Blog

  • Anne

Le Lotus


Étymologie :

  • LOTUS, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. [1537?] «plante du littoral africain produisant un fruit auquel les anciens attribuaient des propriétés magiques» (J. Canappe, La Cinquiesme livre de la méthode thérapeutique, f°E III ro ; aussi ds l'éd. de 1539, cf. Fr. mod. t. 19, 1951, p. 20) ; 2. 1553 «nénuphar bleu d'Égypte» (Belon, Observations, I, 28, p. 222 ds R. Philol. t. 43, 1931, p. 194). Empr. au lat. lotus, lotos «id.», lui-même du gr. «id.» (cf. 1755 lotos, J.-J. Rousseau, Lettre du 10 sept. ds Littré). En outre lote au sens 1 au xvie s. (1512, Lemaire de Belges, Illustrations de Gaule et singularitez de Troye, éd. J. Stecher, t. 1, p. 174).


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.

*




Botanique :


*




Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982), le lotus est une


"Fleur, pourrait-on dire, première et qui éclot sur des eaux généralement stagnantes et troubles, avec une si sensuelle et souveraine perfection qu'on l'imagine aisément, in illo tempore, comme la toute première apparition de la vie, sur l'immensité neutre des eaux primordiales. Ainsi apparaît-elle dans l'iconographie égyptienne, la toute première, après quoi le démiurge et le soleil jaillissent de son cœur ouvert. La fleur de lotus est donc avant toute chose le sexe, la vulve archétypale, gage de la perpétuation des naissances et des renaissances. De la Méditerranée à l'Inde et la Chine, son importance symbolique, aux manifestations si variées, vient, au profane comme au sacré, de cette image fondamentale. Le lotus bleu, qui était considéré comme le plus sacré au pays des Pharaons, offrait une senteur de vie divine : sur les parois des hypogées thébains, on verra l'assemblée familiale des vivants et des morts respirer gravement la fleur violacée, en un geste où se mêlent la délectation et la magie de la renaissance.

La littérature galante chinoise - qui allie, comme l'on sait, le goût de la métaphore à un profond réalisme - emploie le mot lotus pour désigner expressément la vulve, et le titre le plus flatteur que l'on puisse donner à une courtisane est celui de Lotus d'Or. Cependant, les spiritualités indiennes ou bouddhiques interpréteront dans un sens moral la couleur immaculée du lotus, s'ouvrant intact au-dessus de la souillure du monde. Comme un lotus pur, admirable, par les eaux n'est point souillé, je ne suis pas souillé par le monde. (Anguttaranikâya, 2, 39).


Tcheou Touen-yi dans une connotation qui semble bisexuelle, et donc totalisante, reprend la notion de pureté, y ajoute celles de sobriété et de rectitude, et en fait l'emblème du sage. Plus généralement, l'idée de pureté étant constante, on y ajoute : la fermeté (rigidité de la tige), la prospérité (luxuriance de la plante), la postérité nombreuse (abondance des graines), l'harmonie conjugale (deux fleurs poussent sur la même tige), le temps passé, présent et futur (on rencontre simultanément les trois états de la plante : bouton, fleur épanouie, graines).

Les grands livres de l'Inde font du lotus, issu de l'obscurité et qui s'épanouit en pleine lumière, le symbole de l'épanouissement spirituel. Les eaux étant l'image de l'indistinction primordiale, le lotus figure la manifestation qui en émane, qui éclot à sa surface, comme l'Œuf du monde. Le bouton fermé est d'ailleurs l'équivalent exact de cet œuf, dont la rupture correspond à l'ouverture de la fleur : c'est la réalisation des possibilités contenues dans le germe initiale, celle des possibilités de l'être, car le cœur est aussi un lotus clos.

C'est encore, car le lotus traditionnel a huit pétales comme l'espace a huit directions, le symbole de l'harmonie cosmique. On l'utilise en ce sens dans le tracé de nombreux mandala et yantra. L'iconographie hindoue représente Vishnu dormant à la surface de l'océan causal.

Du nombril de Vishnu émerge un lotus dont la corolle épanouie contient Brahma, principe de la tendance expansive (rajas). Il faut d'ailleurs ajouter que le bouton de lotus, comme origine de la manifestation, est aussi un symbole égyptien. Attribut de Vishnou, le lotus est remplacé dans l'iconographie khmère par la terre, qu'il représente en tant qu'aspect passif de la manifestation. Pour être précis, l'iconographie de l'Inde distingue le lotus rose (ou padma), celui que nous venons d'envisager, emblème solaire et symbole aussi de la prospérité, du lotus bleu (ou utpala), emblème lunaire et Shivaïte.

Du point de vue bouddhique, le lotus - sur lequel trône Shakyamunî - est la nature de Bouddha, non affectée par l'environnement boueux du samsâra. Le joyau dans le lotus (mani padme), c'est l'univers réceptacle du dharma, c'est l'illusion formelle, ou la Mâyâ, d'où émerge le nirvâna. D'autre part, le Bouddha au centre du lotus (à huit pétales) s'établit au moyeu de la roue (à huit rayons) dont le padma est l'équivalent : ainsi s'exprime sa fonction de Chakravartî, telle qu'on peut l'interpréter au Bayon d'Angkor-Thom. Le centre du Lotus est, en d'autres circonstances, occupé par le mont Meru, axe du monde. Dans le mythe vishnouïste, c'est la tige du lotus lui-même qui s'identifie à cet axe, lequel étant, comme l'on sait, le phallus, et renforce l'hypothèse d'un symbolisme bissexuel, ou sexuellement totalisant. Dans le symbolisme tantrique, les sept centres subtils de l'être que traverse l'axe vertébral, celui de la sushumnâ, sont figurés comme des lotus à 4, 6, 10, 12, 16, 20 et 1000 pétales. Le lotus aux mille pétales signifie la totalité de la révélation.

Dans une interprétation plus banalisante, la littérature japonaise fait souvent de cette fleur, si pure au milieu des eaux sales, une image de la moralité, qui peut demeurer pure et intacte au milieu de la société et de ses vilenies, sans qu'il soit besoin pour elle de retraite en un lieu désert.

Il semblerait enfin que le lotus ait eu, en Extrême-Orient, une signification alchimique. En effet, plusieurs organisations chinoises ont pris le lotus (blanc) pour emblème, ainsi qu'une communauté amidiste fondée au IVe siècle au Mont Lou et une importante société secrète taoïste, à laquelle le symbolisme bouddhique peut servir de couverture, mais qui pourrait aussi se référer au symbolisme de l'alchimie interne, car la fleur d'or est blanche."

Lire aussi cet extrait de Les Plantes et leurs symboles de ?.

*

*

D'après Nicole Parrot , auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"J'apporte l'allégresse, la sérénité et la fertilité", proclame le lotus. Qui ajoute : "j'assure l'épanouissement spirituel grâce la réalisation de toutes les potentialités de l'individu". Mieux vaut ne pas contredire le lotus : il parle de très haut. Ne disait-on pas en Égypte qu'il avait des rapports secrets avec le Soleil-roi ? Et même, d'après les Hindous et les Égyptiens, l'univers tout entier provient de cette créature divine : fermé, en forme d’œuf, il est sorti du nombril du dieu Vichnou endormi. Une précision au passage, le lotus, espèce particulière de la famille des nymphéacées, blanc, bleu ou rose, a été sacré et vénéré par l’Égypte pharaonique et l'Inde brahmanique. Ce qui le distingue de son petit cousin, le nénuphar.

Il a tout pour étonner, le lotus. "On allait en barque dîner à l'ombre des larges feuilles de lotus", notre Strabon, géographe historien de la Rome antique. Ces feuilles peuvent en effet mesurer soixante centimètres de large, quant aux fleurs, elles atteignent parfois une hauteur de deux mètres. Tout est géant et vigoureux chez le lotus. Ses graines, grosses comme des noyaux d'olive, ont prouvé leur vitalité. Certaines, découvertes dans une tourbière, ont germé après deux mille ans de sommeil et donné de magnifiques fleurs roses.

Le plus sculpté, gravé, dessiné ou peint dans l'Antiquité, le lotus décore tous les monuments autour du Nil. Il a de nouveau la vedette lorsque, au début du XXe siècle, aux États-Unis surtout, déferle un goût effréné pour tout ce qui est égyptien, l'égyptomania. Il pose alors son joli motif sur les marbres, les bronzes et les acajous des premiers gratte-ciel new-yorkais, le Swiss center Building comme le Chanin Building. Et naturellement le Lotos Club où se réunissent les lotos-eaters ou mangeurs de lotus (mais c'est une autre histoire).7


Mot-clef : "Une créature divine"

*

*

D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Hachette Livre, 2000) :

"Les Égyptiens aimaient les fleurs, les plantes,; les arbres. En Égypte antique, on vivait entouré de fleurs, on s'en offrait fréquemment et l'on en offrait aux morts, bien sûr. Avec le bleuet, le coquelicot, le chrysanthème, l'iris, le jasmin, la mauve, la mandragore, le pied-d'alouette et le nénuphar, figurait en bonne place, à la place d'honneur même, le lotus bleu ou blanc, la plus belle des nymphéas, la fleur sacrée, du sein de laquelle la légende mythique égyptienne conte qu'est né Nekheb-Kaou, le grand serpent originel et immortel, qui rassemblant tous les ka ou énergies vitales de la Terre et qui, bien sûr, vivait dans le Noun, l'Océan primordial d'où toute vie a surgi.

Selon une autre légende mythique égyptienne, c'était grâce au lotus que le Soleil pouvait renaître au matin et se lancer dans sa course. Dès lors, cueillir une fleur de lotus sans y être habilité était passible des pires châtiments. Cette fleur sacrée qui, chaque matin, en ouvrant ses pétales, redonnait vie au Soleil, était assimilée au sexe de la femme. Elle était donc liée au cycle perpétuel des naissances et des renaissances. Aujourd'hui, on lui donne le nom générique de nelumbo, pour désigner une plante aquatique aux longues feuilles, dont la fleur, en réalité plus souvent rose que blanche ou bleue, qui répand un doux parfum d'anis, contient un large réceptacle qui grossit, durcit, prenant un peu la forme d'un œuf. C'est cette fleur qui avait un caractère sacré en Égypte, comme on l'a vu, mais aussi en Inde et en Chine. Ainsi, pour les Chinois, la fleur de lotus, ou lotus d'or, est directement assimilée à la vulve, mais aussi à la plus pure sagesse, à la fermeté, à la richesse, au bonheur conjugal et à la vie éternelle. En Inde, Padma, mot sanskrit qui désigne le lotus, est le symbole utilisé pour figurer les chakras, Padma est aussi la beauté pure et la sainteté. Brahmâ, le dieu créateur hindou, et Vishnu, son avatar, dieu solaire - l'Agissant, selon une traduction littérale de son nom -, sont souvent représentés assis sur un lotus, dans l'iconographie indienne. C'est aussi le lotus qui fut choisi ou conservé pour figurer le Trône de Bouddha. Le Padmâ-sûtra ou, selon une traduction littérale, le Fil conducteur du Lotus, est considéré comme l'oeuvre de référence de la doctrine de Bouddha. Enfin, le père fondateur du bouddhisme tibétain, qui vécut au VIIIe siècle de notre ère, porte le nom de Padmasambhava, ce qui signifie "né du lotus"."

*

*

Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le Lotus (Nymphaea lotus) :


"Le lotus est une plante aquatique qui pousse surtout sur le continent asiatique. Cette fleur fait partie de la famille des nymphaea que l'on trouve un peut partout dans le monde.


Propriétés médicinales : Il faut se tourner vers la médecine chinoise pour en découvrir les propriétés médicinales ; on se sert de cette fleur pour régulariser le sang. Le lotus est relié aux méridiens du cœur et du foie. Il active le flot sanguin, arrête les saignements et les hémorragies et assèche ce qui est trop humide. De plus, il rééquilibre une condition trop yin en y injectant de l'énergie yang. Il est particulièrement indiqué d'utiliser la fleur de lotus dans les cas de vomissements de sang qui surviennent à la suite d'une chute et dans les crises d'eczéma graves.


Genre : Féminin.


Déités : Bouddha - Vishnu - Isis - Ishtar - Junon - Kwan Yun.


Propriétés magiques : Protection - Purification - Catalyseur de talents psychiques.


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • Le lotus fait l'objet d'une très grande vénération dans toutes les cultures de l'Orient ; c'est en fait le symbole mystique de la vie, de la spiritualité : il représente le centre de l'univers.

  • Les anciens Égyptiens considéraient cette plante sacré et l'offraient à leurs dieux.

  • Couramment utilisé dans les rituels de purification depuis des temps immémoriaux, le lotus protège aussi votre personne et vos biens.

  • On dit que quiconque respire le parfum de cette fleur est protégé par elle.

RITUEL POUR ACCROÎTRE SES DONS PSYCHIQUES

  • Le lotus peut aussi servir de catalyseur, c'est-à-dire de déclencheur de talents psychiques lorsque vous l'utilisez fréquemment.

Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle blanche

  • de l'encens de lotus

  • une racine de lotus fraîche (en vente dans les magasins d'aliments orientaux)

Rituel :

Allumez votre chandelle et faites brûler l'encens. A l'aide d'un couteau bien aiguisé, idéalement votre athamé, tranchez finement votre racine de lotus. Mangez trois très fines tranches de racine de lotus tout en disant, entre chacune d'elles :

Par le pouvoir de cette racine de vie

Que mes centres psychiques s'ouvrent cette nuit

Que je vois et ressente

L'au-delà et les courants qui s'y rendent

Que j'entende les voix du ciel

Que mes perceptions s'ouvrent et découvrent des merveilles.


Répétez ce rituel, tous les jours, pendant le cycle croissant de la lune, et, jusqu'à la peine lune.

*

*




Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. Il est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; le Lotus raconte la sienne dans un conte venu d'Extrême-Orient et intitulé "Le Prince Petit doigt, la princesse ensorcelée et la belle magicienne" :


La reine Rose se mit à rêver et versa une larme de rosée. Celle-ci se transforma en un petit lac sur lequel flottaient des troupes de cygnes. Une merveilleuse fleur rose s'épanouit au milieu des flots irisés. Une voix douce, mystérieuse, se fit entendre : "Je suis le dieu des fleurs. Dans les anciennes légendes de mon pays, on m'appelle Trône de la Terre. Je vous conterai aujourd'hui la légende d'un lointain pays qui se trouve au milieu d'un océan sans fin. Écoutez bien ce que moi, fleur de Lotus, vais vous narrer."


Sur une mystérieuse île, cachée au milieu de la mer, s'étendait le magnifique royaume de Lotus. Lorsque le soleil émergeait des flots, le Roi de la Lumière, puissant monarque du royaume de Lotus, montait sur son trône. Lorsque le soleil déclinait au ponant et que les premières étoiles brillaient au firmament, le roi remettait son sceptre à son épouse, la Reine des Ombres Nocturnes. C'étaient des souverains sages et justes qui s'aimaient tendrement et, pourtant, leur cœur était lourd de chagrin. Le destin leur refusait l'héritier auquel ils légueraient un jour le trône de la merveilleuse île de Lotus. La Reine des Ombres Nocturnes pleurait alors souvent, assise sur son trône lunaire, et ses larmes cristallines venaient grossir les eaux d'un petit lac qui s'étendait à ses pieds.

Un jour, tandis que la Reine des Ombres Nocturnes éteignait les dernières étoiles et que le Roi de la Lumière s'apprêtait à appeler le soleil du fond des flots, un frêle bouton de lotus s'épanouit sur le lac. Dans la corolle de la fleur se tenait un petite prince rose aux cheveux lunaires. Il sourit et s'adressa humblement au couple royal.

" Je suis votre fils, chers parents ! Les larmes maternelles ont fait pousser un bouton de rose que la lumière paternelle a transformé en une fleur de lotus de laquelle je suis né.

- Om mani padme hum, répondit le Roi de la Lumière. Ô joyau dissimulé dans la fleur de lotus. " Et tous les trois furent très heureux.

Rien ne venait troubler leur bonheur, pas même le fait que le petit prince rose ne changeait pas et restait tel qu'il était lorsqu'il sortit de la fleur de lotus. On l'appela Prince Petit doigt. Il était si petit qu'il dormait dans une coquille de noix. La Reine des Ombres Nocturnes le baignait dans des gouttes de rosée et l'autorisait à voler à la lueur des étoiles, assis à califourchon sur les papillons de nuit. Les jours passaient. Un jour, le Prince Petit doigt appela son père de sa petite voix :

" Mon père le roi, j'en ai assez de ma vie oisive, je voudrais partir en mer sur ma fleur de lotus pour naviguer jusqu'à l'endroit où reposent les pieds du ciel.

- Mon petit nigaud, rit le Roi de la Lumière, même si tu faisais le tour du monde, tu n'arriverais pas à trouver les pieds du Ciel. Ils courront devant toi comme ta propre ombre."

Mais le petit prince tint bon. "Ne vois-je pas de mes propres yeux que le ciel rencontre la terre dans le lointain ? C'est à cet endroit que se trouvent certainement les pieds du ciel. Autrement, comment pourrait-il tenir debout ? " Et il quémanda et supplia tant et si bien que le vieux roi céda, bien malgré lui. Il cueillit sur le lac la fleur de lotus, y installa le Prince Petit doigt et le porta au bord de la mer.

" Ne te sépare jamais, mon fils, de la fleur dans laquelle tu es né, lui conseilla-t-il au moment des adieux. Elle recèle une force qui triomphe du mal et protège la vie."

Le petit prince promit de se souvenir des recommandations paternelles. La nuit tomba et la Reine des Ombres Nocturnes alluma la première étoile au firmament.

" Adieu, maman", cria le Prince Petit doigt. Deux larmes coulèrent dans la fleur de lotus, où elles se transformèrent en deux perles roses. Le prince prit la mer. Il navigua de nombreux jours et de nombreuses nuits, mais les pieds du ciel couraient devant lui et l'horizon se trouvait toujours au même endroit qu'au début du voyage. Un jour, le Prince Petit doigt accosta une île inconnue. des feux éclairaient le rivage, des chasseurs à l'air farouche et au panache de plumes multicolores dansaient autour de brasiers. Une cage en bambou pendait d'un arbre. Elle renfermait un chien efflanqué qui avait une lourde pierre attachée au cou une noix de coco sèche. Le mâtin hurla de façon déchirante :

" Mes frères chiens, grands et petits, vous servez les hommes ! Je me suis rendu coupable devant la loi de mes maîtres. Je chapardais le riz dans les marmites. J'égorgeais les chevreaux et les petits veaux des buffles et, maintenant, je suis puni. Je dois passer de village en village, enfermé dans cette cage, la pierre au cou jusqu'à ce que je meure de faim. Mes frères, grands ou petits, obéissez aux lois des hommes, sinon vous subirez le même châtiment !" La malheureuse chatte miaula de façon émouvante : " Mes sœurs chattes, grandes et petites, vous qui vivez dans la maison des hommes ! Moi aussi, je me suis rendue coupable devant la loi de mes maîtres. Je volais du poisson frit dans les poêles, j'égorgeais les poulets et léchais les plats de purée de riz et, maintenant, je suis punie. Mes sœurs, obéissez aux lois des hommes, sinon leur courroux vous tuera ! "

Le Prince Petit doigt eut pitié des pauvres animaux.

" Hé, braves chasseurs ! cria-t-il de son embarcation en fleur de lotus. Combien me vendriez-vous ces deux malheureuses bêtes ? "

" Elles valent deux perles roses ", répondirent les chasseurs. Le prince jeta ses deux perles sur le sable et les hommes poussèrent sur la mer la cage de bambou qu'ils attachèrent à la frêle embarcation du prince. Le Prince Petit doigt reprit la mer sans fin. Les pieds du ciel continuaient à se sauver devant lui. un jour, le prince dit aux deux animaux :

" Je vais vous débarrasser des choses affreuses qui pèsent à votre cou, mais vous devez me promettre que vous n'essaierez pas de vous échapper quand nous accosterons.

- Je te le promets, aboya le chien. Les chiens ne trahissent jamais celui qui leur a sauvé la vie. Ils transgresseraient la loi de leur race qu'ils respectent encore plus que celle des hommes.

- Moi aussi, je te donne ma parole, fit entendre la chatte. Les seules promesses que les chats ne tiennent pas sont celles qu'ils ont faites aux souris. Ils sont fidèles à ceux qu'ils aiment. Telle est la loi de ma race."

Le prince se sentit réconforté par ces paroles, et lorsqu'ils accostèrent une île inconnue, il libéra les animaux de leur cage.

" Tu es sage, prince, dit le chien. Ce qui nous lie à toit, maintenant, est plus solide qu'une précaire cage de bambou, c'est la reconnaissance." Le Prince Petit doigt sourit, repêcha des flots sa sœur de lotus pour la lettre dans ses cheveux et s'engagea, accompagné de ses amis, à l'intérieur de l'île. Ce fut un tris te voyage. Pas un seule arbre, pas un seul buisson ne fleurissait, les oiseaux s'étaient envolés Dieu sait où.

" Nous avons cueilli toutes les fleurs en signe de deuil, expliqua un vieillard au prince, en cours de route. Jalouse de sa grande beauté, une méchante magicienne a capturé la noble princesse Jasmine, la fille de notre roi, ainsi que tout son cortège, pour la garder prisonnière dans la forêt. Notre pays ne se couvrira plus jamais des fleurs de jasmin", se lamenta le vieillard.

Après avoir écouté son récit, le prince n'hésita pas longtemps.

" A quoi bon chercher les pieds du ciel qui n'arrêtent pas de se dérober devant moi ? songea-t-il. J'aime mieux libérer la princesse Jasmine, car il est temps pour moi de me trouver une fiancée."

Sitôt dit, sitôt fait. Il s'engagea avec ses fidèles animaux dans la jungle pour chercher la méchante magicienne. Ils errèrent longtemps avant d'arriver devant une hutte en ailes de papillon. Une femme apparut sur le pas de la porte. Elle était si belle que le petit prince en eut le souffle coupé.Hélas ! Une tignasse en fils d'araignée tombait sur ses épaules et des yeux de tigre brillaient dans son visage. Le Prince Petit doigt s'inclina devant elle jusqu'au sol.

" Noble souveraine de la jungle, la flatta-t-il, je suis venu chercher ma fiancée, la princesse Jasmine."

La magicienne rit : " Es-tu prêt à te battre avec moi pour la gagner ? Petit nigaud, tu ne m'arrives même pas aux chevilles ! Pour devenir aussi grand et puissant que moi, il te faudrait boire une larme de mes yeux. Mais cela, tu n'y parviendras jamais. Laissons ce bavardage inutile et entre plutôt dans ma maison. Mais, auparavant, arrache deux de mes cheveux arachnéens pour attacher tes deux bêtes immondes à un arbre. Elles me dégoûtent. "

Le prince fit mine de faire ce qu'elle lui avait ordonné, mais en réalité, il attacha discrètement les pieds de la belle magicienne avec les cheveux arrachés. Celle-ci le captura en ricanant et l'introduisit dans son oreille.

" Pauvre imbécile ! Désormais, tu seras obligé de chanter des berceuses à ta belle magicienne jusqu'à la fin de tes jours."

A cet instant, la fleur de lotus attira par son parfum enivrant un essaim d'abeilles sauvages qui, secondé par les fidèles animaux du prince, se jeta sur la sorcière. Le mâtin planta ses crocs dans son mollet, la chatte lui bondit au visage, tandis que les abeilles la piquèrent de leur dard au point de lui faire jaillir les larmes aux yeux. Elle voulut s'enfuit, mais ses pieds, attachés avec ses propres cheveux, refusèrent de lui obéir. Le Prince Petit doigt en profita pour s'échapper de son oreille. Il recueillit dans ses mains les larmes qu'elle versait et les but. Aussitôt, un beau et vigoureux jeune homme se dressa devant la méchante femme qui, ô miracle ! se transforma en une affreuse petite fée. Le prince la serra dans sa main et l'emprisonna dans la corolle de l sa fleur de lotus.

" Où est la princesse Jasmine ? tonna-t-il.

- Tu ne l'atteindras jamais, maudit prince ! siffla la sorcière. Devant ma hutte pousse un cocotier sur lequel aucun être vivant ne peut grimper. Dans sa couronne, une noix n'en finit pas de mûrir. Ta fiancée y restera emprisonnée pour l'éternité."

Le Prince Petit doigt s'affligea jusqu'au larmes, mais la petite chatte se mit aussitôt à grimper sur le cocotier. Alors que la noix semblait déjà à la portée de sa patte, la couronne de l'arbre se mit à pousser toujours plus haut, jusqu'à disparaître dans les nuages. Lorsque la chatte eut épuisé ses dernières forces, un oiseau multicolore tourna autour de l'arbre."

- Je t'aiderai si tu me promets de ne plus jamais dévorer mes petits, cria-t-il. Tu ne devras pas manquer à ta promesse, sinon un malheur frappera la princesse Jasmine.

- Je te donne ma parole, répondit la chatte. Les seuls engagements que les chats ont le droit de ne pas respecter sont les promesses faites aux souris. Telle est la loi de ma race. "

Rassuré, l'oiseau multicolore s'éleva comme un joyau étincelant au-dessus des nuages. D'un coup de bec, il fit tomber la noix aux pieds du Prince Petit doigt. La coquille se cassa, libérant un flot de courtisans parés de perles et d'or. Une gracieuse princesse tenant un rameau de jasmin à la main précédait le cortège, protée par une tortue blanche. " Ah, comme elle est belle ! s'écria le prince. C'est la plus belle princesse du monde ! " A peine eut-il fini sa phrase que sa fleur de lotus s'ouvrit, libérant une perle noire éclatée. C'était le cœur de la magicienne jalouse. Comme par un coup de baguette magique, l'île sinistre se couvrit d'une multitude de fleurs odorantes. Le Prince Petit doigt étreignit tendrement sa fiancée, la princesse Jasmine.

Ainsi s'achève l'histoire du prince qui, à la lace des pieds du ciel, trouva le bonheur. Il regagna le royaume de Lotus où il vécut dans la paix et l'amour avec sa jeune épouse. En peu de temps, il devint le roi des rois, le raja le plus puissant d'un vaste empire dan lequel le Roi de la Lumière et la Reine des Ombres Nocturnes continuent toujours d'allumer le soleil et les étoiles. Durant toute sa vie, la fleur rose de Lotus s'épanouit sur le lac, et les fidèles animaux du prince, le chien et la chatte, se tinrent toujours près de son trône."

*

*


Littérature :


Le Lotus


Le lotus et la grenouille,

Il pleut, il pleut, il mouille,

Surveillent le caïman,

Il pleure, il pleure, il ment.

Mais le lotus élégamment

Protège la grenouille.

Il pleut, il pleut, il mouille.


Robert Desnos, "Le Lotus" in Chantefables et Chantefleurs, 1952.

251 vues