Blog

  • Anne

Le Narcisse


Étymologie :

  • NARCISSE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) 1363 narciz ynde désigne une couleur, prob. jaune (Inventaire de la Ste Chapelle ds Du Cange, s.v. narcissus [traduisant le lat. Narcissus Yndus, cf. aussi Narcissus Albus dès 1335, ibid.], v. aussi Gdf. Compl.) ; b) 1538 bot. (Est., s.v. narcissus) ; 2. a) 1552 p. allus. au mythe de Narcisse (Ronsard, Amours, éd. P. Laumonier, t. 4, p. 121 : Un vray Narcisse en misere je suis) ; b) av. 1648 «beau garçon» (Voiture, Poésies, éd. M. A. Ubicini, t. 2, p. 292) ; c) 1668 «homme amoureux de lui-même» (La Fontaine, Fables, livre I, 11, éd. Régnier, t. 1, p. 92). De Narcisse (lat. Narcissus, gr. Ν α ́ ρ κ ι σ σ ο ς ) héros de la mythologie dont la légende est rapportée de façon différente suivant les auteurs ; la version la plus connue est celle d'Ovide selon laquelle Narcisse ayant vu son visage alors qu'il se désaltérait à une source, tomba amoureux de lui-même et, n'ayant plus d'intérêt au monde, se laissa mourir en contemplant son image. À l'endroit où il mourut poussa la fleur qui prit son nom (v. Dict. myth. gr. et romaine).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

*




Botanique :

*




Symbolisme :


D'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"L'étymologie (narkè), d'où vient narcose, aide à comprendre le rapport de cette fleur avec les cultes infernaux, avec les cérémonies d'initiation, selon le culte de Déméter à Éleusis. On plante des narcisses sur les tombeaux. Ils symbolisent l'engourdissement de la mort, mais d'une mort qui n'est peut-être qu'un sommeil. On offrait des guirlandes de narcisses aux Furies, censées engourdir les scélérats.. La fleur pousse au printemps, dans des endroits humides : ce qui la rattache à la symbolique des eaux et des rythmes saisonniers et, en conséquence, de la fécondité. Ce qui signifie son ambivalence : mort-sommeil-renaissance.

En Asie, le narcisse est un symbole du bonheur et sert à exprimer les souhaits de nouvel an.

Dans la Bible, le narcisse, comme le lis, caractérise le printemps et l'ère eschatologique (Cantique des Cantiques, 2, 1).

Cette fleur rappelle aussi - mais à un degré inférieur de symbolisation - la chute de Narcisse dans les eaux où il se mire avec complaisance : de là vient qu'on en ait fait, dans les interprétations moralisantes, l'emblème de la vanité, de l'égocentrisme, de l'amour et de la satisfaction de soi-même.

Les philosophes (L. Lavelle, G. Bachelard), les poètes (Paul Valéry) ont longuement étudié ce mythe, interprété généralement de façon un peu simple. L'eau sert de miroir, mais un miroir ouvert sur les profondeurs du moi : le reflet du moi qu'on y regarde trahit une tendance à l'idéalisation. Devant l'eau qui réfléchit son image, Narcisse sent que sa beauté continue, qu'elle n'est pas achevée, qu'il faut l'achever. Les miroirs de verre, dans la vive lumière de la chambre, donnent une image trop stable. Ils deviendront vivants et naturels quand on pourra les comparer à une eau vivante et naturelle, quand l'imagination renaturalisée pourra recevoir la participation des spectacles de la source et de la rivière.

Gaston Bachelard insiste sur le rôle de ce narcisse idéalisant. Cela nous semble d'autant plus nécessaire, écrit-il, que la psychanalyse classique paraît sous-estimer le rôle de cette idéalisation. En effet, le narcissisme n'est pas toujours névrosant. Il jour aussi un rôle positif dans l'oeuvre esthétique (notamment)... La sublimation n'est pas toujours la négation d'un désir ; elle ne se présente pas toujours comme une sublimation contre les instincts. Elle peut être une sublimation pour un idéal. Cette idéalisation se lie à une espérance, d'une telle fragilité qu'elle s'efface au plus léger souffle :


Le moindre soupir

Que j'exhalerais

Me viendrait ravir

Ce que j'adorais

Sur l'eau bleue et blonde

Et cieux et forêts

Et rose de l'onde.

(Paul Valéry, Narcisse)


A partir de ces vers et de l'étude de Joaquim Gasquet, Gaston Bachelard découvre également un narcissisme cosmique : c'est la forêt, le ciel qui se mirent dans l'eau avec Narcisse. Il n'est plus seul, l'univers se reflète avec lui et l'enveloppe en retour, il s'anime de l'âme même de Narcisse. Et comme le dit J. Gasquet : Le monde est un immense Narcisse en train de se penser. Où se penserait-il mieux que dans ses images ? demande G. Bachelard. Dans le cristal des fontaines, un geste trouble les images, un repos les restitue. Le monde reflété est la conquête du calme.

C'est le parfum du narcisse qui envoûta Perpéphone, quand Hadès, séduit par sa beauté, voulut ravir la jeune fille et l'emmener avec lui aux Enfers : La fleur brillait d'un éclat merveilleux, et frappa d'étonnement tous ceux qui la virent alors, Dieux immortels ainsi qu'hommes mortels. Il était poussé de sa racine une tige à cent têtes et, au parfum de cette boule de fleurs, tout le vaste Ciel d'en haut sourit, et toute la terre, et l'âcre gonflement de la vague marine. Étonnée, l'enfant étendit à la fois ses deux bras pour saisir le beau jouet : mais la terre aux vastes chemins s'ouvrit dans sa plaine nysienne, et il en surfit, avec ses chevaux immortels, le Seigneur de tant d'hôtes, le Cronide invoqué sous tant de noms. Il l'enleva et, malgré sa résistance, l'entraîna tout en pleurs sur son char d'or (Hymne à Déméter, v. 4-20).

Pour les poètes arabes, le narcisse symbolise, en raison de sa hampe droite, l'homme debout, le serviteur assidu, le dévot qui veut se consacrer au service de Dieu. Le mythe grec reste ici étranger à l'interprétation, qui déroule en de nombreux poèmes toutes les métaphores évoquées par l'apparence gracieuse et le parfum pénétrant."

*

*

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


La mythologie a accordé une grande place à Narcisse, le fleur du même nom étant la métamorphose, décidée par les dieux, du fils du fleuve Képhistos et de la nymphe Liriope, captivé par le reflet de son visage que lui renvoyait un ruisseau au fond duquel il se précipita. De plus, Gaia, mère des Titans et des Cyclopes, envoûta Perséphone pour la conduire auprès d'Hadès, roi des enfers, grâce au parfum enivrant d'un champ de narcisses.

L'influence des mythes a fait du narcisse, qui couronnait la tête des morts, des Furies, des Parques, de Pluton, une fleur funèbre symbole de l'engourdissement et de la mort. Narkissos viendrait d'ailleurs de narkaô (assoupi), qui est à l'origine du mot "narcotique".

Dans le midi de la France, le narcisse est placé dans le cercueil des enfants et les Marseillais le considèrent comme plutôt maléfique. Il est admis d'aillleurs qu'en rêver n'est pas de bon augure.

De plus, son parfum entêtant et soporifique en a fait la plante idéale pour les philtres magiques. La prudence est de mise car une femme qui reçoit de son fiancé une telle fleur risque de ne plus penser à lui tant elle s'adorera elle-même.

Cependant, dans la mesure où il pousse au printemps et dans des endroits humides, le narcisse est rattaché "à la symbolique des eaux et des rythmes saisonniers et, en conséquence de la fécondité. Ce qui signifie son ambivalence : mort-sommeil-renaissance". Le narcisse, dont on fait des potions et des sirops, a un très grand pouvoir pour favoriser la fécondité des femmes qui ont quelques difficultés dans ce domaine. Dormir dans une chambre où on en a placé un bouquet facilite également la conception.

Le narcisse, qui en Asie symbolise le bonheur, représente dans le langage des fleurs la sociabilité, la courtoisie et l'amitié qu'on peut attirer en portant, suspendue au cou, un bout de sa racine séchée. Conserver sur soi un narcisse des prés cueilli fin mars favorise l'amour.

*

*

Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : L’Égoïsme ; L’Égocentrisme.


Savez-vous ? Le narcisse est l'emblème de la Chine ; dans ce pays, il se nomme "shui-hsien :", ce qui signifie "la fleur immortelle de l'eau." En psychanalyse, le mot narcissisme vient directement de la légende grecque concernant Narcisse.


Usages : Les extraits d'essence du narcisse sont considérés comme un narcotique puissant. Quelques gouttes suffisent pour éloigner la plus tenace des insomnies.


Légendes : Dans la mythologie grecque, une nymphe du nom d’Écho tomba follement amoureuse de son beau et froid cousin Narcisse. Ne pouvant avouer son amour, Écho s'en alla errer et crier dans la montagne. Pour venger, Écho, Vénus, déesse de l'amour, fit boire à Narcisse dans la source d'Hélicon où il vit son reflet ; il ne peut s'en détacher, devint à jamais l'esclave de son image et fut transformé en fleur.


Message : Vous n'avez pas de cœur."

D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"Le narcisse ne saut pas au cou. Il laisse tomber : "froideur" puis"égoïsme" et même "égocentrisme". Son attitude a donné le mot "narcissisme". Mais la petite coupe blanche au bord crénelé relevé d'une pointe de jaune a des qualités : le don d'une éternelle jeunesse, de la poésie ,de la comédie, voire de la divination : il lui arrive de lire les pensées secrètes de l'aimé(e). Pas étonnant qu'il inspire la médisance, la jalousie et suscite des rivalités. Bref, le narcisse n'est pas une fleurette innocente et tranquille. Cependant, aujourd'hui, on pose un regard neuf sur ce petit cousin de la sympathique jonquille. Offert au cœur de l'hiver, auréolé de son parfum agréable, il représente surtout un signe d'espoir et de renouveau.

Cette fleur très ancienne est aussi très considérée. La Bible qui ne cite que trois fleurs en tout et pour tout l'a placée aux côtés du lis et du lilas. Il figure en bonne place sur les fresques de Pompéi et Virgile la chante.

Au fait, d'où lui vient sa persistante réputation d'égoïsme ? Pour comprendre, remontons le temps et asseyons-nous au milieu des dieux de la mythologie antique, autrement dit dans un univers fantastique où tout peut arriver. Narcisse, berger grec d'une grande beauté, délaisse souvent ses moutons pour s'allonger au bord d'un lac. Il ne se lasse pas de contempler son visage dans l'eau. Jusqu'au jour où il tente d'embrasser son reflet. Perd l'équilibre. Tombe. Et se noie. Comme cela se fait chez les dieux, son corps est brûlé sur un bûcher. Parmi les cendres encore chaudes pousse alors une fleur nouvelle. On la nomme, bien sûr, le narcisse.


Mots-clefs : "Froideur, peut-être... espoir, sûrement"

*

*




Mythes et Légendes :


Selon Françoise Frontisi-Ducroux, auteure de Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017), "le plus connu des jeunes héros qui donnent naissance à des fleurs est sans conteste Narcisse. Il est connu surtout par les Métamorphoses (Ovide, Métamorphoses, III, 340 s.) Mais un auteur grec contemporain d'Ovide livre en un résumé succinct l'épure de la légende :


A Thespies, en Béotie, on loin de l'Hélicon, vivait un garçon très beau, qui dédaignait Éros, refusant les amants. Tous ses soupirants finirent par se résigner à l'exception d'un seul, Ameinias, qui s'obstinait à le courtiser. Narcisse, loin d'accéder à ses prières, lui fit envoyer une épée. Et Ameinias vint se tuer sur le seuil de Narcisse, en implorant la vengeance du dieu. Narcisse, alors, apercevant son propre visage et sa beauté reflétés par l'eau d'une source, étrangement, devint amant de lui-même, le premier et le seul. Finalement, acculé au désespoir, et comprenant que sa souffrance était justifiée par son refus de l'amour d'Ameinias, il se tua. A la suite de quoi, les habitants de Thespies, décidèrent d'honorer encore davantage Éros, de le servir et de lui sacrifier, tant en cérémonies publiques qu'en privé. Et ils pensent que la fleur du narcisse est née de leur sol, là où fut versé le sang de narcisse (Conon, Narrations, 24 ; conservé par le patriarche de Byzance, Photius, du IXe siècle de notre ère, précieux compilateur).


Le schéma est exemplaire : Narcisse refuse l'amour. C'est une faute contre Éros, le plus puissant des dieux, car il faut répondre à l'amour. Ce qu'indique l'existence d'un certain Antéros, "Amour en retour", divinité secondaire de l'escorte du dieu. Mépriser un dieu est une faute d'hubris, d'orgueil et d'impiété. Ironiquement le châtiment est symétrique et inverse de la faute, comme le reflet sur l'eau. Narcisse qui refuse la réciprocité de l'ouverture sur autrui est condamné à la réflexivité, dans une clôture sur lui-même. Dans cette version initiale, qui ne concerne que l'amour des garçons, l'aventure de Narcisse porte à son comble l'homérotisme en lui substituant l'autoérotisme. L'amour du même devient amour de soi-même. Ovide dilate considérablement l'histoire : Narcisse suscite et refuse le désir des filles aussi bien que celui des garçons, commettant ainsi envers Éros une faute absolue. C'est pourtant d'un garçon, lui-même, qu'en définitive il s'éprend, assumant le rôle de l'éraste, l'amant, à l'égard de son double l'éromène, son reflet bien-aimé.

C'est bien, en somme, dans le cadre de l'homoérotique mâle que naît la fleur du narcisse, à l'endroit où le héros se tue, se dessèche d'amour, ou encore se noie en essayant de rejoindre l'objet de son désir. "A la place du corps on trouva une fleur au cœur jaune safran, entouré de pétales blancs", dit Ovide. Il s'agit donc d'une substitution plutôt que d'une métamorphose, ou bien, s'il y a eu métamorphose, ou surgissement de la fleur hors du sang versé, nul n'y assiste, pas même le poète.

Ovide cependant, tout en situant l'aventure dans le cadre masculin de la chasse juvénile, renforce le pôle hétérosexuel en ajoutant le personnage d'Écho. Cette nymphe, dont le bavardage intempestif retenait autrefois Junon pour l'empêcher de prendre Jupiter en flagrant délit d'adultère, avait été condamnée par la déesse à ne pouvoir que répéter la fin des paroles d'autrui. Passionnément éprise de Narcisse, Écho lui donne l'illusion d'entendre son double reflété lui répondre. C'est bien son doublet, mais sonore. Elle finit par se dessécher d'amour et devient un rocher résonnant : c'est l'écho. L'"invention" d'Ovide est conforme aux théories scientifiques atomistes qui mettent en parallèle la vue et l'audition.

Mais l'innovation la plus importante d'Ovide est d'amener, cruellement, Narcisse à reconnaître son erreur : Iste ego sum, "C'est moi qui suis ce toi", finit-il par admettre. Il est reconduit de cette relation illusoire de réciprocité, toi et moi, à la réflexivité, moi et mon double,. Mais c'est trop tard. Son double l'a capturé et contaminé au point de l'entraîner aux Enfers, où, précise Ovide, il continue à chercher son reflet dans le Styx. C'est que l'un des mots qui désignent le reflet et l'image, skia en grec, umbra en latin, signifie aussi fantôme. Narcisse meurt, pleinement conscient de s'aimer lui-même. Ovide a inventé le narcissisme. Rapidement le mythe subira un renversement : l'amour de soi-même, qui était son châtiment, deviendra sa faute, à partir des néoplatoniciens. Narcisse dès lors sera coupable de n'aimer que lui-même. Tandis qu'initialement sa faute est l'absence totale d'amour. Une faute contre Éros.

Il existe une autre tradition, rapportée par Pausanias, auteur grec du début de notre ère, qui passe pour rationaliste. Il juge invraisemblable qu'un adolescent soit incapable de faire la différence entre un être réel et un reflet sur l'eau ; et il propose une autre version : "Narcisse avait une sœur jumelle ; ils étaient en tous points semblables, avaient la même chevelure, portaient les mêmes vêtements et allaient à la chasse ensemble. Narcisse était amoureux de sa sœur, mais la jeune fille mourut. Il prit alors l'habitude de se rendre à la source, sachant fort bien qu'il voyait son propre reflet, mais tout en le sachant, il trouvait un soulagement à son deuil, en s'imaginant voir, au lieu de son reflet, l'image de sa sœur." (Pausanias, Description de la Grèce, IX, 31, 8).

Dans ce récit la réflexivité est remplacée par une réciprocité qui n'est pas une véritable ouverture. C'est un amour quasi incestueux, pour un double qui est un autre soi-même, un double initial, prénatal : une jumelle. Un amour hétérosexuel, certes, mais où la différence des sexes est compensée, sinon niée, par le comportement garçonnier de la fille, qui s'habille et se coiffe comme son jumeau et va à la chasse avec lui, une transgression pour une fille. Et par là, la jumelle est un double parfait puisque le reflet est inversé par rapport à l'original. Narcisse peut tenter de la retrouver dans sa propre image.

Ce Narcisse-là n'est pas abusé ; il recherche volontairement l'illusion comme une drogue apaisante à son chagrin. De fait les Anciens attribuaient des propriétés apaisantes à l'odeur capiteuse du narcisse. En faisant un rapprochement entre le nom du narcisse et le mot qui signifie engourdissement : narké, origine de la narcose et du narcotique.

Cette valeur quasi hypnotique de la fleur du narcisse est présente assez tôt, dans l'aventure de Coré, histoire bien hétérosexuelle et à finalité conjugale (Hymne homérique à Déméter I). Pour aider son frère Hadès à enlever leur nièce, fille de leur sœur Déméter, Zeus fit croître dans la prairie où la jeune fille jouait avec ses compagnes une fleur nouvelle, "brillant d'un éclat merveilleux, qui frappa d'étonnement tous ceux qui la virent [...] et au parfum de cette boule de fleurs, tout le vaste ciel sourit. Éblouie, la jeune fille tendit ses deux bras pour saisir le beau jouet [...] mais la terre s'entrouvrit", livrant passage au char du dieu ravisseur. Le narcisse, inventé par ruse, pour piéger Coré, la Jeune Fille divine agit par fascination, à la fois visuelle, comme dans le cas du héros Narcisse, et odorante, comme une drogue. C'est de fascination visuelle que meurt Narcisse. Le dénouement de l'histoire de Narcisse a des conséquences religieuses : les habitants de Thespies décident de renforcer le culte d’Éros, précise Conon. Le sanctuaire de Thespies était encore actif au IIe siècle de notre ère. Plutarque y alla, peu de temps après son mariage, afin de sacrifier à Éros, avec sa jeune épouse, lors de la fête des Erotideia. Après quoi, avec un groupe d'amis, il se rendit au sanctuaire des Muses de l'Hélicon, pour y converser, comme jadis Socrate et ses disciples, au sujet de l'Amour. Il y fut surtout question des avantages comparés de l'amour pour les garçons et de l'amour pour les femmes (Plutarque, Erotikos). [...] Pour le narcisse, très précoce, Théophraste souligne que la tige florale sort en tout premier et propulse la fleur. Les feuilles, dit-il, n'apparaissent qu'ensuite, une fois la tige flétrie et la fleur fanée. A nouveau le narcisse est considéré avant tout comme une fleur. Cette observation rejoint de ce qui est dit du crocus. Le crocus printanier, comme le narcisse, ne montre qu'une tige florale. Ses feuilles poussent plus tard. Ce décalage entre floraison et feuillaison, qui n'appartient qu'à peu d'espèces, "fait réfléchir", dit le savant, echei skepsis, (Théophraste, Recherches sur les plantes, VII, 13, 2 et 7). Cette remarque qui clôt le développement semble marquer une pause. Le terme qu'il emploie, de la scille (Pline, Histoire naturelle, XXI, 106). Le narcisse a disparu. De fait rien de tout cela n'est réel. Il suffit de jeter un coup d’œil dans nos jardins pour s'en convaincre. A l'exception, paraît-il, de quelques variétés de crocus. Le skepsis (d'où provient notre scepticisme), désigne l'observation visuelle et la réflexion qu'elle suscite, le doute et la recherche, voire la spéculation. Théophraste entend-il réexaminer l'exactitude du fait relaté ? Pline fait la même observation, mais, curieusement, c'est en rapprochant le crocus d'automne (Crocus pulchellus)

et de certains muscaris, force est de reconnaître que les feuilles apparaissent en même temps que les fleurs. Certes l'extrémité florale domine l'ensemble de la plante, ainsi que celle de la jonquille, qui n'est qu'un narcisse (ou faux narcisse) à trompette entièrement jaune (Note : En grec moderne, c'est le "narcisse jaune". La botanique et l'horticulture établissent de multiples subdivisions, tout en recensant la jonquille comme narcissus pseudo-narcissus). Les feuilles lancéolées, très étroites et très fines, de certains crocus, entourent bien la tige fleurie, qui d'ailleurs n'est pas une tige mais un long pédoncule floral. On n'y prête attention, peut-être, qu'une fois les fleurs fanées. Elles semblent se perdre dans l'herbe ou sous les feuilles sèches que perce la fleur. Le choc visuel, esthétique et affectif, de la première floraison printanière serait-il tel que l'on ne verrait, que l'on ne voudrait voir que les fleurs ? Théophraste soupçonne-t-il que ses observations se modèlent un tant soit peu sur un imaginaire collectif désireux d'assimiler le printemps tout entier à la multitude des fleurs ?

Sous nos latitudes plus encore que les crocus et les narcisses, ce sont les primevères qui provoquent cet effet de tapis fleuri, estompant le vert des pelouses.

[...]

L'identification du narcisse d'Ovide ne pose pas de problème. Une fleur jaune safran, croceum, entourée de pétales blancs, disait le poète. L'évocation du crocus, au cœur du narcisse, n'est pas sans intérêt. Elle relie les deux héros mythiques, tout comme le botaniste compare les fleurs et comme le fabricant de couronnes les entrelace. Toujours est-il que ce narcisse blanc au centre jaune orangé ne peut être que la variété précoce bien connue, que Théophraste nomme narcissos ou leirion, le narcissus tazetta, dans la dénomination actuelle.


Cependant la comparaison entre plantes, qui pour le savant a une finalité discriminante, puisqu'il s'agit d'établir l'identité de chaque espèce, peut être révélatrice d'une indistinction, voire d'une confusion qui régnerait dans l'opinion commune. Surtout chez les poètes. Ainsi le narcisse que la Terre fait naître pour piéger la jeune Coré est-il décrit comme une boule parfumée à cent têtes, jaillie de la racine. Le terme qu désigne cette "boule", kodeia, employé ailleurs pour la tête d'ail aux multiples fleurs minuscules, resserrées en une inflorescence bombée (corymbe ou ombelle), convient mal au narcisse, qui, souvent uniflore, produit au maximum quatre ou cinq fleurs dont les tiges distinctes divergent en bouquet. Tout en tenant compte de l'exagération poétique et du pouvoir miraculeux de la déesse Terre, on peut aussi penser que le poète de L'Hymne à Déméter, transfère sur le narcisse nouveau-né l'impression visuelle que produit l'hyacinthe, dont les fleurs serrées aux très courts pédoncules sont agglomérées sur la tige. L'hyacinthe vient d'être cité, florissant dans la prairie, avec la rose, le crocus, la violette et l'iris. Et la séquence de L'Hymne est toute à la gloire du narcisse et de sa naissance. Car c'est bien le narcisse qui piège la jeune Coré, tout à la fois fascinée par l'éclat du "beau jouet" et engourdie par son parfum irrésistible (Note : Sur la torpeur suscité par le narcisse, cf. Marcello Carastro, La Cité des mages, Grenoble, Jérôme Millon, 2006, p. 79-87). Mais le poète enrichit le surgissement de cette fleur nouvelle en la dotant de l'exubérance de l'hyacinthe. Cette hypallage botanique est d'une efficacité poétique incontestable. Elle suggère aussi que le mélange floral est possible, surtout en poésie. Pline s'étend sur les caractéristiques pharmaceutiques de la racine du narcisse, à usage externe principalement : "Mauvais pour l'estomac, il est vomitif et purgatif, il attaque les nerfs et rend la tête pesante", et il tient à préciser que la fleur "est nommée narcisse à cause du narcotique et non de l'enfant de la fable". Cette affirmation, indicatrice d'un effort critique de la part du savant, vaut sans doute comme une dénégation. Le rapport entre Narcisse et le narcisse était une évidence, "allant de soi".

*

*




Littérature :


Le Narcisse et la Jonquille


Es-tu narcisse ou jonquille ?

Es-tu garçon, es-tu fille ?

Je suis lui et je suis elle,

Je suis narcisse et jonquille,

Je suis fleur et je suis belle Fille.


Robert Desnos, "Le Narcisse et la Jonquille" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

197 vues