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  • Anne

L'Oranger


Étymologie :

  • ORANGER, subst.

Étymol. et Hist. A. 1388 bot. orengier (doc. ds B. et H. Prost, Inventaires mobiliers et extraits des comptes des ducs de Bourgogne, t. 2, n°2721) ; spéc. a) 1552 fleurs d'orangiers au propre (Rabelais, Quart Livre, éd. R. Marichal, chap. 7, p. 57) ; 1826 couronne de fleurs d'oranger, symb. de la virginité (Hugo, Bug-Jargal, p. 212) ; b) 1796 eau de fleurs d'oranger (Napoléon Ier, Lettres Joséph., p. 27). B. 1694 marchand oranger (Arrêt du Conseil d'État in Lespinasse, Métiers de Paris, t. 1, p. 492 ds Fonds Barbier ; 1713 orangère (Hamilton, Grammont, p. 295 ds DG) ; 1803 oranger (Boiste). Dér. de orange*; suff. -(i)er*

  • ORANGE, subst. et adj.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1200 [ms. du xiiie s.] agn. pume orenge désigne l'orange amère ou bigarade (A. Neckam, Comment. sur le Cantique des cantiques, ms. Brit. Mus. ms. Royal 4 D XI, f°83 rocol. a d'apr. R. Loewe ds Arch. ling. t. 6, 1954, p. 124) ; 1314 pomme d'orenge (Henri de Mondeville, Chirurgie, éd. A. Bos, 1824) ; ca 1393 p. ell. orenge (Ménagier de Paris, éd. G. E. Brereton et J. M. Ferrier, p. 279, 12) ; b) 1515 orange « fruit de l'oranger » (M. Du Redouer, S'ensuyt le Nouveau monde et navigations [trad. de l'ital., lui-même trad. du port.], f°36 rods Arv., p. 370) ; 2. 1553 adj. « de couleur d'orange » (doc. ds A. Joubert, Hist. de la baronnie de Craon, p. 486). L'a. fr. pome (d') orenge serait un calque de l'a. ital. melarancio, -a (dep. le xive s., Boccace d'apr. DEI) comp. de mela « pomme » et de arancio « oranger » et « orange », ce dernier étant empr., avec déglutination, à l'ar. nārang(a), lui-même empr. au persan narang ; le o- du fr. mod. s'explique prob. par l'infl. du nom de la ville d'Orange, a. fr. Orenge (Bl.-W.2-5; v. aussi FEW t. 19, p. 139b), tandis que le -a- s'explique par celle de l'ital. arancia, orange étant d'abord att. dans une trad. de l'ital. (supra 1515; Arv., p. 370). Au Moy. Âge, le mot désignait l'orange amère, transmise par les Perses aux Arabes, qui l'importèrent en Sicile d'où elle passa au reste de l'Europe méditerranéenne. L'orange douce, apportée de Chine par les Portugais au xvie s., a évincé, en héritant de son nom, la variété amère. V. FEW, loc. cit.


Lire aussi les définition de oranger et orange pour amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :


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Symbolisme :


Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article à l'orange :


Contrairement à ce que l'on croit souvent et à ce que l'on a même écrit naguère, les « pommes d'or » du jardin des Hespérides n'étaient certainement pas des oranges, mais, en sens contraire, le mythe grec des « fruits d'immortalité » a largement contribué au prestige dont jouirent à leur introduction en Europe ces agrumes. Comme la pêche et l'abricot, l'orange nous est venue de Chine, où la culture de l'oranger est mentionnée par des textes du IIe siècle avant J. C. comme fort ancienne, mais, alors que le pêcher et l'abricotier étaient déjà cultivés par les Romains, l'oranger n'est apparu en Europe qu'aux environs de l'an mille, époque où il fut introduit en Espagne par les Arabes. Il s'agissait d'ailleurs de l'oranger amer ou bigaradier (Citrus bigaradia) [...]

Est-ce à son action calmante que la fleur d’oranger doit d’avoir remplacé, dans la confection des couronnes de mariées, celle - qui d'ailleurs lui ressemble - du myrte consacré à Aphrodite ? Probablement pas, mais plus vraisemblablement parce que son parfum symbolisait la pureté et l'innocence supposées de la jeune fille ; et également parce qu'elle promettait pour l'avenir riche prospérité, l'orange opulente étant par la présence de ses nombreux pépins considérée comme un symbole de fécondité. En Chine ancienne, l'offrande d'oranges à une jeune fille correspondait une demande en mariage ; au Viêt-nam, autrefois, on faisait souvent présent d'oranges aux jeunes couples.

Mais l'oranger dont nous consommons les fruits, l'oranger doux (Citrus sinensis) n'est parvenu en Europe que beaucoup plus tard. Les navigateurs portugais le rapportèrent de Chine dès leurs premiers voyages en Extrême-Orient, au début du XVIe siècle. Dans la seconde édition des Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine, le père Louis Le Comte, jésuite qui vécut longtemps en Chine, écrit en 1697 : « On les nomme en France oranges de Chine, parce que celles que nous vîmes pour la première fois en avaient été apportées. Le premier et unique oranger, duquel on dit qu'elles sont toutes venues, se conserve encore à Lisbonne dans la maison du comte de Saint-Laurent ; et c'est aux Portugais que nous sommes redevables d'un si excellent fruit. » En effet, aujourd'hui encore, les oranges s'appellent portogalea en Grèce, portogallotti en Piémont et portokale en Albanie. Il se trouve que le Portugal est la région la plus occidentale de l'Europe et que c'est au couchant, à l'extrême occident, là où commençait l'autre monde, celui des morts, que le mythe grec situait le jardin des Hespérides, gardé par Atlas, et l'exploit d'Héraclès qui réussit à s'emparer des trois pommes d'or, grâce auxquelles il devait finalement conquérir l'immortalité, fut commémoré par les colonnes d'Héraclès ou d'Hercule, c'est-à-dire le détroit de Gibraltar. Qu'elles fussent d'or s'expliquait fort bien par le fait que ces pommes représentaient la rencontre du soleil couchant avec la lune à qui les derniers rayons de celui-ci donnent en effet une couleur orangée. L'assimilation des oranges aux pommes d'or n'était donc pas tout à fait fortuite, bien que les premières soient venues de l'Extrême-Orient.

Du Portugal, l'oranger doux aurait gagné l'Espagne, puis l'Italie et l'Europe méridionale mais parallèlement les Arabes qui connurent la nouvelle espèce dès le Moyen Âge l'avaient introduite en Espagne et dans le nord de l'Afrique au XIVe siècle. le mot espagnol naranja n'est autre que l'arabe nârand qui, lui-même d'origine persane, provient de nagraga, nom que l’on donnait à l'oranger en Inde, ce qui montre bien le trajet que suivit l'oranger dans son expansion d'est en ouest.

Quant aux français « orange », devenu courant seulement au XVIe siècle, ce serait, selon les linguistes, une adaptation de l'italien ancien melanracia, où se trouvent combinés mela, la pomme et arancia. Il correspondrait donc au mot qui a précédé orange en notre langue, pomme d'orange, apparu dès 1300, désignant peut-être les premières oranges amères venues d’Italie et utilisées par les apothicaires, mais l'on peut se demander si nos ancêtres n'entendaient par or et ange dans le nom de ce fruit rare et mystérieux, qui semblait venu du ciel comme les pommes d'or du jardin des Hespérides. Si orange ne fut employé communément qu'à partir du XVIe siècle, c'est que commençait alors à se répandre dans le midi de la France la culture des orangers qi émerveilla en 1564 Catherine de Médicis, lorsqu'elle visita la Provence avec son fils Charles IX. Dans le même temps, les oranges parvenaient par pleins navires depuis le Portugal jusque dans les ports normands, leur abondance y étant telle qu'elles y étaient vendues à bas prix.

Pourtant, en dehors de quelque régions privilégiées, ces fruits demeurèrent longtemps rares et chers en France ; l'orange au siècle dernier était encore un cadeau apprécié. Ce n'est qu'avec le développement des transports internationaux que la consommation des oranges se vulgarisa, la diversité des provenances - les oranges que l'on trouve actuellement viennent surtout d'Espagne et d'Amérique du Nord, mais aussi de Californie - permettant d’en manger pratiquement pendant toute l'année. Mais le grand succès des oranges leur vint d'une part de l'extension de l'industrie des jus de fruits, d'autre part des vertus que la diététique leur reconnut, en tant que réserves de vitamines, principalement de vitamines C, précieuses particulièrement en hiver. Ce n’était d'ailleurs là qu'une redécouverte ; au XVIIe siècle, la célèbre Ninon de Lenclos prétendait devoir son inaltérable jeunesse à la consommation quotidienne d'oranges.

L'oranger doux (Citrus sinensis) n'a pas été retrouvé à l'état spontané, aussi s'agit-il probablement d'une forme sélectionnée et profondément modifiée par les soins patients de ces extraordinaires arboriculteurs que furent les Chinois. mais ceux-ci, à la différence des modernes, eurent la sagesse de laisser subsister et même de cultiver la variété sauvage, l'oranger amer, si utile et comme essence médicinale et comme producteur de parfum, à côté du cultivar qui n'a pas, lui, ces propriétés, mais donne des fruits hautement comestibles.

Les oranges, comme chacun sait, possèdent une structure tout à fait particulière, propre aux agrumes. Leurs tranches, ou quartiers, sont constituées de groupes de cellules géantes longues de plusieurs centimètres, qui sont des poils transformés, devenus pulpeux. Ces poils naissent de la partie interne et blanche de l'écorce. Celle-ci, le zeste, colorée en jaune orangé vers le dehors, contient des poches vésiculeuses où s'accumule l'huile essentielle et qui font saillie à la surface du fruit.

Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"L'orange est, comme tous les fruits à nombreux pépins, un symbole de fécondité. Au Viêt-Nam, on faisait autrefois présent d'oranges aux jeunes couples.

Dans la Chine ancienne, probablement pour la même raison, l'offrande d'oranges aux jeunes filles signifiaient une demande en mariage."

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D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"La fleur d'oranger félicite celle qui le reçoit de sa virginité. Ce qui ne l'empêche pas, en même temps, de prôner la générosité. Elle est également symbole d'éternité. Consacrée à Vénus, déesse de l'amour friande de fleurs, la fleur de l'oranger favorise les débuts d'une intrigue. Tout comme son fruit : un couple qui s'offre mutuellement une moitié de la même orange connaîtra le bonheur. S'il en croque les pépins, il s'assure, en plus, la fécondité.

Sous le premier Empire, les mariées fortunées arboraient de vraies fleurs d'oranger cueillies le matin même sur les arbres en pot des orangeries. Les autres devaient l'importer à grands frais. Ou se contenter de fleurs artificielles - appréciables le lendemain de la fête lorsque la mariée enfermait sa couronne sous son globe de verre.

Paradoxalement, comme souvent les fleurs symboles de pureté, la fleurette blanche dégage un parfum enivrant, voire franchement capiteux. Avis, en passant, aux invités à un mariage, si la couronne de noce en fleurs d'oranger honore la vertu de la mariée et porte chance au couple, elle ne doit surtout pas se poser sur la tête d'une célibataire. Celle-ci courrait le risque de ne jamais trouver d'époux à son goût.

Stéphane Mallarmé, un temps chroniqueur de mode sous le pseudonyme de Marguerite de Ponty, recommande avec insistance la fleur d'oranger à toute épousée qui se respecte : elle doit la poser, selon lui, dans sa chevelure, à l'épaule et sur le haut de sa jupe. Pourquoi pas, le futur époux pensera que trois assurances valent mieux qu'une.

Quant au gentil Bourvil, il chante pour l'éternité les beaux vers d'Eddy Marnay :


"Un oranger sous le ciel irlandais

On ne le verra jamais

Qu'est-ce que ça peut faire (bis)

Tu dors auprès de moi".


Mot-clef : "Vertu et générosité".

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Symbolisme alimentaire :

Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :




Croyances populaires :


D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012) :


L'amour sous le signe de l'oranger : Doté de fleurs blanches symbolisant la virginité et de nombreux pépins associés à la fécondité, l'oranger fut longtemps dédié au mariage. Les épousées de Provence prélevaient des fleurs de cet agrume composant leur couronne de mariée pour les distribuer à leurs demoiselles d'honneur. Ces échantillons de la coiffe nuptiale devaient assurer à chacune un mariage prochain, placé sous le signe de la félicité.

En Asie, ce n'étaient pas les fleurs mais les fruits de l'agrume qui étaient associés au mariage. En guise de porte-bonheur, les Vietnamiens s'unissant pour la vie se voyaient ainsi offrir des oranges. En Chine, toute mariée entrant pour la première fois dans la maison de son époux recevait deux oranges. Elle les partageait le soir venu avec son mari dans l'espoir que leur union soit aussi longue qu'heureuse.


Étrennes : Lors du Nouvel An, les Chinois remettaient une à deux oranges aux visiteurs venus leur adresser leurs meilleurs vœux. Par cette offrande de fruits sucrés symbolisant les douceurs de la vie, ils témoignaient de leurs souhaits de bonheur réciproques. Une pratique identique perdure encore aux Antilles, à la différence près que les personnes recevant leur orange ouvrent le fruit pour compter le nombre de pépins. Plus il y a de graines, plus les rentrées d'argent promettent d'être importantes dans l'année. Conserver ces pépins dans son porte-monnaie favoriserait par ailleurs son sort pécuniaire.


Désodorisant : Johnny Chan, célèbre joueur américain de poker, est connu pour l'orange porte-bonheur qui l'accompagne à chacune de ses parties. A l'origine, l'agrume posé sur la table de jeun n'était investi d'aucune superstition mais permettait au compétiteur, qui le humait régulièrement, de masquer les odeurs de tabac jadis autorisé dans les casinos.


Des vœux branchés : De nombreux Chinois placent tous leurs espoirs en deux banians s'élevant près du sanctuaire de Lam Tsuen. Les vœux relatifs à la famille sont adressés au plus jeune des arbres tandis que les souhaits de santé, de réussite scolaire ou professionnelle sont destinés au banian plus âgé. Lors du Nouvel An, ce dernier souffrait de l'engouement quasi exclusif qu'on lui manifestait. Ses branches ployaient en effet sous le poids des oranges reliées par un fil à des enveloppes rouge et jaune, dans lesquelles avaient été glissés des vœux. Selon la tradition, si l'assemblage restait coincé dans l'arbre après trois essais maximum, les souhaits exprimés avaient toutes les chances de se réaliser, surtout s'ils étaient suspendus de hautes branches. Face à la mise en danger du vieux banian, on conseille désormais de lancer ses oranges sur le plus jeune arbre vire d'accrocher ses vœux sur des panneaux placés à proximité."

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Littérature :


L'Orange


Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes - mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins.

Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l'oppression ? - L'éponge n'est que muscle et se remplit de vent, d'eau propre ou d'eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L'orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, - et ce sacrifice odorant... c'est faire à l'oppresseur trop bon compte vraiment.

Mais ce n'est pas assez avoir dit de l'orange que d'avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l'air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l'accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s'ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l'ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l'avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.

Et l'on demeure au reste sans paroles pour avouer l'admiration que mérite l'enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l'épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.

Mais à la fin d'une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, - il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d'un minuscule citron, offre à l'extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l'intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C'est en lui que se retrouvent, après l'explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, - la dureté relative et la verdeur (non d'ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d'être du fruit.


Francis Ponge, "L'Orange" in Le Parti pris des choses, 1942.

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La Fleur d'oranger


Fleur d’orage et fleur d’oranger,

J’ai peur de la nuit, j’ai peur du danger.

Fleur d’oranger et fleur d’orage,

J’ai peur de la nuit et du mariage.

Fleur d’orage et fleur d’oranger,

Fleur d’orage


Robert Desnos, "La Fleur d'oranger" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque l'odeur des orangers :

10 janvier

(La Bastide)


La fenêtre des toilettes de la maison donne sur un jardin d'orangers. Rien n'est agréable comme de se vider les boyaux dans l'odeur des agrumes, en observant le manège des mésanges et des merles. Tout l'être, alors, participe du mouvement de la nature. Les contractions de l'intestin et le jeu des sphincters emplissent l'officiant d'un bonheur indicible.

Ce matin, j'ai ajouté les plaisirs de la connaissance à la satisfaction du tube digestif. Tandis que, concentré sur mon sujet, je crispais les muscles de mon abdomen, j'ai vu venir à mi le plus petit des mammifères : le pachyure étrusque. [...]

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Dans le récit intitulé "Les Deux Rives", extrait de L'Oranger (1993 ; traduction française : Gallimard, 1995), Carlos Fuentès nous propose le regard rétrospectif du premier traducteur de Cortès et son combat des mots contre la Malinche. Cet extrait se situe lors de la rencontre des deux hommes :


"Depuis lors je me suis rendu utile. J'ai participé aux constructions. Je les ai aidés à planter leurs pauvres cultures. En échange, je plantai les graines d'un oranger qui se trouvaient, avec un sac de blé et un tonneau de vin, dans la chaloupe qui nous avait jetés sur ces côtes." [...]

- Cannibalisme, esclavage et coutumes barbares, déclara-t-il, c'est là-dedans que vous voulez rester ?

Mon but était de le distraire, d'attirer son attention. Heureusement, sous ma vieille couverture, j'avais une orange, fruit de l'arbre que nous avions planté ici, Guerrero et moi. Je l'exhibai comme si j'étais, pour quelques instants, le roi doré : je tenais le soleil dans mes mains. Est-il une image qui signe mieux notre identité qu'un Espagnol en train de manger une orange ? Je mordis joyeusement dans la peau amère, jusqu'à ce que mes dents nues rencontrent la chair cachée de l'orange, elle, la femme-fruit, le fruit-femelle. Le jus me coula sur le menton. Je ris, comme pour signifier à Cortès : Quelle meilleure preuve veux-tu que je suis Espagnol ?

Le capitaine ne me répondit pas, mais il se félicita que le pays produise des oranges. Il me demanda si c'était bien nous qui les avions apportées, et moi, pour le détourner du méconnaissable Guerrero, je lui dis que oui, mais que dans ces contrées l'orange poussait plus grosse, moins rouge et plus acide, presque comme un pamplemousse. Je dis aux Mayas d'ajouter un sac de graines d'oranger pour le capitaine espagnol, mais celui-ci ne lâchait pas sa question, l'œil rivé sur l'imperturbable Guerrero :

- C'est là-dedans que vous voulez rester ?


Dans le récit suivant, intitulé "Les Fils du Conquistador", l'oranger apparaît de nouveau :

J'étais près de lui quand il [Hernan Cortès] est mort. Un franciscain et moi. Ni l'un ni l'autre ne réussîmes à la sauver de l'horrible perte de substance due à la dysenterie. Plus fort que l'odeur des excréments de mon père, cependant, me parvenait le frais parfum d'un oranger qui arrivait à hauteur de la fenêtre de sa chambre et qui, en cette saison, se trouvait superbe0ment en fleur.

[...]

La rencontre du désert et de la mer, les cactus immenses et l'eau transparente, le soleil rond comme une orange... L'autre raison fut justement, se souvint-il, son émerveillement, en arrivant dans le Yucatan, de découvrir un oranger dont les graines avaient été apportées jusque-là par les deux naufragés déloyaux, Aguilar et Guerrero. Cependant mon père, humilié par la satrape de Xalisco, l'assassin Nuno de Guzman, fut contraint de réembarquer à la Barra de Navidad et de naviguer jusqu'à la baie d'Acapulco, où il débarqua pour remonter jusqu'à Mexico. Il eut une idée. Il demanda des graines d'oranger au contremaître du bord. Il en glissa une poignée dans son gousset. Sur la côte acapulquègne, il chercha un endroit bien ombragé, face à la mer, et il creusa un trou profond dans lequel il enfouit les graines d'oranger.

- Il te faudra cinq ans pour donner des fruits, déclara mon père aux graines qu'il venait de planter ; le problème est que tu pousses bien en climat froid comme le nôtre, où les gelées te permettent de dormir tranquillement tout l'hiver. Voyons si ici, sur cette terre aromatique et brûlante, tu donnes des fruits. L'essentiel, je crois, c'est de toujours creuser bien profond pour te protéger.

Maintenant, le parfum de la fleur d'oranger entrait par la fenêtre jusqu'à son lit d'agonie.0 C'était la seule consolation de sa fin brisée, humiliée...

[...]

Mon père se déplaçait toujours avec ses cinq émeraudes. De peur de les perdre dans le désastre d'Alger, il les enferma dans un mouchoir. Il les perdit en se sauvant à la nage. Maintenant moi je voudrais bien plonger dans la Mare Nostrum pour les retrouver. [...]

Mais était-ce là ses véritables trésors ? Je repensai à la mort de mon père, le parfum des orangers en fleur qui entrait par la fenêtre de la maison en Andalousie, et je me plus à imaginer que, depuis le jour où il avait débarqué à Acapulco et où il y avait semé une graine d'oranger, mon père gardait les précieuses graines dans son gousset et qu'elles ne s'étaient pas perdues, elles n'avait pas coulé au fond de la mer, elles permettraient aux fruits jumeaux d'Europe et d'Amérique de pousser, de nourrir, et, qui sait, un jour de se rencontrer sans rivalité.


Dans le troisième récit, "Les Deux Numance", la figure tutélaire de l'oranger reparaît :

- Comment nommerons-nous notre école ?

Polybe de Mégalopolis, pour toute réponse, te tend une poignée de graines et te propose que vous les plantiez ensemble au milieu de l'atrium. Qu'est-ce que c'est ? Les graines d'un arbre lointain oriental, étrange, connu sous son nom arabe, narankh. Un ami me les a apportées de Syrie. A quoi ressemble cet arbre ? Il eut devenir grand, à larges feuilles persistantes, brillantes. Il donne des fleurs ? D'un parfum rare. Des fruits aussi ? Délicieux : une peau de couleur vive, rugueuse et douce comme de l'huile, avec une pulpe à l'intérieur au goût suave et très juteuse. C'est ainsi que nous pourrons nommer ce lieu de nos conversations, ce cercle qui n'est pas une école. L'Oranger ? Attends, Scipion le Jeune, il fait six ans à cet arbre pour commencer à donner des fruits.

[...]

Nous perdons tout. Que nous reste-t-il ? Un arbre étrange au centre de la place. Il y a quelques temps est passé par ici un voyageur repentant, génois pour autant que nous comprîmes, qui prétendit planter quelques graines au milieu de la place. Le temps est lent, déclara-t-il, et les distances grandes dans le monde dans lequel nous vivons. Il fallait semer et attendre que l'arbre grandît et donnât ses fruits dans cinq ans. Nous n'avions pas à craindre le froid, nous dit-il. Au contraire, une bonne gelée de temps à autre était le mieux qui pouvait arriver à cet arbre. C'était un arbre qui dormait pendant l'hiver. Le froid ne l'entame pas. Il fleurit et donne ses fruits au printemps. Il achève sa croissance annuelle en automne, puis se remet en sommeil pour l'hiver. A quoi ressemblent ses fruits ? Au soleil : couleur soleil, ronds comme le soleil... Mais le souvenir de ces paroles ne nous consolait pas. Nous étions au dernier hiver avant que l'arbre ne donne ses fruits. Tiendrions-nous jusqu'au printemps ? Nous ne pouvions le savoir. Le temps - disions-nous, nous les femmes - est devenu visible à Numance. Ses ravages s'inscrivent sur notre peau galeuse, les callosités et les champignons de notre sexe.

[...]

Je passe des heures entières assis sur mon siège curule devant l'oranger de mon atrium, dans ma demeure romaine. L'arbre est sur le point de donner des fruits et je veux être le premier à le voir fleurir. Je ferai de l'oranger mon interlocuteur à cette heure du crépuscule J'ai cessé de me raser ; pour penser, j'ai besoin de me passer la main sur les poils du cou. Je suis obsédé par le problème de la dualité.

[...]

Qu'est cette chose, cependant, qui brille au cœur de Numance ? Tu la distingues à peine. Marmite en terre cuite, masque de bronze, taureau de pierre, plante, arbre, oranger... Oranger ? Un oranger semblable au tien au centre de la cité détruite ? Est-ce une illusion ? As-tu imaginé ton propre oranger au cœur des cendres de Numance ?

Tu ouvres les yeux pour te regarder rêvé.

Non : tu as simplement prononcé un mot ancien, inconnu, d'origine arabe, oranger. Les survivants sortirent des murailles de Numance, ayant perdu la parole? En survivant ils étaient morts.


Dans le quatrième récit "Apollon et les putains" qui se déroule dans un Acapulco contemporain, l'oranger est également présent :


Il y a trois odeurs. L'odeur naturelle du tropique en éternelle putréfaction et celle du produit à désinfecter les sols, les lits et les cabinets. Mais le troisième senteur est celle d'un oranger qui pousse miraculeusement devant la fenêtre de la chambre, essayant de faire passer une branche un parfum une fleur parfois un fruit à l'intérieur, supplantant les odeurs de putréfaction et de désinfectant. Elle sait déjà qu'elle doit se glisser sous le galetas quand sa maman arrive avec un galant. Elle entend tout. Telle est son image de la mort. Sauvée par le souvenir de l'oranger.

[...]

Elle le remercia et m'enterra à côté de son fils, dans un cimetière aux croix peintes en bleu indigo, écarlate, jaune et noir comme les oiseaux, comme les poissons. La tombe se trouve à côté d'un grand oranger de six ou sept mètres de haut, qui semble avoir atteint ici son plein développement. Qui a bien pu le planter ? Il y a combien de temps ? J'aimerais savoir quelle quantité d'histoire me protège désormais. Suis-je couché à l'ombre de l'histoire ? [...]

Je rêve de l'oranger et j'essaie d'imaginer qui a bien pu planter pour la première fois cet arbre méditerranéen, oriental, arable, chinois, sur cette rive lointaine des Amériques.


Enfin, le cinquième récit, "Les Deux Amériques" clôt le voyage avec une dernière évocation symbolique de l'oranger :

De mon sac, je sortis les graines, qui étaient celles de l'oranger, et nous les plantâmes ensemble dans les vallées et sur les collines du golfe du Paradis. Mieux encore qu'en Andalousie l'arbre poussa sur le sol d'Antille, avec de belles feuilles brillantes et des fleurs aromatiques. Jamais je en vis meilleures oranges, si pareilles au soleil que le soleil les jalousait. J'avais enfin un jardin de tétons parfaits, comestibles, renouvelables. J'avais conquis ma propre vie. J'étais le maître éternel de ma jeunesse retrouvée J'étais un enfant sans la honte ou la nostalgie de l'enfance. Je pouvais téter de l'orange à en mourir.

[...]

Je cultive mon jardin. Dans l'oranger se résument mes plaisirs sensuels les plus immédiats - je regarde, je touche, je pèle, je mords, j'avale - et aussi les impressions les plus anciennes : ma mère, les nourrices, les seins, la sphère, le monde, l'œuf...

Mais si je veux que mon histoire personnelle ait une résonance plus large, je dois aller au-delà du sein-orange et parler des deux objets de la mémoire que je porte jalousement en moi depuis toujours.

[...]

Je rentre en Espagne. Je rentre chez moi. je tiens serrés dans mes deux mains les preuves de mes origines. Dans l'autre, la clef glacée de la maison de mes ancêtres à Tolède. [...]

Que vais-je trouver à mon retour en Europe ?

Je rouvrirai la porte de ma maison.

Je replanterai la graine d'oranger.

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Régine Detambel consacre un ouvrage à Colette. Comme une flore, comme un zoo (Éditions Stock, 1997) dans lequel elle s'intéresse aux métaphores botaniques et zoologiques :


Citrons, Groseilles et Mandarines

[...] La poésie la plus exquise, celle qui nourrit sans amère tentation, je l'ai trouvée dans Nuit blanche, tirée des Vrilles de la Vigne. Cette Nuit est dédié à Missy. Colette rappelle la douceur de leur lit, la légèreté de leur sommeil, leur réveil amoureux. Elles sont couchées sur le côté, l'une contre l'autre. Colette écrit : « Tes genoux sont frais comme deux oranges. »

« Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d’une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l’enfant que tu n’as pas eu... » est la dernière phrase de Nuit Blanche, le dernier e de « penchée », l’unique signe grammatical de l’homosexualité. Indice éclatant, flamboyant, révoltant pour la censure, ce e doublé fut caviardé dans les éditions successives, qui imprimèrent pudiquement : penché. Jusqu’à la levée de l’interdit, seuls les genoux « frais comme deux oranges » garantirent le féminin.

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