L'Argousier
- Anne

- 1 août 2020
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 heures
Étymologie :
ARGOUS(S)IER, (ARGOUSIER, ARGOUSSIER), subst. masc.
ÉTYMOL. ET HIST. − 1783 argoussier (Encyclop. Méth. ds DG) ; 1803 argousier (Boiste). Orig. obsc. (FEW t. 21, p. 98b). Le mot semble localisé dans la région alpine : Italie du nord et domaine franco-provençal. Il est attesté dans cette aire − d'une part, par des formes en -rc- (Locarno arkọ́s masc. « aubépine » ; Turin arcosse fém. « pinus mugus » ; Haute-Savoie arcosses plur. « arbousier » ; S.-Jean-de-Maurienne arcosses en 1585 ; dauph. arcoussa « arbousier » ; grenoblois arcousse « épine », J. Hubschmid, Substratprobleme ds Vox rom., t. 19, p. 148) − d'autre part, par des formes en -rg- (dial. de Suisse romande, type argos « argousier », attesté ds le topon. Les Argosses dep. 1729, Pat. Suisse rom. ; prov. mod. argousié, Mistral ; les formes fr. citées supra s'inscrivent dans cette suite). J. Hubschmid, loc. cit., postule pour le type en -rc- une base préromane *arkossa, et pour le type en -rg- une variante arkokia. Les formes fr. représentent une normalisation p. anal. avec les noms d'arbres ou d'arbustes en -ier*. L'hyp. d'un croisement de arbousier* avec le dial. argouié « houx », lui-même croisement du lat. acucula avec acrifolium (EWFS2) manque de vraisemblance ; il est probable cependant que des confusions se sont établies entre arbousier et argousier : v. pour le Rouergue, Mistral, s.v. arbous « arbousier », var. argous et s.v. arbousso « arbousse », var. argousso.
Lire également la définition du nom argousier pour amorcer la réflexion symbolique.
Autres noms : Hippophae rhamnoides - Ananas de Sibérie - Argasse - Bourdaine marine - Épine-blanche - Épine-luisante - Épine- marante - Faux nerprun - Grisset - Olivier de Sibérie - Saule épineux -
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Botanique :
François Couplan, auteur de Les plantes et leur nom - Histoires insolites (Éditions Quae, 2012) nous en apprend davantage sur l'Argousier :
"Argousier (Élaeagnacées) : « Argousier » provient du grec argos, brillant, qui évoque l’aspect des fruits.
Le nom botanique de cet arbrisseau très épineux est Hippophaë rhamnoides. Hippophaes en latin et en grec désignait une euphorbe épineuse, du grec hippos, cheval, et phaos, lumière. L’épithète évoque la ressemblance de la plante avec le nerprun, Rhamnus cathartica, tous deux couverts de robustes épines.

L’argousier appartient à la famille des Élaeagnacées, nommée d’après le chalef ou « olivier de Bohême », Elaeagnus angustifolia. Elaeagnus en latin et elaiagnos en grec désignaient un arbrisseau indéterminé, peut-être le gattilier, Vitex agnus-castus, du grec elaia, olivier, et agnos, pur, sacré.
« Chalef » est le nom arabe du saule : les feuilles étroites et allongées de ces deux plantes se ressemblent."
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Symbolisme :
D'après Pierre Leutaghi, auteur d'un article intitulé "Aux frontières (culturelles) du comestible" (Éditions Presses Universitaires de France | « Ethnologie française », 2004/3, Vol. 34 | pages 485 à 494) :
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"L’argousier (1) fournira un dernier exemple de perception discordante d’un même végétal. Cet unique représentant indigène de la famille des Éléagnacées, parfois qualifié de « saule épineux » pour son allure voisine des saules buissonnants à feuilles étroites et pour son habitat riverain (graviers des torrents et des fleuves, dunes littorales), se rencontre fréquemment dans les Alpes françaises, plus localisé en vallée du Rhin et sur les côtes basses septentrionales. Ses nombreux petits fruits oblongs, orangés, juteux, très acides, que les premiers gels adoucissent, non seulement inoffensifs mais d’un grand intérêt diététique, sont regardés comme vénéneux dans les Alpes. Une belle anecdote racontée par Jean-Jacques Rousseau, atteste la force de cet interdit dans l’Isère du XVIIIe siècle (2) . En Scandinavie, ils sont très appréciés comme condiment du poisson. Dans les pays germaniques, où l’on y voit une source majeure de vitamine C (le jus frais en contient jusqu’à 0,95 %), on en fait un « complément alimentaire » majeur, qui justifie la culture en grand de l’arbrisseau (et entraîne la mise à sac des peuplements sauvages des Alpes du Sud pour les besoins des laboratoires).
Aliment ou condiment ici, poison ailleurs... C’est seulement de nos jours qu’on décèle, sous l’influence des « nouveaux habitants » des campagnes, une certaine chute de méfiance à l’égard des fruits longtemps frappés d’interdit. Sans que la suspicion disparaisse partout, loin s’en faut : la plupart des sureaux français ne nourrissent que les merles ; aucun Alpin de souche n’irait goûter aux argouses cueillies par le randonneur teinté de botaniste.
Notes : 1) : Comme une seule consonne sépare ce mot d’« arbousier », les confusions sont fréquentes. L’arbousier (Éricacées), arbuste toujours vert méditerranéen, dont le port et le feuillage rappellent ceux du laurier, les gros fruits rouges quelque peu la fraise, a une aire et des emplois très distincts de son quasi homonyme.
2) : « Eh ! Monsieur [dit au philosophe un Grenoblois qui le voit « picorer ces grains »], que faites-vous là ? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne ? [...] Tout le monde sait si bien cela que personne dans le pays ne s’avise d’en goûter » [Rousseau, 1990 (1782)]."
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Littérature :
Jean-Jacques Rousseau, dans ses Rêveries du promeneur solitaire (Lausanne, 1782 ; 7ème promenade) raconte une anecdote qui met à l'honneur les fruits de l'argousier :
"En voici un autre de même nature ou à peu près qui ne fait pas moins connaître un peuple fort différent. Durant mon séjour à Grenoble je faisais souvent de petites herborisations hors de la ville avec le sieur Bovier, avocat de ce pays-là ; non pas qu’il aimât ni sût la botanique, mais parce que s’étant fait mon garde de la manche, il se faisait autant que la chose était possible une loi de ne pas me quitter d’un pas. Un jour nous nous promenions le long de l’Isère dans un lieu tout plein de saule épineux. Je vis sur ces arbrisseaux des fruits mûrs, j’eus la curiosité d’en goûter et leur trouvant une petite acidité très agréable, je me mis à manger de ces grains pour me rafraîchir ; le sieur Bovier se tenait à côté de moi sans m’imiter et sans rien dire. Un de ses amis survint, qui me voyant picorer ces grains me dit : « Eh ! monsieur, que faites-vous là ? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne ? – Ce fruit empoisonne ? m’écriai-je tout surpris ! – Sans doute, reprit-il ; et tout le monde sait si bien cela que personne dans le pays ne s’avise d’en goûter. » Je regardai le sieur Bovier et je lui dis : « Pourquoi donc ne m’avertissiez-vous pas ? – Ah, monsieur, me répondit-il d’un ton respectueux, je n’osais pas prendre cette liberté. » Je me mis à rire de cette humilité dauphinoise, en discontinuant néanmoins ma petite collation. J’étais persuadé, comme je le suis encore, que toute production naturelle agréable au goût ne peut être nuisible au corps ou ne l’est du moins que par son excès. Cependant j’avoue que je m’écoutai un peu tout le reste de la journée : mais j’en fus quitte pour un peu d’inquiétude ; je soupai très bien, dormis mieux, et me levai le matin en parfaite santé, après avoir avalé la veille quinze ou vingt grains de ce terrible Hippophage, qui empoisonne à très petite dose, à ce que tout le monde me dit à Grenoble le lendemain. Cette aventure me parut si plaisante que je ne me la rappelle jamais sans rire de la singulière discrétion de M. l’avocat Bovier."
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