Blog

  • Anne

La Jacinthe



Étymologie :

  • JACINTHE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Début xiie s. jacincte masc. (genre usuel du mot au Moy. Âge) minér. (St Brendan, éd. E.G.R. Waters, 1695) ; 2. début xive s. bot. (Ovide moralisé, éd. C. de Boer, X, 872 : Jacintus a nom la fleur bele) ; fin xve s. jacincte (Jard. de santé, I, 258 ds Gdf. Compl.). Empr. au lat. hyacinthus « plante à bulbe, glaïeul ; sorte d'améthyste » (v. aussi André Bot.), gr. υ ̔ α ́ κ ι ν θ ο ς avec j- initial d'apr. jagonce, jacunces (ca 1100 Roland, éd. J. Bédier, 638) « pierre précieuse », formes plus usitées au Moy. Âge, empr. au syrien jaqunta lui-même empr. au gr. υ ̔ α ́ κ ι ν θ ο ς (v. FEW t. 4, p. 521a).


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :

*




Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Cette plante, qui dans le langage des fleurs signifie "bienveillance", attire l'amitié et protège notamment les "grandes dames". Ses fleurs séchées entrent dans la composition d'amulettes devant assurer la réussite et le succès.

Les bulbes de jacinthe rose séchés, réduits en poudre et placés dans le lit ou portés par une femme en train d'accoucher sont censés calmer les douleurs. Par ailleurs, le suc de l'oignon de la plante arrête la pousse des poils et "retarde la puberté".

En Grèce, une fleur de la même espèce, appelée Hyakinthos (d'où vient le nom de "hyacinthe", synonyme de jacinthe), doit, selon la légende, sa couleur rouge au sang d'un dénommé Hyakinthos, fils de la muse Clio, tué par le disque que lui lança Apollon et que dévia, par jalousie, Zéphyr, personnification du vent d'ouest. Apollon "fit naître du sang de Hyakinthos une fleur rouge dont les pétales, recourbés, dessinent la première lettre de son nom".

Selon une autre version, la jacinthe est née du sang d'Ajax, compagnon d'Achille, à la suite des circonstances suivantes : mécontent que l'armure d'Achille revint à sa mort à Ulysse, il voulut attaquer ses alliés. Athéna l'en empêcha : "Elle embruma l'esprit du pauvre Ajax qui se lança à l'assaut... d'un troupeau de moutons. Au matin, revenu à lui, constatant sa méprise, dépité de son ridicule comportement, Ajax ne put survivre à l'affront. Il planta son épée dans le sol et, comme Achille, s'en transperça. C'est de son sang que naquit la jacinthe. On peut lire, comme dans la légende précédente on lisait le H de Hyakinthos, dans la forme des pétales les lettres A et I, premières lettres d'Ajax. Ai signifiant aussi "Hélas !"

*

*

Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : La Peine ; La Fidélité.


Savez-vous ? : La Jacinthe est arrivée de Turquie en Europe au XVIe siècle. En Orient, elle a été représentée sur les miniatures persanes, sur la faïence, ainsi que sur les tissus turcs.


Usages : Saint Hyacinthe est le patron des femmes enceinte. Il est fêté le 5 octobre.


Légendes : Dans la mythologie grecque, Hyacinthe était le dieu de la végétation. Il était aussi à l'origine des hommes. Toujours d'après la mythologie grecque, Apollon tua, avec son disque, l'amoureux de Hyacinthe. Une fleur naquit en souvenir de ce tragique événement.


Message : Mon ardeur vous est acquise pour toujours."

*

*

D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"Dressée toute droite et drapée dans son parfum étourdissant, la jacinthe ne ménage pas ses mots et assène : "douleur". Dans l'univers sentimental du langage des fleurs, il s'agit sans nul doute d'une douleur d'amour. D'autant plus qu'elle tempère aussitôt, mystérieuses : "l'amour est un jeu, il y faut de la délicatesse et de la bienveillance". La jacinthe a sa tactique, elle "glisse l'amour au cœur de l'amitié" puis demande carrément : "une chaumière et votre cœur". Elle exprime enfin l'amour dans sa forme grave, authentique et durable.

La fleur aux petites conques en grappes et aux feuilles brillantes et épaisses doit son nom au bel Hyacinthe, jeune favori d'Apollon que Zéphyr, jaloux, fit mettre à mort. Sous ce nom, Baudelaire la distingue dans l'Invitation au voyage :

"Les soleils couchants

Revêtent les champs

Les canaux, la ville entière

D'hyacinthe et d'or ;

Le monde s'endort

Dans une chaude lumière".


La jacinthe d'eau, à la fleur unique et non plus en grappes, pourrait, quant à elle, symboliser la force vitale irrésistible. D'un seul pied naissent soixante mille plants en une saison, comme en ont fait l'expérience les habitants de l'Nouvelle-Orléans. En 1884, le stand japonais de leur Exposition du Coton s'ornait d'un bassin. Il fut aimablement fleuri par la jacinthe d'eau, cadeau de l’Empereur. Elle se multiplia et s'échappa bientôt, envahit les bayous et les rivières de la région, asphyxia canards et poissons, résista à l'arsenic, au dynamitage et au lance-flammes et ne débarrassa les lieux que dan les années 1960. Méfiez-vous des jacinthes d'eau.


Mot-clef : "Une chaumière et votre cœur"

*

*

Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi la Jacinthe (Hyacinthus orientalis) : " Cette plante à bulbe printanière est bien connue de tous les jardiniers pour la beauté de ses grappes de fleurs ainsi que pour son parfum exceptionnel.


Propriétés médicinales : Pour ce qui est de ses propriétés médicinales, il faut se rappeler la médecine chinoise car l'herboristerie occidentale ne se sert de cette plante que pour les pots-pourris et pour embaumer l'air. Par contre, son bulbe séché et pulvérisé est largement utilisé en médecine chinoise traditionnelle pour contrer la tuberculose, car elle est associée au méridien des poumons et fait partie des herbes qui régularisent le sang. Elle est indiquée dans les cas de vomissements de sang ou lorsque quelqu'un crache du sang, ou encore contre les saignements de nez et les ulcères.


Genre : Féminin.


Déités : Apollon - Artémis.


Propriétés magiques : Amour- Bonheur.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • Faire pousser ces bulbes en pot dans sa chambre à coucher est excellent pour aider à la conception d'un enfant et pour assurer une grossesse sans problème.

  • On peut aussi utiliser ses fleurs séchées en sachet afin de soulager les douleurs de l'enfantement.

  • On dit que respirer le parfum de ces fleurs est suffisant pour briser un sort de fascination.

RITUEL POUR CONSERVER SON AMOUR


Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle rose

  • des fleurs de jacinthe séchées ou fraîches- de l'encens de rose ou de jacinthe

  • un petit quartz rose- un petit sac de soie rose

  • un ruban rose pour fermer le sac

Rituel :

Allumez votre chandelle et faites brûler l'encens. Placez ensuite les fleurs de jacinthe dans le sac avec le quartz rose, puis nouez-le avec votre ruban en disant :


Apollon, toi qui règnes sur les jacinthes en fleurs, Fais qu'elles représentent mon bien-aimé Et qu'à l'instar de ce sac noué Je garde en moi son amour sans peur

Qu'il ne me soit volé.

Gardez ce sac précieusement dans un endroit secret.

*

*




Mythologie :

Françoise Frontisi-Ducroux,, auteure de Arbres filles et Garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs, La Tortue et la lyre. Dans l'atelier du mythe antique (Éditions du Seuil, février 2017) nous raconte que :


"Apollon aime aussi les garçons. Pour chanter cet amour malheureux, Ovide laisse la parole à Orphée (Métamorphoses, dit le poète, n'était sa couleur pourpre, et dont les pétales, marqués de l'inscription AIAI, rappellent éternellement la douleur d'Apollon et sa plainte. (Note : Id, V, 223 s. : "Sur ses pétales sa plainte reste inscrite." John Scheid et Jesper Svenbra, Fastes, X, 162 s.). Ce chantre est réputé avoir introduit la pédérastie parmi les humains. Pour cette invention, il fut mis à mort par les femmes thraces. Apollon aime tant le bel Hyacinthe qu'il en délaisse sa lyre et son arc. L'accompagnant à la chasse, il porte ses filets et retient ses chiens. L'amour l'a rendu esclave du jeune Spartiate. Ensemble ils s'exercent aussi à la palestre et au lancer du disque. Apollon y montre sa force, envoyant très haut le disque à travers les nuages. Il lance comme un dieu. Lorsque l'objet retombe, Hyacinthe se précipite étourdiment pour le ramasser, avide de jouer à son tour. Mais le disque rebondit et le frappe au visage. Hyacinthe s'effondre. Apollon le reçoit, tente vainement de le ranimer. Rien n'y fait. Comme une fleur, déjà, dit Ovide, le garçon se flétrit et meurt. Apollon s'accuse et dit son désespoir. Mais est-ce une faute d'aimer ? Et puisque le sort ne permet pas au dieu de mourir avec son amant, il lui promet une immortalité... florale. Sur l'herbe imprégnée par le sang du mourant naît aussitôt une fleur, qui aurait l'air d'un lis, Paris, CNRS Editions, 2014) développent la valeur scripturale mémorielle et funéraire de ces lettres - ce que je laisse provisoirement de côté. Ils rappellent également les aspects historiques de l'évolution du mythe et le statut cultuel du héros à Sparte. Leur ouvrage est fondamental pour la compréhension du mythe et tout particulièrement pour la notion de "mythologie générative").

Ce mythe lui aussi a une valeur étiologique. il relate les circonstances de l'apparition d'une fleur, l'hyakinthos, et de ses particularités. L'identification exacte de la plante reste problématique. On y reviendra, ainsi que sur les représentations multiples qui l'accompagnent. Disons cependant qu'il s'agit avant tout de l'hyacinthe ou jacinthe. (Note : C'est la même espèce malgré les distinctions des jardineries contemporaines et les commentaires qui font venir la jacinthe d'Orient en même temps que la tulipe. Selon Suzanne Amigues, éditrice de Théophraste, la jacinthe est venue très tôt et s'est acclimatée et métissée par pollinisation). Le nom d'Hyacinthe semble préférable à celui de jacinthe, trop définitivement féminin ; car l'élision de l'article permet de douter du genre grammatical de la fleur, de fait ambigu, les deux genres étant attestés en grec, tandis que le prénom Hyacinthe est bien masculin.

Ovide place l'aventure tragique d'Hyacinthe juste après celle de Ganymède. Celui-ci, aimé par Zeus, est transporté dans l'Olympe où il sert d'échanson aux dieux. Destin exceptionnel : le jouvenceau devient immortel, jouissant d'une jeunesse éternelle, à jamais fixé, pour le plaisir de Zeus, à l'âge prépubère, celui de l'éromène, l'objet de l'amour dit pédérastique. (Note : Eromenos, participe passif du verbe eran, "aimer", est opposé au substantif à suffixe actif eraste, qui désigne l'amant plus âgé).

Apollon n'a pas pu faire profiter d'un sort semblable son aimé, prématurément emporté par la mort. L'aventure d'Hyacinthe incarne le danger d'une proximité excessive entre les hommes et les dieux. La force d'Apollon, surhumaine, a détruit le mortel. Et a, en retour, causé la souffrance du dieu. Cette liaison n'était pas raisonnable, lui dira Hermès, dans les Dialogues des dieux, 14 de Lucien : "Tu savais bien que l'objet de ta tendresse était mortel. Cesse donc de te chagriner de sa mort."

Mais cette union imprudente n'en est pas moins exemplaire de l'homoérotisme masculin et de ses pratiques, communément acceptées dans le monde grec.

Le palestre et la chasse sont le cadre habituel de ce compagnonnage amoureux, qui se fonde, en principe, sur l'éducation d'un jeune garçon par un aîné. Le caractère pédagogique de la liaison entre Apollon et Hyacinthe est particulièrement affirmé par Philostrate le Jeune, dans la description d'un tableau censé représenter le couple des amants (Philostrate le Jeune, 14). Le sophiste énumère les promesses énoncées par le dieu afin d'obtenir les faveurs d'Hyacinthe. Il lui enseignera la musique, la divination, la palestre, et lui permettra même de conduire son attelage de cygnes. C'est là l'amplification irrésistible des bienfaits que devrait espérer de son soupirant un adolescent courtisé.

Le tableau décrit par Philostrate dépeint Hyacinthe, à côté d'Apollon, dans la posture conventionnelle de l'éromène, yeux pudiquement baissés au sol, corps délicat à demi dénudé, membres encore sveltes, chevelure descendant du front pour rejoindre un duvet naissant. Hyacinthe est un pais, un meirakion, c'est-à-dire un tendron.

Sur cette peinture, ainsi que sur une autre, décrite par le Premier Philostrate, l'Ancien, (note : La Galerie des tableaux, I, 24. Plusieurs sophistes, apparentés, du IIIe siècle de notre ère portent le nom de Philostrate : l'Ancien, ou Philostrate de Lemnos, est le grand-père de Philostrate le Jeune, qui poursuit l'oeuvre de son aïeul en décrivant lui aussi des peintures, réelles ou fictives) représentant la mot d'Hyacinthe et le désespoir d'Apollon, un autre personnage est figuré : le dieu Zéphyr, tempes ailées et couronné de fleurs, "auxquelles il ajoutera bientôt l'hyacinthe". Il semble rire en contemplant la scène. Une tradition attribue, en effet, à ce vent, à la fois doux et méchant, l'issue catastrophique du lancer d'Apollon. Il aurait, d'un souffle, fait dévier la course du disque, l'orientant sur Hyacinthe. Cette version, qui disculpe Apollon, introduit un élément fréquent dans les histoires d'amour homosexuelles : la jalousie d'un rival. Les beaux garçons font l'objet de convoitises multiples de la part de leurs aînés. Ils peuvent avoir le choix, mais chez les mortels aussi cela ne va pas sans drame. Auprès d'Hyacinthe, Apollon l'Olympien a dû l'emporter aisément sur Zéphyr. Mais celui-ci lui garde rancune et le pouvoir d'un Vent peut être redoutable. Zéphyr est connu pour aimer les garçons. Sur les peintures de vases, on le voit, génie ailé tel Éros, enlever un adolescent qu'il serre étroitement contre lui. Son comportement, s'il est conforme à l'érotique grecque, reproduit aussi, sur le plan du mythe, le modèle maternel. Car sa mère, la déesse Aurore, est également friande de chair fraîche masculine. Et ses représentations figurées alternent avec celles de son fils Zéphyr. Tous deux sont des ravisseurs. Leur comportement correspond à la face violente de la conquête amoureuses, telle que la pensent les grecs, en opposition avec la séduction par persuasion, stratégie placée sous le patronage de la déesse Peitho. Cette stratégie utilise le doux langage... et les présents. Les peintures décorant les vases du banquet mettent en scène ces deux aspects. Tantôt c'est la méthode forte, qui prend la forme d'une poursuite, par une divinité, d'un garçon ou d'une fille en passe d'être forcés, tel un gibier poursuivi par le chasseur.

Apollon et Hyacinthe font font figure de couple modèle, et Hyacinthe devient le paradigme de l'éromène, objet du désir masculin. Dans son Histoire vraie (II, 17-19), Lucien, en visite à l'île des Bienheureux, aperçoit, entre autres grands hommes défunts, Socrate banquetant, entouré de jolis garçons ; il semble très amoureux d'Hyacinthe. Rhadamante, dit-on, s'en offusque et menace de chasser de l'île cet insupportable bavard.

Sur le plan religieux, Apollon et Hyacinthe faisaient ensemble l'objet d'un culte. en Laconie, à Amyclée, les Spartiates célébraient chaque année, au début de l'été, le héros Hyakinthos, en un grand festival, les Hyakinthia, qui durait trois jours. Le premier jour, la mort d'Hyacinthe était pleurée ; le deuxième sa renaissance était fêtée. Et Apollon était célébré par des chants, de la musique et des sacrifices. Cette fête nationale était si importante que les Spartiates n'hésitaient pas, lorsqu'ils étaient en guerre, à quitter les combats pour rentrer chez eux.

Le thème est tout aussi porteur sur le plan figuratif. Ainsi, à l'époque romaine, une très belle gemme montre un athlète en position de discobole : une inscription le nomme explicitement Hyakinthos. Mais dès l'époque archaïque et jusqu'à l'âge hellénistique de nombreuses figurations, peintures de vases, terres cuites, pierres gravées, représentent un jeune homme chevauchant un cygne ou monté sur un char attelé de cygnes : ce personnage peut être interprété, avec vraisemblance, comme le jeune amant d'Apollon. D'autres, on l'a dit, qui figurent un dieu ailé, poursuivant un garçon, ou l'enlevant, serré contre lui, dans les airs, font penser, avec de fortes probabilités, à Zéphyr, ravisseur de beaux garçons et parmi eux d'Hyacinthe. On a déjà évoqué les peintures décrites par les deux Philostrate. L'une figurant le couple d'amants avant l'instant fatal, l'autre la mort du héros et la douleur du dieu. C'est un topos que toute galerie de tableaux, même imaginaire, se doit d'illustrer. De fait Pline mentionne, parmi les œuvres du peintre Nikias, l'existence d'"un Hyacinthe, qui aurait tellement plu à Auguste qu'il l'emporta avec lui après la prise d'Alexandrie. Et que Tibère ensuite consacra dans son temple" (Pline, Histoire naturelle, XXXV, 131).

Le succès pictural d'Hyacinthe ne cesse pas avec l'Antiquité. La mort du beau garçon inspire les peintres européens, quelques que soient leurs inclinations personnelles. Dans son Dictionnaire amoureux de l'Italie Dominique Fernandez loue Tiepolo d'avoir su, malgré sa philogynie incontestable, "glorifier avec autant de force et d'originalité l'éros homosexuel". La Mort d'Hyacinthe, de Tiepolo, datée de 1752, actuellement au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, répondrait à la commande d'un prince allemand, le comte Wilhelm Friedrich Schaumburg-Lippe, dont l'amant, un jeune musicien espagnol, venait de mourir. (Note : Selon d'autres sources, le comte aurait vécu en même temps avec la maîtresse du musicien, une cantatrice, ramenée à Vienne. Ce grand personnage, par ailleurs spécialiste en stratégie militaire défensive, aurait ainsi trouvé d'un coup sa Daphné et son Yacinthe).

Sur le tableau de Tiepolo, le disque est remplacé par des raquettes, une balle et un filet, accessoires d'un sport ancêtre de notre tennis, déjà très à la mode, dont le comte et son ami étaient des adeptes passionnés. Ce jeu n'était pas sans danger et plusieurs accidents sont connus, causés par l'extrême dureté des balles de cuir, très serré (c'est ainsi, dit-on, que Caravage aurait tué en 1606 son adversaire à Rome avant de prendre la fuite).

Cependant Tiepolo n'est pas l'inventeur de cet anachronisme. Car, dans une traduction italienne des Métamorphoses, datée de 1561 et très répandue, l'auteur, Giovanni Andrea dell' Anguillara, emballé par son sujet, rajoute au lancer du disque une partie de tennis acharnée qu'il décrit longuement. Dès lors, les artistes qui traitaient le sujet avaient le choix, selon la traduction d'Ovide à leur portée, entre le disque et le tennis. L'œuvre de Tiepolo, belle et troublante, contient bien d'autres détails énigmatiques et allusifs. La statue de Pan qui observe le corps d'Hyacinthe en ricanant pourrait faire écho à Philostrate et à sa description de Zéphyr, riant de la douleur de son rival Apollon. Le spectateur de gauche, en longue robe rayée, serait-il le père d'Hyacinthe, un roi de Sparte, figuré à l'orientale par le Vénitien Tiepolo ? Quant à l'étoffe sur laquelle gît le mourant, mêlant le rouge au jaune , elle correspond à la couleur "hyacinthe", selon la codification classique. Il n'est pas nécessaire que le bien-aimé se soit réellement nommé Jacinto. Le modèle de l'amour grec restait prégnant et ne demandait qu'à être réactivé.

Lorsque Mozart compose son premier opéra, Apollo et Hyacinthus, il n'a que onze ans. Le commanditaire est le collège des Bénédictins de Salzbourg, et le librettiste, Rufinus Widl, ajoute prudemment un personnage féminin à l'intrigue.

[...]

A propos de l'hyacinthe, Pline se contente d'évoquer, sans commentaire, les deux "fables" associées à l'inscription portée par la fleur : le deuil d'Apollon et la mort d'Ajax.


[...] Les choses se compliquent avec l'hyacinthe, la fleur la plus fréquente en poésie. Suzanne Amigues qualifie de "monstruosité botanique" celle qu'Ovide fait naître de la mort d'Hyacinthe ("Hyakinthos, fleur mythique et plantes réelles", in Etudes de botanique antique, Paris, De Boccard, 2002, p. 397 s). Pourtant cette fleur pourpre, aux pétales inscrits, et ressemblant aux lis n'est pas une invention d'Ovide. Avant lui, Théocrite fait chanter par un paysan sentimental la sombre beauté de son aimée, "semblable à la noire violette, et à l'hyacinthe inscrite que l'on choisit en premier pour faire les couronnes". Le qualificatif grapta, "inscrite" ,qu'il emploie indique que le nom de la fleur est ici féminin, comme chez Théocrite, soit dit en passant (Théocrite, Idylles, X, 29 ; Théophraste, Recherches sur les plantes, VI, 8, 2 et 3.) Théophraste ne signale aucune inscription , mais compare à la fleur de l'hyacinthe celle du pothos, le "regret",qu'un texte de Pausanias permettait d’identifier avec le cosmosandalon, ou "sandale décorée". Car, dit Pausanias, lors d'une fête de Déméter Chthonia, rappelant le deuil de la déesse, "les adolescents portent des couronnes de cosmosandalon qui en taille et en couleur semble être l'hyacinthe, et porte les lettres de la lamentation" ( (Pausanias, Description de la Grèce, II, 35, 5). Pourpre et inscrite : trois fleurs déjà répondraient à ces caractéristiques, à moins qu'il ne s'agisse de la même.

[...]

Le bulbe apparaît comme un élément essentiel de l'hyacinthe et de ses cousins. Il fait l'objet d'une remarque fort intéressante, toujours de Pline : "La racine bulbeuse de l'hyacinthe est bien connue des marchands d'esclaves : appliquée avec du vin doux, elle arrête la puberté et n'en permet pas le développement." L'indication est sans doute empruntée au médecin grec Dioscoride : "Cette plante possède une racine semblable à un bulbe qui, préparée avec du vin blanc et appliquée aux jeunes garçons, est censée les garder dans un état prépubertaire." (Pline, Histoire naturelle, XXI, 170 ; Dioscoride, De materia medica, IV, 62). Traitement dont l'efficacité, probablement temporaire, était moins radicale que la méthode qui plus tard conservera la voix si précieuse des castrats.

Cette brève remarque fait entrer l'hyacinthe, fleur à couronne et plante à bulbe, dans une catégorie supplémentaire, celle des végétaux considérés comme dotés de propriétés pharmaceutiques, catégorie hétéroclite, qui réunit inventaires et recettes, connaissances thérapeutiques et spéculations magiques, et dont le succès et la durée s'étendent bien au-delà de l'Antiquité."

*

*




Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; la Jacinthe raconte la sienne dans un conte venu d'Iran et intitulé "Les fleurs d'or" :


Mon ancienne patrie est le pays des contes des Mille et Une Nuits, dt le prince Jacinthe, faisant tinter les clochettes de ses fleurs en une gracieuse révérence. C'est moi que le noble poète Hafiz chantait, lorsqu'au cours des nuits merveilleuses, la lune se lovait dans les boucles des jeunes filles. Aujourd'hui, cependant, je suis connu dans le monde entier. Lors de mes pérégrinations, j'ai entendu mainte belle légende. Je vais vous en conter une et serais comblé si elle vous plaisait ! Écoutez plutôt : Il était une fois des époux qui n'avaient qu'un fils. Depuis sa plus tendre enfance, le garçon montrait beaucoup de vivacité et de sagesse, si bien que son père ne fut pas surpris le jour où il lui demanda : "Père, je suis assez grand maintenant pour vous aider en gagnant ma vie. Laissez-moi apprendre le métier d'orfèvre. je voudrais créer en or les plus belles fleurs." Un jour, un nomade bédouin entra dans l'atelier, un panier rempli de magnifiques jacinthes rouges à la main. Le vieil homme ne se fit pas prier. Il conduisit son fils dans l'atelier de son ami orfèvre et le confia aux bons soins de celui-ci. Vif et habile, l'élève dépassa bientôt son maître, réalisant les plus beaux bijoux et parures. Les plus remarquables étaient, cependant, ses fleurs d'or qui parvenaient à étonner jusqu'au souverain de ce pays. Le maître orfèvre ne tarissait pas d'éloges au sujet de son apprenti.

Un jour, un nomade bédouin entra dans l'atelier, un panier rempli de magnifiques jacinthes rouges à la main. "Je ne connais pas ces fleurs étranges. Elles sont merveilleuses ! soupira le jeune homme, enchanté. Permets-moi de m'en inspirer pour réaliser un joyau d'or pur."

Le Bédouin sourit : "C'est inutile, mon fils ! Jette ces fleurs vivantes dans le feu et tu verras ce que nul n'a encore jamais vu avant toi." Le jeune homme biaisa, réticent à l'idée de détruire cette splendeur, mais l'étranger tint bon. A sa grande surprise, les jacinthes se transformèrent dans les flammes en fleurs éclatantes de l'or rouge le plus rare. Le jeune homme n'en crut pas ses yeux.

"Révèle-moi ton secret, honorable vieillard. D'où te vient ce bouquet enchanté ? supplia-t-il.

- Cela, tu ne le devinerais jamais, mon garçon, répondit le Bédouin. Mais puisque c'st toi, je te dirai toute la vérité. Au milieu d'un désert sans fin, se dresse vers le ciel une très haute montagne. A son sommet, s'étend un vaste jardin plein de fleurs merveilleuses. Les anciens prétendent que ce jardin appartient aux filles du roi des djinns. A l'ombre de la végétation fleurie se dresse, dit-on, un palais de rosée et d'arc-en-ciel. Hélas ! Aucun mortel ne peut pénétrer plus loin que les premiers parterres de jacinthes. SI tu le souhaites, je te conduirai vers cette montagne. Seul, tu n'en trouverais jamais le chemin."

Le jeune homme accepta avec joie la proposition du Bédouin. Le lendemain matin, il enfourcha son âne et suivit son guide dans le désert. Ils durent marcher longtemps. Le jeune homme commençait à croire que le vieux Bédouin s'était égaré et regrettait de s'être laissé entraîner dans cette entreprise aventureuse. Soudain, une montagne escarpée s'éleva devant eux. Les parois étaient lisses comme du verre, des aigles blancs planaient en cercles tout autour.

"Nous sommes arrivés, fit le vieillard. Lorsque tu sera parvenu au sommet, déterre une brassée de jacinthes magiques et jette-la en bas. Nous partagerons plus tard notre butin. Il te faudra te dépêcher pour que les filles du roi des djinns ne te surprennent pas."

Le jeune homme devint triste.

"Hélas, grand-père ! Je ne parviendrai jamais jusqu'au sommet. La roche est glissante comme si elle était de glace.

Mais le Bédouin le rassura :

- Ne crains rien, mon garçon. J'ai pris la précaution d'apporter une peau de chameau. Je vais te coudre à l'intérieur et les aigles blancs t'emporteront au-dessus des nuages."

Il arriva ce que le vieillard avait dit. Lorsque les aigles se posèrent avec leur proie au sommet de la montagne, le jeune homme fendit la peau de chameau d'un coup de couteau, et les rapaces, effrayés, s'envolèrent. Des milliers de fleurs brillaient autour de lui. Le jeune orfèvre, cependant, ne perdit pas de temps à les contempler. Il déterra prestement une brassée de jacinthes rouges et les jeta en bas, aux pieds du vieillard.

"Comment vais-je faire pour descendre ? appela-t-il, pris d'angoisse. Un rire diabolique lui parvint en guise de réponse.

- Pauvre fou ! ricana le vieillard. Nul n'est jamais revenu du sommet de cette montagne. Je te remercie pour les fleurs magiques, stupide garçon, et te souhaite une mort rapide."

Sur ces paroles, le traître Bédouin entreprit le voyage du retour. Le jeune homme frissonna de terreur. Il venait seulement de remarquer que des crânes et des ossements humains, blanchis par le soleil, jonchaient le sol parmi les parterres fleuris. En sanglotant, il se mit à courir sans but précis, voulant à tout prix quitter cet endroit effrayant. Soudain, une voix plaintive l'arrêta dans sa fuite éperdue. " Viens à mon secours, si tu as bon cœur ! " appela un aiglon blanc dont l'aile était prise dans les branches épineuses.

Le jeune orfèvre accourut aussitôt pour le délivrer. Soudain, deux énormes oiseaux blancs s'abattirent sur lui pour l'emporter dans leurs serres au-dessus des nuages. Le malheureux s'évanouit de peur et de désespoir. Lorsque enfin il revint à lui, il crut rêver. Il se trouvait dans un magnifique palais d'arc-en-ciel, allongé sur des coussins parfumés.

Sept jeunes beautés dansaient autour de lui en lui souriant.

"Qui êtes-vous ? Où suis-je ? fit le jeune homme dans un soupir.

- Nous sommes les filles du roi des djinns, répondit la plus belle d'entre elles. Et tu te trouves dans notre palais enchanté où jamais un mortel n'a pu pénétrer. Nos fidèles aigles blancs t'ont déposé ici parce que tu as délivré leur petit. Reconnaissants, ils t'ont sauvé la vie."

Puis, les jeunes filles se mirent toutes à parler en même temps, à l'interroger pour savoir ce qu'il faisait dans leur jardin magique. Sans rien leur dissimuler, l'orfèvre leur raconta comment l rusé vieillard s'était joué de lui.

*

*


180 vues