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  • Anne

La So(u)rcière





Étymologie :

  • SORCIER, -IÈRE, subst. et adj.

Étymol. et Hist. A. 1. Ca 1160 sorciere « celle à qui on attribue un pouvoir surnaturel qui serait dû à un pacte avec le diable » (Eneas, éd. J.-J. Salverda de Grave, 1907) ; 1283 sorcier (Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, 334, éd. Am. Salmon, t. 1, p. 162) ; 2. fig. a) 1578 (Ronsard, Les Amours diverses, éd. P. Laumonier, t. 17, p. 309 : les vers enchantez, sont les sorciers d'Amour) ; b) 1579 « femme vieille et laide, bizarrement accoutrée » (P. Larivey, Morfondu, IV, 1, éd. Ancien Théâtre Français, t. 5, p. 355 : nostre vieille sorcière de servante) ; id. vieille sorcière (ibid., p. 361) ; c) 1635 subst. masc. « celui qui charme comme un sorcier » (Corneille, Médée, II, 5, 680) ; 3. loc. fig. a) 1640 être sorcier comme une vache « manquer de jugement » (Oudin Curiositez) ; b) 1656 il ne fallait pas être grande sorcière pour (Molière, Le Dépit Amoureux, IV, 1, 1158) ; 1694 il ne faut pas estre sorcier, grand sorcier pour (Ac.). B.Adj. 1555 yeus sorciers (Ronsard, Odes, éd. P. Laumonier, t. 1, p. 240) ; 1898 ce n'est pas sorcier (Renard, Journal, p. 464). Du lat. tardif sortiarius « diseur de sorts » (860, Hincmarus, De Divortio ds Nierm.; sorcerus, viiies., Gloses de Reichenau, éd. H. W. Klein, t. 1, p. 191), dér. du lat. class. sortes, plur. de sors, sortis, v. sort. Jusqu'à la fin du xve s., les idées confuses que l'on se fait sur les détenteurs de pouvoirs merveilleux se traduisent par différents termes pour exprimer la même notion ; devin, enchanteur, charmeur, ensorceleur, sorcier, avec des caractères distinctifs ; ils sont tous des agents du diable. Au xvie s., l'élaboration du concept de magie et l'apparition du terme magicien fait que sorcier ne désigne plus que les vils artisans de maléfices qui participent au sabbat et se vendent au diable.

  • SOURCIER, -IÈRE, subst. et adj.

Étymol. et Hist. 1. 1585 « source » (Dampmartin, Merv. du monde, f°28 v°ds Gdf.) ; 2. 1781 « celui qui est habile à découvrir les sources » (Thouvenel, Mémoire physique et médicinal, p. 8 ds Proschwitz Beaumarchais). Dér. de source*; suff. -ier*.


Lire également les définitions des noms sorcière et sourcière afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (édition originale 1969 ; nouvelle édition revue et corrigée, Éditions Laffont, 1982),


"C. G. Jung considère que les sorcières sont une projection de l'anima masculine, c'est-à-dire de l'aspect féminin primitif qui subsiste dans l'inconscient de l'homme : les sorcières matérialisent cette ombre haineuse, dont elles ne peuvent guère se délivrer, et se revêtent en même temps d'une redoutable puissance ; pour les femmes, la sorcière est la version femelle du bouc émissaire, sur lequel elles transfèrent les éléments obscurs de leurs pulsions. Mais cette projection est en réalité une participation secrète de la nature imaginaire des sorcières. Tant que ces forces sombres de l'inconscient ne sont pas assumées dans la clarté de la connaissance, des sentiments et de l'action, la sorcière continue de vivre en nous. Fruit des refoulements, elle incarne les désirs, les craintes et les autres tendances de notre psyché qui sont incompatibles avec notre moi, soit parce qu'ils sont trop infantiles, soit pour toute autre raison. Jung a observé que l'anima est souvent personnifiée par une sorcière ou une prêtresse, car les femmes ont plus de liens avec les forces obscures et les esprits. La sorcière est l'antithèse de l'image idéalisée de la femme.

Dans un autre sens, la sorcière a été considérée comme une dégradation voulue, sous l'influence de la prédication chrétienne, des prêtresses, des sibylles, des magiciennes druidiques. Elles furent déguisées de façon hideuse et diabolique, à l'encontre des initiées antiques qui reliaient le Visible et l'Invisible, l'humain et le divin ; mais l'inconscient suscité la fée, dont la sorcière, servante du diable, n'apparut plus que comme une caricature. Sorcière, fée, magicienne, créatures de l'inconscient sont filles d'une longue histoire, enregistrée dans la psyché, et des transferts personnels d'une évolution entravée, que les légendes ont hypostasiées, habillées et animées en personnages hostiles.

De même le sorcier est la manifestation des contenus irrationnels de la psyché. Ce n'est pas par une action et des auxiliaires extérieurs que l'on se délivrera du sorcier e de son emprise : c'est par une transformation intérieure, qui se concrétisera d'abord par une attitude positive, vis-à-vis de l'inconscient et par une intégration progressive dans la personnalité consciente de tous les éléments qui en émergeront. Le sorcier n'est qu'un symbole des énergies créatrices instinctuelles non disciplinées, non domestiquées, et qui peuvent se déployer à l'encontre des intérêts du moi, de la famille et du clan. Le sorcier qui est chargé des sombres puissances de l'inconscient sait comment s'en servir et s'assurer, par là, des pouvoirs sur les autres. On ne le désarme qu'ne plaçant les mêmes forces sous l'empire de la conscience, les identifiant à soi-même par une intégration au lieu de les identifier au sorcier en les expulsant de soi.

Les sorciers eux-mêmes, d'Afrique ou d'ailleurs, ne feignent pas d'être les animaux dont ils portent le masque, lion, oiseau, reptile ; ils s'identifient seulement à cet animal par une sorte de parenté symbolique, dont toute la force vient de leur propre conviction et du transfert réalisé sur eux des craintes de leur entourage. Le sorcier est l'antithèse de l'image idéale du père et du démiurge : il est la force perverse du pouvoir, l'aspect nocturne du chamane ou medecine-man, le curateur de la mort, comme ce dernier est curateur de la vie dans l'invisible.

Pour Grillot de Givry, le sorcier et la sorcière sont prêtre et prêtresse de l'Eglise démoniaque. Ils sont nés en pays chrétien de la croyance en Satan, propagée par la doctrine pastorale. Aussi l'Eglise prit-elle très au sérieux la sorcellerie, comme une manifestation de Satan. La principale fonction du sorcier, comme son nom l'indique, était de jeter des sorts sur les gens auxquels, pour une raison quelconque, il voulait du mal. Il appelait sur eux la malédiction de l'Enfer, comme le prêtre appelait la bénédiction du Ciel ; et, sur ce terrain, il se trouvait en rivalité complète avec le monde ecclésiastique. Ou bien, par des pactes avec le diable, le sorcier procurait des biens matériels et des vengeances personnelles, en contradiction avec les lois de Dieu ; ou encore, il s'adonnait à la divination par toutes sortes de procédés, à la recherche des secrets de la nature pour obtenir des pouvoirs magiques, et toujours en contradiction avec la loi chrétienne. La frontière entre la science et la magie passait surtout par la conscience morale, et le nombre de saints, précurseurs de la recherche scientifique, furent pris selon les apparences pour des sorciers."

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Jean-Louis Olive revient, dans un article intitulé "Parfums magiques et rites de fumigations en Catalogne (de l’ethnobotanique à la hantise de l’environnement)" paru in Joël Thomas, Jean-Yves Laurichesse & Paul Carmignani (éd.), Saveurs, senteurs : le goût de la méditerranée (Actes du 1er Colloque du VECT, nov. 1997), Presses universitaires de Perpignan : 145-195, sur l'origine possible du nom européen de la sorcière (bruixa) :


On a dit ailleurs que le nom européen de la sorcière (bruixa), dont l’étymologie reste « obscure et énigmatique », dérivait probablement de l’appellation de la bruyère (lat. pop. brucaria, du bas-lat. brucus, et du gaulois broca). Si ce terme évoque son balai de genêt ou de bruyère, on a aussi parlé du fragon, cette liliacée aux noms multiples en catalan (galzeran, galleran, gallaret, llorer bord, boix marí, brusc), dont un dérivé du lat. class. ruscus, devenu bruscus en bas-lat., et parfois rapproché du houx (frisco, d’origine gauloise). A moins qu’il ne s’agisse encore du buis (boix), dont le nom bas-latin a pu prêter à confusion : à Terrassa (Vallès), une charte de l’an 1002 évoque une « brucharia » (terrain planté de buis). Préalablement rattaché à l’un des noms anciens du crapaud (bruscum), mais sans certitude et par induction ou euphonie, le nom de la sorcière catalane renvoie à un mécanisme plus général. Ainsi, le nom ancien de la bruyère en latin (erica) a t-il désigné la sorcière Erichto selon Lucain, ainsi que l’une des Sorcières de Thessalie selon Ovide. Peut-être pouvons-nous en rapprocher le nom d’Erulet, sorte de mauvais génie qui, à Lès (Val d’Aran) est chassé par le feu de la Saint-Jean (Halles et Eth Haro). Nous nous trouvons ici dans le registre des noms « tirés du désert », qui nous renvoient au monde sauvage, à ses marges hérétiques.

En anglais, heathen (païen) vient de heath (bruyère) ; et dans les langues germaniques, le préfixe hexe, haxe, hag, qui désigne la sorcière, renvoie d’abord au nom qui désigne la haie ou l’enclos : celui précisément qu’elles sautent « par-dessus les feuilles ». Même s’il peut sembler étrange de le rappeler de nos jours, il y a encore deux à trois générations, le paysage agrosylvicole des Pays Catalans, notamment en Plaine du Roussillon, était caractérisé par un bocage intensif ; et un œil averti peut encore déceler la trace des haies vives dans la « ceinture verte » des cultures horticoles (Elne, Perpignan St Jacques et Vernet, St Estève, Ille-sur-Têt et les berges du Riberal, etc.). Ce sont les marges au-delà desquelles nos ancêtres percevaient déjà l’au-delà, à travers la proximité du monde sauvage et de ses secrets végétaux. Dans l’image traditionnelle de la sorcière, on distingue la guérisseuse, qui manie l’art de la magie blanche, et l’empoisonneuse, qui manipule les secrets de la magie noire. Dans le monde antique, son nom était déjà explicité : la « vénéneuse » (du lat. venefica). Cité par Lucien et Apulée, dénoncé par Saint Augustin (De Civitas Dei, XVIII, 18), ce vocable subsiste en Catalan et en Gascon à travers le léxème de vétillère (fetillera). Marcel Mauss a amplement explicité le caractère ambivalent et polysémique du concept anthropologique du « don », qui signifie aussi « poison » (Gift/gift). Il est très vraisemblable de considérer les pouvoirs phytologiques des sorciers comme des modes d’initiation par l’usage de stupéfiants. Le Dr Marcellus Empiricus de Bordeaux mentionne ainsi l’absinthe (Artemisia santonica), la centaurée, le gui (au 6° jour de la lune), de même que l’ellébore, la jusquiame, l’aigremoine, la belladone (du dieu gaulois Beladonis). Aussi récoltées en Catalogne, avec la stramoine, la scopolia et la mandragore, ces plantes sont des solanées qui, fumées, mâchées ou ingérées après décoction, comptent parmi les plus puissants hallucinogènes d’Europe.

A l’heure du renouveau des pratiques paramédicales, phytologiques, naturopathiques, on a probablement oublié l’ancienne corporation des herboristes (herbolàries), dont on garde cependant le souvenir en Pyrénées (Palau d’Anglesola, Pla d’Urgell) : chargées d’un faisceau d’herbes et de fioles qui font « chanter et pleurer » (farcell de bones herbes i cantimplores), elles descendaient périodiquement de la montagne pour dispenser leurs dons « en nature », et étaient affiliés à la Confrérie du Rosaire, dont la fonction était de protéger les femmes. Connaissant les secrets et les champignonnières, ces dernières invoquaient Notre-Dame de l’Assomption ou Notre-Dame de Montserrat, saint Antoine, saint Guillem, saint Jean-Baptiste et saint Pierre martyr, dont la Foire aux herbes était fort célèbre à Barcelone. Toutefois, et malgré ce couvert chrétien, la confusion entre ces « femmes sauvages » et le personnage de la sorcière, par effet d’analogie, s’est installée, parfois jusqu'au point de les faire disparaître. Par un étrange et capricieux destin, nos communautés urbaines sont aujourd’hui redevenues la « proie » des psychotropes, et nos mœurs médicales ont rangé les tranquillisants et les antidépresseurs au tableau (A) des pratiques tolérées. Et l’on oublie aussi que nos grand-mères cultivaient le pavot parmi les simples du jardin, ou que les bergers séchaient et fumaient la redoutable euphorbe (euphorbia officinalis), produits efficaces contre les maux de tête ou les névralgies dentaires, maux de feu mais aussi de froid (hiver, séparation, solitude). Sans doute est-ce ainsi que l’on glisse inopinément de Bonaventure en Malaventure (Malaventura).

On a également oublié qu’avant de s’intituler pharmacien, empruntant ainsi à l’image du bouc-émissaire (pharmakos), et se situant aux marges de la cité, le dépositaire des potions miraculeuses et des secrets médicamenteux se nommait potard ou apothicaire (apotecari). En Roussillon, cette corporation était puissante et, placée sous la protection de Marie-Madeleine (à cause de son vase à parfum), elle était régulièrement la cible de divers arrêtés et interdits institutionnels, ce qui indique leur statut social réel et officieux. Ces représentations féminines nous renvoient à l’ombre de ces « femmes en noir », maitresses du monde sauvage et du foyer domestique. Aujourd’hui femmes gitanes du quartier Saint-Jacques, elles sont à l’image même de nos grand-mères (àvia) et marraines (padrina), et de la plupart des femmes méditerranéennes. Maitresses de l’écosystème oubliées et persécutées, lorsqu’elles se mettent en colère, c’est une malédiction ignée qui jaillit de leur bouche : « feu mauvais ! » (mal foc !), « brûlé sois-tu ! » (cremat !), ou « que l’éclair te foudroie ! » (llamp te farigui !).

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Ce qu'il y a de réel dans la sorcellerie, c'est que d'immenses foules de gens éprouvaient la volupté de nuire à autrui et de s'estimer nuisibles autant que celle de se livrer en pensée à la débauche et de se sentir puissant dans le mal et la pire vilenie. D'où vient cela? - Voila la question.

Nietsche, Le Gai savoir, (fragments posthumes, Gallimard).

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Dans Vert, Histoire d'une couleur (Éditions du Seuil, 2013) Michel Pastoureau s'attache à retracer l'histoire de la perception visuelle, sociale, culturelle de cette couleur en Occident, de l'Antiquité au XIXe siècle. C'est aussi l'occasion d'évoquer d'autres éléments de la symbolique liées à la couleur verte. Ainsi :


Le vert des sorcières relève d'une symbolique voisine, mais contrairement à celle des nymphes, des elfes ou des feuillus, elle est entièrement négative. En outre, elle appartient plus à l'époque moderne qu'au Moyen Âge. C'est en effet une erreur de croire que les affaires de sorcellerie appartiennent au monde médiéval et à son prétendu "obscurantisme". Non, les affaires importantes et les grands procès n’apparaissent qu'au XVe siècle et concernent bien davantage les deux siècles suivants. La Réforme protestante, en répandant une conception pessimiste de l'existence humaine, favorise les croyances populaires aux forces surnaturelles et à la possibilité de s'allier avec elles pour mieux profiter de la vie, acquérir certains dons (voyance, mauvais œil), jeter des sorts, fabriquer des philtres, nuire à ses ennemis. A partir des années 1550, le livre imprimé fait le reste, en diffusant à grande échelle aussi bien des recueils de recettes que des traités de démonologie. [...]

Dans cette littérature abondante et répétitive, nous pouvons récolter différentes informations concernant la couleur verte : les sorcières ont les yeux verts et les dents vertes ; elles portent souvent ne robe verte ; elles fabriquent des poisons et des philtres maléfiques de couleur verdâtre. En outre, lorsqu'elles se rendent au sabbat, la nuit, au cœur de la forêt, elles sont entourées d'un double bestiaire : animaux noirs d'un côté (boucs, loups, corbeaux, chats, chiens), animaux verts de l'autre (basilics, serpents, dragons, sauterelles, grenouilles, hybrides de toutes sortes). Elles-mêmes portent ces deux couleurs sur elles : leur robe verte, signe de leur nature mauvaise, est enduite de suie, non seulement parce qu'elles ont traversé des cheminées avant de s'envoler vers le sabbat, mais aussi parce que le noir est la couleur obligatoire pour participer à la messe infernale, aux unions avec le Diable et aux banquets sacrificiels.

La mauvaise réputation des yeux verts n'est pas propre à la fin du Moyen Âge ni à l'époque moderne. Elle est déjà bien attestée dans la Rome antique (le poète Martial, par exemple, y voit une nature perverse et débauchée) et traverse toute la période médiévale. Les traités de physiognomonie, qui à partir du XIIIe siècle ont tendance à revaloriser les yeux bleus (discrédités chez les Romains), ne sont pas tendres avec les yeux verts : ceux-ci traduisent une nature mauvaise, un esprit faux et rusé, une vie de plaisir et de débauche. Ce sont les yeux des traîtres, des chevaliers félons, de Judas, des femmes qui font commerce de leur corps et des jeteuses de sorts, spécialement lorsqu'ils sont petits et enfoncés. Ce sont aussi les yeux du basilic, monstrueux coq serpentiforme, dont le corps est entièrement rempli de venin et dont le regard tue. Le Diable lui-même est parfois figuré avec des yeux verts. Un dicton en usage au XVIe siècle proclame que les hommes et les femmes qui possèdent de tels yeux sont destinées à le rejoindre dans son antre infernal : "au Paradis les yeux gris, au Purgatoire les yeux noirs, en Enfer les yeux verts".

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Littérature :

Dans Mémoires d'Hadrien (Éditions Gallimard, 1951), Marguerite Yourcenar brosse le portrait d'un empereur curieux de toutes les spiritualités :


La sibylle de Bretagne (collection folio p. 153 )

« Tout m'enchanta dans cette terre pluvieuse : les franges de brume au flanc des collines, les lacs voués à des nymphes plus fantasques encore que les nôtres, la race mélancolique aux yeux gris. J'avais pour guide un jeune tribun du corps auxiliaire britannique : ce dieu blond avait appris le latin, balbutiait le grec, s'étudiait timidement à composer des vers d'amour dans cette langue. Par une froide nuit d'automne, j'en fis mon interprète auprès d'une Sibylle. Assis sous la hutte enfumée d'un charbonnier celte, chauffant nos jambes empêtrées de grosses braies de laine rude, nous vîmes ramper vers nous une vieille créature trempée par la pluie, échevelée par le vent, fauve et furtive comme une bête des bois. Elle se jeta sur de petits pains d'avoine qui cuisaient dans l'âtre. Mon guide amadoua cette prophétesse : elle consentit à examiner pour moi les volutes de fumée, les soudaines étincelles, les fragiles architectures de sarments et de cendres. Elle vit des cités qui s'édifiaient, des foules en joie, mais aussi des villes incendiées, des files amères de vaincus qui démentaient mes rêves de paix ; un visage jeune et doux qu'elle prit pour une figure de femme, à laquelle je refusai de croire ; un spectre blanc qui n'était peut-être qu'une statue, objet plus inexplicable, encore qu'un fantôme pour cette habitante des bois et des landes. Et, à une distance de quelques vagues années, ma mort, que j'aurais bien prévue sans elle. »

Tellus stabilita.


La sorcière de Canope (p. 210) :

Les distractions d'Alexandrie commençaient à s'épuiser. Phlégon, qui connaissait partout la curiosité locale, la procureuse ou l'hermaphrodite célèbre, proposa de nous mener chez une magicienne. Cette entremetteuse de l'invisible habitait Canope. Nous nous y rendîmes de nuit, en barque, le long du canal aux eaux lourdes. Le trajet fut morne. Une hostilité sourde régnait comme toujours entre les deux hommes : l'intimité à laquelle je les forçais augmentait leur aversion l'un pour l'autre. Lucius cachait la sienne sous une condescendance moqueuse ; mon jeune Grec s'enfermait dans un de ses accès d'humeur sombre. J'étais moi-même assez las ; quelques jours plus tôt, en rentrant d'une course en plein soleil, j'avais eu une brève syncope dont Antinoüs et mon noir serviteur Euphorion avaient été les seuls témoins. Ils s'étaient alarmés à l'excès ; je les avais contraints au silence.

Canope n'était qu'un décor : la maison de la magicienne était située dans la partie la plus sordide de cette ville de plaisir. Nous débarquâmes sur une terrasse croulante. La sorcière nous attendait à l'intérieur, munie des douteux outils de son métier. Elle semblait compétente ; elle n'avait rien d'une nécromancienne de théâtre ; elle n'était même pas vieille.

Ses prédictions furent sinistres. Depuis quelque temps, les oracles ne m'annonçaient partout  qu'ennuis de toute sorte, troubles politiques, intrigues de palais, maladies graves. Je crois aujourd'hui que des influences fort humaines s'exerçaient sur ces bouches d'ombre, parfois pour m’avertir, le plus souvent pour m'effrayer. L'état véritable d'une partie de l'Orient s'y exprimait plus clairement que dans les rapports de nos proconsuls. Je prenais ces prétendues révélations avec calme, mon respect pour le monde invisible n'allant pas jusqu'à faire confiance à ces divins radotages : dix ans plus tôt, peu après mon accession à l'empire, j'avais fait fermer l'oracle de Daphné, près d'Antioche, qui m'avait prédit le pouvoir, de peur qu'il n'en fît autant pour le premier prétendant venu. Mais il est toujours fâcheux d’entendre parler de choses tristes.

Après nous avoir inquiétés de son mieux, la devineresse nous proposa ses services : un de ces sacrifices magiques, dont les sorciers d’Égypte se font une spécialité, suffirait pour tout arranger à l'amiable avec le destin. Mes incursions dans la magie phénicienne m'avaient déjà fait comprendre que l'horreur de ces pratiques interdites tient moins à ce qu'on nous en montre qu'à ce qu'on nous en cache : si on n'avait pas su ma haine des sacrifices humains, on m’aurait probablement conseillé d'immoler un esclave. On se contenta de parler d'un animal familier.

Autant que possible, la victime devait m'avoir appartenu ; il ne pouvait s'agir d'un chien, bête que la superstition égyptienne croit immonde ; un oiseau eût convenu, mais je ne voyage pas accompagné d'une volière. Mon jeune maître me proposa son faucon. Les conditions se trouveraient remplies : je lui avais donné ce bel oiseau après l'avoir reçu moi-même du roi d'Osroène. L'enfant le nourrissait de sa main ; c'était une des rares possessions auxquelles il s'était attaché. Je refusai d'abord ; il insista gravement ; je compris qu'il attribuait cette offre une signification extraordinaire, et j’acceptai par tendresse. Muni des instructions les plus détaillées, mon courrier Ménécratès partit chercher l'oiseau dans nos appartements du Sérapéum. Même au galop la course demanderait en tout plus de deux heures. Il n'était pas question de les passer dans le taudis malpropre de la magicienne, et Lucius se plaignait de l'humidité de la barque. Phlégon trouva un excellent expédient : on s'installa tant bien que mal chez une proxénète, après s'être débarrassé du personnel de la maison ; Lucius décida de dormir ; je mis à profit cet intervalle pour dicter des dépêches ; Antinoüs s'étendit à mes pieds. Le calame de Phlégon grinçait sous la lampe. On touchait déjà à la dernière veille de la nuit quand Ménécratès rapporta l'oiseau, le gantelet, le capuchon et la chaîne.

Nous retournâmes chez la magicienne. Antinoüs décapuchonna son faucon, caressa longuement sa petite tête ensommeillée et sauvage, le remit à l'incantatrice qui commença une série de passes magiques. L'oiseau fasciné se rendormit. Il importait que la victime ne se débattît pas et que la mort parût volontaire. Enduite rituellement de miel et d'essence de rose, la bête inerte fut déposée au fond d'une cuve remplie d'eau du Nil ; la créature noyée s'assimilait à l'Osiris emporté par le courant du fleuve ; les années terrestres de l'oiseau s'ajoutaient aux miennes ; la petite âme solaire s'unissait au Génie de l'homme pour lequel on la sacrifiait ; ce Génie invisible pourrait désormais m'apparaître e me servir sous cette forme. Les longues manipulations qui suivirent ne furent pas plus intéressantes qu'une préparation de cuisine. Lucius bâillait. Les cérémonies imitèrent jusqu'au bout des funérailles humaines : les fumigations et les psalmodies traînèrent jusqu'à l'aube. On enferma l'oiseau dans un cercueil bourré d'aromates que la magicienne enterra devant nous au bord du canal, dans un cimetière abandonné. Elle s'accroupit ensuite sous un arbre pour compter une à une les pièces d'or de son salaire versé par Phlégon. »

Saeculum aureum.

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Voici deux extraits de Girl (Éditions Sabine Wespieser, 2019), roman écrit par Edna O’Brien que Margot m'a trasmis. Le premier fait un lien avec les vouyages chamaniques, le second à un rituel de dépossession :


Pages 108-111 :

« « Elle pense que tu es peut-être une sorcière », dit-elle en souriant, et la fillette, qui a deviné qu’on parlait d’elle, est restée la main sur la hanche, cherchant quel châtiment elle allait pouvoir maintenant m’infliger. Le blanc de ses yeux avait la douceur du lait, mais ses pupilles lançaient des éclairs et complotaient.

J’étais sur le point de m’évanouir encore, j’en étais sûre. Les trois femmes m’ont conduite à l’intérieur, et la porte était si basse qu’elles ont dû se courber pour s’y faufiler. La cahute était fraîche. Comme elles m’allongeaient sur un lit étroit, couvert d’une moustiquaire blanche, je me suis dit que c’était le moment le plus doux depuis bien longtemps. Sur une grande commode se trouvaient des pots en émail peint avec des couvercles brillants. Des petites bandes de tapis rouges traînaient sur un sofa affaissé. Je me suis dit que c’était la cuisine de Madara [nom du lait dans leur langue], mais aussi sa chambre, et qu’elle était sur le point de me la céder. Elle m’a touché le front, m’a pris le pouls et a discuté avec les autres. Elle a dit que j’avais de la fièvre et peut-être un peu la malaria, mais que je ne devais pas m’inquiéter. Elles avaient des tas de remèdes pour me remettre d’aplomb.

Elles m’ont d’abord conduite dans un lavoir et placée dans une bassine, me versant dessus des seaux d’eau. Glaciale, elle m’a fait claquer des dents. J’étais mortifiée d’être nue, le moisi et la gale de la forêt sur moi, et mes jambes se nouaient de honte.

De retour dans la chambre, elles m’ont donné des médicaments. D’abord un liquide brun et visqueux, au goût amer. Puis des poudres roses, que j’ai dû avaler une par une, avec une gorgée d’eau entre. Elles m’ont barbouillé le corps d’une pâte. Toutes les trois, de gestes habiles, et elle a commencé à sécher presque tout de suite. Puis elles m’ont emmaillotée dans des linges, couche sur couche, et je me suis retrouvée couverte jusqu’au menton, et raide comme une momie. J’ai essayé de parler, mais je n’y arrivais pas.

« Tu vas faire des rêves terrifiants… tu vas être aspirée en eux… mais tu reviendras », a dit ma Madara.

Elle m’a dit de ne pas avoir peur, car toutes les impuretés sortiraient, la fièvre retomberait. Elle m’a donné une clarine pour appeler, au cas où j’aurais trop peur.

Elles sont sorties sur la pointe des pieds.

Mes rêves, elle l’avait prévu, furent grotesques. Je voyais les insurgés, chacun d’eux, changeant de forme et de taille, se muant en créatures, mi-hommes, mi-bêtes. Troisième œil qui se débobinait du front, sourires sans lèvres, barbes qui flottaient sur une soupe délayée et ensanglantée. Je savais que, dans mes rêves, il me fallait vivre ces rencontres, si affreuses fussent-elles, pour les exorciser. Je cours, je cours, mais ils m’ont encerclée, je suis prise. Puis l’un deux me libère et me chuchote à l’oreille « Moi ami toi ». Il me comprime dans une bonbonne de gaz vide et suit, histoire de faire « ami », sauf qu’il n’y a pas de fond et je sors en rampant sur la terre retournée, grouillant d’insectes. Une fillette surgit. Ce pourrait être moi, ou la petite fille qui m’a suivie, mi-fascinée, mi-vilaine. Elle jacasse : « J’ai laissé ma houe à la ferme. Je veux me faire percer les oreilles. » « Mais elles sont déjà percées », et je lui rappelle la longue boucle en verre qu’elle porte. Puis une autre voix coupe : « Il n’a pas déclaré sa séropositivité », et je me dis que ce doit être une des filles du marais. Je revois les papillons se poser sur les pépites kaki de crottin de cheval tout frais, avec la vapeur qui s’en dégage. Quelque chose comme de la gaze me volette dans la gorge. Peut-être un des papillons que j’ai vus quand elles me portaient. Tout ce que j’ai connu, vu et vécu se presse dans ces rêves et il y a des moments où j’ai envie d’agiter la clarine, mais la fierté me retient. Le rêve n’en finit pas. Je vois un écriteau qui se balance sur une porte dans la forêt et je lis « ENTREE INTERDITE ». Puis je vois mes parents dans l’église et je cours vers eux. Ils reculent, épouvantés, pétrifiés. « Quel crime ai-je commis », je demande, je crie et mon hurlement exagéré me réveille. Ma Madara est à mon chevet, sa main sur mon front, si rassurante. Je lui demande si ça a été long.

« Un bon moment. »

Je vois avec des yeux neufs – la commode pleine de pots émaillés avec leurs couvercles brillants. Elle en soulève un pour me montrer quelque chose. Dedans, un deuxième pot parfaitement emboîté, puis un autre et un autre, toute une famille de pots dans la mère primordiale. Les linges enroulés autour de moi sont tout trempés, mes cheveux aussi, et elle dit que c’est bon signe, ça veut dire que les potions ont marché. »

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C’est peu de temps après et en dernier recours que maman a décidé d’envoyer chercher la sorcière.

La femme est arrivée au cœur de la nuit. Ses habits étaient très colorés et elle portait un baluchon avec tous ses médicaments, ses plantes et ses poudres. Elle a sorti des tiges, à laquelle la terre s’accrochait encore, et nous a dit qu’elle était allée chercher ces remèdes dans la partie la plus sacrée de la forêt. Ses pieds étaient fatigués. Elle avait besoin de boire. Maman partie, elle n’a cessé de renifler, m’a regardée et a dit : « Possédée… tu es encore possédée. » J’avais trop peur pour demander ce qu’elle voulait dire. Puis elle a dit à maman d’apporter des chiffons, un bol d’eau pure et un œuf frais. Pour la deuxième fois, elle a reçu l’ordre de quitter la chambre.

J’ai dû me tenir sur l’œuf cru, d’abord un pied, puis l’autre, afin d’être purifiée. Puis elle m’a fait boire à un petit gobelet. Le breuvage était le sang d’une certaine vache. Elle a dit que la vache n’était pas morte, car le sang était tiré de la veine avec une lance spéciale. Il y avait des hommes habiles à cette tâche. Elle a été brusque, a dit qu’elle et ses pareilles en savaient plus que les psychiatres et les médecins du pays. Puis elle s’est mise à chanter. J’étais censée la suivre. Elle a récité toutes les voyelles et syllabes de son clan pour le mettre en déroute, se débarrasser de lui.

Nous marchions en rond, dans le sens des aiguilles d’une montre, en sens inverse, jusqu’à ce que la tête me tourne et que je défaille sur le lit. Je me suis mise à pleurer. Elle l’a pris pour un signe de repentance. Elle était prête à écouter l’esprit. Puis elle m’a couchée sur le dos et j’ai senti les incisions profondes quand, avec un rasoir, elle a pratiqué des entailles pour les bourrer de poudres, puis a appuyé très fort. J’ai dû tenir à la main une amulette de bois et demander sincèrement à être libre de lui, à le laisser partir. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle voulait dire.

« Le lait de la mère est la malédiction de l’enfant », a-t-elle dit, et le mien n’y faisait pas exception. L’enfant est attaché au père par le sang, mais il est attaché à la mère par le lait, et c’est d’abord à cause de mon lait maudit que l’enfant m’a été retirée. C’est lui que j’avais choisi, plutôt qu’elle. C’est pourquoi j’ai aussi choisi de finir dans cette chambre assombrie par une fenêtre noire afin qu’il puisse passer chaque fois qu’il le veut et folâtrer avec moi à ma guise. Elle se fâchait. Elle voyait bien que je ne répondais pas, elle voyait bien que je lui désobéissais, sans les mots. Son instrument suivant, ce fut l’aiguille. Comme une aiguille à crochet, avec une agrafe à l’extrémité. Elle l’a chauffée sur un minuscule brûleur, testant jusqu’à ce qu’elle grésille, puis elle me l’a enfoncée dans la gorge, où elle a déchiré, tiré, lui a crié de disparaître. Puis, étrangement triomphante, elle a sorti une bulle, de la taille d’une petite perle et presque lumineuse. Elle a dit qu’on ne le verrait plus, que la bulle était sa semence et qu’elle se dissolvait. Il était parti. Elle l’avait mis en déroute. D’une voix forte, elle a appelé ma mère. Elle avait besoin de se sustenter, elle avait besoin de lait.

« Elle s’en sortira ? », a demandé maman, parce qu’elle voyait combien j’étais impressionnée.

« Nous avons quantité de dieux qui font comme ils décident », fut sa réponse déconcertante.

Il y a eu la question du paiement. Je savais que nous n’avions pas d’argent.

Toutes deux sont sorties, et j’ai deviné que maman la payait avec une poule. J’entendais le raffut dans la cour, la poule criaillant alors qu’on lui attachait les pattes ou qu’on l’étranglait, et le courroux du coquelet était sauvage.

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Cinéma :


Scène culte de Sacré Graal ! des Monty Python :