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  • Anne

Les Algues




Étymologie :

  • ALGUE, subst. fém.

Étymol. ET HIST. − 1551 « herbe qui croît dans l'eau » (Cotereau, trad. de Columelle, VIII, 17 ds Hug. : Principalement ceulx [des rochers] qui seront couverts d'herbe alga) ; 1584 « id. » (Luc de La Porte, trad. d'Horace, Odes, III, 17, ibid. : Demain l'Eure enflant ses abbois De fueilles jonchera le bois, Et d'alge vile le rivage). Du lat. alga, de même sens, attesté dep. Turpilius, Com., 23 ds TLL, s.v. 1542, 47 : in acta coperta alga [...] inoras ostreas.


Lire également la définition du nom algue pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Si nous avions engagé l'interprétation du symbole en prenant appui sur notre seule inspiration, sans être confronté au réalisme imposé par les rêves, nous n'aurions pas évité le piège grossier tendu par notre imagination ! L'image, alors devenait mirage. L'algue rêvée nous eût emporté au pied de quelque tour moyenâgeuse. A la plus haute fenêtre, une jeune femme blonde eût offert sa longue chevelure aux caresses d'un vent léger. Peut-être aurions-nous aperçu plutôt une ondine, assise sur un rocher au milieu d'un étang, peignant ses cheveux en chantant. Nos algues imaginaires ne pouvaient être que de longues lanières blondes, bercées au fond d'une eau limpide par les mouvements amortis du flux et du reflux de la vague.

Ces phrases pourraient révéler notre complaisance face à la tentation de faire de l'image. Il sera pourtant facile de montrer que l'algue du rêve est en corrélation étroite avec l'eau, la mer, les cheveux, le rocher. 73% des symboles associés à l'algue appartiennent à l'univers aquatique et particulièrement marin. Cette observation n'a rien qui puisse étonner. La surprise sera d'une autre nature.

Liée à l'eau, à la mer, à la femme, à la flexibilité, l'algue par essence, s'inscrit indéniablement dans la grande famille des images qui expriment l'anima. Mais, à l'inverse de ce que notre supposition naïve nous suggérait, les algues sont le côté sombre, redoutable, de cette composante psychique. Dans tous les scénarios où prend place le végétal aquatique règne une ambiance lourde, qui annonce une épreuve à surmonter, un dangereux parcours qu'il faut affronter, un passage à réaliser.

L'algue flexible est un complément d'image du rocher. Elle conduit immanquablement au rocher noir. Une poétique de la mer ne met aucune distance entre l'algue et la sirène. Ce que nous écrivons dans l'article consacré à la sirène peut être intégralement repris à propos de l'algue marine. Cependant, l'onirisme ne réunit pas fréquemment les deux images. Porteuses de contenus semblables, chacune d'elles indique une phase différente de la dynamique d'évolution. L'algue ne remplace pas la sirène, elle la prolonge. La sirène dit l'appel vers la profondeur, l'algue se rapporte à la profondeur réalisée.

Les images qui entourent les algues dans les rêves sont bien éloignées de celles que nous avons évoquées au début de cet article. Pour le rêveur descendu sous la mer, il n'y a pas d'onde claire mais des eaux glauques. La blonde chevelure se mue en menaçants tentacules verts ou marron. Le poulpe, la pieuvre l'attendent dans plus du tiers des scénarios parmi les mouvements lents de la végétation marine. Les mots visqueux, poisseux, gluant, forment le vocabulaire usuel de la rêverie engagée dans les algues. Quand la sirène personnifie le double aspect séduisant et effrayant de l'anima, l'algue paraît surtout symboliser la face négative de cette figure, son côté ombre. En fait, la plante aquatique est la gardienne d'un seuil que le rêveur doit franchir. La descente dans la mer évoque toujours quelque peu le retour au sein maternel. Que de rêveurs et de rêveuses, parvenus au plus profond d'un sombre champ d'algues, évoquent "une respiration régulière" ou "les battements d'un cœur" ! D'autres affirmeront se trouver "devant la porte de la mort." La plupart de ces cheminements imaginaires décrivent la sensation d'être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, dans la vie et dans la mort, dessus et dessous. toutes ces expressions témoignent d'un élargissement de l'espace psychologique.

La profondeur de l'eau, c'est aussi l'immensité impressionnante des contenus de l'inconscient. On sait que ces derniers ne sont dangereux que tant qu'ils demeurent inconscients. Le sort du héros est d'aller avec courage vers ce qu'il ne connaissait pas de lui-même. AU fond de la mer, parmi les algues, se présente l'épreuve capitale qui provoque le héros au destin de Jonas. Dans 80% des rêves pris en référence le rêveur rencontre un gros poisson, une pieuvre, une épave, par lesquels il est irrésistiblement attiré, le plus souvent aspiré. De cette épreuve acceptée, il sort toujours plus fort, allégé, et les termes gai, gaieté, signent cette disposition nouvelle.

Dans son vingt-cinquième rêve, Jacqueline va plonger au plus profond de la mer. Elle y découvrira avec étonnement un galion espagnol gisant sur le sable. Nous rapportons dans l'article consacré au bateau coulé la séquence au cous de laquelle elle ramène à la surface le vaisseau intact, splendide comme à son origine. Il aura pour cela suffi que la rêveuse le débarrasse des algues qui le recouvraient. Le rêve avait commencé par le naufrage d'un autre bateau pris dans une tempête :" ... maintenant, il sombre, il descend au fond de la mer... là, c'est plus calme, il y a même une clarté plus grande... une clarté réelle et irréelle à la fois.. il y a des poissons, des rochers, des algues, du sable... des personnages sortent du bateau... ils ne sont pas morts... ils sont minuscules par rapport au bateau... là, il y a un poulpe, une pieuvre gigantesque... beaucoup plus grande que le bateau... elle est très impressionnante, mas ils n'ont pas peur. Au contraire, elle les protège. Ils auraient plus peur d'un poisson qui pourrait les avaler. Elle, au contraire, elle prend délicatement tous les personnages dans ses tentacules pour leur faire découvrir l'univers sous-marin..."

Cet exemple montre à la fois l'association de l'algue et de la pieuvre et le caractère inoffensif des contenus de l'inconscient pour celle ou celui qui ose aller à leur rencontre. Avec le vingt-sixième scénario de Myriam, la descente vers la profondeur prend une autre tonalité, plus intense, mais elle conduira la rêveuse à la sensation d'une nouvelle dimension de vie. Nous rassemblons ici les phrases essentielles extraites d'un long scénario : "... je ressens un grand flottement, physique et psychique, comme si je n'avais plus de paroi, de peau... comme si j'étais entourée d'espace non défini... je me sens comme en apesanteur... et là, je visualise un corps, mon corps, sur un lit de mort... je descendes, je descends dans une matière comme de l'eau... je suis comme une poupée dans un liquide. Je sombre, comme ces bateaux qui vont au fond de la mer, démantelés... il y a de grandes algues autour... ce corps est comme eux : une coque vide... je suis sous cette mer que j'ai traversée... c'est de plus en plus difficile de descendre. La matière se fait plus compacte, plus dense. Ç'a la consistance d'une méduse... c'est comme un liquide très sombre, comme l'encre d'un poulpe... c'est la porte de la mort... c'est angoissant et fascinant... je sens qu'ne partie de moi est en train de naître, comme les fleurs d'un champ... j'entends des chants cosmiques... c'est un contact avec un nouveau monde..." Descendue au fond de la mer pour naître à un monde nouveau, voilà qui rejoint la double symbolisation d'une algue maternelle et représentative de l'inconscient.

Thérèse assume la plongée dans la mer dès son troisième rêve. La rêveuse parcourt un vaste champ d'algues :"... elles sont ramifiées comme des arbres... il y a une respiration dans ces arbres... je me dégage... là, je trouve une algue encore plus énorme... elle est un peu comme un poumon... elle respire comme poumon, qui se gonfle et se dégonfle tout le temps... ç'a d’ailleurs la consistance d'un poumon. C'est une respiration très clame, comme les vagues qui se suivent sur une plage... c'est très régulier et très calme..." Dans la suite de son rêve, Thérèse se laisse avaler par un énorme poisson translucide, gonflé. Elle choisira d'en sortir en faisant éclater le ventre. Libérée, elle participera à la restructuration d'une colonie de coquillages qui ont une chair flexible appartenant à une masse commune et des alvéoles calcaires organisés comme un groupe d'habitations. Cette tâche accomplie, Thérèse, dans les dernières phrases du rêve, rejoindra "la table familiale où tout le monde m'attendait".

Ces trois séquences démontrent que l'algue imaginée accompagne, dans presque toutes les situations, un passage de seuil déterminant de la dynamique d'évolution. Si nous n'insistons pas davantage sur la nature des contenus inconscients qui font l'objet d'une connexion dans ces circonstances c'est qu'ils peuvent se rapporter à des aspects très variés de la problématique.

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L'algue rêvée doit être rangée dans la catégorie des images qui expriment avant tout la dynamique psychique. Cependant, lorsque l'attention se porte sur l'ensemble des patients et des patientes dont les rêves ont été pris en référence pour cette étude, on ne peut éviter d'observer le fait que plus de 60% d'entre eux étaient, à l'époque de leur rêve, en situation de frustration sexuelle. 80% des femmes étaient contrariées dans leur aspiration à la maternité.

Comme l'anima, l'algue est faite de mystère. Elle ne pourrait perdre celui-là sans être dépouillée de sa force active. Le rêveur descendu au fond de la mer est en contact avec le profond de lui-même. Le mouvement lourd et lent d'une masse d'algues verts ou brunes peut lui rappeler un instant le temps de ses résistances. Il est déjà trop trad pour interrompre la courageuses aventure qui le pousse à la rencontre de ce qu'il deviendra. Qu'il se laisse aller parmi les agitations tentaculaires, dans une eau glauque en apparence, poisseuse souvent... c'est revivre peut-être des sensations oubliées qui accompagnèrent jadis son dégagement de l'enveloppe placentaire.

Qu'il vive en confiance cette épreuve dans la mer, dans la mère, dans lui-même. L'algue rêvée est gage d'une clarté nouvelle, d'une conscience plus claire, qui l'attendent de l'autre côté de ce qui fut sa peur."

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Croyances populaires :


D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012) avec les algues marines, "le bonheur vient de la mer".


Une question de couleurs : Le terme générique d'algue rassemble des organismes vivants très différenciés qui, de nos jours, ne sont plus considérés comme faisant partie d'un même groupe végétal. Par commodité, le terme reste néanmoins fréquemment employé.

Les algues marines sont classées en quatre grandes catégories :

  • les algues rouges ou Rhodophysées (Corallinales, Porphyra...)

  • les algues bleues ou Cyanobactéries (Spiruline...)

  • les algues vertes ou Chlorophycées (Ulva dite "laitue de mer"...)

  • les algues brunes ou Phéophycées (Laminaires, Fucus...) qui composent essentiellement le varech. Aussi appelé goémon, le varech est un ensemble d'algues marines rejetées par la mer ou récoltées à marée basse d'équinoxe sur le rivage.

Les algues porte-bonheur : On connaît les propriétés fertilisantes du goémon épandu sur les terres agricoles. Par assimilation, la gent féminine pensait pouvoir bénéficier de ces vertus en frottant ou frappant leur ventre avec des algues comme le faisaient jadis les Romaines au cours des fêtes célébrant les Néréides, des déesses marines.

Une coutume brestoise imposait aux nouveaux mariés d'arracher, le jour de leurs noces, une poignée d'algues accrochées au rocher de la Rose situé à l'entrée du port de la ville. Il est probable que ce rite visait à assurer une descendance au couple. Mais il existerait un moyen bien plus simple pour augmenter ses chances d'enfanter. Boire une tisane à base de laminaire aurait en effet des vertus aphrodisiaques...


Des marins bien protégés : Le varech issu de l'océan fut naturellement dédié à la sauvegarde des hommes en mer. Les Japonais faisaient ainsi confiance aux algues séchées pour naviguer en toute quiétude sur les eaux.

En Bretagne, l'algue rouge du nom de Chondrus crispus ou "mousse d'Irlande" constituait l'amulette spécifique des marins partant a long cours et la plupart d'entre eux n'embarquaient jamais sans avoir placé cette plante dans leurs affaires. Pour tromper leur inquiétude, les mères entouraient la photographie de leur fils parti en mer avec cette algue, de façon à le revoir sain et sauf.

Les algues furent aussi protectrices des aviateurs devant survoler les océans. Les premiers Anglais et Américains travaillant pour l'Aéropostale avaient l'habitude d'emporter un peu de varech avec eux.


Magie amoureuses : répandre des laminaires autour de son foyer assurerait une vie de couple harmonieuse. Faut-il encore être à deux ! Pour trouver chaussure à leur pied, les hommes célibataires de l'Océan Indien se procuraient des charmes confectionnés par des sorciers avec de longues algues ondoyant à la surface de l'eau comme une chevelure féminine.


Dompteur de vent : Pour obliger le vent à se lever, les marins recouraient à une vieille croyance en faisant virevolter une laminaire autour de leur tête tout en sifflotant.


Défense contre les flammes : Les marins bretons de Tréguier plaçaient la protection de leur maison sous l'égide d'une algue non indigène appelée "l'arbre de Sainte Barbe". Accrochée sur un mur, elle écartait les menaces de l'orage. Difficile d'identifier cette plante mais consolez-vous, le goémon récolté à minuit pile préserverait tout autant de la foudre. En plus, il suffirait de boire une décoction à base de cette plante pour décupler son intelligence ! Les pouvoirs protecteurs des algues ne concernent pas seulement les individus puisque, selon une croyance américaine, la présence de telles plantes séchées dans une maison écarte les risques d'incendie et les esprits maléfiques.


Bateaux prisonniers : Connu pour sa forêt d'innombrables algues remontant à la surface de l'eau, la mer des Sargasses était considérée par les marins comme une "mer bourbeuse", dangereuse car difficilement franchissable par les navires. Au fond de cette étendue située dans l'Atlantique, au nord-est des Antilles et non loin du Triangle des Bermudes, se trouverait d'ailleurs un impressionnant cimetière de bateaux...


C'est pas de veine... Lors de leur première sortie en mer, les pêcheurs découvrant de nombreuses laminaires dans leurs filets faisaient triste mine car elles annonçaient de faibles prises. Les bretonnes de Penevan imaginaient qu'un malheur adviendrait dans leur vie si elles renversaient de l'eau de mer puisée dan un seau, à des fins domestiques. Pour éviter de perdre leur chargement, elles plaçaient préalablement deux poignées de varech dans le récipient. Mais ce subterfuge ne suffisait pas toujours à les rendre adroites...


L'argent des algues : Persuadés de la faculté des algues rouges à attirer l'argent, les Chypriotes, les Syriens et les Turcs en disposaient un peu partout dans leur logis et notamment dans les coffres renfermant les économies familiales. Avant de parier de l'argent dans une partie de jeu, les marins du Levant se munissaient précautionneusement de ces mêmes plantes rougeâtres pour attirer la chance. Si vous espérez des rentrées d'argent, rien ne vous empêche de tester la recette écossaise des algues au whisky. Remplissez de varech une cruche poreuse en terre. Tassez bien les végétaux avant de les arroser avec l'alcool puis refermez le récipient. Il n'y a plus qu'à attendre l'évaporation du whisky et les gains financiers qui ne devraient pas tarder...

Un petit truc enfin pour les éventuels lecteurs tenant une boutique, les commerçants de la Nouvelle-Angleterre désirant augmenter leur clientèle lavaient leur local avec une tisane de varech.


Une banque ouverte 7/7 jours ! Les jeunes filles de Saint-Malo, qui n'avaient pas de sous pour se rendre au bal, partaient dit-on, cueillir sur les rochers, une algue pourvue de "bourses du diable" contenant chacune deux pièces."

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Littérature :


Dans L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) de Fred Vargas, on retrouve le regard si particulier du commissaire Adamsberg :


" Les yeux d'Adamsberg étaient revenus à leur état presque normal, aqueux, "algueux" disaient certains, obligés d'inventer un mot pour décrire ces aspect fondu, indistinct, presque pâteux."

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