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  • Anne

La Pipe indienne




Autres noms : Monotropa uniflora ; Fleur fantôme ; Monotrope uniflore ; Pipe fantôme ; Plante cadavre ; Plante de glace ; Plante fantôme ;




Botanique :


Merlin Sheldrake, auteur d'un ouvrage étonnant intitulé Le Monde caché, comment les champignons façonnent notre monde et influencent notre vie (Random House, 2020 ; Éditions First, 2021 pour la traduction française) présente ainsi cette fleur surprenante :


Dans le Nord-Ouest des États-Unis, entre l'océan Pacifique et les montagnes Rocheuses, s'étend une vaste région. Dans cette partie du monde, les forêts sont très majoritairement vertes, raison pour laquelle je suis toujours interloqué par ces massifs de plantes d'un blanc intense qui poussent sur le tapis d'aiguilles de sapin. Ces plantes fantômes n'ont pas de feuilles. Elles ressemblent à des pipes en terre plantées sur leur embout. Au lieu d'avoir des feuilles, elles présentent de petites écailles, qui s'enroulent autour de leur tige. Elles poussent dans des zones fortement ombragées de la forêt, là où aucune autre plante ne peut se développer, en touffes serrées, à la manière de certains champignons : de fait, si elles ne présentaient pas si clairement l'apparence de fleurs, on pourrait croire qu'il s'agit de champignons. Ces plantes qui font semblant de ne pas en être, on les appelle Monotropa uniflora.

Monotropa, ou « plante fantôme », a depuis longtemps perdu sa faculté de photosynthèse, abandonnant par la même occasion ses feuilles et la couleur verte. Mais comment, au juste ? La photosynthèse est l'une des habitudes les plus anciennes du végétal. Dans la plupart des cas, il s'agit d'une caractéristique non négociable de la végétabilité. Et pourtant, Monotropa l'a abandonnée. Imaginez que vous découvriez une espèce de singe qui ne mange pas, mais qui abrite dans sa fourrure des bactéries photosynthétiques, qui lui fournissent son énergie à partir du soleil. Indéniablement, la rupture est radicale.

La solution est d'ordre fongique. Comme la majorité des plantes vertes, Monotropa dépend de ses partenaires fongiques mycorhiziens pour survivre. Cependant, leur dynamique symbiotique est sensiblement différente : les plantes vertes « normales » fournissent à leur partenaire fongique des composés organiques riches en énergie, que ce soit des glucides ou des lipides, en échange des nutriments minéraux issus du sol. Monotropa a trouvé le moyen d'éviter de passer par la case échange. Au lieu de cela, les fungi mycorhiziens lui fournissent le carbone et les nutriments, et elle semble ne rien donner en retour.

D'où provient le carbone de Monotropa, dans ce cas-là ? Les fungi mycorhiziens reçoivent tout leur carbone des plantes vertes. Cela signifie qu'au bout du compte, le carbone qui alimente Monotropa (car c'est en très grande majorité de cette matière qu'elle est composée) doit provenir d'autres plantes et être acheminé par un réseau mycorhizien partagé : si du carbone n'était pas transféré d'une plante verte à Monotropa par le biais de connexions fongiques communes, Monotropa ne pourrait pas survivre.

Cela fait longtemps que Monotropa déconcerte les biologistes. A la fin du XIXe siècle, ce fut un botaniste russe qui, se débattant avec la question de savoir comment ces plantes pouvaient même exister, fut le premier à suggérer que des substances pouvaient être échangées entre plantes via des connexions fongiques. Son hypothèse ne prit pas. Il ne s'agissait que de fugaces conjectures, cachées dans un obscur article, qui finirent par disparaître plus ou moins sans laisser de traces. L'énigme de Monotropa fut laissée à pourrir pendant soixante-quinze ans, avant qu'Erik Björkman, un botaniste suédois, décide de s'y intéresser. En 1960, il injecta des glucides radioactifs à des arbres et put démontrer que la radioactivité s'accumulait dans les Monotropa voisines. Ce fut la première démonstration que des substances pouvaient être échangées entre plantes par voie fongique. (1)

Monotropa fut l'appât qui attira les biologistes vers un sujet où ils découvrirent un phénomène biologique entièrement nouveau. Depuis les années 1980, nous savons pertinemment que Monotropa n'est pas une anomalie. La plupart des plantes font preuve d'une grande promiscuité et peuvent se lier à de nombreux partenaires mycorhiziens. Il en va de même pour les fungi mycorhiziens et leurs rapports avec les plantes. Des réseaux mycorhiziens distincts peuvent fusionner. Avec quel résultat ? La possibilité d'obtenir des systèmes étendus, complexes et collaboratifs de réseaux mycorhiziens partagés.


Note : 1) Le botaniste russe en question était F. Kamienski, qui publia ses hypothèses concernant Monotropa en 1882 (Trappe ; 2015). Pour l'étude utilisant des glucides radioactifs, voir Björkman ; 1960.

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