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  • Anne

Noir


Étymologie :

  • NOIR, NOIRE, adj. et subst.

Étymol. et Hist. I. Adj. A. Sens phys. 1. a) ca 1100 neir « se dit d'un corps qui ne réfléchit aucun rayon lumineux » (Roland, éd. J. Bédier, 982) ; ca 1160 noir (Enéas, éd. J. J. Salverda de Grave, 4012) ; b) ca 1393 « se dit de vêtements, en signe de deuil » (Ménagier de Paris, éd. Sté Bibliophiles fr., t. 2, p. 123 : robes noires) ; c) [ca 1675 fig. bête « objet d'aversion » (Retz, Mémoires ds Œuvres, éd. A. Feillet, t. 1, p. 224 : Montrésor, qui étoit sa bête)] 1750 bête noire (Fougeret de Monbron, Le Cosmopolite, p. 61) ; d) 1790 hist. les Noirs (Motion du père Gérard, Pamphlet, 27 avr., in Aulard, La Société des Jacobins, I, 64, Jouaust ds Quem. DDL t. 11) ; e) 1859 le noir « le café » (Monselet, Le Musée secret de Paris, 78-79 ds Quem. DDL t. 21) ; 1867 un petit noir (Goncourt, Man. Salomon, p. 364) ; 1874 café noir (Lar. 19e) ; f) 1904 phys. corps noir (Le Radium, nov. p. 141) ; 2. ca 1100 neir « de race noire » (Roland, 1917 : la neire gent) ; 1742 Code noir « édit de mars 1685 concernant le statut des esclaves noirs dans les colonies » (Dubos, Hist. crit. de l'établissement de la monarchie fr. dans les Gaules, t. 2, p. 380) ; 3. a) ca 1120 neir « privé de lumière, plongé dans l'obscurité » (St Brandan, éd. I. Short et B. Merrilees, 1104 : neir calin) ; b) 1re moitié xive s. [date ms.] expr. il fait noir (Adenet Le Roi, Berte, éd. A.Henry, 960 : Jusqu'a tant que noir fist) ; c) 1758 opt. chambre noire (Rousseau, Lettres à M. d'Alembert sur les spectacles, p. 82) ; c) 1835 cabinet noir (Ac., s.v. cabinet) ; 4. a) ca 1160 noir « d'une couleur très foncée » (Enéas, 2270 : char noire) ; b) 1546 pocher les yeux au beurre noir (Rabelais, Tiers Livre, chap. XX, éd. M. A. Screech, p. 149, 122 : il m'a presque poché les oeilz au beurre noir) ; c) 1690 « meurtri » (Fur. : femme [...] toute noire de coups) ; d) 1690 « sale » (ibid.: mains [...] toutes noires de crasse) ; 5. ca 1174 neir « qui est plus sombre (dans son genre) » (Étienne de Fougères, Livre des manières, éd. R. A. Lodge, 703 : pein de neire paste) ; 1343 pain noir (Varin, Arch. admin. de Reims, t. 2, p. 888) ; 1530 savon noir (Palsgr., p. 198b) ; 6. a) 2e moitié xvie s. anc. méd. bile noire (A. Paré, éd. J. Fr. Malgaigne, t. 3, p. 157a) ; b) 1604 humeur noire (Montchrestien, Reine d'Écosse, p. 75) ; 7. 1898 arg. « ivre » (arg. des typographes, s. réf. ds Esn.) ; 1901 (Bruant, p. 270 [arg. des lithographes]). B. Sens moral 1. a) 1re moitié xiie s. neir «mauvais, méchant» (Lapidaires, éd. P. Studer et J. Evans, FFV 721, p. 58) ; b) a/) 1630 magie noire (v. magie) ; b/) 1816 roman noir (J. des Débats, 8 août ds Mack. t. 1, p. 202) ; c/) 1857-67 messe noire (Baudel., Fl. du Mal, p. 283) ; d/) 1939 humour noir (v. humour) ; 2. 1160-74 noir « triste » (Wace, Rou, éd. A. J. Holden, II, 3462 : le cuer noir) ; 3. a) ca 1175 neire ire (Chronique Ducs Normandie, éd. C. Fahlin, 18081) ; 1563 cholère noire (Palissy, Recepte, p. 124) ; b) 1640 regarder noir « regarder d'un œil plein de colère » (Oudin Curiositez, p. 372) ; 4. 1678 « entaché dans sa réputation » (La Fontaine, Fables, VII, I, 64) ; 5. Mystérieux, caché, clandestin a) 1702 liste noire (v. liste) ; b) 1882 caisse noire (v. caisse) ; c) 1941 marché noir (M. Déat ds L'Œuvre, 3 févr.) ; d) 1963 travail noir (Lar. encyclop.). II. Subst. A. Sens physique 1. a) 1re moitié xiie s. neir « couleur noire » (Lapidaires, éd. citée, FFV 400, p. 43) ; b) dernier quart du xive s. noir « la couleur noire, signe de deuil » (Froissart, Chroniques, l. I, § 513, éd. S. Luce, t. 6, p. 108) ; 2. a) ca 1130 neir « partie noire de quelque chose » (Gormont et Isembart, éd. A. Bayot, 93) ; b) 1704 « centre d'une cible » (Trév.) ; c) 1817 art « partie noire d'un tableau, d'un dessin » (Stendhal, Hist. peint. Ital., t. 1, p. 219) ; 3. ca 1200 « obscurité, ténèbres » (Raimbert de Paris, Ogier le Danois, éd. J. Barrois, 9069) ; 4. Matière colorante noire a) 1260 noir de chaudière (Étienne Boileau, Métiers, éd. G.-B. Depping, Titre L, p. 119) ; b) xive s. noir « fard, maquillage » (Moamin, éd. H. Tjerneld, II, 48, 20) ; c) 1620 noir de fumée (Mayerne, Pictoria, éd. Berger, p. 210) ; d) 1825 noir animal (Annales de chim. et de phys., t. XXVIII, p. 183 ds Fonds Barbier) ; 5. 1556 « personne de race noire » (J. Temporal, trad. : J. Léon Africain, Description de l'Afrique, I, 5 ds Quem. DDL t. 21) ; 6. 1818 « maladie des plantes » (Nouv. dict. d'hist. nat. ds FEW t. 7, p. 131a). B. Sens moral 1. 1756 broyer du noir ([Grandval], Le Tempérament, 15, Au Grand Caire ds Quem. DDL t. 19) ; 2. 1875 « ce que l'on ne comprend pas » (Zola, Faute Abbé Mouret, p. 142 : je ne vois que du noir). Du lat. niger « noir ; sombre ; funèbre, funeste ; perfide ». Au sens I A 6 a, bile noire est la trad. du gr. μ ε λ α γ χ ο λ ι ́ α (v. mélancolie et atrabile).

Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Expressions populaires :


Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expressions populaires bien connues :


Broyer du noir : Broyer du noir c'est ressasser des idées tristes, être dans un état déprimé où l'on voit tout en noir - avoir le "cafard", qui lui-même est de couleur sombre. Le problème de cette locution, qui s'est forgée au milieu du XVIIIe siècle, est d'être insuffisamment attestée à des dates anciennes. Cela oblige à s'interroger sur sa formation, car si le noir s'explique aisément, pourquoi "broyer" ? L'aspect "mécanique" de ce verbe, appliqué à des pensées, est intrigant.

Ce qui est certain, c'est que la locution s'est formée dans un registre de langue familier de la haute société. Elle véhicule une image châtiée, et non pas un dicton populaire, ce qui est cause, probablement, qu'elle n'a pas été accueillie dans le Dictionnaire comique de Philibert le Roux ; avec aussi le fait qu'elle était d'un usage très récent au moment de sa dernière édition de 1786. L'expression apparaît lexicalement pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie de 1798 : « On dit figurément et familièrement, Faire du noir, broyer du noir, pour dire se livrer à des réflexions tristes. »

La couleur noire, liée à la notion de deuil, de chagrin, de tristesse, est bien établie au XVIIIe siècle. « Noir, se dit figurément en choses spirituelles et morales de ce qui est affreux, odieux, triste, sombre. Il est dans son humeur noire et mélancolique » (Trévoux, 1771). On trouve donner du noir au sens de ce qui sera plus tard "donner le cafard" ou "donner le bourdon", par exemple dans le Journal intime du jeune chevalier de Corberon, rédigé sous la forme de lettres à son frère : « Je suis descendu avec elle, elle m'a dit que cette couverture de mariage donnait du chagrin. "Cela vous donne aussi du noir, Chevalier, et je me repens de vous l'avoir dit". » (Corberon, 9 février 1775).

Par ailleurs, à cette époque, le fait de "broyer" s'appliquait concrètement à la préparation des couleurs par les peintres. Le Trévoux de nouveau donne ces indications techniques à broyer : « On le dit particulièrement des couleurs qu'on écrase longtemps sur le marbre ou le porphyre avec une pierre dure qu'on nomme "molette", en les mêlant avec de l'huile pour les en imbiber, après qu'on les a pulvérisées. On broye les couleurs à l'eau ou à l'huile selon l'usage qu'on veut en faire. On les broye sur la pierre avec la molette : on les mêle sur la palette avec le pinceau. » (1771). Et pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, le mot broyeur porte cette seule indication au même dictionnaire : « Se dit en cette phrase : c'est un broyeur d'ocre ; pour dire c'est un fort mauvais peintre. On le dit aussi de celui qui broye les couleurs dont les peintres se servent. » (Ibidem).

Je crois qu'à partir de cette pratique d'atelier, il s'est d'abord forgé une métaphore de métier sur broyer du noir, qui signifiait « peindre un tableau sombre, ou sur un sujet déplorable », à la fois au sens concret de la toile, et au sens figuré de la description littéraire. C'est ce que laisse supposer cet exemple de Charles Collé, dans lequel la locution n'a pas du tout sa valeur de tristesse : « Je n'ai point d'argent, broyons du noir, faisons un Pont-Neuf satirique contre les cochers des seigneurs qui nous éclaboussent, et contre les demoiselles des rues qui en usent toutes les bornes… Il faut traiter cela avec délicatesse. » (Journal historique de Collé, avril 1760). Cela s'entend ainsi de la part du fameux chansonnier : « Puisque je n'ai pas d'argent, je vais trousser une chansonnette (un Pont-Neuf) qui donne une image détestable de Paris (faisons un sombre portait de la ville), il n'y a que ça qui se vend.. »

Il semble bien que ce soit sur cette métaphore que s'est surimposée une seconde image, celle de la tristesse, du noir « chagrin » - dans un mouvement métaphorique au « second degré », où le verbe broyer a pris le sens dérivé de « triturer, malaxer dans l'esprit » des idées mélancoliques. Peut-être cette surenchère s'est-elle produite sous l'influence d'une théorie de la digestion, théorie alors nouvelle et un peu à la mode dans les milieux lettrés : « Selon une opinion nouvelle, les membranes de l'estomac broyent les aliments que l'on prend, comme une meule, et c'est ainsi que se fait la digestion » (Trévoux, ). Pourquoi ne pas l'appliquer à la malaxation des idées sombres ?

C'est peut-être in mélange de ces images qui guidait Diderot - amateur d'art et familier des ateliers de peintres - lorsqu'il écrivait à Sophie Volland en 1767 : « M. le Romain […] que sa mélancolie retient dans l'obscurité de sa cahute, où il aime mieux broyer du noir dont il puisse barbouiller toute la cahute ».

La locution était dès lors sur des rails - elle est venue jusqu'à nous dans le train de la déprime. Delvau notait en 1867 : « Broyeur de noir en chambre, écrivain mélancolique ; personne qui se suicide à domicile. » A cette époque, Sigmund Freud n'avait que onze ans, heureusement !

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Symbolisme :

D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Contre-couleur du Blanc, le Noir est son égal en valeur absolue. Comme le blanc il peut se situer aux deux extrémités de la gamme chromatique, en tant que limite des couleurs chaudes comme des couleurs froides ; selon sa matité ou sa brillance, il devient alors l'absence ou la somme des couleurs, leur négation ou leur synthèse.

Symboliquement, il est le plus souvent entendu sous son aspect froid, négatif. Contre-couleur de toute couleur, il est associé aux ténèbres primordiales, à l'indifférencié originel. En ce sens il rappelle la signification du blanc neutre, du blanc vide, et sert de support à des représentations symboliques analogues, telles que les chevaux de la mort, tantôt blancs, tantôt noirs. Mais le blanc neutre et chtonien est associé, dans les images du monde, à l'Axe Est-Ouest, qui est celui des départs et des mutations, tandis que le noir se place, lui, sur l'Axe Nord-Sud, qui est celui de la transcendance absolue et des pôles. Selon que les peuples placent leur enfer et le dessous du monde vers le Nord ou vers le Sud, l'une ou l'autre de ces directions est considérée comme noire. Ainsi le Nord est-il noir pour les Aztèques, les Algonkin, les Chinois, le Sud pour les Maya, et le Nadir, c'est-à-dire la base de l'axe du monde pour les Indiens Pueblo.

Installé ainsi au-dessous du monde, le noir exprime la passivité absolue, l'état de mort accomplie et invariante, entre ces deux nuits blanches où s'opèrent, sur ses flancs, les passages de la nuit au jour et du jour à la nuit. Le noir est donc couleur de deuil, non point comme le blanc, mais d'une façon plus accablante. Le deuil blanc a quelque chose de messianique. Il indique une absence destinée à être comblée, une vacance provisoire. C'est le deuil des Rois et des Dieux qui vont obligatoirement renaître : le Roi est mort, vive le Roi ! correspond bien à cette cour de France où le deuil se portait en blanc. Le deuil noir, lui, est, pourrait-on dire, le deuil sans espoir. Comme un rien sans possibilités, comme un rien mort après la mort du soleil, comme un silence éternel, sans avenir, résonne intérieurement le noir, écrit Kandinski. Le deuil noir, c'est la perte définitive, la chute sans retour dans le Néant : l'Adam et l’Ève du Zoroastrisme, abusés par Ahriman, s'habillent de noir lorsqu'ils sont chassés du Paradis. Couleur de la condamnation, le noir devient aussi la couleur du renoncement à la vanité de ce monde, d'où les manteaux noirs qui constituent une proclamation de foi dans le Christianisme et l'Islam : le manteau noir des Mawlavi - les Derviches tourneurs - représente la pierre tombale. Lorsque l'initié le quitte pour entreprendre sa danse giratoire, il apparaît vêtu d'une robe blanche qui symbolise sa renaissance au divin, c'est-à-dire la Réalité Véritable : entre-temps les trompettes du jugement ont sonné. En Égypte, d'après Horapollon, une colombe noire était le hiéroglyphe de la femme qui reste veuve jusqu'à sa mort. Cette colombe noire peut-être considérée comme l'éros frustré, la vie niée. On sait la fatalité manifestée par le navire aux voiles noires, depuis l'épopée grecque jusqu'à celle de Tristan.

Mais le monde chtonien, le dessous de la réalité apparente, est aussi le ventre de la terre où s'opère la régénération du monde diurne. Couleur du deuil en Occident, le noir est à l'origine le symbole de la fécondité, comme dans l'Égypte ancienne ou en Afrique du Nord : la couleur de la terre fertile et des nuages gonflés de pluie. S'il est noir comme les eaux profondes, c'est aussi parce qu'il contient le capital de vie latente, parce qu'il est le grand réservoir de toutes choses : Homère voit l'Océan noir. Les Grandes Déesses de la Fertilité, ces vieilles déesses-mères, sont souvent noires en vertu de leur origine chtonienne : les Vierges Noires reconduisent ainsi les Isis, les Athon, les Déméter et les Cybèle, les Aphrodite noires. Orphée dit, selon Portal : Je chanterai la nuit, mère des dieux et des hommes, la nuit origine de toutes choses créées, et nous la nommerons Vénus. Ce noir revêt le ventre du monde, où, dans la grande obscurité gestatrice, opère le rouge du feu et du sang, symbole de la force vitale. D'où l'opposition fréquente du rouge et du noir sur l'Axe Nord-Sud, ou, ce qui revient au même, le fait que rouge et noir peuvent apparaître comme deux substituts, ainsi que le fait remarquer J. Soustelle à propos de l'image du monde des Aztèques. D'où aussi la représentation des Dioscures montés sur deux chevaux, l'un noir et l'autre rouge, sur un vase grec décrit par Portal, et aussi, sur un autre vase, également décrit par cet auteur, le costume de Camillus, le grand psychopompe des Étrusques, qui a le corps rouge, mais des ailes, des bottines et une tunique noires.

Les couleurs de la Mort, Arcane 13 du Tarot, sont significatives. Cette mort initiatique, prélude d'une véritable naissance, fauche le paysage de la réalité apparente - paysage des illusions périssables - d'une faux rouge, tandis que ce paysage est lui-même peint en noir. L'instrument du trépas représente la force vitale et sa victime le néant : fauchant la vie illusoire, l'Arcane 13 prépare l'accès à la vie réelle. Le symbolisme du nombre confirme ici celui de la couleur ; 13, qui succède à 12, chiffre du cycle accompli, introduit à un nouveau départ, amorce un renouvellement.


Dans le langage du blason, la couleur noire se nomme sable, ce qui exprime ses affinités avec la terre stérile, habituellement représentée par un jaune ocre, qui est parfois aussi le substitut du noir : c'est ce même jaune de terre ou de sable qui représente le nord, froid et hivernal, pour certains peuples amérindiens, ainsi que pour les Tibétains et les Kalmouk. Le sable signifie prudence, sagesse et constance dans la tristesse et les adversités. Du même symbolisme relèverait le fameux vers du Cantique des Cantiques, Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem, qui selon les exégètes de l'Ancien Testament, est le symbole d'une grande épreuve. Il n'est peut-être pas que cela, car le noir brillant et chaud, issu du rouge, représente, lui, la somme des couleurs. Il devient la lumière divine par excellence dans la pensée des mystiques musulmans. Mevlana Djalâlud-Dîn Rûmi, le fondateur de l'ordre des Mawlavi ou Derviches Tourneurs, compare les étapes de progression intérieure du Soufi vers la béatitude à une échelle chromatique. Celle-ci part du blanc, qui représente le Livre de la Loi coranique, valeur de départ, passive, parce qu'elle précède l'engagement du Derviche sur la voie du perfectionnement. Elle aboutit au Noir par le rouge : ce Noir, selon la pensée de Mevlana, est la couleur absolue, l'aboutissement de toutes les autres couleurs, gravies comme autant de marches, pour atteindre au stade suprême de l'extase, où la Divinité apparaît au mystique et l'éblouit. Là aussi le Noir brillant est donc très exactement identique au Blanc brillant. Sans doute peut-on interpréter de la même manière la pierre de La Mecque, elle aussi d'un noir brillant. on le retrouve en Afrique avec cette profonde patine aux reflets rougeâtres, qui recouvre les statuettes du Gabon gardiennes des sanctuaires où sont conservés les crânes d'ancêtres.

Au profane, ce même noir brillant et rougeâtre est le noir moreau des coursiers de la tradition populaire russe, symbolisant l'ardeur et la puissance de la jeunesse.

Le mariage du noir et du blanc est une hiérogamie : il engendre le gris moyen, qui, dans la sphère chromatique, est la valeur du centre, c'est-à-dire de l'homme.

En Extrême-Orient, la dualité du noir et du blanc est, d'une façon générale celle de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit, de la connaissance et de l'ignorance, du yin et du yang, de la Terre et du Ciel. En mode hindou, c'est celle des tendances tamas (descendante ou dispersive) et sattva (ascendante ou cohésive), ou encore celle de la caste des shudra et de la caste des Brahmanes (d'une façon générale, le blanc est la couleur du sacerdoce). Toutefois, Shiva (tamas) est blanc et Vishnou (sattva) est noir, ce que les textes expliquent par l'interdépendance des opposés, mais surtout par le fait que la manifestation extérieure du principe blanc apparaît noire et inversement, de même qu'elle est inversée par la réflexion sur le miroir des Eaux.

Le noir est, de façon générale, la couleur de la Substance universelle (Prakriti), de la materia prima, de l'indifférenciation primordiale, du chaos originel, des eaux inférieures, du nord, de la mort ; ainsi de la nigredo hermétique aux symbolismes hindou, chinois, japonais (ce en quoi il ne s'oppose d'ailleurs pas toujours au blanc mais, par exemple en Chine, au jaune ou au rouge). Le noir possède incontestablement en ce sens un aspect d'obscurité et d'impureté. Mais inversement, il est le symbole supérieur de la non-manifestation et de la virginité primordiale : à ce sens se rattache le symbolisme des Vierges Noires médiévales, celui aussi de Kâlï, noire parce

qu'elle réintègre dans l'informel la dispersion des formes et des couleurs. Dans la Bhagavad Gîta, c'est semblablement Krishna, l'immortel, qui est le sombre, tandis qu'Arjuna, le mortel, est le blanc, images perspectives du Soi universel et du moi individuel. Nous rejoignons d'ailleurs ici le symbolisme de Vishnou et de Shiva. L'initié hindou s'assied sur une peau à poils noirs et blancs, signifiant encore le non-manifesté et la manifestation. Dans la même perspective, Guénon a noté l'importance symbolique des visages noirs éthiopiens et des têtes noires chaldéennes et aussi chinoises (kien-cheou), ainsi que de la Kemi, ou terre noire égyptienne, toutes ces expressions ayant certainement un sens central et primordial, la manifestation qui rayonne du centre apparaissant blanche comme la lumière.

Car en fait, le hei chinois évoque à la fois la couleur noire et la perversion et le repentir ; le noircissement rituel du visage est un signe d'humilité, il vise à solliciter le pardon des fautes. De même, Malkût est le second Hé du Tétragramme. Exilée et dolente, cette lettre, de taille normale, se rétrécit jusqu'à n'être qu'un petit point noir, qui évoque la forme de la lettre Yod, la plus petite de l'alphabet hébreu.

L'œuvre au noir hermétique, qui est une mort et un retour au chaos indifférencié, aboutit à l''œuvre au blanc, finalement à l''œuvre au rouge de la libération spirituelle. Et l'embryologie symbolique du Taoïsme fait monter le principe humide des noirceurs de l'abîme (k'an) pour l'unir au principe igné, en vue de l'éclosion de la Fleur d'or : la couleur de l'or est le blanc.

Du point de vue de l'analyse psychologique, dans les rêves diurnes ou nocturnes, comme dans les perceptions sensibles à l'état de veille, le noir est considéré comme l'absence de toute couleur, de toute lumière. Le noir absorbe la lumière et ne la rend pas. Il évoque, avant tout, le chaos, le néant, le ciel nocturne, les ténèbres terrestres de la nuit, le mal, l'angoisse, la tristesse, l'inconscience et la Mort.

Mais le noir est aussi la terre fertile, réceptacle du si le grain ne meurt de l'Évangile, cette terre qui contient les tombeaux, devenant ainsi le séjour des morts et préparant leur renaissance. C'est pourquoi les cérémonies du culte de Pluton, dieu des Enfers, comprenaient des sacrifices d'animaux noirs, ornés de bandelettes de même couleur. Ces sacrifices ne pouvaient avoir lieu que dans les ténèbres et la tête de la victime devait être tournée vers la terre.

Le noir rappelle aussi les profondeurs abyssales, les gouffres océaniques (Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune) ; ce qui amenait les Anciens à sacrifier des taureaux noirs à Neptune.

En tant qu'évocateur du néant et du chaos, c'est-à-dire de la confusion et du désordre, il est l'obscurité des origines ; il précède la création dans toutes les religions. Pour la Bible, avant que la lumière soit, la terre était informe et vide, les ténèbres recouvraient la face de l'Abîme. Pour la mythologie gréco-latine, l'état primordial du monde était le Chaos. Le Chaos engendra la Nuit qui épousa son frère l'Érèbe ; ils eurent un fils l'Éther. Ainsi, à travers Nuit et Chaos, commence à percer la lumière de la création : l'Éther. Mais entre-temps, la Nuit avait engendré, outre le Sommeil et la Mort, toutes les misères du monde comme la pauvreté, la maladie, la vieillesse, etc. Cependant, malgré l'angoisse provoquée par les ténèbres, les Grecs qualifiaient la Nuit d'Euphronè, c'est-à-dire La Mère de bon conseil. Nous-mêmes disons : la Nuit porte conseil.

C'est qu'en effet, c'est principalement la nuit que nous pouvons progresser en faisant notre profit des avertissements donnés par les rêves, ainsi qu'il est conseillé dans la Bible (Job, 33, 14) et dans le Coran (Sourate 42).

Si le noir s'attache à l'idée du Mal, c'est-à-dire à tout ce qui contrarie ou retarde le plan d'évolution voulu par le Divin, c'est que ce noir évoque ce que les Hindous appellent l'ignorance, l'ombre de Jung, le diabolique Serpent-Dragon des Mythologies, qu'il faut vaincre en soi pour assurer sa propre métamorphose, mais qui nous trahit à chaque instant.

Ainsi, sur quelque très rares images du Moyen-Âge, Judas le traître apparaît nimbé de noir.

Ce noir, associé au Mal et à l'Inconscience se retrouve dans des expressions telles que : tramer de noirs desseins, la noirceur de son âme, un roman noir. Quant à être noir, c'est précisément se trouver dans l'inconscience de l'ivresse. Et si nos turpitudes ou nos jalousies sont projetées sur quelqu'un, il devient notre bête noire. Le noir, comme couleur marquant la mélancolie, le pessimisme, l'affliction ou le malheur, se rencontre à toute minute dans notre quotidien : nous broyons du noir, nous avons des idées noires, nous sommes d'une humeur noire, nous nous trouvons dans une purée noire. Les écoliers anglais appellent Black Monday le lundi de la rentrée des classes et les Romains marquaient d'une pierre noire les jours néfastes.

Lorsque le Noir évoque la mort, c'est bien dans les toilettes de deuil et dans les vêtements sacerdotaux des messes des morts ou du Vendredi Saint que nous le retrouvons.

Enfin le noir se joint aux couleurs diaboliques pour évoquer, avec le rouge, la matière en ignition. Satan est appelé le Prince des Ténèbres et Jésus est lui-même parfois représenté en Noir, lorsqu'il est tenté par le Diable, comme recouvert du voile noir de la tentation.

Dans son influence sur le psychisme, le Noir donne une impression d'opacité, d'épaississement, de lourdeur. C'est ainsi qu'un fardeau peint en noir paraîtra plus lourd qu'un fardeau peint en blanc. Cependant un tableau aussi sombre des évocations de la couleur noire n'empêche pas celle-ci de prendre un aspect positif. En tant qu'image de la mort, de la terre, de la sépulture, de la traversée nocturne des mystiques, le noir est aussi attaché à la promesse d'une vie renouvelée, comme la nuit contient la promesse de l'aurore et l'hiver la promesse du printemps. Nous savons en outre que, dans la plupart des Mystères antiques, le Myste devait passer par certaines épreuves de nuit ou subir des rites dans un obscur souterrain. De même, de nos jours, les religieux et religieuses meurent au monde dans un cloître.

Le Noir correspond au Yin féminin chinois, terrestre instinctif et maternel. On l'a noté, plusieurs déesses Mères, plusieurs Vierges, sont noires ; la Diane d’Éphèse, la Kali hindoue ou Isis sont représentées en noir : une pierre noire symbolisait la Magna Mater sur le mont Palatin : la Kaa'ba de La Mecque, en tant qu'Anima Mundi, est constituée par un cube de pierre noire et d'innombrables pèlerins vénèrent des Vierges noires dans toute l'Europe.

Dans le même ordre d'idées, le Cavalier de l'Apocalypse qui monte le cheval noir tient une balance à la main et doit mesurer le froment, l'orge, l'huile et le vin, répartissant ainsi, en une période de famine, les produits récoltés sur le sol terrestre fécond de la Grande Mère Monde.

Dans les rêves, l'apparition d'animaux noirs, de nègres ou d'autres personnages foncés, montre que nous prenons contact avec notre propre Univers Instinctif primitif qu'il s'agit d'éclairer, de domestiquer et dont nous devons canaliser les forces vers des objectifs plus élevés."

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Selon Reynald Georges Boschiero, auteur du Nouveau Dictionnaire des Pierres utilisées en lithothérapie, Pour tout savoir sur les Pierres et les Énergies subtiles (Éditions Vivez Soleil 1994 et 2000 ; Éditions Ambre 2001),


"Contre-couleur du blanc, le noir est absence et négation des couleurs. Dans toutes les religions et même dans les théories scientifiques les plus sérieuses, il précède soit la Création, soit le Big-Bang. Dans ses ténèbres profondes et lointaines se trouve ce qui n'est pas différencié, une sorte de magma originel. Le noir absorbe la lumière mais la garde en son sein. Elle est profonde, épaisse, mais ses ténèbres recèlent un trésor : la Vérité. Ainsi en est-il de l'obsidienne, noire brillante, gorgée de lumière divine dans ses entrailles, éblouissante, génératrice d'extases.

C'est encore la couleur de la conscience et de l'affirmation de la foi : les chrétiens et les musulmans croyants portent des manteaux noirs pour proclamer leur foi.

Elle est protectrice et rassurante. Ainsi, les oiseaux diurnes sont-ils protégés de leurs prédateurs dans le silence ténébreux de la nuit.

Le noir est solennel, sérieux. Dépourvu de fantaisie, il n'incite pas au délire. Il garde les pieds sur terre.


Les pierres noires : schorl (tourmaline noire) ; obsidienne ; onyx ; jais."

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) :


Comme vous le savez sans doute, à l'instar du blanc le noir n'est pas une couleur. Mais, bien sûr, il est souvent opposé au blanc, comme le mal au bien, les ténèbres à la lumière, la mort à la vie. Le noir a donc une fâcheuse réputation. Est-ce vraiment justifié ? A-t-elle vraiment un sens ? Pour nous qui aimons tant que le bien soit le bien, et le mal, le mal, cela nous paraît normal. Toutefois, le blanc évoque souvent la mort, aussi bien que le noir. C'est ainsi que le noir fut parfois considéré comme un blanc vide, le vide de l'abîme étant aussi bien représenté par le blanc ou le noir, tandis que le magma chaotique originel, d'où toute vie a surgi, est plutôt révélé par le noir. De même, en Égypte antique, le noir était pris sous l'angle de la fertilité et e la fécondité de la terre et de la vie, sans doute par référence à la tourbe noire, mais aussi aux nuages noirs gorgés de pluie fécondante, tandis que, comme nous le savons, en Occident, le noir est perçu sous l'angle du deuil, de la mort, de la stérilité, de la tristesse.

Dès lors, si le noir évoque souvent les idées noires, les angoisses, la tristesse, la mélancolie, le deuil comme nous venons de le dire, la méchanceté, les mauvaises pensées et intentions, l'oiseau ou l'animal de mauvais augure (le corbeau et le merle sont noirs, par exemple) et voir un chat noir a toujours été considéré comme un signe portant malheur), s'il nous renvoie à tout ce qui est sombre, obscur, inquiétant, on ne peut nier non plus qu'il contient une valeur symbolique ambiguë. En d'autres termes, le noir n'est jamais tout noir, d'autant que nous savons bien que c'est dans la plus profonde obscurité, dans le noir absolu que jaillit la lumière. Tenez toujours compte de ce fait quand le noir hante l'un de vos rêves."

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Symbolisme onirique :

Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


"Aucune image, aucun autre symbole, dans les scénarios de rêve éveillé, n'atteint la fréquence d'apparition du noir. Présent dans 51% des rêves, le noir distance même très légèrement le blanc. Au moment d'entreprendre l'étude d'un symbole si souvent rencontré au fil des séances, comment aurions-nous pu nous dégager de tout a priori ? Certes, dans beaucoup de scénarios le noir fait l'objet d'une simple évocation, porteuse d'une signification incidente et qui ne requiert pas l'effort de traduction. Il reste cependant plus de 30% des rêves dans lesquels cette couleur - ou non-couleur - s'impose de façon déterminante.

Le noir est-il un signe du mal ? De la mort ? Du deuil ? De la névrose ? Faut-il, ainsi que le firent les alchimistes, le considérer comme une materia prima, la substance originelle dont jaillira la vie exprimée par les couleurs ?

S'il nous avait fallu prendre position avant la lecture comparative d'un grand nombre de scénarios, nous aurions distingué deux natures du noir onirique. Bien des observations nous avaient montré que le noir imprègne des visions inspirées par une problématique lourde et qu'il peut donc être reçu comme l'un des indices révélateurs de la névrose. Mais dans une part importante des rêves composant notre champ d'expérience, le noir apparaît aussi comme annonciateur d'un épisode particulièrement salvateur de la dynamique d'évolution. Combien de fois le rêveur et plus fréquemment encore la rêveuse commencent leur rêve par une phrase telle que "du noir... aujourd'hui, je ne vois que du noir !... Un noir profond" pour, ensuite, produire l'une des plus belles pages de leur cure, l'une des plus efficaces aussi !

Ainsi le noir pouvait-il être retenu comme la représentation du système névrotique, un symptôme, ou regardé comme une matrice à partir de laquelle quinze ans, nous avons traduit des centaines de productions oniriques dans lesquelles la couleur noire avait une importance ostensible, sans que nous ayons pu acquérir la conviction qu'il fût possible de définir une règle. Une règle qui permettrait de prendre le noir, dans tels types de situations, comme indice névrotique et dans tels autres cas, comme une origine prometteuse ! Pour tenir compte de la fréquence élevée d'apparitions du symbole dans le rêve éveillé, nous avons réalisé son étude à travers un nombre de rêves nettement plus grand que pour les autres images. Ce n'est qu'au terme de l'exploration des scénarios, choisis à l'aide d'une table de nombres au hasard, que la vérité nous est apparue, simple et forte, comme toutes les évidences, dès lors qu'on les a remarquées !

Le noir onirique, lorsqu'il s'impose avec force dans un rêve, est à la fois le révélateur de l'état névrotique et la première manifestation de la dynamique de rétablissement de l'harmonie psychique.

Pour qu'apparaisse cette réalité simple, il fallait que fût dressé le tableau récapitulatif, établi pour chaque symbole, et par lequel nous répartissons, pour tous les patients, les corrélations observées dans leur rêve. En ce qui concerne le noir, le tableau révèle deux phénomènes tout à fait inhabituels. D'une part, 70% des scénarios examinés ont été produits par des rêveurs qui avaient entrepris leur thérapie en raison de problématiques particulièrement lourdes. D'autre part, 65% de ces rêves ont été faits avant la cinquième séance, 30% étant même le premier scénario de la cure. Ainsi, l'observation empirique qui nous avait permis de déterminer que le noir apparaît souvent au commencement du rêve se trouve considérablement renforcée par le fait qu'il s'agit aussi, fréquemment, du début de la cure.

Le noir s'oppose à la lumière, c'est-à-dire à la conscience lucide. Il est ténèbres, inconscience, manteau d'obscurité jeté sur les racines de la souffrance. Entrer dans la démarche thérapeutique, c'est affirmer la disposition à rompre avec le silence des images, le néant de l'aveuglement, de la ténèbre névrotique. C'est accepter que le jour se lève, que la lumière soit, qu'un soleil vienne éclairer la conscience. Et c'est alors que s'impose la pensée que le noir, que la ténèbre rêvée, ne peut pas être autre chose qu'un signal de début de cycle. Sa place au commencement de la dynamique de l'imaginaire est une fatalité, parce qu'elle est son positionnement naturel. La remarque renvoie aux premières paroles du premier livre de la culture judéo-chrétienne. La Bible s'ouvre de la même façon que ces rêves :

"Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit..."

Beaucoup de séquences de rêve éveillé témoignent de l'agilité déployée par l'imaginaire pour réunir les mots noir, ténèbre et nuit. Ceux-là seront donc reçus comme la double expression de l'aveuglement névrotique et de l'annonce de sa dissipation. Lorsque le symbole intervient plus tardivement dans le rêve ou dans la cure, à l'exception signalée dans la conclusion du présent article, il marque un rebondissement de la dynamique thérapeutique.

Tant d'exemples s'offrent pour illustrer le rôle onirique du noir qu'il nous faut réduire à l'essentiel les développements préalables. Dans la mesure du possible, les rêves pris en référence ont été choisis parmi ceux dans lesquels le symbole apparaît sans être accompagné par ne ou plusieurs autres couleurs. Les partenaires les plus assidus auprès du noir sont le blanc, bien entendu, puisque celui-là figure la lumière et, dans une moindre mesure, le rouge. Le jaune ne s'associe au noir que dans un petit nombre de cas.

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L'une des associations les plus constantes avec la couleur noire est constituée par un groupe d'images circulaires : le cercle, les cercles concentriques, la sphère et le mouvement rotatif. Dans les articles correspondant à ces figures nous montrons que celles-là sont inséparables de l'animation, du mouvement circulaire et qu'elles expriment un élargissement du champ de conscience. Leur corrélation avec le noir confirme donc la vocation de cette couleur à représenter la fin d'un blocage, l'amorce d'une reprise de l'évolution psychique.

Le fait que le soleil distance toutes les autres associations observées autour du noir établit solidement la concordance entre la vision biblique et les images du rêve. cette constatation expose le jeu des ténèbres et de la lumière, de la nuit et du jour, de l’inconscience et de la conscience. certes, le soleil apparaissant dans plus de 35% des scénarios de rêve éveillé, la probabilité que les deux symboles soient présentes dans la même séance est élevée. Mais, outre le fait qu'ils voisinent dans 75% des rêves examinés, le soleil assume toujours dans ceux-là un rôle fort. Qui plus est - et l'argument est sans réplique - dans 40% de ces cas, il s'agit de l'image insolite du soleil noir. Cette dernière observation sera d'une utilité décisive quand il s'agira de pénétrer au cœur de la signification du noir onirique.

Un exemple illustrera la plupart des développements qui précèdent. Il s'agit du premier scénario de la cure de Renée. Depuis de longs mois, des angoisses paralysantes interdisaient à cette femme de quarante ans l'exercice de son activité professionnelle. Ce premier rêve de sa cure commence par ces mots : "Je vois un couloir noir et ... une grosse porte, une porte lourde, sombre, une porte en fer forgé, pleine de ferrures... y a des gros clous... elle s'est entrouverte... c'est noir... y a une femme âgée, avec un visage anguleux, oui ! c'est la sorcière des contes d'enfants... elle est habillé de noir... elle disparaît, avec sa cape noire, dans le noir... j'ai à nouveau l'image de la porte... elle est fermée maintenant, mais c'est toujours la même (ici le discours est interrompu par une crise de larmes)... y a une grosse poignée, des grosses ferrures, des gros clous... maintenant... y a un soleil stylisé posé dessus.... un soleil noir, avec des rayons courbes, qui se déforment... le centre est noir... il fait froid maintenant..."

Le soleil noir réapparaîtra à plusieurs reprises au cours de la séance. Renée, après son quatrième rêve, émettra ce commentaire : "C'est étonnant, voyez-vous : tous ces rêves sont apporteurs mais aucun ne me laisse une impression aussi forte que le premier, dont les images sont encore présentes, comme si je venais de les produire !"

Comment mieux dire la puissance d'un noir qui démasque brutalement la situation névrotique et qui brise le carcan dans lequel le psychisme s'était figé ? Dans le cas de Renée, nous pouvons attester que le noir, massivement présent dans ce premier rêve, exprimait simultanément les pesanteurs accablantes de la névrose et des angoisses coupables et la fin d'une longue nuit de l'âme. Dans la suite du scénario, Renée revoit un lieu dans lequel, enfant de parents séparés, elle rejoignait souvent son père.

La chaîne des associations qui se constituent autour de la couleur noire et dont les maillons les plus robustes sont le soleil et les représentations circulaires intègre bien d'autres symboles. Sept de ceux-là ont la même valeur statistique : le père, le rouge, le gris, l’œil ou les yeux, les étoiles, la mort et la vie.

La comparaison entre les chaînes d'association qui se forment respectivement autour du blanc et du noir conduit à découvrir une étrange inversion du rapport à l’œil. Comme nous le montrons dans l'article consacré au blanc, celui-là provoque les images de l’œil mort, des orbites vides, du regard blanc d'aveugle, des yeux aveuglés. Le noir attire celles de l’œil ouvert, des yeux qui regardent, qui s'ouvrent à la lumière. Le blanc, sommation de toutes les données de la conscience totale, est une simultanéité aveuglante. Le noir, siège de l'indifférencié initial, de l'inconscience absolue, dit la disponibilité pour toutes les progressions dans la lucidité. Pour l'imaginaire, les étoiles sont des yeux qui brillent dans la nuit,. Une poétique du regard est indissociable des étoiles. Quelques autres maillons forment un petit groupe particulier : la lune, l'araignée et l'éclipse.

Le noir semble s'installer avec une légère prédilection dans l'onirisme féminin. Qu'il apparaisse dans un scénario produit par un rêveur ou par une rêveuse, il y joue son rôle avec la même puissance, il y pèse du même poids. A quelles impasses du psychisme renvoie-t-il ? Lorsqu'on a reconnu que cette couleur affiche une situation névrotique et qu'elle annonce la dissolution de celle-là, le symbole est élucidé dans sa dynamique, mais cela n'indique pas la nature de la problématique à laquelle il se rapporte. Le noir, comme le blanc, les deux couleurs étant souvent liés dans une vision circulaire, se conjugue toujours avec le mystère de la vie et de la mort et son cortège d'interrogations métaphysiques.

Cependant, par-delà ces données très générales, le noir, dans le rêve, signale presque toujours une grave altération de la relation aux images parentales, une détresse œdipienne protée à son paroxysme. Le soleil noir, l'éclipse ne sont pas seulement expressifs de l'extinction de la lucidité, ils disent aussi le drame de l'impossible rétablissement d'une relation positive à l'image paternelle. Un rêve de Gwenaël montre, en quelques mots, la formidable pression des contenus de l'inconscient relatifs au soleil-père et à la lune-mère : "Là, je vois une toile ... je vois très bien la toile... l'araignée, je ne la vois pas très loin... ah ! si ! cette araignée, elle est toute noire.... c'est