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  • Anne

La Lentille



Étymologie :

  • LENTILLE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1170 « plante légumineuse [ici terme collectif] » (Livre des Rois, éd. E. R. Curtius, 2e livre, XVII, 29) ; b) xve s. lentille de eaue (Grant Herbier, n°269, J. Camus ds Gdf. Compl.) ; 2. ca 1300 lantille « tache de rousseur » (Chirurgie de l'abbé Poutrel, éd. Ö. Södergård, 452 ro) ; 3. 1690 opt. (Fur.). Du lat. pop. lentīcula, class. lentĭcula « lentille (plante et graine) ; taches de rousseur » (dimin. de lens, lentis « lentille ») ; cf. avec 3 1637 verre en forme de lentille (Descartes, Dioptrique, V ds Œuvres, éd. F. Alquié, t. 1, p. 686).


Lire aussi la définition du nom lentille pour amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :


Selon Jean-Marie Pelt, auteur d'un ouvrage intitulé Des Légumes (Éditions Fayard, 1993) :


Henri Leclerc relate à propos des lentilles l'anecdote suivante : « Monsieur l'abbé Bœuf, dont mes condisciples du lycée Henri IV se rappellent sans doute l'embonpoint majestueux, le sourire bienveillant et l'immense mouchoir à carreaux, M. l'abbé Bœuf n'aimait pas les lentilles : il nous en fit implicitement l'aveu, un jour qu'il commentait, devant son auditoire de bambins, l'histoire d'Ésaü et de Jacob : "Messieurs, nous dit-il, les Saintes Écritures ne disent pas expressément qu'Ésaü vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles ; comment croire, d'ailleurs, qu'il eût été assez niais pour sacrifier un privilège si enviable à quelques cuillerées d'un légume si fade et si grossier ?" Cette leçon d'exégèse obtint d'autant plus de succès que la plupart des auditeurs partageaient l'aversion de M. l'Aumônier pour les lentilles qui, sur les tables du réfectoire, succédaient aux haricots avec l'inexorable rigueur d'une loi prévue par le Destin ; pendant la récréation, il ne fut question que d'Ésaü et de la préparation culinaire qui avait excité sa convoitise, chacun s'ingéniant à en identifier rétrospectivement la nature. Au réfectoire, quelques fortes têtes se refusèrent énergiquement à toucher aux lentilles. Monsieur le Censeur, informé de cette protestation, leva les bras au ciel, gémit sur la décadence de la discipline, distribua un certain nombre de pensums et, un jour s'il rencontra M. L'Aumônier, lui reprocha d'avoir dénigré "dans l'esprit de ces messieurs" un légume recommandable par ses qualités nutritives et économiques et dont une tradition vénérable avait établi l'usage dans les écoles consacrées à l'enseignement secondaire. »

La lentille est une des légumineuses les plus anciennement connues ; on la trouve à Paris dans les fouilles du Louvre, datées de 1 000 ans avant Jésus-Christ. sans doute avait-elle été importée d'Égypte en Palestine, car on observe sur une fresque de Ramsès II un personnage occupé à préparer une bouillie de lentilles. Elle a d'ailleurs été découverte en Égypte dans des tombes, remontant à 2 200 ans avant l'ère chrétienne. En Grèce, elle fut traditionnellement la nourriture des pauvres, car les riches la bannissaient de leur table. D'un homme nouvellement enrichi, on disait : « Maintenant, il n'aime plus les lentilles ». Mais les philosophes aux mœurs spartiates en faisaient au contraire leur quotidien.

Comme la fève, et plus qu'elle encore, la lentille eut toutes les peines du monde à se débarrasser de solides préjugés médicaux. Pour Dioscoride, elle produit des paniques d'entrailles. Pour Galien, elle va jusqu'à engendrer éléphantiasis et cancer. Aussi les cuisiniers du Moyen Âge employaient-ils les ruses les plus inattendues pour préparer un plant de lentilles : il fallait « en enlever l'écorce, les faire cuire dans de l'eau de pluie avec du poivre et du cumin, puis dans de l'eau vinaigrée aromatisée de mente, de persil, de sauge et de safran... » Artifices superfétatoires, puisque, selon J. Alexandinus, « la lentille, seule substance que nul artifice ne peut corriger, devait être rigoureusement proscrite de l'alimentation ». Et pourtant, Hippocrate soigna son malade Alcman d'un bouillon de lentilles accompagné de petits chines bouillis... Pour Dioscoride, la débilité de l'estomac disparaît comme par miracle à l'absorption de 30 lentilles. Avicenne puis Ambroise Paré en font le spécifique de la variole. Bref, la lentille orienta une pharmacopée généreuse et variée sans qu'aucune de ses propriétés ne se confirmât par la suite.

Comme toutes les légumineuses productrices de légumes secs, la lentille a une grande valeur alimentaire. Très riche en sucre et en protéines, elle contient en outre des vitamines B1, B2 et PP. Facile à produire, facile à stocker, facile à conserver, la lentille s'est révélée un aliment précieux en période de disette. Quant à son rôle médical, qui fut si considérable, il n'en reste plus trace aujourd'hui.

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Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt évoque les différents modes de communication chez les animaux et chez les plantes et s'interroge plus particulièrement sur l'influence de la musique sur les plantes :


Nous avons reproduit plusieurs fois la même expérience à l'identique, toutes conditions étant égales par ailleurs, en variant les émissions musicales ; les résultats montrèrent que ces expériences ne sont qu'imparfaitement reproductibles ; rompus à une longue pratique de la biologie, nous n'en avons pas été autrement étonnés : le nombre de paramètres mis en œuvre dans de telles expériences étant fort élevé, l'isolement d'une variable unique, la musique choisie - et encore celle-ci se décompose-t-elle en de multiples sous-paramètres -, n'est pas aisé. Sans doute faut-il y voir l'explication pour laquelle les scientifiques n'ont pratiquement jamais publié sur le sujet. Car une parfaite reproductibilité, du moins en biologie, reste le critère de base d'une expérimentation recevable.

Toutefois, sur les neuf échantillons de végétaux mis en expérience, sept ont vu leur croissance accélérée par la musique, et ce, dans des proportions statistiquement significatives ; ce qui permet d'affirmer sans aucune hésitation que les plantes sont effectivement sensibles à la musique.

Chaque plante a réagi à sa manière. Certaines ont poussé plus vite que d'autres : c'est notamment le cas de l'avoine des lentilles et du chlorophytum, fort sensibles à la musique de Vivaldi et de Mozart.

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Bienfaits :


Selon Hildegarde de Bingen, auteure de Physica, Le livre des subtilités des créatures divines, les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux (édition originale 1151-1158 ; Édition Jérôme Millon, Grenoble, 2011),


"La lentille est froide : quand on la mange, elle n'enrichit ni la moelle de l'homme, ni son sang ni sa chair, elle n'augmente pas ses forces, mais elle rassasie le ventre et le remplit de vide. Elle provoque des tempêtes dans les humeurs qui sont dans le bas de l'homme.

[Ed. Si des taches de gale et des cheveux souillés qui provoquent des plaies purulentes apparaissent sur la tête de quelqu'un, qu'il broie doucement des lentilles sur une pierre brûlante, et qu'il écrase également une écaille de tortue avec les humeurs qu'elle contient ; qu'il ajoute un poids égal de lentille en poudre, et qu'il mette cela sur les taches : l'écoulement de la plaie sera résorbé, et il en sera ainsi guéri.]"

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Symbolisme :


Selon J. Carles, auteur d'un article sur "Les lentilles" paru In : Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 8ᵉ année, n°6, juin 1939. pp. 146-153 :


Dans les habitations lacustres de l'île Saint-Pierre et du lac de Bienne, on trouve déjà des traces de la culture des lentilles chez nos aïeux de l'âge du bronze.

A l'autre extrémité du monde méditerranéen, les Égyptiens en faisaient un grand, usage, bien que cette nourriture fût réputée commune et grossière, comme la fève d'ailleurs, et c'est pourquoi on ne la trouve que rarement dans la décoration des monuments funéraires.

Chez les Hébreux, elle est bien connue, et la Bible en parle assez souvent. C'est un mets qui ne semble pas très apprécié, car il est regardé comme un aliment de deuil et constituait le premier repas qu'on prenait après la mort d'un parent. Et pourtant, tout le monde connait l'histoire de ce brave Esaü qui revenait des champs, affamé. Il rencontre son frère Jacob en train de préparer un plat de lentilles. La faim est si grande, et le mets si appétissant, qu'il n'y tient plus : « Laisse-moi avaler (le terme hébreu est plus énergique) ce mets roux, ce roux-là » (c'était sans doute une purée de ces petites lentilles rousses à cotylédons rouge-orange décortiquées entre deux meules, notre Lentille corail). Jacob, l'ancêtre des Juifs, profita de l'occasion pour acheter à bon compte le droit d'aînesse. (1)

Dans les littératures latine et grecque on la trouve maintes fois mentionnée, mais c'est toujours une nourriture de pauvres. Contre cette mauvaise réputation culinaire, injustifiée d'ailleurs, la reine Marie-Antoinette réagit et remit en honneur les petites lentilles, qui, depuis lors, sont appelées « Lentilles à la Reine ».

Du point de vue médical, elles ont eu une grande vogue : Pline emploie le chapitre 70 du 22e livre de son Histoire Naturelle à énumérer ses propriétés.

Plus près de nous, elle entrait pour beaucoup dans la Revalescière, aliment reconstituant, du médecin anglais Du Barry, et dans l'Ervalenta de Warton.

Aujourd'hui, on n'attache pas une grande importance aux propriétés thérapeutiques de là Lentille mais on lui reconnaît par contre une grosse valeur nutritive.

Le but de cette note n'est pas d'envisager tous les problèmes d'ordre chimique, agricole ou biologique, que pose la Lentille, mais seulement de débrouiller la synonymie de ses espèces et de préciser le nom des variétés françaises.

Le nom.

Au XVIIIe siècle, ce mot fut en concurrence avec la prononciation berrichonne et picarde « nentille » qui, un moment, sembla devoir l'emporter. Voici en effet, ce qu'écrivait Ménage, un des maîtres du beau langage : « II faut dire poirée et nentilles avec les Parisiens, et non pas bettes et lentilles avec les Angevins. »

Pour une fois, on ne le suivit pas, et on eut raison car l'orthographe nentille est injustifiable pour un linguiste. Le mot lentille, au contraire, est tout à fait normal. Il vient du latin lenticula diminutif de lens. La première syllabe a passé telle quelle en français ; la deuxième aussi, grâce à un allongement de l'r, allongement facilité par le fait que cette syllabe portait l'accent. Les principaux changements affectent les deux dernières syllabes : u bref et non accentué disparaît, a final devient un e muet et le groupe cl évolue vers II mouillé. Rien de plus classique et les exemples ne manquent pas : canicula est devenu chenille, et clavicula, cheville, en face du mot artificiel * clavicule introduit par les médecins.

Nous le retrouvons d'ailleurs à peu près identique dans toutes les langues latines : les Portugais disent lentilha, les Espagnols lenteja, les Italiens lenticchia, les Provençaux lentilla. Les langues germaniques l'ont adopté : Linse en allemand, lentil en anglais... Mais d'où vient-il ce mot latin de lenticula ou de lens ? C'est ce que la philologie ne nous apprend pas. Il ne vient pas de l'indo-européen, ce fonds commun de la plupart des langues d'Europe, puisque chez les Grecs, nous trouvons un mot tout à fait différent phacos.

A. de Candolle, dans son livre, L'origine des plantes cultivées, attribue une grande importance à ce fait que les Latins et les Grecs ont pour désigner la Lentille un mot différent. Il y voit une preuve de l'ancienneté de la culture de cette plante dans ces deux pays où elle serait spontanée. Il est bien évident, en effet, qu'une plante importée arrive avec son nom, plus ou moins déformé peut-être, mais reconnaissable pour un linguiste, et ce n'est pas le cas.

L'étymologie de ce mot reste donc incertaine. Peut-être reviendra-t-on à celle que donnaient nos aïeux : lens viendrait de lenis ou de lentus parce que, manger des lentilles provoque une douce et paisible euphorie.


1) : Depuis ce jour, nous dit-on, Esaû s'appela Edom, mot qui dériverait du nom hébreu de la Lentille ('âdôm, 'adâshîm) si bien qu'un peuple, les Iduméens, et son pays, l'Idumée, tireraient leur nom de la Lentille. Ce serait honorable pour la Lentille, si c'était prouvé.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


La lentille, considérée comme impure dans la symbolique végétale, a une signification funéraire : pour les Italiens du XVIe siècle, l'expression "cueillir des lentilles" équivalait à "mourir et être enseveli".

Selon une tradition relevée à l'époque romaine, et encore vivace au Moyen Âge, si une personne qui venait de manger des lentilles était mordue par un serpent, elle mourait aussitôt.

On dit aussi que manger des lentilles rend de mauvaise humeur et qu'en voir en songe est de mauvais augure. Cependant, on leur attribuait autrefois le pouvoir de guérir les enfants de la variole en raison de la ressemblance des lentilles avec les taches cutanées que provoque cette maladie.

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :


Les Lentilles représentent le fait de constituer une structure avec soin, de mettre bon ordre à une situation : "A l'intérieur de ce Champ, tu vivras et du travailleras ; tu ne peux t'enfuir d'ici." Elles ne feront jamais passer l'une chose avant l'autre ; l'ordre correct doit être respecté. Pas de précipitation. Suivre calmement une certaine ligne. Les Lentilles répartissent les tâches équitablement. Elles essaient de faire en sorte que tout se déroule bien et convenablement. Elles sont capables de déplacer les choses, de les changer de position, afin de conserver l'équilibre de l'ensemble. D'abord, elles agencent harmonieusement les différents éléments au sein d'une structure claire, en les distribuant de façon appropriée (tout dans les justes proportions !) ; ensuite, elles continuent à tout surveiller pour que les choses suivent leurs cours de façon équilibrée.


A suivre

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Contes et légendes :


Pierre Adam et Martial Debriffe, auteurs de Conte-moi les Alpes (Éditions de Borée, 2015), nous rapportent une légende dauphinoise à propos de la lentille :


"... puis encore Jacqueron, le rocher des Hirondelles, le serre de San-Pinchi (un saint provençal que vous ne trouverez pas dans le calendrier grégorien) et pour dominer le tout, la montagne de Saint-Philippe, au pied de laquelle croupit, dans la vase et les roseaux, un étang que l'on persiste à nommer le lac de Faudon, dernier vestige de la mer des Nummulites. De là, sur le versant du Drac, part un sentier jonché de coquillages marins en forme de disques, devenus fossiles, de la dimension d'une lentille, d'où le nom donné par les gens du pays à la vague piste montagnarde qui les conserve. A leur sujet déjà naît une légende. Un pèlerin, le bourdon en main, passant auprès du mont saint-Philippe, où fut autrefois, en des temps perdus au fond des siècles, bâti un village, puis au Moyen Âge un château fort, un pèlerin donc, avisa un paysan fort occupé à semer dans son champ de véritables lentilles. Un champ et des lentilles, dans ce chaos ! L'étranger, volontiers causer, lia aussitôt conversation :

"Eh bien, brave homme, que semez-vous là ?

- Je sème de petites pierres.

- Alors, brave homme, vous récolterez de petites pierres."

De fait, à la récolte, les lentilles-légumes s'étaient transformées en lentilles de pierre. Ce qui prouve qu'il ne faut jamais se gausser des gueux et des errants car nul se peut connaître leur personnalité véritable."

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