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  • Anne

Le Blé (suite)


Suite de l'article du 8 novembre 2016.




Symbolisme celte :


Dans L'Oracle druidique des plantes, Travailler avec la flore de nos ancêtres (1994, traduction française, 2006) de Philip et Stephanie Carr-Gomm, les mots clefs associés à cette plante sont :


en "position droite : Récolte - Nourriture - Abondance

en position inversée : Agitation - Quête de racines - Esprit d'aventure


Le blé est une céréale cultivée dans le monde entier. Sa paille est utilisée comme litière, fourrage, chaume. Le blé est dérivé de trois espèces sauvages qui, en suivant deux branches évolutives distinctes, ont créé une plante avec des graines très grandes, incapables de se disperser seules. Le blé dépend totalement des hommes pour se propager. En devenant un aliment de base de l'humanité, il a joué un grand rôle dans le développement de la civilisation grâce à la transition de la société des chasseurs-cueilleurs à la société agricole.

La carte montre une scène de récolte en plein soleil, lors de la fête de Lugnasad. On y voit une croix de Brigit au premier plan et un village au loin. Les pissenlits poussent dans le champ et des ajoncs à l'arrière-plan.


Sens en position droite. L'époque de la récolte est une époque d'abondance - d'appréciation pour tout ce que la nature nous donne. C'est également une époque où célébrer les résultats de notre travail ardu. Le choix de cette carte signale que le moment est venu d'arrêter le travail, de prendre le temps d'apprécier vos réalisations et de remercier pur la récolte de votre vie. Vous dépensez beaucoup d'énergie à semer les graines et à soigner vos plantes - travaillant pour l'avenir et vous occupant de votre famille - mais il est vital que vous vous accordiez aussi le temps de savourer la vie présente et de profiter de la famille en tant que communauté, que tribu.

Cette carte signale par ailleurs que vous entrez probablement dans une phase d'abondance, enrichissant les relations et la vie spirituelle, créative et matérielle. cette carte symbolise la générosité : lorsque vos besoins matériels et émotionnels sont satisfaits, vous êtes libre de vous concentrer sur les dons que vous offrez au monde.


Sens en position inversée. Nos ancêtres ont fait l'expérience du changement de perspective et de comportement, de l'appartenance à une société de chasseurs-cueilleurs à une société agricole sédentaire. Ces deux modes de vie se disputent encore de nos jours notre affection. Cette carte signale que vous avez du mal à vous établir. Vous avez envie de voyager ou d'avoir un mode de vie plus souple, ou vous ressentez tout à fait le contraire - vous avez souvent déménagé et vous avez envie de vous arrêter et vous installer durablement. Peut-être êtes-vous déchiré entre la vie nomade, avec toute l'excitation du mouvement et du voyage, et la vie sédentaire, qui offre confort et familiarité. il est utile de rappeler que l'aspect chasseur-cueilleur et cultivateur sédentaire sont des archétypes ancestraux encore vivantes en nous, qu'on peut honorer à des périodes différentes de notre vie.

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Le Prince druide et Ötzi, l'homme des glaces

Depuis des millénaires, le blé est un aliment de base de notre nourriture. Il est apparu pour la première fois au Moyen-Orient, il y a quelque 10 000 ans, quand le petit épeautre sauvage s'est croisé avec l'engrain sauvage, d'autres hybridations ultérieures produisant l'épeautre, le blé dur, le sarrasin et d'autres variétés. On le cultivait dans la vallée du Nil dans l’Égypte ancienne, et les fossiles découverts montrent que des céréales comme le blé étaient cultivées sur l'île écossaise d'Arran il y a 8 000 ans - à peu près à l’époque des débuts de l'agriculture en Grèce. Vers 4 000 av. J. C. la culture agricole s'était étendue à l'ensemble de la Grande-Bretagne. Récemment, deux corps ont été découverts, si bien préservés que le contenu de leur estomac a pu être analysé. Juste il y a 5 000 ans, un homme, qu'on a appelé Ötzi, est mort en rentrant de traverser les Alpes. Son corps a été pris par les glaces. Son dernier repas consistait en viande, une plante et un peu de pain non levé fait de l'une des espèces les plus anciennes de blé, le petit épeautre. 3 000 ans plus tard, un homme est mort dans une tourbière des Midlands. On l'a nommé le Prince druide lorsque les experts ont prôné qu'il s'était offert délibérément en sacrifice pour protéger l'Irlande de l'invasion romaine. On a trouvé dans son estomac du gui, du blé et de l'avoine. Ces découvertes montrent que les hommes mangent des céréales depuis très longtemps.

Le blé était utilisé dans les rites religieux des Égyptiens anciens, des Assyriens, des Chaldéens, des Romains, des Grecs, de même qu'en Inde. Sous forme de pain, il est devenu le mystère central du christianisme.

Le blé joue un rôle essentiel dans l'un des plus importants récits de la tradition druidique : Le Conte de Taliesin, où la déesse Ceridwen chasse un jeune initié à travers les quatre saisons jusqu'à ce qu'il se transforme en grain de blé et elle en poule. en avalant le blé, elle conçoit et donne naissance au meilleur poète de la terre.

En tant que symbole de nourriture, de fertilité et de renaissance annuelle de la vie, le blé est l'offrande de la fête de la récolte à Lugnasad (le 1er août dans l'hémisphère nord, le Ier février dans l'hémisphère sud). Une druidesse jouant le rôle de Ceridwen offre du blé à la terre et la "première miche" est partagée entre tous les participants."

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Selon Divi Kervella, auteur de l'ouvrage intitulé Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001),


"Dans les sociétés celtiques traditionnelles le blé était un symbole royal. En effet, le roi était garant de la richesse et de l'abondance. Symboliquement, il était l'élément fécondateur de la terre ; un des titres des rois bretons était d'ailleurs Pried Preden (époux de la Bretagne). Ainsi, la fête celtique royale avait lieu aux calendes d'août au début de la période des moissons ( en breton eost veut aussi bien dire "août" que "moisson").

On retrouve des gerbes de blé dans les armoiries de maisons régnantes de Bretagne comme les Gibon-Porhoët. La duchesse Alix (1203-1221) abandonnera le sceau aux trois gerbes d'or pour prendre celui de son mari, le prince consort Pierre de Dreux (voir Hermine). On retrouvera pourtant épisodiquement ces trois gerbes sur le contre-sceau des ducs de Bretagne avant que le symbole ne soit repris par le duc François Ier qui instituera vers 1445 l'Ordre de l’Épi. le collier de cet ordre accompagnait les grandes armoiries de Bretagne. Par le système des "armes parlantes" (système de calembour très en vogue en héraldique médiévale), le blé "blanc" est devenu le signe distinctif de Padern, saint patron de Vannes, et emblème de toute la province du Vannetais par la même occasion. En effet, Vannes se dit Gwened en breton, nom que les héraldistes eurent vite fait de décomposer en gwenn "blanc" et ed "blé" !

Les épis à sept têtes étaient considérés comme magiques."

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Une histoire du blé dirait l'histoire des civilisations mais resterait toujours incomplète : nul ne saurait situer l'origine de cette plante. Elle est un don de la terre. De la terre-mère. C'est la raison pour laquelle toutes les grandes déesses-mères eurent parmi leurs attributs la couronne d'épis ou la gerbe dorée. Cérès a donné son nom à la famille des céréales. Dans un article concernant l'un des plus anciens archétypes qui se soient imprimés dans la structure neuronique de l'homme, nous ne pourrons éviter de faire référence aux mythologies. Le blé imaginaire est le reflet quelque peu magnifié du blé de la terre. Comme celui-là, le blé du rêve ne connaîtra sa plénitude que s'il est le produit d'une terre féconde et de la chaleur du soleil. Au plan psychologique, un blé généreux est l'enfant d'une terre généreuse dont il prolonge la nature maternelle.

La paille est peut-être même un cordon qui relie l'épi-progéniture à la terre-mère. Avant de commencer l'étude du symbole, nous avions l'intention de traiter trois images distinctes : le blé, c'est-à-dire le grain ou l'épi, le champ de blé et la paille. Très rapidement nous dûmes renoncer. Pour une raison technique d'abord, découlant de l'organisation initiale de la base de données. Mais surtout, parce que, derrière l'épi ou le grain, qui apparaissent assez rarement de façon isolée, se profile presque toujours l'image du champ de blé. La paille, qu'elle soit tressée pour former le chapeau du jardinier, qu'elle constitue le toit de la hutte, qu'elle soit la meule dressée dans le champ, la botte empilée dans la grange ou même le brin plongé dans le verre d'orangeade, la paille renvoie pratiquement toujours à l'image maternelle. Un brin de paille produit à lui seul toute la tiédeur du nid. Le blé du rêve est un blé jaune, un blé chaud, un blé d'or. Le regard le mieux disposé aura de la peine, au cœur de l'été, à trouver dans le champ le plus ensoleillé, des blés aussi riches que celui qui ondule dans l'imaginaire.

Le champ de blé du rêve est une mer qui frémit sous la caresse du vent. Il est l'image même de la caresse désirée. Lorsque le regard du rêveur se pose sur les épis, son corps est tout de suite en proie à une impérieuse attirance : celle qui le pousse à s'engager dans les blés, à tendre les bras pour embrasser les tiges, à sentir sur sa peau le frôlement de ces fruits de la terre, à s'oublier pour se vautrer, enfant, dans l'insaisissable immensité. Le champ de blé est une mère qui aurait les dimensions de la nature entière. Peu de symboles expriment aussi totalement l'idée de mère cosmique, dispensatrice de vie et de mort.

Quelques très belles séquences de rêves montreront quels degrés de poésie l'inconscient peut atteindre lorsqu'il parle de cette mère universelle dont l'image enveloppe toujours plus ou moins explicitement celle de la propre mère du rêveur. Le cinquième scénario d'Adrien, déjà cité à l'article consacré à la lettre V est une illustration tellement adaptée à notre propos que nous ne pouvons pas éviter de le reprendre ici : « … C'est un paysage que j'ai déjà vu dans un rêve précédent... un champ de blé... un champ jaune de blé qui ondule... qui ondoie comme les vagues de la mer... le ciel est clair... j'ai fait un progrès considérable depuis quelques temps. Je me sens plus proche de mes parents, mais je perçois mieux aussi mes différences avec eux... je vois une autre image... j'ai l'impression de m'élever dans le ciel et d'arriver au nuage que j'ai décrit la première foi, nimbé de lumière jaune et avec l'impression d'être dans le sein maternel... impression extrêmement bizarre, ressentie physiquement même. Impression d'apesanteur... de... de décontraction totale, de non-agression de l’extérieur... impression d'être un peu comme un tout petit bébé dans son berceau... d'être sur le dos... je vois un V dans le ciel... ou un U peut-être... ça me fait penser à « Victoire » ou à « Universel »... mais non ! C'est en fait plutôt : Utérus !... Dans le nuage, il y a toujours le temple... mais, cette fois, au lieu d'être sombre, il est illuminé... il y a de la lumière... on dirait que les murs sont faits en feuilles de cuivre ou d'or, c'est-à-dire que la lumière est aune et se répercute partout... je vois venir une femme voilée, habillée de blanc... elle a des bijoux dorés... j'ai essayé de lui enlever son voile, mais, à ce moment-là, il n'y avait plus rien... je lui demande qui elle est. Elle me répond « Je suis », tout simplement. Elle n'a pas de visage, parce qu'elle est absolue... Pour moi, elle ne peut pas avoir de visage !... »

Le jaune, est, au profond de l'inconscient, la couleur de la relation positive à l'image maternelle. Il s'agit toujours, bien entendu, d'un jaune chaud : or, cuivre ou paille. Ces nuances de jaune sont en rapport avec la lune-mère, comme il étaient, aux premiers temps pharaoniques, la couleur dont était peinte la chair de toutes les représentations féminines. Le rêve d'Adrien établit une solide liaison entre le champ de blé, le jaune, le sein maternel et la déesse-mère.

Voici plus de vingt ans que l'évolution des techniques de culture a fait disparaître des champs de céréales les éclatantes taches rouges des coquelicots. Depuis des millénaires pourtant, ces perles de sang roulaient chaque été dans les vagues dorées des champs de blé mûr. Le pavot était consacré à Cérès qui avait, selon le mythe, pour atténuer la douleur consécutive à l'enlèvement de sa fille Proserpine, mangé cette fleur déjà mêlée aux épis. Ainsi le blé symbolise-t-il la Mère Nature, généreuse dispensatrice de vie. Bien des indices confirment cette interprétation. En particulier, une corrélation très marquée existe avec le V qui est l'une des représentations les plus profondes de la mère originelle.

Vie, le blé est mère, génération, abondance, multiplication, prolifération. Mais les cycles de la vie comprennent la mot. Le grain nourricier ne peut se réaliser que par le sacrifice. Le destin du champ de blé veut qu'il soit moissonné. Le grain sera écrasé pour devenir nourriture ou mis en terre pour mourir et se multiplier. "Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul", dit saint Jean lorsqu'il annonce la mort prochaine du Christ rédempteur. Osiris est aussi un dieu mort dont l'effigie était dessinée sur le sol dans les temples et ensemencée de blé dont la germination symbolisait la résurrection. Le blé et le coquelicot sont des symboles que tout destinait au rapprochement : leur voisinage naturel et leur puissante ambivalence. Le rouge du coquelicot est à la fois le sang véhicule de la vie et le sang versé de la mort. Au cours de la première guerre mondiale, le coquelicot état l'insigne de celui avait perdu son sang et sa vie au combat. Le blé a le même sens d'un flux de vie qui conduit inévitablement à la mort. Ceci se retrouve dans de très nombreux mythes. Un extrait du quatrième rêve de Philippe montrera que, pour l'inconscient, un blé généreux, un blé d'abondance, un blé de vie est un maque à double visage dont le revers porte les traits de la mort. L'or des blés est la sang de la terre, venu pour nourrir et mourir. « … Maintenant, je suis dans un champ de blé, ce sont des blés dorés, très hauts... parmi ces blés, il y a de grands coquelicots, rouges, avec le cœur noir... ce blé devient une gerbe, nouée... j'aperçois maintenant une moissonneuse-batteuse c'est... la Mort qui conduit la moissonneuse-batteuse elle a une sale gueule... édentée... avec un fichu... cette mort fauche un champ de blé avec un sourire sardonique, suivie par des petits enfants qui courent... ce sont plutôt des nains... avec des sales gueules de gnomes... ils gesticulent, se battent... maintenant, la feux devient une harpe grande, grande, grande... dorée, qui fait de la musique... des doigts courent le long des cordes... y a des gouttes d'eau qui tombent, comme si les notes devenaient des gouttes d'eau... ce sont de longs doigts effilés, féminins... hop !... y a un doigt qui est tranché... les fils sont tranchants, tous les doigts sont coupés, c'est du sang maintenant qui tombe... et puis, plein d'images : une corne d'abondance d'où sortent des écus d'or... ils sont faux ces écus.. la Semeuse, qui sème le blé... l'angélus... la fermière qui prend le blé dans la poche kangourou de son ventre et qui continue à semer, d'un geste ample et calme... et puis le serpent... l'arbre du paradis... des gens qui errent, qui vont vers je ne sais quel destin... »

A travers de telles associations, il n'est pas difficile de soupçonner la présence de tous les thèmes liés au blé : vie et mort, sexualité et angoisse de castration, mère semeuse et mère sorcière... Après son rêve, Philippe associa ces images de de blé fauché, de la Mort intervenant de façon intempestive, à des souvenirs de sa période pubertaire, marquée par la disparition de plusieurs de ses patents à Auschwitz. Ainsi le champ de blé, dans la lumière crue, apparaît-il comme un signe de rapport à la vie, à la destinée, directement soumise aux influences contradictoires de la nature nourricière et de la nature terrible.

Le blé est la force génératrice qui se développe suivant le cycle naturel de la naissance, de la croissance, de la fécondation, de la mot et de la résurrection. Cette énergie psychique suscite parfois dans le rêve des images qui affichent clairement leur nature de libido, au sens le plus freudien du terme. Ainsi, chez Laurence : « … J'entends des bruits de marteau-piqueur... c'est complètement stupide... je sens la trépidation dans ma tête... de penser à cela, j'ai froid aux cuisses... comme si c'était entre mes cuisses que le forage s'opérait... et c'est le serpent qui apparaît... le serpent qui veut entrer en moi... […] maintenant je marche dans un champ de blé... à mesure que j'avance, il s'ouvre et se referme derrière moi. Le serpent m'accompagne... il ondule... c'est lui qui m'ouvre le chemin... on est complices.. le rat qui revient.. le grenier aux rats où je me réfugiais, à quatorze ans, pour me masturber... » Ce serpent-là n'est certainement pas seulement l'énigmatique conducteur dans la destinée ! Son caractère phallique n'est pas niable.

Si le blé est la puissance vitale dans sa résonance maternelle, positive et négative, l'attitude du rêveur, face à ces valeurs, va prendre, suivant les cas, des tonalités très variées. Tel patient entrera dans les blés avec tendresse, un autre avec ferveur, tel encore avec agressivité. On verra aussi se jouer une volonté d'indifférence ou un infini respect... Marc a des images surprenantes : « ... Le lac est entouré d'épis dorés... non !... C'est un champ de blé, mais c'est un blé lourd, qui n'ondule pas au vent. C'est comme du blé métallisé, un champ de blé en bronze doré et, sur ce champ de blé, vient s'installer un fakir indien... comme si ce champ était la planche sur laquelle il fait une démonstration. Ça pourrait être moi, ce fakir ! Et les tiges sont assez serrées pour que je ne sente aucune douleur... il semblerait que ces épis de blé se transforment et soient maintenant des serpents, dressés, langues sorties... ils m'enveloppent de bandelettes et me momifient. Je suis dans un tombeau... y a un crâne avec des dents en or... »

Marc, cinquante ans, déployait, à l'époque du rêve avec affectation beaucoup d'indifférence vis-à-vis de sa mère. Cet homme d'une très grande sensibilité tentait par là de conjurer l'intense souffrance qu'aurait engendrée la reconnaissance du sentiment de frustration d'amour maternel. Si serrés sont ces blés métallisés que Marc ne sent plus la douleur. Mais sa relation vivante au monde en est atteinte : il est momifié ! L'assiduité du serpent auprès des images de blé n'est probablement pas sans rapport avec la scène originelle dans laquelle le reptile séduit Ève, la première mère.

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L'image du blé représente l'idée d'abondance. Dans les rêves où apparaissent , non le champ de blé, mais le grain ou l'épi, on observe une étonnante concentration de chiffres, très peu cités dans l'ensemble des autres séances. Tout se présente comme si le blé du rêve surgissait naturellement dans une ambiance propice au nombre. Abondants sont aussi les rêves auxquels on souhaiterait emprunter des citations tant est grande leur force d'évocation. Mais c'est toujours pour dire un rapport à l'image maternelle. C'est Marc encore, qui, dans une séance ultérieure, émet une série de mots imparables : « Je vois un champ de blé... je pense à nature morte... à la mer morte … je pense à ma mère... » Ces associations à l'emporte-pièce se passent de commentaires. Nous ne voudrions pas conclure sans mentionner un rêve de Francine, dans lequel la jeune femme entre dans la fleur d'un coquelicot, descend dans la tige, arrive dans les racines plongées dans une terre fertile... remonte par la tige d'un blé arrive dans l'épi et s'arrache au blé pour aller s'étendre au soleil. Les images de paille nous renverraient finalement aux mêmes thèmes, peut-être plus voilés, un peu plus allusifs, mais l'analyste attentif n'aura aucun mal à discerner le lien à la mère derrière ces symboles. Mère terrestre, mère cosmique, cycles de la vie et de la mort... Destin... dans la dynamique évolutive, le blé ouvre un chemin au rêveur qui accepte d'aller vers ce qu'il ne peut encore connaître. Mais il lui faut pour cela avoir rétabli une relation positive à celle qui lui a transmis la vie.

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Héraldique :


Les ÉPIS :

  • d'or sur champ d'azur symboliseraient l'inspiration heureuse.

  • de blé liés symboliseraient la gratitude.

  • de blé d'or en champ d'azur symboliseraient la prudence unie à la bonté.

  • de blé d'or en champ de sable symboliseraient l'acquisition légitime.

  • de grain sur champ de sinople symboliseraient l'aumône.

d'après le Manuel héraldique ou Clef de l'art du blason (Avertissement) par L. Foulques-Delanos, Limoges, oct. 1816.

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Mythologie :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


ÉPI. — Au mot Grain, nous verrons une partie des usages superstitieux qui se rattachent là l’épi ; la fête de la moisson est aussi appelée fête des épis. L’épi et le blé ont, par conséquent, le même sort, ainsi que le même rôle mythologique. Je rappelle ici, qu’anciennement, l’on couronnait d’épis de blé, non pas seulement la déesse des blés, mais aussi les frères Arvales, et que, dans trois énigmes des Lettes, on appelle le ciel une pelisse d’épis, une couverture bleue remplie d’épis, une couverture sombre remplie d’épis blancs, c’est-à-dire d’étoiles. Chéruel nous apprend que le duc de Bretagne François Ier vers l’année 1450, créa l’ordre chevaleresque de l’Épi, représenté par un collier en argent composé d’épis et terminé par une hermine pendante attachée au collier avec deux chaînes ; sur l’hermine étaient ces mots : « A ma vie ; potius mori. » Il est assez curieux de retrouver dans l’Inde l’image qui a donné lieu à la parabole évangélique des épis vides qui s’élèvent et des épis remplis qui se plient. Dans une strophe indienne du Saptaçataka de Hâla (285), édité et traduit par le professeur Weber, nous lisons : « Les hommes nobles sont comme les pointes des arbres élevés qui se plient, lorsqu’ils ont chargés de fruits, tandis qu’ils se dressent (dans leur orgueil) lorsqu’ils sont vides ».

[...]

GRAIN (blé). — Je renvoie le lecteur qui voudrait avoir des renseignements complets sur les traditions germaniques concernant le blé à la monographie savante du regretté docteur W. Mannhardt : Die Korndämonen (Berlin, 1868). Dans cet essai on peut aussi trouver des détails copieux sur un grand nombre d’usages et de traditions appartenant à des pays non germaniques. Je n’ajouterai donc ici qu’un très petit nombre de détails traditionnels qui ont pu échapper à l’investigation du savant mythologue allemand. Le mythe latin de Proserpine a son pendant indien dans le mythe de la naissance de Sîtâ, fille du roi G’anaka, le Fécondateur. Le mot sîtâ signifie sillon ; d’après le Râmâyana, Sîtâ, l’épouse de Râma, la fille de G’anaka, n’aurait point été conçue dans le sein d’une femme, mais elle serait issue du sillon de la terre, ou du milieu de l’autel (vedîmadhyât), l’aurore au ciel, le printemps sur la terre. Le Vishnupurâna (I, 6) nous fait l’énumération de plusieurs espèces de blé, qui ont été l’objet de la création spéciale des Dieux ; entre autres, on fait mention du riz, de l’orge, du millet et du sésame. Dans les sacrifices, on employait naturellement plusieurs espèces de blé pour attirer sur la terre l’abondance de la récolte. Dans l’Atharvaveda (II, 8, 3, 4, 5), on peut lire des prières spéciales pour éloigner les maladies et les mauvaises herbes qui pourraient endommager l’orge et le sésame. Indra est le grand laboureur du ciel, qu’il féconde, et le seigneur des champs, ainsi que son frère germanique Thor, il gouverne les blés. C’est lui qui féconde la terre, en sa qualité de dieu de la foudre et de la pluie. Le professeur Weber nous a aussi décrit une cérémonie lustrale qui devait accompagner le sacrifice du blé dans l’âge védique. Le professeur Aldalbert Kuhn (Indische Studien, I, 355) nous donne, d’après le Vr’ihad Aranyaka du Yagurveda (VI, 3, 13), le nom des dix espèces de blés ou légumes que l’on employait avec du lait, du miel et du beurre dans les anciens sacrifices indiens ; ces noms sont : vrîhi (le riz), yava (l’orge), tila (sesamum orientale), mashâ (espèce de haricot, phaseolus radiatus) ; anu (panicum miliaceum), priyañgu (panicum italicum), godhûma (seigle), masûra (ervum hirsutum et cicer lens), khalva et khalakula (incertains).

Il paraît probable que l’usage de sacrifier avec des blés était antérieur à la dispersion des peuples aryens, puisqu’on le trouve également dans l’Inde védique, en Grèce et à Rome. De même la cérémonie de la conferreatio qui avait lieu dans les mariages romains existait déjà dans l’Inde védique, où l’on versait sur les deux mains unies des jeunes époux deux poignées de blé. Le même usage existe encore aujourd’hui chez les Parsis, dont le maubad verse toujours du riz et du froment sur les mains conjointes des jeunes mariés. Parmi les usages nuptiaux qui persistent dans l’Inde de nos jours, on remarque celui-ci : après la première nuit, la mère du mari, avec toutes les dames de la parenté, s’approche de la jeune mariée et place sur sa tête une mesure de blé, présage évident de fécondité. Le mari s’approche à son tour et il prend de la tête de sa femme des poignées de blé pour le répandre autour de lui. Des usages pareils existent encore dans plusieurs endroits de l’Italie (en Sardaigne, par exemple et près de Lucques), conformément à l’ancien usage de Rome, où l’on portait du blé devant la jeune mariée.

M. Louis Rousselet (Voyage dans l’Inde centrale) mentionne deux autres usages de l’Inde, où le blé joue un rôle essentiel. Dans le Bhopal, à la fin de la saison des pluies, « le peuple a coutume de se réunir en groupes pittoresques sur les rives du lac et de lancer dans l’eau, comme offrande, des pots de terre, dans lesquels on a fait germer le blé. » En décrivant une noce de Gwalior, M. Rousselet nous apprend encore ce détail : « Tous ces prêtres hurlent comme des possédés, et de temps à autre s’arrêtent pour lancer vers le milieu de la salle où se tiennent les fiancés, une véritable grêle de grains de blé, de millet et de riz. » Avant de quitter l’Inde, il me faut encore mentionner ce blé miraculeux qui pousse, dit-on, près de l’Indus, au même endroit où fut brûlé jadis, après sa mort, ce bon roi bouddhique Çivika qui allait sacrifier, d’après la légende, sa vie pour un pigeon ; Çivika, dans lequel on a voulu reconnaître l’une des incarnations de Bouddha. C’est pourquoi les pèlerins bouddhiques chinois du moyen âge visitaient l’endroit où Çivika avait vécu et où il était mort. Sur le même emplacement on vit pousser un blé que le soleil ne parvenait jamais à brûler ; une seule graine de ce blé avait le privilège de rendre exempt de la fièvre et des effets de la chaleur l’heureux mortel qui parvenait à se la procurer.

Les Chinois aussi pensent que le froment est un don du ciel. (Cf. Bretschneider, Chinese Recorder, 1870.) C’est pourquoi, en Chine ainsi que dans l’Inde et en Europe, on donne une si grande importance à la cérémonie des semailles, et on accompagne de prières et de sacrifices les principales fonctions agricoles qui se rattachent à la récolte des différents blés. Les Chinois pensent même qu’au ciel il y a une constellation spéciale pour les blés, composée de huit étoiles noires, dont chacune garde sous sa protection l’un des huit blés, et elle s’appelle Pa-ku, qui signifie précisément : les huit grains : « Cet astérisme (écrit M. Schlegel, Uranographie chinoise, p. 378) préside à l’abondance où à la disette des moissons. La première étoile de cet astérisme préside au riz, la seconde au millet chou (Milium globosum), la troisième à l’orge, la quatrième au froment, la cinquième aux grands pois (Dolichos), la sixième aux petits pois, la septième au maïs et la huitième au chanvre. Quand cet astérisme est clair, cela présage que les huit espèces de grain mûriront ; s’il est obscurci, cela présage qu’ils ne mûriront point. » Mais le plus souvent, dans les pays chauds, on doit craindre que la chaleur ne brûle les blés avant qu’ils donnent des fruits ; c’est ce qui est représenté, sans doute, dans le Râmâyana, par le mythe du singe héroïque, du puissant Hanumant (proprement celui qui est fourni de la mâchoire), dont la queue allumée brûle toute la ville ennemie de Lankâ. Ainsi le héros solaire biblique Samson, qui avec une mâchoire d’âne détruit les ennemis, détruit les moissons des mêmes ennemis impies, par les queues des renards allumées. Dans le conte biblique de Joseph gouverneur de l’Egypte nous voyons aussi se reproduire un mythe solaire. Les sept vaches qui annoncent l’abondance et les sept vaches qui indiquent la stérilité semblent personnifier les deux grandes saisons de l’année, la saison féconde et la saison stérile. Il faut savoir, comme la fourmi de la fable, en été, épargner le blé pour l’hiver. C’est ce que Joseph a su faire en Egypte, après avoir été séduit par la femme de Putiphar. Ce conte biblique a une ressemblance frappante avec le roman égyptien des deux frères, Anpu et Batu. Les deux frères labourent la terre ; leur besogne achevée, Anpu envoie son frère cadet à la maison, y chercher le blé qui doit servir pour la semence ; Batur rencontre à la maison la femme d’Anpu qui le séduit ; il s’en éloigne, et on l’accuse auprès du frère comme séducteur. M. Lenormant compare ici le mythe de Cybèle qui persécute Atys insensible à sa passion ; Atys, de même que Batu, pour échapper à la persécution, se prive du phallus.

Sîtâ, l’épouse lumineuse de Râma, la fille de G’anaka, sauvée par le singe héroïque Hanumant, rappelle un peu la fille védique Apalâ que le dieu Indra aime. A l’approche de la nuit, la jeune fille devient laide, sombre, malade ; c’est-à-dire, les ténèbres de la nuit enveloppent la lumière du jour. Pendant la nuit, Indra travaille à la délivrer de sa maladie, à refaire sa jeunesse et sa beauté. C’est de la nuit noire que l’on voit poindre le jour clair. On a observé, peut-être, que le blé pousse beaucoup mieux sur la terre noire que sur tout autre terrain ; cette observation n’a pas sans doute suffi, mais peut avoir contribué à faciliter la descente du mythe de Sîtâ du ciel à la terre. Un proverbe hongrois dit : Le bon blé pousse sur la terre noire. Rien de plus simple, sans doute, et de moins mythologique qu’une pareille remarque ; mais le mythe commence à se dessiner lorsqu’on applique, ainsi qu’on le fait en Hongrie, le proverbe aux femmes brunes, que l’on croit plus sensuelles et plus fécondes que les autres. Cette application non plus, entendons-nous bien, cher lecteur, n’est certainement pas mythologique ; mais elle doit cependant nous aider à comprendre par quel procédé idéal l’imagination populaire a pu enfanter dans l’Inde le beau mythe de Sîtâ, sur l’observation poétique de la terre labourée, fécondée et verdoyante.

Le langage poétique et figuré est une source presque inépuisable de mythes, ou, pour le moins, de matériaux mythologiques. Je vais encore en citer un exemple. Le peuple dit encore vider le sac au lieu de : achever de parler. L’image n’est pas élégante du tout ; cependant, elle ne manque ni d’évidence ni de force. En vidant le sac, on finit souvent de compter ; ne plus rien dire, se taire, est souvent la même chose que mourir ; voilà, par quel probable détour d’esprit, ce bon curé dont parle le vieux Lavater (De Spectris, Le muribus, etc. Lyon, 1659, p. 86), pendant une peste qui faisait du ravage dans sa paroisse, voyait chaque nuit en songe ses paroissiens prédestinés à mourir le lendemain venir vider un sac de blé sur son lit. Cette analogie entre la mort et le sac de blé qui se vide est naturelle ; mais cette même analogie a pris la forme d’une hallucination d’abord, et puis d’une croyance superstitieuse, par laquelle on a dû penser, dans la paroisse en question, qu’un sac de blé versé qui apparaît en songe est le présage certain de la mort de celui qui le verse. Théocrite (II) nous apprend que les Grecs dans leurs mystères consacraient le froment aux enfers avec Perséphone, sous la terre, comme le froment qui demeure une partie de l’année caché sous la terre et l’autre partie de l’année pousse hors du sillon et cherche le soleil. Mais, puisque le froment suit le sort du soleil, dans le mythe d’Adonis (ainsi que dans celui de Râma) on a vu le soleil fécondateur (G’anaka) qui fait germer le blé et puis se cache (ou est blessé par le sanglier, le monstre de l’hiver), pour reparaître au retour du printemps. Le soleil renouvelle chaque année, en été, le miracle du roi Midas, en chargeant le blé en or, à tout ce qu’il touche donnant sa propre couleur ; le soleil n’a qu’à toucher la terre pour en faire sortir le blé et le vin.

Dans le De Bello Troiano attribué à Dictys de Crète (Paris, 1560), je lis ce qui suit : « Lætitia ex Aulide navigarunt, navesque eorum Anius rex et ejus filiæ (quibus a Baccho concessum fuit ut quidquid ipsæ tangerent, verterent in vinum, triticum et oleum, unde dietæ sunt coenotropæ quia vertentes omnia in novas species cibariis expleverunt. » C’est le même miracle que nous voyons souvent reproduit par les saints du christianisme, lesquels, à l’imitation du Christ multiplicateur des pains, des poissons et du vin, procurent souvent aux hommes tombés dans la disette une nourriture miraculeuse. L’hiver, ainsi que la nuit, représente précisément cette disette, et l’été, ainsi que le jour, l’abondance. Le jour et l’été réparent les dommages de la nuit et de l’hiver, en transformant réellement les pierres en légumes et en pain, l’eau en vin, ainsi que ce bon Gherardo, protecteur de Monza, lequel au milieu d’une grande disette fit trouver un grenier rempli de blé et une rangée de tonneaux remplis de vin (cf. Zucchi, Vita di San Gherardo, Milan, 1613).

Il n’y a pas moyen d’expliquer, autrement que par un mythe agricole, les miracles de cette espèce. Ce mythe est si essentiel que les Hellènes avaient fait de la production annuelle du blé l’objet de leur culte spécial. « Quelle que puisse être, écrit M. Baudry (dans une note à l’édition française du livre de Georges Cox, les Dieux et les héros) l’explication qu’en fournira la mythologie comparative, il est certain que, pour les Grecs, le mythe de Perséphone ravie à sa mère par Hadès et finalement passant une saison sur la terre et une saison dessous, symbolisait le grain, la semence du blé et son sort pendant l’hiver et pendant l’été. La désolation de Déméter était la figure de l’hiver, temps où le grain est enfoui dans la terre, et la déesse, qui figurait la terre même, reprenait sa gaieté au printemps, à partir du moment où le grain commence à poindre à la surface du sol. On sait que ce mythe de Déméter et de Perséphone servait de sujet principal au drame religieux des mystères d’Eleusis, et qu’on y voyait même, dans la descente de Perséphone aux enfers et dans son retour, une figure non seulement du grain semé qui lève, mais de l’immortalité de l’âme. » M. Alfr. Rambaud (Russie épique, Paris, 1876), d’accord avec le professeur Oreste Miller, compare avec Triptolème le Mikoula Selianinovitch (Le fils du villageois), dont il est question dans un chant populaire russe : « Alors, est-il dit, le bon Mikoula cultivait, labourait ; du sillon il arrachait les pins et les sapins ; il y faisait croître le seigle et l’emportait chez lui pour le faire moudre. » Mikoula, avec sa force prodigieuse, lance au ciel sa charrue que personne ne pouvait remuer et qui vient retomber sur un buisson de cytise (ce détail le rapproche du héros indien Râma, qui lui aussi, pour s’emparer de Sîtâ, la fille de G’anaka, née du sillon, remue et tend l’arc que personne ne pouvait soulever). Mikoula, laboureur du sillon, qui jette sa charrue au ciel ; Râma, époux de la fille du sillon, qui tend l’arc au ciel ; Indra qui, de sa charrue, laboure dans la nuit le corps noir, sombre, malade de Apâlâ et lui rend la santé, me semblent trois figures différentes du même mythe, à la fois phallique et agricole. M. Rambaud compare encore Mikoula avec ce prince Kola (Kola-Xais, le prince de la charrue) dont nous parle Hérodote (IV, 5) : « Suivant l’historien grec, Kolaxais était, dans les traditions scythiques, un des trois fils du premier homme. C’est pour lui que tomba du ciel une charrue d’or brûlant, sur laquelle nul autre que lui ne put porter la main. Peut-être aussi, ajoute M. Rambaud, le grand saint Nicolas (les paysans russes prononcent Mikoula, en Gallicie Miklos) n’occupait-il un rang aussi élevé dans la vénération du mougik russe, que parce qu’il a pris la place du Sélianinovitch. Un conte populaire recueilli par Afanassieff nous montre saint Nicolas continuant à protéger l’agriculture. »

Les Chaldéens connaissaient un dieu des greniers appelé Sérakh, les Assyriens un dieu des moissons nommé Nirba. Pline (XVIII, 2) nous apprend que les Romains connaissaient une déesse des semences, nommée Seia, et une déesse des blés, appelée Segesta. Les rites des Arvales, ainsi que les mystères d’Eleusis, se fondaient spécialement sur le culte des blés : « Arvorum sacerdotes, dit Pline, Romulus in primis instituit, seque duodecimum fratrem appellavit inter illos, ab Acca Laurentia nutrice sua, spicea corona quæ vitta alba colligaretur, in sacerdotio ei, pro religiosissimo insigni data, quæ prima apud Romanos fuit corona ; honosque is non’nisi vita finitur, et exules etiam captosque comitatur. Numa instituit deos fruge colere et mola salsa supplicare, atque far torrere,... statuendo non esse purum ad rem divinam nisi tostum. » D’après Caton (De Re Rustica), avant la moisson, on devait sacrifier à la déesse Cérès la porca prœcidanea, et au printemps, pour purifier les champs, sacrifier un porc, une brebis et un taureau. Les Acta fratrum Arvalium nous ont laissé la description de l’un de ces sacrifices : « Postea inde prætextati, capite velato, vitt(is) spiceis coronati, lucum adscenderunt, et per illum promag(istrum), agnam opimam imm(olarunt) et hostiæ litationem inspexer (unt), perfecto sacrif(ici)o, omnes ture et vino fecerunt, deinde reversi in ædem in mensa sacrum fecerunt (cf. Henzen, Acta fratrum Arvalium, p. 26). M. Henzen avait déjà donné cette explication : « Epulæ pro mensa prima habeantur, qua sublata, interposito spatio, dum paratur mensa secunda, veteres libare diis solebant, Itaque Arvales, inter mensas primam et alteram, non solum ture et vino fecerunt, sed diis quoque fruges libatas sacrificarunt. » Les Actes continuent ainsi leur description : « Et ante osteum restiteru(nt) et duo ad fruges petendas cum public(i)s desciderunt et reversi dextra dederunt, laeva receperunt, deinde alterutrum sibi redd(iderunt) et public(is) fruges tradider(unt), deinde in ædem intraver(unt) et ollas procati sunt, et osteis apertis per clivum jactaverunt, deinde subsellis marmoreis consed(erunt) et panes laureat(os) per public(os) partiti sunt. » Les sacrifices des Arvales à la déesse Dia duraient trois jours. Dans l’Inde des sacrifices semblables sont faits à la déesse Anumiti qui préside, dit-on, à la fertilité de la terre. De même qu’il fallait à Rome griller le blé pour l’offrir au dieu, dans l’Inde on faisait cuire pour la déesse huit espèces différentes de blé (cf. Râgendralâlamitra, An imperial assenblage at Delhi three thousand years ago). Chez les Mardvas, en Russie, pour le jour de Pâques, on cuit un pain d’orge, et on le garde sur la table sans y toucher toute une semaine ; la semaine écoulée, on le cache jusqu’après les semailles ; alors on le donne à manger aux chevaux ; les chevaux, dit-on, se porteront mieux et la récolte sera bonne (cf. Wiedemann, Grammatik der Ersa Mordwnischen Sprache, Saint-Pétersbourg, 1865). M. Rolland (Faune populaire de la France) a observé cet usage à Lucy, dans la province de Metz : « Les garçons de ferme, le soir du mardi gras, après avoir fait ripaille, chantent : Nos blés, nos blés qui sint aussi bien grainés, que nat’vent e a bien sole (rassasiés). Tiens, loup, val tè pâ. Alors, celui qui prétend être le plus saoul, jette au milieu de la rue les os, les restes du souper. » Le Grimoire du pape Honoré III contient une longue imprécation contre les lapins qui viennent gâter les semences. Le jeune poète Jean Aicard, dans ses harmonieux Poèmes de Provence, nous apprend un usage provençal qui se rapporte à notre sujet :

Lorsque naquit en Lui la parole nouvelle,

Le blé vert égayait la terre maternelle.

Or, dès la Sainte-Barbe, on fait (semé dans l’eau)

Lever pour la Noël un peu de blé nouveau ;

Sur des plats blancs on voit, humble, verdir cette herbe,

Gage mystérieux de la future gerbe.


A Mésagne, dans la province de Lecce (Italie méridionale), on prétend que, la nuit du troisième jour de mai, la grâce du Ciel tombe sur le blé sous la forme d’un petit insecte rouge, qui demeure dans le blé seulement pendant deux ou trois jours. Dans la vallée de Soana, en Piémont, chaque année, le dernier jour de février, les enfants vont courir les prés en chantant, en agitant des clochettes, et en jetant ce cri : « Mars, mars, arrive, et, pour une graine de froment, fais que nous en recevions cent. » À Venise, la veille de la Saint-Jean, on prend du froment et on le sème dans un pot ; puis on le cache dans un endroit où la lumière n’entre point ; après huit jours, on le retire de sa cachette ; le froment est déjà né : s’il est vert et s’il pousse bien, il annonce à la jeune fille un mari qui sera riche et beau ; si le blé est jaune ou blanc, c’est un avertissement que le mari ne sera rien de bon. Naturellement, si le blé est mauvais, on l’arrache et on le jette ; s’il pousse bien, non seulement on le laisse pousser, mais on l’entoure d’un ruban rouge pour que tout le monde apprenne le bonheur qui attend la jeune fille. Le docteur Pitré a découvert un usage sicilien semblable dans un manuscrit de Palerme du XVIe siècle, et il le retrouve encore vivant, sous des formes quelque peu variées, dans différents endroits de la Sicile. Dans l’île de Corse, avant le repas de noce, les femmes éloignent les hommes et les enfants et font asseoir la jeune mariée sur une mesure remplie de blé, après que chacune des femmes présentes en aura ôté une poignée pour la verser sur la tête de la mariée, tout en chantant la strophe qui suit :


Dio vi colmi d’ogni bene,

Figli maschi in quantità,

Senza duoli e senza pene,

Dio vi accordi lunga età,

Poi vi accolga in Paradiso,

L’un dall’ altro mai diviso.


(Cf. ma Storia comparata degli usi nuziali Indoeuropei.) Encore deux détails assez curieux. En Allemagne, lorsqu’un cheval est fatigué, on place sur son dos des miettes de pain de seigle, et on est sûr de lui enlever ainsi la fatigue (cf. Jähns, Ross und Reiter, I, 112). Le baron Sigismond, dans son Commentaire sur la Moscovie (Ramusio), nous apprend, enfin, que près de la mer de Glace s’élève un écueil appelé Semes, contre lequel vont se briser les navires ; pour se le rendre propice, les marins du moyen âge lui offraient de la farine de seigle ou d’orge mêlée avec du beurre.

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Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014) :

Gerbes porte bonheur : Il n'est pas rare de voir des lièvres détaler des champs de blé ou des perdrix s'envoler au-dessus de ces rangées de céréales. Mais ce qui peut paraître somme toute naturel et banal ne l'est pas toujours ! Une superstition d'antan fait en effet référence à l'Esprit du Blé. Cet être fantastique réside au cœur de la céréale et prend parfois l'apparence de tels animaux. quand celui-ci voit les épis blonds tomber à terre lors des moissons, il prend peur et se réfugie dans les tiges situées à l'autre bout du terrain. Jadis, afin de s'assurer de bonnes récoltes l'année suivante, les paysans prenaient soin de ne pas lui faire de mal. Ils coupaient la dernière gerbe dans laquelle la créature s'était abritée et l'emportaient dans leur maison en guise de porte-bonheur. Souvent accrochée à la porte e la grange, la botte de céréales restait en place durant douze mois avant d'être remplacée par la dernière gerbe de la moisson suivante.

Le Kornwolf, que l'on peut traduire par le "loup du blé', veille sur les champs allemands. Il peut se montrer hargneux envers tout paysan qui néglige son travail ou omet de lui déposer son offrande. Comme tout génie du blé, la créature se réfugie dans la dernière gerbe que l'on façonne de manière à lui donner la forme d'un loup.


Gardiens intransigeants : Il existe d'autres esprits de la nature vivant dans les blés. En Russie, l'un d'eux porte le nom de Poliévik mais les Polonais le nomment Polevik. Sa taille évolue en fonction de la pousse du blé, il peut être aussi petit qu'ne graine et atteindre la hauteur d'une tige. Juché sur un poney, cet être parcourt les étendues de céréales moissonnées pour redéfinir symboliquement les limites des espaces sur lesquels il veille chaque année. Il chasse les insectes nuisibles et les mauvaises herbes des champs de blé pour favoriser les récoltes. Mais gare aux paysans qui s'adonneraient à la sieste au lieu de labourer leurs terres, le Polevik les étranglera purement et simplement !

Sa compagne, la Poludnica, n'est guère plus tendre... Aux alentours de midi, quand les paysans se restaurent et se reposent, elle déambule dans les champs de blé sous la forme d'une jeune fille vêtue de blanc ou d'une vieille femme pauvrement habillée. Si elle surprend un homme en plein travail durant ces heures chaudes, elle croit avoir affaire ) un voleur et le tue en un instant. Il existe un seul moyen de sauver sa tête : se jeter à plat ventre devant elle.

Les Tchèques et les Slovaques doivent se méfier de la Polednice. Cet esprit féminin tout de blanc vêtu vole au-dessus des champs de blé avec un fouet entre midi et une heure. si elle aperçoit une personne en train d'abîmer les épis, elle la frappe de son martinet jusqu'à lui ôter la vie. Il faut également prendre garde au Polednicek. Son apparence de petit garçon ne doit pas vous leurrer quant à ses intentions punitives envers les saccageurs des champs.

En Belgique, on ne plaisante pas avec le Blanc Moussi qui ne supporte pas les bambins courant dans les rangées de blé ni les paysans qui coupent les tiges encore immatures. Sa punition est sans appel : il fauche tous les épis ou invite les insectes parasites à venir sur les plantes...

Surprise ! En Suisse, les paysans du canton de Berne pouvaient se reposer sur les Bergmaennlein. Ces nains, fort aimables, réalisaient les plus durs travaux agricoles durant la nuit. Les propriétaires pestaient parfois lorsqu'ils arrivaient devant leur champ de blé moissonné alors que les épis n'étaient pas mûrs à point. Mais quand la pluie tombait quelques heures plus tard, ils ne manquaient pas de féliciter leurs aides pour leur perspicacité.


Équipement sur mesure : Au beau milieu des champs de blé de Bavière, la vision incongrue de petits sillons étroitement taillés a de quoi surprendre. Aucun doute n'est permis sur l'identité du coupable, c'est l'œuvre de Bilwesschnitter. Utilisant sa faucille fixée à l'un de ses orteils ou de ses pieds, cet être ravage les épis de blé et vole les grains pour sa propre consommation.


De précieux épis : C'est bien connu, les fées ont la capacité de métamorphoser une citrouille en carrosse, des haillons en robe de bal, une bicoque en un château princier... Elles font preuve de générosité envers les humains méritants, ayant par exemple accompli une bonne action envers elles. Les deux récits suivants peuvent en témoigner.

A la fin du XIXe siècle, une sage-femme de Vresse-sur-Semois, en Belgique, fut appelée au chevet d'une fée pour l'aider à accoucher. Elle reçut en guise de salaire deux épis de blé qui se changèrent en or lorsqu'elle parvint chez elle. En France, il y a bien longtemps, une Bonne Dame vivant dans une forêt d'Isère située au-dessus du Villaret tomba malade. Apprenant la chose, une femme compatissante lui apporta une soupe chaude et reçut un épi de blé en échange. L'enchanteresse insista sur le fait qu'elle devait porter cette plante sur son cœur et ne pas l'égarer. Mais l'humaine, gênée par la tige qui devait la piquer, la jeta en chemin sans s'apercevoir qu'un grain de blé était resté fixé à son habit. Or, quand vint le moment de se dévêtir pour se mettre au lit, elle trouva une pièce d'or en lieu et place de la semence. Comme elle regretta de ne pas avoir suivi les consignes de la fée !


Ni vu ni connu ! Les fées se nourrissent entre autres choses de grains de blé qu'elles vont directement prélever dans les champs. Mais vous ne pourrez jamais apercevoir ces Belles Dames lorsqu'elles commettent leur forfait. Quand un sort d'invisibilité ne les protège pas des regards, elles prennent la forme d'une souris ou d'une corneille pour passer totalement inaperçues.


Problème de voisinage en vue : Heureux celui qui dispose chez lui d'un esprit domestique tel que le Skrat ou le Pukys. S'ils sont bien traités, ces derniers réaliseront toutes les tâches de la maison durant la nuit. Et cerise sur le gâteau, ils offriront à leurs maîtres quelques présents tels que de l'argent, du foin pour les bêtes, du vin, du beurre, ou des grains de blé. Le seul hic réside dans le fait que tous ces biens sont systématiquement dérobés chez les voisins...

Les femmes du Roussillon avaient coutume de jeter derrière elles quelques grains de blé pour éviter d'être fécondées par un lutin appelé Follet."

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Eliot Cowan, auteur de Soigner avec l'Esprit des Plantes, Une voie de guérison spirituelle (Édition originale 2014 ; traduction française : Éditions Guy Trédaniel, 2019) raconte plusieurs histoires de guérison dont il a fait l'expérience et explicite les vertus des plantes en fonction de l'Esprit qui les habite. A la fin de son ouvrage, il raconte également cette histoire :


"L'histoire sacrée raconte qu'avant le début du monde, les êtres divins qui deviendraient plus tard les plantes ont proposé un marché à d'autres êtres divins destinés à devenir les humains. Un petit nombre de plantes accepterait d'endurer la domestication, pour nourrir et soutenir la vie des humains, et, en contrepartie, le peuple des plantes a demandé à être cultivé, préparé et mangé avec respect, dignité et gratitude. Le peuple des humains accepta l'accord et promit d'en respecter les termes. Dans le cas du blé (et de quelques autres plantes nourricières), nous n'avons pas respecté notre partie du contrat. Les hybridations, les manipulations génériques, les toxiques chimiques : est-ce que quelqu'un s'est soucié de demander au blé si cela lui plaisait ou non ? Le peuple du blé souhaitait certaines manifestations de respect et de gratitude : est-ce que des offrandes ont été faites et des cérémonies traditionnelles organisées dans les laboratoires et les salles de conseil d'administration des entreprises ?

Nous avons traité ce cadeau du blé comme si nous pouvions en faire n'importe quoi du moment que ça rapportait des bénéfices, et, maintenant, les conséquences commencent à se faire sentir. La plante qui avait accepté d'être l'aliment de base des peuples du Moyen-Orient rend actuellement les gens malades dans le monde entier. Et ces conséquences ne se font pas sentir plus particulièrement chez les individus qui ont manqué de respect : quand la société est déséquilibrée, les symptômes peuvent se manifester chez n'importe qui.

Un traitement individuel ne contribuerait pas beaucoup à résoudre le problème, il faut que nous y travaillions tous ensemble. Dans un sens, c'est le Métal de la communauté qui doit être rééquilibré, parce que c'est le Métal qui nous relie à l'honneur, aux valeurs morales et au respect. Ce n'est pas tant que l'esprit du blé soit en train de s'amuser à nos dépens, car au contraire il est encore prêt à nous aider. Simplement, il nous montre patiemment qu'une communauté équilibrée est nécessaire pour que les individus soient en bonne santé et aient une vie heureuse."

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Contes et légendes :


Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


On a recueilli en France plusieurs versions d'une légende dans laquelle des céréales croissent et mûrissent en peu d'instants pour dérober des fugitifs à leurs persécuteurs. Un Noël du Velay parle du blé qui poussa quand les soldats d'Hérode poursuivaient la Sainte Famille. [...] Saint Cornély fuyant devant les soldats, arriva près de cultivateurs qui ensemençaient un champ, et ne trouvant aucun autre refuge, il se cacha dans l'oreille d'un bœuf ; les soldats rencontrant quelques heures plus tard les laboureurs, leur demandèrent s'ils avaient vu l'homme qu'ils cherchaient. « Oui, répondirent-ils ; il a passé près de nous au moment où nous semions nos blés. Les soldats en arrivant au champ indiqué virent les blés levés et s'imaginant qu'on s'était moqué d'eux, ils mirent fin à leurs recherches.

[...] Suivant une légende dont plusieurs variantes ont été recueillies en Wallonie, des nains enrichissaient petit à petit, en portant un à un des épis dans les greniers, des paysans, puis les appauvrissaient de même pour les punir de leur ingratitude. Plusieurs récits parlent de pays où, faute de connaître la faucille, la récolte est coupée par des procédés primitifs ; dans une version du XVIe siècle, les gens se servent pour scier le blé de la pointe d'une alène, et c'est encore cet instrument qui figure dans les versions contemporaines de la Haute-Bretagne ; dans un conte ardennais, les moissonneurs emploient une arbalète, dans un coûte picard un bâton.

[...] Dans plusieurs contes, le diable rend service, à la condition de recevoir comme paiement la première gerbe que son obligé liera le lendemain ; il compte que la fille en attachant son jupon, ou l'homme en passant son pantalon, liera une gerbe et qu'il pourra l'emporter, mais il est déçu parce que avant de se vêtir, une fille du Perche ou un fermier normand lui jettent une gerbe qu'ils ont entourée d'une ceinture de paille.

J'ai rapporté tome 1, p. 227, 42, des légendes dans lesquelles des fées moissonnent le blé avant maturité, et malmenées par leur mari, s'en vont pour toujours. La même donnée se trouve dans un conte non localisé du Languedoc mais cette fois il s'agit de blé mûr coupé avec une rapidité surprenante la fée s'en va parce que, son mari lui dit qu'elle est une enchantée.

[...] On trouve également en plusieurs pays le récit facétieux dans lequel un personnage rusé qui ne possède qu'un seul grain de blé, de sarrasin ou de lentille, le confie à une fermière, dont la poule le dévore ; il a la poule, et après une suite d'aventures il finit par devenir riche.

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Littérature :


Dans Regain (1930) de Jean Giono, obligatoirement (eu égard au titre du roman) , le blé est à l'honneur :


"- Non, voilà ce que je veux dire : tu as parlé de l'orage. Si on avait fait du blé de notre race, du blé habitué à la fantaisie de notre terre et de notre saison, il aurait peut-être résisté. Tu sais, l'orage couche le blé ; bon, une fois. Faut pas croire que la plante ça raisonne pas. Ça se dit : bon, on va se renforcer, et, petit à petit, ça se durcit la tige et ça tient debout à la fin, malgré les orages. Ça s'est mis au pas. Mais, si tu vas chercher des choses de l'autre côté de la terre, mais i tu écoutes ces beaux messieurs avec les livres : "Mettez de ci, mettez de ça ; ah ! e faites pas ça." En galère, voilà ce qui t'arrive ! - Ça, Valigrane, je suis de ton avis. - Remarque qu'on s'y laisse tous prendre. Moi, l'enfant a voulu ; le gendre a voulu. "Vous voulez de ce blé ? Mettons de ce blé." Et puis maintenant, nous faisons Jésus devant le grenier, et puis maintenant, nous voyons, et puis maintenant, ah ! le mistral a de quoi jouer du tambour avec toutes les granges vides. Et voilà. Si au moins ça servait de leçon."

[...]

C'est bien six sacs qu'il y en a. On les voit d'ci. M. Astruc les a déjà comptés. Il a déjà vu qu'il y a du monde qui regarde le blé. Il a déjà vu qu'il n'y a pas encore les autres courtiers.

"Laissez passer, laissez passer."

Son premier regard est pour le blé. Il en a tout de suite plein les yeux. " Ça alors !"

C'est lourd comme du plomb à fusil. C'est sain et doré, et propre comme on ne fait plus propre ; pas une balle. rien que du grain : sec, solide, net comme de l'eau du ruisseau. Il veut le toucher pour le sentir couler entre ses doigts. C'est pas une chose qu'on voit tous les jours.

"Touchez pas", dit l'homme.

M. Astruc le regarde.

"Touchez pas. Si c'est pour acheter, ça va bien. Mais si c'est pour regarder, regardez avec les yeux."

C'est pour acheter mais il ne touche pas. Il comprend. Il serait comme ça, lui.

"Où as-tu eu ça ?

- A Aubignane."

M. Astruc se penche encore sur la belle graine. On la voit qui gonfle la toile des sacs. On la voit sans paille et sans poussière. Il ne dit rien et personne ne dit rien, même pas celui qui est derrière les sacs et qui vend<. Il n'y a rien à dire. C'est du beau blé et tout le monde le sait.

"C'est pas battu à la machine ?

- C'est battu avec ça", dit l'homme.

Il montre ses grandes mains qui sont blessées par le fléau, et, comme il les ouvre, ça fait craquer les croûtes et ça saigne."

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque le lien qui unit le blé à la Faucheuse :

21 juillet

(Sur la route, près de Dunkerque)


Un homme gravit péniblement la côte en poussant son vélo. il est laid, petit, contrefait, c'est-à-dire ordinaire. L'image de la mort. Laide. Petite. Contrefaite. Ordinaire...


La mort

Pousse son vélo

Entre deux champs de blé

Je n'insisterai pas sur les liens métaphysiques, symboliques, esthétiques qui unissent les champs de blé à la mort : Brueghel, Dürer, Van Gogh les ont dévoilés mieux que moi. Il me semble, cet après-midi, que l'association d'idées entre les épis et la fin des existences est favorisée par l'arrivée d'une masse d'air instable en provenance de l'Arctique.

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Dans le roman policier intitulé La Nuit de Géronimo (Éditions Viviane Hamy, 2009), Dominique Sylvain propose une réflexion sur l'agriculture moderne intensive et les modifications génétiques proposées pour améliorer les rendements :


Ils étaient installés sur des chaises de jardin, abrités de la pluie par un auvent. L'odeur puissante de la terre et du feu de cheminée les berçait ; le jour s'estompait en douceur, ainsi qu'un prodigieux potager débordant de couleurs et de vitalité.

- Le blé est le plus beau cadeau des dieux à l'humanité, Louise. C'est notre héritage, un patrimoine sur lequel il faut veiller. Les premières cultures à partir d'une graminée sauvage domestiquée remontent au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Elles ont démarré dans la région du croissant fertile, irriguée par les générosités combinées du Jourdain, de l'Euphrate, du Nil et du Tigre.

Il considéra Louise par-dessus ses lunettes. Malgré ses mains en battoirs et son ossature d'ours. Patrick Lavalette narrait ses histoires avec la grâce de Shéhérazade. Il remplit à nouveau son verre d'un vin résiné, lui tendit la coupelle remplie d'olives vertes, luisantes et parfumées. Passant outre la monotonie du ciel, elle s'imaginait au bord d'un fleuve de légende et sur les rives du début des temps.

- Ce blé a permis de générer des surplus. Les peuples qui en ont profité se sont offert un autre bien aussi précieux : le temps de réfléchir et d'élaborer des concepts. Les populations qui n'ont pas bénéficié de la culture des céréales n'ont pu s'offrir des penseurs. Les Mayas ont eu cette chance et ont développé leur autonomie alimentaire et leur civilisation. Malheureusement, les conquistadors les ont décimés ; le sacrifice humain n'était peut-être pas un moyen très efficace de gérer une société, mais c'est une autre histoire. Les céréales basiques tels le blé, le maïs et le riz ont donné aux hommes des instruments incomparables pour bâtir leur liberté, Louise. Et ce n'est pas un hasard si l'Allemagne nazie était obsédée par l'autonomie alimentaire et la possession des semences de la planète. Thierry l'avait compris. Comme il avait compris que ces enjeux sont éternels. Pour lui, le blé n'avait rien perdu de sa valeur à la fois mythique et économique. Votre intuition ne vous a pas trompée : il était convaincu que la stratégie des multinationales de la biotechnologie était, à terme, de faire main basse sur les ressources alimentaires de la planète pour gagner une guerre économique, qui, incontestablement, passe par les OGM.

[...]

Pour le journaliste, la guerre pour la domination du soja, du maïs et du coton était bien entamée. Heureusement, pour le moment, celle du blé était perdue pour les OGM, les grands minotiers européens et japonais les ayant bannis de crainte qu'ils soient refusés par les consommateurs.

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Dans son roman intitulé L'Île des âmes (Rizzoli de Mondalori Libri S.p.A., 2019 ; Éditions Gallmeister, 2021), Piergiorgio Pulixi explique les significations rituelles de certains plats typiques de la Sardaigne, son île natale :


- C'est la spécialité gastronomique de la région d'où je viens, l'Ogliastra, dit Grazia Loy, la femme de Barrali, en lui servant une assiette fumante. Voià : culurgionis all'ogliastrina faits maison, avec ragoût de mouton, basilic frais, crème de pecorino et truffe de Laconi.

- Un plat léger, parfaitement recommandé pour une personne au régime, commenta ironiquement Mara Rais.

Grazia continua comme si elle ne l'avait pas entendue :

- Dans le reste de l'île, on les appelle aussi angiulottu. ils contiennent de la purée de pommes de terre, de l'ail, de la menthe et un cœur de pecorino. Certains les assaisonnent avec de la poudre d'écorce d'orange ou de citron. Moi je mets juste du basilic et quelques gouttes d'huile aux truffes.

- Ils ont une drôle de forme, très spéciale, on dirait un...

- Oui, c'est ce qui fait leur particularité. On appelle ça une fermeture a spighitta, en épi de blé. Il faut les sceller comme s'il s'agissait d'une dentelle précieuse, en veillant à leur donner cette forme de lune caractéristique.

- Pourquoi un épi ? Qu'est-ce que ça représente ?

- C'est une forme de rituel : pendant l'Antiquité, dans les vieilles communautés agropastorales, il servait à invoquer une bonne récolte de blé et un bon millésime. C'était surtout un plat d'automne ou d'hiver, un plat festif, parce que ce n'était pas un plat de tous les jours, mais un luxe, expliqua Grazia. Dans certaines régions, on les faisait carrément sécher pour les utiliser comme amulettes contre sas animas malas, comme les appelle mon mari.

- Bonu prangiu a tottus, bon appétit à tous, dit Rais. Et merde aux véganes.

Tous éclatèrent de rire et commencèrent à manger.

- On les offrait aussi comme signe de bons auspices à la famille et aux amis, poursuivit Grazia. Dans le village d'où je viens, la tradition veut qu'on les cuisine uniquement en remerciement à la fin de la récolte du blé et pour honorer les défunts, à l'occasion de sa di de is mortus, le jours des morts, en novembre. [...]

- En Sardaigne, le culte des défunt et le respect envers les âmes des morts, qu'elles soient bonas ou malas, bonnes ou mauvaises, sont vieux comme le temps. Il faut savoir que, depuis l'époque muragique, il y a cette croyance très forte sur l'île selon laquelle la mort ne représente pas la fin de la vie, mais seulement de la vie telle que nous la connaissons. [...]

- Je disais : la mort n'a jamais été considérée comme quelque chose de définitif, mais seulement comme un passage indispensable pour accéder à une vie spirituelle différente. Qu'on le veuille ou non, on a toujours cru que les âmes des défunts menaient une vie en tout point similaire à la précédente, mais dans une dimension qu'on pourrait qualifier de parallèle...

- Un peu comme chez les Celtes, dit Eva.

- Exactement.

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