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  • Anne

Le "Psilo"




Étymologie :


Du grec psilos (ψιλός), « doux » ou « nu » et du grec byzantin kubê (κύβη) qui signifie « tête ». L'épithète spécifique vient du latin semi, « moitié » et lanceata, de lanceolatus, qui signifie « en forme de lance ».


Autres noms : Psilocybe semilanceata ; Bonnet phrygien ; Chapeau de la liberté ; Psilocybe fer de lance ; Psilocybe lancéolé.

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Influence mexicaine sur l'emploi du Psilo en Europe :


Adrien Bolay, auteur d'un article intitulé "Les champignons hallucinogènes." (Bulletin du Cercle vaudois de botanique., 1972, vol. 13, pp. 21-30) évoque les champignons sacrés du Mexique :


Le culte ancien :

Le culte des champignons sacrés Mexique remonte à I'époque précolombienne. Ce sont les voyageurs espagnols d'alors qui rapportèrent, dès le XVIe siècle, quelques premières indications, d' ailleurs très fragmentaires, sur l'usage, par des tribus d'Indiens du Mexique méridional, de champignons dont les effets singuliers étaient utilisés par les devins au cours de cérémonies rituelles. C'est ainsi que F. Bernardino de Sahagun, Motolinia (1R69), Francisco Hernandez (1577), Jacinto de la Serna, avaient signalé le pouvoir narcotique et enivrant des "teonanacatl" ou chair de Dieu" consommés secs ou crus, mais jamais cuits, et les hallucinations étranges, les rêves colorés, accompagnés d'hilarité, d'excitation, parfois de visions démoniaques, ou au contraire de torpeur, voire de bien-être, que l'ingestion que ces Agarics provoquaient, enfin le parti que tiraient de cet état, durant ces cérémonies, les sorciers ou curanderos aptes alors à dévoiler aux assistants l'avenir et aux victimes le lieu de cachette des objets disparus, ou des épouses envolées, ou encore le moyen de se guérir de quelques maux.

Pour Montolinia le champignon jouait le rôle de l'hostie dans la religion catholique ; de la même manière, "avec cette nourriture amère, ils reçoivent leur dieu cruel en communion".

II résulte des recherches de Heim & Wasson (1958), à l'époque précolombienne, les champignons sacrés étaient consommés publiquement et que cet usage était fort répandu et s'appliquait à des cérémonies ouvertes et non point tenues derrière des portes closes. Ces pratiques étaient propres à des territoires situés aux confins des Terres chaudes et des Terres froides, rarement au-dessous de I 000 mètres d'altitude. On sait de plus que les Indiens utilisaient à ces fins plusieurs espèces de "teonanacatl" (champignons divins ou "chair de Dieu") ou "teyuinti" (champignons enivrants), et ils les distinguaient assez aisément.

Au cours de ces nombreux voyages au Mexique et au Guatemala, R.G. Wasson a découvert de nombreuses preuves archéologiques de I'existence du culte des champignons sacrés. Les fresques de Teotihuacan, dans la Haute Vallée de Mexico, lui révélèrent, au lieu célèbre de Tepantitla, des figurations murales relatives au culte de Tlaloc, divinité de la foudre et des eaux, où des chapeaux de champignons alternent avec des coquillages, au long d'un ruisseau. II est juste nous dit Wasson, que ces champignons sacrés soient rattachés an dieu des pluies, puisqu'ils sont appelés "petits enfants des eaux" — apipiltzin — par les descendants directs et actuels des Aztèques.

II y a un demi-siècle, le Dr C. Sapper a attiré attention, le premier, sur de curieux objets archéologiques trouvés au Guatemala, sortes d' idoles en forme de champignons.

Wasson, suggéra que ces sculptures pouvaient être l'expression frappante d'une phase d'un culte chez les Mayas des montagnes, disparu longtemps avant 1'arrivée des Espagnols. Ces champignons de pierre datent du XIIe ou Xe siècle av. J.C. pour les plus anciens et des VIIIe et IXe siècle ap. J.C. pour les plus récents. Ces effigies sont constituées de pierres sculptées de 20 à 35 cm de haut, formées d'un chapeau épais et bombé porté par un stipe sur lequel sont souvent représentées des figures animales, notamment un crapaud, un jaguar ou un coati ou, parfois, un visage humain.

Ce sont surtout les montagnes du Guatemala qui recèlent encore de semblables reliques mayas, mais aucun souvenir d'un culte dont les champignons sacrés aient pu constituer autrefois I'objet n'y subsiste. Cependant, on a découvert deux narrations indigènes fort lointaines et très suggestives, faisant allusion à des sacrifices, dont les pierres supportaient le déroulement, auxquels étaient associés des champignons.

Wasson suppose que le culte hiératique maya, très ancien, était I'apanage d'une aristocratie de prêtres, qu'il est passé dans le peuple à la faveur des bouleversements politiques, puis, vers le nord, dans les pays mexicains, où il s'est popularisé et où il a persisté jusqu'à nos jours, tandis que toute trace se perdait à son propos dans les pays mayas.


Le culte actuel :

Durant leurs randonnées mexicaines I'ethnographe Wasson et le mycologue R. Heim ont participé à plusieurs cérémonies ritueIIes où les champignons sacrés étaient consommés et invoqués. Heim (1963) nous a laissé de très vivantes descriptions dont nous reproduisons ci-après quelques extraits :

"Les champignons sacrés sont recueillis quand l'air est frais" au matin, de préférence à la nouvelle lune. Le Shamane ou curandero consomme les champignons crus, non lavés, frais autant que possible, sinon secs — état dans lequel ils sont conservés pendant plusieurs mois, six au plus. C'est le soir, huis clos et durant toute la nuit que la cérémonie se déroule. C' est le champignon lui-même qui parle, de Dieu, de 1'avenir, de vie ou de mort, et de lieux où se trouvent des objets volés ou égarés.

Le rite introduit dans les manifestations cérémoniales des accessoires étalés sur un tissu près d'un autel très simple ; morceaux de copal utilisés comme encens, amandes de cacao, grains de maïs, tabac vert moulu, œufs de poule, œufs mouchetés de dinde du Mexique, plumes, rouleaux d'écorce de I'arbre appelé amate, ensemble auquel s'ajoutent environ 14 paires de Psilocybe mexicana et 35 exemplaires de Strophaires ou quelques Psilocybe caeruIescens. Le curandero ou la curandera s'agenouille sur sa sarape pliée, se signe, invoque la Trinité et quelques saints, prend une paire de champignons, Les tient au-dessus du copal incandescent, puis commence les mastiquer et à les avaler, paire par paire. L'éclairage provient de quelques chandelles ou d'une mèche d'huile. Le curandero prend 1'amate, la pose sur le papier avec 13 amandes de cacao, en fait un petit paquet qu'il place auprès d'un oeuf de dinde ; puis il continue avec d'autres paquets, se frotte les avant-bras et la nuque avec le tabac finement moulu. Une seule lumière subsiste qui sera éteinte avec une fleur. L'obscurité est alors complète. Bientôt, le shamane se lève, s'enveloppe de sa sarape, et commence à poser des questions à ceux qui sont venus le consulter. II semble plongé dans ses pensées ; puis il répond. Ensuite, il prend les grains de maïs dans ses deux mains, les jette, et les reprend successivement. II place les œufs et les paquets d'une certaine manière, et poursuit ses questions, avant d'y faire écho par des prédictions. La séance continue avec la participation bien diversifiée selon un ordre rigoureusement préétabli des grains, des œufs, du copal, des paquets, et se termine au petit matin.

Durant ces cérémonies nocturnes, personne ne doit quitter la pièce de réunion. Les spectateurs peuvent eux-mêmes prendre part à I'ingestion, à laquelle succèdera, une heure après environ, des hallucinations lumineuses. Les visions se précisent bientôt : formes géométriques, angulaires, richement colorées, prenant une structure architecturale, avec colonnades, architraves, patios d'une splendeur royale, édifices aux brillantes couleurs, avec de I'or, de I'onyx, de l'ébène, d'une magnificence dépassant I'imagination humaine. On a la sensation que les murs de l'humble demeure se sont évanouis, que nos âmes flottent sans entrave dans l'univers"


D'une cérémonie officiée par une curandera — Maria Sabina — femme étonnante dans son pouvoir, Heim (1963) nous rapporte encore :


"ElIe invoque les esprits, puis elle agite les bras, se laisse aller au rythme d'une danse. ElIe bat des mains, de plus en plus frénétiquement, frappe ses genoux, claque son front contre sa poitrine. Le rythme étrange, doublé d'un accompagnement heurté, donne I'illusion que tous ces bruits arrivent aux spectateurs de toutes les directions. L'ensemble réalisé par le fond du propre décor visueI de chacun et par les chants et les claquements qui assaillent de toutes parts les personnes présentes crée une extraordinaire excitation générale, fort impressionnante, et marquée cependant d'un sérieux, d'une sérénité austère, faite de respect et de douceur qui caractérisent essentiellement l'esprit sacré de ces assemblées.

Les espèces de champignons hallucinogènes

Les champignons hallucinogènes utilisés par les Indiens du Mexique se rattachent à deux genres de Basidiomycètes lamelles ; Psilocybe et Stropharia. Heim (1963) a identifié une quinzaine d'espèces de Psilocybes et une seule espèce de Stropharia. Le Psilocybe mexlcana Heim ou "petit narcotique" est I'espèce la plus répandue, celle dont I'aire de distribution est la plus large. C'est également la plus recherchée des Indiens. ElIe croît par groupes isolés dans les prairies humides ou les couverts herbeux.

Les autres espèces de Psilocybe sont moins fréquentes et parfois localisées dans quelques régions. Elles portent très souvent un nom indigène très évocateur :

  • Psilocybe Zapotecoruxn Heim = Grand champignon sacré des Zapotèques et des Chatinos ;

  • P. Aztecorum Heim = Petit enfant des eaux ;

  • P. Wassonii Heim = Champignon femelle des Nahuas.

[...] Psilocybine et Psilocine

Les espèces de champignons hallucinogènes du Mexique ont pu être cultivés en laboratoire sur des substrats artificiels (fumier, paille et gélose). A partir de ces cultures, Hoffmann, Heim, Brack et Robel (1958) ont isolé deux alcaloïdes indoliques, l'un phosphorylé : la psilocybirae, I'autre déphosphorylé : la psilocine.

Hoffmann, Heim, Brack et KobeI ont réalisé la synthèse totale de ces deux alcaloïdes. En outre, ils ont démontré que l'activité hallucinatoire des champignons sacrés du Mexique est due à la psilocybine. Actuellement cette substance est extraite du Psilocybe mexicana cultivé en milieu artificiel à base de moût de bière. Le mycélium ainsi obtenu et séché accuse une teneur en substance active de % de psilocybine et de 0,03 % de psilocine. Dans les carpophores développés dans les mêmes conditions de culture, la teneur en psilocybine est plus riche et atteint 0,75 %.

La psilocybine a trouvé son application en médecine psychiatrique. Chez les malades mentaux, la drogue agit à la fois sur l'humeur et sur I'affectivité. ElIe stimule la mémoire affective . Les scènes remémorées se situent dans le contexte émotionnel où elles avaient été primitivement 'vécues'. Elles opère une levée des réticences qui supprime 1'amnésie d'origine pathologique.

Le malade soumis à un tel traitement exprimera plus librement ses sentiments, redécouvrira certains éléments du drame partir duquel son état s' est aggravé ; il saura dresser son mea culpa, prendre conscience de sa maladie, en interprétera même les origines, en se confiant de mieux en mieux au médecin.

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Raphaël Larrère, auteur d'un article intitulé « Champignons sauvages : initiations et savoirs », (Ethnologie française, vol. 34, n°3, 2004, pp. 463-469) s'étonne des différences culturelles liées à l'appréhension des champignons :


À la charnière des années soixante-dix et quatrevingt, Martin de La Soudière et moi-même avions étudié, entre autres pratiques de cueillettes, celle des champignons [Larrère, La Soudière, 1985]. L’usage des quelques champignons hallucinogènes de la flore française nous avait paru tout à fait marginal. Les rares cas évoqués provenaient de personnes influencées par la contre-culture américaine. De toute évidence, l’attirance pour les champignons était, en France, gastronomique. En revanche, chaque fois qu’il m’arrivait de parler de nos travaux à des amis américains, ils me demandaient s’il y avait chez nous des champignons hallucinogènes (ce que je confirmais) et si leur consommation en était répandue (ce que j’infirmais, à leur grand étonnement). Dans les années soixante, la Road Culture américaine avait largement fait usage de champignons hallucinogènes (principalement de Psilocybes, de Panéoles et de Stophaires). Puisqu’on ne sait quel démon a doté certains champignons de pouvoirs stupéfiants, hallucinogènes ou aphrodisiaques, il y a de quoi rendre tout le règne suspect aux yeux des puritains. Principalement mycophagique, la culture latine des champignons serait donc, à l’inverse, bien plus intéressée par les qualités gastronomiques des champignons comestibles que par les vertus psychédéliques de quelques rares espèces.

Sans doute, les temps ont-ils changé depuis lors : chaque année, des milliers de personnes envahissent, par petits groupes, des prairies extensives (sur sol acide) pour récolter et mâcher cru le Psilocybe Semilanceata. Présenté comme « toxique », et « interdit au ramassage, au transport et à la vente », ce champignon, d’après Roger Heim, est « probablement parmi les Psilocybes de la flore française, pauvre en représentants de ce groupe, la seule espèce susceptible de révéler un pouvoir psychotrope. Elle est en effet indiscutablement plus proche des Psilocybes céruléens du Mexique et de l’Amérique du Nord que tout autre dans ce genre » [Heim, 1978 : 220]. On y a d’ailleurs trouvé des traces d’une « substance indolique » proche de la psylocybine. D’après les descriptions qui m’en ont été faites, ce petit psilocybe a un effet « planant » plutôt qu’hallucinogène. On évoque certes une suspension du temps et une dilatation de l’espace, mais pas à proprement parler de visions, ni de somptueux décors remplaçant la prairie. Mais le caractère récent de cette mode, comme le fait que cet usage porte, non sur le champignon hallucinogène le plus courant sous nos climats (l’amanite tue-mouches), ni même sur certains panéoles, suspectés depuis longtemps de vertus psychotropes, mais sur un représentant du groupe des Psilocybes d’Amérique centrale, montrent bien que la fascination pour les vertus hallucinogènes de certains champignons ne fait pas partie de notre propre culture de mycophages et de mycophiles et qu’il s’agit d’une importation du Nouveau Monde.

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Identification des champignons mexicains :


Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque la toxicité des champignons, en particulier du teonacatl :


Il faudrait citer encore une vaste liste de champignons apparentés, pour leurs propriétés, à l'amanite tue-mouche, notamment les petits champignons mexicains nommés teonacatl ou « chair de Dieu », déjà utilisés jadis par les prêtres aztèques. Les Indiens du Mexique les emploient encore dans certaines opérations magiques en raison de leurs très fortes propriétés hallucinogènes, sans doute aussi parce qu'ils stimulent les dons de voyance et de télépathie.

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D'après Arnaud Exbalin, auteur de l'article intitulé "A la découverte des champignons hallucinogènes du Mexique, de John Lennon à Teotihuacan" (2018) :


[...] Aujourd’hui, la consommation des champignons hallucinogènes subsiste encore dans certains villages des hauts plateaux centraux du Mexique. Dans la Sierra Mazatèque, il existe trois espèces d’hallucinogènes qui croissent à la saison des pluies, entre juin et septembre.

Le psilocybe mexicana Heim est un agaric à la robe foncée, de petite taille, qui pousse dans les champs de maïs et les pâturages. Il est appelé angelito (petit ange) en castillan et ‘nti ni se (oiseau) dans la langue mazatèque. Le stropharia cubensis Earle croît à proximité des déjections des bovins. Il n’existait donc pas à l’époque préhispanique. Moins estimé, il est appelé « petit champignon de Saint Isidore le laboureur ». Le psilocybe caerulescens Murrill est quant à lui le plus puissant et le plus convoité. Il pousse dans les éboulis ou dans la bagasse des moulins à sucre. Il est appelé « éboulement » (derrumbe en castillan ou Ki so en mazatèque) autant pour le lieu où on le cueille que pour la puissance des visions qu’il procure.

Toutes ces espèces sont qualifiées de medicina par les habitants de la Sierra en raison de leurs vertus curatives (contre la goutte ou les fièvres). Pour se soigner, le malade peut procéder de deux façons. Soit il décide de consulter un guérisseur qui, en voyageant grâce aux propriétés des champignons, sera capable d’identifier les causes du mal et prédire la guérison ou bien augurer la mort. Soit le patient les consomme lui-même. Il doit alors suivre les règles d’usage. Tout d’abord un régime alimentaire strict qui prohibe la consommation de viande, d’haricots et toute relation sexuelle trois jours avant et après la prise. Puis, des marches dans la montagne environnante sont nécessaires pour que le voyageur s’acclimate au pays et se déprenne de ses préoccupations quotidiennes.

Le jour du rituel, il est indispensable de se laver à l’eau claire, de s’apprêter soigneusement et d’attendre la nuit avant de consommer les champignons à jeun. Le guérisseur ou la guérisseuse procède alors à une purification (limpia) à base d’herbes aromatiques et de fumée de copal. Il demande à la personne quel est son mal (physique ou psychologique) et vérifie que les règles prescrites ont bien été respectées. Il passe alors un œuf de poule ou de dindon sur les membres du votre corps, tête, bras, jambes, tout en psalmodiant des prières où castillan et mazatèque s’entremêlent. L’œuf cassé, il peut en lire le contenu et ainsi évaluer l’état psychique de son patient. Il est donc possible qu’il refuse l’accès au voyage si la personne n’est pas disposée à le faire. Les champignons vont toujours par paires ; on dit qu’ils sont « mariés » (casados). Ils sont soigneusement placés dans une feuille d’épi de maïs qui constitue un voyage. Selon votre état, la personne peut consommer jusqu’à trois voyages ce qui correspond à une vingtaine de champignons. La prise a toujours lieu à la tombée de la nuit, en général dans une pièce qui fait office de chapelle privative avec autel et images saintes. Les psilocybes sont consommés crus, de préférence frais. Ils doivent être longuement mastiqués et ingérés un à un, d’abord le chapeau puis le stipe. Leur goût âcre peut provoquer des vomissements. Au bout de quelques minutes, l’effet de la psilocybine, le principe actif du champignon, ne tarde pas à se manifester.

Il est difficile de décrire l’expérience extatique du champignon. Elle varie selon la personnalité, les portions consommées, l’humeur. Au cours du voyage même, les effets oscillent sans cesse. Ils arrivent par vagues, plus ou moins espacées, qui s’étalent sur une plage de cinq à six heures. Les colorations (voile vert, formes géométriques fluorescentes), les objets qui se déforment et s’animent, la distorsion du temps et l’amplification des sons font passer de crises d’hilarité à des phases de profonde tristesse, parfois d’angoisse, surtout lorsque surgit la première vague. Des images d’une splendeur éblouissante cohabitent avec des visions terrifiantes. Enfance, mort, êtres aimés se télescopent. L’esprit est comme détaché de sa lourde enveloppe charnelle. Il pérégrine. Mais tout au long du voyage, la personne demeure consciente et assiste, comme médusée, à ses propres hallucinations. Au petit matin, les effets finissent par s’estomper, même si certaines visions reviennent dans les semaines qui suivent, l’espace d’un instant, comme un flash.

[...]

Interdits, pourchassés par les hommes d’Eglise au même titre que nombre de coutumes indigènes, les rites liés aux champignons sacrés, sans pour autant complètement disparaître, finissent par être occultés pour ne subsister que dans l’obscurité des nuits, au plus profond des villages isolés de l’altiplano. Sans doute, leur nom, « chair de dieu », leurs potentialités divinatoires, leur mode de consommation étaient-ils trop proches de l’eucharistie. La christianisation des masses indigènes n’empêcha nullement la survivance du culte des champignons sacrés et encore aujourd’hui, les psilocybes mexicains sont appelés localement les santos niños. Le maintien de leur consommation dénote une acculturation incomplète, de surface, voire une acculturation à rebours, les éléments du monde indigène digérant les repères occidentaux : au cours du long temps colonial (XVIe -début du XIXe siècle), combien de métis, de sang-mêlé et d’Espagnols ont-ils été tentés par le voyage psychotrope ?

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Etat de la question :


Aymon de Lestrange, dans un article intitulé "De l'usage de quelques plantes hallucinogènes, chez les voyageurs, les écrivains, les artistes et les médecins" (« Addictions : drogue, création, conscience augmentée » , n° spécial de la revue Inter : art actuel (Québec), n°123, mai 2016, pp. 43-47) fait le point sur ce champignon :


Les psilocybes (du mot grec signifiant tête chauve) sont des petits champignons basidiomycètes et saprophytes de la famille des Strophariaceae et de l’ordre des Agaricales et qui comptent près de 150 espèces possédant des propriétés hallucinogènes, réparties sur tous les continents. Ils se caractérisent par un chapeau brun jaunâtre, en forme de clochette le plus souvent, de 2 à 9 cm de diamètre, suivant les espèces et un pied grêle de quelques millimètres de diamètre et de 5 à 15 cm de haut. Ce sont les plus connus des champignons hallucinogènes. Une douzaine d’autres familles de champignons, autres que les psilocybes, et comprenant plus de 70 espèces, possèdent également des propriétés hallucinogènes.

Leur usage est connu depuis la préhistoire : dans la plaine du Tassili au Sahara algérien, une centaine de peintures rupestres et des pétroglyphes datant de 7000 à 4500 av. J.C. représentent des champignons présentant des caractéristiques similaires à celles des psilocybes.

Des représentations rupestres similaires ont étés retrouvées à Villar del Humo dans la province de Cuenca en Espagne, sur le site de Selva Pascuala et qui dateraient de 6000-4000 av. J.C.

Au musée du Louvre se trouve un bas-relief dénommé « L’exaltation de la fleur » provenant de la région de Pharsale (Grèce), datant de la seconde moitié du Vème siècle av. J.C. Il représenterait, selon certains chercheurs, les deux déesses des rites d’Eleusis, Perséphone et Déméter s’échangeant des champignons de la forme d’un psilocybe.

En Chine et au Japon est attesté l’usage très ancien de “champignons qui font rire” dénommés xiaojun en Chine et waraitake au Japon. La plus ancienne mention en Chine date du IIIème de notre ère, elle est due à l’écrivain chinois Zhang Hua dans son recueil de contes Bowuzhi (Recueil de divers sujets). Au Japon, on les trouve mentionnés au XIème siècle dans un recueil de contes le Konjaku Monogatarishū (Recueil de contes du passé). Selon les botanistes il s’agirait de variétés de champignons hallucinogènes de type Gymnopilus junonius (ou Spectabilis) ou Panaeolus papilionaceus (ou campanulatus).

En France, plusieurs églises romanes, l’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe (Indre), l’église Saint Martin de Vic (Indre) et la chapelle Saint-Gilles de Montoire-sur-le-Loir (Loir-et-Cher) possèdent des peintures murales datant du XIIème siècle où sont clairement représentés des arbres-champignons. Sur le chapiteau du XIIème siècle représentant David et Goliath de la basilique Sainte-Madeleine à Vézelay (Yonne) on trouve également des champignons. Toutes ces représentations présenteraient selon certains chercheurs, notamment Giorgio Samorini, les caractéristiques de champignons hallucinogènes de type psilocybien.

Dans le sud de Panama, au Costa-Rica, mais plus particulièrement dans le nord et l’ouest de la Colombie, ont étés découverts lors de fouilles des pectoraux en or appelés « pectoraux de Darien », de 2 à 17 cm de haut, de la période Yotoco de la culture Calima (100 av. J.C. à 900 ap. J.C.) représentants des personnages portant des coiffes ceintes de champignons présentant les caractéristiques des psilocybes. Des objets en or appartenant à la culture Quimbaya (400-700 ap. J.C.) avec des représentations similaires ont été également mis à jour en Colombie centrale.

Mais c’est au Mexique qu’on trouve le plus grand nombre d’espèces de champignons hallucinogènes (environ 80), dont une cinquantaine de variétés de psilocybes, et qui sont encore consommés rituellement de nos jours, principalement dans le centre et le sud du pays, et plus particulièrement dans l’état de Oaxaca, chez les Indiens Nahuas, Mixtèques, Mixes, Mazatèques, et Zapotèques.

Un véritable culte s’est développé autour des champignons magiques, et ce dès avant notre ère. Des poteries représentant des chamanes avec des champignons ayant les caractéristiques des psilocybes ou les arborant sur leur tête, ont étés découverts dans l’état de Veracruz appartenant à la culture Remojadas (300 av. J.C.), dans l’état de Colima (100-300 ap. J.C.), ainsi que dans l’état de Jalisco appartenant à la culture Zacatecas (100-200 ap. J.C.). Des pierres sculptées représentant des figures anthropomorphes ou zoomorphes surmontées d’un champignon, d’une trentaine de cm de hauteur ont été découvertes lors de fouilles principalement au Guatemala, mais aussi au Honduras, au Salvador et au Mexique (1000 av. J.C. à 600 apr. J.C.).

Le médecin et botaniste espagnol Francisco Hernandez (1515-1587) est le premier Occidental à révéler l’existence de rituels aztèques où l’on ingérait des champignons hallucinogènes appelés Teonanacatl (nom nahuatl signifiant chair des Dieux ou selon d’autres sources, champignon sacré ou merveilleux) dans son ouvrage De historia plantarum Novae Hispaniae, écrit lors de son séjour au Mexique entre 1572 et 1577 et publié posthumément en 1790. Il y écrit que l’ingestion de ces champignons provoque une sorte de folie chez les Indiens qui se manifeste par des rires convulsifs.

Dans sa monumentale Histoire générale des choses de la nouvelle-Espagne, achevée en 1577, mais qui ne sera publiée qu’en 1829, à partir du codex de Florence, le frère franciscain Bernardino de Sahagún (1499-1590) décrit de façon assez précise ce champignon qui :


« Pousse sous le foin dans les champs et dans les déserts. Il est rond ; son pied est haut, mince et cylindrique. Il a mauvais goût, fait mal à la gorge et enivre. Il est médicinal contre les fièvres et la goutte. On en mange deux ou trois, pas davantage. Il cause des hallucinations et des angoisses précordiales. »


Sahagún décrit également le rituel et les visions qu’il procure :


« La première chose que l’on mangeait pendant la fête c’étaient des petits champignons noirs qu’on appelle nacatl, qui ont la propriété d’enivrer, de causer des hallucinations et même de provoquer à la luxure. Ils les mangeaient avant qu’il fît jour et ils prenaient aussi du cacao avant l’aurore. On mangeait les petits champignons avec du miel et quand on se sentait échauffé par leur influence, on commençait à danser. Quelques-uns chantaient, d’autres pleuraient parce qu’ils étaient ivres. Il y en avait qui restaient sans voix, s’asseyaient dans l’appartement où ils se tenaient comme absorbés. Les uns se sentaient mourir et pleuraient dans leur hallucination ; d’autres se voyaient manger par une bête féroce ; d’autres encore se figuraient capturer un ennemi dans la mêlée ; celui-ci qu’il serait riche, celui-là qu’il aurait un grand nombre d’esclaves. Il y en avait qui, se croyant pris en adultère, supposait qu’on leur écraserait la tête pour ce méfait, ou qu’ils se rendraient coupables de quelques larcins pour lesquels on leur donnerait la mort… et mille autres visions encore. Lorsque l’ivresse avait passé ils s'entretenaient entre eux de leurs hallucinations. »

La première ingestion non intentionnelle de champignons hallucinogènes documentée en Occident date de 1799. Cette année là une revue médicale anglaise publia le compte-rendu d’un médecin sur les effets d’une intoxication par toute une famille avec des champignons ramassés dans un parc de Londres. Des mycologues contemporains prenant connaissance de ce compte rendu en conclurent qu’ils devaient s’agir de Psilocybe semilanceata. Aux Etats-Unis, la revue Science de septembre 1914 décrit les hallucinations et les fous rires incontrôlés d’un botaniste américain du Maine et de sa nièce, après ingestion d’une grande quantité de champignons, caractéristiques d’une intoxication psilocybienne.

Mais c’est le médecin et ethnobotaniste autrichien Blas Pablo Reko qui le premier, en 1919, affirme qu’au Mexique on consomme encore rituellement des champignons hallucinogènes. En 1923 il écrit à la Smithsonian Institution pour les en informer, mais sa lettre resta sans suite. Un jeune étudiant de Harvard du nom de Richard Evans Schultes tombe sur cette lettre en 1936. Il écrit à Reko qui lui envoie par la poste, pour identification un lot de champignons qu’il avait obtenu par Robert Weitlaner, un anthropologue autrichien, qui malheureusement arrive détérioré. En 1938 Schultes se rend avec Reko à Huautla de Jimenez, un petit village de l’état de Oaxaca où Weitlaner s’était procuré les champignons. Il y retourne l’année suivante et explore toute la région aux alentours. Il put recueillir notamment de nombreux spécimens de champignons, dont une variété de Panaeolus et des Psilocybes cubensis. Schultes publie le résultat de ses recherches dans deux articles parus en 1939 et en 1940 dans lesquels il confirme la persistance d’un culte autour du teonanacatl. Le 16 juillet 1938, l’anthropologue américain Jean Bassett Johnson est le premier occidental à assister à Huautla de Jimenez, en compagnie de la fille de Weitlaner, à une velada (cérémonie rituelle) au cours de laquelle un curandero (guérisseur) ingéra des champignons hallucinogènes. Il publiera 3 articles en 1939 et 1940 sur ses découvertes. Mais la guerre allait interrompre la redécouverte de ce culte.

Il revient à l’ethnomycologue américain Robert Gordon Wasson, par ailleurs vice-président de la banque J.P. Morgan, d’avoir fait connaître dans le monde entier le champignon sacré. Il fut mis sur la piste par le poète Robert Graves qui lui avait signalé en 1952 le premier article de Schultes paru en 1939. Wasson effectua avec son épouse Valentina un premier voyage à l’été 1953 au Mexique dans l’état d’Oaxaca chez les Indiens Mazatèques pour recueillir des spécimens de champignons. Il y retourne seul l’année suivante. Ce n’est que l’année suivante, le 29 juin 1955, dans le petit village de Huautla de Jiménez où il fait la rencontre de la curandera Maria Sabina, que Wasson put assister, à une velada au cours de laquelle, en compagnie du photographe Allan Richardson, ils ingèrent six paires de Psilocybe caerulescens chacun, devenant ainsi les premiers Occidentaux à avoir consommé rituellement le champignon magique. Ils renouvellent l'expérience trois jours après. Le 5 juin sa femme Valentina et leur fille de 18 ans les rejoignent et consomment à leur tour les champignons magiques. Le 12 août, de retour à New York, Wasson renouvelle l’expérience. Il publie le récit de ses expériences dans un article du magazine Life du 13 mai 1957. Valentina fera de même dans un autre magazine quelques jours après. (45) L’article de Life allait rendre célèbre le village de Huautla de Jiménez, attirant un grand nombre de visiteurs. Dans les années 60, dit-on, de nombreuses personnalités firent le pèlerinage de Huautla de Jiménez, pour la rencontrer. Parmi elles, on cite les noms de John Lennon, Bob Dylan, ou Mick Jagger.

Les champignons récoltés par le couple Wasson lors de ses premiers voyages sont envoyés à Paris à Roger Heim, qui était un des plus grands mycologues de son temps. Il dirigeait le laboratoire de Cryptogamie du Muséum national d’Histoire naturelle, et avait fondé La Revue de mycologie. Heim publie en février 1956 le tout premier article jamais paru rapportant l’expédition de Wasson et la première description botanique précise de certains de ces champignons, dont une espèce inconnue jusqu’alors qu’il nomme Psilocybe mexicana, nom qu’elle porte encore de nos jours, sous la dénomination botanique de Psilocybe mexicana Heim. Ces champignons, ainsi que ceux qu’il récolte lui-même au cours de son voyage au Mexique à l’été 1956 en compagnie de Wasson, furent mis en culture dans son laboratoire au Muséum. Peu de temps auparavant, le 18 mai 1956 au Muséum il avait testé sur lui, avec cinq carpophores frais de Stropharia cubensis, les effets de ces champignons. Il renouvelle l'expérience chez Maria Sabina, le 9 juillet suivant avec Wasson et l’anthropologue Guy Stresser-Péan, cette fois-ci avec plusieurs paires de Psilocybe caerulescens, puis l’année suivante au Muséum avec 32 exemplaires frais de Psilocybe Mexicana. Ces cultures dans son laboratoire, à partir de ses récoltes sur le terrain au Mexique où il retournera avec Wasson en 1959 et 1961, lui permirent d’identifier, le premier, une vingtaine de nouvelles espèces de champignons hallucinogènes mexicains, dont plusieurs portent son nom. Lors de son voyage en 1961, il tournera avec Pierre Thévenard un documentaire couleur de 2 h 20 Les champignons hallucinogènes du Mexique, dans lequel est filmée notamment, pour la première fois, une cérémonie d’absorption de champignons par Maria Sabina ainsi que des protocoles d’expérimentateurs. Le film sera projeté en public en mai 1965 au Musée de l’Homme en présence notamment de Henri Michaux. Heim publiera, avec Wasson en 1958, l’ouvrage fondamental : Les champignons hallucinogènes du Mexique, ainsi qu’une quarantaine d’articles de 1956 à 1972 sur cette question.

En 1957, Heim avait envoyé un lot de 100 gr de champignons pour identification chimique de leurs composants au chimiste suisse Albert Hofmann du laboratoire Sandoz à Bâle. Ce dernier était célèbre pour avoir découvert et synthétisé en 1943 le LSD à partir de l’ergot de seigle. Hofmann commença par tester sur lui les effets des champignons. Les analyses effectuées par lui sur ce lot de champignons lui permirent, début 1958, d'identifier la structure chimique de deux de ses composants psychoactifs de la classe des tryptamines: la psilocine et la psilocybine qui agissent sur les récepteurs à la sérotonine du système nerveux central. (48) L’année suivante, Sandoz allait fabriquer et commercialiser des ampoules ainsi que des comprimés de 2 mg et de 5 mg de psilocybine pure sous le nom de Indocybin (ou CY-39) et ce jusqu’en 1965, date de sa réglementation aux Etats-Unis.

A l’automne 1962 Hofmann accompagnera Wasson au Mexique. A l’occasion d’une velada il donnera 6 pilules, soit 30 mg de psilocybine à Maria Sabina qui, après les avoir testées, déclara que « les pilules avaient la même puissance que les champignons, qu’il n’y avait pas de différence. » En cadeau d’adieu, Hoffman laissa à Maria Sabina un flacon de pilules. Ravie, elle expliquera que « cela lui permettrait de donner des consultations même dans les périodes où il n’y avait pas de champignons » .

Dès 1953 Morse Allen, le directeur du projet Artichoke, programme de la CIA dédié aux techniques d'interrogatoire, apprend l’existence de champignons hallucinogènes au Mexique. Il envoie des scientifiques sur le terrain pour tenter de trouver ces champignons et prend contact avec un des plus gros producteur de champignons des Etats Unis dans le but de les faire cultiver à grande échelle. En 1955, la CIA tentera de s’attacher les services de Wasson, qui refusera...

Les psychonautes : les premiers utilisateurs écrivains et artistes

Le 11 avril 1959 Henri Michaux grâce à l’entremise de Roger Heim, se rend à l’hôpital Sainte-Anne pour prendre 10 mg de psilocybine Sandoz, sous le contrôle des professeurs Jean Delay et Pierre Pichot. Une deuxième expérience suivra quelque temps après, seul chez lui, avec 4 mg. Il décrira ses expériences dans un article des Lettres nouvelles de décembre 1959, qui sera repris peu après dans La Revue de mycologie. Cet article formera le second chapitre de son livre Connaissance par les gouffres paru en 1961. Il lui reproche notamment de supprimer :


« Le sentiment aventureux, elle coupe de l’avenir, elle supprime la disposition féline à faire face aussitôt à tout ce qui peut venir à l’improviste. Elle élimine le chasseur en l’homme, l’ambitieux en l’homme, le chat en l’homme. Elle démobilise […] Moins forte en spectacles que la mescaline ou que l’acide lysergique, la psilocybine est étonnante par les transformations intérieures. On assiste à cette curiosité d’un comprimé qui se change en exhortation. »


Dans une lettre de remerciements à Roger Heim, il décrit les effets ressentis lors de cette première prise de psilocybine :


«...J’ai bientôt fait le plongeon et dû lutter dans une forte déréalisation pour garder une conscience, constamment combattue. Mais, point important et phénomène rare, je n’ai eu à aucun moment d'impression angoissante, inquiétante, dramatique, ou déplaisante ou euphorique. Tout se passait dans une grande diminution de l'impressionnabilité... »

Il concluait sa lettre en la qualifiant de « drogue qui ne nous veut pas de mal. » Dans le protocole qui a été rédigé de cette expérience, Michaux considère que c’est une drogue « qui est trop bonne pour [lui] », qu’il n’arrivera pas « à avoir une révérence pour cette drogue. Peut-être ne m’a-t-elle pas fait assez de visions. »

En août 1960 l’écrivain et psychologue Timothy Leary, alors conférencier au département de psychologie de l’université de Harvard, prend des psilocybes au Mexique. Enthousiasmé par son expérience, il décide de retour à Harvard d’en faire son sujet d’étude. Il passe une commande de plusieurs flacons contenant chacun 500 pilules de 2 mg de psilocybine pure aux laboratoires Sandoz et crée le Harvard Psilocybin Project. Dans les quatre mois qui suivirent Leary prendra de la psilocybine une cinquantaine de fois. Pendant un peu plus de deux ans Leary et ses collègues l'administreront à 32 prisonniers de la prison de Concord (Mass.) pour évaluer si elle permettrait de réduire le taux de récidive. il renouvellera l'expérience auprès de 200 volontaires, parmi lesquels des étudiants, ainsi que des intellectuels, des écrivains et artistes célèbres de l’époque et ce, jusqu’à son éviction de l’université en mai 1963. Parmi ces artistes, des peintres tels que Willem de Kooning, le poète LeRoi Jones, ou les jazzmen Dizzy Gillespie et Thelonious Monk.

Parmi les écrivains, citons Aldous Huxley qui prend 10 mg de psilocybine en novembre 1960 à Harvard avec Leary. Il renouvellera seul l’expérience chez lui en janvier 1962 avec une dose de 4 mg. La psilocybine inspirera son dernier roman Île dans lequel les habitants prennent une substance appelée moksha à base de champignon qui apporte « l’expérience mystique intégrale ».

Allen Ginsberg quant à lui en prendra 36 mg fin novembre 1960, dans la maison de Leary, à Newton près de Boston. Il se prendra pour Dieu et voudra téléphoner à Kennedy et à Khrouchtchev pour leur faire part de son euphorie...

L’écrivain Arthur Koestler fait une première expérience en novembre 1960 à l’université du Michigan à Ann Arbor avec une dose de 18 mg. Il renouvellera l’expérience chez Leary une semaine après. Il décrit ses expériences, qui furent pour lui déplaisantes, dans un article du Sunday Telegraph de mars 1961.

Jack Kerouac lui, prend de la psilocybine chez Ginsberg à New York en janvier 1961. Il décrit son expérience dans une lettre à Leary dans laquelle il déclare s’être senti « comme un Gengis Kahn flottant sur un tapis magique. ». Il renouvelle l’expérience en décembre de la même année, cette fois-ci avec des psilocybes.

En mars 1961 à Paris, William Burroughs prend la psilocybine que Leary lui a envoyée par la poste. L’expérience ne fut pas pour lui une réussite. Il en reprend néanmoins, l’été 1961 à Tanger, en compagnie de Ginsberg, et de Leary qui venait d’arriver avec sa provision de pilules. Burroughs déclara finalement ne pas aimer les drogues hallucinogènes, et cessera d’en prendre fin 1961. Ginsberg quant à lui s'embarqua pour son voyage en Inde en 1962 avec un flacon de pilules de mescaline et un flacon de psilocybine.

Au printemps 1962, Ernst Jünger prend avec Albert Hofmann 2-3 champignons psilocybes (Hofmann parle lui de 20 mg de psilocybine). Il décrit son expérience ainsi :


« Tout était membrane et percevait des attouchements, même ma rétine – sur laquelle le contact se changeait en lumière. Lumière multicolore ; elle s’ordonnait en cordons qui oscillaient doucement, colliers en perles de verre des entrées orientales. Elles s’assemblent en portières comme on en traverse en songe, rideaux de volupté et de danger. »


Recherches thérapeutiques en France

Le psychiatre et neurologue Jean Delay, titulaire de la chaire de la Clinique des maladies mentales et de l'Encéphale à Sainte-Anne, est le premier à expérimenter la nouvelle molécule qu’il reçoit des laboratoires Sandoz, en juillet 1958, dans son service à Sainte-Anne. Il administre des doses de 10 mg en moyenne à 26 sujets normaux et 56 malades mentaux, lors de 92 protocoles, pour en évaluer les possibilités thérapeutiques. Dans ses conclusions, il constate que « sur le plan psychique la psilocybine produit un état oniroïde avec dissolution des synthèses mentales, apparition de phénomènes psycho-sensoriels, libération de réminiscences et modifications de l’humeur ». Il cosignera de 1958 à 1963 huit articles sur la psilocybine. (56) En 1958, il teste sur lui la psilocybine et en raconte les effets dans un entretien paru dans Le Figaro Littéraire :


« J’ai eu une période de vision colorée et vu cette aura violette qu’on trouve chez Plotin, chez Nerval (« Rose au cœur violet »), chez Rimbaud. A ce moment-là, je percevais la couleur avec une telle force affective que je pensais : Si je pouvais peindre ce violet, je donnerais le bonheur au monde ! J’étais dans un monde magique. »


Il raconte s’être senti transporté dans le passé : « Cela a été soudain une prodigieuse résurrection du passé, un passé lointain, remontant à 1917, où j’étais un enfant qui avait moins de dix ans. [...] Les souvenirs se sont enchaînés avec une charge affective, une intensité que je ne connais pas dans mon état habituel ».

Une de ses élèves, Anne-Marie Quetin, soutient à Paris en 1960 la première thèse de médecine sur La Psilocybine en psychiatrie clinique et expérimentale. Elle poursuit et amplifie l’étude entreprise par Delay en 1958. Son travail porte sur 114 protocoles réalisés sur 29 sujets normaux (24 hommes et 5 femmes) et 72 malades (64 femmes et 8 hommes). La dose moyenne utilisée est de 10 mg, soit en comprimés, soit en solution injectable. Parmi les 5 auto-observations qu’elle publie réalisées par les sujets normaux, figure, anonymement, celle d’Henri Michaux. Parmi les 61 malades mentaux (68 protocoles retenus) : 18 étaient schizophrènes, 6 des délirants chroniques, 5 des débiles mentaux, 5 étaient atteints de psychoses maniaco-dépressives et 29 de névroses et/ou de psychonévroses. La psilocybine, constate-t-elle, provoque chez les malades « l’évocation de souvenirs et d’affects très sévèrement réprimés ». Elle conclut son travail estimant que la psilocybine peut-être « envisagée comme l’une des méthodes chimiques d’exploration du psychisme des malades. »

Un autre élève de Delay, René Robert, soutient en 1962 sa thèse de médecine qui portait sur la Contribution á l’étude des manifestations neuro-psychiques induites par la psilocybine chez le sujet normal. René Robert avait participé pendant trois ans aux travaux du Département d’art psychopathologique créé en 1954 par le Docteur Volmat dans le Service du Professeur Delay. Cette expérience lui fournit le sujet de sa thèse, qui analyse 35 protocoles réalisés dans les années 1960-61 chez 29 artistes amateurs ou professionnels, dont 5 patients de Sainte-Anne. Parmi les artistes déjà réputés à l’époque on peut reconnaître les noms, notamment, de Jean-Jacques Lebel, Daniel Pommereulle ou Philippe Hiquily. Citons encore 22 les noms du poète Jacques Sennelier et du réalisateur Guy Saguez. Les doses administrées lors des protocoles étaient en moyenne de 10 mg de psilocybine sous forme de comprimés dosés à 2 mg. Les artistes commençaient leurs œuvres à leur domicile ou dans leur atelier, dès la prise de l’hallucinogène. 140 tableaux furent ainsi exécutés, certains artistes en réalisant plusieurs au cours d’une même session ou, pour certains, au cours de deux sessions successives. 43 tableaux furent réalisés les jours suivant l’expérience.

Michaux lira avec intérêt la thèse de René Robert. Dans une lettre à Roger Heim il estime qu’elle avait la nouveauté de montrer que :


« Contrairement à ce qu’auraient pensé les naïfs, l’activité, l’intervention artistique contrarie, submerge et même exclut l’hallucination, les illusions et la plupart des visions fantastiques car elle est action. De l’action dans ces moments, il ne faut user que par intervalles, délicatement, subtilement. Sinon elle prend toute la place, une place pas trop bonne. »


Études thérapeutiques récentes :


a) Aux Etats-Unis

En 2001, la première étude depuis 30 ans débute au sein de l’University of Arizona Medical Center à Tucson, où on utilise la psilocybine pour le traitement des troubles obsessionnels compulsifs. En 2006, Francisco Moreno et ses collègues publient les résultats de leur étude portant sur 9 sujets, qui montre une réduction sensible de ces troubles sous psilocybine. Depuis, d’autres études ont suivi. Au sein du Harbor–UCLA Medical Center à Los Angeles, on a administré, sous la supervision de Charles Grob, de 2004 à 2008 de la psilocybine à 12 patients atteints de cancers en phase avancée. L’étude publiée début 2011 montre une amélioration certaine des états d’anxiété et de dépression.

A la Johns Hopkins University à Baltimore plusieurs études ont été menées sur les potentialités de la psilocybine. Une première étude dirigée par Roland R. Griffiths a été publiée en 2008 portant sur 36 volontaires à qui l’on a administré, au cours de 2 ou 3 sessions à 2 mois d’intervalle, de 0 (placebo) à 30 mg de psilocybine. 14 mois après, à partir d’un questionnaire très détaillé, 67 % des participants rapportaient que l'expérience avait été l'une 23 des « cinq plus importantes de leur vie. » 60 % indiquent avoir ressenti « une expérience mystique totale. » 79 % continuaient à faire état d'une amélioration significative de leur existence et de leurs relations avec autrui.

En 2011, une nouvelle étude du même genre toujours dirigée par Roland R. Griffiths porte sur 18 volontaires. 39 % déclarent avoir expérimenté des états d’angoisse tandis que 72 % d’entre eux déclarent avoir expérimenté des états de type mystique.

La même année, une étude dirigée par Katherine A. MacLean a été menée sur 52 volontaires. Les résultats de l’étude indiquaient qu’un an après leurs expériences 60 % des participants constatent une modification de leur personnalité dans le sens d’une plus grande ouverture d’esprit.

Une autre étude publiée en 2014 menée par Matthew Johnson montre les résultats très positifs de l’administration de psilocybine pour soigner l’addiction au tabac. Elle portait sur 15 gros fumeurs à qui on a administré de la psilocybine pendant 3 sessions espacées de plusieurs semaines. Le taux d’abstinence au bout de 6 mois s’élevait à 80%, ce qui constitue un taux bien plus élevé qu’avec les méthodes classiques de sevrage.

Les résultats d’une nouvelle étude dirigée également par Roland R. Griffiths portant sur 51 malades atteints de cancer ont été publiés en 2016. Elle a porté plus particulièrement sur les états modifiés de conscience induits par la psilocybine, et leur impact sur la détresse psychologique et la spiritualité.

Au McLean Hospital à Belmont (MA) qui dépend de Harvard, une enquête dirigée par Richard Andrew Sewell a été menée en 2006 sur 53 patients atteints d’algie vasculaire de la face qui avaient utilisé de la psilocybine ou du LSD pour calmer leur douleur. 22 utilisateurs de la psilocybine sur 26 ont déclaré qu’elle stoppait leurs attaques algiques. 25 ont indiqué qu’elle avait permis la fin de la période de crise de ces céphalées et 18 utilisateurs de la psilocybine sur 19, un rallongement de la période de rémission.

A l’University of New Mexico à Albuquerque, une étude a été menée en 2015 sous la supervision de Michael P. Bogenschutz portant sur 10 volontaires alcooliques pour déterminer l’efficacité de la psilocybine pour le traitement de l’alcoolisme chronique. Les résultats montrent une amélioration du taux d’abstinence.

En 2016 une étude a été publiée par une équipe dirigée par Stephen Ross de la New York University portant sur 29 patients atteints de cancer pour soigner leurs états d’anxiété et de dépression. L’étude montre une amélioration certaine de leur état.

A l’University of Alabama à Birmingham, des chercheurs sous la direction de Peter Hendricks mènent depuis 2015 une étude portant sur 40 patients cocaïnomanes à qui il est administré de la psilocybine.


b) En Europe

En Suisse, à l’Université de Zurich, des recherches ont étés menées ces dernières années, sur le cerveau de 25 volontaires sous psilocybine à l’aide de l’imagerie médicale. L’étude publiée en 2015 par Rainer Kraehenmann montre que la psilocybine affecte positivement la gestion des émotions par le cerveau. L’imagerie cérébrale montre qu'une faible quantité de psilocybine inhibe l'impact des émotions négatives dans l'amygdale, une zone faisant partie du système limbique. Selon les chercheurs, ces travaux pourraient déboucher sur de nouvelles thérapies contre la dépression.

Au Royaume-Uni, début 2012, ont été publiées les résultats de deux études effectuées à l’Imperial College de Londres sous la direction de Robin Carhart-Harris qui depuis lors multiplie les protocoles avec la psilocybine et d’autres psychédéliques. La première étude portait sur 30 volontaires qui se sont vus injecter de la psilocybine en intraveineuse, leur cerveau étant observé par IRM. L'activité dans le cortex préfrontal, qui est hyperactive chez un sujet dépressif, s'est durablement réduite dans le groupe test.

La deuxième étude qui portait sur 10 volontaires, montre que la substance favorise la remémoration des souvenirs positifs chez les sujets sous psilocybine, par comparaison au groupe soumis au placebo. « Nos résultats soutiennent l'idée que la psilocybine facilite l'accès aux souvenirs personnels et aux émotions », indique le responsable du projet R. Carhart-Harris . « Ces effets doivent faire l'objet de recherches plus poussées, mais cela suggère que combinée à une psychothérapie, la psilocybine peut aider les dépressifs à se focaliser sur les événements positifs de leur vie et inverser leur tendance au pessimisme. »

La psilocybine, selon lui, peut présenter des « bénéfices durables » après une seule prise, en comparaison avec les antidépresseurs, qui eux doivent être pris quotidiennement et qui entraînent de nombreux effets secondaires.

En 2016, une nouvelle étude est publiée. Il s’agissait d'étudier les changements survenus dans le cerveau de 12 patients souffrant de dépression résistant aux traitements, avant et après avoir reçu une dose de psilocybine.

Gageons que les études médicales sur les champignons hallucinogènes et leur molécule psychoactive, la psilocybine, très prometteuses, vont se multiplier dans les prochaines années.

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Et en 2020 :




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