes

*

*




Mythes et légendes :


D'où vient le bouleau ? La taille élancée du bouleau l'a fait comparer à un être humain. Les Bretons, ainsi que les Lituaniens, le comparent à un homme vêtu de blanc. Pour les Algonquins, il est une jeune fille qui a trahi sa tribu par amour. Les Suédois racontent que le bouleau nain était autrefois le plus grand et le plus imposant des arbres. Mais ses verges servirent à fouetter le Christ. Il fut alors condamné à rester rabougri à jamais.


De nombreux récits amérindiens racontent pourquoi l'écorce du bouleau est crevassée. Pour les grecs, le Coyote ayant dévoré les dindons du Dieu Wisahkecahk, celui-ci a passé sa colère sur l'arbre en le lacérant avec des verges de saule. Pour les Ojibwas, le bouleau avait affirmé sa suprématie sur les autres arbres, entraînant un déséquilibre dans la forêt. Pour le punir et le remettre à sa place, le pin le frappa avec ses longues aiguilles. D'autres racontent que le héros Winnabojo avait tué les oisillons des Oiseaux-Tonnerres pour se fabriquer des flèches avec leurs plumes. Poursuivi par les terribles parents de ses victimes, il se réfugia dans le tronc creux d'un vieux bouleau. Les oiseaux gravèrent des portraits de leurs petits et imprimèrent leurs plumes sur l'écorce blanche, en souvenir de leur progéniture. Quand Winnabojo sortit de sa cachette, il remercia l'arbre en énumérant tous les bienfaits que les Indiens retireraient de lui à l'avenir.


L'arbre du printemps. Dans la mythologie slave, le bouleau est un attribut de la déesse des moissons Kupalo. Cela explique sans doute les fêtes agraires comme le sémik qui signifie la septième semaine après Pâques. Le jeudi de la semaine qui précède la Trinité, les jeunes filles russes, la tête couronnée de branches de bouleaux entremêlées de fleurs, allaient dans les bois en chantant, puis formaient des couronnes avec les branches d'un jeune bouleau, à travers lesquelles elles s'embrassaient en établissant un pacte d'amitié entre elles. Puis elles coupaient l'arbrisseau et l'apportaient au village où elles étaient rejointes par les garçons, qui les aidaient à planter ce mât. A la fin de la fête, le bouleau était noyé dans l'étang du village ou dans la rivière, accompagné par ce chant :

- Coule, coule, sémik

Et emporte avec toi les mauvais maris !

Le bouleau est très nettement, dans ce cas, considéré comme un être doué de pouvoirs magiques qui contribue à la fertilité des champs et à la fécondité des jeunes filles.


L'esprit du bouleau, protecteur des filles et des orphelins. Dans un conte hongrois, l'esprit du bouleau apparaît à une bergère occupée à filer, sous la forme d'une belle dame blanche qui l'invite à délaisser son ouvrage pour danser. L'enfant se laisse tenter, mais sa mère la gronde pour n'avoir pas avancé sa tâche. Quand elle s'en plaint auprès de la dame blanche, celle-ci file pour elle une laine fort douce et la remercie d'avoir dansé avec elle, en la couvrant de cadeaux.

Les Russes pensaient que les forêts de bouleaux étaient hantées par le lieschi, qui protégeait la vertu des jeunes filles et égarait les voyageurs, jusqu'à l'épuisement. Dans le Conte des trois faucons, l'esprit du bouleau veille sur la vertu de la jeune fille, lui interdisant un amour incestueux avec ses frères. Le héros oultche Mambou l'orphelin se retrouve seul après le massacre de sa tribu perpétré par les Chinois. Il demande l'aide du roi des forêts, le bouleau, qui lui accorde volontiers. Il coupe des troncs de bouleau et y sculpte des figures humaines. Cette armée flotte sur le fleuve et attaque le camp ennemi ; ne risquant pas les blessures, ces guerriers intrépides, tuent tous les hommes, puis reviennent auprès de Mambou pour prendre de nouvelles instructions. L'orphelin leur coupe le nez, leur bouche les yeux et ils redeviennent des troncs inertes dont il se fabrique un radeau pour descendre le fleuve Amour et trouver un nouveau clan.


Le bouleau, arbre de la connaissance. Selon le Kalevala, mythe finnois, le sage barde Vaïnamoïnen, fils de la Vierge créatrice du monde planta un gland. Sous la chaleur du feu, un chêne poussa, si gigantesque qu'il couvrit de son ombrage tout le pays, empêchant la lumière de passer, absorbant même la lune et le soleil. De la mer sortit un nain à la hache de bronze qui abattit le géant. Le barde ordonna alors le défrichement de toute la région, n'épargnant qu'un bouleau pour servir de perchoir au coucou.

Un jour, Vaïnamoïnen avait perdu sa harpe dans un lac. Toute vie s'était arrêtée sur terre : plus une fleur ne s'épanouissait, les animaux restaient stériles, les femmes ne mettaient plus d'enfant au monde. Incapable de récupérer son instrument, le barde en fabriqua un nouveau avec le bois d'un bouleau pleureur qui ne trouvait aucune joie dans l'existence. Toute la nature se réjouit au son du nouveau kantélé, et la vie reprit son cours. Le bouleau, devenu utile, trouva enfin le bonheur.

Les chamans sibériens se réservent un bouleau à sept ou neuf branches qu'ils utilisent comme échelle pour monter demander au dieu suprême d'envoyer chasse et santé aux hommes. Un bouleau dont la cime feuillue passe par le trou de fumée désigne la maison du chaman à l'attention des visiteurs. Il symbolise la voie par où descend l'énergie céleste et par où monte l'aspiration spirituelle de l'homme. Sa cime indique l'axe de l'étoile polaire. Et le trou de fumée par lequel il sort est la porte du ciel ou la porte du soleil. Chez les Yakoutes, les jeunes bouleaux délimitent le lieu de culte appelé tiousoulge. Ils sont plantés en cercle autour de l'arbre cosmique, le mélèze.


A la porte du paradis. Dans une balade écossaise rapportée par J. Child, la femme du puits d'Usher pleure si fort ses trois fils disparus en mer qu'ils reviennent la voir en hiver, la tête recouverte d'un chapeau de bouleau. Ils lui apprennent qu'ils sont au Paradis et qu'elle doit se réjouir au lieu de pleurer. Leur chapeau provient de l'écorce de bouleau qui garde la porte du Paradis et, grâce à lui, ils pourront regagner le ciel au lieu de devenir des fantômes qui hantent les vivants. Au matin, ils lui disent adieu et disparaissent pour toujours. Le bouleau est ici funéraire et consolateur.


La dame des bois. Dans la mythologie scandinave, le bouleau est consacré à Frigga, déesse de la pleine lune et des nuages, épouse et égale du dieu suprême Odin. Aidée de onze filles, elle répandait le bien sur la terre, filait de l'or et tissait les arcs-en-ciel du printemps. Elle eut sept fils qui fondèrent les sept royaumes saxons d'Angleterre.

Brigitte ou Bricta était la déesse des habitants de l'Europe occidentale avant l'arrivée des Celtes : elle était guérisseuse, inspiratrice des poètes et patronne des forgerons et des fileuses. Elle lança son vert manteau dans la mer pour créer l'Irlande. Son nom est resté dans de nombreux toponymes, comme Brig, Ybrig ou Bregenz en Suisse. Sa pierre était l'ambre, son oiseau le cygne blanc et on brûlait en son honneur un feu de bouleau, le 1er février à la fête d'Imbolc. Ce feu nouveau était entretenu tout au long de l'année par des vierges.

A l'arrivée des Celtes, Brigitte perdit son pouvoir de divinité suprême : elle fut intégrée dans le nouveau panthéon comme la mère du Dagda, dieu de l'if. Plus tard encore, lors de la christianisation, elle fut remplacée par Sainte Brigitte et l'arbre qui lui est consacré est le chêne de Kildaré.


Les héros fondateurs. L'ancêtre mythique des Yakoutes saxa est le fils d'une belle fille jalousement gardée par son père et du fils du Dieu du Monde du Haut. En signe de reconnaissance de son origine divine, il porte sur l'omoplate droite une tache semblable à une feuille de bouleau. Cela fait penser au héros scandinave Sigurd, marqué à l'omoplate par une feuille de tilleul.

Le fils du dieu du ciel descendit sous forme de bouleau jusque sur les monts Taebaek, en Corée, accompagné de trois mille serviteurs ; il y fonda la cité des dieux. Il enseigna aux hommes l'agriculture, la médecine, la menuiserie, le tissage et la pêche. A cette époque vivait une ourse et une tigresse qui désiraient devenir femmes. Le fils du ciel leur dit qu'elles y parviendraient à condition de rester pendant cent jours dans une caverne obscure en ne mangeant que de l'ail et de l'armoise. L'ourse subit l'épreuve avec succès, mais la tigresse échoua. La femme-ourse épousa le dieu-bouleau et mit au monde un fils, Tangun, seigneur du bouleau, qui fonda plus tard, à Pyongyang, un royaume nommé Choson, l'actuelle Corée. Le 3 octobre, la fête nationale coréenne célèbre cette origine fabuleuse. En souvenir de celle-ci, les rois de Corée portaient des couronnes décorées d'un bouleau en or à trois ou quatre branches.


Philippe Domont et Edith Montelle, Histoires d'arbres ; des sciences aux contes<