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  • Anne

La Punaise




Étymologie :

Étymol. et Hist. 1. 1256 « petit insecte à corps aplati et d'odeur infecte » (Aldebrandin de Sienne, Régime du corps, éd. L. Landouzy et R. Pépin, p. 142, 26) ; 2. a) 1836 « femme de mauvaise vie » (Vidocq, Voleurs, t. 2, p. 38) ; b) 1901 punaise de sacristie (Bruant, p. 314) ; 3. 1846 « petit clou à tête plate et ronde, à pointe courte » (Besch. Suppl.) ; 4. 1947 punaise! exclam. (Genet, loc. cit.). Fém. de l'adj. punais*, empl. subst. Le lat. class. cimex survit dans le domaine d'oc (a prov. cimia, pour les formes mod. v. FEW t. 2, p. 673, ital. cimice, esp. chinche).


On peut lire également la définition du nom punaise afin d'amorcer l'interprétation symbolique de cet animal.

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Croyances populaires :


Selon Ignace Mariétan, auteur d'un article intitulé "Légendes et erreurs se rapportant aux animaux" paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1940, n°58, pp. 27-62 :


On prétend que les Punaises savent se suspendre en forme de chaîne depuis le plafond jusque sur le lit de leur victime. Lorsque la première est rassasiée elle remonte le long de la chaîne.

Dans l'article intitulé "Cinq figures de magiciens en Dauphiné et Savoie." In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1/1986, pp. 17-136, Alice Joisten et Charles Joisten relatent le témoignage de villageois :


Punaises éloignées, poules ramenées à la ferme


Il s'agit ici d'un des rares récits dans lesquels Saoussa n'intervient pas pour rétablir un ordre qu'il a détruit lui-même, mais pour faire bénéficier une famille de son pouvoir. Notons qu'il a déjà opéré une guérison dans cette famille (récit n° 26).

53 — «Saoussa s'était ramassé [retrouvé] un soir à la tombée de la nuit chez les Maron, à La Piarre. Il avait soupé et il avait demandé à ce qu'on le fasse coucher. Alors on lui dit :

— Bien volontiers, mais vous ne pourrez peut-être guère dormir.

— Et pourquoi je ne dormirais pas ?

— Bè, nous avons des bêtes, dans le lit, qu'elles ne sont pas tellement intéressantes, quoi !

Alors il leur a dit :

— Qu'est-ce que c'est que ces bêtes-là ?

— Oh ! C'est des punaises !

Alors il a dit :

— Il faut tenir [veiller à] d'en tuer quelques-unes et puis ça disparaîtra.

Parlant de ça, au cours de la veillée, ils ont parlé de leurs poules qui allaient faire l'œuf dans l'écurie de Moullet. Il leur a répondu que ça disparaîtrait petit à petit. Et durant quarante ans au moins, ils n'ont plus eu aucune punaise et les poules, même qu'on aurait voulu les faire aller dans l'écurie du voisin, il était impossible de le faire : il paraît qu'elles partaient en criant» (La Piarre, inf. n° 2).

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Symbolisme :


Selon Éloïse Mozzani, auteure de Le Livre des superstitions, mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019) :


Selon la légende, les punaises, ainsi d'ailleurs que les poux et les puces, ont été inventées par Dieu pour occuper quelqu'un qui s'ennuyait.

Un récit bruxellois rapporte que Noé, refusant d'accueillir dans son arche les punaises, les écrasa. Elles embarquèrent quand même mais conservèrent de cet épisode leur forme aplatie.

Au Moyen Âge, on prétendait que si elles fréquentaient les cellules des Capucins, pas une n'approchait celles des Chartreux. Pour certains, c'était le signe de la grande propreté des religieux de cet ordre, pour d'autres, il s'agissait d'un privilège que leur avait accordé Dieu.

Pour chasser les punaises, disent les Belges, il faut en mettre neuf dans une boîte qu'on glisse dans la poche d'un passant : elles iront toutes dans sa maison.

Boire du vinaigre dans lequel ont infusé des punaises fait sortir du corps les sangsues que l'on a avalées.

Aux Etats-Unis, attraper une punaise porte chance mais si l'une d'elles pénètre dans une maison la nuit, une personne y mourra la nuit suivante.

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Julieta Ramos-Elorduy dans un article intitulé « Les “jumiles”, punaises sacrées au Mexique. » paru dans Les Insectes dans la tradition orale (2003 ; pp. 325-356) détaillent les rituels et les symboles associés à cette punaise. Voici le résumé de cet article :


Depuis des temps très anciens, les jumiles ont été considérées, dans le centre du Mexique, comme de petits animaux sacrés. Dans ce travail, on analysera les différents rôles que la punaise sacrée Edessa cordifera ainsi que diverses autres espèces jouent ou ont joué dans la vie quotidienne des populations locales. A travers leur utilisation alimentaire et médicinale, leur fonction religieuse, leur intervention dans les rituels et fêtes, leur place dans l'économie, etc. ces punaises constituent les fondements de l'identité culturelle des hommes qui partagent leur territoire.

[…]

Au Mexique, le terme espagnol de jumiles est utilisé pour désigner les "punaises puantes". Ce terme vient du nahua xomitl (xo "pied" ; mitl "semis) c'est-à-dire "[qui se trouve] au pied des semis" (Santa maria, 1942, Ramos Elorduy & Pino, 1989).

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Selon Frederic Laugrand and Jarich G. Oosten, auteurs de l'article intitulé « Maîtres de la vie et de la mort », paru dans la revue L’Homme, 202 | 2012, 53-75 :


Des figures similaires de bestioles géantes se retrouvent plus au sud, chez les Innu de la Côte-Nord, par exemple. Rémi Savard (2004 : 118) décrit le cas du barbeau, une énorme punaise d’eau (uteshkan-manitush) qui a la forme d’un insecte cornu et qu’on peut voir au moment où tombe la foudre. Georg Henriksen (2009 : 137-138) l’associe à la figure du grand-père tout en soulignant, qu’à chaque fois qu’elle émerge des eaux, elle déclenche le tonnerre et les éclairs. Dans un rapport de recherche inédit, Peter Armitage (2007 : 42) a identifié deux toponymes qui renvoient à ce même insecte. Les aînés innu en donnent des descriptions signifiantes. Le premier est Manitupek, «l’endroit où un manitush géant a attaqué des enfants» :


«Une fois, des enfants innus jouaient dans l’eau, près du rivage du lac Manitupek. Des chasseurs étaient postés sur une colline lorsqu’ils aperçurent un manitush géant nager vers les enfants. Les chasseurs tentèrent de les avertir en criant et en leur ordonnant de sortir de l’eau ; s’ils ne les avaient pas avertis, le manitush les aurait probablement pris. Le manitush géant a une tête en forme de dos de cuillère avec une queue et il est tout noir. Il ressemble à une amishku-utikuma (une sorte de scarabée, Leptinillus validus)».


Le second toponyme, Manitu-Ushu, désigne une montagne dite «malveillante», mais signifie littéralement «le lieu où vit Uenitshikumishiteu», une punaise géante :


«Mon oncle Tshetshishepateu (Etuat Rich) racontait avoir vu la créature malveillante (manitush) Uenitshikumishiteu près de la montagne que l’on appelle Manitu-utshu. Les Innus disent que cette mauvaise créature Uenitshikumishiteu est capable de se déplacer partout, sur l’eau et sous l’eau, qu’elle peut même briser la glace. Elle peut également voyager sous terre et à travers les pierres. Mon père nous parlait de ce manitush Uenitshikumishiteu. Pendant la nuit, on pouvait l’entendre à distance faire craquer les glaces» (Armitage 2007 : 45).

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Littérature :


Nicolas Bouvier dans son récit de voyage intitulé Le Poisson-Scorpion (Co-Éditions Bertil Galland et Gallimard, 1982 ; Éditions Gallimard, 1996) évoque la chambre d'une auberge dans laquelle il a séjourné :


« Avez-vous une chambre bon marché ma belle ?

elle vous coûtera moins que le soleil mon ami !

Des punaises ?

Quantité de punaises, Dieu soit loué ! »

Dylan Thomas


La chambre coûte une roupie par jour. Le soleil ne coûte rien : il l'allume, il s'y promène, il y fait naufrage dans des murs crépis d'un outremer indicible que l'humidité festonne de taches plus sombres. Quant à notre médiocre punaise-des-lits (Cimex lectularius), la nature ne l'a pas suffisamment armée pour affronter ce qui l'attend ici. « Dieu soit loué ! »

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Selon Brigitta Helbig-Mischewski, auteure d'un article intitulé "Séduit par la mère : déchéance du patriarcat dans la prose de Bruno Schulz." extrait de la conférence Kartografia/e mniejszosci literackich i innych (Cartographie (s) des littératures mineures et autres). Vol. 18. 2004 :


Les Boutiques à la cannelle et Le Sanatorium au croque-mort constituent le récit du destin dramatique d'un père, de la crise de l'autorité et de l'institution patriarcale. Son étendue symbolique va bien au-delà de l'aspect économique de la défaite du véritable père du poète, celui-même qui sera à l'origine du personnage de Jacob. La défaite du père dans la prose de Schulz devient le symbole d'une bouleversante crise de la culture patriarcale juive et chrétienne, de ses mythes et de ses modèles d'interprétation de la réalité. Unique dans son genre, la prose de Schulz est le « chant funèbre » de la disparition d'une certaine formation culturelle qui ne se laisse pas enfermer dans les schémas nationaux-patriotiques en vigueur dans la littérature polonaise à vocation sociale.

[…]

Pour le narrateur, le mannequin est la personnification de la féminité : « un monstre implacable comme peuvent l'être les monstres de la féminité ». Aussi, le narrateur rend Adèle -despotique par ailleurs - semblable à une poupée qui se laisse pousser, déplacer par des commis sans se défendre. Endormie, nue et sans défense, elle se laisse posséder par le regard de l'infirme Edouard qui se traîne au sol. Dans la même scène, le narrateur envoie des tribus entières de punaises voyager sur son corps, alors qu'elle « ne ressent pas la moindre chatouille », comme il se doit d'une poupée. Endormie de cette manière, elle se trouve symboliquement immobilisée et violée. L'énorme punaise qui parcourt son corps peut être interprété comme un symbole phallique. Le rapprochement avec Grégoire Samsa, changé en un énorme insecte dont le cadavre sera débarrassé par une domestique ressemblant à Adèle, semble être fondée. Mais, malgré toutes ces images de la mortification des femmes, le narrateur met l'accent sur leur vitalité qui sauve le monde de la déchéance.

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