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  • Anne

La Méduse




Étymologie :

  • MÉDUSE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1754 (Aubert de La Chesnaye-Desbois, Système naturel du règne animal, II, p. 266 cité par R. Arveiller ds Fr. mod. t.21, p. 214). Du nom propre Méduse empr. au lat. Medusa, empr. au gr. Mε δ ο υ σ α personnage mythologique, une des trois Gorgones, la seule mortelle, dont la tête était hérissée de serpents, et dont le regard pétrifiait quiconque osait la regarder (les tentacules de l'animal ayant été comparées aux serpents de la chevelure).


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.




Zoologie :


Dans son Atlas de zoologie poétique (Éditions Arthaud-Flammarion, 2018) Emmanuelle Pouydebat expose les caractéristiques de la méduse (Turritopsis nutricula) :


Petite par la taille mais grande par l'exploit... Cette minuscule méduse représente l'un des plus anciens animaux de la planète, évoquée par des traces fossiles vieilles de 650 millions d'années. Dépourvue de squelette et de cerveau, elle est compose à 98% d'eau. Si au sein des mille espèces de méduses recensées, quelques unes sont mortelles au moindre contact et d'autres ont vingt-quatre yeux, la palme de la singularité revient à Turritopsis nutricula, seul animal capable d'inverser le processus de vieillissement de ses cellules. Oui, cette méduse rajeunit !

Plus exactement, lorsque les conditions sont défavorables, en cas de stress, de manque de nourriture ou de vieillissement, elle a la particularité de revenir du stade de méduse à celui de polype, c'est-à-dire au stade juvénile, et ce même après avoir atteint sa maturité sexuelle. Attention, elle n'est pas pour autant indestructible et peut être victime de maladies, de prédateurs ou d'accidents. Mais il s'agit bien d'une immortalité biologique. Fait encore plus incroyable, elle peut inverser son processus de vieillissement indéfiniment grâce à un phénomène de blocage de la mort programmée de cellules et de « restauration » des cellules abîmées en cellules neuves. C'est ce qu'on appelle la transdifférenciation. Ce processus constitue une belle promesse pour l'avenir dans la cadre de la production de cellules de remplacement utilisables par la médecine régénérative. Évoluant silencieusement dans les profondeurs des mers des Caraïbes, Turritopsis nutricula ne fait pas exception parmi les méduses et se multiplie un peu plus chaque année, sans doute pour bon nombre de facteurs : son « immortalité », le réchauffement climatique, la concentration en CO2 dans l'atmosphère, ou encore la surpêche de ses principaux prédateurs.

Les méduses, présentes de la surface aux abysses, sont des prédatrices aussi fascinantes qu'effrayantes. Leurs formes, leurs tailles et leurs couleurs en font des créatures sublimes dont bien des mystères restent encore à percer.

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Symbolisme :


Pas d'article dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant qui renvoie le lecteur à l'entrée Gorgones :


" Trois sœurs, trois monstres, la tête auréolée de serpents en colère, des défenses de sanglier saillant des lèvres, des mains de bronze, des ailes d'or : Méduse, Euryale, Sthéno. Elles symbolisent l'ennemi à combattre. Les déformations monstrueuses de la psyché sont dues aux forces perverties des trois pulsions : sociabilité, sexualité, spiritualité. Euryale serait la perversion sexuelle, Sthéno la perversion sociale, Méduse symboliserait la principale de ces pulsions : la pulsion spirituelle et évolutive, mais pervertie en stagnation vaniteuse. On ne peut combattre la culpabilité issue de l'exaltation vaniteuse des désirs qu'en s'efforçant de réaliser la juste mesure, l'harmonie ; c'est ce que symbolise, lorsque les Gorgones ou les Erinnyes poursuivent quelqu'un, l'entrée dans le temple d'Apollon, dieu de l'harmonie, comme dans un refuge.

Qui voyait la tête de la Méduse en restait pétrifié. N'est-ce pas parce qu'elle reflétait l'image d'une culpabilité personnelle ? Mais la reconnaissance de la faute, dans une juste connaissance de soi, peut elle-même se pervertir en exaspération maladive, en conscience scrupuleuse et paralysante. Paul Diel observe profondément : L'aveu peut être - il est presque toujours - une forme spécifique de l'exaltation imaginative : un regret exagéré. L'exagération de la coulpe inhibe l'effort réparateur. Elle ne sert au coupable qu'à se refléter vaniteusement dans la complexité, imaginée unique et de profondeur exceptionnelle, de sa vie subconsciente... Il ne suffit pas de découvrir la coulpe : il faut e supporter la vue de manière objective, pas plus exaltée qu'inhibée (sans l'exagérer ni la minimiser). L'aveu lui-même dit être exempt d'excès de vanité et de culpabilité... Méduse symbolise l'image déformée de soi... qui pétrifie d'horreur, au lieu d'éclairer justement."

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), la Méduse est définie par les caractéristiques suivantes :


Traits : La Méduse symbolise qu'il vous faut essayer d'arrêter de forcer les choses dans votre vie et plutôt suivre leur cours, essayer d'analyser vos émotions et soit avancer, soit vous laisser aller à la dérive ballotté par les vagues. La méduse peut émettre de la lumière par ses organe bioluminescents, ce qui veut dire pour vous que vous pouvez faire briller votre lumière avec tout autant d'éclat. La méduse a deux étapes dans son cycle de vie. La première est sa phase sous forme de polype et la seconde sa phase mobile. Il existe une espèce de méduse que l'on appelle "immortelle" parce qu'elle a la faculté de revenir de la phase de méduse mobile à celle de polype pendant ses périodes de stress. c'est là l'indication d'une renaissance : reprendre les choses à leur début et recommencer. La méduse peut se cloner elle-même, en créant deux organismes nouveaux, si on la coupe ou si elle est blessée : elle peut produire des centaines de rejetons par ce processus de clonage.


Talents : Assurance tranquille ; Gai ; Réconforte ; Confiance en soi ; Contentement ; Accommodant ; Souple ; S'adapte au mouvement ; Bonheur ; Honnête ; Indépendant ; Joie ; Ne fait pas d'opposition ; Paisible ; Plaisant ; certitude ; confiance ; Insouciant.


Défis : Dépendant ; Dériver sans but ; Paresseux ; Naïveté ; Lent ; Manque de tact ; Pas concentré.


Élément : Eau.


Couleurs primaires : Bleu ; Rouge ; Jaune ; et toutes les autres couleurs.


Apparitions : Lorsque la méduse apparaît, c'est pour vous le signe de recommencer. Revenez aux bases et trouvez votre équilibre. Vous êtes très adaptable, mais, si vous rendez les choses compliquées, cela peut ralentir vos progrès. La méduse vient vous dire de laisser les choses arriver en leur temps et à leur rythme, n'essayez pas de forcer les situations par la volonté. Vous êtes quelqu'un d'ouvert et d'honnête, mais parfois vous vous manifestez d'une façon qui semble trop brusque ou qui a l'air de manquer de tact, même si ce n'est absolument pas intentionnel. Vos paroles peuvent piquer au vif et provoquer un énervement injustifié, si vous les prononcez sans finesse. Soyez sensible dans votre façon d'avancer pour obtenir des résultats positifs. La méduse signifie de faire confiance à votre être intérieur. Vous êtes connecté à la sagesse universelle. La méduse vous met en garde : vous pouvez facilement vous déshydrater. Lorsque vous êtes dehors, que ce soit pour travailler ou pour le plaisir, assurez-vous d'être suffisamment hydraté en buvant beaucoup d'eau.


Aide : Vous êtes très stressé, exaspéré, impatient, ou vous vous sentez à bout. La méduse vous aide à vous détendre, elle vous donne de la patience et enlève les tensions qui pèsent sur vos émotions. Elle amène de l'harmonie et des sentiments de paix si vous écoutez son message : il vous dit d'avoir foi en vous dans les temps difficiles. Tout va marcher, surtout si vous êtes transparent envers les sentiments que vous éprouvez dans cette période. La méduse s'appuie sur les courants de l'océan et les vagues pour la porter dans son mouvement, et elle utilise son ombrelle (la partie arrondie du haut de son corps) pour avancer. Cela veut dire que vous pouvez avoir besoin de vous appuyer sur l'aide des autres pour aller là où vous voulez arriver, mais votre force intérieure est là aussi pour vous porter, si vous choisissez d'avancer par vous-même. Vous êtes accommodant, mais vous êtes aussi d'un caractère indépendant : il peut donc être délicat pour vous d'accepter de l'aide. L'acceptation fait intégralement partie de la nature de la méduse. Elle ne pose pas de question et accepte ce qui se passe autour d'elle. Vous non plus, vous n'avez pas peur d'accepter ce qui est et vous gérez des situations difficiles avec aisance et fluidité. Vous êtes une personne aimante dont les émotions sont profondes. La méduse vient vous dire que les choses s'améliorent dans votre vie.


Fréquence : L'énergie de la méduse est douce, fluide et chaude. Elle bouge doucement, de façon répétitive. Sa sonorité est caverneuse, avec un léger écho.


Imaginez...

En visitant l'aquarium public, voilà que, dans un coin de la salle, vous avez le souffle coupé d'admiration. devant vous, derrière une très grande vitre, il y a dans l'eau quantité de méduses d'un orangé brillant, avec leurs longs tentacules. Vous vous tenez devant la vitre, hypnotisé par leurs mouvements dans l'eau. Certaines ont l'air de flotter, alors que d'autres se propulsent par la pulsation de leurs ombrelles. Vous remarquez que leurs tentacule flottent derrière elles lorsqu'elles avancent, ou tout autour d'elles lorsqu'elles s'arrêtent. Elles émettent de la lumière en avançant. Vous ne pouvez vous empêcher de penser que la méduse est semblable à votre être spirituel. Votre lumière brille lorsque vous menez vos activités quotidiennes. Ce n'est pas quelque chose de conscient, mais c'est en vous, cela fait partie de vous.

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Littérature :


Fille des mers

[...]

Quelques coquilles étaient là toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu d’elles, sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l’ombrelle vivante qu’on nomme assez mal méduse. Pourquoi ce terrible nom pour un être si charmant ? Jamais je n’avais arrêté mon attention sur ces naufragées qu’on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances douces et légères. Elle était d’un blanc d’opale où se perdait, comme dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l’avait retournée. Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la délicate ombrelle (c’est-à-dire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le rocher. Très froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et même aimer. Tout cela, sans dessus dessous, recevait d’aplomb le soleil provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l’aridité du mistral qui s’y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente créature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant, elle ne se cuirasse pas d’épiderme résistant, comme nous autres animaux de la terre ; elle reçoit tout à vif.

Près de sa lagune séchée, d’autres lagunes étaient pleines et communiquaient à la mer. Le salut était à un pas. Mais, pour elle qui ne se meut que par ses ondoyants cheveux, ce pas était infranchissable. Sous ce soleil, on pouvait croire qu’elle serait bientôt dissoute, absorbée, évanouie.

Rien de plus éphémère, de plus fugitif que ces filles de la mer. Il en est de plus fluides, comme la légère bande d’azur qu’on appelle ceinture de Vénus, et qui, à peine sortie de l’eau, se dissipe et disparaît. La méduse, un peu plus fixée, a plus de peine à mourir.

Était-elle morte ou mourante ? Je ne crois pas aisément à la mort ; je soutins qu’elle vivait. À tout hasard, il coûtait peu de l’ôter de là et de la jeter dans la lagune d’à côté. S’il faut tout dire, à la toucher j’avais un peu de répugnance. La délicieuse créature, avec son innocence visible et l’iris de ses douces couleurs, était comme une gelée tremblotante, glissait, échappait. Je passai outre cependant. Je glissai la main dessous, soulevai avec précaution le corps immobile, d’où tous les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont quand elle nage. Telle je la mis dans l’eau voisine. Elle enfonça, ne donnant aucun signe de vie.

Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j’allai revoir ma méduse. Elle ondulait sous le vent. Réellement, elle remuait et se remettait à flot. Avec une grâce singulière, ses cheveux fuyant sous elle nageaient, doucement l’éloignaient du rocher. Elle n’allait pas bien vite, mais enfin elle allait. Bientôt je la vis assez loin.


Elle n’aura peut-être pas tardé de chavirer encore. Il est impossible de naviguer avec des moyens plus faibles et de façon plus dangereuse. Elles craignent fort le rivage, où tant de choses dures les blessent, et, en pleine mer, le vent à chaque instant les retourne. Alors leurs cheveux-nageoires étant par-dessus, elles flottent à l’aventure, la proie des poissons, la joie des oiseaux qui se font un jeu de les enlever.

Pendant toute une saison passée aux bords de la Gironde, je les voyais fatalement poussées par la passe, jetées à la côte par centaines, sécher là misérablement. Celles-ci étaient grosses, blanches, fort belles à leur arrivée, comme de grands lustres de cristal avec de riches girandoles, où le soleil miroitant mettait des pierreries. Hélas ! quel état diffèrent au bout de deux jours ! le sable fort heureusement s’affaissait dessous, les cachait.

Elles sont l’aliment de tous, et elles-mêmes n’ont guère d’aliment que la vie peu organisée, vague encore, les atomes flottants de la mer. Elles les engourdissent, les éthérisent, pour ainsi parler, et les sucent sans les faire souffrir. Elles n’ont ni dents, ni armes. Nulle défense. Seulement quelques espèces (et non pas toutes, dit Forbes) peuvent, si on les attaque, sécréter une liqueur qui pique un peu, comme l’ortie. Sensation si faible, au reste, que Dicquemare n’a pas craint de la recevoir dans l’œil et l’a fait impunément.


Voilà une créature bien peu garantie, et en grand hasard. Elle est supérieure déjà. Elle a des sens, et, si l’on en juge par les contractions, une susceptibilité notable de souffrir. On ne peut, comme le polype, la partager impunément. Dans ce cas, lui, il se double, elle, elle meurt. Comme lui, gélatineuse, elle semble un embryon, mais l’embryon trop tôt renvoyé du sein de la mère commune, tiré de la base solide, de l’association qui fit la sécurité du polype, est lancé dans l’aventure.

[...]

On aurait pu le deviner à cette grâce indécise, à cette faiblesse désarmée qui ne craint rien, qui s’embarque sans instruments pour naviguer, qui se confie trop à la vie. C’est la première et touchante échappée de l’âme nouvelle, sortie, sans défense encore, des sûretés de la vie commune, essayant d’être soi-même, d’agir et souffrir pour son compte, — molle ébauche de la nature libre, — embryon de la liberté.

Être soi, être à soi seul un petit monde complet, grande tentation pour tous ! universelle séduction ! belle folie qui fait l’effort et tout le progrès du monde. Mais dans ces premiers essais, qu’elle semble peu justifiée ! On dirait que la méduse fut créée pour chavirer.

Chargée d’en haut, d’en bas mal assurée, elle est faite à l’opposé de la physalie, sa parente. Celle-ci n’a au-dessus de l’eau qu’un petit ballon, une vessie insubmersible, et laisse traîner au fond ses longs tentacules, infiniment longs, de vingt pieds ou davantage, qui l’assurent, balayent la mer, frappent le poisson de torpeur, le lui livrent. Légère et insouciante, gonflant son ballon nacré, teinté de bleu ou de pourpre, elle lance, par ses grands cheveux de sinistre azur, un subtil venin dont la décharge foudroie.


Moins redoutables, les vélelles ne peuvent périr non plus. Elles ont la forme de radeaux ; leur petite organisation est déjà un peu solide ; elles savent se diriger, tourner au vent la voile oblique. Les porpites, qui ne semblent qu’une fleur, une marguerite, ont pour elles leur légèreté ; elles flottent même après leur mort. Il en est de même de tant d’êtres fantastiques et presque aériens, guirlandes à clochettes d’or ou guirlandes de boutons de roses (physsophore, stéphanomie, etc.), ceintures azurées de Vénus. Tout cela nage et surnage invinciblement, ne craint que la terre, vogue au large, dans la grande mer, et, si violente qu’elle semble y trouver toujours son salut. Les porpites et les vélelles craignent si peu l’Océan que, pouvant toujours surnager, ils font effort pour enfoncer, et, dès qu’il vient du gros temps, se cachent dans la profondeur.

Telle n’est pas la pauvre méduse. Elle a à craindre le rivage, elle a à craindre l’orage. Elle pourrait se faire pesante à volonté et descendre, mais l’abîme lui est interdit ; elle ne vit qu’à la surface, en pleine lumière, en plein péril. Elle voit, elle entend, elle a le toucher fort délicat, beaucoup trop pour son malheur. Elle ne peut se diriger. Ses organes plus compliqués la surchargent et lui font perdre bien aisément l’équilibre.

Aussi on est tenté de croire qu’elle se repent d’un essai de liberté si hasardeuse, qu’elle regrette l’état inférieur, la sécurité de la vie commune. Le polypier fit la méduse, la méduse fait le polypier. Elle rentre à l’association. Mais cette vie végétative est si ennuyeuse, qu’à la génération suivante, elle s’en émancipe encore et se relance au hasard de sa vaine navigation. Alternative bizarre, où elle flotte éternellement. Mobile, elle rêve le repos. Inerte, elle rêve le mouvement.


Ces étranges métamorphoses, qui tour à tour élèvent, abaissent, l’être indécis, et le font alterner entre deux vies si différentes, sont vraisemblablement le fait des espèces inférieures, des méduses qui n’ont pu entrer décidément encore dans la carrière irrévocable de l’émancipation. Pour les autres, on croirait sans peine que leurs variétés charmantes marquent des progrès intérieurs de vie, des degrés de développement, les jeux, les grâces et les sourires de la liberté nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thème si simple de disque ou d’ombrelle qui flotte, d’un léger lustre de cristal où le soleil met des lueurs, a fait une création infinie de jolies variantes, un déluge de petites merveilles.

Toutes ces belles, à l’envi flottant sur le vert miroir dans leurs couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d’une coquetterie enfantine et qui s’ignore, ont embarrassé la science, qui, pour leur trouver des noms, a dû appeler à son secours et les reines de l’histoire et les déesses de la mythologie. Celle-ci, c’est l’ondoyante Bérénice dont la riche chevelure traîne et fait un flot dans les flots. Celle-là c’est la petite Orithye, épouse d’Éole, qui, au souffle de son époux, promène son urne blanche et pure, incertaine, à peine affermie par l’enchevêtrement délicat de ses cheveux, que souvent elle enlace par-dessous. Là-bas, Dionée, la pleureuse, semble une pleine coupe d’albâtre qui laisse, en filets cristallins, déborder de splendides larmes. Telles, en Suisse, j’ai vu s’épancher des cascades lasses et paresseuses, qui, ayant fait trop de de détours, semblaient tomber de sommeil, de langueur.


Dans la grande féerie d’illumination que la mer déploie aux nuits orageuses, la méduse a un rôle à part. Plongée, comme tant d’autres êtres, dans le phosphore électrique dont ils sont tous pénétrés, elle le rend à sa manière avec un charme personnel. [...]

De grandes flottes, plus paisibles, promènent sur les flots des lumières. Les vélelles allument la nuit leurs petites embarcations. Les béroés vont triomphantes comme des flammes. Nulles plus magiques que celles de nos méduses. Est-ce un pur effet physique, comme celui qui fait serpenter les salpas injectés de feu ? Est-ce un acte d’aspiration, comme d’autres en donnent l’idée ? Est-ce caprice, comme chez tant d’êtres qui se jouent aux étincelles d’une vaine et inconstante joie ? Non, les nobles et belles méduses (comme l’Océanique à couronne, comme la charmante Dionée) semblent exprimer des pensées graves. Sous elles, leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des lueurs mystérieuses d’émeraude et d’autres couleurs qui, jaillissant ou pâlissant, révèlent un sentiment, et je ne sais quel mystère. On dirait l’esprit de l’abîme qui en médite les secrets. On dirait l’âme qui vient ou celle qui doit vivre un jour. Ou bien faudrait-il y voir le rêve mélancolique d’une destinée impossible qui ne doit jamais atteindre son but ? Ou l’appel au bonheur d’amour qui seul nous console ici-bas ?

On sait que, sur notre terre, chez nos lucioles, ce feu est le signal, l’aveu de l’amante qui se désigne, dit sa retraite et se trahit. A-t-il ce sens chez les méduses ? On l’ignore. Ce qui est sûr, c’est qu’elles versent ensemble leur flamme et leur vie. La sève féconde, chez elles, la vertu de la génération, y tient, et, à chaque éclair, échappe et va diminuant.

Si l’on veut le plaisir cruel de redoubler cette féerie, on les expose à la chaleur. Alors elles s’exaspèrent, rayonnent et deviennent si belles, si belles !… que la scène est finie. Flamme, amour et vie, tout a fui, tout s’est écoulé à la fois.

Jules Michelet, La Mer, Livre VI "Fille des mers", 1875.

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Dans un recueil intitulé Heures fatales (Édition originale 1990 ; traduction française éditions Denoël, 1992) Ruth Rendell propose une nouvelle particulièrement angoissante qui se déroule à Majorque, destination totalement exotique pour une jeune anglaise de 13 ans, la narratrice :


Qu'elles étaient belles ces méduses. En tout cas, aux yeux de Piers. Pour ma part, je les trouvais répugnantes. Un jour, bien plus tard, en en voyant une de la même espèce dans un musée océanographique, je me suis sentie mal. Ma gorge s'est nouée, j'étouffais et il m'a fallu sortir. Phylum cnidaria, méduse. Ces créatures tiennent leur nom de la Gorgone, dont la chevelure est constituée de serpents entrelacés et dont le regard suffit à vous transformer en pierre.

Celles qui étaient venues s'échouer par milliers sur la plage de Llosar étaient d'une transparence vitreuse, couleur d'aigue-marine, et de leur corps en forme d'ombrelle pendaient des tentacules cristallins, des sortes de pattes semblables à des stalactites. C'est du moins l'aspect qu'elles offraient quand elles flottaient sus la surface de l'eau bleue. Naufragées sur le sable et les rochers, elles se ratatinaient en disques aplatis et gélatineux, évoquant un entremets affaissé. Avec l'aide de Will, mon frère, qui avait bon coeur, s'acharna à les remettre à l'eau pour les sauver de la brûlure du soleil mais, bien que la marée fût à peu près nulle, la mer en montant les rejetait sans cesse sur la grève. Je ne parvenais pas à comprendre comment ils pouvaient toucher ces choses frémissantes et visqueuses. Rosario, qui se tenait à l'écart, elle aussi, les regardait faire avec une perplexité amusée.

Le lendemain, une atroce puanteur s'élevait de la plage, là où le soleil avait cuit les méduses, accélérant le processus de décomposition. Il n'était donc pas question d'y aller.

[...]

Au retour, en allant inspecter la plage, nous constatâmes que les méduses avaient presque disparu. Il n'en subsistait que des plaques sur les rochers, luisantes comme de la bave d'escargot.

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Dans Manta corridor (Éditions Viviane Hamy, 2006), roman policier de Dominique Sylvain, le monde de la mer est convoqué en plein Paris :


Pour tuer le temps, elle feuilleta Faune des mers chaudes et retrouva le chapitre qui intéressait Louis avant sa disparition. Les photos montraient des êtres translucides et évanescents, délicates ombrelles aux couleurs irisées, sans yeux et sans cerveau, à la limite de l'absence. Le texte racontait une autre chanson. Bien que méduse signifiât "celle qui protège" en grec, certains spécimens ne dérivaient pas au petit bonheur la chance mais attaquaient les nageurs s'aventurant dans leur périmètre. Ingrid apprit que les cubonnaires, seule espèce dotée d'yeux, étaient de véritables prédateurs. Habitantes des mers chaudes, reines de la métamorphose capables de passer de l'état d'innocent polype à celui de redoutable méduse, nageuses rapides autant qu'agiles, elles pouvaient trucider un être humain en trois minutes.

[...]

Ferdinand s'exprimait d'une voix douce et prenait son temps, un peu comme un polype à l'air inoffensif, flottant mollement entre deux courants chaudes et deux métamorphoses.

[...]

- Mandy s'est fait piquer par une sale bestiole, sur une plage australienne. Depuis, elle a une cicatrice en forme de patatoïde. Toutes les nuits, avant son show, je l'aidais à la camoufler avec du fond de teint.

A son tour, Ingrid étudia le vieux buriné à la loupe. Il avait bel et bien une cicatrice brunâtre sur l'avant-bras droit.

- Mandy t'a dit de quelle bestiole il s'agissait ?

- Une méduse.

- Holy shit ! s'exclama Ingrid en imaginant son splendide tatouage saboté par une de ces indolentes mais terrifiantes créatures. Tu es sûre de ça ?

- Certaine. Il paraît que ça fait un mal de chien et qu'il faut un temps fou pour que ça s'efface. A vrai dire, quelquefois, ça ne part pas.

[...]

Ingrid aurait aimé enchaîner sur les méduses et leurs baisers toxiques mais les révélations de Marie la costumière n'avaient pas titillé l'ex-commissaire. Ingrid avait pourtant potassé son dossier, consacrant une partie de sa nuit à terminer le chapitre "Méduses, ces redoutables beautés" et à fouiller les ressources infinies du Net en quête d'informations complémentaires sur la vie et les mœurs de ces étranges terreurs des mers. Elle avait pu donner à Lola les détails les plus intéressants sur leurs piqûres. Il ne fallait pas se fier à la délicatesse de leur physionomie, leurs filaments n'évoquant rien de plus inquiétant qu'une chevelure flottante. Dans le fond, Mandy et le vieux buriné l'avaient échappé belle. Si les méduses ne vous tuaient pas, elles vous torturaient. Certaines variétés provoquaient d’effroyables réactions. Sueurs larmes, vertiges, vomissements, douleurs musculaires intenses, voire perte de conscience. Eh oui. Les blessures de certains rescapés avaient même évolué en escarres profondes, au point de nécessiter une greffe de peau. Avec son colmatage à coup de fond de teint, Mandy pouvait s'estimer heureuse.

Certes, les méduses posaient un problème particulier. Elles avaient colonisé les mers et il était impossible de savoir si le vieux bronzé s'était fait surprendre dans le Queensland, aux Caraïbes ou dans le détroit de Macassar. Dommage que Lola ne veuille pas s’empoigner avec le sujet. Ingrid avait la sensation qu'une partie de la solution flottait autour d'elle comme un voile transparent et gélatineux. Et qu'il fallait ouvrir son esprit au grand tout pour espérer renifler la vérité. Une réflexion qu'elle gardait pour elle. Lola aurait tôt fait de la classer dans la catégorie "délire New Age".

[...]

- Je comprends que Louis Manta soit fasciné par les méduses, dit Antoine. Tu sais d'où vient leur nom ?

- Je n'y connais pas grand-chose parce qu'en anglais, on appelle ces animaux des jellyfish.

- Des poissons-gelée ?

- Oui, pas de quoi rêver. Mais j'ai lu dans le bouquin de Louis que la Méduse était un monstre inventé par les Grecs.

- Tout juste. Elle était la fille de Phorcys et de sa sœur Céto, deux divinités marines des Hespérides. Sa laideur était effrayante et son regard avait le pouvoir de pétrifier le premier passant venu.

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