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La Vipère



Étymologie :


  • ASPIC, subst. masc.

ÉTYMOL. ET HIST. I.− 1213 aspis « vipère » (Fet des Romains, 604 Flutre de Vogel ds Quem. : Et li premiers serpenz qui en nasqui si fu aspis, dont li venins est plus cruiex que d'autres serpenz) ; 1250 espic « id. » (R. de Fournival, Bestiaire d'amour, ms. Dijon 299, fo26bds Gdf. Compl. : Se jou n'avoie del herbe de quoi li espics fait salir la chenille hors du pertruis de son ni) ; 1461 aspic « id. » (Villon, Gr. testam., 1429, ibid. : En sang d'aspic et drogues venimeuses). II.− 1742 culin. (F. Marin, Suite des dons de Comus, Paris, t. 3, p. 361 ds Fr. mod., t. 23, p. 300 : On en peut mettre dans certaines petites sauces, ravigotte ou d'aspic, ou remoulade). I empr. tardif à forme demi-sav. du lat. aspis, -idis (Varron, Frag. rer. hum. ds TLL s.v., 842, 81) lui-même empr. au gr. α ̓ σ π ι ́ ς, -ι ́ δ ο ς. D'où maintien de i, et hésitation sur la forme aspi(c), aspide (Brunet Latin ds T.-L.). Dès le début, infl. de basiliscu(m) (cf. Ps. XC, 13 : super aspidem et basiliscum ambulabis), d'où *aspiscu(m). Un cas suj. sing. et un cas régime plur. *aspiscs ont pu donner par dissimilation de s implosif *aspics; d'où l'on a pu tirer une forme de cas régime aspic. II ce mot a été rapproché de aspic « vipère » pour diverses raisons. D'apr. Dauzat (Études de linguistique française, 1938, p. 195 et Dauzat 68) parce que la gelée d'aspic était jadis coulée dans des moules dont la forme rappelait celle d'un serpent roulé sur lui-même. D'apr. Bl.-W.5, ce plat serait ainsi dénommé, p. compar. des couleurs variées de cette gelée avec celle du serpent de ce nom.

  • VIPÈRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1265 vipre (Brunet Latin, Tresor, éd. F. J. Carmody, p. 135) ; 1314 vipere (La Chirurgie de Henri de Mondeville, éd. Ch. Bos, 1823) ; 1764 vipere marine, vipere cornue (Valm., p. 673) ; 1807 vipère à lunette (Duméril, Hist. nat. t. 2, p. 199) ; 1859 vipère fer de lance (Bouillet) ; 2. ca 1520 subst. masc. « personne malfaisante » (Le Vray disant Advocate des Dames ds Anc. Poés., t. 10, p. 234). Empr. au lat. vipera « vipère, serpent », empl. aussi comme terme d'injure. La forme vipère a éliminé la forme guivre*.


Lire aussi la définition des noms aspic et vipère pour amorcer la réflexion symbolique.

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Zoologie :


Dans Les Langages secrets de la nature (Éditions Fayard, 1996), Jean-Marie Pelt s'intéresse à la communication chez les animaux et chez les plantes :


C'est aussi par l'odeur que la vipère suit sa proie. Elle le fait d'ailleurs en toute sérénité, certaine que celle-ci finira par succomber au venin qu'elle lui a inoculé, et qu'elle la retrouvera le moment venu. L'organe récepteur est cette fois la langue bifide qui se charge des particules odorantes émises par la proie - une souris par exemple. Rentrée dans la cavité buccale, la langue place exactement ses deux pointes sous les deux organes de Jakobson, ramifications de l'appareil olfactif qui entrent en contact direct avec la bouche ; l'odeur est ainsi recueillie dans la cavité buccale.

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Croyances populaires :


Adolphe de Chesnel, auteur d'un Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés, et traditions populaires... (J.-P. Migne Éditeur, 1856) propose la notice suivante :


VIPÈRE. On ne doutait pas autrefois, et cette croyance n'est même pas encore généralement éteinte que la salive de l'homme avait la propriété de faire mourir les vipères et les autres serpents. Voltaire rapporte une attestation du chirurgien Figuier, ainsi conçue « Je certifie que j'ai tué, en diverses fois, plusieurs serpents, en mouillant un peu avec ma salive un bâton ou une pierre, et en donnant sur le milieu du corps du serpent, un petit coup qui pouvait à peine occasionner une légère contusion. » Si le chirurgien Figuier n'a pas réellement fait cette expérience, comme il le prétend, il est possible qu'il ait parlé d'après le témoignage de ses auteurs. Aristote et Galien disent, en effet, que, pour se délivrer de ces reptiles, il suffit de cracher dessus lorsqu'on se trouve à jeun. Suivant Avicenne, la salive de l'homme tue non seulement les serpents, mais encore tous les animaux portant aiguillon ; et Varron et Pline déclarent également que, de leur temps, on voyait certains individus détruire des vipères avec leur salive. Enfin, le poëte Lucrèce dit, dans son IVe livre :


Est utique ut serpens hominis contacta saliva Crachez sur un serpent : en sa douleur extrême

Disperít ac sese mandendo conficit ipsa. Il se roule, s'agite et se mange lui-même.


Personne, avant Lucrèce, fait observer l'abbé Salgues, n'avait écrit que les serpents se mangeassent eux-mêmes ; mais tout est permis aux poëtes. Je crois, dit encore l'abbé Salgues, qu'on peut tuer les vipères avec un peu de salive, pourvu qu'on ait soin d'y ajouter un bon coup de bâton. Redi ayant voulu vérifier le fait attesté par Aristote, Galien, Varron, Pline et tutti quanti, cracha, avant d'avoir déjeuné, sur un grand nombre de vipères que le grand duc de Toscane avait fait rassembler pour en composer de la thériaque ; mais ces vipères se montrèrent entièrement indifférentes, insensibles à l'abondante expectoration du savant.

 

Paul Sébillot, auteur de Additions aux Coutumes, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (Éditeur Lafolye, janv. 1892) relève des croyances liées aux cycles de la vie et de la nature :


Si l'on frappe un aspic avec un brin de fougère, il meurt aussitôt.

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D'après Ignace Mariétan, auteur d'un article intitulé "Légendes et erreurs se rapportant aux animaux" paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1940, n°58, pp. 27-62 :


[…] On dit que si la Vipère tient sa tête sur une pierre la foudre tombera dans le voisinage.

[…] A Ardon-Derborence on dit que la Vipère attaque toujours la dernière personne d'une caravane en se jetant dans ses flancs. Les serpents se débarrassent parfois de la partie externe de leur épiderme. A Savièse on croit que ces « peaux de serpents » sont utiles contre les maux de dents.

[…] Dans la vallée d'Anniviers on fait bénir du pain le jour de la Saint Georges et on le porte sur soi, lorsqu'on va cueillir les framboises, afin d'être préservé des Vipères. Dans la vallée de Tourtemagne les pâtres donnent du lait et du fromage aux pauvres afin que le bétail soit préservé des Vipères.

A Fully on dit que le seul moyen d'éviter la mort, après une morsure de Vipère, est de se rendre le lendemain à la place de l'accident ; n'importe qui peut y aller ; la Vipère y reviendra exactement à la même heure : si on arrive à la tuer, le malade n'a plus rien à craindre, il guérira.

A Monthey, à Ayent, on prétend que si on peut cracher dans la bouche d'une Vipère elle meurt.

[…] Contre les morsures de Vipères il [Mathiole] indique trois remèdes : prendre un poulet vivant, l'ouvrir et l'appliquer sur la plaie faite par le Serpent ou tuer la Vipère, lui couper la tête et la queue, l'écorcher et la manger, ou encore écraser la tête de la Vipère sur le mal.

A Saint-Luc on dit que les jeunes Vipères cherchent à mordre leur mère aussitôt après leur naissance ; pour éviter ce malheur la mère se place au bord d'un mur afin que ses petits tombent aussitôt et ne puissent pas l'atteindre. On cite le cas d'un homme qui, ayant pris une Vipère sur un mur, l'avait ouverte et aussitôt les petits qui en sortirent se précipitèrent sur elle pour la mordre.

Les Vipères se nourrissent surtout de Souris ; celles-ci sont sans défense contre leur terrible agresseur. Pour le public la justice demande une revanche : en hiver la Vipère s'endort, la Souris reste éveillée, celle-ci ira alors sans crainte ronger le cerveau de son redoutable adversaire. (Sion).

La Vipère ne poursuit pas l'homme, elle se défend lorsqu'elle est attaquée ou se croit attaquée. Elle restera immobile aussi longtemps qu'elle croit pouvoir passer inaperçue, ensuite elle cherchera à fuir et à se cacher. Beaucoup affirment cependant que la Vipère poursuit l'homme et précisent que pour l'atteindre plus sûrement, sur un terrain en pente, elle sait se mordre la queue et faire ainsi une roue qui atteindra une grande vitesse. (Val d'Illiez).

[…] L'idée qu'on peut s'immuniser contre les poisons est très ancienne et a donné lieu à des légendes curieuses. Chez les Indous on croyait aux jeunes filles venimeuses ; c'étaient des personnes qui, dès leur jeunesse, étaient nourries des poisons les plus variés en quantité telle que, sans succomber, elles-mêmes, à l'effet de ces poisons, elles en étaient à tel point saturées que leur simple contact et tous les liquides de leur corps devenaient mortels. […] Pour arrêter une Vipère qui va attaquer une personne il faut lui dire : arrête ma belle par le pouvoir que Dieu a donné à l'homme. (Saxon).

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Selon Danielle Musset, auteure de « Serpents : représentations et usages multiples », Ethnologie française, 2004/3 (Vol. 34), p. 427-434 :


« Quand nous sommes entrés pour la première fois dans le moulin que nous venions d’acheter […], nous avons trouvé une vipère dans le séjour. Nous nous apprêtions à la tuer quand notre voisin est intervenu : “il ne faut jamais tuer une vipère dans une maison !” Et d’ajouter : “parce que vous avez une fille… la vipère, c’est la vie des filles”. Il raconta ensuite qu’un homme du village avait trois filles. Un jour, il trouva un nœud de vipères dans son écurie, formé de trois vipères. Il tua les vipères. Ses trois filles moururent dans l’année. » : Enquête à Saint-Julien d’Asse.

[...]

Mais c’est surtout autour de la vipère (au sens commun) que se développe un discours riche, foisonnant, témoin des relations complexes établies avec cet animal. Les personnes interrogées distinguent la vipère, « la vraie », de l’aspic. Comment reconnaît-on la vipère ? Elle est petite, mince, courte, n’a pas de queue, a la tête en triangle avec un « v » dessus, des crochets « comme des hameçons ». Il existe des vipères plus venimeuses que d’autres, cependant c’est toujours la couleur qui exprime le danger : noire (Il existe effectivement des cas de mélanisme chez la vipère), parfois grise avec des rangs noirs sur la tête et le dos ; ou rouge, marron et noire, grise et noire, au ventre parfois orangé. Mais « la noire est la plus mauvaise ». C’est « la vraie de vraie », celle qui a provoqué la mort, il y a plus de quarante ans, d’une adolescente de la vallée du Jabron. Le venin de la vipère est « terrible, puissant, formidable ». Il est « marron foncé, presque noir », comme en témoignerait la couleur que prend le sang de l’animal ou de la personne qui ont été mordus. La vipère se caractérise par son attitude « sournoise », sa « ruse ». Si la couleuvre fuit, la vipère, elle, « se met debout, elle écoute, ne bouge pas », « elle ne fuit pas, elle vous attend ». Elle prend son élan pour « piquer », elle peut sauter, grimper aux arbres. Elle est particulièrement redoutable au moment de l’accouplement : « elles sont terribles quand elles font l’amour, elles filent à toute vitesse, grimpent aux arbres, bondissent ». Dans la vallée de l’Ubaye, un vieux berger rapporte que quand deux serpents sont accouplés, leur venin acquiert une très grande force : « ils peuvent te tuer rien qu’en te crachant dessus » (Information recueillie par Marie-Reine Hugues-Martel, Musée de la Vallée à Barcelonnette.) Considérée comme très dangereuse, on dit que la vipère est systématiquement tuée. Puissance et sexualité marquée par la violence seraient caractéristiques de cette espèce.

[...]

Pourtant, on peut imaginer une pratique plus répandue qu’il n’y paraît, vraisemblablement à caractère initiatique : initiation au monde sauvage par l’absorption d’un aliment à connotation sexuelle forte. Boire de l’alcool de vipère (On plonge une vipère vivante dans une bouteille d’alcool dans lequel elle va recracher son venin et on la laisse macérer dedans. Cette préparation serait issue en droite ligne de la médecine des Anciens et de la célèbre Thériaque [Boujot, 2001 : 197] ; on en trouvait, il y a peu encore, dans les maisons ou les cafés, en montagne) est une épreuve à laquelle on soumet les hommes souvent à leur insu. Son caractère initiatique va de pair avec la réputation de cet alcool comme fortifiant doté de vertus aphrodisiaques (Bouteille entourée de papier journal pour en masquer le contenu qu’on ne révèle qu’ensuite.)

[...]

En cas de morsure durant la cueillette, on se servira de la lavande, fleurs en friction ou essence, cette plante étant considérée comme antivénéneuse et passant pour soigner morsures de vipères, piqûres d’abeilles ou de guêpes. « Quelqu’un m’a dit, à Sivergues, qu’une chèvre qui se fait piquer par une vipère à la bouche est malade pendant trois ou quatre jours et puis elle guérit parce qu’elle mange de la lavande » [Amir, 1998 : 189]. L’autre grand moyen pour guérir est de « faire la croix » en incisant la peau pour faire sortir le venin, et en faisant couler de l’eau froide sur la plaie. On utilise également des formules de conjuration, dont certaines retranscrites du Grand ou du Petit Albert, dans des carnets de recettes qui se transmettent dans les familles. À Beauvezer (vallée du Verdon), on conjurait ainsi une morsure de vipère : « D’abord, il faut de la salive d’une personne mauvaise. On mouille son pouce de salive et on fait des petits signes de croix autour de la morsure (généralement, sur le museau de la brebis) en récitant la formule : “Bête du Bon Dieu, Toi qui a été mordue, Par les Saintes huiles, Soit ointe” ». En de nombreux endroits, pour tuer un serpent, il suffit de cracher dans une assiette de lait qu’on lui donne à boire : « Ce que j’ai entendu dire, c’est de cracher dans du lait, un homme ou une femme. Le serpent est friand de lait. Le serpent vient et il boit le lait et il s’empoisonne. Le serpent tue l’homme et l’homme tue le serpent ». On dit aussi « Le crachat de l’homme est un venin pour la vipère comme elle est un venin pour l’homme ».

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Selon Grażyna Mosio et Beata Skoczeń-Marchewka, auteurs de l'article "La symbolique des animaux dans la culture populaire polonaise, De l’étable à la forêt" (17 Mars 2009) :


"Le savoir du peuple comptait dans le groupe des serpents aussi bien les vipères que les couleuvres et les orvets, qui en réalité sont des lézards. [...]

On pensait que les vipères se chauffant au soleil le sucent ou boivent l’énergie solaire. [...]

On croyait qu’au bout de sept ans le serpent devenait une vipère ailée ou un dragon à sept têtes (Kowalski 1998 : 583). [...]

Il existait des prescriptions permettant de produire des poisons efficaces, mais aussi des médicaments. On croyait que le venin des vipères était le mieux absorbé par le pain, bien qu’il subisse alors des souffrances terribles. Parmi les produits thérapeutiques on appréciait entre autres la graisse de vipère, qu’on employait pour enduire les plaies, mais aussi la wodka “à la vipère”, avec ce reptile noyé dans le liquide, qui protège efficacement de la fièvre."

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robedrt Laffont, 1982),


"Pour symboliser les transformations qui conduiront les défunts, des formes de cette vie terrestre, aux formes de la vie renaissante, dans un autre monde, les morts sont représentés dans certaines peintures égyptiennes comme absorbés par la gueule d'une vipère, enroulés dans son ventre et sortant par sa queue sous la forme d'un scarabée. Dans d'autres exemples, l'âme du défunt entre par la queue et sort par la gueule de la vipère. La vipère, porteuse elle-même d'un poison mortel jouerait ici le rôle de lieu ou de creuset des transmutations ; elle est conçue comme un alambic. Suivant une autre interprétation, celle de G. Maspéro, le reptile symboliserait ici le double de la vie des dieux. Mais le passage de l'âme des défunts par ce double aurait également pour effet de la préparer à sa vie nouvelle, en quelque sorte divinisée. Le serpent est, ici encore, imaginé comme l'agent des transformations physiques et spirituelles.

Issue de l'inconscient dans les rêves, la vipère trahit une pulsion non intégrée dans la hiérarchie consciente des valeurs."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


Comme tout serpent, la vipère passait autrefois pour une créature diabolique. Les sculptures gothiques représentent souvent le phallus du diable sous la forme d'une grosse vipère dardant sa langue. La vipère est en outre un symbole de méchanceté et de médisance, d'où l'expression « langue de vipère ».

En voir une sur le seuil de la maison annonce une mort mais tuer la première vipère que l'on voit au printemps assure la bonne fortune et la victoire sur ses ennemis : ne pas le faire porte malheur. Rêver de vipères signifie qu'une ennemi cherche à vous nuire mais si vous les exterminez, le songe devient de bon augure puisqu'il présage soit que vous vaincrez vos adversaires soit que les nouvelles que vous attendez seront bonnes.

Morte, lavipère rend bien des services. Selon une croyance très répandue, la peau de vipère attire la prospérité sur la maison lorsqu'on l'accroche à la cheminée ; mise sous les fondations ou dans l'âtre, elle protège des incendies. A la fin du siècle dernier, elle passait pour une amulette « efficace dans une foule de cas » tandis que la tête de l'animal cousue dans le pantalon d'un conscrit devait le faire réformer. L'application de peau de vipère est également recommandée en cas de rhumatismes. Dans les Alpes-Maritimes, une infusion de mues de vipère vient à bout du somnambulisme.

Les Égyptiens de l'époque prépharaonique connaissaient déjà les vertus médicinales de la peau, du venin et du sang de vipère. Andromaque, médecin de Néron, inventa la « thériaque », ou préparation employée contre la morsure de serpent, en se servant notamment de chair de vipère. Les médecins romains prétendaient que manger de la vipère bien cuite était souverain contre toutes les maladies du sang tandis que les guérisseurs du Moyen-Orient confectionnaient avec la graisse du reptile un produit pour faire repousser les cheveux.

Au IIe siècle, le médecin grec Galien faisait une panacée du vin de vipère (elle devait avoir été jetée vivante dedans). Au Moyen Âge, le « vin du lépreux » (toujours à base de vipère) remédiait efficacement à la lèpre. De nos jours encore, on fabrique, notamment en Savoie et en Auvergne, de l'eau-de-vie de vipère : on fait pénétrer l'animal vivant la tête la première dans une bouteille vide puis on y verse le liquide. Avant de mourir, la vipère crache son venin « lequel, mêlé aux principes actifs de l'eau-de-vie, lui donne des vertus bien particulières ». Ce breuvage a la réputation d'être un excellent fortifiant, très efficace contre l'hypertension, la goutte, les rhumatismes, l'arthrite ou la sciatique.

Selon les livres de magie, du vin contenant de la vipère a la vertu d'attirer l'amour. Voici la recette à l'usage des hommes qui veulent se faire aimer des femmes : « Prenez le coeur d'un pigeon vierge, et le faites avaler par une vipère ; la vipère en mourra dans un temps plus ou moins long, prenez alors sa tête que vous ferez sécher jusqu'à siccité complète ; mettez-la en poudre en la pilant dans un mortier avec le double de graines de chenevis ; mettez le tout dans un verre de bon vin vieux dans lequel vous aurez versé quelques gouttes de laudanum, et lorsque vous voudrez en essayer, avalez le huitième de cette préparation. » Une femme se fera aimer d'un homme en se procurant une pièce d'argent que ce dernier aura porté sur lui pendant au moins vingt-quatre heures ; en tenant cette pièce dans la main droite, elle lui offrira un verre de vin contenant la préparation décrite ci-dessus : « Aussitôt qu'il aura bu ce verre de vin, soyez assuré qu'il sera forcé de vous aimer, et que tant que durera le charme, ou que vous pourrez le renouveler, il ne lui sera pas possible de vous résister. »

Autrefois, le bouillon de vipère avait la faveur des guérisseurs qui le prescrivaient pour « nettoyer le sang », comme l'écrivit Mme de Sévigné dans une lettre à sa fille, ajoutant qu'elle devait aux vipères « la pleine santé dont elle jouissait ».

Au XVIe siècle, on prescrivait la chair de vipère aux syphilitiques. Un siècle plus tard, le Dr Charras, qui avait soigné Louis XIV, faisait toute confiance à la graisse ou à la chair du reptile pour traiter, entre autres, rougeole, petite vérole, palpitations, convulsions, apoplexie, goutte. Il prétendait également faciliter un accouchement en entourant d'une peau de vipère la cuisse droite de la parturiente.

Avaler de la chair de vipère salée et séchée vient à bout d'un refroidissement (Languedoc). Selon un remède vendéen, prendre deux onces de poudre de vipère soigne la fièvre. En Vendée toujours, celui qui est atteint d'érysipèle place une tête de vipère sous son oreiller ou sous le membre atteint. Pour la même affection, on peut recourir à l'application de venin.

Le cerveau d'une vipère ou ses dents placées autour du cou d'un enfant favorise la poussée dentaire. Contre les maux de dents, les Tziganes frottent l'endroit sensible avec le cadavre d'une vipère.

La vipère peut constituer une arme contre la sorcellerie. Selon une croyance des Alpes, enterrer une vipère vivante sous le pas de porte d'un sorcier annule le sort qu'il a jeté. En Lozère, lorsqu'un animal souffre d'une maladie due à un maléfice, il faut lui faire porter, bien caché autour du cou dans la queue, un morceau de tissu rouge écarlate contenant une tête de vipère tuée pendant la pleine lune de mars.

On sait que la morsure de la vipère constitue un danger pour l'homme, d'autant plus que, pour certains, le mâle ferait « deux piqûres » [sic] et la femelle quatre. en Europe comme en Orient, une morsure est sans conséquence si on coupe la tête de la vipère coupable et qu'on la pose sur la plaie (en Poitou, on préfère appliquer le foie du reptile, en Bretagne, son sang). En cas de morsure, on peut également manger la tête, le cœur, le foie légèrement grillés, de la vipère en cause ou d'une autre. Une formule permet également de se protéger des effets de son venin : « Vipère, je te touche pour le venin, morte ou en vie, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je te croise et t'arrête, que le bon Dieu nous fasse la grâce d'arrêter le venin de vipère morte ou en vie, je te promets que sous vingt-quatre heures ton venin sera arrêté ».

D'après les Bretons, la vipère, une fois qu'elle a mordu, va boire : si sa victime peut la devancer et se désaltérer avant elle, elle guérira et la vipère mourra et vice versa. Toujours d'après les Bretons, celui qui a blessé une vipère sans la faire mourir doit lui présenter du lait qu'elle affectionne particulièrement comme tous les reptiles : « Elle siffle, toutes les autres vipères accourent pour le boire et on les tue facilement ».

Si l'on crache sur une vipère, elle est terrassée sur-le-champ à condition que l'on soit à jeun. Si on lui dit, après avoir fait un signe de croix : « Vipère, dis-moi quand se trouvent Pâques, l'Ascension, Noël ? » (en ayant soin de commencer par la fête la plus rapprochée), elle reste interdite et on peut la tuer.

Il faut savoir aussi que l'homme ou n'a rien à craindre de la vipère : elle a peur et s'enfuit. Mais elle saute volontiers sur celui qui est habillé.

Sa tête séparée du tronc siffle encore pendant quinze jours (Creuse). Selon une légende des Côtes-d'Armor, la vipère a la tête triangulaire aplatie depuis l'époque du déluge : deux rats ayant fait un trou dans l'arche, Noé, sur le conseil de Dieu, introduisit dans la brèche pour la boucher la tête d'une vipère, qu'elle avait fort grosse à sa création.

L'ignorance sur le mode de reproduction de la vipère a donné naissance à quelques explications merveilleuses : elle naîtrait, selon une croyance poitevine « de crins de cheval plongés dans l'eau dormante au lever du soleil, à certaines époques de l'année » ou de cheveux sur lesquels on souffle (Bretagne).

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Mythologie :


Claude Gaignebet, auteur d'un article intitulé “A LA PECHE AUX ENFANTS.” (Civilisations, vol. 37, no. 2, Institut de Sociologie de l’Université de Bruxelles, 1987, pp. 35–41) revient sur le mythe de la Genèse :


[...] Afin d'éviter l'orifice maternel effaceur-de-souvenirs, Eve naît par le flanc d'Adam ; naissance vipérine que rime Rabelais :

Et rongerez comme vipères

Le propre flanc de votre mère


dit-il d'un charançon pythagorique issant d'une fève virginale.

Que le serpent Samaël (l'empoisonné) ait suggéré à Eve l'accouchement ophidien afin que les hommes en sachent un jour autant que Dieu s'explique alors. Adam et Eve ne peuvent être que Renés en Abel et Caïn, mais Elohim veille et nous naîtrons désormais à l'oubli ; condamnés, à chaque génération, à réédifier, comme sur une table rase, le savoir.

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Littérature :

La Vipère et le Renard


Une vipère était emportée sur un fagot d’épines par le courant d’une rivière. Un renard qui passait, l’ayant vue, s’écria : « Le pilote vaut le vaisseau. »

Ceci s’adresse à un méchant homme qui se livre à des entreprises perverses.

 

La Vipère et la Lime


Une vipère, s’étant glissée dans l’atelier d’un forgeron, demanda aux outils de lui faire une aumône. Après l’avoir reçue des autres, elle vint à la lime et la pria de lui donner quelque chose. « Tu es bonne, répliqua la lime, de croire que tu obtiendras quelque chose de moi : j’ai l’habitude, non pas de donner, mais de prendre de chacun. »

Cette fable fait voir que c’est sottise de s’attendre à tirer quelque profit des avares.

 

La Vipère et l’Hydre


Une vipère venait régulièrement boire à une source. Une hydre qui l’habitait voulait l’en empêcher, s’indignant que la vipère, non contente de son propre pâtis, envahit encore son domaine à elle. Comme la querelle ne faisait que s’envenimer, elles convinrent de se livrer bataille : celle qui serait victorieuse aurait la possession de la terre et de l’eau. Elles avaient fixé le jour, quand les grenouilles, par haine de l’hydre, vinrent trouver la vipère et l’enhardirent en lui promettant de se ranger de son côté. Le combat s’engagea, et la vipère luttait contre l’hydre, tandis que les grenouilles, ne pouvant faire davantage, poussaient de grands cris. La vipère ayant remporté la victoire leur adressa des reproches : elles avaient, disait-elle, promis de combattre avec elle, et, pendant la bataille, au lieu de la secourir, elles n’avaient fait que chanter. Les grenouilles répondirent : « Sache bien, camarade, que notre aide ne se donne point par les bras, mais par la voix seule. »

Cette fable montre que, quand on a besoin des bras, les secours en paroles ne servent de rien.


Ésope, (fin VIIè siècle - début VIe siècle av. J. C.) ; traduction par Émile Chambry, Fables

Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927.

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque brièvement une vipère :

28 mai

(Fontaine-la-Verte)


Devant la carrière de silex, une vipère péliade se chauffe au soleil. Elle me regarde. Je détaille le velours gris de ses écailles (c'est un mâle ; les femelles sont brunes) et la mosaïque noire qui ondule sur son dos. Je rêve de poser un baiser sur sa lèvre ironique.

Pauvre vipère ! Rien n'est assez prompt ni cruel pour qu'elle trépasse. Aucun argument rationnel n'empêche qu'on lui écrase la tête. L'ultime espèce sauvage capable de faire mourir un homme, dans notre écosystème dégradé, concentre des animosités inscrites dans l'A. D. N. des australopithèques.

La péliade se coule dans son trou comme si la terre rentrait sa langue dans sa bouche.

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