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  • Anne

Le Crabe





Étymologie :

  • CRABE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1119 zool. crabe (Ph. de Thaün, Comput, éd. E. Mall, 1299) ; d'apr. les rares exemples d'a. fr., le genre ne peut être précisé ; il est cependant fém. ca 1320 la crabbe (Contes moralisés, p. 16, § 10, SATF ds St. neophilol., t. 4, p. 141) ; masc. en 1560 crape (C. Gesner, Nomenclator aquatilium animantium d'apr. FEW t. 16, p. 350 a) ; fém. en 1690 crabe (Fur.) − Trév. 1752 ; 1762 crabe masc. (Ac.) ; cf. 1835 (Omnibus du langage : dites un crabe et non une crabe) ; 2. 1806 pathol. (J. Capuron, Nouv. dict. de méd.) ; 3. 1901 fig. « individu » (Bruant, p. 264). Mot norm. (jersiais crabe, fém., Le Maistre-Carré ; Bayeux grappe, fém., Roll. Faune t. 3, p. 225 ; norm. crape, masc., Moisy), wallon (cra(p)pe, fém., Verm., Roll., loc. cit. ; crabe, crap, masc., Haust, Gesch., p. 81) et pic. (crabo, crape, Hécart ; crampe, Corblet, sans indication de genre), prob. empr. par deux voies différentes : par le norm. à l'a. nord. krabbi, masc. (De Vries Anord.) par le wallon et le pic. au m. néerl. crabbe, fém. (Verdam, Valkh., p. 99) et aussi masc. (FEW, loc. cit.), d'où l'hésitation entre les deux genres, le masc. l'ayant définitivement emporté dep. sa consécration par Ac. 1762.


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on peut lire que :


"Le crabe, comme de nombreux autres animaux aquatiques, est lié paradoxalement aux mythes de la sécheresse et de la lune. En Chine, il est associé au mythe de Nîu-tch'eou, qui fut brûlée par le soleil. Les crabes sont la nourriture des génies de la sécheresse. Leur croissance est liée aux phases de la lune. Ils sont associés, au Siam, avec d'autres animaux aquatiques, aux rites d'obtention de la pluie. ils assistent, chez les Thai, le gardien du Bout des Eaux, à l'entrée de la caverne cosmique.

Le crabe est, en Inde, le signe zodiacal du Cancer, qui correspond au solstice d'été, début du mouvement descendant du soleil. Il est aussi, en certaines régions de la Chine, dit le Pao-p'ou tseu, le signe de la cinquième heure du jour ; le rapport s'établit, de part et d'autre, avec les cycles solaires. Chez les Cambodgiens, le crabe est un symbole bénéfique : obtenir un crabe en rêve, c'est voir tous ses désirs comblés.

En Chine, on donnait parfois au crabe, selon un texte des Tang, le nom de koei (malin, rusé), sans doute en raison de ses déplacements latéraux. Nous ne citerons que pour mémoire le symbolisme trivial du panier de crabes, lié à ce type de démarche oblique et à ces pinces avides.

Dans la tradition des Munda du Bengale, après la tortue, premier démiurge, le crabe est dépêché par le Soleil, Dieu suprême, époux de la lune, pour ramener la terre du fond de l'océan.

Selon un mythe des Andaman, le premier Homme se noie en chassant dans une crique ; il se transforme en animal aquatique et fait chavirer la barque de sa Femme partie à sa recherche ; elle se noie aussi et descend le rejoindre, transformée en crabe."

Le crabe est un avatar des forces vitales transcendantes, le plus souvent d'origine chtonienne, mais quelquefois ouranienne ; le crabe rouge de Mélanésie qui révéla la magie aux hommes en est un exemple tandis que le crabe mythique du fond des océans, dont les mouvements déclenchent les tempêtes, est, lui, une figuration typiquement chtonienne qui apparente et animal à tous les grands cosmophores tels que la tortue, le crocodile, l'éléphant.

Le crabe est un symbole lunaire ; dès l'Antiquité classique, son image était associée à celle de la lune, de même que celle de l'écrevisse, figurant sur la lame lune du Tarot, parce que ces animaux, tout comme la lune, marchent soit en avant, soit en arrière.

Un crabe figure sur certaines statues de l'art machica en Afrique, et symbolise le mal, ou le démon du mal."

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D'après Madonna Gauding, auteure de Animaux de pouvoir, Guides, protecteurs et guérisseurs (Octopus Publishing Group 2006 ; traduction française : Éditions Véga, 2006) :


Guide d'interprétation

En tant que symbole onirique

Mère ; Habileté ; Vision périphérique ; Liberté ; Maison ; Intensité émotionnelle.


En tant que gardien ou protecteur

Protège en menaçant ; Évite le danger en esquivant le problème.


En tant que guérisseur

Atténue les troubles gastriques ; Soigne grâce à la libération émotionnelle.


En tant qu'oracle ou augure

Soyez plus direct ; Attention à l'attaque indirecte.


Mythes et contes

Selon la légende grecque, la déesse Héra a placé un crabe géant dans le ciel nocturne pour former la constellation du Cancer. Le crabe est un symbole de la mère.


Si le crabe est votre animal de pouvoir

Dans les affaires, vous êtes capable de changer sur le champ votre point de mire et faire des détours afin de désorienter vos concurrents. Vos talents sont variés : cuisine, jardinage, gestion de l'argent. Quant à votre vie, vous apprenez mieux vos leçons quand l'inattendu arrive. Maussade, vous vous plongez en votre tréfonds et refaites surface seulement en décelant la source de votre mécontentement. Cette coquille dure protège votre nature sensible et vous permet de vous épanouir dans les situations hostiles où les autres dépérissent. Vous êtes sensuel, intuitif, parfois même sentimental. Vous devez apprendre quand garder et quand laisser aller les relations et les possessions obsolètes.

Demandez au crabe de vous aider

- à élargir votre conscience spirituelle

- à guérir votre relation avec votre mère

- à contrôler vos émotions négatives.

Accéder au pouvoir du crabe en

- laissant aller les vieilles possessions inutiles

- faisant attention à votre vision périphérique.


Le signe astrologique Cancer (21 juin au 22 juillet) est symbolisé par le crabe. Les natifs de ce signe sont intuitifs, artistes et émotifs. Êtes-vous capable d'exprimer vos émotions librement ?


Élément Eau."

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), le Crabe est défini par les caractéristiques suivantes :


Traits : Le crabe symbolise la régénération et la transformation. Il est capable de faire repousser toute sa carapace, qu'il a pu perdre lors de son étape de mue. Les langoustes vont même couper elles-mêmes leurs propres antennes si elles se sentent en danger. Le crabe symbolise le fait d'être en contact avec ses émotions profondes pour pouvoir trouver son chemin vers l'illumination, la régénération et la transformation.

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Talents : Abondance ; Coordination ; Découverte ; Possession ; Mue ; Noblesse ; Protection ; Émotions pures ; Régénération ; Rajeunissement ; Résolution ; Retenue ; Récupération ; Mouvements voluptueux ; Simplicité ; Force ; Caractère fort ; Forte poigne ; Tempérance ; Transformation.


Défis : Agressif ; Marche en arrière ; Défensif ; Ressent trop profondément ses émotions, ce qui cause un stress excessif ; Indécis.


Élément : Eau.


Couleurs primaires : Rouge.


Apparitions : Lorsque le crabe apparaît, cela veut dire que vous êtes sur le point de vivre une régénération, un rajeunissement et une transformation. De la même façon que le crabe grandit dans sa carapace et ensuite mue en s'en débarrassant, préparez-vous à entrer dans un cycle de purification spirituelle, mentale ou physique qui va aboutir à un renouveau complet dans un domaine ou un autre de votre vie. C'est une période de croissance émotionnelle également. Vous pouvez vous connecter fortement à votre intuition et à vos capacités de guérison, rencontrer davantage vos profondeurs émotionnelles et mieux vous comprendre vous-même. Le crabe se nourrit de détritus, ce qui vient vous rappeler d'analyser tous les éléments pour parvenir à une plus vaste compréhension de l'ensemble. Pour le crabe, se préserver est crucial. Veillez en ce moment à faire attention à vous. Si vous ne vous sentez pas en sécurité, suivez un cours d'autodéfense, faites installer un nouveau système d'alarme chez vous, ou faites ce qu'il faut pour vous sentir protégé. Vous êtes dans un mode d'auto-préservation, mais vous devez aussi avoir le sang-froid de voir les choses arriver. Cela dit, le crabe vous prévient qu'il ne faut pas laisser la peur décider pour vous et vous empêcher de vivre heureux. Vous devez vous soucier de veiller sur vous et votre famille, mais ne vous emmurez pas derrière des portes verrouillées simplement parce que vous pensez que quelque chose pourrait arriver. Autorisez-vous à vivre quelque chose de grand et de surprenant !


Aide : Le crabe peut vous aider à vous sentir davantage protégé. De la même façon qu'il a une carapace dure qui le protège, il peut vous communiquer ce sentiment. Si vous avez simplement besoin de vous accrocher à quelque chose, demandez au crabe de vous aider avec ses fortes pinces. Si vous vous sentez retenu, demandez-lui alors de vous montrer ce qui vous tire en arrière, afin de pouvoir l'abandonner et vous en libérer. Parfois, vous pouvez volontairement vous empêcher d'atteindre vos buts sans vous en rendre compte. Si vous vous trouvez dans une situation qui n'est pas bonne pour vous, la langouste et l'écrevisse vous donnent leur capacité à faire marche arrière et à vous sortir de la situation à toute vitesse.


Fréquence : L'énergie du crabe donne la sensation de se tenir dans l'océan alors que la marée descend. L'eau tourbillonne autour de vous, vous pousse vers les profondeurs de l'océan, mais vous tenez bon et restez debout. Cela fait le son d'un grattement doux avec un tintement de clochette qui s'y mêle.


Imaginez...

Vous êtes descendu dans une crique, lorsque vous voyez une écrevisse qui se sauve dans le fond du lit de la crique. Pieds nus, vous marchez dans l'eau et vous vous arrêtez auprès de l'écrevisse. Lentement, vus mettez votre main dans l'eau et la glissez pour l'attrapez. Voilà que prestement vous la saisissez et la sortez de l'eau. Vous la tenez dans votre main, ses antennes bougent dans tous les sens et ses petites pinces s'accrochent à vos doigts. Vous faites attention à ce qu'elles ne vous attrapent pas, alors que vous tapotez du doigt sur son dos. Vous sentez la solidité de sa carapace et la douceur de ses uropodes au bout de sa queue. Ses pattes se tortillent dans la paume de votre main quand elle essaie de reculer. Vous la remettez dans l'eau pour la relâcher. Cette fois, quand elle recule, elle se cache très vite derrière un rocher.

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


La main qui veut saisir le crabe doit débusquer celui-là sous la roche, l'algue ou le sable dans lesquels il se dissimule. De la même manière, la compréhension du symbole impose d'en rechercher le sens en dehors des pièges vers lesquels la facilité tendrait à conduire l'interprétation. Le nom latin du crabe, le cancer, entraîne d'emblée cette dernière vers l'idée de névrose, ce « cancer de l'âme ». Ce n'est pas une approche erronée mais il convient de lui accorder une valeur relative puisque l'étymologie du mot crabe n'est pas cancer mais le terme germano-normand Krabbe.

Lorsqu'on sollicite des associations conscientes à partir du mot crabe, ce sont surtout la démarche latérale et la carapace qui sont évoquées. Il ne serait pas objectif de réduire jusqu'à la neutralité le rôle de ces caractéristiques dans la composition du symbolisme du crustacé. Pourtant, la lecture des rêves dans lesquels apparaît le crabe et l'analyse des corrélations statistiques avec les autres symboles démontrent que les propositions qui précèdent ne présentent qu'un intérêt secondaire pour la traduction. L'investigation révélera des fondations bien plus solides sur lesquelles édifier une interprétation.

La cuirasse, l'armure, la carapace ne sont pas, comme on pourrait s'y attendre, des images associées au crabe du rêve. Il n'est pas niable que la dure coquille du crabe puisse suggérer l'idée d'enfermement protecteur, mais si cet axe projectif était dominant, il aurait immanquablement déclenché ces trois corrélations.

Quiconque prétend percer le sens de ce symbole doit délivrer son regard du voile déformant des a priori qui précèdent. Le crabe du rêve, comme son modèle vivant, se tient volontiers à la limite de l'eau et du rivage, de l'humide et du sec. Lorsqu'on a remarqué l'insistance avec laquelle les patients soulignent qu'ils marchent « le long de la plage, à la limite de la mer et du sable », on abandonne l'intention de ranger cette observation au rayon des banalités. Au risque de démasquer prématurément le sens profond du symbole en reprenant une phrase utilisée dans bien d'autres articles, nous soulignerons que le crabe est visible quand la mer se retire. La phrase trouvera plus avant tout son sens.

Les corrélations observées dans les rêves sont particulièrement nettes. 60% d'entre elles se répartissent entre trois familles de symboles : les animaux d'abord, les mouvements ensuite et les éléments de la nature. Parmi les animaux, la moitié sont des créatures du monde aquatique, souvent marin. Ils ont des connotations lourdes, parfois maternelles. Ainsi le coquillage, la pieuvre, la grenouille. L'autre moitié est composée d'amphibies, comme la tortue, et d'animaux terrestres tels que l'âne, le rat ou l'araignée. Ce qui se dégage de plus impressionnant au cours de l'exploration de ces rêves, c'est l'absence presque totale de personnages. Le crabe entraîne l'imaginaire aussi loin que possible de l'humain. Avec sa coque hérissée de piquants irréguliers, ses yeux exorbités et orientables, ses antennes, le crabe du rêve pourrait évoquer une créature extraterrestre. Mais ce n'est pas l'expression la plus apte à rendre, au premier degré, l'ambiance psychologique qui entoure la vision du crabe, extra humain serait plus adapté. Le crabe imaginaire se tient indéniablement à la frontière qui sépare le sec de l'humide mais peut-être plus encore à celle qui oppose le monde physique et le sentiment. Le crabe s'inscrit dans l'imaginaire comme un minéral animé. Dans certaines séances, le crabe va jusqu'à prendre la place d'une personne appartenant à l'environnement familial du rêveur pour mieux souligner la distance à laquelle ils se tiennent l'un de l'autre. Au cours de son vingtième rêve, qu'il vit tout entier en compagnie d'un crabe géant, Gérard, vingt-quatre ans, fournit une claire illustration de cette situation : « … J'ai loué un bateau... le crabe me demande si je suis d'accord pour qu'il vienne avec moi... nous voilà partis... je suis à la barre... au bout de quelques heures, il est l'heure de manger... on décide de pêcher... c'est le crabe qui ouvre et nettoie le poisson que je pêche, qui fait la cuisine... moi, je prépare la table... le crabe mange le poisson aussi... lui mange avec ses pinces, etc. »

Gérard et le crabe géant vivent ainsi pendant vingt-quatre heures au terme desquelles le crustacé demande qu'ils reviennent à leur point de départ. Le dialogue d'adieu s'achève et le rêveur éprouve - ce sont les derniers mots du rêve - le besoin de préciser que le crabe était rouge. La couleur rouge apparaîtra souvent en association avec le crabe imaginaire.

A travers quelques illustrations de l'environnement onirique du crabe, nous souhaitons insister sur l'ambiance déshumanisée dans laquelle évolue le crustacé. Cette démarche conduira peu à peu la traduction vers le sens majeur du symbole.

Le septième rêve de Maie-José contient quelques-unes des phrases types qui constituent le contexte habituel du crabe imaginaire : « … Je vois le sable de la plage... je vois la Cène, le dernier repas du Christ... mais le dessin est à l'envers, retourné, tout est renversé... je vois un V très grand, maintenant, et... un crabe qui tend une main... oui... enfin... presque une main... du sable un peu mouillé... ça bouge... on dirait qu'il y a quelque chose dessous... comme si des tas d'insectes grouillaient, essayaient de sortir du sable... plein de petites antennes qui s'agitent dans tous les sens, de manière désordonnée... un crustacé... je vois le ventre... avec plein de pattes... et un cône transparent, comme une sorte d'entonnoir et des choses... des objets, qui descendent dedans... un cône c'est comme un A qui serait tombé sur la tête ! Je vois trop de choses... et pas d'hommes, rien d'humain... tout est métallique... des doigts qui tapotent, comme si ça s’impatientait... »

Ces quelques phrases contiennent presque tous les indices susceptibles d'orienter une interprétation correcte du symbole. Cette pince qui devient "presque une main", ces grouillements d'insectes, ce ventre et ces images renversées sont des constantes du réseau d'associations dans lequel s'inscrit le crabe.

Deux autres séquences, extraites des rêves de Bernard et de Marc, vont confirmer l'étonnante propension du crustacé à se tenir éloigné de l'humain, à s'entourer d'objets morts. Marc vole, en montgolfière, au-dessus de la mer : « … J'ai mis des gants... je suis toujours en l'air... une pierre, lancée par une forme en suspension dans l'air, crève le ballon... je tombe... je tombe... je tombe... j'ai pas peur du tout ! Je tombe... vers la mer, avec les vagues. Je tombe sur la surface sans passer au travers... je marche sur l'eau, vers la plage... là, c'est comme une ville... un crabe tombe et s'écrase sur le béton, tout en bas... et, après lui, plein d'objets... et des animaux qui tombent, un sanglier, une araignée, une vieille mobylette aussi et d'autres objets, des ustensiles de cuisine... tout se casse en arrivant... »

Alain, lui, est descendu au fond de la mer : « … Il y a une pieuvre, enfouie dans le sable... deux grands yeux qui dépassent... je balance mes bras de gauche à droite, de droite à gauche... le sable passe entre mes doigts... il y a une étoile de mer... et puis... un gros crabe... il est tapi dans un trou mais pas inaccessible. Il balance ses pinces devant lui, très rapide... je veux l'attraper... il s'enfonce dans son trou... il défend quelque chose... je deviens tout petit, j'entre dans le trou... au fond il y a une ouverture... le crabe est toujours là, avec ses pinces, comme un boxeur... je passe, je le pousse, il s'agrippe derrière, l'eau n'est pas très claire... il y a beaucoup de sable en suspension... je rampe dans le sable avec les bras... c'est comme de l'alpinisme à l'horizontale... une sorte d'effort paresseux... Ah ! J'ai le sentiment d'être un détritus, un de ces objets jetés qu'on trouve au fond de la mer... impression de n'être rien de plus que ça ! Maintenant, je suis sorti de l'eau, sur le rocher... j'ai rencontré un lézard... il m'embrasse... il me témoigne de l'affection... et je retrouve ma taille normale... et là, je regarde ma main, ma main ouverte, posée sur un mur arrondi, elle épouse la forme du béton... »

Ces exemples, et beaucoup d'autres, imposent une certitude : ce sont les pattes et les pinces du crabe qui déterminent le sens du symbole. Un étrange amalgame d'images réalise une synthèse de deux approches symboliques qui se renforcent mutuellement.

Le crabe, avec ses pattes multiples, s'apparente à l'insecte. Les pattes nombreuses et agitées sont l'expression de la dispersion des élans dans la poursuite des buts multiples, de la perte de concentration qui sont l'une des conséquences de la névrose. Elles entraînent l'idée de grouillement, de fébrilité, d'agitation désordonnée, d'impatience, qui sont autant de révélateurs de la dysharmonie psychique. Mais les pattes du crabe évoquent indéniablement aussi l'image d'une main. Le crabe, l'araignée, la feuille morte recroquevillée et la main à demi fermée constituent une chaîne de symboles associés par la forme. La séquence dans laquelle Marie-José voit « un crabe qui tend une main... oui... enfin... presque une main » se termine par la vision de doigts « qui tapotent sur la table, comme si ça s'impatientait ». Ces rapprochements renvoient le regard vers les pinces. Celles-ci sont des mains dangereuses brandies au bout de bras cuirassés. Quelle meilleure pièce à conviction pourrait-on souhaiter que les mots d'Alain qui, au fond de la mer, à quelques phrases d'intervalle, balance ses bras de gauche à droite, de droite à gauche, passant ses mains dans le sable, avant de voir un gros crabe « qui balance ses pinces devant lui, comme un boxeur » ?

Par degrés, l'image du crabe laisse voir sa véritable nature. Innombrables sont les symboles maternels qui l'environnent. Associée à la pieuvre, à l'araignée, elle oblige à soupçonner une grave altération de la relation à la représentation de la mère.

Tout rêveur qui rencontre le crabe se place devant sa peur d'une étreinte mortelle. La pieuvre enlace, étouffe. L'araignée paralyse par le venin. Le crabe, lui, se refuse à tout contact peau à peau. Il brandit la menace de ses pinces cuirassées qui s'opposent violemment à tout rêve de caresse.

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Les bras sont la racine de l'acte d'embrasser. Devant les pinces du crabe, on voudrait inventer un mot pour exprimer cet acte au négatif.

A ce stade de l'investigation le symbolisme du crabe se clarifie. De telles images dénoncent une immense frustration par rapport au désir de contact avec le corps de la mère. 80% des patients qui ont produit les rêves soumis à l'étude vivaient, à ce stade de leur cure, une relation particulière à l'image maternelle. Relation qui ne peut être définie que par une addition de termes dont chacun, séparément, serait inadapté : froideur, distance, crainte, rejet, neutralité, mépris, rancœur. Attitude composite qui exprime en fait une douleur intense, muée depuis longtemps en méfiance. Le crabe exprime la crainte du rêveur de reconnaître son besoin d'amour maternel, reconnaissance qui lui semble devoir l'exposer au risque d'une nouvelle déception.

La littérature et la géographie connaissent des déserts de la mort. Le crabe, lui, se tient à la lisière du désert de l'amour. Du seul amour irremplaçable et dont le manque se révèle dans un jeu de mots : quand la mer se retire !

Une psychologie habitée par le crabe a vécu jadis le corps de la mère comme une terre interdite. Elle a ressenti le regard maternel comme celui d'un robot analysant froidement ses actes. Il lui a semblé que ses élans de tendresse ont été reçus à travers la distance maintenue par des antennes inhumaines. Peu importe la réalité du comportement de la mère du rêveur. Devant le crabe du rêve on soupçonnera à bon droit que la perception de l'enfant a été celle que nous venons de décrire. Quelque part, en chemin, l'enfant a perdu la foi en l'amour maternel.

Le crabe du rêve apparaît à un moment de la cure où le rêveur s'apprête à renverser sa vision. Nous le rappelons, parmi les corrélations qui entourent le crabe, figurent de nombreuses images de renversement, de sens inversé, de chemins pris à l'envers. Avec les très nombreux symboles exprimant le mouvement, qui confirment cette disposition à la modification des valeurs, ceci assure que le crabe imaginaire peut être reçu comme un indice de progression dans le rétablissement d'une relation positive à l'image maternelle.

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Mythologie :


Jacques Ivanoff, dans un article intitulé "Ballade sur la mer salée : Essai de mythologie comparée sur le thème du sel", paru dans Science tribune en janvier 1997 et disponible en ligne à l'adresse suivante : http://www.tribunes.com/tribune/sel/ivan.htm étudie notamment les mythologies asiatiques :


[..] Le crabe gigantesque : le maître des flux marins :

La production magique de sel dans l'histoire de la meule en Thaïlande implique un mouvement des eaux car il faut bien que le sel se dilue, donc qu'il y ait un apport d'eau douce perpétuel pour contrebalancer une production ininterrompue de sel; c'est ici que le mythe - très répandu en Asie du Sud-Est insulaire - du crabe gigantesque responsable des marées intervient : n'est-ce pas lui qui laisse les eaux douces entrer dans l'océan, qui conditionne la montée des eaux jusqu'au ciel qui laisse pressentir le rôle de la mer dans la séparation du ciel et de la terre. "Autrefois l'eau disparut. Les hommes se rendaient dans le lit de la mer et prenaient des poissons qui gisaient là desséchés. .... Ils aperçurent un jour une énorme pince de crabe. Ils la perçèrent et il en sortit toute l'eau de mer. La moitié des hommes périt dans l'inondation. La pince devint un crabe gigantesque qui alla se loger dans un trou grand comme une région, au fond de la mer. Quand le crabe sort de son trou, c'est la marée basse, quand il rentre dans son trou, c'est la marée haute". Mythe Palawan (17) p. 111. Le crabe subit donc la marée dont il dépend, comme les populations littorales et les collecteurs sur estran. Dans la réalité ce n'est pas lui qui fait la marée mais bien la marée qui lui impose un rythme : "Le crabe responsable des marées est une énorme créature vivant au pied du manguier magique ..... Quand la mer descend le crabe sort pour se nourrir de gros poissons. Quand la mer est étale il est dehors pour chercher des nourritures. Et quand il se déplace il créé les vagues. Le vent aussi est une conséquence de son déplacement. La saison des pluies est due à ses déplacements, quand il se retourne par exemple. Il mange peu à la saison sèche et la mer est calme mais il doit beaucoup manger à la saison des pluies et la mer est agitée. Il s'agit d'un crabe de l'espèce papi (non identifié) et les crabes que nous voyons aujourd'hui sont ses enfants. A la saison sèche il change de carapace et il est donc moins gros. Ses déplacements provoquent moins de chaos. .... Il reprend sa carapace à la saison de pluies. Mais on dit aussi qu'il change de carapace à chaque marée. Ce lieu s'appelle potchak angin, potchak lamat : nombril du vent, nombril des vagues. Les courants, les tourbillons sont les conséquences des mouvements du crabe".

Histoire du crabe responsable des marées, racontée par Salamah, nomade Moken.


Le nombril du monde où se mélangent eau douce et eau salée :

Le crabe est situé à un passage clef, parfois appelé le Nombril du Monde (chez les Malais, Palawan, Moken, etc.), qui figure à la jonction des éléments constitutifs de l'univers - eau douce et eau salée - et qui assure la communication entre l'intérieur et l'extérieur, entre monde souterrain et monde externe, entre fleuves et océan. Dans ce lieu magique se trouve un arbre couvrant un Eden. On y trouve tous les fruits, des trésors, des femmes divinement belles, toutes sortes de poissons .... mais les bateaux ne peuvent y aller sans danger, car le nombril du monde est associé à un tourbillon (voir ci-dessus). Ce pilier et centre du monde traverse trois sphères : céleste, terrestre et marine, les trois éléments soumis à la pression des disjonctions primordiales. Le nombril - plus fortement implanté dans tout le monde insulindien que dans l'Asie continentale - c'est bien évidemment le lieu de l'alchimie mythique où les eaux douces de la terre se retrouvent dans un autre élément, l'océan.


La Dame de l'Eau Salée :

Le sel est lié à un endroit particulier où se mélangent les eaux; il est lié la vie et à la maternité. En effet, ce qui est salé est fort et donne la vie. C'est une des raisons pour laquelle les Malais du sud de la Thaïlande reconnaissent une femme comme alchimiste transformant le non salé en salé. "Quand l'eau d'amont descend à la rencontre de l'eau de l'océan, elle devient de l'eau salée ... dans la mer il existe un grand trou et dans ce trou il y a quelque chose (...) et quand l'eau d'amont vient au contact de cette chose, elle se sale (...) cette chose qui sale l'eau c'est la Dame de l'Eau Salée (...). ... Il [ce trou] atteint le septième étage des entrailles de la Terre ... Les hommes appellent ce trou le Nombril tasé'. Ce Nombril tasé' est le pao' jingi [le manguier sacré]. Il se situe en plein milieu de l'océan (...). .... à quoi ressemble-t'elle [la Dame], personne ne peut le dire. La plupart des gens disent qu'elle ressemble à un crabe. Ce crabe c'est la Dame Salée...... Quand ce crabe monte dans son trou, l'eau est repoussée vers l'amont et elle inonde ainsi le village". (20) p. 345. Cette Dame de l'Eau Salée, nous la rencontrons également dans les salins malais quand la consistance paraît satisfaisante aux hommes. On dit alors que la Dame est là, c'est-à-dire que l'eau est suffisamment salée pour permettre la récolte. Et que l'on n'imagine pas qu'il s'agit là de techniques approximatives réservées aux populations "exotiques", car la technologie occidentale avance toujours dans l'à-peu-près avant d'avoir recours à la "rationalisation" de la production laquelle interrompt le lien privilégié - mais pas toujours bien coordonné - existant entre l'homme et la nature. Les sauniers des sociétés non-occidentales savent juger leur production à partir d'une expérience intime de leur terrain d'exercice. Les indicateurs de cette somme empirique peuvent aussi bien être scientifiques (les vents, la consistance, la couleur) que "subjectifs" ("le sel appelle le sel"). On doit réfléchir à ces pratiques comme à des notions pertinentes et efficientes dont il faut essayer de définir le contenu symbolique : "Par exemple, à la croisée des chemins on érige une croix ; pour conjurer le malheur que représente la salière renversée sur la table on jette du sel par-dessus son épaule ; pour la tache de vin sur la table on verse du sel et quelque fois inversement, du vin sur la table sur laquelle le sel a été renversé ; pour conjurer un maléfice jeté par nouage ou dénoue, etc. La forme de la conjonction qui rachète reproduit celle de la conjonction à racheter : à une croix répond une croix, à un écoulement répond un écoulement". (4) p. 396.

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Littérature :

Je payai le pécheur qui passa son chemin,

Et je pris cette bête horrible dans ma main ;

C'était un être obscur comme l'onde en apporte,

Qui, plus grand, serait hydre, et plus petit, cloporte ;

Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon

Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;

Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,

Donne une place sombre à ces spectres hideux ;

Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;

Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ;

L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;

Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;

Je lui dis : "Vis ! et sois béni, pauvre maudit !"

Et je le rejetai dans la vague profonde ;

Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,

et qui sert au soleil de vase baptismal,

Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

Victor Hugo, Les Contemplations, Livre 5 : "En marche", poème XXI, 1856.

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