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  • Anne

Le Narcisse


Étymologie :

  • NARCISSE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) 1363 narciz ynde désigne une couleur, prob. jaune (Inventaire de la Ste Chapelle ds Du Cange, s.v. narcissus [traduisant le lat. Narcissus Yndus, cf. aussi Narcissus Albus dès 1335, ibid.], v. aussi Gdf. Compl.) ; b) 1538 bot. (Est., s.v. narcissus) ; 2. a) 1552 p. allus. au mythe de Narcisse (Ronsard, Amours, éd. P. Laumonier, t. 4, p. 121 : Un vray Narcisse en misere je suis) ; b) av. 1648 «beau garçon» (Voiture, Poésies, éd. M. A. Ubicini, t. 2, p. 292) ; c) 1668 «homme amoureux de lui-même» (La Fontaine, Fables, livre I, 11, éd. Régnier, t. 1, p. 92). De Narcisse (lat. Narcissus, gr. Ν α ́ ρ κ ι σ σ ο ς ) héros de la mythologie dont la légende est rapportée de façon différente suivant les auteurs ; la version la plus connue est celle d'Ovide selon laquelle Narcisse ayant vu son visage alors qu'il se désaltérait à une source, tomba amoureux de lui-même et, n'ayant plus d'intérêt au monde, se laissa mourir en contemplant son image. À l'endroit où il mourut poussa la fleur qui prit son nom (v. Dict. myth. gr. et romaine).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :


Robert Castellana et Sophie Jama, auteurs de "Floriculture et parfumerie : les origines de l’acclimatation végétale sur la cote d’azur." (Issued by The Phoenix Project, 2012) nous apprennent les vertus du Narcisse (Narcissus jonquilla, N. poeticus, N. tazetta) en lien avec la parfumerie :

Le narcisse était déjà connu comme plante médicinale dans l'Antiquité, d'où provient son nom qui le rattache à la mythologie.

En Provence, le narcisse est une plante spontanée. Il s'agit du narcisse des poètes, Narcissus poeticus, que l'on trouve dans les collines du Haut-Var, du Verdon et de la Vésubie, où on l'appelle Jusiovo. Il était particulièrement prisé des parfumeries de Grasse.

On cultiva dans la région grassoise plusieurs variétés de narcisses, dont la tazetta ou done, dite narcisse de Constantinople (ou encore de Marseille), elle aussi particulièrement appréciée des parfumeurs et qui pousse plutôt sur le littoral. La production avoisinait les 100 tonnes de fleurs au début du siècle.

Le narcisse fleurit entre février et mai, avec une reprise de végétation en automne. On le multiplie par bulbes, qu'il faut chaque année déraciner, nettoyer, trier et replanter. Il se récolte en avril pour la tazette. L'extraction de ses principes odorants se fait exclusivement par enfleurage.

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Symbolisme :


Louise Cortambert et Louis-Aimé. Martin, auteurs de Le langage des fleurs. (Société belge de librairie, 1842) nous livrent leur vision de cette petite fleur :


Printemps - Mai.

NARCISSE - ÉGOÏSME.

Le narcisse des poëtes répand une douce odeur ; il porte une couronne d'or au centre d'une large fleur, toujours blanche comme l'ivoire, et légèrement inclinée : cette plante parait naturelle à nos climats ; elle aime l'ombre et la fraicheur des eaux. Les anciens voyaient dans cette fleur la métamorphose d'un jeune berger qu'Amour punit de son indifférence par un fatal égarement. Mille nymphes aimèrent le beau Narcisse, et connurent le supplice d'aimer sans retour. Écho, la triste Écho, fut méprisée par cet ingrat : elle était belle alors, mais la douleur et la honte effacèrent sa beauté ; une affreuse maigreur se répandit sur tout son corps ; les dieux en eurent pitié ; ils changèrent ses os en pierres, mais ils ne purent guérir son âme, qui gémit encore dans les lieux écartés, où tant de fois elle suivit le cruel qui ne put l'aimer. Fatigué par l'exercice de la chasse et par la chaleur qui desséchait la terre, le beau Narcisse se reposa un jour sur un épais gazon, au bord d'une fontaine dont les eaux limpides n'avaient jamais été troublées : le berger, attiré par la fraicheur, veut se désaltérer ; il se penche vers le pur cristal de cette onde perfide ; il se voit, il s'admire, et reste si frappé de son image, que, les yeux fixés sur cette ombre, il perd tout mouvement, et semble une statue attachée sur la rive. Amour, qui se venge d'un cœur rebelle, embellit cette image de tous les feux qu'elle inspire ; puis il se rit d’une si folle erreur, abandonnant sa victime au délire qui doit la consumer. Écho, seule, fut témoin de sa peine, de ses larmes, de ses soupirs, des vœux insensés qu'il s'adressait à lui-même. Sensible encore, la nymphe répondit à ses plaintes, et redit son dernier adieu, qui ne fut pas pour elle ; même en expirant, le malheureux cherchait encore au fond des eaux l'erreur qui l'avait charmé ; on assure même, qu'en descendant aux enfers, il la redemanda aux eaux ténébreuses du Styx, des bords duquel rien ne put le détacher. Les naïades, ses sœurs, déplorèrent sa perte, et couvrirent son corps de leurs longues chevelures ; elles prièrent les dryades d'élever un bûcher pour ses funérailles. Écho suivait ces nymphes, et redisait leurs plaintes d'une voix désolée : le bûcher s'élève, mais le corps qu'il doit mettre en cendre n'existe plus ; on ne trouve à sa place qu'une fleur pâle et mélancolique, qui se penche sur l'eau des fontaines comme Narcisse sur celle du Styx. Depuis ce jour les Euménides parent leur front terrible d'une couronne de ces fleurs qu'elles ont consacrées elles-mêmes à l'égoïsme, qui est de toutes les fureurs la plus triste et la plus funeste.


GENETTE - ESPÉRANCE TROMPEUSE.

La fleur de la Genette, qu'on nomme aussi Porion ou faux Narcisse, avorte très souvent. Cette plante, originaire de nos prairie , est cultivée avec soin par les Hollandais, qui nous la renvoient sous les noms magnifiques de Phoenix, de grand Soleil d'or. Après bien des soins, le cultivateur s'étonne de voir son espérance trompée, et de n'avoir fait naitre qu'une Genette.

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Dans Les Fleurs naturelles : traité sur l'art de composer les couronnes, les parures, les bouquets, etc., de tous genres pour bals et soirées suivi du langage des fleurs (Auto-édition, Paris, 1847) Jules Lachaume établit les correspondances entre les fleurs et les sentiments humains :


Narcisse - Aigreur ; Égoïsme.

Un beau jeune homme de ce nom devint amoureux de lui-même en se contemplant dans le bassin d’une fontaine et mourut de langueur. Les dieux le changèrent alors en cette jolie fleur que nous appelons narcisse et qui symboliserait mieux, par sa blancheur si pure et la suavité de son odeur, la Pureté et la Candeur.

 

Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


NARCISSE - AMOUR-PROPRE — FATUITÉ.

Point n'est besoin de raconter l'histoire de Narcisse ; tout le monde la connaît La plante à laquelle sa mort aurait donné naissance aime encore à se mirer au bord des eaux ; le parfum de ses fleurs est doux et agréable.


Le narcisse, penché sur l'onde transparente,

Épris d'un fol amour, y cherche encor ses traits.

BAOUR-LORMIAN.

Ici fleurit l'infortuné narcisse,

Il a toujours conservé la pâleur

Que sur ses traits répandit la douleur.

Il aime l'ombre, à ses ennuis propice, Mais il craint l'eau qui causa son malheur. PARNY.

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Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


NARCISSE DES POÈTES.

Un homme qui a les biens de ce monde et qui voyant son frère dans la détresse lui ferme son cœur et ses entrailles, comment aurait-t-il en soi l'amour de Dieu. N'avons-nous pas tous le même père ? N'est-ce pas le même Dieu qui nous a créés ? Pourquoi l'un de nous regarderait-il son frère avec mépris ?

— I, Jean 111, 17. ; Malac 11, 10.

Parmi toutes les liliacées d'Europe, le genre narcisse est sans contredit le plus nombreux en espèces, le plus brillant par l'élégance de ses fleurs, et le plus recherché par les belles variétés que produit la culture. Quand les narcisses se rencontrent dans les campagnes, c'est la fête aimable du printemps ; quand ils fleurissent dans nos parterres ; c'est encore le printemps couronné de fleurs. La floraison successive de leurs différentes espèces prolonge le plaisir de nos jouissances. Au retour des frimats, ils nous suivent dans nos appartements d’hiver ; ils les parfument par la suavité de leur odeur ; ils y répandent la gaité par la pureté de leur couleur, par la forme gracieuse de leur corolle ; ainsi dans les campagnes comme dans nos jardins, dans la saison des fleurs comme dans celles des frimats, presque toujours les narcisses sont sous nos yeux.


DU NARCISSE DES POETES.

Le narcisse des poètes est une plante bulbeuse qui croit naturelle ment dans nos prés et sur le bord des ruisseaux. En mai elle se pare de charmantes fleurs, naturellement inclinées par leur pédoncule, d'une odeur suave, d'une blancheur parfaite que relève la petite couronne pourpre ou d'un jaune d'or à son bord. On cultive beaucoup cette fleur dans les jardins, où elle a produit de nombreuses variétés, soit en doublant sa corolle, soit en variant la couleur de son limbe intérieur. C'est à cette fleur que l'imagination se plait à rapporter la fable suivante :

Jadis vivait dans les montagnes de la Grèce un jeune chasseur fils de Céphise et de Liriope ; la nature s'était plu à le parer de tous les charmes et de toutes les grâces, mais elle avait probablement négligé son cœur qui resta in vulnérable contre toutes les attaques dirigées contre lui. En vain les nymphes les plus belles s'empressèrent de lui être agréables, il n'en écouta point. Echo, fille de l'Air et de la Terre, se voyant méprisée par lui se retira dans les grottes, dans les montagnes, dans les forêts, où elle sécha de douleur, au point qu'il ne lui resta plus que la voix. Jupiter, touché de son malheur, la changea en rocher. Les parents de Narcisse, effrayés de cette indifférence, consultèrent le célèbre devin Térésias, qui leur répondit que leur fils conserverait sa froideur tant qu'il ne se verrait pas, mais une fois qu'il aurait perdu son indifférence il mourrait.

Un jour Narcisse venant de la chasse s'assit pour se reposer sur le bord d'une fontaine dont les eaux limpides répétaient les images des objets d'alentour. Le jeune chasseur baisse la tête et aperçoit dans les ondes sa figure que l'amour, pour se venger de sa froideur, avait parée de tous les charmes de la beauté. Narcisse devint si épris de lui-même, qu'il ne put plus retirer les yeux de dessus cette image chérie ; consumé sur la place par une passion insensée, les dieux, pour mettre fin à ses gémissements et à ses larmes, le changèrent en Narcisse.

On prétend même qu'après sa mort, Narcisse ne se guérit pas de sa malheureuse passion, et qu'en traversant la barque fatale il redemandait encore son image aux ondes enflammées du Styx. Les Euménides, témoins de ce lugubre spectacle, décidèrent que l'égoïsme est la plus triste et la plus funeste des fureurs ; depuis ce jour elles couronnèrent leur front terrible de fleurs de narcisse.


RÉFLEXION.

L'égoïsme est le vice auquel on s'abandonne

Quand, subordonnant tout à ses seuls intérêts,

Dans l'amour de soi-même on abonde à l'excès :

Celui qui s'aime tant n'est aimé de personne.

(Morel-Vindé, Morale de l'enfance.)


NARCISSE DES PRÉS - ESPÉRANCE TROMPEUSE.

L'espérance du pervers est comme la poussière que le vent emporte, comme l'écume légère poussée par la tempête, comme la fumée que le vent dissipe et comme la mémoire d'un hôte d'un jour qui s'éloigne. L'herbe de la prairie verdira-t-elle sans rosée ? Le jonc peut-il croître sans eau ? Et cependant cette fleur, sans être arrachée, sèche avant l'herbe des champs. Voilà le sort de ceux qui oublient le Seigneur ; ainsi périt l'espoir de l'impie ; ses espérances seront renversées.

Sagesse : V, 15 ; Job. VIII, 11.

Le narcisse des prés croît, souvent en abondance , sur les coteaux, dans les forêts de l'Europe méridionale, en France, en Espagne, en Italie, etc. Sa fleur, d'un jaune pâle, paraît en mai, et sort inclinée, d'une spathe mince, ouverte sur le côté. — Cette plante est aussi connue sous les noms de Ayault, porillon, fleur de coucou, narcisse jaune, etc.

RÉFLEXION.

Si les espérances que nous formons pour notre salut, ne sont pas fondées sur la parole de Dieu, elles sont fausses et trompeuses : en vain nous nous promettons à nous mêmes ce que Dieu ne nous promet pas.

(LA ROCHEFOUCAULT.)

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Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie :


Narcisse – Amour de soi - Vanité - Égoïsme.

Le jeune Narcisse était né à Thespies, en Béotie, du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope. Fier de sa remarquable beauté, il ne voulait pas connaitre le joug de l'amour, et c'est en vain que la nymphe Écho le recherchait partout. Les dieux, pour le punir, le rendirent épris de sa propre image qu'il avait vue dans un ruisseau : il passait toutes les heures à s'admirer et mourut de langueur. Il fut changé en une fleur qui porte son nom et qui étale son disque d'or et ses pétales blancs au-dessus des ruisseaux.


Le narcisse, penché sur l'onde transparente,

Épris d'un fol amour, y cherche encor ses traits.

 

Dans son Nouveau Langage des fruits et des fleurs (Benardin-Béchet, Libraire-Éditeur, 1872) Mademoiselle Clémentine Vatteau poursuit la tradition du Sélam :


NARCISSE DES POETES : Egoïsme.


Un adolescent, le beau Narcisse, est épris de sa beauté ; il se contemple, il n'aime que lui. En un certain jour, il vient à se mirer dans le cristal d'une fontaine, et, plus que jamais épris de lui-même meurt de langueur. Une main divine le transforma en la plante de son nom. Le narcisse a de quoi nous charmer par son odeur suave et sa jolie fleur blanche couronnée d'or à son centre.


Sans doute à ta suave odeur,

A ton éclat, à ta fraîcheur,

Nous devons rendre un juste hommage ;

Mais, satisfait de nous charmer,

Si tu semblais moins t'aimer,

On t'aimerait davantage. Constant DUBOS.

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D'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"L'étymologie (narkè), d'où vient narcose, aide à comprendre le rapport de cette fleur avec les cultes infernaux, avec les cérémonies d'initiation, selon le culte de Déméter à Éleusis. On plante des narcisses sur les tombeaux. Ils symbolisent l'engourdissement de la mort, mais d'une mort qui n'est peut-être qu'un sommeil. On offrait des guirlandes de narcisses aux Furies, censées engourdir les scélérats.. La fleur pousse au printemps, dans des endroits humides : ce qui la rattache à la symbolique des eaux et des rythmes saisonniers et, en conséquence, de la fécondité. Ce qui signifie son ambivalence : mort-sommeil-renaissance.

En Asie, le narcisse est un symbole du bonheur et sert à exprimer les souhaits de nouvel an.

Dans la Bible, le narcisse, comme le lis, caractérise le printemps et l'ère eschatologique (Cantique des Cantiques, 2, 1).

Cette fleur rappelle aussi - mais à un degré inférieur de symbolisation - la chute de Narcisse dans les eaux où il se mire avec complaisance : de là vient qu'on en ait fait, dans les interprétations moralisantes, l'emblème de la vanité, de l'égocentrisme, de l'amour et de la satisfaction de soi-même.

Les philosophes (L. Lavelle, G. Bachelard), les poètes (Paul Valéry) ont longuement étudié ce mythe, interprété généralement de façon un peu simple. L'eau sert de miroir, mais un miroir ouvert sur les profondeurs du moi : le reflet du moi qu'on y regarde trahit une tendance à l'idéalisation. Devant l'eau qui réfléchit son image, Narcisse sent que sa beauté continue, qu'elle n'est pas achevée, qu'il faut l'achever. Les miroirs de verre, dans la vive lumière de la chambre, donnent une image trop stable. Ils deviendront vivants et naturels quand on pourra les comparer à une eau vivante et naturelle, quand l'imagination renaturalisée pourra recevoir la participation des spectacles de la source et de la rivière.

Gaston Bachelard insiste sur le rôle de ce narcisse idéalisant. Cela nous semble d'autant plus nécessaire, écrit-il, que la psychanalyse classique paraît sous-estimer le rôle de cette idéalisation. En effet, le narcissisme n'est pas toujours névrosant. Il jour aussi un rôle positif dans l'œuvre esthétique (notamment)... La sublimation n'est pas toujours la négation d'un désir ; elle ne se présente pas toujours comme une sublimation contre les instincts. Elle peut être une sublimation pour un idéal. Cette idéalisation se lie à une espérance, d'une telle fragilité qu'elle s'efface au plus léger souffle :

Le moindre soupir

Que j'exhalerais

Me viendrait ravir

Ce que j'adorais

Sur l'eau bleue et blonde

Et cieux et forêts

Et rose de l'onde.

(Paul Valéry, Narcisse)


A partir de ces vers et de l'étude de Joaquim Gasquet, Gaston Bachelard découvre également un narcissisme cosmique : c'est la forêt, le ciel qui se mirent dans l'eau avec Narcisse. Il n'est plus seul, l'univers se reflète avec lui et l'enveloppe en retour, il s'anime de l'âme même de Narcisse. Et comme le dit J. Gasquet : Le monde est un immense Narcisse en train de se penser. Où se penserait-il mieux que dans ses images ? demande G. Bachelard. Dans le cristal des fontaines, un geste trouble les images, un repos les restitue. Le monde reflété est la conquête du calme.

C'est le parfum du narcisse qui envoûta Perpéphone, quand Hadès, séduit par sa beauté, voulut ravir la jeune fille et l'emmener avec lui aux Enfers : La fleur brillait d'un éclat merveilleux, et frappa d'étonnement tous ceux qui la virent alors, Dieux immortels ainsi qu'hommes mortels. Il était poussé de sa racine une tige à cent têtes et, au parfum de cette boule de fleurs, tout le vaste Ciel d'en haut sourit, et toute la terre, et l'âcre gonflement de la vague marine. Étonnée, l'enfant étendit à la fois ses deux bras pour saisir le beau jouet : mais la terre aux vastes chemins s'ouvrit dans sa plaine nysienne, et il en surfit, avec ses chevaux immortels, le Seigneur de tant d'hôtes, le Cronide invoqué sous tant de noms. Il l'enleva et, malgré sa résistance, l'entraîna tout en pleurs sur son char d'or (Hymne à Déméter, v. 4-20).

Pour les poètes arabes, le narcisse symbolise, en raison de sa hampe droite, l'homme debout, le serviteur assidu, le dévot qui veut se consacrer au service de Dieu. Le mythe grec reste ici étranger à l'interprétation, qui déroule en de nombreux poèmes toutes les métaphores évoquées par l'apparence gracieuse et le parfum pénétrant."

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), les Les Narcisses ont les caractéristiques suivantes :


On a pris l'habitude de les diviser en deux groupes :

a) Les Narcisses à hampes uniflores, comportant les :

  • Narcisses simples à trompette (Narcissus pseudo-narciccus) ; Narcisse trompette ; Narcisse des prés ; Coucou ; Jeanette ; Pâquette ; Aïault ; Poiron ; Bonhomme.

  • Narcisses à petites coupes (Narcissus incomparabilis), Narcisse à cornet ; Narcisse odorant ; Grande Jonquille ; Campernelle ; Jonquille simple.

  • Narcisses des poètes (Narcissus poeticus) ; Jeannette blanche ; Rose de la Vierge ; Œillet de mai ; Moulin à vent ; Claudinette ; Cou de chameau.

b) Les Narcisses à hampes multiflores, comportant les :

  • Narcisses jonquille (Narcissus Jonquilla) ; Jonquille.

  • Narcisses à bouquets (Narcissus tazetta) ; Narcisse des maisons ; Narcisse total ; Narcisse géranium ; Petite Rose de Constantinople ; Tazette ; Petite Tazette.

Genre : Féminin

Planète : Vénus

Élément : Eau

Pouvoirs : Amour ; Fécondité.


Le mythe du jeune Narcisse est sans doute funéraire ; pour s'être trop admiré dans l'eau d'une source, il fut changé en fleur. Par la suite, les nombreuses fables du cerf à la fontaine semblent avoir ce mythe pour origine : l'animal, fasciné, se mire avec complaisance dans la source limpide et ne voit pas approcher le chasseur. Antoine de La Sale, dans son Petit Jehan de Saintré, parle des « belles branches » de la fleur de Narcisse, exactement comme s'il parlait du cerf au bord de la fontaine, admirant les belles branches qui ont poussé sur sa tête.


Utilisation rituelle : Les Narcisses servirent, dans toute la Grèce antique, à couronner la tête des morts, des Furies, des Parques, de Pluton.


Utilisation magique : Un oignon de cette fleur entre fréquemment dans les charmes d'amour-attachement. Le « cornet » central, très développé chez les Narcisses trompette, est fécondateur pour les femmes qui ont des difficultés à concevoir ; on en fait des potions, des sirops, parfois des liqueurs.

Un bouquet de ces mêmes Narcisses trompettes dans la chambre à coucher aide aussi les femmes à devenir enceintes. Artémidore assure que des Narcisses vus en songe annoncent un prochain malheur

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Sheila Pickles écrit un ouvrage intitulé Le Langage des fleurs du temps jadis (Édition originale, 1990 ; (Éditions Solar, 1992 pour la traduction française) dans lequel elle présente ainsi le Narcisse :

Mot clef : Amour de soi

Ô frères ! tristes lys, je languis de beauté

Pour m'être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.


Un grand calme m'écoute, où j'écoute l'espoir.

La voix des sources change et me parle du soir ;

J'entends l'herbe d'argent grandir dans l'ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.


Et moi ! De tout mon cœur dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !

Je ne sais plus aimer que l'eau magicienne

Où j'oubliai le rire et la rose ancienne.

Paul Valéry (1871-1945), "Narcisse parle".


Dans la mythologie grecque, le jeune berger appelé Narcisse, fils du fleuve Céphise, était célèbre pour sa beauté. Toutes les nymphes des bois l'aimaient, mais l'une d'elles lui avait donné son cœur, sa cousine Écho. Celle-ci était incapable de lui avouer son amour ardent, car elle se trouvait condamnée à répéter les dernières paroles qu'il avait prononcées.

Narcisse n'imaginait pas l'adoration, non partagée, qu'elle lui portait, et ne devinait pas qu'il était la cause de son malheur. En le suivant an les bois, al belle nymphe devint aussi pâle et éthérée qu'un être diaphane ; elle finit par s'en aller errer dan les montagnes, et dépérit jusqu'à n'être plus qu'une simple voix se lamentant.

Vénus, déesse de l'Amour, entendit la plainte sans espoir d'Écho, et décida de punir le cruel berger. Alors que Narcisse chassait dans la forêt, elle fit en sorte que Cupidon lui envoie un charme magique. Arrivé devant une fontaine, Narcisse voulut y étancher sa soif ; en se penchant au-dessus de l'eau, il vit un bouleversant visage s'approcher de lui et, pour la première fois de sa vie, il tomba amoureux. Il plongea ses bras dans l'onde pour saisir la tremblante image, qui disparut aussitôt. Il se répandit alors en lamentations pour appeler la merveilleuse créature, mais seul lui répondait l'écho, triste et désespéré, venant de la montagne.

Le pauvre Narcisse commença alors à languir, sans se douter que l'immobile miroir des eaux reflétait sa propre image, et qu'il était amoureux de lui-même. Jour après jour, il demeurait près de la fontaine, ne pouvant s'arracher à la fascinante contemplation de ce visage, troublant l'eau de ses larmes amères et dépérissant de la même manière que la malheureuse Écho à cause de et impossible amour. Finalement, les dieux eurent pitié de lui : ils le changèrent en cette délicate fleur du bord des eaux, qui symbolise la beauté triomphante et cruelle de la jeunesse.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


La mythologie a accordé une grande place à Narcisse, le fleur du même nom étant la métamorphose, décidée par les dieux, du fils du fleuve Képhistos et de la nymphe Liriope, captivé par le reflet de son visage que lui renvoyait un ruisseau au fond duquel il se précipita. De plus, Gaia, mère des Titans et des Cyclopes, envoûta Perséphone pour la conduire auprès d'Hadès, roi des enfers, grâce au parfum enivrant d'un champ de narcisses.

L'influence des mythes a fait du narcisse, qui couronnait la tête des morts, des Furies, des Parques, de Pluton, une fleur funèbre symbole de l'engourdissement et de la mort. Narkissos viendrait d'ailleurs de narkaô (assoupi), qui est à l'origine du mot "narcotique".

Dans le midi de la France, le narcisse est placé dans le cercueil des enfants et les Marseillais le considèrent comme plutôt maléfique. Il est admis d'ailleurs qu'en rêver n'est pas de bon augure.

De plus, son parfum entêtant et soporifique en a fait la plante idéale pour les philtres magiques. La prudence est de mise car une femme qui reçoit de son fiancé une telle fleur risque de ne plus penser à lui tant elle s'adorera elle-même.

Cependant, dans la mesure où il pousse au printemps et dans des endroits humides, le narcisse est rattaché "à la symbolique des eaux et des rythmes saisonniers et, en conséquence de la fécondité. Ce qui signifie son ambivalence : mort-sommeil-renaissance". Le narcisse, dont on fait des potions et des sirops, a un très grand pouvoir pour favoriser la fécondité des femmes qui ont quelques difficultés dans ce domaine. Dormir dans une chambre où on en a placé un bouquet facilite également la conception.

Le narcisse, qui en Asie symbolise le bonheur, représente dans le langage des fleurs la sociabilité, la courtoisie et l'amitié qu'on peut attirer en portant, suspendue au cou, un bout de sa racine séchée. Conserver sur soi un narcisse des prés cueilli fin mars favorise l'amour.

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Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : L’Égoïsme ; L’Égocentrisme.


Savez-vous ? Le narcisse est l'emblème de la Chine ; dans ce pays, il se nomme "shui-hsien :", ce qui signifie "la fleur immortelle de l'eau." En psychanalyse, le mot narcissisme vient directement de la légende grecque concernant Narcisse.

Usages : Les extraits d'essence du narcisse sont considérés comme un narcotique puissant. Quelques gouttes suffisent pour éloigner la plus tenace des insomnies.


Légendes : Dans la mythologie grecque, une nymphe du nom d’Écho tomba follement amoureuse de son beau et froid cousin Narcisse. Ne pouvant avouer son amour, Écho s'en alla errer et crier dans la montagne. Pour venger, Écho, Vénus, déesse de l'amour, fit boire à Narcisse dans la source d'Hélicon où il vit son reflet ; il ne peut s'en détacher, devint à jamais l'esclave de son image et fut transformé en fleur.


Message : Vous n'avez pas de cœur."

 

D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"Le narcisse ne saut pas au cou. Il laisse tomber : "froideur" puis"égoïsme" et même "égocentrisme". Son attitude a donné le mot "narcissisme". Mais la petite coupe blanche au bord crénelé relevé d'une pointe de jaune a des qualités : le don d'une éternelle jeunesse, de la poésie ,de la comédie, voire de la divination : il lui arrive de lire les pensées secrètes de l'aimé(e). Pas étonnant qu'il inspire la médisance, la jalousie et suscite des rivalités. Bref, le narcisse n'est pas une fleurette innocente et tranquille. Cependant, aujourd'hui, on pose un regard neuf sur ce petit cousin de la sympathique jonquille. Offert au cœur de l'hiver, auréolé de son parfum agréable, il représente surtout un signe d'espoir et de renouveau.

Cette fleur très ancienne est aussi très considérée. La Bible qui ne cite que trois fleurs en tout et pour tout l'a placée aux côtés du lis et du lilas. Il figure en bonne place sur les fresques de Pompéi et Virgile la chante.

Au fait, d'où lui vient sa persistante réputation d'égoïsme ? Pour comprendre, remontons le temps et asseyons-nous au milieu des dieux de la mythologie antique, autrement dit dans un univers fantastique où tout peut arriver. Narcisse, berger grec d'une grande beauté, délaisse souvent ses moutons pour s'allonger au bord d'un lac. Il ne se lasse pas de contempler son visage dans l'eau. Jusqu'au jour où il tente d'embrasser son reflet. Perd l'équilibre. Tombe. Et se noie. Comme cela se fait chez les dieux, son corps est brûlé sur un bûcher. Parmi les cendres encore chaudes pousse alors une fleur nouvelle. On la nomme, bien sûr, le narcisse.


Mots-clefs : "Froideur, peut-être... espoir, sûrement"

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Doreen Virtue et Robert Reeves proposent dans leur ouvrage intitulé Thérapie par les fleurs (Hay / House / Inc., 2013 ; Éditions Exergue, 2014) une approche résolument spirituelle du Narcisse :


Nom botanique : Narcissus spp.

Propriétés énergétiques : Ouvre les canaux de communication ; améliore les capacités d'écriture et d'élocution et permet l'accomplissement des projets.

Archanges correspondants : Gabriel, Michael et Raphaël.


Chakras correspondants : chakra de la gorge ; chakra du cœur ; chakra du troisième œil.


Propriétés curatives : Le narcisse est la fleur par excellence en matière de communication. Il est étroitement relié à l'archange Gabriel. Il vous aide à accomplir vos tâches avec facilité. Son énergie contribue à améliorer toutes les formes de communication, qu'elles soient écrites ou orales, et il vous rappelle de toujours vous exprimer avec bienveillance et positivité. Si vous énoncez un discours, le narcisse vous mettra en confiance, face à un public attentif et prêt à recevoir votre message. Les narcisses aident également les enfants qui éprouvent des difficultés de langage.


Message du Narcisse : « Invitez-moi dans votre vie et vous communiquerez de façon harmonieuse et inspirée par le divin. Je poserai un filtre sur votre chakra de la gorge pour que chaque parle sortant de votre bouche soit emplie d'amour. j'aide également les enfants souffrant de troubles d'apprentissage ou de la parole, tut en leur apportant douceur et réconfort. Ainsi, ils retrouveront un bien-être intérieur et ne se laisseront plus déstabiliser par les critiques des autres. »

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Mythes et Légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


NARCISSE. — Le mythe du jeune Narcisse est sans doute funéraire ; il s’admirait dans l’eau d’une source et il fut changé en fleur. Sa fleur servit ensuite à couronner la tête des morts, des Furies, des Parques, de Pluton, de Dionysos. Artémidore prétend que les narcisses vus en songe annoncent malheur. Dans les contes populaires, le jeune héros ou la jeune héroïne se perd souvent, lorsqu’il s’arrête, comme le jeune Narcisse, près de l’eau ; il tombe dans l’eau, où parfois il devient poisson, parfois roseau ou fleur. D’après Pausanias (IX), Narcisse se serait regardé dans l’eau, trompé par l’image de sa sœur bien-aimée, qu’il croyait y voir, au lieu de la sienne. La fable du cerf à la fontaine semble être en rapport avec le mythe de Narcisse ; Eschyle, dans les Euménides, parle des belles branches de la fleur, ainsi que le cerf à la fontaine admire les belles branches qui ont poussé sur sa tête. La sœur de Narcisse pourrait très bien être la lune (Proserpine cueillait des narcisses lorsqu’elle fut enlevée par Pluton), que le soleil mourant, le soleil couchant, voit devant lui, ou dans le miroir de la mer nocturne où il ira se perdre. La couleur jaune de la fleur convient parfaitement au soleil ; les branches du cerf et les branches du narcisse peuvent très bien avoir rappelé les longs rayons, les cornes du soleil couchant. Il est assez curieux de voir, dans les Allégories d’Azz Eddin traduites par feu Garcin de Tassy, le narcisse prendre une attitude modeste, en souvenir repentant de son ancienne et funeste vanité : « Je veux, par l’humilité de mes regards, confesser mes défauts, et, si je baisse la tête, c’est pour considérer le moment cruel de ma fin. » Dans la Rose de Bakavali, le narcisse (le soleil) continue peut-être encore à être amoureux de sa sœur (la lune), puisqu’il est dit qu’à la vue de la fée du ciel, « le narcisse, dont la fleur ressemble à l’œil, était dans une continuelle stupéfaction à la vue de ses yeux noirs et languissants. »

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Selon Françoise Frontisi-Ducroux, auteure de Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017), "le plus connu des jeunes héros qui donnent naissance à des fleurs est sans conteste Narcisse. Il est connu surtout par les Métamorphoses (Ovide, Métamorphoses, III, 340 s.) Mais un auteur grec contemporain d'Ovide livre en un résumé succinct l'épure de la légende :


A Thespies, en Béotie, on loin de l'Hélicon, vivait un garçon très beau, qui dédaignait Éros, refusant les amants. Tous ses soupirants finirent par se résigner à l'exception d'un seul, Ameinias, qui s'obstinait à le courtiser. Narcisse, loin d'accéder à ses prières, lui fit envoyer une épée. Et Ameinias vint se tuer sur le seuil de Narcisse, en implorant la vengeance du dieu. Narcisse, alors, apercevant son propre visage et sa beauté reflétés par l'eau d'une source, étrangement, devint amant de lui-même, le premier et le seul. Finalement, acculé au désespoir, et comprenant que sa souffrance était justifiée par son refus de l'amour d'Ameinias, il se tua. A la suite de quoi, les habitants de Thespies, décidèrent d'honorer encore davantage Éros, de le servir et de lui sacrifier, tant en cérémonies publiques qu'en privé. Et ils pensent que la fleur du narcisse est née de leur sol, là où fut versé le sang de narcisse (Conon, Narrations, 24 ; conservé par le patriarche de Byzance, Photius, du IXe siècle de notre ère, précieux compilateur).


Le schéma est exemplaire : Narcisse refuse l'amour. C'est une faute contre Éros, le plus puissant des dieux, car il faut répondre à l'amour. Ce qu'indique l'existence d'un certain Antéros, "Amour en retour", divinité secondaire de l'escorte du dieu. Mépriser un dieu est une faute d'hubris, d'orgueil et d'impiété. Ironiquement le châtiment est symétrique et inverse de la faute, comme le reflet sur l'eau. Narcisse qui refuse la réciprocité de l'ouverture sur autrui est condamné à la réflexivité, dans une clôture sur lui-même. Dans cette version initiale, qui ne concerne que l'amour des garçons, l'aventure de Narcisse porte à son comble l'homérotisme en lui substituant l'autoérotisme. L'amour du même devient amour de soi-même. Ovide dilate considérablement l'histoire : Narcisse suscite et refuse le désir des filles aussi bien que celui des garçons, commettant ainsi envers Éros une faute absolue. C'est pourtant d'un garçon, lui-même, qu'en définitive il s'éprend, assumant le rôle de l'éraste, l'amant, à l'égard de son double l'éromène, son reflet bien-aimé.

C'est bien, en somme, dans le cadre de l'homoérotique mâle que naît la fleur du narcisse, à l'endroit où le héros se tue, se dessèche d'amour, ou encore se noie en essayant de rejoindre l'objet de son désir. "A la place du corps on trouva une fleur au cœur jaune safran, entouré de pétales blancs", dit Ovide. Il s'agit donc d'une substitution plutôt que d'une métamorphose, ou bien, s'il y a eu métamorphose, ou surgissement de la fleur hors du sang versé, nul n'y assiste, pas même le poète.

Ovide cependant, tout en situant l'aventure dans le cadre masculin de la chasse juvénile, renforce le pôle hétérosexuel en ajoutant le personnage d'Écho. Cette nymphe, dont le bavardage intempestif retenait autrefois Junon pour l'empêcher de prendre Jupiter en flagrant délit d'adultère, avait été condamnée par la déesse à ne pouvoir que répéter la fin des paroles d'autrui. Passionnément éprise de Narcisse, Écho lui donne l'illusion d'entendre son double reflété lui répondre. C'est bien son doublet, mais sonore. Elle finit par se dessécher d'amour et devient un rocher résonnant : c'est l'écho. L'"invention" d'Ovide est conforme aux théories scientifiques atomistes qui mettent en parallèle la vue et l'audition.

Mais l'innovation la plus importante d'Ovide est d'amener, cruellement, Narcisse à reconnaître son erreur : Iste ego sum, "C'est moi qui suis ce toi", finit-il par admettre. Il est reconduit de cette relation illusoire de réciprocité, toi et moi, à la réflexivité, moi et mon double,. Mais c'est trop tard. Son double l'a capturé et contaminé au point de l'entraîner aux Enfers, où, précise Ovide, il continue à chercher son reflet dans le Styx. C'est que l'un des mots qui désignent le reflet et l'image, skia en grec, umbra en latin, signifie aussi fantôme. Narcisse meurt, pleinement conscient de s'aimer lui-même. Ovide a inventé le narcissisme. Rapidement le mythe subira un renversement : l'amour de soi-même, qui était son châtiment, deviendra sa faute, à partir des néoplatoniciens. Narcisse dès lors sera coupable de n'aimer que lui-même. Tandis qu'initialement sa faute est l'absence totale d'amour. Une faute contre Éros.

Il existe une autre tradition, rapportée par Pausanias, auteur grec du début de notre ère, qui passe pour rationaliste. Il juge invraisemblable qu'un adolescent soit incapable de faire la différence entre un être réel et un reflet sur l'eau ; et il propose une autre version : "Narcisse avait une sœur jumelle ; ils étaient en tous points semblables, avaient la même chevelure, portaient les mêmes vêtements et allaient à la chasse ensemble. Narcisse était amoureux de sa sœur, mais la jeune fille mourut. Il prit alors l'habitude de se rendre à la source, sachant fort bien qu'il voyait son propre reflet, mais tout en le sachant, il trouvait un soulagement à son deuil, en s'imaginant voir, au lieu de son reflet, l'image de sa sœur." (Pausanias, Description de la Grèce, IX, 31, 8).

Dans ce récit la réflexivité est remplacée par une réciprocité qui n'est pas une véritable ouverture. C'est un amour quasi incestueux, pour un double qui est un autre soi-même, un double initial, prénatal : une jumelle. Un amour hétérosexuel, certes, mais où la différence des sexes est compensée, sinon niée, par le comportement garçonnier de la fille, qui s'habille et se coiffe comme son jumeau et va à la chasse avec lui, une transgression pour une fille. Et par là, la jumelle est un double parfait puisque le reflet est inversé par rapport à l'original. Narcisse peut tenter de la retrouver dans sa propre image.

Ce Narcisse-là n'est pas abusé ; il recherche volontairement l'illusion comme une drogue apaisante à son chagrin. De fait les Anciens attribuaient des propriétés apaisantes à l'odeur capiteuse du narcisse. En faisant un rapprochement entre le nom du narcisse et le mot qui signifie engourdissement : narké, origine de la narcose et du narcotique.

Cette valeur quasi hypnotique de la fleur du narcisse est présente assez tôt, dans l'aventure de Coré, histoire bien hétérosexuelle et à finalité conjugale (Hymne homérique à Déméter I). Pour aider son frère Hadès à enlever leur nièce, fille de leur sœur Déméter, Zeus fit croître dans la prairie où la jeune fille jouait avec ses compagnes une fleur nouvelle, "brillant d'un éclat merveilleux, qui frappa d'étonnement tous ceux qui la virent [...] et au parfum de cette boule de fleurs, tout le vaste ciel sourit. Éblouie, la jeune fille tendit ses deux bras pour saisir le beau jouet [...] mais la terre s'entrouvrit", livrant passage au char du dieu ravisseur. Le narcisse, inventé par ruse, pour piéger Coré, la Jeune Fille divine agit par fascination, à la fois visuelle, comme dans le cas du héros Narcisse, et odorante, comme une drogue. C'est de fascination visuelle que meurt Narcisse. Le dénouement de l'histoire de Narcisse a des conséquences religieuses : les habitants de Thespies décident de renforcer le culte d’Éros, précise Conon. Le sanctuaire de Thespies était encore actif au IIe siècle de notre ère. Plutarque y alla, peu de temps après son mariage, afin de sacrifier à Éros, avec sa jeune épouse, lors de la fête des Erotideia. Après quoi, avec un groupe d'amis, il se rendit au sanctuaire des Muses de l'Hélicon, pour y converser, comme jadis Socrate et ses disciples, au sujet de l'Amour. Il y fut surtout question des avantages comparés de l'amour pour les garçons et de l'amour pour les femmes (Plutarque, Erotikos). [...] Pour le narcisse, très précoce, Théophraste souligne que la tige florale sort en tout premier et propulse la fleur. Les feuilles, dit-il, n'apparaissent qu'ensuite, une fois la tige flétrie et la fleur fanée. A nouveau le narcisse est considéré avant tout comme une fleur. Cette observation rejoint de ce qui est dit du crocus. Le crocus printanier, comme le narcisse, ne montre qu'une tige florale. Ses feuilles poussent plus tard. Ce décalage entre floraison et feuillaison, qui n'appartient qu'à peu d'espèces, "fait réfléchir", dit le savant, echei skepsis, (Théophraste, Recherches sur les plantes, VII, 13, 2 et 7). Cette remarque qui clôt le développement semble marquer une pause. Le terme qu'il emploie, de la scille (Pline, Histoire naturelle, XXI, 106). Le narcisse a disparu. De fait rien de tout cela n'est réel. Il suffit de jeter un coup d’œil dans nos jardins pour s'en convaincre. A l'exception, paraît-il, de quelques variétés de crocus. Le skepsis (d'où provient notre scepticisme), désigne l'observation visuelle et la réflexion qu'elle suscite, le doute et la recherche, voire la spéculation. Théophraste entend-il réexaminer l'exactitude du fait relaté ? Pline fait la même observation, mais, curieusement, c'est en rapprochant le crocus d'automne (Crocus pulchellus) de certains muscaris, force est de reconnaître que les feuilles apparaissent en même

temps que les fleurs. Certes l'extrémité florale domine l'ensemble de la plante, ainsi que celle de la jonquille, qui n'est qu'un narcisse (ou faux narcisse) à trompette entièrement jaune (Note : En grec moderne, c'est le "narcisse jaune". La botanique et l'horticulture établissent de multiples subdivisions, tout en recensant la jonquille comme narcissus pseudo-narcissus). Les feuilles lancéolées, très étroites et très fines, de certains crocus, entourent bien la tige fleurie, qui d'ailleurs n'est pas une tige mais un long pédoncule floral. On n'y prête attention, peut-être, qu'une fois les fleurs fanées. Elles semblent se perdre dans l'herbe ou sous les feuilles sèches que perce la fleur. Le choc visuel, esthétique et affectif, de la première floraison printanière serait-il tel que l'on ne verrait, que l'on ne voudrait voir que les fleurs ? Théophraste soupçonne-t-il que ses observations se modèlent un tant soit peu sur un imaginaire collectif désireux d'assimiler le printemps tout entier à la multitude des fleurs ?

Sous nos latitudes plus encore que les crocus et les narcisses, ce sont les primevères qui provoquent cet effet de tapis fleuri, estompant le vert des pelouses.

[...]

L'identification du narcisse d'Ovide ne pose pas de problème. Une fleur jaune safran, croceum, entourée de pétales blancs, disait le poète. L'évocation du crocus, au cœur du narcisse, n'est pas sans intérêt. Elle relie les deux héros mythiques, tout comme le botaniste compare les fleurs et comme le fabricant de couronnes les entrelace. Toujours est-il que ce narcisse blanc au centre jaune orangé ne peut être que la variété précoce bien connue, que Théophraste nomme narcissos ou leirion, le narcissus tazetta, dans la dénomination actuelle.


Cependant la comparaison entre plantes, qui pour le savant a une finalité discriminante, puisqu'il s'agit d'établir l'identité de chaque espèce, peut être révélatrice d'une indistinction, voire d'une confusion qui régnerait dans l'opinion commune. Surtout chez les poètes. Ainsi le narcisse que la Terre fait naître pour piéger la jeune Coré est-il décrit comme une boule parfumée à cent têtes, jaillie de la racine. Le terme qu désigne cette "boule", kodeia, employé ailleurs pour la tête d'ail aux multiples fleurs minuscules, resserrées en une inflorescence bombée (corymbe ou ombelle), convient mal au narcisse, qui, souvent uniflore, produit au maximum quatre ou cinq fleurs dont les tiges distinctes divergent en bouquet. Tout en tenant compte de l'exagération poétique et du pouvoir miraculeux de la déesse Terre, on peut aussi penser que le poète de L'Hymne à Déméter, transfère sur le narcisse nouveau-né l'impression visuelle que produit l'hyacinthe, dont les fleurs serrées aux très courts pédoncules sont agglomérées sur la tige. L'hyacinthe vient d'être cité, florissant dans la prairie, avec la rose, le crocus, la violette et l'iris. Et la séquence de L'Hymne est toute à la gloire du narcisse et de sa naissance. Car c'est bien le narcisse qui piège la jeune Coré, tout à la fois fascinée par l'éclat du "beau jouet" et engourdie par son parfum irrésistible (Note : Sur la torpeur suscité par le narcisse, cf. Marcello Carastro, La Cité des mages, Grenoble, Jérôme Millon, 2006, p. 79-87). Mais le poète enrichit le surgissement de cette fleur nouvelle en la dotant de l'exubérance de l'hyacinthe. Cette hypallage botanique est d'une efficacité poétique incontestable. Elle suggère aussi que le mélange floral est possible, surtout en poésie. Pline s'étend sur les caractéristiques pharmaceutiques de la racine du narcisse, à usage externe principalement : "Mauvais pour l'estomac, il est vomitif et purgatif, il attaque les nerfs et rend la tête pesante", et il tient à préciser que la fleur "est nommée narcisse à cause du narcotique et non de l'enfant de la fable". Cette affirmation, indicatrice d'un effort critique de la part du savant, vaut sans doute comme une dénégation. Le rapport entre Narcisse et le narcisse était une évidence, "allant de soi".

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Littérature :


Le Narcisse et la Jonquille


Es-tu narcisse ou jonquille ?

Es-tu garçon, es-tu fille ?

Je suis lui et je suis elle,

Je suis narcisse et jonquille,

Je suis fleur et je suis belle Fille.


Robert Desnos, "Le Narcisse et la Jonquille" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque ainsi le Narcisse :

27 décembre

(Bruxelles, chez le fleuriste)


[...] Les pétales des narcisses sont la matière blanche de ma cervelle. [...]

9 janvier

(Au-dessus de Menton)

[...] Virginal, blanc, pur, stupéfiant comme l'opium : parfum du narcisse. [...]

12 janvier

(La Bastide)


La pluie glaciale nasarde les narcisses papyracés du jardin. Les corolles de japon blanc baisent la boue noire, tant elles se prosternent.

Je crains le vent des années qui courbe ma tige négligeable. La mort est un narcisse, le nez dans la fange. [...]


15 janvier

(La Bastide)


Tous les narcisses papyracés fleurissent ensemble dans le domaine. Pas un bord de sentier, pas une banquette d'oxalis ou de graminées rêches, pas un talus au soleil qui n'ait sa barricade de feuilles glauques et sa tige à double tranchant qu'achève une ombelle de fleurs immaculées comme une Vierge de Lourdes... Quelques pédoncules filiformes, jaillis d'une spathe écailleuse et renflés d'un ovaire obèse, y supportent autant d'étoiles blanches. Au creux des corolles, six clins d'œil jaune pâle : les étamines.

Si j'étais écologiste, je dénoncerais la blancheur des détergents qui tue celle des fleurs. Si j'étais écrivain, je ne voudrais d'autre feuille blanche que ces pétales. Si j'étais psychanalyste, je décortiquerais ma passion pour les narcisses. Je suis un chien fou dans des bouquets d'odeurs : voluptueusement vautré dans les touffes, je me remplis la truffe, le ventre et le cerveau d'un parfum qui m'affole.


Parfum de narcisse

Quintessence surréelle

D'odeur de pisse

[...] 18 janvier

(La Bastide)


L'organisation du narcisse tazette obéit à des lois pythagoriciennes. Le végétal naît d'un bulbe, c'est-à-dire d'une sphère surmontée d'un cône. Ses feuilles rectangulaires composent une palissade dont la longueur entre dans un rapport de nombre d'or avec la hauteur de la tige. Ses spathes sont des triangles et ses leurs des hexagones - avec un cylindre au cœur. Le style de l'ovaire représente l'axe de symétrie du système.

Rien n'est au hasard. Tout satisfait le géomètre. Même le parfum des nectaires possède une rigueur de théorème. Cette mathématique est le résultat d'une furieuse bataille de gènes, au cours de l'histoire évolutive des amaryllidacées.

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