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  • Anne

Le Peyotl


Et voilà ce qu'en font les touristes qui ne comprennent rien à la notion même de plante sacrée !



Étymologie :

  • PEYOTL, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1880 (Jourdanet et Remi, Trad. fr. de Bernardino de Sahagun, Historia de las Cosas de Nueva España, Liv. X, chap. 29, par. 11 ds A. Rouhier, La Plante qui fait les yeux émerveillés, Le Peyotl, 1926, Paris, éd. de La Maisnie, 1975, p. 94, note 3) ; 1899 Peyote du Nahuatl Peyotl (L. Diguet ds Nouv. Archives des Missions sc. et litt., t. IX, p. 621). Empr., comme l'esp. peyotle, peyote, et parfois par son intermédiaire, au nahuatl, dial. aztèque des Indiens du Mexique, peyotle, peiotle (Fried. 1960, p. 496, v .aussi A. Rouhier, op. cit., p. 3, 7 et sqq.) ; l'anglo-amér. transcrit plus gén. le terme sous la forme peyote (cf. DAE, Americanisms et NED Suppl. 2) et ne saurait être à l'orig. de la forme peyotl, la plus cour. en fr.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique sur cette plante sacrée des Huichols.

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Botanique :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Peyotl et le termine par la description du cactus :

Le peyotl (Echinocactus williamsii) cependant est une plante bien modeste et qui semble même se cacher. Dans la pierraille empoussiérée des hauts plateaux désertiques du nord du Mexique, on voit à peine dépasser du sol ces très petits cactus grisâtres qui se distinguent mal des cailloux.

Ils forment des protubérances bulbeuses, ressemblant un peu à des grosses molaires et divisées en 5 à 11 quartiers. Comme la mandragore en Occident et le ginseng en Chine, ce cactus est aux deux tiers enterré ; toutefois il ne s'agit pas, comme dans le cas de la mandragore et du ginseng, de la racine, mais bien de la plante elle-même, qui n'est chlorophyllienne, c'est-à-dire verte, qu'à son sommet.

Le peyotl, qui a un goût terreux et fort amer, est consommé cru ; très coriace, il ne s'attendrit qu'au contact de la salive. Séché, il se conserve longtemps. Si, à l'analyse, on ne lui a guère trouvé de propriétés thérapeutiques, on a en revanche mis en évidence les quinze alcaloïdes qu'il contient et dont le principal est la mescaline. L'on connaît aujourd'hui, grâce aux récits d'expérimentateurs qui sont aussi de grands écrivains, Antonin Artaud, Aldous Huxley, Henri Michaux et Carlos Castaneda, les splendides visions aux couleurs intenses, aux formes géométriques stupéfiantes qu'à partir de la réalité quotidienne la plus banale révèlent peyotl et mescaline ; ce qui explique que l'on ait pu appeler le peyotl la « plante qui fait les yeux émerveillés ». Ce que nous appelons hallucination est pour l'Indien adorateur du peyotl la réalité profonde sous-jacente à ce monde qui n'est qu'impermanent et illusoire.

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Symbolisme :


Léon Diguet, auteur de Les cactacées utiles du Mexique (Paris, 1928), dans le chapitre consacré à la nomenclature des cactus, remarque :


"Au groupe des Bisnagas, il faut encore ajouter celui des Peyotes, terme sous lequel les indigènes actuels comprennent une catégorie de petites Cactacées renflées aberrantes telles que Lophophora et Ariocarpus.."

[...] Dans leur nomenclature populaire, les Mexicains subdivisent la famille scientifique des Echinocactées en cinq catégories dont la cinquième est :


"5° Peyotes, groupe réunissant confusément toutes les formes anormales et pour la plupart inermes ou subinermes que peuvent comporter les Echinocactées et les Mamillariées, dont les types les plus marquants sont pour les premiers les Lophophorées et pour les seconds les Ariocarpées. A ces derniers il faut encore ajouter le groupe des Peyotillos, dans lequel les indigènes font entrer toute une série de formes plus ou moins épineuses rappelant quelque peu les Peyotes, soit par la morphologie, la biologie, ou encore la teneur en principes toxiques.

[...] Les principes actifs élaborés par les Peyotes sont tous plus ou moins toxiques ; ils ont été, aux États-Unis et en Allemagne, l’objet de recherches et d’études chimiques, physiologiques et thérapeutiques de la part d’Erwin E. Eweil, Hefter, Hennings, Kander, Lewin, Morgan, Prentiss, Richardson, Edmundio White, Writers, et, en France, tout récemment, de Rouyer. Les Indiens, qui ont toujours eu une tendance à faire usage de violents excitants, n’ont pas manqué d’avoir recours aux effets physiologiques que leur offraient ces étranges Cactacées ; aussi les ont-ils employées, soit dans leur médecine, soit comme stimulants dans les marches sous un soleil ardent, soit mélangées à des boissons alcooliques pour produire une ivresse délirante, soit encore et surtout dans les pratiques religieuses afin d’obtenir des effets hallucinants avec visions fantastiques. Grâce à leurs propriétés, ces plantes extraordinaires jouissaient d’une haute vénération chez les anciens Mexicains ; ils les considéraient, ainsi qu’on le verra à la fin de ce chapitre, comme des plantes sacrées capables de conférer des aptitudes surnaturelles à ceux qui s’y adonnaient.

Les Peyotes sont des plantes parfaitement adaptées aux plus excessives sécheresses et à un sol surchauffé par les ardeurs solaires ; ils croissent dans la nature sur ces terres meubles constituées en grande partie par des dépôts d’alluvions aériens, c’est ce qui leur permet un enfouissement facile à l’époque des grandes sécheresses.

[...] Le terme Peyote est une castillanisation de l’expression nahuatl Peyutl ou Peyotl, dont l’origine est inconnue ; certains auteurs, comme Manuel Urbina, le feraient dériver, d’après le dictionnaire de Molina et l’avis de l’abbé Hunt y Cortez, du verbe nahuatl Peyona-nic = stimuler, aiguillonner, ou encore de Peyutl = cocon de ver à soie, parce que la plante est de forme globuleuse et se montre plus ou moins pourvue de filaments soyeux en guise d’aiguillons. Aux États-Unis, les Peyotes, en outre du terme vernaculaire mexicain, sont désignés sous les noms de Mezcal button, Devil’s root, Sacred mushroom. L’usage du Peyote doit remonter à une époque reculée ; les conquérants espagnols le constatèrent dès leur arrivée dans le pays, et les missionnaires qui évangélisèrent les Indiens du nord du Mexique, en parlent souvent avec détails dans leurs écrits et le donnent comme étant chez certaines tribus d’un emploi courant. La forme qui doit servir de type au groupe des Peyotes est incontestablement le Lophophora Williamsii Coult. ; c’est du moins l’espèce la plus anciennement définie et qui fut clairement spécifiée par Hernandez sous le nom de Peyotl zacatecensis ; il appartient bien aux Echinocactées par ses caractères botaniques et semble en outre être la forme ancestrale de ce groupe de Mamillariées aberrantes représenté par les séries des Pélécyphorées et Ariocarpées.

[...] Ces Peyotl ou Peyotes comme on les nomme actuellement, étaient surtout préconisés par les tribus sauvages et nomades du nord du Mexique ; ces dernières en faisaient un usage à peu près constant, tant au point de vue religieux qu’au point de vue médical ; c’est pour ce dernier objet, comme nous l’apprend l’historien Sahagun, que les Indiens nommés Teochichimèques venaient en faire le commerce sur les marchés de Mexico et d’autres grands centres. Car, en outre de ses propriétés considérées comme surnaturelles qui en faisaient une plante sacrée, et de son emploi en médecine, le Peyote avait la réputation de conférer à celui qui en faisait un usage modéré, une vigueur et une force suffisantes pour permettre d’affronter sans boire ni manger de longues et pénibles marches sous un soleil ardent, ce qui, aux yeux des Indiens, passait pour une supériorité sur les simples Huiznahuac qui ne pouvaient fournir au voyageur épuisé que des moyens de réconfort ordinaires. L’usage du Peyote se continua encore longtemps après la conquête espagnole chez les tribus nomades du nord du Mexique, ainsi que nous l’apprennent les missionnaires chargés de l’évangélisation du pays.


Le père Arlegui [Cronica de la provincia de San Francisco de Zacalecas, Capitulo V, p. 154. dit à ce sujet :


« La plante qu’ils vénèrent le plus est celle que l’on appelle Peyot, de laquelle, après l’avoir broyée et exprimée, ils boivent le suc dans toutes les maladies ; elle ne serait pas si mauvaise si les Indiens n’abusaient de ses vertus pour avoir des révélations sur l’avenir et savoir comment ils sortiront des batailles.

Ils la consomment moulue avec de l’eau, et comme elle est très forte, elle leur donne une ivresse avec accès de folie et avec toutes les visions fantastiques qui leur surviennent avec cette horrible boisson ; ils établissent des présages sur leur destin, s’imaginant que la plante leur révèle les succès futurs. Le pire est que, non seulement les barbares exécutent cette diabolique superstition, mais qu’aussi les Indiens domestiqués conservent cet infernal abus, quoiqu’ils le fassent en cachette ; mais comme il y a peu de secret entre les ivrognes, ceux qui s’y livrent finissent par être découverts et châtiés avec sévérité. »


Le même missionnaire parle encore de l’usage du Peyote à l’époque des naissances et dit (Cap. IV, p. 144) :


« Les parents se réunissent et convient d’autres Indiens pour une horrible solennité que l’on fait au père. On le contraint à prendre un breuvage confectionné avec une racine que l’on nomme Peyote et qui a la propriété non » seulement d’enivrer celui qui la boit, mais aussi de le» rendre insensible en endormant les chairs et en paralysant tout le corps.

Ce breuvage est administré au patient après vingt-quatre heures de jeûne, puis on le place assis sur une ramure de cerf dans un emplacement choisi en plein champ.

Les Indiens viennent avec des os affilés et des dents de différents animaux ; puis, avec de ridicules cérémonies, s’approchant un à un du malheureux patient, chacun lui fait une saignée faisant couler beaucoup de sang ; l’infortuné reste ainsi si maltraité que, de la tète aux pieds, il offre un lamentable spectacle.

D’après l’état du sacrifié, on augure de la valeur qu’aura le nouveau-né.

Chez les Indiens soumis (Indios politicos), il arrive que les pères suspendent au cou des enfants de petits sachets dans lesquels, au lieu des quatre évangiles comme cela se fait en Espagne, ils placent du Peyot ou une autre herbe. Si on leur demande la vertu de cette plante, ils disent sans détour ni honte que c’est un produit merveilleux pour beaucoup de choses, car, avec des sachets, les enfants deviendront de bons torreros, des hommes agiles pour dompter les chevaux et ayant de bonnes mains pour tuer le bétail, de sorte que ceux qui sont élevés avec ce talisman seront aptes dans la vie à toutes les entreprises. »

Le Père Sahagun [Bernardino Sahagun. — Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, paragraphe 2 du chap. XXIX.] fournit également quelques détails sur le cérémonial auquel donnait lieu, encore au moment de la colonisation espagnole, l’usage rituel du Peyote, et à ce sujet il dit :

« Les Teochichimèques avaient une très grande connaissance des plantes et des racines, de leurs qualités et de leurs vertus ; ils furent les premiers à faire connaître le Peyot, qui entrait dans leur consommation à la place du vin. Après l’avoir absorbé, ils se réunissaient sur un plateau où ils se livraient au chant, à la danse, de jour et de nuit, tout à leur aise, le premier jour surtout, car le lendemain ils pleuraient tous abondamment en disant que les larmes servent à laver les yeux et le visage.

Il ajoute que l’ivresse du Peyote durait trois jours.

Aujourd’hui, l’usage constant ou rituel du Peyote, contre lequel les missionnaires s’étaient efforcés de réagir, a disparu à peu près complètement, du moins des régions où cette plante croît à l’état spontané ; ce fait est dû d’abord à l’extinction des hordes sauvages qui peuplaient cette contrée et ensuite à ce que les indigènes qui leur ont succédé comme occupants de leur territoire, ne paraissent pas avoir su priser l’ivresse et les effets physiologiques de cette plante qui sont souvent pénibles au début.

Néanmoins, en dehors de cette contrée, cette coutume, quoique un peu modifiée, s’est perpétuée jusqu’à nos jours chez les Indiens de la Sierra du Nayarit (Huichols) et ceux de la Sierra Madré de Durango (Tepehuanes et Tarahumares).

Chez ces Indiens vivant retirés dans les sites escarpés, situés en dehors des voies de communications, le Peyote continue à être d’un usage courant dans le cérémonial religieux ; il est considéré comme étant un aliment conférant à ceux qui s’y adonnent, une disposition mentale capable de les mettre en relation directe avec les divinités tutélaires, afin d’en obtenir des révélations.

Comme cette Cactacée sacrée ne croît pas dans les montagnes, on est obligé d’aller chaque année en faire la récolte et un approvisionnement sur les terrains où elle végète spontanément. Pour cela, à la fin d’octobre, peu de temps après que les fêtes de la moisson du maïs ont eu lieu, on organise dans la Sierra du Nayarit une expédition en règle, pour se rendre en troupe au Real de Catorce (État de San Luis Potosi), lieu où, d’après la tradition, les ancêtres des Indiens actuels, sous la conduite de leur chef et législateur Majakuagy, apprirent à connaître le Peyote et ses vertus.

Cette expédition, qui revêt le caractère d’un pèlerinage bien ordonné, a une durée, aller et retour, d’un mois ; elle s’accomplit par étapes suivant un itinéraire et un cérémonial qui est toujours le même et dont le but, outre la récolte, est la commémoration d’un épisode fameux de la découverte du Peyote ; cette pérégrination à travers les plaines désertiques du Chichimecatlali devait se terminer par la prise de possession de ces territoires montagneux que les descendants de ces Indiens occupent encore aujourd’hui.

Une fois la moisson du Peyote effectuée, les adeptes du pèlerinage reviennent à leurs villages respectifs où l’on procède alors à une solennité de retour à laquelle prend part, sans distinction de caste, toute la population. La provision de la précieuse denrée est répartie en deux lots, l’un sert à la consommation immédiate pendant la fête de retour, l’autre est mis en réserve pour les autres fêtes qui auront lieu dans le courant de l’année. Ce dernier lot est conservé avec soin, et pour le préserver contre la dessiccation ou la pourriture, on le plante dans une terre appropriée contenue habituellement dans un vase de poterie auprès duquel, pour plus de sûreté, on dispose les attributs des divinités tutélaires du Peyote, afin que, au dire des Indiens, la provision se maintienne dans toute sa vitalité et ne perde pas ses propriétés surnaturelles.

Les Indiens, lorsqu’ils font la moisson de la plante merveilleuse, ont grand soin de ne pas l’arracher tout entière ; ils en prélèvent seulement la partie supérieure et laissent en terre une grande partie du pivot, ce qui permet au végétal de se reconstituer en émettant de nouveaux bourgeonnements qui assureront les récoltes futures.

Si parmi les tribus indiennes habitant les montagnes, le culte du Peyote s’est assez bien conservé jusqu’à nos jours avec toutes les manifestations rituelles qu’il comportait aux temps des anciens, il n’en est plus de même de son importance ; cette dernière, depuis déjà nombre d’années, tend à diminuer et à disparaître progressivement. C’est ainsi que, pour ne parler que du Nayarit, les Indiens huichols sont maintenant à peu près les seuls à entreprendre l’expédition annuelle de récolte ; les Coras l’ont presque complètement délaissée et c’est tout au plus lorsqu’ils veulent se procurer les effets de l’ivresse particulière au Peyote, s’ils ont recours au produit que leurs voisins leur fournissent par voie d’échange.

De plus, la récolte du Peyote commence à devenir plus difficile et moins abondante sur les endroits où la tradition ramenait chaque année une troupe de moissonneurs ; ceci est dû en grande partie au développement de l’agriculture et à l’affermage des terrains, causes qui ne laissent plus aujourd’hui un libre transit à travers les grandes plaines dont la plante recherchée a fait son habitat.

[...] Selon Georges Hey, les principes actifs des Peyotes se trouvent associés dans la plante avec des matières résineuses et de la saponine ; ils sont au nombre de sept et ont été désignés sous les noms de : Anhalamine, Anhaloïdine, Anhaline, Anhalonine, Lophophorine, Mezcaline, Pellotine.

Les uns sont peu actifs, les autres au contraire sont stimulants à la manière de la strychnine (lophophorine), narcotiques (pellotine), hallucinants (mezcaline) ; c’est à ce dernier que sont dus ces troubles visuels ou phosphènes provoquant ces étranges apparitions brillantes et colorées que l’on a signalées comme étant le phénomène le plus saillant de l’intoxication par le Peyote.

Les six substances retirées des Peyotes paraissent bien dériver les unes des autres et n’être en réalité que des étapes de la transformation des réserves sous l’effet des réactions biochimiques, comme cela est du reste une loi à peu près commune chez la plupart des végétaux contenant une association de principes extractifs.

Leur absence ou leur prédominance sont évidemment fonction de conditions écologiques et doivent alors dépendre non seulement de l’espèce, mais aussi et surtout de la nature du sol où croît la plante, ainsi que de l’époque de sa récolte. C’est ce qui explique pourquoi, parmi les Peyotes que l’on a recueillis pour des recherches chimiques, on a rencontré parfois des spécimens peu ou point actifs.

Instruits probablement de ces faits par une observation et une expérience ancestrale, les Indiens montagnards qui ont encore conservé l’usage rituel de la Cactacée sacrée, n’entreprennent leur expédition annuelle de récolte que sur les terrains avoisinant le Real de Catorce et seulement au mois d’octobre, c’est-à-dire peu après la saison des pluies, moment où le végétal ayant accompli son développement saisonnier, se trouve alors dans la plénitude de ses substances élaborées."

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Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article au Peyotl :


Tous les ans, à la saison des pluies, un groupe de la tribu se met en marche, sous la conduite d'un chamane, pour accomplir le pèlerinage qui, en une trentaine de jours, le conduira à travers les pentes arides des montagnes, puis dans la steppe épineuse, jusqu'à quatre cents kilomètres de son village. Pendant tout le temps du voyage, les pèlerins se soumettent à une dure discipline, jeûnant, observant la chasteté et se remémorant leurs aventures sexuelles qu'ils enregistrent, en faisant des nœuds sur une cordelette, afin de n'en oublier aucune lors de la confession générale et publique, après laquelle la cordelette sera jetée dans la flamme purificatrice.

Plus on approche du but, plus se font sévères les prescriptions rituelles et plus ardentes les incantations. Après avoir été cérémoniellement lavés par le chamane, les pèlerins franchissent, les yeux bandés, le passage dangereux que rien ne distingue pour le profane, mais qui pour eux mène dan l'autre monde. Enfin, une fois qu'ils sont parvenus à 2 000 mètres d'altitude, dans les hautes terres désertiques où croissent de nombreuses espèces de cactées, commence la chasse au « Frère aîné », au dieu-cerf, sous la direction du chamane, seul apte à le dépister.

Tout à coup, il tire une flèche de son arc, donnant ainsi le signal ; bientôt, le dieu-cerf est cerné et mis à mort. Ce meurtre rituel est accompagné des leurs des assistants et des supplications du chamane qui demande au Frère ainé de pardonner à tous cette mort qui n'en est pas une, puisque l'esprit du cerf apaisé, et à qui l'on présente toutes sortes d'offrandes, donne aussitôt naissance à de curieuses cactées gris verdâtre, dont les formes mamelonnées dépassent à peine du sol. On coupe alors ces boutons, en prenant garde de ne pas déterrer leurs racines, afin que le « Grand Frère puisse resurgir de ses ossements », et le chamane les distribue aux participants, comme le prêtre donne la communion. Puis chacun fait provision de peyotl, le récoltant avec soin, lui parlant tendrement et s'excusant de l'arracher à sa demeure. Il ne faut d'ailleurs prélever que juste le nécessaire, sans quoi l'année suivante, les pèlerins reviendraient les mains vides.

De retour au campement, commence autour des braseros la célébration d’une fête d'autant plus surprenante après une telle errance, un aussi long jeûne et si peu d'heures de sommeil dans la nuit glacée des hauts plateaux. Tous cependant, après avoir consommé du peyotl, cette fois en grande quantité, semblent animés d'une énergie sans limite ; ils chantent, jouent de divers instruments et dansent durant toute la nuit dans une sorte d'exaltation euphorique. Certains entrent en transe pendant plusieurs heures, voyageant hors de leur corps et rencontrant alors les dieux. Ceux-là, après quelques expériences de même genre, deviendront à leur tour chamanes, aptes désormais à servir aux autres de guides et de médiateurs. le voyage de retour a lieu dans es mêmes conditions qu'à l'aller. le jeûne continue, les énergies n'étant soutenues que par l'absorption du précieux cactus.

C'est seulement au retour du pèlerinage qu'a lieu la grande fête du peyotl à laquelle participent tous les habitants du village. Pendant près de trois jours se succèdent actions de grâces et danses sacrées. Tous sont en proie à l'ivresse rituelle qui permet de transcender l'humaine condition. On consomme alors la viande des cerfs qui ont été tués par les pèlerins sur la voie du retour, mets dont on s'abstient dans la vie courante, car il s'agit de la chair d'un dieu. C'est alors que sont prises toutes les décisions collectives pour l'année suivante, car les Huichols libérés, purifiés devant les dieux et en communion avec eux, sont des hommes nouveaux, dignes de recevoir leurs faveurs.

Ce rituel complexe, qui remonte aux anciennes civilisations précolombiennes demeurés pour nous si mystérieuses, est perpétué actuellement par les Indiens Huichols de la Sierra Madre, au nord-ouest du Mexique, restés à l'écart des courants civilisateurs et convertisseurs, grâce au caractère inaccessible de la région qu'ils habitent. Ce culte du peyotl est de beaucoup antérieur à la conquête du Mexique par Cortès, il fut très probablement pratiqué bien avant l'ère chrétienne.

Chose curieuse, alors qu'il n’était plus qu'une survivance, le culte du peyotl a reconquis récemment un très vaste territoire. Vers le milieu du XIXe siècle, il s'est répandu chez les Indiens de l'Amérique du Nord, gagnant jusqu'au Seskatchewan au nord, mais sous une forme bizarrement christianisée, l'ingestion du peyotl remplaçant l'hostie. Cette Église proprement indienne fit, bien entendu, scandale parmi les chrétiens. Sous la pressions des missionnaires, le gouvernement des États-Unis s'efforça de lutter contre elle. Mais rien n'y fit. La « Native Church of America », qui prohibe l'alcool et met en pratique une morale particulièrement élevée, compte aujourd'hui 250 000 fidèles.

Le culte du peyotl, tel du moins qu'il est pratiqué par les Huichols, permet aux hypercivilisés occidentaux que nous sommes de retrouver les traces d'une mentalité cosmique archaïque, qui pour nous ne peut guère se situer que dans l'obscurité des millénaires et de l'oubli, mais qui cependant vit peut-être encore dans quelque coin retiré de notre inconscient.

Alors, l'homme ne se croyait pas encore le maître tout-puissant de la terre. Il savait qu'il existait un ordre suprahumain, il l'admirait et s'y conformait. Vivant parmi les vivants, il devait respecter toute vie et, s'il lui arrivait d'en détruire pour survivre, il lui fallait se faire pardonner. mais d'un autre côté, il avait conservé ans le pouvoir de communiquer avec les animaux, avec les plantes, comme ceux-ci communiquaient entre eux, échangeant même parfois leur identité. Si le cerf et le peyotl, par exemple, sont un seul et même être pour les Huichols, c'est qu'il s'agit dans les deux cas d'un dieu qui se sacrifie, qui offre son corps en pâture aux hommes. Le cerf est la nourriture des temps anciens, où l'homme était chasseur ; avec la révélation divine de l'agriculture, le cerf est devenu le maïs que l'on cultive et qui nourrit le corps, mais il est aussi le peyotl demeuré sauvage qui est l'aliment de l'âme. Finalement, il est donc possible dans certaines conditions de communier, de communiquer aussi avec les dieux et les ancêtres divinisés, dont nous tenons tous nos biens, à commencer par notre propre existence.

Le véhicule de cette communication avec l'invisible était la « chair des dieux », ces plantes sacrées qui ravissaient l'homme en extase, le faisaient sortir de lui-même pour rencontrer les dieux. Aussi leur cueillette, leur ingestion devaient-elles s'accompagner de tout un rituel dont les ethnologues contemporains ont tenté de saisir le sens profond. Si les Huichols, partant pour le pèlerinage, se remémorent avec tant de soin toute leur vie sexuelle et s'en purifient par le feu, ce n'est pas qu'ils en éprouvent de la culpabilité, mais bien parce qu'ils doivent redevenir semblables à des enfants s'ils veulent pénétrer dans le Royaume, retrouver leur état originel de « fils du soleil », car les enfants sont d'abord des esprits avant de pénétrer dans le sein maternel et de s'y revêtir de chair. Ce retour à l'origine est donc une seconde naissance, à laquelle correspond la restauration de l'univers dans sa pureté première.

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Le site https://nativedelicatessen.wordpress.com/tag/peyote/ propose un article intéressant pour une première approche historique du peyotl, basé sur le livre de Richard Evans Schultes et Albert Hoffman : Plants of the God. Their Sacred, Healing and Hallucinogenic Powers (Vermont, 1992) :


"Comme beaucoup de groupes amérindiens indigènes, les Huichols utilisent le peyotl à des fins médicinales mais aussi pour obtenir des visions spirituelles lors de leurs rituels religieux. L’art huichol est un art sacré. Solennel et tourné vers la religion, il se manifeste traditionnellement par des peintures, des statues et tableaux travaillés avec des perles, ou des fils de laine utilisés comme offrandes aux Dieux. Assemblant de nombreuses images, tantôt géométriques et abstraites, tantôt figuratives (notamment avec des animaux), la créativité débridée des Huichols se nourrit d’hallucinations inspirées par ce qu’ils observent sous l’influence de ce cactus « magique » qu’est le peyotl. Un chroniqueur espagnol de la conquête, Fray Bernardino de Sahagún, a estimé sur la base de plusieurs événements historiques enregistrés dans la chronologie indienne que le peyotl était connu des Chichimecas et Toltèques depuis au moins 1890 années avant l’arrivée des Européens. Ce calcul donnerait à la « plante divine » une histoire économique qui s’étend sur une période d’environ deux millénaires. Carl Lumholtz, l’ethnologue danois, a fait un travail de pionnier parmi les Indiens de Chihuahua et a suggéré que le culte du peyotl est beaucoup plus ancien que cela. Il a montré que le symbole utilisé dans la cérémonie Tarahumara que le peyotl est apparu dans les anciennes sculptures rituelles conservés dans les roches de lave méso-américaines. Plus récemment, des découvertes archéologiques dans les grottes sèches et abris sous roche du Texas ont révélé des échantillons de peyotl. Ces spécimens, trouvés dans un contexte suggérant usage cérémoniel, indiquent que son utilisation est vieux de plus de trois mille ans.

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Eliot Cowan, auteur de Soigner avec l'Esprit des Plantes, Une voie de guérison spirituelle (Édition originale 2014 ; traduction française Éditions Guy Trédaniel, 2019) raconte plusieurs histoires de guérison dont il a fait l'expérience à partir du moment où il est entré sur la voie de la Guérison avec l'Esprit des plantes et nous donne de précieux conseils pour y marcher également :