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  • Anne

Le Coquillage





Étymologie :

  • COQUILLAGE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1573 (Jacques de Billy, Œuvres spirituelles, 151 v°ds Delb. Notes). Dér. de coquille*, suff. -age*.

  • COQUILLE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1170 au fig. corquille « chose de peu de valeur » (Richeut, 1125 ds Meon, Nouveau Rec., t. I, p. 73) ; d'où 1350 vendre ses coquilles à qqn (G. Le Muisit, Poésies, éd. Kervyn de Lettenhove, t. 2, p. 260 : Vos cokillestrop bien saviés à quy vendiés) ; 2. 1262-68 coquille « mollusque (l'animal et sa coquille) » (Brunet Latin, Trésor, I, 333, éd. F. J. Carmody, p. 130) ; d'où 1362 lat. médiév. coquilhia « objet en forme de coquille » (texte lat. ds Du Cange : coquilhia argenti) ; 1376 « id. » (Inventaire, ibid. : Coquille d'argent) ; 3. 1393 « enveloppe dure d'un animal » (Ménagier de Paris, éd. Soc. des Bibliophiles fr., t. 2, p. 152 : coquilles des escrevisses) ; 1393 « coquille d'œuf » ibid., t. 2, p. 68 ; 4. 1723 « faute typographique » (M. D. Fertel, La Science pratique de l'imprimerie, p. 194 ds IGLF). Du lat. vulg. *conchilia (neutre plur. pris comme fém. du lat. class. conchylium, lui-même empr. au gr. κ ο γ χ υ ́ λ ι ο ν) croisé avec coccum (v. coque et cagouille) ; le sens 4 s'explique peut-être par vendre ses coquilles « tromper » d'où coquille « erreur ».


Lire également les définitions des noms coquillage et coquille pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Mircea Eliade, auteur de Images et symboles (Éditions Gallimard 1952, renouvelé en 1980) :


La Lune et les eaux :

Les huîtres, les coquilles marines, l'escargot, la perle sont solidaires aussi bien des cosmologies aquatiques que du symbolisme sexuel. Tous participent, en effet, aux puissances sacrées concentrées dans les Eaux, dans la Lune, dans la Femme ; ils sont en outre, pour diverses raisons, des emblèmes de ces forces : ressemblance entre la coquille marine et les organes génitaux de la femme, relations unissant les huîtres, les eaux et la lune, enfin symbolisme gynécologique et embryologique de la perle, formée dans l'huître. La croyance aux vertus magiques des huîtres et des coquillages se retrouve dans le monde entier, de la préhistoire aux temps modernes. Le symbolisme qui est à l'origine de telles conceptions appartient probablement à une couche profonde de la pensée "primitive". mais il a connu des "actuations" et des interprétations variées : on rencontre la présence des huîtres et des coquillages dans des rites agraires, nuptiaux ou funéraires, dans l'ornementation vestimentaire ou dans certains motifs décoratifs, même si plus d'une fois, leurs significations magico-religieuses semblent s'être à moitié perdues ou abâtardies. Chez certains peuples, les coquillages continuent de fournir un motif décoratif, alors que leur valence magique n'est même plus un souvenir. La perle, jadis emblème de la force génératrice ou symbole d'une réalité transcendantale, n'a conservé en Occident que la valeur de "pierre précieuse". la dégradation ininterrompue du symbolisme apparaîtra plus nettement à la fin de notre exposé.

[...]

Symbolisme de la fécondité

[...] Dans l'Inde méridionale, les jeunes filles portent des colliers de coquilles marines [Note :] Les jeunes filles Tiagy portent la coquille d'un mollusque, comme symbole de la virginité ; en perdant celle-ci, elles doivent renoncer à porter la coquille. [...]


Les coquilles furent d'ailleurs, dès les temps préhelléniques, en étroite relation avec les Grandes Déesses. On consacrait des coquillages à Aphrodite, à Chypre, où la déesse avait été conduite après sa naissance de l'écume de la mer (Pline, Histoire Naturelle, IX, 30 ; XXXII, 5). Le mythe d'Aphrodite née d'une conque marine était probablement répandu dans le monde méditerranéen. Plaute - qui traduit un vers de Diphile - en connaît la tradition : Te ex concha natam esse autumnant. En Syrie, la déesse était nommée la "Dame aux perles" ; à Antioche, Margaritô. Le complexe : Aphrodite- coquillages est confirmé, en outre, par de nombreuses gravures sur coquilles. L'assimilation de la coquille marine à l'organe génital féminin était sans doute connu aussi des Grecs. La naissance d'Aphrodite dans une conque illustrait ce lien mystique entre la déesse et son principe. C'est ce symbolisme de la naissance et de la régénération qui inspirait la fonction rituelle des coquillages. C'est grâce à leur puissance créatrice - en tant qu'emblèmes de la matrice universelle - que les coquillages ont leur place dans les rites funéraires. Un tel symbolisme de la régénération ne s'abolit pas facilement : les coquillages qui symbolisent la résurrection dans maints monuments funéraires romains passeront dans l'art chrétien. Souvent d'ailleurs, la morte est identifiée à Vénus : elle est représentée sur le sarcophage le buste nu, avec, à ses pieds, la colombe ; par cette identification, à l'archétype de la vie ne perpétuel renouvellement, la morte assure sa résurrection.

Partout, la coquille marine, les perles, l'escargot, figurent parmi les emblèmes de l'amour et du mariage. La statue de Kâmadeva est ornée de coquillages. Dans l'Inde, on annonce la cérémonie nuptiale en soufflant dans une grande coquille marine. Cette même coquille (Turbinella pyrum) est d'ailleurs l'un des deux symboles principaux de Visnu. Une prière illustre ses valences religieuses : "A la bouche de cette coquille est le dieu de la Lune, à ses côtés demeure Varuna, sur son dos Prajapati, à son sommet le Gange, le Sarasvati et tous les autres fleuves sacrés des trois mondes, où, selon le commandement de Vâsudeva, on fait des ablutions. Dans cette coquille est le chef des Brahmanes. Aussi adorons-nous cette coquille sainte. Gloire à toi, coquille sacrée, bénie sois-tu de tous les dieux, ô toi née de la mer et que Visnu tient en sa main. Nous adorons la coquille sacrée, nous méditons sur elle. Exaltons-nous en la joie !"

Chez les Aztèques, l'escargot symbolisait couramment la conception, la grossesse, l'accouchement. A propos de la planche XXVI du Codex Vaticanus, Kingsborough transcrit l'explication donnée par les indigènes de l'association entre le mollusque (sea-snail) et l'accouchement : "... comme cet animal marin sort de sa coquille, ainsi l'homme naît du ventre de sa mère". Même interprétation autochtone de la planche XI du Codex Telleriano-Remensis.


Fonctions rituelles des coquilles :

On s'explique dès lors facilement par le même symbolisme, la présence de la coquille marine, des huîtres et des perles dans maint rite religieux, dans les cérémonies agraires et initiatiques. Les huîtres et les perles qui favorisent la fécondation et la parturition, ont aussi une heureuse influence sur la récolte. La force signifiée par un symbole de la fertilité se manifeste sur tous les niveaux cosmiques.

Dans l'Inde on sonnait de la conque durant les cérémonies qui ont lieu dans les temples, mais aussi à l'occasion des cérémonies agricoles, nuptiales et funéraires Au Siam, les prêtres sonnent de la coquille au début des semailles. Sur la côte de Malabar, à l'occasion de la cueillette des premiers fruits, le prêtre sort du temple précédé par un homme qui sonne de la conque. Même fonction rituelle de la coquille chez les Aztèques : certains manuscrits représentent le dieu des Fleurs et de la Nourriture porté en procession, précédé d'un prêtre sonnant de la coquille.

On a vu avec quelle précision la coquille marine et les huîtres expriment le symbolisme de la naissance et de la renaissance. Les cérémonies d'initiation comportent une mort et une résurrection symboliques ; la coquille peut signifier l'acte de renaissance spirituelle (résurrection) aussi efficacement qu'elle assure et facilité la naissance charnelle. D'où le rite qui consiste, dans certaines tribus algonquines, à frapper le néophyte avec une coquille au cours de la cérémonie d'initiation, et à lui en montrer une tandis qu'on lui raconte les mythes cosmologiques et les traditions de la tribu. Les coquilles tiennent d'ailleurs une place importante dans la vie religieuse et dans les pratiques magiques de nombreuses tribus d'Amérique. Dans les cérémonies initiatiques de la "Société Grande-médecine" des Ojibwa et de "Médecine Rite" des Winnebago, les coquilles interviennent comme un élément indispensable : la mort et la résurrection rituelles du candidat sont amenées par l'attouchement des coquilles magiques conservées dans des sacoches en peau de loutre.

Les mêmes liens mystiques qui rattachent les coquilles au cérémonies d'initiation et, de façon plus générale, aux divers rites religieux, se retrouvent en Indonésie, en Mélanésie, en Océanie. L'entrée des villages du Togo est décorée d'idoles dont les yeux sont faits de coquillages et devant lesquelles on amoncelle des offrandes de coquillages. Ailleurs on offre des coquillages aux rivières, aux sources, aux arbres. Les vertus magico-religieuses des coquillages expliquent également leur présence dans l'administration de la justice. Comme dans la société chinoise, dans les sociétés "primitives" l'emblème qui incarne un des principes cosmiques assure la juste application de la loi : en tant que symbole de la Vie cosmique, la coquille a le pouvoir de découvrir toute infraction de la norme, tout crime contraire aux rythmes et, implicitement, à l'ordre de la société.

A cause de leur ressemblance avec la vulve, la coquille marine et nombre d'autres espèces de coquillages passent pour préserver de toute magie, de la jettatura ou du mal'occhio. Les colliers de coquillages, les bracelets, les amulettes ornées de coquilles marines ou même la simple image de celles-ci, défendent femmes, enfants et bétail du mauvais sort, des maladies, de la stérilité, etc. Le même symbolisme - de l'assimilation à la source même de la Vie universelle - alimente l'efficience variée de la coquille, qu'il s'agisse de perpétuer des normes de la vis cosmique ou sociale, de promouvoir un état de bien-être et la fécondité, d'assurer délivrance facile à la femme en couche ou la "renaissance" spirituelle du néophyte au cours d'une cérémonie d’initiation.


Le rôle des coquillages dans les croyances funéraires :

Le symbolisme sexuel et gynécologique des coquilles marines et des huîtres impliques, on s'en souvient, une signification spirituelle : la "deuxième naissance" réalisée par l’initiation est rendue possible grâce à la même source intarissable qui soutient la vie cosmique. De là aussi la mission des coquillages et des perles dans les usages funéraires ; le défunt ne se sépare pas de la force cosmique qui a alimenté et régi sa vie. [...]

Le jade et les coquilles concourent à créer une destinée excellente dans l'au-delà, si le premier préserve le cadavre de la décomposition, les perles et les coquillages préparent au trépassé une nouvelle naissance. D'après Li Ki, le cercueil était orné de "cinq rangées de coquillages précieux" et de "tablettes de jade". [...] Les coquillages ne jouent pas un rôle moins important dans les cérémonies funéraires de l'Inde. On sonne de la coquille et on sème de coquillages le chemin qui mène de la maison du mort au cimetière. En certaines provinces on emplir de perles la bouche du mort. La coutume se retrouve à Bornéo, où l'influence hindoue s'est vraisemblablement greffée sur un rite autochtone. En Afrique, on étend une couche de coquillages au fond de la tombe. Cet usage était fréquent chez nombre de populations américaines anciennes. On a trouvé des coquillages, coquilles marines et autres, des perles naturelles ou perles artificielles en quantités considérables dans les stations préhistoriques, le plus souvent dans des tombeaux. Dans la caverne de Lagérie (vallée de la Vézère, en Dordogne), appartenant au paléolithique, les fouilles ont mis à jour de nombreuses coquilles d'espèces méditerranéennes, Cyprea pyrum et C. lurida. Sur le squelette, les coquilles étaient disposées symétriquement, par paires : quatre sur le front, une sur chaque main, deux sur chaque pied, quatre près des genoux et des chevilles. La grotte de Cavilon contenait près de huit mille coquillages marins, pour la plupart teints en rouge et dont n dixième étaient perforés. De son côté, Cro-Magnon a livré plus de trois cents coquilles de Littorina littorea perforées. Ailleurs, un squelette de femme, couvert de coquillages, a été trouvé près d'un squelette d'homme, portant des ornements et une couronne faits de coquillages perforés. Ce qui porte Mainage à se demander : "Pourquoi le squelette de Laugerie-Basse (Dordogne) portait-il un collier formé de coquillages méditerranéens et le squelette de Cro-Magnon un ornement confectionné avec des coquilles océaniques ? Pourquoi à Grimaldi (Côte d'Azur), les gisements ont-ils fourni des coquilles pêchées sur les rivages de l'Atlantique ? Et, comment se fait-il qu'à Pont-à-Lesse, en Belgique, on ait trouvé des coquillages tertiaires recueillis dans les environs de Reims ? "Le seul nomadisme des quaternaires suffit très probablement à expliquer ces faits ; mais c'est une preuve de plus de l'importance magico-religieuse des coquillages chez les peuples préhistoriques.

Des coquillages ont également été retrouvés dans les tombeaux de l'Egypte pré-dynastique. Les coquilles de la mer Rouge fournirent très longtemps aux Égyptiens des amulettes. Les fouilles de Crète ont révélé une profusion analogue de coquilles et de coquillages. A Phaestos, on a trouvé dans un dépôt néolithique, à côté d'une image féminine d'argile, des coquillages de pelunculus ; leur signification religieuse ne fait aucun doute. [...] le symbolisme : mort-renaissance ne font plus l'ombre d'un doute. Une très ancienne coutume japonaise s'explique par des croyances similaires : en oignant son propre corps avec de la poudre de coquilles, on en assure la renaissance.

Le rôle funéraire des perles et des coquillages semble avoir été d'une importance décisive chez les populations autochtones des deux Amériques.

[...]

En dehors de la valeur que leur reconnaissaient magie et médecine, les coquillages et les coquilles marines ont été fréquemment utilisées comme monnaie. Les informations que fournissent en ce sens Jackson et quelques autres auteurs, suffisent à le prouver. Karlgren, qui a démontré l'emploi monétaire des coquillages en Chine, croit que la coutume de mettre une pièce sur le front n'est qu'une réminiscence des temps où le coquillage était encore couramment porté comme amulette. La valeur sacrée symbolique de la coquille marine et de la perle devient peu à peu profane. Mais la nature précieuse de l'objet n'est en rien atteinte par ce déplacement de valeur. En lui s'est à tout moment concentrée la puissance, il est force et substance ; enfin, il demeure constamment solidaire de la "réalité", de la vie et de la fertilité."

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


" De par sa forme ovoïde ou oblongue, la coquille, qu'elle soit d’œuf ou de fruit de mer, n'est pas sans analogie avec la forme du sexe féminin. C'est ainsi qu'au coquillage se rattachent les symboles de plaisirs, de fécondité, mais aussi de richesses et de prospérité, tandis qu'à la coquille on attribue plus spécifiquement les symboles de conception, de vie intra-utérine, de naissance. Toutes caractéristiques qui sont bien sûr en rapport direct avec la Lune, comme le sont les cycles de fécondation, des marées et ceux des semaines et des mois utiles à la conception.

Qui plus est, du fait que le coquillage et la coquille d’œuf peuvent être hermétiquement fermés, impénétrables, ils sont souvent en relation avec les mystères, les secrets, mas aussi les mythes de Création universels, qui révèlent souvent que, dans un œuf primordial ou un coquillage initial, se cachait quelque chose de neuf, dissimulé aux yeux de tous, ou que nul ne pouvait voir sous peine d'être aveuglé, et qui allait faire sortir le monde du grand Chaos.

Toutes ces images de vie, de naissance, mais de plaisirs aussi, ne l'oublions pas, collent à la coquille d’œuf ou au coquillage qui, lorsqu'ils sont présents dans un songe, annoncent au rêveur qu'un événement nouveau va surgir, un sentiment nouveau peut-être aussi, quelque chose d'inédit en tout cas, de pur, de spontané, qui couve en lui, se prépare doucement mais sûrement, à son insu, dont il est enceint en quelque sorte.

Toutefois, la coquille et le coquillage peuvent être aussi de merveilleux symboles de l'âme. Dès lors, dans un rêve, leur présence peut avoir une connotation spirituelle et psychique non négligeable, dans le sens où elle annonce alors une prise de conscience pour le rêveur, une découverte importante qui servira la cause de son évolution intime et personnelle. Seuls la coquille brisée et vide ou le coquillage ouvert et vide, lui aussi, révèlent un projet qui avorte, un souhait qui ne se réalisera pas. "

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D'après Le Livre des symboles, réflexions sur des images archétypales (2010) dirigé par Ami Ronnberg et Kathleen Martin, avec le concours des auteurs de ARAS, qui associent le symbolisme de la conque avec celui du coquillage :


"Depuis des temps immémoriaux, nous pressons des coquillage​​s contre notre oreille pour entendre le bruit des vagues, les éternelles marées de la vie qui gravent sur nous leurs empreintes. L'oreille humaine ressemble à un coquillage, recueillant les vibrations de l'air dans sa cavité externe que nous appelons "conque" et les dirigeant à travers des conduits sinueux vers l'oreille interne sous forme de sons, évoquant symboliquement une écoute intérieure. En parlant du sens caché de ses paraboles, Jésus déclare : "Que celui qui a des oreilles pour entendre entende." Les images du Bouddha avec des oreilles allongées suggèrent qu'écouter avec l'oreille interne implique également de se taire, de méditer sur ce qui a été dit et de s'ouvrir à la résonance de la source.


Nous avons également approché le coquillage de nos lèvres, trompetant tel des dieux marins, car le son de l a conque avait la réputation d'apaiser les flots tumultueux. Le coquillage venant des profondeurs, il est associé aux enfers. Selon le mythe maya, la divinité Quetzalcoatl descendit au Mictlan, le royaume des squelettes, sous la forme d'une conque morte devenue silencieuse afin que les vers s'introduisent en lui et qu'il puisse revenir à la vie à l'intérieur de sa coquille (Moctezuma).


Les coquillages sont de mystérieux trésors marins, leurs belles formes, parfois symétriques, souvent ornées de stries et de spires, reflétant des phases de croissance. l'intérieur du coquillage rappelle la spirale sacrée, le labyrinthe et le centre. La suggestion d'une vie marine évoque également la vie cachée de notre monde intérieur, refaisant parfois surface en laissant son empreinte dans la conscience et parfois pas. La coquille est un exosquelette protégeant la créature vulnérable qui vit en elle. Cependant, le coquillage est également fragile, cassable ; ce n'est pas une carapace défensive. Nous parlons de sortir de, ou de rentrer dans, sa coquille, évoquant une exposi​​tion au monde progressive, précaire, ou, à l'inverse, un retrait du monde, la recherche d'intimité, d'un refuge.

La forme et la profondeur de certains coquillages ainsi que leur nacre nous rappelle une vulve, l'associant à l'attrait et au mystère du féminin, à l'incarnation et à la fécondité. Aphrodite, la déesse grecque de l'amour (Vénus pour les Romains) se matérialisa hors de l'écume de l'océan et fut portée jusqu'au rivage dans un coquillage. Dans son célèbre tableau, Odilon Redon montre le coquillage ouvert, en forme de vulve, sa douce opalescence infusant le ciel. Comme dans une vision, la déesse est étendue, mais pourtant debout, endormie, mais pourtant éveillée. Nous nous ornons de coquillages, nous rappelant la déesse, sa beauté, ses séductions. Le coquillage et son évocation de la mer salée utérine, la lune, le va-et-vient des marées transmettent une impression de naissance et de renaissance. Les premiers Chrétiens utilisaient l'image du coquillage vide pour représenter le départ de l'âme vers l'immortalité."


Moctezuma, Eduardo Matos et Michel Zabé, Treasures of the Great Temple, La Jolla, CA, 1990.

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


Au cours de ses observations sur le coquillage situé dans la dynamique du rêve, le chercheur doit lutter contre le sentiment d'être engagé dans une démarche sans issue. La confortable appellation de "coquillage" masque une foule d'images disparates, éparpillées au fil des scénarios. Que de voies s'ouvriront à la réflexion ! Elles ne se laisseront rassembler autour de quelques axes définis qu'au prix d'un effort soutenu.

Ici, une huître géante, tapie au profond de la mer, s'ouvrira pur accueillir la rêveuse ou le rêveur indécis quant au comportement qu'il conviendrait d’adopter. L'intérieur du testacé offre-t-il comme un lieu pour renaître ? Leur tend-il un piège mortel ? est-ce un abri ? est-ce une menace ? L'a^me intrépide emportée dans cette rêverie lilliputienne réalisera-t-elle son destin de perle ? est-elle appelée au combat héroïque de Jonas ? Subira-t-elle la castration définitive, engloutie dans le vagin maternel ?

Là, une conque vidée de sa chair, sarcophage ayant dévoré la substance dont il était dépositaire, propose à celui qui la rencontre d'écouter la voix de la mer. De quelle nostalgie ce souffle sonore se fait-il réellement l'écho ? Curieuse inversion que celle d'une image de coquille qui prend la forme d'une oreille pour émettre un son ? Quelle intimité lointaine une oreille qui gémit transmet-elle à l'oreille qui entend ?

Ailleurs, le coquillage s'expose à l'une ou l'autre des projections que suggère la spirale. Spirale lévogyre ou dextrogyre, spires se développant vers le haut ou vers le bas, lorsque le discours onirique livre de telles précisions, ce qui est rare, la traduction sera celle de la forme et du mouvement tourbillonnaires, telle qu'elle est exposée dans les articles consacrés à la spirale et au tourbillon.

Ici ou là, c'est la coquille Saint-Jacques qui apparaît. Mais l'emblème des pèlerins revenant de Compostelle se prête lui-même aux multiples aspects de la symbolique du coquillage. Dans tel rêve, il participe au fantasme de la bouche dévorante, dans tel autre, il est un grand bénitier, ailleurs il devient la vaste coquille qu donne naissance à la Vénus éternelle, cette figuration de la composante féminine de la Psyché.

Le mot coquille amène à constater que l'imaginaire spontané fait une corrélation si nette entre l'escargot et les coquillages qu'il convient d'intégrer le gastéropode dans cette famille.

Le souhait de ranger les coquillages du rêve dans les catégories élaborées par la science est tout de suite découragé par l'imprécision des images oniriques. La classification sommaire que nous venons d'ébaucher va presque à l'encontre de notre intention de rendre compte de l'impression de flou dont l'imaginaire entoure le coquillage. L'huître, la moule, la praire, la coquille Saint-Jacques voisinent souvent dans une même séquence, se substituant même les unes aux autres. Mais, surtout, un même coquillage, dans tel ou tel rêve cumulera tous les rôles, assumera toutes les représentations symboliques dont le testacé est apte à se charger.

Il y aurait négligence coupable à passer sous silence les évocations du coquillage pluriel, de ces milliers de coquilles qui tapissent les fonds marins ou que l'on trouve mélangées au sable de la plage. Celles-là, le mental les associe volontiers quelque souvenir heureux, aux heures de la détente. Le rêve est plus prosaïque, qui les apparente aux détritus, aux objets usés, aux bateaux coulés, à tous ces témoins d'une vie disparue. Deux séquences du sixième scénario de Roland vont montrer à la fois l'agilité manifestée par le rêve lorsqu'il s'agit de substituer entre eux les coquillages et la corrélation entre ceux là et les déchets de la vie. L'exemple est d'autant plus saisissant que le scénario commence sur la vision d'un coquillage dont la chair est déjà morte.

« Je vois un coquillage, un bivalve, ouvert... il est marron pâle, comme une praire... il est posé sur un fond noir... on voit les traces des chairs... et même des lambeaux... il est mort hein !... On voit un sinus blanc qui suit le pourtour de la coque, à l'intérieur... je plonge ma main dedans... je cherche... je remonte d'autres choses : un os, une vieille clef, une petite cuillère, une coquille Saint-Jacques vide... beaucoup de choses... des tessons, des objets cassés ou usés, un oursin mort... »

Roland laisse cheminer l'inspiration et, dix minutes plus tard, sorti de l'eau, arrive devant un mur qui le sépare d'un autre monde : « ... sur le mur, il y a des masques grimaçants... au bout, y a une sorte de fermeture Éclair verticale... je l'ouvre... un torrent d'objets neufs, de choses vivantes, végétales, sort comme un flot, couleur de vie... »

Ces deux extraits d'un même scénario attestent que les coquillages dispersés au fond des eaux sont en résonance avec des vécus pathogènes, des élans brisés, des espoirs trahis. Cet aspect de l'interprétation des coquillages renvoie, pour une part, à la symbolique du bateau coulé, développée dans l'article consacré à cette image. Pourtant, les mots de Roland contiennent une indication essentielle pour la compréhension du symbole. Ce mur est une frontière entre deux mondes : la mort et la vie, l'invisible et le visible, l'humain et le non-humain.

Pour l'imaginaire, tout coquillage est un lieu de communication entre deux mondes. Il est le passage mystérieux par lequel circulent les fantômes. Autant que le miroir, qui propose des images inaccessibles, le testacé, avec sa coque opaque, hermétiquement close, suggère la vie d'un au-delà du regard. Plus de 60% des séquences de rêve dans lesquels apparaît le coquillage sont ainsi le lieu de transhumance d'êtres incertains, impalpables, indéfinis comme l'âme des morts. C'est avec l'eau, milieu naturel du testacé, la corrélation la plus marquante que relève l’observateur dans ces rêves. Le huitième scénario de Cédrix illustrera ces affirmations :

« ... Là, je suis dans une pièce au plafond très haut... assis sur le plancher, des hommes des cavernes mangent des quartiers de viande, salement... j'ouvre les portes et les fenêtres... le vent s'engouffre... ça fait un remue-ménage pas possible ! Les hommes des cavernes partent tous manger dehors... le vent chasse tout... je reste seul dans cette pièce dont les murs sont couverts de miroirs... il y en a partout... dans ces miroirs, je vois plein de gens nus et recouverts d'un drap blanc... ils entrent dans la pièce en passant à travers la vitre... (...] Nous sommes tous tombés das la cave... il y a des ossements par terre... les gens continuent à aller et venir... ils ont mis leur drap à sécher... maintenant, ils sont complètement nus... ce sont des silhouettes, impalpables... on peut passer le bras au travers... ils transportent des caisses sur leurs épaules... des caisses avec du sable fin... avec plein de coquillages dedans... c'est drôle... maintenant, le sable flotte dans l'air, les étoiles de mer reprennent vie... comme si on était sous l'eau, sous la mer... il y a de plus en plus de coquillages sur ces gens, collés... »

Le rapprochement entre les ossements et les coquillages rappelle opportunément que le squelette et la coquille ont égale vocation à représenter la mort. Lorsque ce sont les fantômes sortis du miroir qui apportent eux-mêmes les coquillages, comment douter du lien qui unit ces derniers et le monde invisible ? D'autres rêveuses ou rêveurs désignent ainsi leurs apparitions : « ce sont des créatures ni humaines, ni animales », « je vois ces personnes qui ne sont que des ombres, comme des ombres chinoises », « là, c'est un champ de pierres dressées... ce sont les morts qui sont enterrés dessous et qui sortent la nuit... ils peuvent être bienfaisants ou dangereux... » L'image du coquillage assume la représentation d'ambivalences nombreuses : la vie et la mort, le perceptible et l'invisible, l'extérieur et l'intérieur, la rigidité et la flexibilité, l'accueil et la menace...

Le testacé, par-delà les particularités de traduction qui relèvent de la forme spécifique de chaque espèce, exprime toujours le rapport entre une coque solide, protectrice, exposée et une masse molle, flexible, vulnérable, intime. La coquille elle-même participe à cette dialectique de la rudesse et de la douceur, de la confrontation et de l'intimité. Souvent terne, brute, rugueuse à l'extérieur, elle est nacrée, polie, lisse, à l'intérieur.

Un autre volet de la symbolique du testacé, que presque tous les auteurs soulignent, concerne les similitudes qu'il présente avec la cavité vaginale. Un lieu intime où la flexibilité d'un muqueuse rose, orangée, s'offre ou s'oppose à la pénétration, un leu qui provoque une attirance allant jusqu'au désir de s'y perdre, les images oniriques sont promptes à rapprocher le coquillage et le sexe féminin. Quelques phrases de Roland suffiront à établir cette relation tellement évidente entre les images :

« ... C'est un homme, un homosexuel... qui vivait dans l'eau... on est venu le chercher, tout nu, hors de l'eau... l'enlever et l'amener dans le désert... on l'a arraché au milieu aquatique où il était bien... j'ai maintenant beaucoup d'images d'eau, de coquillages ouverts, avec de la chair dedans... ça a quelque chose de charnel, de très sensuel... je tourne autour de la même idée : coquillages humides ou insectes secs... »

Ici se mêlent l'appel de la chair vaginale et la nostalgie de l'eau première, du ventre maternel où on était bien. Les mots de Roland soulignent aussi le jeu du sec et de l'humide, autre ambivalence dont l'image du coquillage est imprégnée. La jeune inspiration de Véronique confère au symbole, dans une longue séquence de son huitième scénario, une ampleur qui ne se développe que dans les productions les plus spontanées de l'imaginaire. Véronique, descendue au fond de la mer, se trouve face à une huître : [lire la suite sur l'article consacré à l'huître.]

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Comment une image qui se prête à la projection de contenus aussi subtils que le passage entre le monde sensible et l'au-delà, la réalisation du Soi, le fantasme de dévoration et l'ambivalente relation à la matrice, se laisserait-elle enfermer dans un descriptif diagnostique ?

Devant le coquillage rêvé, le praticien observera avec circonspection l'environnement du symbole. Il se gardera de la tentation d'une traduction formalisée. Il se rappellera que, même en présence d'une expérience de régénérescence évidente, comme celle dont bénéficie Véronique ou d'une séquence à dominante érotique flagrante, le coquillage trahit toujours une angoisse existentielle plus ou moins forte qui constitue probablement l'essence de l'image.

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Mythologie :


Un article sur la mythologie grecque et le coquillage : "Album mythique des coquillages voyageurs. De l'écume au labyrinthe" d'Arnaud Zucker.

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Littérature :


Notes pour un coquillage


Un coquillage est une petite chose, mais je peux la démesurer en la replaçant où je la trouve, posée sur l'étendue du sable. Car alors js prendrai une poignée de sable et j'observerai le peu qui me reste dans la main après que par les interstices de mes doigts presque toute la poignée aura filé, j'observerai quelques grains, puis chaque grain, et aucun de ces grains de sable à ce moment ne m'apparaîtra plus une petite chose, et bientôt le coquillage formel, cette coquille d'huître ou cette tiare bâtarde, ou ce « couteau », m'impressionnera comme un énorme monument, en même temps colossal et précieux, quelque chose comme le temple d'Angkor, Saint-Maclou, ou les Pyramides, avec une signification beaucoup plus étrange que ces trop incontestables produits d'hommes.

Si alors il me vient à l'esprit que ce coquillage, qu'une lame de la mer peut sans doute recouvrir, est habité par une bête, si j'ajoute une bête à ce coquillage en l'imaginant replacé sous quelques centimètres d'eau, je vous laisse à penser de combien s'accroîtra, s'intensifiera de nouveau mon impression, et deviendra différente de celle que peut produire le plus remarquable des monuments que j'évoquais tout à l'heure !

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Les monuments de l'homme ressemblent aux morceaux de son squelette ou de n'importe quel squelette, à de grands os décharnés : ils n'évoquent aucun habitant à leur taille. Les cathédrales les plus énormes ne laissent sortir qu'une foule informe de fourmis, et même la villa, le château le plus somptueux faits pour un seul homme sont encore plutôt comparables à une ruche ou à une fourmilière à compartiments nombreux, qu'à un coquillage. Quand le seigneur sort de sa demeure il fait certes moins d'impression que lorsque le bernard-l'hermite laisse apercevoir sa monstrueuse pince à l'embouchure du superbe cornet qui l'héberge.

Je puis me plaire à considérer Rome, ou Nîmes, comme le squelette épars, ici le tibia, là le crâne d'une ancienne ville vivante, d'un ancien vivant, mais alors il me faut imaginer un énorme colosse en chair et en os, qui ne correspond vraiment à rien de ce qu'on peut raisonnablement inférer de ce qu'on nous a appris, même à la faveur d'expressions au singulier, comme le Peuple Romain, ou la Foule Provençale.

Que j'aimerais qu'un jour l'on me fasse entrevoir qu'un tel colosse a réellement existé, qu'on nourrisse en quelque sorte la vision très fantomatique et uniquement abstraite sans aucune conviction que je m'en forme! Qu'on me fasse toucher ses joues, la forme de son bras et comment il le posait le long de son corps.

Nous avons tout cela avec le coquillage : nous sommes avec lui en pleine chair, nous ne quittons pas la nature : le mollusque ou le crustacé sont là présents. D'où, une sorte d'inquiétude qui décuple notre plaisir.

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Je ne sais pourquoi je souhaiterais que l'homme, au Heu de ces énormes monuments qui ne témoignent que de la disproportion grotesque de son imagination et de son corps (ou alors de ses ignobles mœurs sociales, compagniales), au lieu encore de ces statues à son échelle ou légèrement plus grandes (je pense au David de Michel-Ange) qui n'en sont que de simples représentations, sculpte des espèces de niches, de coquilles à sa taille, des choses très différentes de sa forme de mollusque mais cependant y proportionnées (les cahutes nègres me satisfont assez de ce point de vue), que l'homme mette son soin à se créer aux générations une demeure pas beaucoup plus grosse que son corps, que toutes ses imaginations, ses raisons soient là comprises, qu'il emploie son génie à l'ajustement, non à la disproportion, — ou, tout au moins, que le génie se reconnaisse les bornes du corps qui le supporte.

Et je n'admire même pas ceux comme Pharaon qui font exécuter par une multitude des monuments pour un seul : j'aurais voulu qu'il employât cette multitude à une œuvre pas plus grosse ou pas beaucoup plus grosse que son propre corps, — ou — ce qui aurait été plus méritoire encore, qu'il témoignât de sa supériorité sur les autres hommes par le caractère de son œuvre propre.

De ce point de vue j'admire surtout certains écrivains ou musiciens mesurés, Bach, Rameau, Malherbe, Horace, Mallarmé —, les écrivains par-dessus tous les autres parce que leur monument est fait de là véritable sécrétion commune du mollusque homme, de la chose la plus proportionnée et conditionnée à son corps, et cependant la plus différente de sa forme que l'on puisse concevoir : je veux dire LA PAROLE

O Louvre de lecture, qui pourra être habité, après la fin de la race peut-être par d'autres hôtes, quelques singes par exemple, ou quelque oiseau, ou quelque être supérieur, comme le crustacé se substitue au mollusque dans la tiare bâtarde.

Et puis, après la fin de tout le règne animal, l'air et le sable en petits grains lentement y pénètrent, cependant que sur le sol il luit encore et s'érode, et va brillamment se désagréger, ô stérile, immatérielle poussière, ô brillant résidu, quoique sans fin brassé et trituré entre les laminoirs aériens et marins, enfin! ton n'est plus là et ne peut rien reformer du sable, même pas du verre, et c'est fini !


Francis Ponge, "Notes pour un coquillage" in Le Parti pris des choses, Gallimard, 1942.

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