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  • Anne

La Vipère



Étymologie :

  • VIPÈRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1265 vipre (Brunet Latin, Tresor, éd. F. J. Carmody, p. 135) ; 1314 vipere (La Chirurgie de Henri de Mondeville, éd. Ch. Bos, 1823) ; 1764 vipere marine, vipere cornue (Valm., p. 673) ; 1807 vipère à lunette (Duméril, Hist. nat. t. 2, p. 199) ; 1859 vipère fer de lance (Bouillet) ; 2. ca 1520 subst. masc. « personne malfaisante » (Le Vray disant Advocate des Dames ds Anc. Poés., t. 10, p. 234). Empr. au lat. vipera « vipère, serpent », empl. aussi comme terme d'injure. La forme vipère a éliminé la forme guivre*.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Croyances populaires :


D'après Ignace Mariétan, auteur d'un article intitulé "Légendes et erreurs se rapportant aux animaux" paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1940, n°58, pp. 27-62 :


[…] On dit que si la Vipère tient sa tête sur une pierre la foudre tombera dans le voisinage.

[…] A Ardon-Derborence on dit que la Vipère attaque toujours la dernière personne d'une caravane en se jetant dans ses flancs. Les serpents se débarrassent parfois de la partie externe de leur épiderme. A Savièse on croit que ces « peaux de serpents » sont utiles contre les maux de dents.

[…] Dans la vallée d'Anniviers on fait bénir du pain le jour de la Saint Georges et on le porte sur soi, lorsqu'on va cueillir les framboises, afin d'être préservé des Vipères. Dans la vallée de Tourtemagne les pâtres donnent du lait et du fromage aux pauvres afin que le bétail soit préservé des Vipères.

A Fully on dit que le seul moyen d'éviter la mort, après une morsure de Vipère, est de se rendre le lendemain à la place de l'accident ; n'importe qui peut y aller ; la Vipère y reviendra exactement à la même heure : si on arrive à la tuer, le malade n'a plus rien à craindre, il guérira.

A Monthey, à Ayent, on prétend que si on peut cracher dans la bouche d'une Vipère elle meurt.

[…] Contre les morsures de Vipères il [Mathiole] indique trois remèdes : prendre un poulet vivant, l'ouvrir et l'appliquer sur la plaie faite par le Serpent ou tuer la Vipère, lui couper la tête et la queue, l'écorcher et la manger, ou encore écraser la tête de la Vipère sur le mal.

A Saint-Luc on dit que les jeunes Vipères cherchent à mordre leur mère aussitôt après leur naissance ; pour éviter ce malheur la mère se place au bord d'un mur afin que ses petits tombent aussitôt et ne puissent pas l'atteindre. On cite le cas d'un homme qui, ayant pris une Vipère sur un mur, l'avait ouverte et aussitôt les petits qui en sortirent se précipitèrent sur elle pour la mordre.

Les Vipères se nourrissent surtout de Souris ; celles-ci sont sans défense contre leur terrible agresseur. Pour le public la justice demande une revanche : en hiver la Vipère s'endort, la Souris reste éveillée, celle-ci ira alors sans crainte ronger le cerveau de son redoutable adversaire. (Sion).

La Vipère ne poursuit pas l'homme, elle se défend lorsqu'elle est attaquée ou se croit attaquée. Elle restera immobile aussi longtemps qu'elle croit pouvoir passer inaperçue, ensuite elle cherchera à fuir et à se cacher. Beaucoup affirment cependant que la Vipère poursuit l'homme et précisent que pour l'atteindre plus sûrement, sur un terrain en pente, elle sait se mordre la queue et faire ainsi une roue qui atteindra une grande vitesse. (Val d'Illiez).

[…] L'idée qu'on peut s'immuniser contre les poisons est très ancienne et a donné lieu à des légendes curieuses. Chez les Indous on croyait aux jeunes filles venimeuses ; c'étaient des personnes qui, dès leur jeunesse, étaient nourries des poisons les plus variés en quantité telle que, sans succomber, elles-mêmes, à l'effet de ces poisons, elles en étaient à tel point saturées que leur simple contact et tous les liquides de leur corps devenaient mortels. […] Pour arrêter une Vipère qui va attaquer une personne il faut lui dire : arrête ma belle par le pouvoir que Dieu a donné à l'homme. (Saxon).

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Selon Danielle Musset, auteure de « Serpents : représentations et usages multiples », Ethnologie française, 2004/3 (Vol. 34), p. 427-434 :


« Quand nous sommes entrés pour la première fois dans le moulin que nous venions d’acheter […], nous avons trouvé une vipère dans le séjour. Nous nous apprêtions à la tuer quand notre voisin est intervenu : “il ne faut jamais tuer une vipère dans une maison !” Et d’ajouter : “parce que vous avez une fille… la vipère, c’est la vie des filles”. Il raconta ensuite qu’un homme du village avait trois filles. Un jour, il trouva un nœud de vipères dans son écurie, formé de trois vipères. Il tua les vipères. Ses trois filles moururent dans l’année. » : Enquête à Saint-Julien d’Asse.

[...]

Mais c’est surtout autour de la vipère (au sens commun) que se développe un discours riche, foisonnant, témoin des relations complexes établies avec cet animal. Les personnes interrogées distinguent la vipère, « la vraie », de l’aspic. Comment reconnaît-on la vipère ? Elle est petite, mince, courte, n’a pas de queue, a la tête en triangle avec un « v » dessus, des crochets « comme des hameçons ». Il existe des vipères plus venimeuses que d’autres, cependant c’est toujours la couleur qui exprime le danger : noire (Il existe effectivement des cas de mélanisme chez la vipère), parfois grise avec des rangs noirs sur la tête et le dos ; ou rouge, marron et noire, grise et noire, au ventre parfois orangé. Mais « la noire est la plus mauvaise ». C’est « la vraie de vraie », celle qui a provoqué la mort, il y a plus de quarante ans, d’une adolescente de la vallée du Jabron. Le venin de la vipère est « terrible, puissant, formidable ». Il est « marron foncé, presque noir », comme en témoignerait la couleur que prend le sang de l’animal ou de la personne qui ont été mordus. La vipère se caractérise par son attitude « sournoise », sa « ruse ». Si la couleuvre fuit, la vipère, elle, « se met debout, elle écoute, ne bouge pas », « elle ne fuit pas, elle vous attend ». Elle prend son élan pour « piquer », elle peut sauter, grimper aux arbres. Elle est particulièrement redoutable au moment de l’accouplement : « elles sont terribles quand elles font l’amour, elles filent à toute vitesse, grimpent aux arbres, bondissent ». Dans la vallée de l’Ubaye, un vieux berger rapporte que quand deux serpents sont accouplés, leur venin acquiert une très grande force : « ils peuvent te tuer rien qu’en te crachant dessus » (Information recueillie par Marie-Reine Hugues-Martel, Musée de la Vallée à Barcelonnette.) Considérée comme très dangereuse, on dit que la vipère est systématiquement tuée. Puissance et sexualité marquée par la violence seraient caractéristiques de cette espèce.

[...]

Pourtant, on peut imaginer une pratique plus répandue qu’il n’y paraît, vraisemblablement à caractère initiatique : initiation au monde sauvage par l’absorption d’un aliment à connotation sexuelle forte. Boire de l’alcool de vipère (On plonge une vipère vivante dans une bouteille d’alcool dans lequel elle va recracher son venin et on la laisse macérer dedans. Cette préparation serait issue en droite ligne de la médecine des Anciens et de la célèbre Thériaque [Boujot, 2001 : 197] ; on en trouvait, il y a peu encore, dans les maisons ou les cafés, en montagne) est une épreuve à laquelle on soumet les hommes souvent à leur insu. Son caractère initiatique va de pair avec la réputation de cet alcool comme fortifiant doté de vertus aphrodisiaques (Bouteille entourée de papier journal pour en masquer le contenu qu’on ne révèle qu’ensuite.)

[...]

En cas de morsure durant la cueillette, on se servira de la lavande, fleurs en friction ou essence, cette plante étant considérée comme antivénéneuse et passant pour soigner morsures de vipères, piqûres d’abeilles ou de guêpes. « Quelqu’un m’a dit, à Sivergues, qu’une chèvre qui se fait piquer par une vipère à la bouche est malade pendant trois ou quatre jours et puis elle guérit parce qu’elle mange de la lavande » [Amir, 1998 : 189]. L’autre grand moyen pour guérir est de « faire la croix » en incisant la peau pour faire sortir le venin, et en faisant couler de l’eau froide sur la plaie. On utilise également des formules de conjuration, dont certaines retranscrites du Grand ou du Petit Albert, dans des carnets de recettes qui se transmettent dans les familles. À Beauvezer (vallée du Verdon), on conjurait ainsi une morsure de vipère : « D’abord, il faut de la salive d’une personne mauvaise. On mouille son pouce de salive et on fait des petits signes de croix autour de la morsure (généralement, sur le museau de la brebis) en récitant la formule : “Bête du Bon Dieu, Toi qui a été mordue, Par les Saintes huiles, Soit ointe” ». En de nombreux endroits, pour tuer un serpent, il suffit de cracher dans une assiette de lait qu’on lui donne à boire : « Ce que j’ai entendu dire, c’est de cracher dans du lait, un homme ou une femme. Le serpent est friand de lait. Le serpent vient et il boit le lait et il s’empoisonne. Le serpent tue l’homme et l’homme tue le serpent ». On dit aussi « Le crachat de l’homme est un venin pour la vipère comme elle est un venin pour l’homme ».

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Selon Grażyna Mosio et Beata Skoczeń-Marchewka, auteurs de l'article "La symbolique des animaux dans la culture populaire polonaise, De l’étable à la forêt" (17 Mars 2009) :


"Le savoir du peuple comptait dans le groupe des serpents aussi bien les vipères que les couleuvres et les orvets, qui en réalité sont des lézards. [...]

On pensait que les vipères se chauffant au soleil le sucent ou boivent l’énergie solaire. [...]

On croyait qu’au bout de sept ans le serpent devenait une vipère ailée ou un dragon à sept têtes (Kowalski 1998 : 583). [...]

Il existait des prescriptions permettant de produire des poisons efficaces, mais aussi des médicaments. On croyait que le venin des vipères était le mieux absorbé par le pain, bien qu’il subisse alors des souffrances terribles. Parmi les produits thérapeutiques on appréciait entre autres la graisse de vipère, qu’on employait pour enduire les plaies, mais aussi la wodka “à la vipère”, avec ce reptile noyé dans le liquide, qui protège efficacement de la fièvre."

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robedrt Laffont, 1982),


"Pour symboliser les transformations qui conduiront les défunts, des formes de cette vie terrestre, aux formes de la vie renaissante, dans un autre monde, les morts sont représentés dans certaines peintures égyptiennes comme absorbés par la gueule d'une vipère, enroulés dans son ventre et sortant par sa queue sous la forme d'un scarabée. Dans d'autres exemples, l'âme du défunt entre par la queue et sort par la gueule de la vipère. La vipère, porteuse elle-même d'un poison mortel jouerait ici le rôle de lieu ou de creuset des transmutations ; elle est conçue comme un alambic. Suivant une autre interprétation, celle de G. Maspéro, le reptile symboliserait ici le double de la vie des dieux. Mais le passage de l'âme des défunts par ce double aurait également pour effet de la préparer à sa vie nouvelle, en quelque sorte divinisée. Le serpent est, ici encore, imaginé comme l'agent des transformations physiques et spirituelles.

Issue de l'inconscient dans les rêves, la vipère trahit une pulsion non intégrée dans la hiérarchie consciente des valeurs."

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Littérature :

La Vipère et le Renard


Une vipère était emportée sur un fagot d’épines par le courant d’une rivière. Un renard qui passait, l’ayant vue, s’écria : « Le pilote vaut le vaisseau. »

Ceci s’adresse à un méchant homme qui se livre à des entreprises perverses.

La Vipère et la Lime


Une vipère, s’étant glissée dans l’atelier d’un forgeron, demanda aux outils de lui faire une aumône. Après l’avoir reçue des autres, elle vint à la lime et la pria de lui donner quelque chose. « Tu es bonne, répliqua la lime, de croire que tu obtiendras quelque chose de moi : j’ai l’habitude, non pas de donner, mais de prendre de chacun. »

Cette fable fait voir que c’est sottise de s’attendre à tirer quelque profit des avares.

La Vipère et l’Hydre


Une vipère venait régulièrement boire à une source. Une hydre qui l’habitait voulait l’en empêcher, s’indignant que la vipère, non contente de son propre pâtis, envahit encore son domaine à elle. Comme la querelle ne faisait que s’envenimer, elles convinrent de se livrer bataille : celle qui serait victorieuse aurait la possession de la terre et de l’eau. Elles avaient fixé le jour, quand les grenouilles, par haine de l’hydre, vinrent trouver la vipère et l’enhardirent en lui promettant de se ranger de son côté. Le combat s’engagea, et la vipère luttait contre l’hydre, tandis que les grenouilles, ne pouvant faire davantage, poussaient de grands cris. La vipère ayant remporté la victoire leur adressa des reproches : elles avaient, disait-elle, promis de combattre avec elle, et, pendant la bataille, au lieu de la secourir, elles n’avaient fait que chanter. Les grenouilles répondirent : « Sache bien, camarade, que notre aide ne se donne point par les bras, mais par la voix seule. »

Cette fable montre que, quand on a besoin des bras, les secours en paroles ne servent de rien.


Ésope, (fin VIIè siècle - début VIe siècle av. J. C.) ; traduction par Émile Chambry, Fables

Société d’édition « Les Belles Lettres », 1927.

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