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  • Anne

L'Orchidée


Voir aussi le documentaire Arte.


Étymologie :

  • ORCHIDÉE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. 1766 «famille de plantes monocotylédones bulbeuses dont l'orchis est le type» (Rozier et Claret de La Tourette, Démonstrations élém. de bot., I, 53) ; 2. 1870 «nom vulgaire des diverses espèces d'orchis ; la fleur elle-même» fleur, racine d'une orchidée (Privat-Foc., s.v. orchiées). Dér. du lat. orchis, lui-même du gr. ο ρ χ ι ς «testicule», puis «orchidée» d'apr. la forme de la racine, d'apr. le gr. ο ̓ ρ χ ι ́ δ ι ο ν dimin. de ο ρ χ ι ς «petit testicule», «orchidée».


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :


Selon Stefano Mancuso et Alessandra Viola, auteurs de L'Intelligence des plantes (édition originale 2013 ; traduction française Albin Michel, 2018),

"Tandis que le lupin fait preuve d'une honnêteté exemplaire envers ses partenaires animaux, d'autres végétaux recourent avec le même succès aux stratagèmes les plus variés. Le cas le plus célèbre est celui des orchidées : selon certaines estimations, environ un tiers des espèces existantes appliquent, pour obtenir une pollinisation efficace, des stratégies que l'on qualifierait de déloyales si on les transposait dans les sociétés humaines. Car elles mystifient les insectes et les obligent à transporter leur pollen sans qu'ils reçoivent en échange la moindre contrepartie. Bien qu'il soit assez peu légitime d'appliquer à la nature les notions d'honnêteté et de malhonnêteté, il demeure intéressant d'observer la manière dont les orchidées dupent leurs partenaires. Elles comptent en effet parmi les organismes vivants dotés des plus fortes capacités de mimétisme. Ce terme fait aussitôt penser au caméléon ou à l'insecte-brindille, mais leurs facultés pourtant remarquables semblent bien peu de chose, si on les compare par exemple à celles de l'Ophrys apifera. Ses fleurs sont ainsi en mesure d'imiter à la perfection la femelle de certains hyménoptères non sociaux, à savoir ceux qui, tout en ressemblant aux guêpes ou aux abeilles, ne vivent pas en société. Outre la forme de leurs femelles, cette orchidée peut même contrefaire la consistance de leurs tissus, de leur peau, du léger duvet présent à sa surface et jusqu'à leur odeur, puisqu'elle exhale des phéromones identiques à celles qui leur servent à exprimer leur disponibilité à l'accouplement. Au total elle met donc en œuvre un triple mimétisme : celui de la forme et des couleurs du corps, qui trompe la vue ; celui de l’épiderme velu, qui trompe le toucher ; celui des phéromones, qui trompe l'odorat. La ressemblance est si parfaite et le mimétisme si soigné que l'insecte mâle est immanquablement induit en erreur, conquis par cette fleur séduisante et poussé à copuler avec elle.

Parfois même, la fiction du piège finit par dépasser la réalité : à la période de floraison des orchidées, certains hyménoptères préfèrent s'unir avec leurs fleurs alors même que des femelles de leur propre espèce les attendent. Puis, tandis que l'insecte est occupé à copuler avec ce qu'il prend pour une partenaire animale, un mécanisme se déclenche et lui colle sur la tête des sortes de petites poches remplies de pollen ont il ne parviendra pas à se débarrasser pendant un certain temps et qu'il se verra ensuite contraint de déposer sur une autre fleur. Dans ne telle relation, il est aisé de savoir qui, de la plante ou de l'insecte, occupe une position dominante par rapport à l'autre."

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Symbolisme :


D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée, Laffont : 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Dans la Chine ancienne, les orchidées étaient associées aux fêtes du printemps, où elles étaient utilisées pour l'expulsion des influences pernicieuses. La principale, il faut le préciser, était la stérilité. L'orchis, comme son nom l'indique, est un symbole de fécondation. D'ailleurs, en Chine encore, l'orchidée favorise la génération et elle est un gage de paternité.. Mais la mort d'un enfant, ainsi conçu sous son influence, survient à la coupe des fleurs. Fleur trouble, qui reprend ce qu'elle donne.

La beauté de la fleur en fait cependant un symbole de perfection et de pureté spirituelles."

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Dans la Chine ancienne, les orchidées, symboles de fécondité, "étaient associées aux fêtes du printemps, où elles étaient utilisées pour l'expulsion des influences pernicieuses". Mais si l'orchidée favorise la génération, "la mort d'un enfant, ainsi conçu sous son influence, survient à la coupe des fleurs. Fleur trouble, qui reprend ce qu'elle donne".

En Grèce et au Moyen-Orient, "les diverses variétés d'orchis sont les fleurs les plus couramment utilisées par celui qui désire témoigner sa passion : en offrir une femme a une signification précise qui ne laisse aucune équivoque". Porter sa racine double pendant la période des fiançailles promet de beaux enfants :

"Si l'on veut un fils, on s'équipe d'une racine dont le tubercule situé à l'ouest couchant (soleil couchant) est terne, ratatiné, flétri, en voie d'accroissement, fort, gorgé de sucs nutritifs, pointe vers l'est (soleil levant). Si l'on fait le contraire, c'est une superbe petite fille qui viendra". On suppose qu’une plante (appelée théombrotion), qui était utilisée dans une potin prescrite par Démocrite (philosophe grec mort au IVe siècle avant notre ère) pour avoir de beaux enfants, faisait partie de la famille des orchidées, dont le nom vient d'ailleurs du grec orchis (testicules). Signalons également que l'orchis a été vénérée par les Gaulois.

Certaines variétés de Turquie et d'Iran, légèrement hallucinogènes, favorisent la créativité et les "visions agréables" : en général, on place de la pulpe de racines d'orchis dans le réservoir d'une pipe à eau (narguilé). Certains fument un mélange de feuilles, de fleurs ou des racines séchées.

Il existe des orchis dont la racine ressemble à une main humaine (qui aurait de trois à six doigts, selon le nombre de lobes) ; pour les Américains, les tubercules ayant la forme de cinq doigts portent chance : autrefois, on les suspendait aux chaînes de montre et les femmes les portaient en sautoir. De nos jours, "dans certaines régions de l'Est américain, ils servent de pendentif aux porte-clefs, surtout aux porte-clefs de voiture".

En Europe centrale, l'orchis à cinq doigts est tenue parfois pour bénéfique, parfois pour maudite. En France et en Italie, on les appelle les "mains du diable", ce qui prouve leur funeste réputation.

Les orchidées, qui piétinée amènent une perte de mémoire, servaient en Provence à réaliser des talismans et des philtres. Une décoction du double tubercule de l'orchis, surnommé "mâle fou" et qui symbolise la puissance virile, "revivifie donc la chaleur amoureuse". En Savoie, les sorciers croyaient aire tarir le lait des vaches de leurs ennemis en frottant le seuil de leur maison et leurs chaudrons d'orchis noir.

Les bulbes d'orchis ont la curieuse particularité de se déplacer : "Au bout d’une dizaine d'années, ils se trouvent à 50 ou 60 cm du lieu où la semence a germé". Si ce fait vient sans doute du "développement successif du tubercule, qui, année après année, succède à son aîné, lequel s'est épuisé à le nourrir afin que le cycle recommence", l'explication populaire l'a attribué aux fées et aux esprits.

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Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : Le Raffinement ; La Perfection.


Savez-vous ? En Chine, l'orchidée était connue d temps de Confucius. Elle était associée aux fêtes de printemps. La grande chanteuse de blues Billie Holliday en portait en permanence dans les cheveux, en hommage à sa mère. Certaines espèces d'orchidées ont été introduites en Europe au XVIIe siècle. Il existe plus de vingt mile espèces d'orchidées dans le monde ! L'île de La Réunion, à elle seule, en possède sept cents âmes plus de quatre-vingts sont originaires de l'île. Cependant, c'est le Costa Rica qui rassemble la plus grande variété d’orchidées. Il en détient en effet à lu seul plus de mille deux vents espèces différentes. L'orchidée la plus connue est celle qui produit les gousses de vanille. Elle est le fruit de l'orchidée épiphyte. Cette liane à fleurs blanches grimpantes s'enroule autour d'une épaisse branche d'acacia qui lui sert de tuteur.


Usages : Les Asiatiques attribuent encore de nos jours des vertus aphrodisiaques à l'orchidée. Elle est vendue soit séchée, soit en poudre, dans les marchés de toute l'Asie, à des prix extrêmement élevés.


Légende : En Chine ancienne, l'orchidée était le symbole de la fertilité et de la fécondité. Sels les moines pouvaient la cultiver car un homme ou ne femme en âge de procréer pourraient compromettre à tout jamais par la simple manipulation de la fleur, l'espoir d'une longue et heureuse descendance.


Message : Je vous aime."

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D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


""Je vous apporte la fécondité", déclare l'orchidée. Regardez-la, observez ses deux conques encadrant un pistil jaillissant et vous comprendrez pourquoi. Placée face au levant, elle annonce un fils. Exposée au couchant, elle promet une fille. Mais attention, cette belle fleur de la plus grande famille végétale, comptant vingt mille espèces différentes, quoiqu'elle se penche sur les berceaux, n'a rien d'une benoîte déesse. Acceptez ses promesses de bonheur mais gardez-vous, grisé par son parfum envoûtant, de céder à ses sortilèges. Détournez-vous de ses racines maléfiques, "les mains de Satan", elles vous apporteraient le mauvais sort. Comme à Humphrey Bogart dans le film Le grand sommeil. Détective convié à visiter une serre d'orchidées par son client, il trébuche sur bien des cadavres avant de tenir dans ses bras l'héroïne, la belle Lauren Bacall.

Dans le sillage de l'orchidée, on s'attend plutôt au drame qu'au bonheur tranquille. Drame pour la pauvre Miss Blandish, héroïne du roman de James Hadley Chase ou passion fiévreuse pour Guy de Maupassant : "J'ai parfois pour l'une d'elles une passion qui dure autant que son existence, quelques jours, quelques soins. Je reste près d'elle, ardent, fiévreux et tourmenté, sachant sa mort si proche et la regardant se faner, tandis que je la possède, que j'aspire, que je bois, que je cueille sa courte vie d'un inexprimable carcasse".

Ainsi, tout au long de sa carrière, la belle chanteuse de blues Billie Holiday l'accroche-t-elle en cascade à ses longs cheveux ou au revers de sa veste de tailleur pour chanter My man.


Mots-clefs : "Mystère et passion"

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Valérie Bonet, auteure d'un article intitulé "Les orchidées du monde gréco-romain" (diffusé lors du Huitième séminaire annuel d'ethnobotanique du domaine européen du Musée départemental ethnologique de Haute-Provence qui s'est déroulé les 22 et 23 octobre 2009) s'interroge sur l'imaginaire antique des orchidées :


[...] Nous pouvons donc affirmer que la particularité morphologique des orchidées à tubercules jumeaux a grandement influencé le statut qu’on leur a donné dans l’Antiquité. Ainsi, les noms de la plante, phytonymes les plus courants comme synonymes plus rares désignent pratiquement tous, d’une façon ou d’une autre, la particularité morphologique de l’orchidée ou le pouvoir aphrodisiaque qui lui est lié, ce qui montre bien que cette particularité morphologique domine les esprits et les imaginations. Comme les descriptions, et aussi description eux-mêmes, la grande majorité des phytonymes grecs et latins limitent l’intérêt du végétal à cet aspect. De ceux qui décrivent ses tubercules (orchis (grec orkhis), testiculus, « testicule » respectivement en grec et en latin, ou cynorchis en latin et kunos orkhis en grec, « testicule de chien », didumaion et didumê en grec, « double »), à ceux qui rattachent ces plantes à des personnages dont il n’est point besoin de rappeler les attributions (satyrion (grec saturion) et saturiskos, « petit Satyre », orkhis Saturou, « testicule de Satyre », priapiscus en latin et priapiskos ou priapêion en grec, « herbe de Priape », panion, « herbe de pan »), en passant par les noms, qui évoquent les effets de l’orchidée (entaticon transcription latine du grec qui signifie « excitant »). Enfin, au VIIème siècle de notre ère, Isidore de Séville qui examinent les différents noms de l’orchidée, dans ses Etymologies, mentionne aussi le nom populaire stincus. Ce mot est une autre forme de scincus qui désigne un lézard africain réputé aphrodisiaque, le scinque ; c’est donc un nom d’animal passé comme nom de plante, ce qui est relativement courant.


Des propriétés et des usages « orientés »

Le lexique phytonymique est en harmonie avec les propriétés qu’on accorde à la plante. En dehors de propriétés liées à la génération, on trouve peu d’indications thérapeutiques attribuées aux orchidées. Cela est d’autant plus remarquable que, dans l’Antiquité les plantes médicinales font souvent l’objet d’une polyutilisation, et surtout les plantes rendues célèbres d’une manière ou d’une autre. La particularité morphologique des orchidées a vraiment influencé l’utilisation qu’on en a faite au point d’en faire des plantes pratiquement spécialisée.

Les orchidées étaient surtout considérées par les Anciens comme des plantes renommées pour leurs propriétés excitantes. Cette réputation d’aphrodisiaque repose uniquement sur une analogie de fonction entre les tubercules de la plante et les testicules humains. Les tubercules d’orchidées sont, en réalité, riches en mucilage et en amidon, en sels minéraux, mais totalement dépourvus de principes excitants, d’après l’analyse chimique qu’on en a faite. Mais son absence de propriétés réelles n’a pas entaché sa réputation. En voici une preuve : on donne dans l’Antiquité le non d’entaticum à des médicaments composés à vertu aphrodisiaque. L’Oribase latin en rapporte certains qui contiennent ou non de l’orchidée, ainsi que Célius Aurélien. Or entaticum, mot qui signifie « excitant » est aussi, on l’a vu, le nom de l’orchidée qui est donc à elle seule un médicament aphrodisiaque sans avoir besoin, souvent, de l’addition d’autres produits pour renforcer sa puissance. D’ailleurs, Oribase cite le satyrion parmi les simples qui provoquent l’érection, simplement cuits et mangés ou bus, de même que la roquette, le pois chiche, la fève, le polypode, le pignon de pin, la graine d’ormin ( une fleur voisine de la sauge), l’anis, le gouet (un arum) et le lézard égyptien appelé scinque.

En fait, tous les auteurs anciens, sans exception, mentionnent le pouvoir aphrodisiaque des orchidées. Pline accorde au satyrion des propriétés excitantes (concitatrix vis), ajoutant qu’il provoque l’érection dans du lait de brebis et la détumescence dans de l’eau. Il affirme même que la « racine » du satyrion erythraïcon des grecs doit simplement être tenue dans la main pour stimuler l’appétit vénérien. Théodore Priscien propose de « réparer la fonction virile » (virile officium reparare) avec le satyrion, lui aussi. De même le Ps. Apulée prône l’utilisation de l’orchidée (priapiscus), si quis ad mulierem non potuerit, « si quelqu’un ne peut pas avec une femme ». Il demande alors d’employer seulement le tubercule droit, le plus gros avec du poivre du miel et du vin.

La distinction faite entre les deux tubercules de la plante qui s’appuie sur leur différence d’aspect, se retrouve en fait de Théophraste à Galien. « On dit, rapporte Théophraste, que le gros (tubercule) stimule l’instinct sexuel, administré dans du lait de chèvres des montagnes et que le petit l’affaiblit et le réprime ». L’attribution de ces effets contraires s’appuie donc sur une certaine logique, puisque c’est le tubercule ferme et plein qui contient les réserves alimentaires de la plante future à qui l’on accorde des vertus aphrodisiaques. Pline et Dioscoride ajoutent que c’est en Thessalie qu’on prend le tubercule tendre de l’orchidée, avec du lait de chèvre pour inciter aux plaisirs de l’amour et le sec pour arrêter les désirs sexuels ou les affaiblir. Il faut noter une différence entre ces deux auteurs : pour Pline, ce sont les hommes qui prennent cette potion et pour Dioscoride, les femmes. Les deux tubercules ont donc des effets contraires et bien plus, se contrarient, celui des deux bu en dernier annulant l’effet du premier. Cette particularité fait de l’orchidée une plante à part, un végétal extraordinaire. Théophraste lui-même le fait remarquer. Il explique que ce ne sont pas ces propriétés contraires qui en font une plante étonnante (atopos) mais le fait qu’elles proviennent toutes les deux d’un seul et même organe. En effet, pour les Anciens, les vertus des plantes étant liées à leur nature, l’orchidée est un cas à part. Habituellement, les plantes de nature chaude sont aphrodisiaques, comme la roquette et tous les aromates, par exemple, et les plantes de nature froide, comme la laitue, anaphrodisiaques.

En fait, Galien, tente de donner une explication à ce phénomène, en approfondissant la question de la nature de l’orchidée. Du même coup, il élucide aussi les pouvoirs aphrodisiaques de la plante. Selon lui, c’est parce que la plante a un tempérament (krasis) chaud et humide qu’elle incite aux plaisirs de l’amour. Mais il va beaucoup plus loin. « Le plus grand tubercule, dit-il, semble avoir une humidité résiduelle et de la nature de l’air, et à cause de cela, bu, il a des vertus aphrodisiaques. L’autre, le plus petit, au contraire, est constitué de telle manière que son tempérament tend vers le plus chaud et le plus sec, c’est pour cela que ce tubercule, non seulement n’excite pas au coït mais en contient et en supprime tout désir ». Ainsi, les deux tubercules ont bien une nature chaude. Mais pour que la plante soit aphrodisiaque, il faut aussi qu’elle contienne de l’humidité. Or seul le gros tubercule a une nature fortement humide, le plus petit est sec, ce qui explique ses propriétés contraires. Galien montre aussi que tout ce qui dessèche ne permet pas la production de sperme, même en ayant une nature chaude, c’est le cas, par exemple, de la célèbre rue (Ruta graveolens L.) qui, quoique de nature brûlante, est anaphrodisiaque. De plus, le gros tubercule, selon Galien, est aussi de la nature de l’air (phusôdês). Cette remarque se rattache à la théorie des éléments et des humeurs. Carmelia Opsomer a bien montré que « l’assise philosophique de la médecine de Galien est le système aristotélicien des quatre éléments composant l’univers ». Chacun des quatre éléments résulte de deux qualités élémentaires et l’air est justement chaud et humide. Le corps humain est lui aussi composé des quatre éléments dont les quatre humeurs en sont la forme organique. Les aliments et les remèdes (et donc les plantes) sont composés de la même façon et possèdent chacun une qualité une qualité active (chaud ou froid) et une qualité passive (sec ou humide).

Selon Galien, donc, l’orchidée augmente le sperme, comme tous les médicaments « chauds » et qui sont de la nature de l’air. Ce pouvoir se rattache aux propriétés aphrodisiaques. D’autres utilisations encore découlent de ces propriétés, et au-delà, de la particularité morphologique des parties souterraines de la plante. Ainsi, Pline, affirme que les tubercules de l’orchidée (satyrion), appliqués avec de la polente ou seulement broyés, traitent les enflures et les affections des parties génitales. Oribase et Célius Aurélien emploie ces plantes dans certaines maladies gynécologiques. Mais surtout, les orchidées ont le pouvoir d’influencer la conception. Le gros tubercule, plein de dynamisme vital fait engendrer des mâles et le petit, vide et ridé, ne permet que de donner naissance à des femelles. Souvent, on précise, que pour que cela se produise, il faut que ce soit l’homme qui mange le gros tubercule et les femmes le petit. Par similarité, on aboutissait ainsi à la formation d’un enfant du sexe désiré.

Enfin, il faut mentionner que les auteurs grecs et latins accordent aux orchidées quelques actions thérapeutiques qui n’ont rien à voir avec la génération. Mais toutes ces maladies que peuvent soigner les orchidées sont soit des maux qui préoccupent en priorité les Anciens, soit des affections très graves devant lesquelles ils se sentent démunis : rien de vraiment spécifique donc. Leur aspect particulier a pu faire penser qu’elles avaient une puissance accrue. Les orchidées interviennent surtout dans le traitement des lésions cutanées. Or les maladies de peau sont au cœur des préoccupations des médecins antiques. Elles étaient certainement très courantes, étant donné les conditions d’hygiène, mais aussi par leur caractère visible, elles isolent et portent atteinte à l’image personnelle. Selon Pline, Dioscoride, Galien et le Ps. Apulée, les orchidées soignent, détergent et cicatrisent les ulcères de toutes sortes : sordides, putrides, gangréneux, phagédéniques, rongeants, serpigineux, buccaux, et même difficiles voire malins, selon les appellations des Anciens. Souvent appliquées, parfois avec du miel et du vin, rarement en composition avec d’autres plantes, elles traitent aussi les blessures, les inflammations, les tumeurs et les gonflements, les abcès, les fistules et les lésions écailleuses. En dehors du domaine dermatologique, on trouve quelques rares références à une utilisation pour les douleurs oculaires, les douleurs des reins, les maladies de la rate, une forme de tétanos (opisthotonos), les morsures de vipères et surtout la diarrhée. Certains auteurs, comme Galien, essaient toujours de justifier logiquement et « scientifiquement » ces emplois. Inutile de préciser que ces usages médicaux des orchidées se sont perdus et ne se retrouvent pas dans notre phytothérapie actuelle, sauf peut-être leur action astringente et donc leur emploi comme antidiarrhéique. Les actions thérapeutiques accordées aux orchidées seraient donc pour la grande majorité des conséquences de l’image que l’on a de ces plantes. En fait leur seule propriété médicinale réelle est la bonne digestibilité d’une farine nutritive que l’on prépare à partir de certains tubercules d’orchidées sous le nom de salep.

Cette farine nutritive était jadis très renommée en Orient où elle passe parfois encore pour aphrodisiaque. Dans les ouvrages du XIXème siècle, on fait encore un grand éloge de ce salep. Il est présenté comme un excellent aliment léger et nourrissant qui convient aux malades et aux convalescents. Le Nouveau Dictionnaire d’histoire naturelle de Jean Eustache de Sève, qui date de 1818, affirme qu’il rétablit l’estomac des personnes affaiblies, qu’il répare les forces épuisées par les plaisirs de l’amour, et même si l’ouvrage se moque des « temps d’ignorance » où l’on croyait que manger de l’orchis mâle rendait les maris féconds, il explique que les tubercules nourrissent beaucoup sans charger l’estomac et que son usage peut, en améliorant la santé, faciliter la conception ! On a eu du mal, on le voit bien, à se détacher de la réputation antique des orchidées.

Pourtant, malgré les efforts explicatifs de Galien, le pouvoir aphrodisiaque des orchidées antiques semblent bien reposer à l’origine sur des principes aussi irrationnels que la « théorie des signatures », la magie sympathique et les croyances populaires. Les orchidées de l’Antiquité gréco-latine ont donc des accointances avec l’irrationnel mais finalement guère plus que la plupart des autres plantes. Ses rapports avec la magie n’ont rien à voir avec ceux qu’entretient la mandragore, par exemple, autre plante à la racine anthropomorphe avec le monde magique. Ni les médecins, ni les auteurs d’herbiers, ni les encyclopédistes même, ne rapportent de rites magiques, rites de cueillette par exemple, mettant en scène des orchidées. Seuls les textes astrologiques qui attribuent la plante à la planète Vénus donnent des prescriptions à respecter scrupuleusement, comme le moment de la cueillette pour que le pouvoir aphrodisiaque se révèle, ou exposent la composition de philtres, ou encore proposent des formules pour se faire aimer ou au contraire provoquer la discorde. Chez Pline, pourtant friand de ce genre de détails, on ne trouve mentionnée qu’une seule amulette à base d’orchidée et donc qu’un seul remède faisant appel au principe magique de contiguïté : la racine du satyrion des grecs, dit-il comme en passant, seulement tenue à la main stimule l’appétit vénérien. Pline rapporte aussi que le satyrion orchis, espèce femelle de la plante est utilisé pour les maléfices. Rien de plus.

Pourtant, le seul fait qu’on ait attribué une vertu aphrodisiaque totalement imaginaire à des plantes dont les tubercules peuvent évoquer des testicules les rattache aux croyances et aux superstitions populaires. Ainsi, c’est le principe de magie sympathique qui est appliqué lorsqu’on croit que le tubercule ferme et plein des réserves nutritives de la plante peut stimuler l’activité génésique de l’homme et que celui qui est vide et ridé est capable de la supprimer. Cela suppose des relations de sympathie entre les parties souterraines des plantes et les parties sexuelles du corps humain. De ce fait les tubercules d’orchidée deviennent tout aussi capables de traiter les affections génitales que de susciter des désirs érotiques. On pousse parfois plus loin en pensant que pour concevoir un enfant du sexe que l’on veut, le sexe de celui qui a recours aux vertus de l’orchidée a aussi de l’importance. Pour engendrer un garçon, c’est le père qui doit manger le tubercule qui contient les réserves de la future plante. Si c’est une fille que l’on désire, c’est la femme qui doit consommer le tubercule vide et sec.

Pour terminer, il faut ajouter que tout indique que les orchidées antiques sont, pour les Anciens, des plantes « signées ». Une plante « signée » ressemble, de quelque façon que ce soit, au mal ou à la partie malade. Ces ressemblances sont des signatures que l’homme doit interpréter. Il faut distinguer ce principe de celui de la similarité qui soigne « le semblable par le semblable », c’est-à-dire le mal par le mal. La « théorie des signatures » sera développée par Paracelse à la Renaissance et recevra son nom à la même époque mais elle est très présente dans l’Antiquité et appartient certainement au passé le plus lointain de l’humanité. Les propriétés les plus courantes des orchidées antiques, pouvoir aphrodisiaque et aptitude à soigner les affections génitales relèvent de ces signatures. Contrairement à ce qui se passe pour certains végétaux, la signature des orchidées s’appuie sur des croyances apparemment peu fondées.

Dans l’Antiquité, les textes médicaux nous permettent de rencontrer un grand nombre de plantes intéressantes plus ou moins célèbres. Il y a les plantes de nature chaude, aphrodisiaques, ou de nature froide, anaphrodisiaques, les plantes qui portent des noms suggestifs en rapport avec leur forme ou leurs propriétés, les plantes qui ont une influence sur la conception des enfants, les plantes enfin, qui fréquentent de plus ou moins près le monde de la magie. Mais l’orchidée est une plante spéciale parce qu’elle est tout cela à la fois. Tout ce qu’on en a fait et la place qu’on lui a donnée, découlent de sa particularité morphologique. Il est intéressant de remarquer aussi que les croyances liées aux orchidées, bien qu’étant des croyances populaires, sont rapportées sans critique par les médecins de l’Antiquité. De plus, aucune remarque négative sur ces plantes ne vient émailler les textes des auteurs anciens. On met uniquement en lumière une action positive. Seul Célius Aurélien, met en garde contre l’orchidée et la présente comme une plante dangereuse qui peut provoquer la satyriasis ou priapisme, comme tous les médicaments qui incitent aux relations sexuelles et qui sont énergiques, excitants et mauvais. Il rappelle qu’en Crète, beaucoup de gens ont été tués par la satyriasis parce qu’ils ont mangé fréquemment et en grande quantité de l’orchidée (satyrion). Mais Célius écrit au Vème siècle et la montée de l’influence chrétienne explique peut-être en partie ses propos.

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Eliot Cowan, auteur de Soigner avec l'Esprit des Plantes, Une voie de guérison spirituelle (Édition originale 2014 ; traduction française Éditions Guy Trédaniel, 2019) raconte plusieurs histoires de guérison dont il a fait l'expérience à partir du moment où il est entré sur la voie de la Guérison avec l'Esprit des plantes :


L'orchidée terrestre de l'ouest américain et l'helleborine du nord-est des États-Unis et d'Europe appartiennent toutes eux au genre Epipactis et offrent les mêmes remèdes. En rendant visite à cette plante vivante, j'ai aimé la beauté complexe de ses fleurs, mais j'ai été encore plus frappé par une sensation inhabituelle ressentie en saisissant ses feuilles. C'était comme si la plante me tenait la main d'une manière rassurante. Voici ce que j'ai écrit dans mon carnet à la suite de mon rêve avec Epipactis gigantea :


"L'orchidée terrestre est un esprit très convivial, comme un vieil ami à qui l'on peut faire confiance. il n'y a pas besoin de parler, car nous nous comprenons tellement bien. Par télépathie, il m'a dit qu'il était un élixir pour la solitude, la peur, et l'agitation provenant d'un déséquilibre de l'élément Eau. Son effet est une présence profondément apaisante, comme de contempler tranquillement un étang immobile avec la femme de sa vie à ses côtés. Cet esprit est totalement loyal, une aide fiable contre l'angoisse de séparation.

Son action trouve sa source dans son désir de partager la paix de sa maison. La plante st faite des vibrations qui l'entourent. Observez bien les lieux de vie qu'elle choisit : humides, ombragés, paisibles. Elle ne pousse que dans des endroits magiques, se nourrissant de paix et la stockant dans sa chair."

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Mythologie :


Françoise Frontisi-Ducroux, auteure de Arbres filles et Garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Editions du Seuil, février 2017) consacre un chapitre entier à "Orchis, le héros caché." Elle constate tout d'abord que :

"Ovide n'a pas raconté l'histoire d'Orchis. Peut-être le poète avait-il suffisamment de problèmes avec Auguste à cause de son Art d’aimer, qui, dit-on, lui valut l'exil. Orchis est donc absent des Métamorphoses. Il est tentant de procéder comme les philologues à propos de la syrinx et de "rétablir" le texte de ce mythe absent.

Introduit dans la troupe des beaux garçons aimés de dieux, Orchis pourrait être un berger chéri de Zéphyr, le vent d'ouest. Tendre et caressant, le dieu obtiendrait sans peine les faveurs du garçon. Lors de leurs rencontres, on le verrait jouer à soulever son ami dans les airs pour leur plus grand plaisir.

Mais Zéphyr a un frère ; il en a même trois, tous fils de la déesse Aurore. L'aîné, Borée, le vent du nord, survient un jour au milieu de leurs jeux. Violent et jaloux, trouvant peut-être le berger à son goût, ou voulant simplement contrarier son cadet, Borée entreprend de le lui arracher, en soufflant une forte bourrasque. tempête et tourbillons... Tandis que les deux Vents s'affrontent et luttent, Orchis, précipité au sol, est déchiré sur des rochers. Il meurt. Penaud, Borée se retire, laissant Zéphyr en pleurs, sur le cadavre de son bien-aimé. Il pleure tant que le corps finit par disparaître. A sa place naît une fleur splendide et tourmentée, que l'on nomme orchidée.

Quant à Zéphyr, il se console en épousant la nymphe Chloris qui devient la déesse Flore, qu'il comble de fleurs multicolores et parfumées. Borée se range lui aussi, en enlevant la fille du roi d'Athènes, la charmante Orithyie, qu'il emporte dans le grand Nord pour en faire sa femme. L'enlèvement a lieu, on s'en souvient, à deux pas de l'endroit où Socrate fait halte pour parler d'amour avec le beau Phèdre.

Il existe deux autres versions de la légende d'Orchis.

L'une fait de lui un hermaphrodite, non point de naissance, mais un garçon qui a le malheur de se voir pousser deux seins, puis de voir son corps s'amollir au point d'échapper à toute classification sexuelle. Ambivalent également de caractère, il était tantôt timide comme une fille, tantôt agressif et luxurieux comme le dieu Pan. Désespéré de ne pas savoir ce qu'il était, il finit par se jeter d'un rocher, et la prairie où il s’abattit, imprégnée de son sang, donna naissance à une foule de fleurs, variées mais toutes plus somptueuses les unes que les autres et étrangement sensuelles. On les nomma orchidées du nom d'Orchis. certaines semblent d'une nudité impudique, les unes rappellent un sexe féminin, d'autres sont explicitement mâles. C'est pourquoi, conclut l'auteur, les éphèbes, tout de blanc vêtus, se couronnaient d'orchidées, pour chanter en l'honneur des dieux... [en note :] raconté comme une légende d’Épire par Alfredo Cattabiani, Florario, Miti, leggende e simboli de fiori e piante, Milan, Mondadori, 1996, p. 576.

Selon une autre version, Orchis, fils d'une nymphe et d'un satyre, était en proie à une sexualité débridée. Une nuit, pendant les fêtes de Bacchus, ayant bu plus que de raison, il commit la faute impardonnable de s'unir à une prêtresse du dieu. Immédiatement les participants se jetèrent sur lui et le mirent en pièces. Désespérés, ses parents implorèrent les dieux de lui rendre la vie. Ceux-ci refusèrent, alléguant que de son vivant Orchis avait un vrai problème. Mais, pour adoucir leur chagrin, ils leur accordèrent qu'Orchis soit, pour la satisfaction des humains, transformé en orchidée. [en note :] légende publiée en 1911 par C. M. Skinner, selon Pierre Couret, Las Joyas de las Orguideas de Venezuela, 1977.

L'ancienneté de ces récits est douteuse. Mais il suffit qu'une histoire soit racontée pour qu'elle existe. La première version inscrit Orchis dans la série des éromènes qui ont le malheur de susciter le désir des dieux. Et elle donne enfin un rôle de protagoniste à Zéphyr, trop souvent relégué à l'arrière-plan, dans la figure du rival jaloux et méchant, en particulier dans l'aventure d'Hyacinthe ; lui dont la douceur est si favorable à l'éclosion des fleurs printanières, comme le dit le nom de son équivalent latin Favonius. (Note : Les zéphyrs sont les meilleurs des vents, dit Théophraste, cf. Les Causes des phénomènes végétaux, II, 3, 1. Selon Diogène Laerce, V, 42, Théophraste aurait aussi écrit un Traité des vents). Ovide, on l'a dit, détaille, dans les Fastes, la métamorphose romaine de celui qui, sur les vases peints d'Athènes, au Ve siècle avant notre ère, poursuivait ardemment les jolis garçons. Rencontrant un jour de printemps la fraîche Chloris, Zéphyr succomba soudain au charme féminin, viola Chloris mais racheta illico son crime en l'épousant. La transportant à Rome, il la dota de toutes les fleurs colorées, celles dont on tresse couronnes et guirlandes, mais aussi celles qui donnent naissance aux moissons, aux fruits de la vigne et de l'olivier et attirent les abeilles faiseuses de miel. Fière de sa royauté, la déesse, désormais nommée Flore, se targue d'avoir introduit les couleurs sur la terre monotone, et d'avoir "répandu parmi les peuples innombrables des semences nouvelles". Elle va même jusqu'à s'attribuer la création de la fleur plaintive d'Hyacinthe, de celle de Narcisse, de Crocos, d'Adonis et de la violette d'Attis (Ovide, Fastes, V, 183 s.). Comment dire avec plus d'élégance le passage de l'homoérotisme juvénile à l'épanouissement fécond de la sexualité matrimoniale ? Le processus de reproduction végétale par les graines finit par englober aussi les fleurs à bulbes et à tubercules..., ce qui, botaniquement, est exact.

Les deux autres versions mettent l'accent sur la dichotomie du héros. Quand il est hermaphrodite, il subit cet état dans le déchirement. Plutôt que d'être à la fois garçon et fille, il est tiraillé entre les deux sexes, qu'il ressent alternativement et vit dans la confusion. Dans l'autre cas, c'est un hypermâle obsédé par le sexe, coupable de toutes les transgression, qui finit dépecé, en un diasparagmos, comme les animaux rituellement mis en pièces pendant le culte de Dionysos, et comme le roi Penthée, dans la tragédie d'Euripide, Les Bacchantes.

Mais le mythe d'Orchis est présent également, en filigrane, à peine dissimulé sous la prolifération des représentations qui entourent l'orchidée, dans les discours botaniques et médicinaux. C'est là qu'il faut chercher ce héros. Commençons par Théophraste, le plus ancien. C'est au livre IX, dans les chapitres consacrés aux plantes médicinales, où la description de la plante est suivie de ses propriétés. "L'orchis se nomme ainsi parce qu'il en a une paire, un gros et un petit. (Note : Littéralement : "Ils sont deux", au duel, forme grammaticale qui désigne une paire ; notons la scotomisation du terme qui n'est pas répété : orchis signifie "testicule".) On dit que le gros stimule l'instinct sexuel, si on le boit dans du lait de chèvre des montagnes, le plus petit l'affaiblit et le réprime. L'orchis a la feuille de la scille en plus lisse et plus petit, et la tige tout à fait semblable à une asperge. L'étonnant est que les deux effets proviennent du même organe. Car l'existence de telles propriétés n'est pas en elle-même étonnante" (Théophraste, Recherches sur les plantes, IX, 18, 3-4). Théophraste évoque alors "le pharmacien de Platée", personnage historique, mentionné dans le Contre Ctésiphon d'Eschine (162), "qui possédait des produits efficaces pour les deux cas, pouvant rendre un homme plus puissant ou en faire un impuissant ; soit définitivement soit temporairement. Aussi se servait-il de ce produit pour puni ses paides [ses esclaves, probablement]. Il y a aussi des plantes qui font engendre des garçons ou des filles"... Plus loin, il raconte l'histoire merveilleuse, thaumasitaté, d'"un Indien qui possédait une drogue, non pas une boisson, mais un onguent pour se frotter le membre viril. Cela provoquait une érection [...] et le droguiste lui-même, un homme grand et fort, racontait qu'il avait une fois réussi à avoir soixante-dix rapports à la suite [...] Les femmes aussi en sont excitées. cette drogue a donc une efficacité exceptionnelle, si toutefois c'est vrai", conclut Théophraste.

Dans ce développement, "très étonnant de sa part", remarquera Pline, le botaniste grec fait allusion à la théorie des signatures, qui pose que l'action des plantes suit le principe de similarité. Le semblable agit sur le semblable, en couleur ou en forme, et la forme des plantes révèle leur mode d'action. L'orchis, par sa double racine bulbeuse, évoque la forme des testicules, orcheis anthropôn. La ressemblance des tubercules et des testicules fait donc de l'orchis une plante aphrodisiaque.

Le témoignage de Théophraste doit être complété par ceux de Dioscoride, puis de Pline, relatifs à des plantes de noms divers, reconnues comme des orchidées : le serapias, le cosmosandalon, "sandale de l'univers", ophrys ferrum equinum, le satyrion, dont la fleur semble figurer soit une face soit un corps entier de satyre. (Note : Au Moyen Âge le nom satyrium désigne les orchidées). Ces récits donnent l'impression d'une assimilation de l'orchidée et de l'hyacinthe, variété à la fois bien et mal identifiée, on l'a vu.

Car Pausanias, pour sa part, identifie le cosmosandalon à l'hyacinthe, lorsqu'il mentionne les couronnes portées au x cérémonies célébrant le deuil de Déméter. Sur cette fleur sont inscrites les lettres du deuil, précise Pausanias (Pausanias, Description de la Grèce, II, 35, 5). Pour d'autres, le cosmosandalon serait un glaïeul, gladiolus byzantinus.

Cependant, si les orchidées passent pour augmenter l'appétit sexuel et la fécondité, un pouvoir inverse est attribué à l'hyacinthe.

Le développement enthousiaste que Pline consacre à l'orchis concile ces représentations contradictoires, en les présentant comme complémentaires :


I l y a peu de plantes aussi merveilleuses que l'orchis ou serapias, herbe à feuilles de poireau, à tige haute d'un palme, à fleur pourpre, à racine formée de deux tubercules qui ressemblent aux testicules. Le tubercule le plus gros, ou, comme disent certains, le plus dur, pris dans de l'eau, excite à l'amour ; le plus petit ou le plus mou, pris dans du lait de chèvre, réprime les désirs amoureux [...] Appliqué avec de la polenta ou seul, il guérit les tumeurs et les affections des parties génitales. La racine de la première espèce, donnée dans le lait d'une brebis fermière, excite l'érection, et, prise dans de l'eau, la fait cesser [...]. De cette racine double, la partie inférieure et plus grosse fait concevoir des garçons, la partie supérieure, plus petite, des filles [...]. Une autre espèce de satyrion [...] se trouve ordinairement dans les montagnes et l'on assure qu'il suffit d'en tenir la racine à la main pour en éprouver la vertu aphrodisiaque, effet plus marqué encore si on la prend dans du vin astringent ; on l'administre en boisson aux béliers et aux boucs trop lents à saillir [...]. On dit aussi que les Sarmates la donnent à leurs chevaux qu'un travail trop soutenu a rendus paresseux à s'accoupler... (Pline, Histoire naturelle, XXVI, 62).

"Au reste, poursuit Pline, les Grecs donnent le nom de satyrion toute substance aphrodisaique [...], plantes dont la graine ressemble aux testicules [...]. Théophraste, auteur si grave par ailleurs, raconte là-dessus des choses incroyables, entre autres que par le seul contact d'une herbe dont il ne marque ni le nom ni l'espèce un homme a pu exercer soixante-dix fois l'acte du coït." (Suzanne Amigues souligne la mauvaise foi de Pline, qui, "toujours prompt à se poser en défenseur de la vertu et de la vérité", omet de signaler les doutes de Théophraste - "si toutefois c'est vrai" - au sujet de ce qu'il relate. Commentaire à Théophraste, Recherches sur les plantes, IX, 18, note 27, p. 227.)

Sous le nom d'orchis, observe Suzanne Amigues, Théophraste désigne ainsi collectivement toutes les orchidées à deux tubercules (en réalité ces bulbes sont, on l'a dit, des organes de réserve nutritive, qui se vident et se renouvellent tour à tour).

La croyance dans le pouvoir aphrodisiaque des bulbes de l'orchidée est si tenace que tout récemment encore, en Turquie, on en fabriquait un breuvage recherché pour ses vertus "fortifiantes", le salep. Les peuplements d'orchidées étant désormais épuisés ou tout au moins protégés, la composition du salep repose maintenant, paraît-il, sur d'autres substances. Il faut préciser que l'analyse des bulbes d'orchidée n'a révélé que de l'amidon et du mucilage. Un bon placebo, en somme. Mais, en ce domaine comme en d'autres, tout se passe dans le cerveau. La théorie des signatures, comme d'autres théories, se révèle pourtant dangereuse : elle peut provoquer la destruction d'une espèce, tel le rhinocéros dont la corne unique, d'apparence prétendument phallique, attire les convoitises masculines. Là encore rien que de la kératine. Il serait tout aussi efficace et plus économique de se ronger les ongles. Le texte de Dioscoride a été édité et commenté, en latin puis en italien, par un érudit du XVIe siècle, Pierandrea Matthioli, médecin et botaniste réputé. Son livre a été rapidement traduit en français par Jean des Moulins. Ce médecin, contemporain de Rabelais, n'hésite pas à donner crûment à l'orchis le nom de Couillon.

L'orchidée n'en a pas fini avec la sexualité. Avant que Swann ne prenne l'habitude de "faire catleya" avec Odette (note : sur le célèbre portrait de Jacques-Emile Blanche, Marcel Proust porte une orchidée blanche à la boutonnière.), Charles Darwin s'était intéressé aux stratégies reproductives des orchidées qui poussaient abondamment sur un talus non loin de chez lui. En observant les manœuvres et les parcours que les formes contournées de ces fleurs imposent aux insectes, le savant avait conclu à l'intérêt, pour l'évolution, de la pollinisation croisée. La question lui tenait à cœur car, ayant épousé sa cousine germaine, il avait perdu des enfants en bas âge, à cause de problèmes génétiques. L'orchidée impudique qui incite à l'exercice de la sexualité milite aussi de façon exemplaire en faveur du métissage.

Les illustrations gravées et colorées des ouvrages botaniques anciens font rêver. Sur l'une des planches rassemblées par le médecin Michael Bernhard Valentini, on peut voir qu'une variété de satyrion est qualifiée de fémina : ses tubercules sont plus allongés que franchement bulbaires. On constate aussi que l'allure générale de la hampe florale ne diffère pas sensiblement de celle de l'hyacinthe, u muscari, voire de la scille. Certes, ces plantes s'enracinent en un bulbe unique. Mais quiconque a planté des tulipes (d'introduction plus récente en Europe) ou d'autres espèces à oignons sait que la gémellité "siamoise" des bulbes n'est pas exceptionnelle. Au total, l'orchis, par sa forme et son nom, explicite sans pudeur ce que les autres fleurs garçonnières laissent deviner. En faisant retour à des images plus anciennes, comme celles qui décorent les vases d'Athènes, on peut se demander aussi quelle rêverie a conduit le pinceau des peintres à doter les arabesques de leurs guirlandes non seulement de fleurs indéniablement phalliques, mais aussi de courbes et de boucles, suggestives en leurs redoublements.

Théophraste, c'est curieux, ne dit mot de la fleur de l'orchis : il n'évoque que son bulbe, ses feuilles et sa tige. Pline la mentionne avec sa couleur pourpre. Réticence ? Omission volontaire ? Un tel silence incite à la réflexion. Les orchidées sauvages sont très répandues Ces ont dans nos contrées des fleurs plus modestes et plus discrètes que les variétés somptueusement extravagantes venues des autres continents. Il faut se pencher pour en scruter les figures fascinantes. Toutes ont attiré les botanistes au point de donner lieu à une science spécifique, l'orchidologie. Les variétés que l'on rencontre encore dans tout l'espace euro-méditerranéen sont attrayantes, dans leur étrangeté même. Ces fleurs n'entraient-elles pas dans la composition des couronnes et des guirlandes antiques ? Faisaient-elles l'objet d'un interdit ? Le cas ne serait pas exceptionnel : Pline signale le cas discuté de la salsepareille, inutilisée, selon lui, car de mauvais augure (de fait désagréablement épineuse), mais dont Théophraste intègre aux couronnes la fleur parfumée. Y avait-il des exclusions ? Motivées par des raisons pratiques ou par la coutume ? Et surtout comment les artisans désignaient-ils les fleurs qu'ils maniaient et enlaçaient avec tant de délicatesse ? Éprouvaient-ils la nécessité de différencier verbalement les espèces et les variétés ? Toutes ces questions demeurent sans réponse. On ne peut que faire des hypothèses.

L'orchis, pour être de la fête, empruntait-il un faux nom ? On comprend fort bien que les poètes aient évité de faire entrer des "testicules" dans leurs couronnes et leurs prairies en fleurs. Mais les botanistes ? Théophraste, dans son unique mention de l'orchis, le compare à la scille, dont "il a la feuille, en plus lisse et plus petit" (Recherches sur les plantes, IX, 13, 3). La scille, récurrente dans les traités botaniques, est absente de la poésie. Au contraire, "l'hyacinthe pourpre" des poètes, l'hyacinthe quasi générique chez les botanistes, l'hyacinthe passe-partout serait un bon candidat pour évoquer, sinon dénommer dans le langage courant la fleur de l'orchis, pourpre selon Pline. Pausanias n'identifie-t-il pas à l'hyacinthe le cosmosandalon, qui, pour Dioscoride et Pline, est une orchidée ? Nous avons vu que d'autres espèces, l'asphodèle et l'iris, faisaient l'objet de dénomination différentes selon qu'il s'agit de leur partie supérieure, aérienne, ou de leur pied, plus ou moins enterré, à usage alimentaire et pharmaceutique. Arrêtons-nous un instant sur l'iris, que nous avions proposé comme candidat possible pour la lite des fleurs "inscrites". Pline nomme xiris l'iris sauvage dont il raconte, nous l'avons vu, la récolte strictement codifiée. Chez Théophraste, qui mentionne un rituel plus compliqué encore, non sans souligner la théâtralité de ces pratiques, le xiris semble une plante autonome : son nom fait allusion au rasoir, xuron, à cause de la forme effilée de ses feuilles... ou de ses pétales. On l'identifie au gladiolus glaive, qui est aussi le nom du glaïeul, ainsi qu'à l'iris fétide (indésirable, on le comprend, dans les couronnes).

Or Dioscoride, qui décrit cette fleur violacée, au cœur rouge sombre, lui donne pour synonymes l'ophrys et le serapias, c'est-à-dire des orchidées. On tourne en rond parmi ces plantes, qui semblent partager et échanger des propriétés pharmaco-magiques, et l'on trouve toujours l'orchis, caché sous les autres fleurs, dont l'hyacinthe. Y aurait-il un tabou linguistique, dicté moins par la décence que par la prudence ? Le vulgaire le sait : ces plantes ont des vertus négatives autant que positives. Leur maniement gestuel et verbal, codifié, exige des précautions. Quant aux savants, ce sont des hommes, après tout. Avant tout, même.

Il y a bien des raisons pour que l'orchis soit, lui aussi, partagé entre fleur et bulbe, ou plus exactement réduit à son bulbe, doté de tant de pouvoirs ; victime de dissociation culturelle, sinon de schizophrénie. Les légendes évoquées précédemment, qui en font soit un héros tiraillé entre les deux sexes, soit un obsédé sexuel mis en pièces par les fidèles indignés de Bacchus, ne manquent pas de cohérence, voire de vraisemblance.

Toutes les questions n'ont peut-être pas été résolues. On aura du moins compris pourquoi les filles ne peuvent devenir de jolies fleurs printanières. Faute de "tubercules".

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; l'Orchidée raconte la sienne dans un conte venu de Java et intitulé "L'Esprit de Uwa-Uwa" :



















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Littérature :


L'Orchidée et la Pensée


L’orchidée et la pensée

N’ont pas ombre de cervelle.

La pensée a peu d’idée,

Aussi l’orchidée a-t-elle

En tête peu de pensée,

Pas de pensée et peu d’or

Chidée.

Robert Desnos, "L'Orchidée et la Pensée" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

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