Blog

  • Anne

Le Fayard (suite)


Vous pouvez lire le début de cet article, posté le 12 janvier 2016.


Symbolisme celte :


Selon Myriam Philibert dans L'Alphabet des Arbres, 2006, le bouleau qui représente le début de l'alphabet oghamique pourrait être concurrencé par le hêtre. En effet, "d'autres arbres ou d'autres plantes, oubliés malgré le B qui leur donne vie, clament leur désaccord. Ils revendiquent, eux aussi, mais sans succès, la baguette ou le bâton de commandement de la lettre B. Bagos, le hêtre, grand et courageux, se sent bien oublié, vieilli par les ans, repoussé et meurtri, telle une feuille ou une lettre vaine, dont on a définitivement perdu la signification et l'usage. Ne se nomme-t-il pas "le Feuillu", comme s'il était le seul arbre à feuilles ? Pourtant, dans la strate pré-celtique de la langue, l'arbre de la lettre B n'est pas le bouleau, mais le hêtre, ou Bagos. Ce nom, ensuite, est tombé en désuétude et les Celtes et leurs descendants lui ont préféré, un jour, un phonème issu du latin : Fagus. S'agit-il d'un même mot dont seule la lettre initiale aurait changé ? Toujours est-il que le hêtre (fayard ou fou) est absent de l'alphabet des arbres, écarté, méconnu, relégué dans les abysses d'un passé sans âge. Il se montre pourtant, mais dans une autre veine légendaire comme l'alter ego de l'aubépine et il prétend ainsi à la domination de la lettre H. L'arbre au tronc gris, lisse et au feuillage magnifique développe son ombrage royal. Il a servi, pendant des siècles, à confectionner le balai des sorcières ! D'aucuns prétendent que l'assimilation de Bagos au hêtre n'est pas assurée. Il s'agit peut-être d'une espèce méditerranéenne (le chêne à gland comestible ?). La toponymie, cependant, en a préservé la substance.

Cette mort - le mot n'étant plus attesté dans les langues celtiques actuelles et il signe la fin de l'hiver - est-elle la naissance du bouleau ? La raison mollit pour le bouleau, plutôt que pour le hêtre ou pour le chêne et l'on préférera celui-ci. Pourtant, le hêtre généreux sait offrir à l'homme ses feuilles et ses fruits. Les premières se consomment en salade, et les faines crues ou grillées. Ainsi règne-t-il sur les espèces comestibles." (p. 30-3)

Mais le hêtre était déjà apparu bien plus tôt dans son essai : ainsi p. 55, Myriam Philibert se demande-t-elle si "l'aulne est le seul combattant de la lettre F" et remarque que "le hêtre, à l'initiale incertaine, erre de lettre en lettre. Corrompu par Rome la dépravée, il devient Frau et s'encanaille dans un combat qui n'est plus bardique mais une débauche de soudards, oublieux de la rime. Plus elfe encore que l'aulne, il papillonne, délaissant sa mission prophétique.

Et Merlin le renie."

Le portrait continue p. 66 : "Pour on ne sait trop quelle raison, aubépine, hêtre et mai s'associent, oublieux de la lunaison et malgré la lune rousse, qui sévit en cette saison, aussi totalement maléfique que bénéfique selon son humeur - elle roussit en gelant ou en brûlant. [...]

Fort opportunément, le hêtre s'entoure d'une cohorte de fantômes et d'âmes égarées. Cet arbre et ses faines comestibles - jadis protégé pour cette raison - entretiennent l'image de quelque alchimie végétale, où l'Oeuvre au blanc donne l'espoir de l'Oeuvre au rouge. N'y a t-il pas une variété aux feuilles pourpres qui fait rutiler la forêt ? Cependant, il ne faut pas en abuser car, avec traîtrise, elles amènent à l'ivresse. Mais l'essence se nomme Bagos ou Fagus et le chercheur ne sait plus vers quelle direction se diriger, négligeant du dicton qui proclame mai comme "le mois des fous (fayards)". [...]

Il faut alors se souvenir que toutes les voyelles sans exception peuvent se dissimuler derrière le voile pudique de la lettre H. Cela ouvre bien des opportunités. rendons cependant au hêtre, familier de la langue des brindilles , et à l'aubépine charmante, la royauté de mai et de H.." (p. 70)


Elle établit une relation intéressante entre le hêtre et Taliesin qui "naît de lui-même au cours de la lunaison du Saule ou plutôt de l'Aubépin. Il tisse des liens magiques avec le hêtre, qui lui confère le don de poésie. C'est grâce à ce providentiel talent qu'il réussit à libérer son maître, lez roi Elffin, mis aux fers pour sa vantardise" (p. 83)

p. 90 : "Voici le texte des Neuf énigmes des bardes et les gloses (sauvages) que nous proposons pour l'éclairer : Quel est le premier homme qui fit l'Alpha ? L'arbre du monde, Bagos, le hêtre."

p. 140 : "Pourquoi ne pas dire A comme Arbre et tous les arbres, tells des feuilles ou des lettres, se pressent ici ? Tout arbre renvoie à une lunaison de l'année ou à une lettre de l'alphabet. Mais, au prix d'un involontaire mauvais jeu de mot (en français), le terme "lettre" ou feuille correspond au hêtre (Bagos), et une nouvelle variété se lance à l'assaut."

Dans le même ouvrage, l'auteur s'essaie à une analyse du Combat des Arbres ou Câd Goddeu dans lequel le hêtre apparaît deux fois :

En 18 ième position apparaît le hêtre dont il est dit : "Prospère soit le hêtre. Surgit fort à propos un géant de la forêt, qui dépasse de sa haute stature les espèces qui l'entourent. Son tronc est gris et lisse et il tend à devenir l'espèce dominante, quand il concurrence le chêne ou le pin. Ici, l'empreinte latine est forte et le nom de l'arbre que l'on retient aujourd'hui s'inspire de l'étymologie. Le latin Fagus donne fayard ou fou, en langue dialectale. Mais la folie n'est pas dans sa nature. Quant à lui donner le titre de "bûche" en se référant à la langue originelle, cela revient à lui manquer de respect. (p. 212).

Les frondaisons du hêtre se garnissent de nouvelles feuilles ;

Flétries elles reprennent forme, toutes rajeunies. A nouveau, le hêtre fait parler de lui, tout comme le chêne. Doit-on déceler ici quelque allusion au chaudron d'éternité, dans lequel Bran plongeait les guerriers morts, pour les ressusciter, au moins le temps d'un combat ? Ses faines entretiennent la vie. en Irlande, jadis, il était un arbre sacré." (p. 215)

Enfin, elle associe le hêtre dans sa reconstitution du calendrier grec des arbres à la lettre O (Oxua) et la place entre le N et le P, 8ème et 9ème lettres de ce calendrier.

*

*




Le Zodiaque des arbres :

Dans Les énergies bénéfiques des arbres, Erwann Theobald s'intéresse à un calendrier prétendu celtique très controversé. Nous avons décidé d'en faire part afin que chacun puisse se faire son opinion :


"Cupulifère Fagus appartenant à la famille des cupuliféracées, le hêtre peut atteindre parfois une hauteur de 50 mètres et vivre 200 ans.

Si votre date de naissance se situe du 11 mars au 20 mars, du 15 juillet au 25 juillet ou du 22 novembre au 1er décembre, le hêtre est votre arbre tutélaire dans l'astrologie druidique. Vous êtes quelqu'un de persévérant, tendu vers l'avant, ce qui ne vous empêche pas de regarder le passé et d'en tirer profit par une critique impitoyable. Contempler le hêtre peut vous amener à plus de compassion pour les Anciens qui malgré leurs erreurs ont fait de notre société ce qu'elle est. Sachez modérer votre impatience et l'élan vital qui vous anime dans toutes vos entreprises. Vous êtes un constructeur, devenez aussi un sage, et pour ce faire, suivez le conseil du hêtre tutélaire. Car le hêtre symbolise la patience et la douceur, une forte vitalité empreinte cependant de raffinement, de joie et de féminité. Les Celtes en firent un des symboles de l'attente paisible et de la patience. Pour les druides d'Irlande, il représentait aussi la connaissance écrite, ou symbolisée par des signes. Le mot anglais book émane d'un mot gothique signifiant lettre, se rattachant au mot beech, hêtre, dont on se servait pour faire les tablettes à écriture. Hêtre était ainsi un synonyme de littérature.

Voilà de bonnes raisons de séjourner sous les magnifiques branches de cet arbre qui saura apporter à son visiteur le calme nécessaire pour aborder le tourbillon de la vie, et la force de résister aux trop nombreuses sollicitations de d'une vie agitée et stérile. Il apportera la sérénité et la patience, deux vertus essentielles pour une bonne conduite de son existence.

Dans le langage floral, les fleurs du hêtre désignent la prospérité et le succès en société.

En médecine des plantes, le hêtre est connu pour ses vertus contre les affections pulmonaires, les fièvres, les rhumatismes, le paludisme et les parasites intestinaux, et pour soutenir les traitements contre les dermatoses et la tuberculose."

*

*

De la même manière, Didier Colin dans Le Zodiaque des arbres, et malgré une introduction plutôt réussie du point de vue historique, n'explique absolument pas comment il reconstitue ce zodiaque celtique, qui ne recouvre par ailleurs pas le précédent et est de fait sujet à caution. Néanmoins, afin que chacun ait les informations contradictoires à sa disposition, nous reproduisons ici cette construction intellectuelle :


"Si vous fêtez votre anniversaire le 2 décembre, vous êtes native ou natif du Hêtre.


Fiche d'identité du hêtre :

Son nom dérive de l'ancien francique haistr, qui a donné haisi, le buisson, puis haise, la clôture de branches, et enfin la haie. Mais simultanément, le hêtre était également nomme fou, du latin fagus, qui a donné faine, le nom de son fruit, et aussi le fouet. Il s'agit d'un bel arbre aux branches et aux feuillages majestueux, à l'ombre duquel il fait bon se reposer. Il abonde dans toutes les forêts d'Europe. Pouvant atteindre une hauteur de trente-cinq mètres, il vit jusqu'à quatre ou cinq siècles. Son bois solide a toujours beaucoup été utilisé en menuiserie pour fabriquer des meubles. Par ailleurs, au Moyen Âge, on ramassait ses feuilles que l'on entassait dans une toile pour confectionner des matelas.


Portrait du hêtre au féminin :

L'une de vos caractéristiques tout à fait singulières se révèle en cela que vous n'êtes pas exactement la même personne durant votre jeunesse et à l'âge adulte. Parfois même, il vous arrive d'avoir deux vies bien distinctes, un changement radical pouvant se produire à un moment de votre existence, presque sans transition, vous poussant à vous transformer du tout au tout, voire à devenir quelqu'un d'autre. Pleine de charme, de finesse, de saveur, avec un petit quelque chose de précieux qui vous fait passer pour une personne vulnérable et dépendante, toujours à la recherche d'une protection, d'une épaule sur laquelle vous appuyer, vous jouez le rôle d'une jeune fille ou d'une femme au caractère très malléable. Pourtant, au fond de vous, et ce, dès votre plus jeune âge, vous vous sentez forte et solide, un peu comme si une dame pourvue d'une grande expérience, lucide, sérieuse, grave même, sommeillait en vous, surveillant vos moindres faits et gestes. Avec le temps, cette dame transparaît de plus en plus à travers vous. Elle prend votre visage. Ainsi, tôt ou tard, vous vous donnez les moyens de démontrer que vous avez de profondes racines. Vous mûrissez bien, en préservant toutefois jusqu'à un âge avancé une espèce de beauté un peu juvénile, assez déconcertante, mais qui vous confère beaucoup de charme et que vous exploitez, bien sûr, pour obtenir d'autrui ce que vous voulez. Il apparaît alors très difficile de vous résister, de vous refuser quelque chose, de rester insensible à ce subtil mélange de tendresse et de fermeté dont vous savez faire preuve.


Portrait du hêtre au masculin :

Pétillant d'intelligence, pourvu d'une grande finesse d'esprit, malicieux, ingénieux, très habile à satisfaire vos désirs ou à réaliser vos souhaits les plus chers, aussi ambitieux et inaccessibles puissent-ils paraître, au fil des années de votre vie, vous vous révélez de plus en plus sérieux, réfléchi, raisonnable, très méthodique, un peu trop systématique peut-être, mais intègre et bien organisé. Vous appréciez les contrastes et n'hésitez pas à jouer, à vivre même parfois, sur plusieurs registres à la fois. Sans en avoir l'air parce que vus ne manquez ni de subtilité ni d'un sens aigu des nuances, que vous vous montrez toujours d'une rare élégance, prévenant, poli, obséquieux, vous pouvez finalement vous révéler arriviste jusqu'au bout des ongles, d'une ambition tenace et implacable, prêt à tout pour parvenir à vos fins ou conquérir votre place au soleil. Patient, persévérant, vous donnez l'impression d'avoir besoin des autres, de leur aide ou participation, quand vous ne comptez que sur vous-même et ne faites confiance à personne. Si, durant votre folle jeunesse, vous faites preuve d'une assez grande insouciance et, apparemment du moins, de légèreté, à l'âge mûr, vous adoptez le visage et le comportement d'un homme posé, solide, les deux pieds sur terre. Il ne s'agit pas là d'un produit de l'expérience, ni d'un signe de grande sagesse. Les années passant, vous montrez enfin votre vrai visage et votre vraie personnalité, voilà tout.


Le Hêtre et l'art d'aimer :

Votre cœur a plus d'un tour dans son sac. Votre corps a plus d'un attrait et vaut souvent le détour. Tout cela, vous le savez, n'est-ce pas ? Mais vous n'aimez pas qu'on vous serre de trop près, trop longtemps, qu'on vous presse et vous contraigne. Vous n'aimez pas non plus être choisi. C'est vous, native ou natif du Hêtre, qui élisez la personne qui, selon vous, héritera du privilège d'être aimé de vous, jamais l'inverse. Si l'on jette son dévolu sur vous, même si vous ne restez pas indifférent à ces avances, par jeu ou par esprit de contradiction pur, vous ferez tout pour décourager votre soupirant. Pourtant, au fond, sans le dire, vous souhaitez qu'il ne se décourage pas. A lui de le deviner et de se montrer à la hauteur de la tâche ardue de vous séduire, ce qui demande infiniment de patience, d'imagination, de savoir faire... Bien sûr, vous pouvez aussi choisir votre partenaire en lui donnant l'impression ou en le laissant croire qu'il vous choisit, car lorsque vous convoitez quelque chose ou que vous souhaitez atteindre un but bien précis, vous pouvez vous montrer infiniment astucieux et rusé. Pourtant, en amour, vous faites preuve d'une parfaite loyauté, même si votre cœur a parfois l'esprit large, surtout en ce qui vous concerne. Il vous arrive ainsi d'étaler vos branches ou vos racines à l'infini, tant l'amour vous semble multiple dans ses formes.


Le Hêtre et le signe du Capricorne :

Vous ne faites sûrement pas partie de ces personnes qu'il faut toujours prendre par la main, encourager, conforter, guider ou rassurer. Vous savez très bien ce que vous devez faire et, d'emblée, vous ne comptez sur personne, ne vous fiant qu'à votre expérience. Ambitieux, énergique, sérieux, intègre, vous possédez un sens inné des responsabilités et des affaires. La confiance que vous nourrissez à l'égard de vous-même repose sur une claire conscience de votre savoir-faire, de vos compétences, de vos qualités d'organisateur et de précurseur, car vous pouvez aussi prendre l'initiative avant tout le monde. Non que vous déteniez des qualités de novateur ou de pionnier, mais votre persévérance vous permet souvent d'aboutir, sinon le premier, du moins mieux que d'autres avant vous. L'ennuyeux, c'est que l'on ressent parfois chez vous une espèce d'assurance ou d'autosuffisance qui peut laisser croire que vous n'avez besoin de rien ni de personne. Evidemment, il ne s'agit que d'une apparence. En réalité, il vous arrive fréquemment de vous sentir déchiré entre, d'une part, votre aspiration au bonheur et au laisser-aller et, d'autre part, votre forte volonté de vous dominer, contenir, rester maître de vous-même en toutes circonstances."

*




Oracle :

Dans La Magie des arbres, Gillian Kemp propose de classer le hêtre dans les "Arbres du ciel". Voici ce que nous pouvons lire :


*"Cet arbre, dont les bourgeons émergent en plein hiver, annonce une période de grande activité ou de création. Tout comme les feuilles jaune d'or ne tombent que lorsqu'apparaissent de nouvelles pousses, vous ne prenez pas de risques et assurez vos arrières avant de partir à l'aventure. De même que les feuilles du hêtre se tournent vers la lumière pour profiter du soleil, vous choisissez avec soin l'endroit où vous allez vivre et la place que vous occuperez. Savez-vous qu'autrefois on appelait le hêtre "l'arbre aux fées", parce qu'il présente à son pied un espace dégarni où, disait-on, dansaient les fées ? Voyez-y un gage de vitalité."







*

L'Oracle des Arbres de Jane Struthers :























*




Contes et légendes :

Véréna le pinson

(conte d'explication suisse)


Quand le temps était encore dans le temps, au fin fond d'une grande forêt était une grotte sombre, abritée du regard des humains par d'antiques foyards aux troncs argentés. C'était la demeure d'une vieille femme boiteuse et loqueteuse, aussi vieille que le monde. Les bûcherons l'évitaient et la tenaient pour sorcière. Aux veillées, ils racontaient :- Quand le sous-bois est couvert d'un tapis de fleurs, elle change les jeunes promeneuses en oiseaux. Ecoutez-les donc chanter !

Un jour de mai, Véréna, la belle aux yeux noirs, profonds comme la nuit, flânait au bras de son amoureux dans les prés fleuris, l'orée du bois :

- Garde-toi d'entrer dans cette forêt maléfique, dit le garçon ! Mon oncle bûcheron m'a dit que les filles qui allaient s'y promener n'en ressortaient jamais !

- Pourtant, regarde comme elle est claire et accueillante ! Oh, une jonquille ! Laisse-moi la cueillir ! Vois ces pervenches : elles sont bleues comme tes yeux !

Véréna s'avança dans le sous-bois, riant aux clochettes blanches du muguet, aux corolles délicates des anémones... De fleur en fleur, elle s'enfonça sous les ramures, suivie par le garçon qui tentait de la retenir. Ils arrivèrent ainsi à un amas de roches semblable à une ville en ruines. A l'entrée d'une grotte, le bleu profond d'une ancolie attire leur attention.

- Ce sera la dernière, affirma la demoiselle à son fiancé.

A peine eut-elle touché la fleurette qu'elle se transforma en pinson. Une main ridée sortit de l'ombre, saisit l'oiseau, l'enferma dans une cage de forme étrange. Puis une vieille boiteuse et loqueteuse apparut. Agile comme un écureuil, elle grimpa au tronc argenté d'un vieux foyard et fixa la petite prison à la branche la plus haute. Quand il réalisa ce qui arrivait, le jeune homme voulut intervenir : mais la sorcière avait disparu dans les ténèbres de la caverne, et l'oiseau emprisonné le regardait tristement de ses yeux noirs comme la nuit, lançant des cris inquiets.

Le damoiseau quitta la forêt maudite, abandonna sa maison et sa famille et partit au hasard dans le monde. Partout où il passait, il racontait son histoire, demandant conseil. Mais nul ne le croyait. Un soir enfin, il fut hébergé par un vieux meunier. Quand il l'eut écouté, l'homme hocha la tête et dit :

- Pour libérer ta belle aux yeux de nuit, tu devras lui faire boire la goutte de rosée bleue qui rompt les enchantements.

- Où se trouve cette rosée magique ?

- Dans le calice d'une fleur ! Laquelle ? Je l'ignore. A toi de la découvrir, mon garçon, si tu aimes Véréna !

Il parcourut la terre du nord au sud et de l'est à l'ouest. Combien observa-t-il de gouttes de rosée, gemmes étincelantes, filles de l'aurore ? Nul ne saurait le dire ! Un matin de juin, comme il avait dormi près d'une rivière, il découvrit, sur un hellébore, une goutte de rosée verte.

- Est-ce la goutte de rosée bleue qui délivrera ma mie de l'enchantement ?

Un rire argentin sonna à ses oreilles.

- Rosée bleue ? Oh que non ! Rosée verte d'hellébore redonne raison à ceux qui l'ont perdue ! Et l'enlève à ceux qui l'ont encore ! Rosée verte dans le soleil levant, tombée des cheveux d'algues des sirènes qui viennent se coiffer ici même avec un peigne d'or, en se regardant dans un miroir d'or ! Rosée verte d'hellébore ! Bois-la et tu oublieras te belle aux yeux de nuit qui te fait tant souffrir ! Un rire étouffé, un plongeon dans l'eau sombre, quelques cercles à la surface, un corps de femme-poisson entrevu dans les algues vertes ! Puis plus rien !

- Je n'oublierai pas ma Véréna, pensa-t-il.

Et il reprit sa quête. Une nuit du mois d'août, épuisé, il s'assoupit contre un mur. A l'aube, dans la corolle rouge des adonis vénéneux, brillaient des gouttes de rosée fines comme des rubis.

- Est-ce la goutte de rosée magique qui délivrera ma mie de l'enchantement ? demanda-t-il à haute voix.

- Regarde où poussent ces fleurs, mon garçon ! Près du mur du cimetière. Gouttes de sang, souvenirs de mort ! Elles n'ont aucun pouvoir pour ressusciter la belle aux yeux de nuit ; elles sont tout juste bonnes à la faire trépasser, hulula une chouette en allant se coucher ! L'été finissait. Sous un érable majestueux, il trouva enfin le repos. Il rêva que Véréna était là, tout près de lui. Il s'éveilla, la chercha dans la nuit, mais ne la trouva pas. Il était seul, sous l'arbre vénérable dont les feuilles rougissantes chantaient dans la brise matinale. Tout près de là, une véronique tendait sa corolle vers le premier rayon de soleil : une goutte de rosée bleue y étincelait comme une perle rare.

- Est-ce la goutte de rosée magique qui délivrera ma mie de l'enchantement ? demanda-t-il sans trop y croire. L'érable frémit :

- Cueille-la, mon garçon ! Goutte de rosée est éphémère ! Seul l'amour parfait la gardera entière !

Le jeune homme enveloppa la fleur d'une feuille de l'arbre protecteur, pour éviter que la goutte ne roule ou ne s'évapore. Puis il reprit sa route vers la hêtraie ensorcelée. il y arriva un soir d'automne. Sept ans s'étaient écoulés depuis son départ. La lune brillait en son plein. La nuit était sereine. Le garçon avança sous le couvert des arbres. Arrivé au pied du vieux foyard, près de la grotte, il grimpa le long du tronc argenté jusqu'à la plus haute branche. Dans la cage, le pinson dormait paisiblement.

Au lever du soleil, l'oiseau ouvrit ses yeux de nuit. Le garçon versa la goutte de rosée dans son bec. Aussitôt, la cage se détacha de la branche et tomba à terre, s'ouvrant en touchant le sol. Libérée, Véréna redevint jeune fille. Au même instant, un vent glacé se leva. Une vipère noire rampa hors de la caverne et disparut dans les taillis. Une à une, les cages se détachèrent. Dès que l'une d'elles atteignait la terre, il s'en échappait une ravissante demoiselle. Elles entourèrent les amoureux, en chantant délicieusement.

Depuis ce jour, le bois de hêtres n'est plus enchanté. Pourtant, pendant tout l'été, d'étranges cages se forment sur les branches ; à l'automne, elles tombent, laissant s'échapper des graines en forme de cœurs, les faines délicieuses dont se régalent les oiseaux chanteurs.

*

*

Les parents métamorphosés

(conte fantastique de Bretagne)


Il était une fois un paysan et sa femme qui, ayant fini de battre le blé, décidèrent de fêter l'événement en mangeant des galettes de blé noir. Mais de farine, il n'y en avait plus. L'homme partit dans la nuit pour aller chez le meunier. Dans un chemin creux, il entendit, au-dessus de sa tête, le feuillage qui bruissait bizarrement. Levant les yeux, il reconnut, à la blancheur argentée de l'écorce, que les arbres étaient deux vieux hêtres qui mêlaient leurs branches comme pour s'embrasser et qui murmuraient. L'homme s'arrêta pour les écouter.

- Je crois que tu as froid, Maharit.

- Oui, Jelvestr, je suis glacée. Chaque fois que la nuit tombe, la fraîcheur me pénètre comme une nouvelle mort.... Heureusement que, ce soir, on fait des crêpes chez notre fils : il y aura un feu et nous pourrons aller nous chauffer à la braise.

- Combien de fois ne t'ai-je pas demandé d'être plus charitable aux pauvres ! Sous prétexte que tu possédais peu, tu ne voulais rien donner.

Au risque de se casser le cou, le paysan dégringola la pente jusqu'au moulin. Au retour, il fit un détour pour ne pas passer sous les vieux arbres. Avant de se mettre au lit, sa femme se disposait à écarter les tisons, mais il l'arrêta.- Laisse brûler ce qui brûle et couchons-nous.

Une fois couché, il attendit, immobile. Neuf heures, dix heures, onze heures... Rien. Avait-il rêvé ? Mais à la demi de onze ; il entendit des feuilles qui frémissaient et des branches qui craquaient. Guignant par la fenêtre, il aperçut l'ombre de deux arbres gigantesques qui s'approchaient de la maison.

- Frou... ou ! Frou... ou ! gémissaient leurs vastes ramures.

- Ils vont renverser la maison, se disait-il en tremblant.

Au bout de trois ou quatre minutes, ne percevant rien, il regarda par les trous des volets du lit clos. Son père et sa mère étaient assis sur des escabeaux, de chaque côté du foyer, tels qu'ils étaient de leur vivant. L'homme, alors, réveilla doucement sa femme.- Là, dans le foyer, regarde ces deux vieux.- Mon pauvre mari, dans le foyer, je ne vois que le feu qui braisille.

- Mets donc ton pied sur le mien.

- Ton père et ta mère, balbutia-t-elle.

- Chut ! Je t'expliquerai tout quand ils seront partis.

Dans l'âtre, le vieux dit à la vieille :

- Es-tu réchauffée, Maharit ? Voici bientôt notre heure.

- Oui. Je n'ai plus si froid, Jelvestr.

Sur ce, l'horloge tinta le premier coup de minuit. Les deux vieillards disparurent. Et la grande rumeur de feuillage recommença le long de la maison :

- Frou... ou... ou ! Frou... ou... ou !

Dans le silence revenu, l'homme raconta comment il avait surpris le secret des deux morts.

- Demain, dit sa femme, je donnerai une tourte aux oignons pour les pauvres de la paroisse et nous commanderons deux messes à l'église. Ainsi firent-ils et, depuis lors, nul n'a plus entendu les deux hêtres parler.


Philippe Domont et Edith Montelle, Histoires d'arbres, des sciences aux contes *

*

Le feu bleu de la renaissance

(Doris et Sven Richter, Le Message des arbres)


"Derrière un feu bleu se trouve un grand hêtre dont une feuille vient d'être détachée par le vent. La feuille tombe dans un fleuve, elle est emportée par les eaux, bien loin du tronc. Elle reste accrochée à la rive et commence à se désagréger. L'esprit de la feuille qui se trouve affaibli par le fait d'avoir été détaché de l'arbre continue de s'accrocher au temps passé où la feuille était encore unie à l'arbre. Elle ressentait le tiède vent d'été et l’apaisant bruissement des feuilles, et sentait comme sa surface était brillante. elle sentait la force d l'arbre en elle et rien ne permettait de présager qu'un jour, au moment prévu, elle allait se détacher et se désagréger.

C'est pourtant ce qui lui est arrivé. Le fleuve de la vue ne pouvait être arrêté et la désagrégation dans l'eau, sur la rive du fleuve, avait inéluctablement commencé.

Plus l'inévitable agissait dans la feuille détachée du hêtre, plus sa colère d'être perdue augmentait. L'esprit de la feuille, devenu faible, utilisa la force qui lui restait pour se souvenir, d'humeur maussade, de ce qui lui semblait perdu. Mais le temps avançait et, à travers lui, le processus progressait. A la fin, il ne resta plus que la colère dans la feuille fanée.

La terre-mère, qui accueille tous ses enfants qui reviennent à elle, accueillit également l'esprit en colère de la feuille du hêtre. Mais cet esprit ne voulut pas l'entendre. Et comme il ne voulut pas écouter la voix de la terre au moment où, en cette fin d'année terrestre, tout retournait vers elle, le grand esprit s'approcha de la feuille, plein d'empathie, et lui parla en ces termes :

"Désagrège-toi, mon amie, des résistances, car rien n'est vraiment perdu en ce monde. Donne tout ce que tu retiens encore et tout ce qui pourrait te rappeler d'anciens modèles. Si tu acceptes, tout naîtra à nouveau sur la terre et donc en toi. Ta silhouette se formera à nouveau, et ta jeunesse renaîtra. et ton expérience, même si tu l'as rejetée à un moment, recommencera à croître en toi."

C'est en ces termes que le grand esprit s'adressa à l'esprit de la feuille fanée. Mais elle continua de se quereller à l'intérieur et à l’extérieur, avec soi-même et avec le monde.

Avec le temps, l'esprit de la feuille du hêtre agonisait de plus en plus. Et lorsqu'il eut complètement disparu et se détacha de la feuille, la colère commença à se soulever, comme un brouillard, et chercha au loin un habit qui pourrait lui convenir. Mais le grand esprit ne lui permit pas de le trouver, car le fait de mourir et de disparaître doit s'effectuer selon une loi et s'accomplir parfaitement. Alors, le grand esprit transforma, grâce au pouvoir de l'amour, le reste de ce qui avait refusé de s'en aller, afin de se détacher des anciens modèles.

Lorsque au printemps suivant, et tardivement, les premières feuilles claires apparurent sur le hêtre, le grand esprit sourit et sut que ses enfants seraient prêts, à l'automne suivant, à se transformer dans l'amour."

*

*

Paul Berret, dans Sous le signe des Dauphins, Contes et légendes du Dauphiné (Éditions des Régionalismes, 2008/2010) fait du hêtre, l'ancêtre de la forêt :


"Nous montâmes à travers bois, des bois aux essences multiples des bouleaux, des trembles, des merisiers, des pins et toujours, barrant le passage des viornes et des lianes. Nous arrivâmes à un plateau, une vaste prairie aux herbes hautes et drues, toute éclatante de fleurs, anémones blanches et gentianes bleues. Au milieu s'élevait un hêtre , l'ancêtre sans doute de la forêt et ses feuilles, nouvelles et purpurines en cette saison printanière, s'illuminaient au soleil.

"C'était là sans doute qu'était leur jardin. Car cet arbre est bien nourri et la prairie donne le meilleur foin du pays. Allons plus loin."

*

*

Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des fées (Éditions Plume de carotte, 2014), le hêtre est "tristement célèbre".


"Une voix de nulle part : Dans les régions des Pyrénées, des Vosges et de la Franche-Comté mais aussi dans d'autres pays, le hêtre était associé aux bonnes dames. A l'origine de cette croyance figure l'espace arrondi et dégarni de pousses arbustives se formant à sa base, qui n'est pas sans rappeler un cercle des fées.

Le plus célèbre hêtre entré dans l'Histoire était situé en Champagne, près de Domrémy. Le Beau May, un vieil arbre séculaire, étalait une importante ramure offrant une ombre bienvenue pendant les grandes chaleurs. Près de lui coulait une source à laquelle on attribuait des vertus curatives contre la fièvre. Comme les jeunes filles de son village, Jeanne d'Arc avait coutume d'accrocher des couronnes de fleurs aux branches de l'arbre et de venir déjeuner sous sa frondaison. Mais ce qui était un divertissement commun se transforma plus tard en prétexte fallacieux pour la condamner. Selon une croyance du XIVe siècle, l'arbre était habité par des fées qui avaient par ailleurs enterré une mandragore entre les racines. Le christianisme avait depuis longtemps exorcisé ce hêtre. Pour preuve, le prêtre venait y chanter l’Évangile lors de la procession des Rogations. Mais les superstitions traversent les ères sans peine... Lors de son procès en 1430, Jeanne d'Arc rapporta avoir entendu des témoignages de personnes ayant vu les bonnes dames sous les frondaisons. Pour sa part, elle n'avait jamais eu de semblables apparitions mais déclara avoir entendu une voix lui parler alors qu'elle se tenait au pied de l'arbre, cinq ans plus tôt. Nul doute que cette information cumulée à ses autres déclarations ne l'ait conduite au bûcher...


Abracadabra ! Le Petit Peuple fait de bien jolis cadeaux même si certains d'entre eux peuvent dans un premier temps avoir une apparence somme toute banale. Tel est le cas des feuilles de hêtre qu'une fée marraine déposa dans le tablier de sa filleule humaine rencontrée dans les bois. La jeune demoiselle suivit les préconisations de sa parente et n'ouvrit son habit qu'une fois arrivée chez elle pour découvrir la métamorphose des feuilles en or !


Divers acolytes : En certains endroits de France et d'ailleurs, les arbres qui nous intéressent ici n'évoquent pas les fées mais d'autres créatures plus sombres. Prenons le cas du territoire de Belfort où un esprit nommé Le frappeur est connu pour annoncer sa venue en frappant de tout son poids les grands hêtres situés près de Giromagny. Ses coups sont si violents que les troncs en ressortent tordus et noués...

Au Pays Basque, les hommes de la vallée d'Aramaio subissent le chantage d'une sorcière vivant sur un hêtre. Juanakala, tel est son nom, n'est qu'une vieille ivrogne qui mendie auprès des paysans pour s'enivrer dans les tavernes. Celui qui refuse de lui donner l'aumône se verra affligé d'une femme infidèle ou d'une grave maladie. Plus étrange est le Skrat. Cette créature habitant dans les hêtres peut en effet se montrer sous plusieurs apparences telles qu'un poulet mouillé, un chat ou un chien. Mais qu'importe sa forme, du moment où il s'installe chez des fermiers, ils gagnent l'assurance de devenir prospères. Pour le remercier de ses largesses, il faut déposer sur le rebord de la fenêtre une écuelle remplie de bouillie de millet, son mets favori. Puck est un lutin taquin qui égare les promeneurs et aime dormir sur le tapis des feuilles mortes du hêtres. Ce personnage a inspiré Shakespeare qui l'a intégré dans sa pièce Le Songe d'une nuit d'été."

*

*




Poésie :


Le Dieu Hêtre


Le Garumne a bâti sa rustique maison

Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un [torse

Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce.

La forêt maternelle est tout son horizon.


Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison,

Les faînes, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force

Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce,

Pour en manger la chair et vêtir leur toison.

Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître,

Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre

De ses bras familiers semble lui faire accueil ;


Et quand la Mort viendra courber sa tête franche,

Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil

L'incorruptible cœur de la maîtresse branche


José Maria de Hérédia, "Le Dieu Hêtre" in Les Trophées (1893).





Richard Rognet, Dérive du voyageur,

Gallimard, 2003 :


Les hêtres

dans les sapins — élan

doré des feuilles

sur des ombres massives.


On est chaque année,

en mai, pris

entre ces deux forces,


on s'éblouit

de l'une pour mieux

vivre de l'autre,


on les repousse, on

les contient — on sait

qu'insiste l'enfance

près des hêtres,

près des sapins.





Marcel Martinet, "Une feuille de hêtre", Corrêa.


Une feuille de hêtre !


De ma fuite d'entre les hommes

Avais-je escompté

La libération sans borne et sans rivage,

La révélation magique, le miracle ?

Peut-être.


Mais je n'ai rapporté

Que cette feuille d'arbre,

Cette petite feuille à peine dentelée.


Est-ce là le miracle

Qui m'aurait commandé de marcher jusqu'au soir

Et qui m'aurait permis de rentrer chez les hommes ?J'avais imaginé peut-être

Des horizons prodigieux,

La découverte de secrets

Cachés encore à tous les yeux.


Des renaissances de visages,

La majesté des choses vierges

Jamais nommées, jamais connues.


Je ne me souviens plus. Peut-être.

Mais je rapporte en témoignage

La petite feuille de hêtre.

"Hêtre"

de Geneviève de Louvencourt, Immobile durée,

Delmas, 1968

J'irai te revoir

mon arbre, mon hêtre

de ta force immobile

protège-moi...


J'irai te revoir.


Longtemps après

quand je serai

racine, terre

tu seras là

géant épanoui.


Longtemps après

tu seras moi.

J'irai te revoir...


*




Roman :


Jean Giono écrit de magnifiques pages sur le hêtre dans Un Roi sans divertissement (1947), hêtre qui tient d'ailleurs un rôle de tout premier plan dans le roman. Quelques extraits à lire.


Il évoque de nouveau de manière très furtive mais non moins évocatrice cet arbre dans Les Âmes fortes (1950), alors que Thérèse se promène au printemps dans la campagne environnant Châtillon-en-Diois :


"Les fayards en mue se frottaient contre le vent comme les ânes contre les murs."

*

*

Fred Vargas, débute son roman policier Debout les morts (Éditions Viviane Hamy, 1995 ; Éditions J'ai lu, 2000) par l'irruption étrange d'un hêtre dans un jardin :


- Pierre, il y a quelque chose qui déraille dans le jardin, dit Sophia.

Elle ouvrit la fenêtre et examina ce bout de terrain qu'elle connaissait herbe par herbe. Ce qu'elle y voyait lui faisait froid dans le dos.

Pierre lisait le journal au petit déjeuner. C'était peut-être pour ça que Sophia regardait si souvent par la fenêtre. Voir le temps qu'il faisait. C'est quelque chose qu'on fait assez souvent quand on se lève. Et chaque fois qu'il faisait moche, elle pensait à la Grèce, bien entendu. Ces contemplations immobiles s'emplissaient à la longue des nostalgies qui se dilataient certains matins jusqu'au ressentiment. Ensuite, ça passait. Mais ce matin, le jardin déraillait.

[...]

Sophia retint dans une main ce morne visage de lecteur de journal.

- Qu'est-ce qui te prend, Sophia ?

- J'ai dit quelque chose.

- Oui ?

- J'ai dit : "Il y a un arbre dans le jardin."

- J'ai entendu. Ça paraît normal, non ?

- Il y a un arbre dans le jardin, mais il n'y était pas hier.

- Et après ? Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?

Sophia n'était pas calme. Elle ne savait pas si c'était le coup du journal, ou le coup du regard lassé, ou le coup de l'arbre, mais il était clair que quelque chose n'allait pas.

- Pierre, explique-moi comment fait un arbre pour arriver tout seul dans un jardin.

Pierre haussa les épaules. Ça lui était complètement égal.

- Quelle importance ? Les arbres se reproduisent. Une graine, une pousse, un surgeon, et l'affaire est faite. Ensuite, ça fait des grosses forêts, sous nos climats. Je suppose que tu es au courant.

- Ce n'est pas une pousse. C'est un arbre ! Un arbre jeune, bien droit, avec les branches et tout le nécessaire, planté tout seul à un mètre du mur du fond. Alors ?

- Alors c'est le jardinier qui l'a planté.

- Le jardinier est en congé pour dix jours et je ne lui avais rien demandé. Ce n'est pas le jardinier.

- Ça m'est égal. N'espère pas que je vais m'énerver pour un petit arbre bien droit le long du mur du fond.

- Tu ne veux pas au moins te lever et le regarder ? Au moins cela ?

Pierre se leva lourdement. La lecture était gâchée.

- Tu le vois ?

Bien sûr, je le vois. C'est un arbre.

- Il n'y était pas hier.

- Possible.

- Certain. Qu'est-ce qu'on fait ? Tu as une idée ?

- Pour quoi faire une idée ?

- Cet arbre me fait peur.

Pierre rit. Il eut même un geste affectueux. Mais fugace.

- C'est la vérité, Pierre. Il me fait peur.

- Pas à moi, dit-il en se rasseyant. La visite de cet arbre m'est plutôt sympathique. On lui fout la paix et voilà tout. Et toi, tu me fous la paix avec lui. Si quelqu'un s'est trompé de jardin, tant pis pour lui.

- Mais il a été planté pendant la nuit, Pierre !

- Raison de plus pour se tromper de jardin. Ou bien alors, c'est un cadeau. Y as-tu pensé ? Un admirateur aura voulu honorer discrètement ton cinquantième anniversaire. Les admirateurs sont capables de ces sortes d'inventions saugrenues, surtout les admirateurs-souris, anonymes et opiniâtres. Va voir, il y a peut-être un petit mot.

[...]

Pierre méprisait les admirateurs qui l'avaient devancé et ceux qui lui avaient succédé, c'est-à-dire tous. Mais pour l'arbre, il pouvait avoir raison. Peut-être, mais pas sûr. Elle entendit Pierre qui disait "au revoir-à ce soir-ne-t'en-fais-plus", et elle resta seule.

Avec l'arbre.

Elle alla le voir. Avec circonspection, comme s'il allait exploser.

Evidemment, il n'y avait aucun mal. Au pied du jeune arbre, un cercle de terre fraîchement labourée. Espèce de l'arbre ? Sophia en fit plusieurs fois le tour, boudeuse, hostile. Elle penchait pour un hêtre. Elle penchait aussi pour le déterrer sauvagement, mais, un peu superstitieuse, elle n'osait pas attenter à la vie, même végétale. En réalité, peu de gens aiment arracher un arbre qui ne leur a rien fait.

Elle mit longtemps à trouver un bouquin sur la question. A part l'opéra, la vie des ânes et les mythes, Sophia n'avait pas eu le temps d'approfondir grand-chose. Un hêtre ? Difficile de se prononcer sans les feuilles. Elle balaya l'index du bouquin, voir si un arbre pouvait s'appeler Sophia quelque chose. Comme un hommage dissimulé, bien dans la ligne torturée d'un admirateur-souris. Ça serait rassurant. Non, il n'y avait rien sur Sophia. Et pourquoi pas une espèce Stelyos quelque chose ?


Lire la suite.

*

*




Littérature d'idées :


Dans le chapitre V ("Sur des vers de Virgile") du Livre III des Essais, Michel de Montaigne rapporte une anecdote amusante pour fustiger l'éducation des filles, et de la sienne propre en particulier :


"Leurs gouvernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l'amour. Ne fût qu'en le leur représentant continuellement pour les en dégoûter. Ma fille (c'est tout ce que j'ai d'enfants) est en l'âge auquel les lois excusent les plus échauffées de se marier : Elle est d'une complexion tardive mince et molle, et a été par sa mère élevée de même, d'une forme retirée et particulière : si qu'elle ne commence encore qu'à se déniaiser de la naïveté de l'enfance. Elle lisait un livre français devant moi, le mot de, fouteau, s'y rencontra, nom d'un arbre connu. La femme qu'elle a pour sa conduite, l'arrêta tout court, un peu rudement, et la fit passer par-dessus ce mauvais pas. Je la laissai faire, pour ne troubler leurs règles, Car je ne m'empêche aucunement de ce gouvernement : La police féminine a un train mystérieux, il faut le leur quitter : Mais si je ne me trompe, le commerce de vingt laquais, n'eût su imprimer en sa fantaisie, de six mois, l'intelligence et sage, et toutes les conséquences, du son de ces syllabes scélérées, comme fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction."

*

0 vue