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  • Anne

La Marguerite


Étymologie :

  • MARGUERITE, subst. fém.

Étymol. et Hist. I. 1. 1130-40 margerie «perle» (Wace, Ste Marguerite, 13 [ms. A] ds T.-L.) ; fin xiie-début xiiie s. margarite (Lapidaires anglo-norm. éd. P. Studer et J. Evans, IV, 290) ; ca 1340 marguerite (Le Tombel de Chartrose, éd. E. Walberg, XVIII, 330) ; 2. 1180-90 geter sa margerie entre les porciaux (Alex. de Paris, Alexandre, branche IV, 1613 in Elliott Monographs, n°37, p. 356) ; 1523 jeter, semer des marguerites devant les pourceaux (Lefèvre d'Étaples ds Kunze 1935, p. 87). II. 1. a) xiiie s. bot. flors des margerites «pâquerette» (Aucassin et Nicolette, éd. M.Roques, XII, 25) ; 1364 marguerite (Guillaume de Machaut, Le Dit de la marguerite, éd. A. Fourrier, 207) ; b) av. 1re moitié du xves. margarite «grande marguerite» (Le Verger d'Amours ds Anc. Poésies fr., éd. A. de Montaiglon, IX, 283) ; 1543 marguerite blanche (Fuchsius, De historia stirpium, Paris, J. Bogard, f°355 vo, chap. 337) ; 1547 grande marguerite (R. Estienne, De Latinis et graecis nominibus arborum ... cum gallica eorum appellatione, p. 17) ; c) 1692 marguerite d'Espagne «chrysanthème des jardins» (La Culture des fleurs, Bourg, p. 72 ds Roll. Flore t. 7, p. 57) ; 2. 1694 mar. (Corneille) ; 3. 1841 «bloc rectangulaire dont le dessous bombé et strié sert à travailler le cuir» (Dict. de l'industr. manufacturière comm. et agric., X, 509, s.v. corroyage). Empr. au lat. class. margarita «perle», du gr. μ α ρ γ α ρ ι ́ τ η ς d'origine orientale (v. Chantraine) ; marguerite a éliminé la forme pop. margerie (supra) ; le sens de «fleur» s'est développé en fr. ; celui de «perle», fréq. au Moy. Âge a disparu sauf dans la loc. arch. jeter des perles aux pourceaux d'apr. la phrase de Matthieu VII, 6 : Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux (Neque mittatis margaritas vestras ante porcos).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Croyances populaires :


Selon Jean Baucomont, auteur d'un article intitulé "Les formulettes d'incantation enfantine", paru dans la revue Arts et traditions populaires, 13e Année, No. 3/4 (Juillet-Décembre 1965), pp. 243-255 :


La tradition orale se perpétue dans le folklore de la vie enfantine. […] Une des catégories les plus curieuses de ces formulettes est celle des formulettes d'incantation.

L'incantation, nous disent les dictionnaires, signifie étymologiquement : un enchantement produit par l'emploi de paroles magiques pour opérer un charme, un sortilège. Le recours à l'incantation postule une attitude mentale inspirée par l'antique croyance au pouvoir du verbe, proféré dans certaines circonstances.

[…]

« L'incantation, dit Bergson, participe à la fois du commandement et de la prière. » On constate effectivement, que la plupart des formulettes d'incantation comportent à la fois une invocation propitiatoire : promesse d'offrande en cas de succès et une menace de sacrifice expiatoire, d'immolation en cas d'échec. Ce qui est proprement le caractère de l'opération magique traditionnelle.

[…]

Blanche marguerite

Des bois, des champs, des prés

Dis-moi la vérité :

Que serai-je ?

Fille, femme, veuve, religieuse ?

Millionnaire, milliardaire, rentière ?

Sorcière, chiffonnière, bohémienne ?


(Vendée, Savoie, Lyonnais)

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Symbolisme :


Selon Ted Andrews, dans Le Monde enchanteur des Fées (1993, 2006),


"Cette fleur attire toutes les fées, tous les elfes et tous les esprits de la nature. Partout où elle se trouve, il y a des esprits de la nature, et pas uniquement ceux qui lui sont associés. C'est la fleur la plus utile pour le débutant, car sa fée ne redoute pas les humains et elle se montre volontiers. Elle nous rend extrêmement conscient sur le plan physique de la présence des esprits de la nature. C'est la fleur préférée des dryades (nymphes de la forêt), et le seul fait de s'asseoir dans un champ de marguerites les convie. Les fées de cette fleur éveillent la créativité et la force intérieure.


Marguerite jaune : la fée de cette fleur sait provoquer le changement. Elle est extrêmement sensible aux émotions des personnes avec lesquelles elle est en relation. Elle éclaire les recoins les plus sombres de l'âme. Elle indique comment procéder aux changements nécessaires."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Si la marguerite blanche et rose est bénéfique, la marguerite noire d'Allemagne et de Hollande est une "mauvaise marguerite, dot on a ait un mauvais génie". D'ailleurs, quelle que soit sa couleur, une marguerite qui apparaît sur une pelouse, même si elle annonce le beau temps, n'est pas de bon augure.

La marguerite est réputée surtout comme oracle. La formule prononcée en l'effeuillant est connue de tous : "Il (elle) m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout". Ses variantes, nombreuses, le sont un peu moins : "Il m'aime, un peu, beaucoup, mais guère, patiemment, constamment, de tout de son coeur, en mariage, pas du tout" (Meuse) ; "Il m'aime, un peu, beaucoup, par amour, par fantaisie, par jalousie, pas du tout" (Deux-Sèvres).

La marguerite répond à bien d'autres interrogations : "Je me marierai, je ne me marierai pas, je me marierai, cette année, l'année prochaine" (Boulogne-sur-Mer) ou "Serai-je, femme, fille, veuve, religieuse ?" (une formule de Manche ajoute amoureuse). Dans la Mayenne, c'est le sort dans l'au-delà qui intéresse, comme l'exprime la formule "Paradis, purgatoire, enfer". En Belgique, on arrache les pétales en disant "Maison, baraque, château" ou "Un jeune, un vieux, un veuf".

Une fois arrachés tous les pétales, on peut lancer en l'air, en une ou trois fois, les étamines pour les rattraper sur le dos de la main. Il suffit alors de les compter sachant que leur nombre correspond, selon ce qu'on veut savoir, à celui des enfants à venir ou à celui des années à attendre avant de se marier.

D'après certains auteurs, seule la première marguerite du printemps peut servir d'oracle et à condition que la personne qui l'interroge soit seule et tournée vers le soleil et attende que midi sonne. Pour d'autres, on doit se livrer à l'effeuillement de la marguerite pendant la nuit de la Saint-Jean, moment magique par excellence.

C'est en tout cas cueillie à la Saint-Jean que la fleur, jetée au feu au premier coup de tonnerre, protège de la foudre, et c'est encore ce jour-là qu'en plaçant des couronnes de marguerites sur le toit on met sa maison à l'abri des incendies.

La jeune mariée qui souhaite "porter la culotte" n'a qu'à porter sur elle une racine de marguerite. Si vous la récoltez à la lune descendante pour la glisser sous l'oreiller d'un(e) amant(e) volage, sachez qu' "il (elle) vous reviendra vite, encore plus amoureux(se) qu'avant".

Enfin la marguerite, qui avalée au début du printemps protège des fièvres, facilite l'accouchement, selon une superstition du Pas-de-Calais. Cueillir la première fleur de l'année n'est cependant pas sans risque, notamment pour la sérénité conjugale : selon une croyance du Suffolk (sud-est de l'Angleterre), la femme qui a arraché la marguerite "sera possédée par le démon de la coquetterie jusqu'au matin de la sainte du même nom, le 16 novembre. Ce besoin ardent d'être admirée, courtisée, peut prendre des proportions telles que, si le mari n'y prend pas garde, la belle pourrait bien s'enfuir à la ville avec un jeune godelureau habile à manier la flatterie. Pour récupérer la coquine, il faut retrouver le pied sur lequel cette marguerite ensorcelée a été imprudemment cueillie, le transplanter, le faire éclater par division de touffes, et remettre en terre quatre petits pieds issus de la racine mère, plantés aux quatre points cardinaux, encadrant la maison. Si ces quatre nouvelles touffes prennent bien (c'est toujours le cas, les marguerites s'accrochent comme du chiendent), madame reviendra. Et à la première pleine lune qui suivra son retour, une force irrésistible la poussera à se lever à minuit pour descendre au jardin dont elle fera le tour à genoux pour aller embrasser la terre devant chaque nouvelle touffe de chrysanthème des prés".

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Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : La Préférence ; L'Innocence.


Savez-vous ? : La marguerite est arrivée de Chine vers les années 1750. En raison de sa forme simple, la marguerite est la fleur qui figure le plus souvent dans les petits cahiers des écoliers.


Légendes : La tradition d'effeuiller les pétales d'une marguerite en disant : "Je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément à la folie, pas du tout" remonterait au Moyen Âge. Le chevalier qui portait une fleur à laquelle manquait un pétale indiquait ainsi qu'il avait choisi sa gente dame. En revanche, si une dame en portait dans les cheveux, elle signifiait que son choix n'était toujours pas arrêté sur un soupirant. C'est en lui offrant la marguerite qu'elle désignait alors celui qui avait ravis son cœur. En partant aux croisades, les nobles offraient à leurs épouses de couronnes de marguerites.


Message : "Je vous serai toujours fidèle."

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D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"La marguerite salut l'innocence et vante la droiture de la personne qui la reçoit. Lorsque celle-ci s'interroge sur ses chances d'être aimée, la fleur blanche au cœur d'or la rassure et lui garantit la préférence. Elle dispense généreusement sa confiance et sa fidélité. Blanche, elle argumente : "vous vaincrez car vous possédez la vraie beauté". Bleue (il y en a), elle félicite : "on peut vous croire, vous êtes sûre". Quant aux amoureux qui arrachent l'un après l'autre ses pétales, s'ils tombent sur le "pas du tout", ils peuvent respirer. "C'était pour rire,", leur dit-elle gentiment. "Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, donne-moi ton cœur", lui répondent les enfants, décidément insatiables.

Découverte en Chine, au début du XVIIIe siècle, la marguerite a conquis toute l'Europe en cinquante ans, tout en multipliant ses couleurs. Fleur d'élection des stylistes des années 1960, elle déferle alors dans la mode, déclinée en bijoux, broderies, applications, impressions, sur les robes, chapeaux et chemises d'hommes.

Facile à dessiner, la marguerite s'épanouit sur les premiers dessins des enfants. traduit en quelques traits, l'envol de ses pétales permet toutes sortes de jeux très graphiques. Matisse et Dufy la célèbrent et le dessinateur Erté la fait souvent pénétrer dans les coulisses des spectacles de nuit, endroits où l'air frais des prairies souffle rarement. Il la pose sur le manteau accroché aux épaules des danseuses nues ou leur en fait un gracieux cache-sexe. Les écrivains l'aiment tout autant et le poète médiéval Jean Froissart la sacre : "Sur toutes les fleurs, j'aime la marguerite". [Comment peut-il la sacrer au Moyen Âge si elle arrive en Europe au XVIIIe ?]


Mot-clef : "Un cœur d'or".

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Eric Pier Sperandio auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations, (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi la Marguerite (Crysanthemum leucanthemum) :


"Est-il besoin de décrire cette fleur blanche au cœur jaune qui pousse un peu partout dans nos champs ? Il s'agit, bien sûr, de la marguerite commune que l'on voit tout au long de l'été. Cette plante vivace est parfois considérée comme une mauvaise herbe ; on la retrouve sur trois continents : Europe, Amérique et Asie.


Propriétés médicinales : Bien qu'elle soit peu utilisée de nos jours, la marguerite possède bien des vertus médicinales. C'est un diaphorétique, plus précisément une herbe qui fait transpirer, ce qui s'avère utile dans les cas de fièvre pour expulser les toxines et les virus. On s'en servait aussi, autrefois, pour traiter les maladies urinaires et l'hydropisie, maladie commune dans certaines régions du globe. On utilisait également ses racines pour soulager la congestion pulmonaire ainsi que différentes infections pulmonaires. Les feuilles et les fleurs fraîches s'avèrent un irritant léger et elles pouvaient être utilisées de façon externe pour activer la circulation sanguine.


Genre : Féminin.


Déités : Freyja - Vénus - Thor - Zeus.


Propriétés magiques : Amour - Aphrodisiaque.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • La tradition veut que la jeune fille qui, la première, cueille une marguerite lorsqu'elle arrive la saison sera prise d'un excès de coquetterie tout au cours de l'année.

  • Faire pousser des marguerites dans son jardin attire les elfes et les fées - les Dryades sont particulièrement attirées par les jardins où ces fleurs abondent.

  • S'asseoir dans un jardin où poussent des marguerites permet d'entrer en communication avec les devas, qui sont les esprits gardiens des plantes.

SORTILÈGE POUR QUE REVIENNE UN AMOUREUX

Si vous avez perdu un amoureux et que vous l'aimez encore, il peut revenir vers vous, à la seule condition que vos intentions soient pures et bonnes.


Ce dont vous avez besoin :

  • deux chandelles blanches à la forme humaine, une représentant une femme et l'autre, un homme (en vente dans les magasins ésotériques)

  • de l'encens de rose

  • une racine de marguerite, que vous aurez vous-mêmes cueillie (fraîche ou séchée)

Rituel :

Faites brûler l'encens et, à l'aide d'une aiguille, inscrivez vos initiales sur l'une des chandelles, et celles de votre amoureux sur l'autre ; puis, allumez-les. réchauffez doucement la racine de marguerite au-dessus de 'lune et de l'autre chandelle en faisant attention de ne pas la brûler. Passez trois fois la racine au-dessus de la fumée d'encens en disant, chaque fois :


Vénus, toi qui règnes sur nos amours,

fais que mon (ma) bien-aimé(e) me revienne

Je suis triste et perdue sans sa présence

Fais qu'il (elle) entende mon appel et revienne.


Placez la racine sous votre oreiller et laissez-la à cet endroit pendant une semaine.

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Officiante appliquée du sacrifice, la main arrache les pétales, un à un, jusqu'au dernier. "Elle m'aime, un peu, beaucoup..." Qui n' pas ressenti, au terme de ce geste quasi rituel, un léger sentiment de malaise devant le cœur dépouillé de sa collerette virginale ? Par-delà le plaisir ou la déception provoqués par le verdict de la fleur dévastée : "passionnément" ou "pas du tout", s'impose la sensation confuse d'avoir commis un acte irraisonnable, d'avoir obéi à quelque impulsion occulte ! Le geste évoque celui, peine plus cruel, de l'enfant arrachant les ailes d'un insecte. Pour atteindre le sens de tels actes, il sera nécessaire de les regarder avec les yeux du rêve. L'imaginaire répond à des mobiles que le mental ne soupçonne pas !

A mesure de son avancée dans la forêt des images qui environnent la marguerite, le chercheur sent grandir la conviction que celle-là, dans la dynamique onirique, avant d'être fleur, est forme. Elle est forme, au point qu'il serait aussi logique de ranger le symbole dans la famille des figures géométriques que dans celle des végétaux. L'analyse des corrélations fait apparaître un nombre égal d'associations avec des images de chacune des deux familles, mais la lecture des scénarios montre que la symbolique de la marguerite s’organise en premier lieu en fonction de la forme et, en second lieu, par rapport aux couleurs.

La marguerite du rêve n'est pas une fleur de jardin. L'imaginaire la place le plus souvent dans un décor champêtre. L'herbe de la prairie constitue sa toile de fond préférée. Elle y fréquente le coquelicot, compagnon assidu, et le bouton d'or, relation occasionnelle. A se laisser emporter, sans discernement, par la fraîcheur bucolique de ces fresques printanières, une réflexion naïve perdrait toute chance de pénétrer la signification de la marguerite. Une lecture transversale de nombreux rêves dans lesquels apparaît le symbole révélera rapidement que l'onirisme, en célébrant le mariage du coquelicot et de la marguerite, sert d'abord une symbolique du rouge et du blanc. Trop d'images exprimant ces couleurs, jusqu'à celles du sang chaud et de la neige froide, voisinent avec les deux fleurs, pour qu'il soit permis d'en douter. Pourtant, avec son cœur jaune et ses pétales d'un blanc éclatant, la marguerite est, avant tout, une image du cercle et plus encore du rayonnement circulaire à partir du centre. La marguerite est la version florale du verbe rayonner à la forme active.

Dans les articles consacrés au cercle, aux cercles concentriques et à la spirale, nous montrons que l'imaginaire est inapte à produire une vision statique du cercle. Le cercle, la spirale rêvés ne sont jamais des images arrêtées. Ils n'existent qu'en fonction du mouvement qu'ils suggèrent. Ils sont une pure représentation de la loi d'accomplissement de tout ce qui participe à l'univers dans sa phase extensive. C. G. Jung accorde à toutes les fleurs et aux arbres cette aptitude à figurer la voie spiralique du développement de la psyché à partir d'un centre. L'observation attentive des productions oniriques montre que parmi les fleurs du rêve c'est la marguerite qui justifie le mieux cette attribution. Elle est l'image type du rayonnement, de l'expansion centrifuge. Lorsqu'on a reconnu la propriété du cercle imaginaire de s'accomplir fatalement dans une dynamique d'extension concentrique, on a démasqué du même coup l'impulsion qui inspire le besoin d'arracher les pétales. La collerette de la marguerite est provocatrice. Elle suscite le désir de prolonger le mouvement qu'elle expose. Elle invite impérieusement la main à éloigner les pétales du centre. Celle-là exécute dans l'ignorance un geste commandé par l'imaginaire en résonance avec la respiration universelle.

La chaîne d'associations dans laquelle s'insère la marguerite a pour principaux maillons le cœur, le centre, le cercle, le rayonnement, l'éclatement, la force centrifuge, la fusée, le vol dans l’espace et - qui s'en étonnera ? - le soleil ! Le coquelicot, le rouge, le sang et le blanc s'inscrivent dans la même chaîne. Un bref extrait du onzième scénario de Nicolas établira, par l'originalité des images, le lien entre la marguerite et le rayonnement considéré comme incitation au mouvement centrifuge, ici comme invitation à l'extraversion. Le rêveur rencontre un vieux sage qui va lui révéler la caractéristique majeure de sa problématique : le repli sur soi, l'incapacité de se déployer dans l'existence par crainte d'envahir abusivement "l'espace des autres" : « ... c'est un vieil homme, avec une grande barbe... il a une couronne de cheveux blancs et une collerette blanche, comme on faisait autrefois... ça fait comme s'il sortait d'une marguerite... cela fait un peu le même effet ! C'est comme s'il avait des pétales autour du cou... c'est un Maître spirituel... »

Dans son vingt-quatrième scénario, Patrick multiplie les images de cercles en mouvement, en association avec la marguerite. Cet homme mûr aspire à se réaliser dans l'écriture mais, à l'époque de son rêve, il n'a pas réussi la concentration d'énergies dont dépend la création. Le sentiment d'expansion ne reçoit aucune contrainte et devient dispersion des énergies. Je reproduis ci-dessous les phrases les plus significatives du scénario qui commence par ces mots :

« Je vois un disque rouge, comme un chapeau chinois ou une cymbale... ça devient immense... aussi grand que l'horizon, de tous les côtés... il tourne sur lui-même, ce disque,... comme s'il était posé sur une baguette... je tiens la baguette... il est au-dessus de moi... comme une ombrelle... c'est comme ces Chinois qui font tourner des assiettes... et le centre crève... je passe à travers cette espèce de cône orange et... je me retrouve au-dessus d'une prairie verte ... y a du soleil et du vent... je vois des taches blanches, qui sont des marguerites... et... y a une cabane, assez fruste, blanche... sous la cabane, sous ne plaque de verre, y a comme ne énorme source d'énergie... c'est mon usine,... c'est comme si elle produisait une énergie qui part dan l'univers... il n'y a pas de machine utilisatrice... non !... c'est comme si elle était consommée par une respiration... ça souffle d'un côté... ça respire de l'autre, voilà !... Cette cabane est sur un promontoire... Elle émet des rayons qui partent à des centaines de kilomètres de chaque côté... je sens que c'est en rapport avec ce que je pourrais écrire... et la façon dont ça pourrait être reçu... ça ne serait pas stérile... je vois, maintenant une machine qui brasse les blés, dans un sens et dan l'autre, comme des vagues qui iraient dans un sens et dans l'autre..."

Le rêve de Patrick expose, on ne pourrait plus clairement, l'association entre la marguerite et les images du cercle animé, du rayonnement centrifuge de l'énergie. L'évocation de la respiration, du flux et du reflux, n'est pas sans rapport avec l'aspect maternel qui est une composante potentielle de toute représentation florale. Mais cette vision d'un centre énergétique qui n'alimente aucune machine, dont la force est absorbée par l'univers, est une très belle expression de l'entropie. Cette dispersion des énergies menace tout organisme qui s'abandonne sans frein au mouvement extensif. L'image de la machine qui brasse les blés "dans un sens et dans l'autre" est un appel à l'action néguentropique de la pensée créatrice.

Puisqu'il faut choisir - c'est-à-dire renoncer ! - entre tant d'images démonstratives contenues dans les scénarios étudiés, quelques extraits du vingt-huitième rêve de Jeanne montreront la constance des thèmes associés au symbole :

« ... Je vois maintenant des ruisseaux... mais ce sont des ruisseaux de sang, des ruisseaux très rouges... et une grande marguerite blanche... oui ! c'est une marguerite, mais elle prend tout l'espace... avec ses pétales blancs et son cœur jaune... maintenant, elle a des ailes et elle vole... elle vole au-dessus d'une prairie où il y a beaucoup d'autres marguerites... elle s'installe dans la prairie au centre... je ne dis que ça doit être la reine des marguerites... y a des coquelicots aussi... de l'herbe haute, des épis de blé... y a du vent... toute la prairie se met à danser, à onduler... ça ressemble tout à fait aux vagues de la mer, avec, curieusement, un retour : y a des vagues qui vont et d'autres qui viennent !... Y a un tourbillon blanc, une spirale qui brille au soleil, juste à l'emplacement de la reine des marguerites... ça la met en valeur, comme dan un écrin... [...] Là, c'est drôle... il y a plein de gnomes verts... et il y a encore un tourbillon, une force centrifuge qui fait voler les lutins... et les range en un grand cercle... ils sont assis, maintenant et, au centre, il y a encore une énorme marguerite !..." »

Les rêves de Patrick et de Jeanne sont un nouveau témoignage de l'aptitude de l'onirisme à déployer des images fortement personnalisées autour d'une structure d'associations identique pour tous les patients. Les similitudes entre les deux séquences, aisément perceptibles, se retrouvent dans de très nombreux scénarios. La prédominance de la dynamique extensive, expression de l'entropie, est indéniable. la présence du rouge et du blanc associés est plus discrète mais facilement repérable dans les mêmes scénarios. Ce couple de couleurs renvoie à la confrontation entre deux attitudes contraires dans la relation au monde. Le rouge est la plus terrestre des couleurs. Il est sans, passion, flux de vie, engagement dans l'émotion, acte. Le blanc est aspiration à l'absolu, innocence, non-implication, isolement, stérilité, aboutissement. la blancheur des pétales de la marguerite est le complément de couleur de la cinétique de rayonnement symbolisée par cette fleur. Les pétales blancs disent le refus de la terre, l'aspiration au devenir sans limite, au mouvement vers l'infini. Mais l'infini n'est pas du royaume de la terre. la dynamique d'évolution incite à l’acceptation du mouvement vers le devenir, elle ne propose pas l'infini comme objectif.

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Le coquelicot rouge, les ruisseaux de sang, près de la marguerite rêvée, rappellent au sens de la terre. Ces images sont de la même nature que celles des vagues et des contre-vagues. L'ardente obligation de l'être, en son trajet terrestre, est de concilier les deux courants antagonistes d'ouverture et de fermeture, d'évolution et de permanence, d'expansivité et d'intensivité, d'entropie et de néguentropie, de flux et de reflux. Seule l'harmonie entre ces deux impératifs fondamentaux, réalisée dans l'alternance ou la simultanéité, est créatrice de l'être et rend l'être créateur.

C. G. Jung cite un texte rédigé par l’alchimiste Petrus Bonus au XIV e siècle, dont le titre est précisément la Margaritas pretiosa et dans lequel on lit : « A la fin de la sublimation, une âme rayonnante de blancheur s'envole vers les cieux. » Toute la symbolique de la marguerite est contenue dans ces quelques mots !

Lorsqu'elle apparaît dans le rêve, la marguerite est l'indice d'une rupture de l'équilibre entre le besoin de permanence et la nécessité de renouvellement. soit, comme dan le cas de Nicolas, par n repli dans l'introversion, soit beaucoup plus fréquemment par une disposition exagérément extravertie qui favorise la dispersion des énergies.

La marguerite du rêve rappelle la prévalence d'un cœur qui ne peut rayonner vers la périphérie qu'à la condition de puiser dans celle-là les ressources qui en feront un centre créateur.

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; la Marguerite raconte la sienne dans un conte venu de Bohême et intitulé tout naturellement "La belle Marguerite" :

La reine Rose observait une jeune fille élancée qui portait une capeline éclatante. La capeline était jaune, avec un large bord composé de pétales blancs. La jeune file arrachait distraitement les pétales un à un, tout en murmurant : " Il m'aime..., un peu..., beaucoup..., passionnément..., à la folie..., pas du tout." " Épargne ta belle capeline, chère Marguerite, lui dit la Rose, et raconte-nous plutôt une belle histoire."

Timidement, Marguerite conta.


Une jeune fille nommée Marguerite vivait jadis dans un village. Sept fois plus belle que toutes les jeunes filles des environs, elle était aussi sept fois plus pauvre que le dernier des mendiants. Marguerite était seule au monde. Pour ne pas mourir de faim, elle alla demander du travail au moulin. Le maître des lieux était un bonhomme affreux au nez énorme, aux oreilles de chauve-souris, aux yeux comme deux brasiers. Pour tout vous dire, le meunier n'était pas un homme, mais un sorcier. Les fermiers des environs ne s'étaient jamais hasardés à faire moudre leur blé dans ce moulin qui pourtant n'apprêtait pas de travailler jour et nuit, remplissant des sacs non pas de farine, mais de pièces d'or enchantées. En se présentant au moulin, Marguerite eut très peur. Elle finit tout de même par rassembler son courage.

" Bonjour, meunier, salua-t-elle. Prenez-moi comme fille à tout faire. Je suis obéissante et travailleuse je vous demande seulement de me donner à manger. " Le meunier la regarda curieusement et rit, on aurait dit le grincement d'une scie s'acharnant sur un nœud dans le bois : " Regardez-moi cette prétentieuse ! croassa-t-il. Elle se flatte de pouvoir tout faire ! On verra bien ce dont tu es capable ! " Tandis qu'il parlait, des souris s'échappaient l'une après l'autre de sa bouche infernale Épouvantée, Marguerite était sur le point de prendre ses jambes à son cou, mais on aurait dit que le meunier lisait dans ses pensées. " La journée, tu ne pourras pas te sauver, car je saurai te garder. La nuit, on verra bien ", ricana le sorcier. Pour commencer, il ordonna à la jeune fille de prendre une faucille et de couper de l'herbe pour son cheval. Marguerite prit courageusement la hotte et courut sur le pré. En un clin d’œil, elle coupa l'herbe et en remplit sa hotte à ras bords. Elle voulut la charger sur son dos, mais misère : La hotte ne bougea pas, comme si elle était clouée au sol. Marguerite regarda à l'intérieur et figurez-vous qu'à la place de l'herbe, il y avait des brins d'or pur. Il aurait fallu être un colosse pour soulever un tel poids. Décontenancée, la jeune fille s'assit sur la hotte pour réfléchir, mais voilà que celle-ci s'ébranla pour la porter d'elle-même dans l'étable du sorcier. L'étable abritait un drôle de cheval : il avait une tête devant et une tête d'arrière ; de part et d'autre de chaque tête, une queue s'agitait. Ses sabots étaient fourchus comme ceux d'une vache. Sans se faire prier, le cheval se mit à brouter les brins d 'or. Le meunier fut satisfait.

" Tu t'es bien tirée d'affaire, Marguerite. Je vois que tu sais travailler. Aujourd'hui, je n'aurai plus besoin de toi."

La jeune fille retourna au pré et s'assit dans l'herbe. Elle mit une belle marguerite dans ses cheveux, car elle se rappelait que sa défunte mère lui avait souvent répété que cette fleur protégeait des sortilèges et des forces maléfiques. Et si c'était vrai ? A la nuit tombée, le sorcier rappela Marguerite et sortit sa monture de l'étable :

" Je m'en vais cette nuit à la Colline du Gibet pour y danser avec les pendus. Mais avant de partir, je te mettrai sous bonne garde, ma jolie. Je sais à quoi tu penses : tu n'attends que mon départ pour t'éclipser. "

Sans donner à Marguerite le temps de reprendre ses esprits, le sorcier la transforma en un petit portrait qu'il accrocha au mur; Rassuré, il enfourcha son cheval, fit claquer son fouet magique et hop ! vola se divertir à la fête infernale.

Le même soir, un jeune garçon meunier arriva dans ces lieux. Il allait d'un moulin à l'autre et, pour se sentir moins seul, il portait un chat noir dans on petit ballot. Assoiffé, affamé, il ne tenait plus sur ses jambes. Aussi fut-il heureux d'avoir enfin trouvé un endroit pour passer la nuit.

" Meunier, meunier ! criait-il, mais personne ne répondit. Seule la mule faisait entendre son clapotis régulier et les pièces d'or tintaient joyeusement en tombant dans le sac.

" En voilà un drôle de moulin ! " jugea le jeune homme en se grattant la tête. En inspectant la salle de meunerie, il découvrit le portrait d'une jeune fille toute triste sur un mur. Elle était si belle qu'il en eut le souffle coupé.

" C'est elle que je voudrais pour femme et nulle autre, laissa-t-il échapper. A peine eut-il fini sa phrase que la blanche marguerite tomba de la chevelure de la jeune fille. Surpris, le garçon meunier la ramassa pour l'effeuiller :

" Elle m'aime..., un peu... beaucoup..., passionnément..., à la folie..., pas du tout.., elle m'aime ! " exulta-t-il après avoir arraché le dernier pétale blanc. Aussitôt, les pétales de la marguerite repoussèrent et le portrait se transforma en une jeune fille en chair et en os, belle comme le jour. Les jeunes gens s'étreignirent et, après s'être longtemps regardés et admirés, Marguerite raconta à son bien-aimé sa mésaventure. Ils se prirent par la main et empruntèrent le premier chemin pour s'enfuir à touts jambes comme s'ils avaient le diable à leurs trousses. Ils coururent à perdre haleine. Hélas ! Quand ils ne tinrent lus debout de fatigue et s'arrêtèrent pour reprendre des forces, ils se trouvèrent exactement à l'endroit d'où ils étaient partis, à côté du moulin enchanté. Les chemins qui en partaient étaient innombrables, mais tous revenaient à leur point de départ. Marguerite se mit à sangloter, mais voilà qu'on entendit un bruit de sabots qui approchait du moulin. sans attendre, la jeune fille sauta dans le cadre, oubliant dans sa hâte la marguerite dans la main du garçon meunier. Il était temps : le meunier-sorcier franchissait déjà le pas de la porte.

" Que fais-tu ici ? apostropha-t-il brutalement le jeune homme.

- Que voulez-vous que je fasse ? Je suis garçon meunier, alors je cherche du travail, répliqua celui-ci. Le meunier rit comme si le sable crissait sous ses pieds.

- Attends, je vais te donner du travail, marmonna-t-il. Si tu réussis à attraper tous les mots que je vais moudre dans ma bouche, tu pourras partir librement, en emportant ce que tu voudras. Mais malheur à toi si tu n'y parviens pas ! "

Et le meunier se mit à mâcher et à remâcher dans sa bouche infernale des mots magiques qui se transformèrent aussitôt en souris. Les souris envahirent bientôt la salle de meunerie en couinant et en galopant partout comme si c'était leur fête. Le garçon meunier ne dit rien et lâcha du sac son chat noir qu'il chérissait tant. Il n'eut pas le temps de réciter sa prière que toutes les souris furent alignées à ses pieds sans qu'une seule ne manquât. Le meunier se renfrogna.

" D'accord, tu as gagné, dit-il. Prends un sac de pièces d'or et repars d'où tu es venu. Mais le garçon meunier refusa :

- Pas question, meunier ! Ce n'est pas ce que nous avons convenu. Je prendrai ce qui me plaît le plus et c'est ce petit portrait. "

A cet instant, Marguerite sauta du tableau et se blottit dans les bras du jeune homme. Le meunier se renfrogna encore plus.

" Si c'est ce que tu veux..., répliqua-t-il, contrarié. Mais avant de partir, Marguerite doit couper une dernière fois de l'herbe pour mon cheval. "

Le garçon meunier n'y vit pas d'inconvénients. Il prit la hotte et accompagna Marguerite sur le pré. De jeunes moissonneuses s'y affairaient déjà, et il y en avait des centaines ! Elles étaient toutes belles, mais Marguerite était sept fois plus belle encore que la plus charmante d'entre elles. Sans attendre, elle se mit à jouer de sa faucille. Soudain, l'affreux meunier surgit devant elle. Il tourna trois fois sur son talon, tapa trois fois dans ses mains, et une flamme jaillit trois fois de sa bouche. De surprise et d'épouvante, le jeune homme faillit tomber à la renverse : à la place des charmantes moissonneuses, des myriades de fleurettes s'épanouissaient sur le pré, toutes belles et pimpantes, toutes différentes les unes des autres. Laquelle d'entre elles pouvait bien être Marguerite ? Se posant vainement la question, le garçon meunier eut envie de pleurer.

" Si tu ne retrouves pas ta fiancée parmi ces fleurs d'ici ce soir, tu te transformeras pour toujours en une araignée noire ", cria le sorcier avant de disparaître.

Ne pouvant pas demander de l'aide à son chat noir, le jeune homme, triste et à court d'idées, s'assit dans l'herbe pour conter sa peine à toutes ces belles fleurs. Soudain, la marguerite blanche tapa doucement sur sa casquette. C'était bien celle que sa chère Marguerite lui avait donnée. Le garçon meunier sauta de joie.

" Mais bien sûr ! Comment n'y ai-je pas songé plus tôt ? exulta-t-il. Il prit la marguerite et alla de fleur en fleur. - Elle m'aime..., un peu..., beaucoup.., passionnément..., ? s'interrogeait-il devant chaque fleurette en effeuillant la marguerite. Chaque fois la réponse était : " Pas du tout ! " et chaque fois, de nouveaux pétales blancs repoussaient sur sa marguerite. Le soleil commençait à décliner à l'horizon, et le jeune homme était au désespoir, échouant auprès de chaque fleur. Lorsque le soleil se fut plus qu'un mince croissant qui dépassait encore au-dessus de l'horizon, le garçon meunier s'arrêta devant une fleurette modeste et tendre. Sans prétention, elle était aussi simple qu'un chant d'oiseau et ressemblait à la marguerite comme sa sœur cadette. Le jeune homme se mit à effeuiller sa marguerite en récitant :

" Elle m'aime..., un peu..., beaucoup.., passionnément... Elle m'aime ! " s'écria-t-il joyeusement. Et la modeste fleurette se transforma en Marguerite comme par enchantement. Encore sept fois plus belle qu'auparavant, elle étreignit son bien-aimé. Toutes les fleurs du pré détournèrent pudiquement leurs regards pour ne pas assister à ce baiser doux, si doux ! A cet instant, le cheval à deux têtes et à quatre queues sortit au galop de l'étable, emportant sur son dos l'affreux meunier. Ils firent trois fois le tour du moulin, le cheval frappa trois fois de son sabot la terre qui l'engloutit ainsi que son cavalier. Ils retournaient peut-être en enfer, laissant derrière eux des sacs remplis de pièces d'or. Et Marguerite avec son garçon meunier ? Ils vivent heureux aujourd'hui encore dans le moulin. On n'y moud plus de l'or, mais du blé. Chaque printemps, de petites fleurs modestes continuent à s'ouvrir sur le pré où Marguerite venait couper l'herbe. Elles sont charmantes comme de petites marguerites, d'ailleurs on les appelle parfois ainsi, en souvenir de la belle jeune fille qui leur donna leur nom. Mais vous pouvez également les appeler pâquerettes. "

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Littérature :

UNITÉ

Par-dessus l'horizon aux collines brunies,

Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,

Se penchait sur la terre à l'heure du couchant ;

Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,

Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,

Blanche, épanouissait sa candide auréole ;

Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,

Regardait fixement dans l'éternel azur,

Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.

"Et moi, j'ai des rayons aussi !" lui disait-elle.

Granville, juillet 1836.

Victor Hugo, Les Contemplations : Livre 1 "Aurore", XXV, 1856.

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La Marguerite


C’est sur la tour Quiquengrogne

Marguerite de Bourgogne,

Marguerite de Navarre,

J’entends sonner la fanfare :

Un peu, beaucoup, vraiment,

Un peu plus, doucement,

Et passionnément.


Robert Desnos, "La Marguerite" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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Dans Réparer les vivants (Éditions Gallimard, 2014) Maylis de Kérangal imagine un personnage de chirurgien féru de plantes psychotropes, qui les collectionne à son domicile :

"La nuit dernière, seul dans son appartement de la rue de Paris, il a visionné pour la première fois le film de Paul Newman De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites - le titre prédisait justement une fantaisie botanique quand c'était un cinéma d'une tout autre force, qui traçait un chemin entre hallucination et science, ce qui d'emblée avait captivé Révol. Remué, cueilli, il forma l'idée, pourquoi pas, de reproduire dans son salon l'expérience de Matilda, la jeune héroïne du film, qui projetait différentes doses de radium sur des marguerites afin d'observer leur croissance, leur forme qui se différenciait au fil des jours sous l'influence des rayons, certaines devenant énormes, d'autres rachitiques et fripées, d'autres encore simplement belles, et la gamine solitaire saisissait peu à peu quelque chose de l'infinie variété du vivant, elle prenait dans le même temps sa place dans le monde, affirmant lors de la fête de l'école, sur la scène du théâtre, qu'il était possible qu'un jour une mutation merveilleuse transforme et améliore l'espèce humaine. Après quoi, songeur, il s'est cuisiné des œufs miroir, leur jaune aussi éclatant que le cœur des marguerites justement, s'est décapsulé une bière blonde saisie dan la porte du réfrigérateur, a lentement avalé le tout, puis s'est enroulé dans une couette en duvet d'oie, les yeux ouverts."

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Dans La Grande Vie (Éditions Gallimard, 2014), Christian Bobin rend hommage à la nature sous toutes ses formes, ici à la petite fleur humble chantée par Victor Hugo :


Une marguerite seule avec son feu blanc dans l'océan d'un pré, qui s'en soucie ? Je puise dans ta vision les forces nécessaires pour résister au monde. J'ai pensé que nous pouvions, maintenant que tout est détruit de la vie ancienne, reprendre l'alphabet de l'éternel. Tu en serais la première lettre. La roue du monde passe indifférente sur les cris des prophètes. Une seule chose la voile : qu'il reste ici-bas quelque chose de silencieux et de pur.


Le ciel repose sur ta tête pâle et lumineuse. Tout ce que j'aime dans cette vie - les nuits d'été, le sommeil des renards, le silence des penseurs -, absolument tout repose sur l'étoile blanche de tes pétales.


Personne n'a aujourd'hui plus mauvaise réputation qu'une petite fleur.


Très humble, douce et ferme marguerite, je salue en toi l'espérance réalisée d'un monde ressuscité, l'entrée en force d'une lumière dans mon âme délivrée.

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