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  • Anne

Le Chêne





Étymologie :

  • CHÊNE, subst. masc.

Étymol. et Hist. Fin xie s. judéo-fr. chasne, chaisne, chesne (Raschi Blondh., § 199 et 607); 1160 chasne (Enéas, éd. J.-J. Salverda de Grave, 1921) ; ca 1170 chaidne (Rois, éd. E. R. Curtius, p. 18) ; 1177-88 chaisne, chesne (Chr. de Troyes, Perceval, éd. W. Roach, 6528-6529) ; ca 1225 désigne le bois tiré de cet arbre chainne (G. de Coinci, éd. V. F. Koenig, I Mir. 11, 1466) ; 1600 chesne-vert (O. de Serres, 794 et 795 ds Littré). L'a. fr. chasne est issu de *cassanus attesté sous la forme casnus (866 ds Nierm .; v. aussi Du Cange t. 2, p. 203c) prob. d'orig. gaul. (REW3, n°1740) ou pré-gaul. (v. FEW t. 2, p. 461b). D'apr. Ascoli ds Archivio glottologico italiano, t. 11, pp. 425-427 *cassanus serait le représentant gaul. du gr. κ α ́ σ τ α ν ο ς (châtaigne*), v. aussi Hubschmid fasc. 2, p. 104. Les formes chaisne, chesne sont plus prob. issues d'un croisement avec fraisne, frêne (v. G. Tuaillon cf. bbg.) que d'un type *caxinu (Fouché, p. 816; v. aussi Cor., s.v. quejigo); chêne-vert est composé de chêne et de vert*.

  • GLAND, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Av. 1105 judéo-fr. glant (Gl. de Raschi, 548, p. 76 ds T.-L.) ; ca 1165 la glant ici, valeur coll. (G. d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 430) ; 2. 1538 anat. (J. Canappe, 14e Livre de la Méthode thérapeutique de Galien ds Fr. mod. t. 18, p. 271) ; 3. arg. 1901 (d'apr. Esn.). Du lat. glans, glandis, fém. « gland de chêne » et p. anal. terme d'anatomie.

Lire aussi la définition de chêne et de gland pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :

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Fleurs de Bach :

D'après Les Douze "Guérisseurs" et autres remèdes (1ère édition 1941, traduction française Centre Bach 2011) du Dr Edward Bach :


La fleur de chêne est préparée "Pour ceux qui luttent et se battent avec force pour se rétablir ou faire face aux choses du quotidien. Ils continueront d’essayer une chose après l’autre, même si leur cas peut paraître désespéré. Ils continueront à se battre. Ils sont mécontents d’eux-mêmes si la maladie les empêche de faire leur devoir ou d’aider les autres. Ce sont des gens courageux, qui se battent contre de grandes difficultés, sans perdre espoir et sans diminuer leurs efforts."

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Selon Mechthild Scheffer, auteure du coffret de cartes Les Fleurs du Dr Bach, le chemin de l'harmonie psychique (1997, traduction française : Médicis-Entrelacs, 2001), la fleur du chêne est "la fleur de l'endurance" qui nous guide dans le processus de transformation "du batailleur par obligation... vers le guerrier pacifique".


Message de la carte :

Quelle est la vérité que je dois mieux comprendre ?

Il est parfaitement juste de remplir ses obligations dans la vie et de tenir les engagements pris envers d'autres. L'engagement suprême consiste cependant à accomplir la décision prise envers son Moi supérieur pour la réalisation de son propre plan de vie. En faisant totalement confiance à son guide intérieur et en développant de manière équilibrée toutes les parties de son être, on sera à même d'accompli ses obligations avec plus de joie et de facilité.

Quelle est la décision qui pourra me reconnecter avec mon Guide intérieur ?

Je prends fondamentalement la décision de coopérer avec mon Moi supérieur et de tenir compte de toutes les impulsions que je ressens intérieurement. l'accomplissement de mes obligations sera don un poids moindre pour moi.

Ces signes me permettent de voir que mon potentiel positif de Oak s'accroît :

J'aurai une conception moins "acharnée" de la vie. Je ne me mettrai plus autant sous pression moi-même. J'organiserai ma vie de manière plus créative.

État d'âme négatif : Découragement et désespoir : On se sent comme un combattant abattu et épuisé, qui continue néanmoins courageusement sans jamais abandonner.

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Selon le site http://lesouffledessimples.com/, la fleur de chêne pourrait s'exprimer ainsi :

Autrefois j'ai été élu roi. Aujourd'hui je vis tête nue comme tous les arbres.

Je suis toujours dans la nature pour accueillir et rassembler, parfois jusqu'à me faire dévorer. Les chenilles aiment mon feuillage, qu'à cela ne tienne. Dans mes gènes, j'ai gravé l'art de reverdir même en plein été : je règne par le non-agir.

De mes racines jusqu'à mes fleurs, c'est à la sagesse que je m'offre. Présent, je vis de mon travail, j'accepte en respirant le moindre vent : changements ou accidents matériels.

Venez me visiter, venez tôt un matin de printemps quand le ciel est haut, lorsque mes châtons mâles emplissent chaque souffle d'air de leurs chatouillantes douceurs et où légèrement teintées mes tendres fleurs femelles ne peuvent pas résister à la caresse de tant d'appels.

Venez. A la fraîcheur de l'aurore mes feuilles toutes neuves se tendent à l'horizon. La récolte de la rosée est ainsi si aisée. Chaque goutte de lumière vient se reposer au soleil jusqu'à ce que, dans un soupir, dans un instant, comme un moine ou un bouddha qui médite et sourit, je bénisse ceux qui se trouvent là d'une pluie sacrée par la vie, sous un ciel bleu sans nuages.

A la fin de sa vie l'arbre Chêne lutte pour vivre et nourrir les autres êtres vivants qui vivent à ses dépens.

Il a une faculté d'adaptation aux parasites. Il les aident plutôt que de s'opposer à eux.


Par son élixir :

La fleur du Chêne nous dégage de l'obligation d'une "nécessaire lutte" obstinée. Trop têtus, nous avons besoin d'aide pour réévaluer, réexaminer notre vie et nous repositionner.

L'élixir du Chêne nous accompagne vers la sortie d'une éventuelle soumission à la douleur et/ou au travail, alors même qu'il nous semble être courageux et déterminé.

En prenant ce remède nous gagnons en compréhension, ce qui nous permet de regarder avec des yeux neufs la difficulté à laquelle nous sommes en permanence confronté. Nous commençons à entrevoir une nouvelle manière de grandir.


Mots-clefs : Patience – Calme – Compassion."

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Histoires d'arbre :

Découvrir les trois épisodes de la série d'Arte qui nous rendent familiers en les individualisant des arbres merveilleux : le chêne appelé Whiteleaved oak, en Angleterre, aux pouvoirs magiques, le "chêne à clous" de Herchies, en Belgique et le chêne des Upmeyer en Allemagne.





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Symbolisme :

D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant :


"Arbre sacré dans de nombreuses traditions, le chêne est investi des privilèges de la divinité suprême du ciel, sans doute parce qu'il attire la foudre et qu'il symbolise la majesté : chêne de Zeus à Dodone, de Jupiter Capitolin à Rome, de Ramowe en Prusse, de Perun chez les Slaves. La massue d'Hercule est de chêne. Il indique particulièrement solidité, puissance, longévité, hauteur, au sens spirituel autant que matériel.


Le chêne est, en tout temps et en tout lieu, synonyme de force : c'est, de toute évidence, l'impression que donne l'arbre à l'âge adulte. D'ailleurs, chêne et force s'expriment en latin par le même mot : robur, qui symbolise aussi bien la force morale que la force physique.

Le chêne est la figure par excellence de l'arbre ou de l'axe du monde, tant chez les Celtes qu'en Grèce, à Dodone. C'est encore le cas chez les Yakoutes sibériens.

On note en outre que, tant à Sichem qu'à Hebron, c'est auprès de chênes qu'Abraham reçut les révélations de Yahvé : le chêne jouait donc, là encore, son rôle axial, qui en faisait l'instrument d'une communication entre le Ciel et la Terre. Dans l'Odyssée, Ulysse vient consulter deux fois, sur son retour, le feuillage divin du grand chêne de Zeus. (14, 327 ; 19, 296). La Toison d'or, gardée par le dragon, était suspendue à un chêne : celui-ci avait valeur de temple.

D'après un passage de Pline l'Ancien, qui s'appuie sur l'analogie du grec (drûs), le nom des druides est en relation étymologique avec le nom du chêne ; d'où la traduction homme de chêne, qui a souvent réussi à s'introduire jusque dans l'érudition moderne. Mais le nom du chêne est différent dans toutes les langues celtiques, y compris le gaulois (dervo). Le rapprochement est symboliquement valable cependant, en ce sens que les druides, étant donné leur qualité sacerdotale, ont droit à la fois à la sagesse et à la force. Le chêne symbolise en effet ces deux valeurs. Adoré par les Celtes, il était aussi pour eux, par son tronc, par ses larges branches, par son feuillage touffu et par son propre symbolisme, l'emblème de l'hospitalité et l'équivalent d'un temple."


A l'entrée "Gland", on peut lire : "se rattache à la symbolique de l’œuf : abondance, prospérité, fécondité. Transposé du plan matériel et au plan spirituel, il figure au bout du cordon rouge qui entoure le chapeau des cardinaux, aux chapiteaux des colonnes, dans les blasons, etc. Émergeant de son enveloppe grenue, il symbolise la naissance, la sortie du sein maternel ; puis, à une seconde phase, lors de l'érection, la manifestation de la virilité ; enfin, par couple, il n'est plus que l'image sexuelle de l'homme. Mais au sens spirituel, comme dans les attributs religieux, il désigne la puissance de l'esprit et la vertu nourrissante de la vérité, cette vérité qui vient de deux sources : la nature et la révélation."

Lire aussi le document tiré de http://docplayer.fr/12389896-L-edelweiss-un-symbole.html

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :

"Imaginez un arbre divin et sacré, symbole de force et de sagesse, planté au centre du monde et reliant le Ciel et la Terre. Les Grecs en avaient fait l'arbre tutélaire de Zeus. Ainsi , le premier temple consacré au dieu des dieux de l'Olympe n'était autre qu'une forêt de chênes, située à Dôdôné, une ville de l’Épire, dans le pays des Molosses, où l'on se rendait pour interroger l'oracle de Zeus, mais aussi celui d'Aphrodite. C'était alors la voix de Zeus lui-même qui répondait par le truchement du bruissement des feuilles des chênes sacrés, remuées par le vent. Selon la légende mythique grecque toujours, la massue d'Héraklès était en bois de chêne.

Les Celtes, quant à eux, adoraient le chêne. Leurs prêtres, les druides - que l'on surnommait les hommes du chêne (en réalité le nom druide est issu du celtique druvids, qui signifiait "très savant") - cueillaient le gui, la fleur du chêne, au nouvel an. Il symbolisait alors une nouvelle vie, une régénération, l'immortalité de l'âme. Toutefois, il est bon de préciser que la fleur de chêne es rarissime. En trouver dans une forêt de chênes était donc quasi miraculeux. Le druide partait alors en quête du gui le sixième jour après la Nouvelle Lune, et si'il revenait bredouille, c'était un mauvais présage pour le village celte ou gaulois.

Enfin, le gland, le fruit du chêne, fut souvent considéré comme un symbole de fécondité et de prospérité. Car nos ancêtres savaient que c'était à partir de la graine contenue dans ce petit fruit qu'un nouveau chêne qui deviendrait plusieurs fois centenaire pouvait naître."

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le chêne (Quercus alba) : "C'est un arbre majestueux qui pousse dans les forêts tempérées de l'Europe et de l'Amérique du Nord.


Propriétés médicinales : L'écorce de cet arbre est un astringent et un tonique qui peut servir de façon tant interne qu'externe. De façon interne, on s'en sert sous la forme d'un lavement qui soulage les hémorroïdes et autres problèmes rectaux. On peut aussi s'en servir sous forme de douche vaginale pour soulager les problèmes de menstruation ou sous forme de douche urinaire pour traiter les problèmes de sang dans les urines. Une infusion peut réduire la fièvre et soulager les irritations de la bouche et de la gorge ; on s'en sert alors sous la forme de gargarisme.


Genre : Masculin.


Déités : Thor - Zeus - Jupiter - Odin - Pan.


Propriétés magiques : Protection - Magie solaire - Fertilité mâle - Argent - Vitalité - Chance - Guérison.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • L'utilisation du chêne, en magie remonte au temps des druides et même de l'Antiquité, car c'était aussi l'arbre sacré des Romains. Porter sur soi un gland de chêne indiquait que l'on était un disciple des dieux Jupiter, Zeus ou Odin. On se servait de l'écorce pulvérisée comme encens pour honorer ces dieux lors du festival du solstice d'été alors que le soleil est à son zénith.

  • Pour attirer la chance, prenez deux petites branches de chêne de longueur égale et nouez-le en croix avec un bout de laine rouge, ce qui représente l'équilibre et l'harmonie.

RITUEL POUR ATTIRER LA PROTECTION

C'est un rituel très simple que l'on effectue le jour, sous les branches d'un chêne lorsque le soleil brille. Il s'agit d'un ancien rituel druidique qui s'effectuait ordinairement au solstice d'été, alors que le soleil est à son plus haut - qu'il est le plus chaud - et que le chêne accorde sa fraîcheur.

Tendez votre figure vers le soleil à travers les branches du chêne, sentez ses rayons vous pénétrer et réchauffer votre corps en même temps que l'ombre des feuilles vous entoure. La lumière et la chaleur sont là, ais vous êtes complètement protégé par les branches du chêne. Visualisez les branches de l'arbre qui vous entoure comme ne armure verte qui vous protège et bloque toute influence négative, mais qui laisse passer les rayons du soleil et les influences positives. Recueillez- vous et dites :


Ô chêne majestueux, roi des forêts et des bois

Enveloppe mon corps et mon âme de ta protection

Afin que les forces du mal ne puissent m'atteindre

Et que jour et nuit je me sente protégé.

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Dans Vert, Histoire d'une couleur (Éditions du Seuil, 2013), Michel Pastoureau nous apprend que :


"Tout verger est construit comme un espace symbolique, et [que] chaque plante qui s'y trouve possède sa signification propre. Celle des fleurs varie beaucoup selon les époques et les régions et prend en compte plusieurs particularités : la couleur, le parfum, le nombre de pétales, l'aspect des feuilles, les dimensions des unes et des autres, l'époque de la floraison, etc. Quelques idées peuvent néanmoins être dégagées pour le Moyen Âge central : Le lis est symbole de pureté et de chasteté, [...] De même, les arbres sont toujours signifiants. Le chêne (rare au verger) est un arbre de pouvoir et de souveraineté..."

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Symbolisme celte :

On peut lire dans Les Traditions celtiques (1ère éd. 1945, réed. Dangles 2011) de Robert Ambelain que :


"Notre Démiurge celtique, c'est Esus, reflet matériel d'HU KADARN. En effet, le chêne, dans la tradition celtique, est l'emblème de HU, mais Esus est lui-même couronné de chêne... Le chêne est l'attribut de noblesse, conféré au meilleur de la Cité, et le laurier n'est l'apanage que du vainqueur. Concluons donc que le chêne, l'art de construction (la Cité), et l'idée "démiurgique" incluse dans le mythe de l'Architecte des Mondes, chère aux platoniciens, sont des images liées les unes aux autres dans le domaine de la Symbolique.

[...]

Dans la symbolique celtique, le Père, "OIW" a pour attribut l'If, symbole de Sagesse ; le Fils HU a pour image le Chêne, attribut de la Force. A KARIDWEN est donné le Bouleau, image de la Beauté, et de l'Amour."

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Selon Sabine Heinz, auteure des Symboles des Celtes (1997, traduction française : Guy Trédaniel Éditeur, 1998),


"Le chêne, déjà important chez les romains et les grecs, est pour les Celtes l'un des principaux arbres. On ne sait pas définitivement s'il faut traduire le mot druide par "sage du chêne" ou par "sage fiable". Le mot gallois pour druide, derwydd, est plus clair puisqu'il signifie "homme du chêne". Les noms celtiques en rapport avec le chêne sont Derva, Dervaci, Dervinus, ainsi que Querqueni qui est le nom d'une tribu.

Son bois solide convient très bien pour la fabrication de ce qu'on soumet à de fortes pressions ; les chariots, les routes et surtout les bateaux. On sait que les chênes peuvent devenir très vieux ; c'est pourquoi, lorsqu'on compare l'âge de choses très anciennes, on les prend comme référence.

En hiver, leurs glands nourrissent hommes et bêtes ; quand on les mange crus, ils agissent sur le psychisme. dans le monde entier, on les utilise dans ce but, que ce soit pour naviguer entre les mondes et / ou accéder à d'autres connaissance, prendre conscience de certaines choses, se laisser inspirer, fuir la réalité pour quelques instants (comme c'est le cas aujourd'hui avec les drogues) ou se donner (apparemment) courage et confiance en soi. Les tanins curatifs du chêne ont certainement joué un rôle important en cas de faiblesse et de maladies stomacales et intestinales.

A la fonction curative est peut-être venue s'ajouter la fonction protectrice qui ne se limitait pas au soleil et à la pluie. Ces facteurs, ajoutés à la dureté et la longévité du bois, ont-ils été déterminants pour le choix effectué lors de la construction des tombes ? Il est intéressant de réfléchir au lien entre le chêne, le porc et le chiffre sept. Le sept est le chiffre du porc et fait de lui l'animal de l'Autre Monde dans la tradition propre aux Celtes insulaires. Les porcs se nourrissent principalement de glandes. Il est possible que ce soit la raison première de l'importance accordée aux glands. Dans Le Combat des arbres, on lui consacre une strophe très brève :


Le chêne est rapide ;

ciel et terre tremblèrent devant lui.

Il est un courageux portier devant l'ennemi.

Son nom est une aide.

Saint Colomban vénérait encore le chêne puisqu'il faisait construire ses cloîtres près des chênaies. Dans les Annales d'Ulster, on a noté que la mort des chênes en 1146 et 1178 fut un grand malheur. Pour l'héraldique, les chênes restent également très importants et sont souvent mis en relation avec des signes de navigation.

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D'après Jean Markale, auteur du Nouveau Dictionnaire de Mythologie celtique (Éditions Pygmalion - Gérard Watelet, 1999),


Le chêne est un "arbre sacré chez tous les Celtes - et bien d'autres peuples. Pline l'Ancien rapporte que les druides coupaient du gui sur un chêne, ou sur tout autre arbre considéré symboliquement comme un chêne. Le chêne représente la force vitale divine, mais contrairement à ce que laisse entendre Pline, le mot "druide" ne peut provenir du nom celtique du chêne (dervo ou cassano)."

Thierry Jolif, auteur de B. A.- BA Mythologie celtique (Éditions Pardès, 2000), nous apprend que :


"Selon une assertion de Maxime de Tyr (Dissertations VIII, 8), le chêne est, pour les Celtes, la "représentation visible de la divinité". Pour qui s'est peu ou prou intéressé à la religion celtique, le chêne est invariablement relié au nom des druides, à la suite de l'étymologie hasardeuse de Pline, qui fit dériver le nom des druides de celui de cet arbre. Finalement, il est aujourd'hui couramment accepté que l'étymologie exacte se déduirait du nom du "savoir" , celtique *vid-. Néanmoins, il est tout à fait possible d'accepter l'existence d'une ancienne étymologie analogique qui porterait non sur le préfixe *dru- et le nom du chêne *dervo-, mais bel et bien sur le rapport entre le nom du savoir, *vidsu- et celui du bois, *vidu-. Le bois était donc, dans la conception celtique, le support naturel de la science, du savoir et de la connaissance. Le symbolisme du chêne réside bien là.

S'il est souvent perçu, de nos jours, comme un emblème de la force et de la longévité, nous devrions nous souvenir que la force première et hiérarchiquement supérieure fut, pour les Celtes, celle du savoir druidique. Le chêne fit certainement partie des essences utilisées dans les sanctuaires naturels des Celtes. Faut-il rapprocher ce fait de ce qui est dit au chapitre II de la Volsunga Saga :


"Le roi Volsung fit construire un édifice conçu de manière à comprendre un grand chêne dont les branches s'épanouissaient magnifiquement sur le toit, tandis que le plus bas le tronc se dressait à l'intérieur de l'édifice ; et les hommes appelèrent le dit arbre Branstock."


Sans doute pas de façon aussi directe, car nous ne possédons pas de description écrite aussi nette des sanctuaires celtiques, mais il semble toutefois que la tradition celtique ait, comme de nombreuses autres, conçu l'arbre comme un pilier cosmique reliant le ciel et la terre.

De plus, si nous en revenons à la phrase de Maxime de Tyr, il est alors possible, dans un cadre plus général, de la comparer avec ce que nous enseigne le Rig-Véda (X, 31, 7 et X, 81, 4) :


"Quel que fut l'arbre à partir duquel ils façonnèrent le Ciel et la Terre ?"


et avec la réponse qu'apporte le Taittirîya Brâhmana (II, 8, 9, 6) :


"Le bois était Brahma, et Brahma était l'arbre, à partir duquel ils façonnèrent le Ciel et la terre : je tiens à te le dire, gens de compréhension, là se tient Brahma, qui supporte le monde."


Nous retrouvons bien ici la représentation visible de la divinité" ainsi que la signification de l'axe du monde."

p. 102 : "Les noix, les glands et les noisettes sont traditionnellement considérés comme des fruits de connaissance et de sagesse. Dans Le Voyage de Cormac au Pays de la Promesse, il est dit que les neuf coudriers de Buan laissaient tomber leurs fruits dans une source où cinq saumons les saisissaient, puis jetaient les coquilles dans cinq ruisseaux dont le bruit était plus doux que toute mélodie.

Le saumon symbolise la connaissance, et la source qui se trouve dans l'Autre Monde est bien évidemment la source primordiale, la source de toute vie. Extraite du Dindshenchas métrique, cette strophe est sans aucun doute plus évocatrice qu'un long discours :


"Du suc des noix, ce n'est pas une chose vulgaire, furent faites les coquilles d'inspiration qui descendent à tout moment des ruisseaux au flot vert." (Traduction Christian-J Guyonwarc'h, in Les Druides, Ouest-France, 1986, chapitre troisième, II, 8, Le chêne, le sorbier et le coudrier ; l'if et le pommier, p. 152)."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Le projet d'aller à la rencontre de l'image du chêne dans les rêves ne s'inscrit pas d'emblée parmi les aventures prometteuses ! Quelle surprise espérer de ces chemins trop faciles qui ne semblent pouvoir conduire qu' des conclusion banales ? Tout n'a-t-il pas été dit sur ce seigneur du monde végétal ? Arbre sacré en de nombreuses régions de la terre, un chêne paraît toujours prêt à couvrir de ses frondaisons majestueuses quelque cérémonie druidique. Un chêne pensé est tout de suite plusieurs fois centenaire. C'est un arbre que l'on désire éternel. Pourtant, le chêne rêvé ne se place pas dans le même rapport au temps. C'est même à partir de cette observation que se développera l'essentiel de la signification du symbole. Le chêne fournit sans doute l'image la plus communément représentative de l'arbre. Il exprime la puissance du végétal, déployée dans sa double croissance aérienne et souterraine. Il symbolise un élan de vie qui s'alimente au ciel et dans la terre. La force est l'interprétation la plus courante, la seule d'ailleurs, que proposent les auteurs qui font porter leurs investigations sur les références culturelles.

Si l'analyse du contenu des rêves ne dément pas une telle traduction, elle apporte des éclairages qui l'enrichissent de façon déterminante. La place du chêne, dans l'imaginaire des patients européens qui constituent la presque totalité des sources de la base de données, n'est pas celle que l'on pourrait supposer. Le terme générique arbre peut être noté dans près de 27% des séances, ce qui est une fréquence considérable. Le palmier, suivie de très près par le sapin, apparaît dans 6% des rêves, ce qui reste important. Le chêne n'est présent que dans 2% des scénarios. Cette convocation peut surprendre. Cette rareté relative classe en contrepartie le symbole dans le groupe des images dont les significations sont très spécifiques.

Les deux familles de symboles qui fournissent les corrélations les plus nombreuses avec le chêne sont les animaux et le groupe des images de l'eau. Cela renvoie clairement à la connotation féminine et maternelle qui domine la symbolique de l'arbre. Le chêne, autant et plus que toute autre espèce d'arbre, a vocation de représenter l'image maternelle, d'une part, et de réaliser, d'autre part, une liaison vivante entre le besoin d'accomplissement terrestre et les aspirations spirituelles. Il est, en plus, une symbolisation incontestable de la force.

De quelle force s'agit-il ? Il sera bon de se rapporter au symbolisme général de l'arbre et de se rappeler que celui-ci est la fois expressif de croissance et de fixité. Premier stade de vie apparente, le végétal est avant tout une manifestation de la croissance. Dès lors, le mot force, isolé, se comporte non comme une traduction satisfaisante du chêne, mais comme un obstacle à l'approfondissement du symbole. Il faut avoir achevé l'exploration habituelle des rêves pour acquérir la conviction que le chêne imaginaire ne peut s'interpréter qu'à partir de la notion de force vitale. Ainsi qualifiée, l'idée de force associée à l'arbre prendra tout son sens. Il sera facile de démontrer qu'il ne s'agit pas d'une petite querelle réduite aux nuances, mais de la clef qui conduira jusqu'à la compréhension complète de l'image du chêne.

Le vingt et unième scénario d'Armelle contient des réflexions et des images qui éclaireront de façon décisive ce qu'il s'agit de découvrir. Ce rêve appellerait une reproduction intégrale, malheureusement impossible compte tenu de sa longueur... Nous nous efforcerons d'en rapporter les éléments majeurs : « … Je vois la campagne tout autour... un horizon sans limite... une charrette qui progresse sur un chemin interminable... une pierre qui bloque la roue et c'est l'accident !... Mas ça repart... ça repart toujours... une pierre qui coince, c'est un incident de parcours... je sens qu'il y avait une puissance de vie,une ténacité, une vitalité très très forte... le moteur de la vie... à la limite, plus il y a d'accidents et plus c'est renforcé... c'est de la force... à l'état pur ! Et un jour, la charrette va finir sur un amas de débris... elle a fait son temps... je pense au chêne aussi... qui, à un moment donné, se casse, je pense à la rigidité du chêne qui, à un moment donné, se brise... et ça aussi c'est sans importance ! D'autres ont pris racine... et, pour couper le fil de la vie, il faudrait tout déraciner... Je sens que pour moi, c'est important d'être enracinée, d'être dans la terre, d'être présente aux événements... importance de mes racines, de mes origines familiales... être dans une chaîne... dans une succession... et d'être la suite de quelque chose... et ce besoin vital d'assurer une suite aussi... je suis reliée, fatalement, à... mes géniteurs... je descends d'eux... je revois le chêne... je vois les deux branches et moi je suis en dessous... ça forme un Y et moi je suis une branche oblique et il me faut me relier à quelqu'un pour continuer la chaîne... enfin... je vois un losange... et le coup de ciseaux... celui qui arrête le chêne... heu... la chaîne... comme la ligature des troncs... il y a rupture de la chaîne... y a un trou... parce qu'à côté, y en a d'autres qui continuent... c'est comme un tricot... je pense à ce trou... je n'aime pas sentir ça... c'est comme un trou que j'ai dans mon ventre... un vide qui s'est créé de pas procréer... »

Quand le chêne devient chaîne par la grâce d'un lapsus, quand la chaîne se rompt par le jeu d'un second lapsus qui ligature des troncs au lieu des trompes... le chêne devient ce qu'il sera pour tous les rêveurs, au plus profond de leur imaginaire : un arbre généalogique ! Tous les indices convergeront pour confirmer cette spécificité du symbole... aucun autre arbre ne propose une forme qui se prêterait mieux à la représentation des ramifications vitales.. la force du chêne, c'est la force de la vie. Branche aînée, branche cadette, branche morte... autant d'images qui font des branches les bras d'une lignée. Armelle associe au chêne la charrette qui va par les chemins, se heurte à des obstacles, les surmonte et se renforce dans les épreuves jusqu'à l'étape finale. Plus du tiers des patients qui évoquent le chêne imaginaire introduisent ainsi le char, la charrette, le chariot, la diligence, dans le même rêve ! Le plus souvent, la charrette est titrée par deux chevaux ou deux bœufs et cet attelage représente alors les parents du rêveur... ceux qui l'ont précédé dans la chaîne de la vie. La lettre Y, sur laquelle des commentaires d'Armelle projettent un éclairage suffisant, se retrouve dans d'autres rêves, à proximité du chêne. Il est intéressant de rappeler aussi qu'autrefois le mot succès désignait la pousse printanière du bourgeon terminal d'un jeune arbre planté quelques mois plus tôt. Succession et succès ont la même origine. Quels savants cheminements de l'influx nerveux a-t-il fallu pour produire la convergence entre l'évocation du chêne et le besoin exprime par Armelle d'être dans une succession ?

Après toutes ces observations, le lecteur apprendra sans surprise que les patients qui ont produit les rêves pris en référence ont tous, sans exception, ou été de jeunes orphelins de père ou de mère, ou se trouvaient à l'époque de leur rêve, dans une situation leur interdisant la procréation. Armelle cumulait les deux propositions. De très nombreux rêves de chênes mettent en évidence le sentiment de rupture de la chaîne de la vie associée au chêne. Ce dernier semble avoir pour vocation de porter cette idée de rupture, mais aussi de parcours à accomplir pour atteindre ce qu'il faut bien appeler la fin d'un cycle vital. Le rêve ne connaît pas de palmier mort ni de sapin desséché ! L'arbre mort, l'arbre creux, l'arbre torturé, l'arbre sec sont presque toujours un chêne. Le tronc brisé, la branche rompue, appartiennent au chêne. Des Chênes qu'on abat de Malraux un géant déraciné de La Fontaine, les images de chênes qui connaissent une fortune littéraire sont toujours reliées à cette notion de rupture. Il est bien difficile de choisir entre tous les exemples qui s'offrent pour illustrer le lien entre le chêne et la chaîne généalogique. C'est peut-être le onzième rêve de Dominique, qui possède de nombreux points communs avec celui d'Armelle, qui sera, pour cette raison, le plus convaincant. Dominique a perdu son père lorsqu'il avait dix ans. Vingt ans plus tard, il n' pas trouvé l'assurance qui lui permettrait d'envisager de fonder une famille : « … Je vois un chariot conduit par un homme, un nomade, quelqu'un qui n'a pas de point d'attache... un oiseau virevolte autour de la carriole... à l'intérieur, il y a une statue de sirène. Tout ça a quelque chose de statique... le chariot s'est arrêté dans une vallée. Je suis sur la colline, très très haut, vraiment au sommet... je peux voir tout l'horizon, les quatre points cardinaux... en bas, il y a une rivière... j'y dévale... mais un mur s'abat en amont et empêche l'eau de s'écouler... c'est comme quelque chose de tari... une coupure, une rupture... quelque chose qui a entravé la marche des choses... […] Là je vois un tournesol... la pluie tombe et l'eau du ciel vient fertiliser le sol... e les tournesols se multiplient... ça forme maintenant de petits ruisseaux... et puis il y a un chêne, assez desséché... un des ruisseaux aboutit à ce chêne. Je suis au pied du chêne... j'attendais la venue de l'eau... l'eau alimente le chêne et moi en même temps... ce qui me fait me redresser... et je serre le chêne dans mes bras. Je communie avec lui en fait... je suis UN et lui est UN... et je vois une cigogne qui se pose sur une branche de l'arbre... et qui tient un linge dans son bec... un linge qui est un réceptacle ou... c'est un berceau en fait !... Et dedans il y a un enfant qui pleure... je le prends dans mes bras et je le baptise avec l'eau du ruisseau... impression de voir un enfant qui lui ressemble qui s'en va au fil de l'eau... impression de l'avoir débarrassé de quelque chose... de l'avoir purifié... une cloche tinte et un ange me tend la main... nous sommes séparés par la rivière mais il va m'aider... m'aider à reconstruire un lien... » La rivière tarie symbolise l'interruption du fil de la vie. Cette image renvoie à la disparition du père de Dominique. Mais la force de vie est indestructible. D'autres ruisseaux se forment, Dominique communie avec le chêne que leur cours alimente, et la cigogne participe au départ dans la vie du bébé, le nouveau maillon dans la chaîne des successions. D'autres rêves présentent des éléments très originaux qui confirment le sens du symbole. Le plus émouvant est sans doute celui de Cédric, orphelin de père et désabusé par la révélation que ce père disparu n'était pas le sien, ni celui de certains de ses frères et sœurs. Il en résulte pour Cédric une grande confusion, un sentiment de désordre généalogique. Au cours de son cinquante et unième rêve, il a des mots très lourds : « … ma colonne vertébrale croule sous le poids du désordre... » Le scénario se poursuit par une violente altercation qui oppose Cédric à sa mère. Puis éclate le besoin de se constitue des repères généalogiques parmi lesquels il inclura même le thérapeute : « … je vois maintenant un très très grand chêne millénaire, superbe, où j'aperçois quelques personnes que je respecte, dont vos, mon grand-père maternel et quelques personnages historiques qui me disent de laisser tomber ce que j'ai sur le dos... ce que je fais immédiatement et qui me permet de me redresser... et de plus en plus de personnes arrivent sous ce chêne, dans une ambiance d'enthousiasme... » Une autre vision, très particulière, établit de façon incontestable le lien entre le chêne et la chaîne de générations. Philippe, quarante-deux ans, orphelin de père à huit ans accomplit une traversée de l'espace jusqu'à une planète uniquement formée de végétation : « … une végétation qui s'autogénère... les chênes prennent leurs racines dans les feuilles des autres chênes et cela constitue une immense sphère entourée d'une lumière qui vient de partout... » Quand le chêne se fait chaîne aussi spontanément, dans une image qui échappe à tout soupçon de pollution par des clichés culturels, il semble bien que l'on puisse conclure.

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Devant le chêne imaginaire, l'analyste devra se souvenir que le symbole est d'abord un arbre, c'est-à-dire une image de nature féminine, maternelle, image qui favorise aussi la projection d'un élan d'harmonisation entre les aspirations terrestres et le besoin d'accomplissement spirituel. Ces valeurs seront rarement absentes de la dynamique qui se déploie dans le rêve. Mais le praticien devra toujours, face au chêne du rêve, soupçonner que quelque chose d'important se joue à travers le scénario observé, par rapport aux ascendants du rêveur ou par rapport à son désir de descendance. Il y aura lieu de s'interroger sur les obstacles qui peuvent s'opposer à la réalisation du besoin de procréer. Ces obstacles sont de natures très variées : insuffisances physiologiques, absence de partenaire ou inhibitions psychologiques en relation avec la disparition précoce d'un ascendant direct. Le vent qui joue dans les feuillages du chêne a toujours une révélation à faire sur l'un de ces points.

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Mythes et légendes :


Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017) de Françoise Frontisi-Ducroux, celle-ci propose de penser que :


"Les arbres sont féminins parce qu'ils peuvent être habités par des filles, les hamadryades, les nymphes des arbres, catégorie que nous n'avons pas encore évoquée. Comme leur nom le dit, elles vivent avec et en même temps, hama, que leur arbre, drys (Note : Ce qui n'en fait pas pour autant les résidus d'un culte des arbres, d'une "dendolâtrie" primitive. L'existence d'une phase animiste généralisée et universelle, préliminaire à d'autres formes d'expression religieuse, relève de constructions obsolètes, qui appliquaient à l'histoire des religions le schéma de l'évolutionnisme biologique.). Elles naissent, poussent et s'épanouissent, explique Aphrodite à Anchise, et lorsque leur destin touche à son terme, "leurs âmes quittent ensemble la lumière du soleil" (Hymne homérique à Aphrodite, 265-72). Les bûcherons connaissent bien ces divinités. Il les entendent frissonner et murmurer avec le vent. Et, fait plus inquiétant, elles crient lorsqu'on veut les abattre. Elles saignent aussi, telles Lotis, la " micocoulière ", dont Dryopé, inconsciente de son geste, arrache un rameau en voulant cueillir une fleur. L'histoire la plus terrible est celle que raconte Callimaque dans son Hymne à Déméter. L'impie Érysichthon s'en prit à un bois sacré très cher à Déméter. Il voulait en faire le plafond de sa salle à manger. La première frappée, une haute "peuplière" qui touchait jusqu'au ciel, poussa, au premier coup de hache, un son plaintif qui alerta la déesse. Courroucée, celle-ci punit le coupable en le frappant d'une faim inextinguible. après avoir tout dévoré dans la maison, chien, cheval, chatte et souris, après avoir mendié des quignons aux carrefours, lui, le fils du roi, il finit par se ronger lui-même (Note : Ovide remplace ce peuplier par un chêne, quercus, Métamorphoses, VIII, 71 s.).

[...]

Pour mieux décrire, par exemple, la rectitude du sapin, sont tronc unique et ses branches rectilignes, Théophraste l'oppose au chêne à la ramure courbe, plus sinueuse et étalée. De fait le chêne suggérait déjà à Homère une image virile et guerrière. Les Troyens qu'Hector mène avec fougue contre le camp des grecs rencontrent deux braves, placés devant le haute porte : "Ils sont pareils aux chênes qui, dressant leurs têtes sur les montagnes, résistent chaque jour, sous le vent, sous la pluie, en s'accrochant à leurs longues et fortes racines (Théophraste, IV, 6, 7 ; XII, 132-134). On comprend dès lors que notre Dryopé, "la Duchêne", ne soit pas devenue l'arbre dont elle porte le nom. Il est des arbres dont la féminité serait impensable. Ici le discours botanique antique est en cohérence avec le mythe."

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Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014), le chêne pédonculé est un "arbre enchanté".


Nymphes boisés : Comme assoupis, dans les profondeurs des sous-bois oubliés par les hommes, de vieux troncs de chênes parés de mousse et de lierre abandonnent leur frondaison aux caprices du vent. Alors que les branches et feuillages se balancent dans le clair-obscur, l'écorce d'un chêne vénérable s'ouvre avec parcimonie pour laisser place à une svelte jeune femme dont seuls le buste et la tête émergent de l'arbre. L'hamadryade, tel est le nom de cet être, ne quitte jamais sa demeure avec laquelle elle ne fait qu'un. Si un bûcheron abat sa hache sur le bois, la nymphe gémit et souffre mille tourments avec son frère de sève jusqu'à partager son dernier soupir. Les dryades, nymphes protectrices des forêts vivant dans les chênes, ont plus de latitude puisqu'elles peuvent librement sortir des troncs. Le front ceint d'une couronne de feuilles, les belles dansent autour des arbres immenses mais échappent au regard des curieux en se métamorphosant en arbuste. A l'approche des bûcherons, les dryades poussent des plaintes menaçantes. Celui qui abandonne sa hache profitera de la gratitude des nymphes, le sans-cœur sera sévèrement puni. Pour éviter de tels drames, mieux vaut inviter les habitantes à quitter leur antre ou demander à un prêtre de s'assurer que les dryades sont parties avant de se mettre au travail. Quand leur demeure boisée est vaincue et tombe à terre, les tristes demoiselles cherchent refuge dans d'autres chênes millénaires.

Les folkloristes donnent une espérance de vie démesurée au hamadryades : 933 120 ans !


Des paroles d'or : Dans les Pyrénées Atlantiques, celui qui aspirait à devenir riche sollicitait la bienveillance de la fée d'Escout. Il empruntait une cavité naturelle s'ouvrant sous un chêne millénaire, s'adressait en termes courtois à l'habitante des lieux puis déposait un vase au pied de l'arbre. S'il avait trouvé les mots ayant su toucher la fée, il retrouvait quelque heures plus tard son récipient empli de métaux précieux.


Logis pour tous : Dans le Nord de l'Angleterre, dans les taillis de chênes où de jeunes pousses prennent le relais de leurs aînés abattus sur plusieurs générations, là où les jacinthes fleurissent jusqu'à recouvrir l'humus brun, de petits gardiens veillent au crépuscule sur la quiétude des lieux. Les Oakmen sont des nains au corps sec et rabougri, coiffés d'un bonnet rouge sur la tête rappelant une amanite tue-mouches. ans !rser leur bosquet durant la nuit est dangereux, récolter des champignons l'est plus encore. Ces petits êtres prennent en effet un malin plaisir à leur donner une apparence faussement comestible...

Selon un vieil adage, les vieux chênes au tronc immense et aux branches nouées par l'âge offrent l'hospitalité au peuple de Féerie. Cette croyance est commune à de nombreux pays où cette espèce était considérée comme sacrée. les elfes trouvent refuge dans les creux des arbres rongés par le temps. En France, fées et Dames blanches apparaissent fréquemment sous les chênes. Sur une colline du Leicestershire, une vision bien plus effrayante attendait les Anglais ! Près d'une grotte, s'élevait ainsi un grand chêne dont les branches pliaient sous le poids de peaux animales et humaines ! Ces membranes étaient mises à sécher par Black Annis, une sorcière qui se dissimulait dans l'arbre pour tomber sur ses proies et les dépecer. Grâce à ses victimes, la créature se confectionnait de nouvelles jupes... Les Britanniques ne peuvent que saluer sa disparition advenue voilà plusieurs siècles.

Là où sont les chênes, les elfes ne sont pas loin et inversement.


Dommages collatéraux : Dans les Pyrénées-Orientales, la commune de Ria, portant aujourd'hui le nom de Ria-Sirach, possédait autrefois un remarquable chêne vert poussant près de la gare. A le voir si fier et si noble, personne ne l'aurait imaginé chétif et fragile. Et pourtant... Mais commençons par le début... Bien avant que la commune ne supplante la forêt originelle, un bois de chênes s'étendait en ce lieu. En ce temps-là, ces arbres ne perdaient jamais leur feuillage. Le vent d'automne et le vent d'hiver pouvaient bien souffler, les chênes pédonculés, les chênes-lièges et leurs autres cousins ne se dénudaient point. Voilà qui offrait un refuge fort approprié aux Encantadas, ces fées lavandières connues pour les mauvais tours qu'elles se plaisaient à jouer aux humains : gâter le lait des vaches, ouvrir la porte des étables et en faire sortir les bêtes...

Poursuivies par les fermiers munis de fourches, les demoiselles se dirigeaient en toute hâte vers les chênes au pied desquels elles récitaient une formule magique avant de disparaître dans les branches feuillues. Les paysans essoufflés arrivaient toujours trop tard. Ne voyant aucune trace des mauvaises fées, ils reprenaient leur chemin tout en s'interrogeant de ce mystère.

Une nuit où le froid était particulièrement mordant, des hommes se réunirent sous les arbres pour en découvrir le secret. Avec quelle frayeur ils sentirent leur couvre-chef disparaître de leur tête et entendirent des rires sardoniques s'échapper des branches ! Tous coururent se réfugier dans leur logis sans demander leur reste. C'est alors que le plus jeune et le plus chétif des chênes s'éleva contre ces agissements. Contrairement aux autres feuillus, il ne supportait plus de servir de cachette aux Encantadas et leur interdit de monter sur lui.

Les fées préférèrent partir pour trouver un bosquet plus accueillant. Elles gratifièrent les chênes qui leur avaient été fidèles en les parant de feuilles parfumées, de feuilles d'or ou de cristal. Seul le ch^,ne s'étant révolté garda sa verdure telle quelle. L'avenir lui donna raison car les frondaisons odorantes furent mangées par des chèvres, des contrebandiers arrachèrent les secondes et les dernières furent brisées par le vent. En définitive, seul le petit chêne ayant tenu tête garda son feuillage. Ses voisins en furent si jaloux qu'il dépérirent l'un après l'autre... Depuis ce jour, les Encantadas n'ont jamais plus fait usage de leur magie pour changer la verdure des arbres.

En Lorraine, dans la forêt de Ripaille, plus précisément au secteur de Hennefète, poussent d'étranges chênes, tout à la fois petits, tordus, bossus et souffreteux. Leur triste état serait dû à la dame Agaisse, une méchante fée qui les punit jadis pour ne pas avoir courbé leur cime devant elle, en signe d'hommage.


Suivi à la trace : Dans la forêt jurassienne de Montoie, le Foulta a fait des vieux chênes son habitat favori. Ce lutin maléfique fait du tort aux animaux comme aux humains qu'il suit dans la forêt sous la forme d'"un feu follet. Il n'était pas rare de voir, dans les prés où paissait le bétail, des chênes entourés d'une haie bien entretenue. Cette barrière végétale empêchait les troupeaux d'approcher de l'arbre dans lequel le Foulta avait été consigné à résidence.


Créatures lilliputiennes : Dans les parcs et jardins d’Écosse ou de Grande-Bretagne, les Pillywiggins, minuscules fées ailées, aiment à se nicher dans les fleurs sauvages poussant au pied des chênes vénérables. Le thym, les digitales, les primevères ou jacinthes des bois sont leur refuge favori.


Tromperies réciproques : Les fées d'Europe échangent souvent leurs enfants contre les nôtres. Quelques indices permettent rapidement de s'apercevoir du subterfuge. Un bébé qui hurle et vous réclame sans cesse à manger du jour au lendemain ne peut qu'être la progéniture d'une fée. Aucun doute n'est permis quand le changelin montre sa véritable apparence : une créature avec une grosse tête et le regard fixe ou pis, un être ridé et poilu ! Pour récupérer son enfant, une méthode consiste à faire avouer à l'intrus sa véritable nature. On peut par exemple accrocher au-dessus du feu treize glands dans lesquels on fait bouillir de l'eau ou faire brasser de la bière dans une cupule du même arbre. ce spectacle ne manquera pas d'étonner le changelin qui exprimera à voix haute son étonnement avec une phrase du type : "Moi qui suis aussi vieux qu'un chêne, je n'ai jamais vu la bière brassée dans une cupule". Sa capacité à parler démontre bien qu'il n'est pas un bébé comme les autres. Ainsi désavoué, il se voit obligé de quitter les lieux.

Le peuple de Féerie n'est pas le seul à user d'artifices. Vous avez peut-être déjà entendu parler du chêne sacré de Dodonne dont les prêtres grecs de l'Antiquité tiraient des oracles. Comme le rapporte l'écrivain Jacques Collin de Plancy au XIXe siècle, ce fait historique inspira un Anglais détenant un grand arbre de la même espèce. Ce chêne était considéré comme enchanté car des lamentations s'échappaient de son tronc. De nombreux visiteurs payèrent pour voir un tel phénomène. Or il advint un jour qu'un curieux voulut abattre l'arbre pour voir de quoi il retournait. Le propriétaire s'opposa en arguant que l'être féerique vivant dans le bois pourrait le tuer. Mais l'homme persista et abattit le chêne, révélant de la sorte un tuyau enterré sous terre. Ce n'était donc pas une créature surnaturelle qui faisait entendre sa voix mais un complice du propriétaire gémissant par l'autre bout de la canalisation...


Une vision évanescente : Plusieurs Normands d'autrefois ont déclaré avoir vu une étrange femme au bord d'un chemin forestier. La dame, postée à l'ombre d'un chêne ancien, présentait une chaîne aux promeneurs et voyageurs de passage. Une nuit, un cavalier dépassa sa première frayeur pour s'approcher de l'apparition. mais au fur et à mesure de son avancée, la silhouette perdait de ses contours pour s'effacer totalement. Les rayons de lune jouant sur l'écorce auraient-ils créé l'illusion ?

Le levage, c'est ainsi qu'on appelle la récolte du liège. Une légende portugaise dit qu'il faut frapper brièvement l'écorce de l'arbre avec l'outil avant de détacher l'écorce pour laisser le temps aux êtres qui se cachent dessous de s'en aller."

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Croyances populaires :


D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012) : le chêne pédonculé (Quercus robur) peut être sollicité "pour un bonheur robuste".


Des siècles de chance : Sa longévité exemplaire, sa stature empreinte d'une force tranquille et sa forte propension à attirer la foudre, considérée jadis comme une manifestation divine, ont conduit les Européens d'antan à sacraliser le chêne. Dotés de telles vertus, l'arbre et ses fruits ne pouvaient que dispenser de nombreux bienfaits. Le gland de chêne passait ainsi pour un porte-bonheur efficace, il garantissait chance et longévité à toute personne le portant sur soi ou dans son sac.


Amulette protectrice : Selon la superstition , un chêne foudroyé ne peut l'être deux fois. A ce titre, toute feuille d'un tel arbre portée sur soi protégerait efficacement son propriétaire des éclats célestes. Sur le même principe, les soldats italiens qui assimilaient la foudre à une "arme divine" pensaient se prémunir des blessures en étant pourvus d'une telle feuille. Le chêne détiendrait également des capacités protectrices contre les maladies. S'exposer à la fumée de son bois ou pénétrer à trois ou neuf reprises dans l'antre creux d'un vieux chêne renforcerait les résistances immunitaires. Une autre méthode de prévention consiste à mâcher des glands chaque matin "en visualisant ses ancêtres sur quatre générations". Le bois de chêne permettrait enfin de refouler les assauts malfaisants des esprits surnaturels et aucun tour de sorcellerie ne peut nuire aux marins naviguant sur un bateau construit avec du chêne.


Intouchables : Les chênes sacrés faisaient l'"objet de dévotions et de tabous si puissants que l'abattage de ces arbres pouvait être puni par la sentence capitale. De leur c$ôté, de nombreux chênes séculaires, abritant des nymphes dans leur veines boisées, sauraient rendre leur propre justice grâce à une panoplie de châtiments fort variés : faim ou tremblement incessants, incendies, maladies, mort violente...

Droit comme un chêne : Les jeunes filles d'Ille-et-Vilaine, désireuses de trouver un bon parti, se rendaient près de l'ancien étang de Saint-Pern et touchaient l'écorce d'un chêne poussant près de l'édifice sanctifié pour réaliser leur vœu. Il y a fort à parier que le tronc de cet arbre se hissait relativement droit vers le ciel comme tous les chênes caducs. Et selon une croyance communément admise le simple fait d'entourer ses bras autour d 'un chêne assurerait à la gente féminine de trouver un homme viril.


Pas cool ! Les Slaves d'antan nourrissaient un culte au dieu de la foudre et entretenaient un feu permanent en son honneur. Si les gardiens chargés de surveiller les flammes manquaient à leur devoir, ils étaient condamnés à périr.


Un sacré tout en un ! Le chêne de Saint-Thelo, qui gît aujourd'hui à terre dans le Finistère, attire chaque année de nombreux pèlerins lors de la Troménie de Landeleau, une procession religieuse du cru. Chacun a à cœur de prélever un morceau de son écorce pour le garder précieusement avec soi. Ces bouts de bois auraient en effet la faculté de préserver des troubles de santé et de la foudre, de porter chance aux étudiants et de faire gagner au loto !"

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Littérature :


Dans Les Secrets de Laviolette (Éditions Denoël, 1982), Pierre Magnan consacre toute une nouvelle à un chêne extraordinaire. Cette nouvelle s'intitule tout simplement "L'Arbre" :"


- Ça en est un de personnage, cet arbre, fiston ! Tu vas voir ! Et d'abord, une certaine nuit... oh, une nuit qui a dû voir les Trois Glorieuses, ou celle de l'Abolition des privilèges, ou peut-être la Saint-Barthélémy, est-ce qu'on sait ? Enfin une nuit qui se perd dans celle des temps. Une nuit en tout cas qui a compté dans la vie de cet arbre. Il s'est battu comme la foudre du crépuscule du soir jusqu'à celui de l'aube. Elle l'a eu à la fin mais pas trop profondément. Il était déjà trop gros même pour elle, pour l'écarteler en deux comme elle fait d'habitude.

Au matin, quand le premier charretier est passé, l a vu comme des nids de serpents d'écorce se tordre sur le chemin, au gré du vent, avec une odeur, a-t-il dit, de copeaux varlopés, pour qu'on se figure bien l'infernale menuiserie dont ce coin de la forêt avait été le témoin. Il dit que les chevaux s'ne étaient cabrés d'inquiétude devant ces volutes insolites et qu'il avait pu à grand-peine les refréner à coups de fouet et de hautes paroles. Tous ceux qui passèrent alors ce jour-là, puis les jours, les mois et les années qui suivirent, rapportèrent que du haut en bas de ses huit mètres de fût, cet arbre avait été lacéré par a foudre comme par les griffes d'un énorme lion et sur tout le pourtour de son tronc. Par ces égratignures, longtemps, très longtemps, il saigna sa sève comme un homme son sang. Plusieurs témoins dirent au cours des âges qu'à un moment ou à un autre on n'avait pas donné cher de sa peau, qu'un été même, il vécut sans frondaisons comme au gros de l'hiver, avec juste au bout des branches quelques ridicules houppes de feuilles grosses comme celles d'un chou, sans doute pour compenser la multitude de celles qui, d'ordinaire, lui permettaient de respirer.

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Pierre Magnan, auteur de Chronique d'un château hanté (Éditions Denoël, 2008) construit son roman autour de la vie d'un chêne qui scande les aventures des personnages au-delà des siècles :


- Et alors ?

- Et alors rien. Au milieu de ce pré, sur un tertre, il y a un arbre, un gros chêne qui doit bien avoir cent ans... comme la prieure. Seulement alors lui, il est pas près de mourir ! Tu dirais un jeune homme. En octobre il resplendit comme un plat d'or ! Quand il fait du vent, c'est une pluie de glands !

- Et alors ?

- Et alors rien. La prieure elle a fait installer son fauteuil devant l'arbre. Elle m'a fait rester debout à côté d'elle. Elle était faible. Elle s'y est reprise à trois fois. On aurait dit que son bras décharné avait le monde à soulever ! Enfin elle a réussi avec son doigt tendu à me désigner l'arbre. Il n'y avait pas de doute, autour, à la ronde, il n'y avait rien d'autre que le pré vide et l'arbre ! Elle est morte quand son doigt sans force est retombé le long du fauteuil.

[…]

A droite du boyau où la voûte avait cédé, un trou énorme se dessinait dans la pénombre des torches. La nonne leva haut la sienne. Un étrange ensemble de barreaux épais interdisait l'accès à l'excavation et obstruait le cintre écroulé. Des tentacules végétaux dardés en tous sens descendaient en grappes hors l'obscurité sans limites que les torches ne dissipaient pas. Elles se retroussaient sur elles-mêmes et parfois, au contact du sol bouleversé profitant d'une fissure où le temps, l'humidité et la poussière avaient refondé une terre arable, elles s'y enfonçaient, y croissaient, s'y épaississaient et pulvérisaient les décombres. L'ensemble était couleur de marbre veiné de rouge car les lécanores véhiculées par l'eau qui suintait le long des tentacules s'étaient lancées en osmose vers le support végétal et le parasitaient. […]

- C'est un arbre ! C'est les racines d'un arbre. […]​

A la lueur des torches, l'étrange spectacle de ce chariot enseveli sous les blocs taillés, les gravats et la poussière, et que les racines retenaient prisonnier, interpellait tel un point d'interrogation au centre de sa prison végétale. Tancrède toucha une de ces racines. Sa main n'en faisait pas le tour. Il y en avait d'aussi grosses que des colonnes dont elles avaient aussi l'aspect. Des stalactites de calcaire, suintant de la voûte, s'étaient au cours du temps étalées à la surface des racines et en avaient changé l'aspect. Elles étaient hérissées de pointes aux extrémités des radicules où s'irisaient des perles d'eau immobiles, d'une irréelle transparence, et que ne se décidaient pas à se détacher d'elles.

- Qu'est-ce que c'est que cet arbre ? demanda Tancrède.

Il avait baissé la vois instinctivement, peut-être saisi d'une sorte de respect devant cette énigme.

- C'est un chêne, dit Julie. Il est énorme. Il doit avoir deux cents ans ! Il est hors du monastère, au milieu d'un pré sur un tertre ! Tu le verrais, il te ferait peur !

[….]

- Vous comprenez, maître, quand on est en bas dessous, on n'est pas seuls à respirer, lui aussi il respire et il est est plus fort que nous !

- Qui « il » ?

- L'arbre !

Le Mèche haussa les épaules.

- Un arbre ça respire par les feuilles.

- Et alors ? Vous croyez que les racines elles en profitent pas ? Vous croyez que parce qu'elles sont immobiles, il se fait pas du travail chez elles aussi ? Ce marin, avant de descendre, je suis passé au pied de ce chêne, je l'a' mesuré du haut en bas. Je suis resté là à penser pendant au moins cinq minutes. C'est long cinq minutes quand on pense. Et c'est pas volontiers après que je suis descendu dans le boyau. Vous savez, maître, je ne suis qu'un pauvre homme, je réfléchis pas vite mais vous voyez, maintenant, même si vous me donniez dix liards la journée et qu'il y ait assez d'air en bas dedans, jamais je n'y retournerais, jamais je n'attaquerais des racines que vous vouliez nous faire couper.

Il respira un bon coup avant de poursuivre car c'est difficile de faire comprendre ce qu'on pense à un patron.

- Ce serait un assassinat, dit-il, et moi je refuse d'assassiner cet arbre .

[…]

A chacun de ces pèlerinages chez les clarisses, Julie et Tancrède ne manquaient jamais d'aller se promener du côté de l'arbre prodigieux qui se dressait au centre d'un grand vide au milieu d'un pré en jachère et qu'un accident du terrain soulevait sur un tertre.

Ce chêne avait maintenant deux cent trente ans. Son écorce aux profondes striures avait, au cours du temps, évolué en spirales suivant le cours du soleil, offrant toujours à la lumière l'éternelle jeunesse qui le faisait imperceptiblement croire chaque printemps.

Parfois, un peu de vent frissonnait sur ses frondaisons si c'était l'été ou alors, si c'était la bise d'hiver, celle-ci soufflait doucement à travers les branches apparemment mortes et c'était un vent de regret qu'elle orchestrait sur la mélancolie du pays.

Tancrède enlaçait tendrement Julie et lui ouvrait le sentier avec précaution, écartant les ronces devant elle.

Elle lui tirait hors de sa ceinture la dague de chasse qu'il portait toujours. Avec la pointe de ce couteau elle sculptait soigneusement dans l'écorce du chêne l'initiale du prénom choisi pour le nouvel héritier. Fille ou garçon, elle ne se trompa jamais.

Et Tancrède mourut et Julie vécut assez longtemps pour voir se morceler, éclater, se dissoudre par la croissance inexorable de l'arbre les initiales qui à chaque naissance avaient paru triomphales et qui, en disparaissant comme englouties dans la chair du tronc, supprimaient le passé au fur et à mesure que le chêne traçait, de son étrave immobile, son chemin vers l'avenir.

[….]

- Ce n'est pas tout, avait poursuivi le cardinal, lorsque votre reconnaissance au Seigneur pour tant de beauté se sera un tant soir peu calmée, vous irez saluer mon arbre.

- Un arbre ! s’était exclamé maître Chalgrin.

Il était estomaqué d'incrédulité à l'idée qu'un si haut personnage pût se préoccuper d'un arbre.

- Oui ! avait affirmé le cardinal, et vous verrez que c'est aussi une créature de Dieu !

Il avait bien précisé par un croquis l'emplacement de cet arbre et il n'avait pu s'empêcher d'en parsemer l'alentour avec des croix stylisées dont le nombre était impressionnant. Et il avait dit encore :

- Il se trouve au bord d'un pré tout seul. Son ombre a refusé à toute autre végétation le droit au soleil. A quelques toises de son tronc existent les ruines méconnaissables, ensevelies sous les arbres et les buissons, d'un couvent de clarisses martyrisées au siècle dernier par les huguenots. Je compte bien d'ailleurs demander la béatification de ces saintes femmes au prochain concile.

Même sans croquis, l'arbre aurait attiré l’œil du notaire car il était omniprésent. Un chemin à ornières à travers prés conduisait à ces ruines. Une mare s'était formée en son emplacement, d'une source qui avait été à l'origine du monastère et qui stagnait depuis, l'écoulement en ayant été obstrué. Le chêne se mirait en partie dans cette eau pure trop petite pour le refléter tout entier.

L'arbre s'élevait devant le ciel et empêchait de voir celui-ci. […]

Il trouva qu'en étendant les bras il aurait fallu être six pour enserrer le tronc. A hauteur d'homme, un creux dans l'écorce qui semblait avoir subi un écrasement, la forme d'un crâne humain était aplatie. A côté de cette dépression, éclatées, illisibles par la croissance de l'arbre autour de ce témoignage, deux initiales avaient été gravées.

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Dans le roman policier Nymphéas noirs (Éditions Presses de la Cité, 2010), Michel Bussi construit une intrigue mêlée d'histoire de l'art qui se passe à Giverny. C'est l'occasion d'en apprendre davantage sur le peintre bien connu :

- [...] Tiens, regarde l'arbre, en face, le peuplier. Sais-tu ce que Monet demanda un jour à un paysan ?

- Non...

- Il avait commencé à peindre un arbre en hiver, un vieux chêne. Mais quand il st revenu, trois mois plus tard, son arbre était couvert de feuilles. Alors, il a payé le propriétaire de l'arbre, un paysan, pour enlever toutes les feuilles de l'arbre, une à une...

- Tu me racontes des histoires...

- Non ! Il a fallu deux hommes, pendant une journée, pour déshabiller son modèle ! Et Monet a écrit à sa femme qu'il était tout fier de pouvoir peindre un paysage d'hiver en plein mois de mai !

Paul se contente de fixer les feuilles qui dansent dans le vent.

- Je le ferais pour toi, Fanette. Changer la couleur des arbres. Si tu me le demandais, je le ferais pour toi.

Je le sais, Paul. Je le sais."

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Voilà une réminiscence et réactualisation, tout à fait étonnante dans un roman policier, de l'arbre des Chamans sibériens qui les porte sur ses branches comme des fruits. En effet, Fred Vargas, dans son roman Quand sort la recluse (Flammarion, 2017) nous en propose une vision inédite :


"Adamsberg était heureux d'avoir retrouvé Retancourt, mais il n'avait pas su le lui dire, sauf par quelques gestes. Il arrivait que cette "déesse polyvalente", comme il la nommait, un mètre quatre-vingt cinq, cent dix kilos, dotée de l'énergie de dix hommes, l'impressionnât assez pour lui faire perdre son aisance naturelle. D'une puissance physique inégalable et d'une résistance mentale indélogeable, Retancourt apparaissait à Adamsberg comme un arbre de légende : de ceux sur les branches desquels la totalité des agents de la Brigade, pendus à la nuit dans une vaste forêt secouée par la tempête, pourraient se réfugier dans une sécurité définitive. Un chêne celtique. Bien sûr, avec ces qualités inusuelles, le lieutenant ne prétendait pas à la séduction féminine, et Noël ne manquait pas de le lui rappeler parfois grossièrement. Bien que Retancourt eût des traits délicats das un visage certes presque carré."

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