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  • Anne

La Belladone



Étymologie :

  • BELLADONE, subst. fém.

Étymol. et Hist. I. xve s. bladone bot. « molène » (Le Grant Herbier, no475, Camus dans Gdf. Compl. : Tapsus barbatus, tapse barbé ... Aucuns l'appellent queue de leu; l'en l'appelle flosmon et bladone). II. 1602 belladonna « espèce de solanée vénéneuse » (A. Colin, Hist. des drogues, trad. de l'Escluse, 540 [Lyon] dans Quem. : L'autre espèce de Nicotiane à [sic] les feuilles un peu plus petites, ressemblant fort au Solane, qu'on appelle communement Belladonna). I adaptation du lat. médiév. bladon(n)a, bot. « Verbascum Thapsus L.; molène commune » peut-être l'orig. gaul. (Gamillscheg dans Z. rom. Philol., t. 40, p. 136), la forme bladonna est attestée aux viiie-xie s. (Glossae latino theodiscae, III, 105, 1, ibid., 1501, 2). II empr. à l'ital. belladonna (Kohlm, p. 32) attesté comme terme de bot. dep. av. 1577 (P. Mattioli [1500-1577] 2, 1131 dans Batt.), peut-être de même orig. que I, c.-à-d. adaptation du gaul. (Devoto ; Migl.-Duro ; Devoto-Oli) passé des dial. alpins qui maintiennent le groupe bl-, dans les dial. du Nord qui l'évitent et ont ainsi créé la forme *beladona adaptée par voie pop. en toscan en bella donna, littéralement « belle dame » peut-être en raison de l'espèce de fard que les Ital. en tiraient autrefois [La forme belladone ne se trouve pas dans la 1reéd. du Dict. des drogues simples, 1698 (3eéd. 1733) de Nicolas Lemery comme l'indique le Lar. Lang. Fr., cf. Tolmer (ds Fr. mod., t. 14, p. 295) qui relève dans l'ouvrage de Lemery la forme belladona et non belladone ; cf. aussi Trév. 1752, s.v. belle-dame, v. ce mot].

  • MORELLE, subst. fém.

Étymol. et Hist. I. Bot. mil. du xiiie s. morele (Gloss. Glasgow, 157a ds T.-L.). II. Zool. 1. 1775 « variété de canard » (La Nouvelle maison rustique, 2, 535 d'apr. FEW t.6, 1, p.550a) ; 2. 1781 « foulque » (Valm. d'apr. FEW. loc. cit.). I du lat. médiév. maurella « id. » (cf. Blaise Lat. chrét. et CGL), dér. de Maurus, v. maure; II dér. de more (var. de maure*), suff. -elle (v. aussi morillon).


Lire également les définitions de la belladone et de la morelle pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Atropa belladona ; Baccifère ; Béladoufe ; Belle cerise ; Belle-dame ; Belle Galante ; Bénédé ; Bennadône ; Bouton noir ; Cerise de juif ; Cerise d'Espagne ; Cerise du diable ; Cerise empoisonnée ; Cerise enragée ; Crémassiol ; Grande morelle ; Guigne de côte ; Herbe à la mort ; Herbe empoisonnée ; Mandragore baccifère ; Morelle furieuse ; Morelle marine ; Morelle perverse ; Oudon ; Permenton.

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Botanique :


Dans "Confusion lors de cueillettes de plantes médicinales." (In : Bulletin du Cercle vaudois de botanique., 2003, vol. 32, p. 17-22) André Dolivo relève une confusion fréquente qui concerne la Belladone :


Parmi les autres plantes ayant causé des intoxications graves, nous trouvons au premier plan la belladone (Atropa belladonna, solanacées) dont les baies, selon REYNAUD (2002 p. 195), sont souvent prises pour celles de la myrtille (Vaccinium myrtillus, éricacées) qui jouent un rôle alimentaire et médical. Le calice à cinq lobes étoilés qui entoure la baie est un indice caractéristique de la belladone. Les feuilles séchées de celle-ci peuvent également être causes d’intoxications. C’est ainsi que FLUCK et MOESCHLIN (1958 p. 8) rapportent que trois personnes ont été hospitalisées à la suite de consommation d'un soi-disant « thé de menthe » qui renfermait des feuilles de belladone.

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Selon Elena Ciobanu, Cătălina Croitoru, Gheorghe Ostrofeţ, Ala David et al. auteurs d'un cours magistral intitulé Fondements de l'hygiène alimentaire (Chișinău • 2018) :


La belladone est une plante herbacée utilisée en médecine car toutes ses parties contiennent des alcaloïdes (atropine, hyoscyamine, scopolamine). Les médicaments préparés à partir de belladonna sont utilisés en cas d’ulcère de l’estomac et de l’ulcère duodénal, névralgie, etc.

Si cette plante a été consommée accidentellement, puis apparaissent les symptômes d’intoxication : somnolence, hallucinations, augmentation du nombre d’élèves. Dans les cas graves, la mort peut survenir.

 

Dans Petit Grimoire : Plantes sorcières, Les Sortilèges (Éditions « Au bord des continents... », mars 2019, sélection de textes extraits de Secrets des plantes sorcières) Richard Ely propose une présentation de la Belladone :

Cette belle vivace qu'est la belladone, appelée belle dame, morelle furieuse, morelle marine, permenton, herbe empoisonnée, bouton noir, mandragore baccifère, guigne de côte, contient de l'atropine dans des baies noires qui, une fois avalées, se jouent de vos nerfs. Vous assoiffent, vous donnent chaud, vous font vous envoler dans le délire et les hallucinations avant de paralyser votre système respiratoire, entraînant une mort par asphyxie.

Elle se présente sous la forme d'une plante atteignant facilement le mètre et demi de haut. Ses feuilles ovales, entières lui évite de se faire remarquer au milieu de la végétation voisine, au contraire de ses fleurs et de ses baies. Des fleurs en cloche caractéristique, apparaissant en été la base des feuilles et affichant une couleur pourpre-brun typique. Des baies grosses comme une cerise, noires, luisantes, appétissantes...

La belladone apprécie les haies, les décombres, les clairières, les bosquets... Elle est utilisée pour ses propriétés en médecine, en homéopathie, ses feuilles séchées en phytothérapie et autrefois comme anesthésiant.

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Propriétés médicinales :


Selon Alfred Chabert, auteur de Plantes médicinales et plantes comestibles de Savoie (1897, Réédition Curandera, 1986) :


La Belladonne, la Jusquiame, la Stramoine et la Digitale à grandes fleurs, digitalis grandifloris, ont parfois aussi administrées pour provoquer le sommeil, mais c'est presque toujours ans un but criminel.

 

D'après Marc Questin, auteur de La Médecine druidique (1990, nouvelle édition inchangée 1997),


"Les médecins gaulois connaissaient les propriétés hypnogènes des solanées. En Irlande, même, à l'époque antique, l'on préparait des breuvages complexes à visée psychotrope.

Les diverses solanées qu'utilisaient les sorcières du Moyen Âge pour faire leurs potions, c'est-à-dire la jusquiame, la douce-amère, la belladone et la mandragore, ont grandement influencé la philosophie européenne, la médecine et même l'histoire pendant de nombreuses années.

Les baies rouges de la belladone (Atropa belladonna) sont si attrayantes qu'elles font encore de nombreuses victimes de nos jours. Le nom de belladone (belle dame, en italien) vient d'une curieuse coutume des Italiennes de la noblesse, au Moyen Âge. Elles laissaient tomber une goutte de la sève de cette plante sur leurs pupilles, ce qui leur donnait un regard trouble et vitreux, considéré comme une caractéristique de la beauté et de la sensualité féminines. Le principe actif le plus important de la belladone est l'hyoscyamine, un alcaloïde, mais on y trouve aussi la scopolamine, dont les effets psychotropes sont encore plus puissants. Il y a également l'atropine, mais on ne sait pas si elle est présente dans la plante vivante ou si elle se forme au moment de l'extraction.

La belladone est une source commerciale d'atropine, un alcaloïde dont les usages en médecine moderne sont très diversifiés. On l'utilise surtout comme antispasmodique, antisécrétoire et comme stimulant mydriatique et cardiaque. Les alcaloïdes se trouvent partout dans la plante, mais ils sont surtout concentrés dans les feuilles et les racines.

La belladone est un analgésique et antispasmodique qui diminue aussi la plupart des sécrétions. On l'emploie pour lutter contre l'élément douleur de diverses maladies, contre les sueurs profuses des tuberculeux, etc.

Les Bulgares ont utilisé, sous le nom de "cure bulgare", un vin de racine de belladone contre la maladie de Parkinson (paralysie agitante, tremblement du vieillard).

Les feuilles sont utilisées en cigarettes contre l'asthme et rendent de grands services dans le traitement de cette maladie. La Belladonna des homéopathes est indiqué dans les cas d'inflammations fiévreuses.

Un dieu gaulois portait le nom de Beladonis, assimilé à Mars. De Vries traduit hypothétiquement le mot par le Destructeur. La coïncidence est doublement curieuse si l'on pense que la jusquiame, autre solanée d'action voisine, tenait son appellation d'une autre dieu, Belenos."

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Historique des empoisonnements dus à la belladone :


Nicolas Simon, dans une thèse intitulée Le poison dans l’histoire : crimes et empoisonnements par les végétaux et soutenue à la faculté de pharmacie de Nancy, (Sciences pharmaceutiques. 2003. ffhal-01732872f) nous rappelle les cas d'empoisonnement les plus fameux dus à cette plante :


Jadis, on utilisait la belladone pour fabriquer des philtres magiques (on dit aussi que la Pythie de Delphes inhalait les fumées de Solanaceae avant de rendre ses oracles), mais assez souvent aussi dans des buts criminels, en effet il était facile de l'incorporer dans la préparation des repas. Au Moyen âge, elle entrait avant tout dans la composition de breuvages magiques, de par les hallucinations qu'elle était capable de générer. Dans un nombre non négligeable de procès intentés aux prétendues sorcières, où les accusées étaient soumises à l'interrogatoire du tribunal criminel voire à la question, on les forçait à boire des breuvages concoctés à la belladone. Les prévenues tombaient alors dans un état de démence et se répandaient en auto-accusations.

Mais les principaux exemples d'empoisonnements à la belladone ont été le fait d'accidents ou de confusions. L'intoxication collective la plus connue est celle qui, le 1er septembre 1825, atteignit 160 soldats du 12ème régiment d'infanterie. Assoiffés par une longue marche, ils avaient découvert au cours d'une pause des plantes chargées de fruits qui ressemblaient tellement à des guignes que plusieurs imprudents sans expérience les goûtèrent ; puis la plupart des soldats les imitèrent. .. Et bientôt apparaissent les premiers signes d'intoxication : la gorge et les muqueuses se dessèchent, une soif intense s'empare des sujets qui sont pris de nausées et de vomissements, le rythme cardiaque s'accélère. Certains soldats manifestant des signes d'atteinte psychique, se mettent à chanter, à danser ; d'autres, au contraire, sont pris de terreur, hallucinés ou secoués de mouvements convulsifs. Plusieurs présentent une rougeur caractéristique de la face et du cou. Tous ont des troubles de l'accommodation visuelle et leurs pupilles sont étrangement dilatées.

Il est intéressant de noter que beaucoup d'animaux sont insensibles au poison de la belladone et peuvent donc la consommer sans danger, c'est le cas du lapin, du cheval, du mouton ou de la chèvre. On a d'ailleurs signalé l'empoisonnement d'un enfant qui avait bu du lait tiré d'une chèvre qui avait mangé de la belladone.

On a également cité, en 1898, un cas d'empoisonnement chez un malade qui mourut à la suite d'application sur le ventre de cataplasmes de belladone. En revanche, il existe des faits de guérison spontanée des empoisonnements les plus graves :


« Un sujet atteint de migraine demanda conseil à un médecin étranger résidant à Paris, lequel n'hésita pas à prescrire l'ingestion en une seule fois de un décigramme d'atropine dans trente grammes d'eau. Croyant réaliser plus vite et plus sûrement sa guérison, le malade en prit davantage et fut bientôt en proie à une excitation violente avec hallucinations terrifiantes. Il essaya d'appeler à son aide, mais il était aphone. Il se leva, voulut marcher, mais roula sur le sol sans pouvoir se relever. Dénué de tout secours, il passa la nuit gisant sur le parquet, plongé dans une stupeur profonde et ne revint à lui que le lendemain alors que se dissipaient peu à peu et spontanément les symptômes de l'intoxication. Cet individu avait ingéré deux centigrammes environ d'atropine, dose habituellement mortelle. »

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Usages traditionnels :


Alfred Chabert, auteur de Plantes médicinales et plantes comestibles de Savoie (1897, Réédition Curandera, 1986) témoigne de divers actes criminels auxquels il a assisté :


En traîné dès ma jeunesse par ma passion pour la botanique à parcourir les montagnes, il m'est fréquemment arrivé d'examiner les malades dans les chalets et dans les hameaux situés à une grande altitude, dans le but de connaître les maladies régnant dans les régions élevées. A plusieurs reprises et notamment dans les Alpes de Savoie, de Piémont, en Auvergne, dans les Pyrénées-Orientales, je constatai des symptômes qui ne me permettaient pas d'établir un diagnostic précis, jusqu'au jour où, ayant observé chez un mourant une dilatation extrême de la pupille, j'avisai par hasard un paquet de plantes dissimulé derrière un coffre. C'était de la belladone ! La femme du malade me sourit en souriant que c'était le bouillon blanc, qu'elle lui en donnait ainsi que d'une autre plante qu'elle refusa de me laisser voir, mais que tous les soins étaient inutiles, son mari ayant reçu un sort. Mon attention fut ainsi appelée sur les faits d'intoxication par les végétaux et, sans parler des cas douteux, je constatai avec certitude les faits cités plus bas. Je les crois rares dans nos campagnes, tandis qu'en Algérie ils sont plus fréquents.

L'empoisonnement par une substance végétale doit toujours être soupçonnée dans les campagnes, lorsque la personne malade est dite avoir reçu un sort. Cinq fois je l'ai constaté : la première et la seconde en Savoie, par la belladone et par l'Œthusa cynapium sur deux vieillards incapables de travailler ; [...] Pour les cinq malades, les circonstances qui ont accompagné la maladie et le décès ont été les mêmes. Le bruit avait d'abord été répandu qu'un passant avait jeté un sort sur l'individu ; puis celui-ci devint malade d'une manière continue ou irrégulièrement intermittente en souffrant de l'estomac et des intestins, ce qui s'explique par la nature âcre et irritante de la plupart de nos poisons végétaux, la substance toxique étant mélangée aux aliments et aux boissons. Le malade, après avoir souffert plus ou moins longtemps, finit par succomber, tantôt par le seul effet du poison donné à doses faibles et répétées, tantôt en partie par suite de sa débilitation qui devint extrême. Si la mort se fait trop attendre, une forte dose l'achève en peu d'heures ; et personne ne s'en étonne, la victime étant souffrante depus un temps plus ou moins long.

Si le malheureux peut changer d'habitation et aller habiter avec d'autres parents, s'ils peut s'absenter quelques jours pour un pèlerinage, un voyage, on est tout étonné de le voir revenir rapidement à la santé.




Croyances populaires :


Dans Le Folk-Lore de la France, tome troisième, la Faune et la Flore (E. Guilmoto Éditeur, 1906) Paul Sébillot recense nombre de légendes populaires :


Il suffit parfois pour éprouver des malaises ou même gagner des maladies de marcher sur certaines herbes ; [...] : en Basse-Normandie, une herbe que certains croient être la belladone est aussi funeste.




Symbolisme :


Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


BELLADONE — MÉCHANCETÉ.

Ne devenez pas, au lieu d'ami, l'ennemi de votre prochain, car le méchant héritera de la honte et de l'ignominie comme le fourbe et l'envieux.

Ecclésiaste VI, 1.

La belladone est une plante de la famille des solanées. Son nom français lui vient de l'usage que font les Italiennes de son eau distillée qu'elles croient propre à entretenir la blancheur et l'éclat de leur teint. Son nom latin atropos lui vient d'Atropos, l'une des trois Parques de la mythologie grecque, chargée de trancher le fil de la vie des hommes.

DE LA BELLADONE.

La belladone croit dans les pays chauds et tempérés ; on la trouve dans lieux habités et dans les bois, où elle se multiplie d'elle-même par ses semences et ses racines ; elle s'élève à près d'un mètre. Sa tige est velue, très rameuse, ses feuilles assez grandes, ovales ; ses fleurs penchées sont d'un rouge brunâtre et ont un limbe partagé en cinq lobes.

La teinte sombre de la belladone et l'odeur nauséabonde, quoique faible, qu'elle répand, suffisent pour la faire regarder comme une plante suspecte, et cependant tout cela est encore loin de donner l'idée des funestes effets qu'elle produit. Malheur à l'enfant imprudent qui se laisserait séduire par la figure des baies de la belladone et par leur gout douceâtre ! Bientôt se manifesteraient les symptômes les plus alarmants : l'ivresse, un délire assez communément gai, une soif inextinguible, de violents efforts pour vomir, des convulsions, le refroidissement de tout le corps, et enfin la mort. Si l'on porte remède sur-le-champ, il faut chercher à faire vomir et employer les acides végétaux ; plus tard il pourrait être dangereux d'exciter le vomissement autrement que par des boissons chaudes ; on emploie aussi les mucilagineux. Quelques chroniqueurs racontent que des armées ont quelquefois abandonné à leurs ennemis des tonneaux de vin dans lesquels on avait mêlé le suc des baies de cette plante : ce vin occasionnait aux soldats qui en buvaient un sommeil léthargique, pendant lequel il était facile de les attaquer avec un grand avantage. On a dit la même chose de la mandragore.

Mais si la belladone a des qualités malfaisantes, elle fournit aussi de grands avantages à la médecine. A petite dose elle est narcotique, stupéfiante et calmante d'une manière toute spéciale. Elle parait agir principalement sur le système nerveux, en émoussant la sensibilité. On l'emploie à l'intérieur dans les névralgies, la coqueluche, la toux convulsive, le croup, l'asthme, les cancers, etc., etc. Elle est regardée comme un préservatif de la scarlatine. A l'extérieur, on s'en sert avec avantage comme calmant contre certaines inflammations aiguës et chroniques de la peau, le rhumatisme, etc., etc.

L'homme impie, toujours prêt à accuser le Créateur des objets qu'il croit inutiles parce qu'il n'en peut connaitre l'utilité, a fourni une idée juste et philosophique à M. Marquis, professeur de botanique, à Rouen, dans une idylle sur les solanées, c'est-à-dire sur la famille de la belladone. Son héros, après avoir murmuré de l'existence des poisons, dit :

Me souvenant alors que du cancer rongeur

Ces poisons redoutés ont calmé la douleur,

Qu'à leur vertu souvent on vit céder l'ulcère,

J'ai reconnu partout l'attention du Père,

Et des biens et des maux j'ai compris le lien ;

J'ai béni l'Éternel et j'ai dit : Tout est bien.


RÉFLEXIONS.

Les méchants trouveront Dieu partout, en haut et en bas, nuit et jour ; quelque matin qu'ils se lèvent, il les prévient ; en quelque lieu qu'ils s'écartent, sa main est sur eux.

(Bossuet, Polit. tirée de l'Écriture sainte)

La bouche du méchant est un trou puant et pestilentiel ; la langue médisante, meurtrière de l'honneur d'autrui, c'est une mer et une université de maux pire que le fer, le feu, le poison, la mort, l'enfer.

(P. CHARRON.)

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Jacques Brosse dans La Magie des plantes (Éditions Hachette, 1979) consacre dans sa "Flore magique" un article à la Belladone :


Belle Dame, voici un nom bien séduisant pour une plante dont inquiètent l'odeur fétide et l'aspect maléfique des fleurs d'un pourpre livide. On dirait qu'il s'agit d'une mise en garde, car la belladone est très toxique en toutes ses parties ; dix à vingt de ses baies noires et luisantes, de la taille d’une petite cerise, suffisent à provoquer la mort. Si son nom commun lui vient de l'usage qu'en faisaient en Italie les belles dames, sous forme d'un collyre qui, dilatant la pupille, donnait aux yeux un magnifique éclat, c'est, en botanique, Atropa belladona d'atropos, qui, en grec, veut dire « la cruelle », « l'inflexible » et désigne la troisième des Parques, celle qui coupe le fil de la vie.

La belladone a été naguère utilisée comme poison mais ce fut aussi, avec la jusquiame et plus tard le datura, l'un des constituants du fameux « onguent des sorcières », dont les principes toxiques pénétraient dans l'organisme par les pores de la peau. En 1902, des érudits allemands, étudiant l'historie de la sorcellerie , mirent à l'épreuve la recette, qu'ils venaient de découvrir dans un document du XVIIe siècle, de cette pommade dont on ignorait jusqu'alors la composition. S'en étant enduit le corps, ils sombrèrent dans un sommeil qui dura vingt-quatre heures. Pendant ce temps, ils se sentirent irrésistiblement entraînés dans des courses échevelées au milieu des airs et ces hommes graves se livrèrent avec un plaisir intense à des danses frénétiques. Au réveil, ils croyaient avoir véritablement participé au sabbat des sorcières. La conclusion qu'ils en tirèrent fut que les aveux que l'on extorquait à ces pauvres femmes n'étaient pas seulement provoqués par la torture ; les sorcières étaient fermement convaincues d'avoir volé sur un balai et réalisé leurs désirs démoniaques.

Cette sensation de vol était surtout un effet de la jusquiame, ainsi que l'a démontré l’expérience à laquelle se livra le toxicologue allemand Gustave Schenk. Après avoir respiré la fumée de graines de jusquiame qui brûlaient, il fut saisi par une extrême excitation et pénétré « d'une curieuse sensation de bien-être due à l'impression insensée que ses pieds s'allégeaient, prenaient du volume et se détachaient de lui... En même temps, il se sentait enivré par la pensée qu'il volait ». La jusquiame noire est une plante robuste, velue et visqueuse, à l'odeur vireuse et quelque peu inquiétante. Ses fleurs d'un jaune terne, veiné de rouge foncé, ont un cœur pourpre brunâtre. Comme on le voit, son aspect n'est pas plus engageant que celui de la belladone ; moins répandue, elle se trouve dans les terrains vagues, les remblais, les talus au bord des routes.

La troisième composante de l'onguent des sorcières, le Datura stramonium, hante des milieux quelque peu similaires, à forte teneur en nitrates, dus aux déchets humains et animaux. Mais cette espèce est probablement originaire d'Amérique et ne croîtrait en Europe que depuis le XVIe siècle. Elle est aisément reconnaissable à ses fleurs blanches en forme de trompette et surtout à ses fruits verts de la grosseur d'une noix, couverts d'aiguillons robustes comme ceux du marronnier d'Inde. Le datura est, lui aussi, très toxique, mais les propriétés narcotiques de ses graines étaient naguère utilisées par les magiciens, en raison des visions fantastiques qu'elles suscitent et aussi de leur pouvoir, croyait-on, aphrodisiaque. Ainsi, chacun de ces ingrédients apportait sa contribution au sabbat, forme aberrante d'une intoxication.

Belladone, jusquiame et datura, dont un botaniste a pu remarquer que leur allure rébarbative semblait donner quelque créance à la théorie des « signatures », selon laquelle l'aspect d'un végétal indique les services qu'il peut rendre ou signale les dangers qu'il peut faire courir, appartiennent à une famille qui compte bien d'autres plantes singulières, dont la mandragore, le tabac, jadis magique et hallucinogène dans son pays d'origine, les piments, à la saveur brûlante, mais aussi la pomme de terre. Si les trois espèces dont nous venons de parler possèdent chacune ses propriétés propres, elles ont des compositions biochimiques comparables, dues à la présence d’alcaloïdes, dont les principaux sont l'atropine et la scopolamine. Si la seconde domine, ces plantes sont antispasmodiques, sédatives et même narcotiques, mais aussi stupéfiantes ; si c'est l'atropine qui l'emporte, elles peuvent à fortes doses provoquer une vive excitation physiologique et psychique, une sorte de violent délire visionnaire et érotique. Il y a longtemps que la médecine qui fait des poisons des remèdes utilise ces étranges pouvoirs.

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Pour Scott Cunningham, auteur de L'Encyclopédie des herbes magiques (1ère édition, 1985 ; adaptation de l'américain par Michel Echelberger, Éditions Sand, 1987), la Belladone (Atropa belladonna) a les caractéristiques suivantes :


Genre : Féminin

Planète : Vénus

Élément : Eau

Divinité : : Atropos, l'aînée des trois Parques ; Bellona, déesse de la guerre et des ruines ; La magicienne Circé.


La légende fait de Circé une redoutable empoisonneuse : avant de s'établir dans son palais enchanté de l'île d'Æa, la magicienne avait empoisonné plusieurs maris, dont un roi des Sarmates. Experte en breuvages peu recommandables, elle possédait une cave particulièrement bien garnie en vins trafiqués à la Belladone, jusquiame, ciguë, datura-stramoine, agarics variés, etc.


Parties toxiques : Toutes les parties de la plante contiennent un poison violent, l'atropine. Celui-ci n'est toutefois actif qu'en usage interne. Le suc des tiges et des feuilles était employé comme lait de beauté par les belles dames de l'aristocratie vénitienne et florentine. Le fruit donnait un fard pour rosir les joues. C'est même de cette utilisation comme cosmétique que vient le nom de Belladone. Les baies sont extrêmement dangereuses à cause de leur ressemblance avec de petites cerises noires.

Une seule suffit pour tuer un enfant. Quatre ou Cinq amènent la mort chez un adulte en pleine santé.

Utilisation rituelle : Atropos était celle des trois Parques chargée de couper le fil qui mesurait la durée de vie de chaque être humain (ses sœurs étant Clotho, qui présidait à la naissance et tenait le fuseau ; Lachésis, qui filait les jours et les événements de la vie). Les attributs d'Atropos étaient le cadran solaire, la balance et les ciseaux, ou bien encore une sphère et un rouleau ou livre, dans lequel elle lisait les destins inévitables. On la représentait généralement comme une femme âgée, vêtue de noir. Souvent un pied de Belladone poussait à ses pieds.

Les Parques n'échappèrent pas à la manie qu'avaient les Romains de latiniser les divinités grecques ; elles devinrent Parca, Nona et Decima. C'est avec de la teinture du fruit de Belladone (on en tire un très beau vert métallisé que les artistes utilisèrent longtemps) que les Romains peignaient les représentations de Decima.

Bellona était la grande déesse lunaire, guerrière et destructrice, dont le culte sanglant avait pour centre principal Comana, en Cappadoce. Ses prêtres-magiciens, les bellonaires, s'entraînaient à immuniser leur organisme contre les effets de la Belladone. Vêtus de noir, la tête couverte d'un bonnet également noir, ils se répandaient à travers la ville aux jours de fête de la déesse, en dansant, se contorsionnant et mangeant la « cerise enragée» par pleines poignées. Puis ils brandissaient des couteaux, des sabres dont ils se faisaient des blessures volontaires et le peuple, pour se purifier, buvait le sang qui en coulait.


Utilisation magique : La réputation funeste de cette plante en fit, autrefois, l'une des favorites des rites de magie noire. Les décès, accidentels ou autres, furent si nombreux que même les sorciers des campagnes s'en détournèrent à la longue. Déjà au XVIII e siècle, la Belladone était mise à l'index : les populations rurales ne voulaient plus y toucher.

Quelques survivances des rites antiques sont cependant signalées çà et là : en Dalmatie, des infusions de Belladone (à déconseiller formellement ; les chamans actuels obtiennent des résultats au moins identiques, sinon supérieurs, en utilisant les propriétés de plantes beaucoup moins nocives) apportent une protection astrale et donnent des visions.

Fort sagement, les Russes s'en servaient pour marchander avec le Diable, mais se gardaient bien de consommer la plante. C'était en effet par l'entremise de la Belladone que Satan, Prince de ce monde, présidait à certains mariages. Chez les paysans du gouvernement de Tver, la demande se faisait de la manière suivante : on introduisait quelques cerises mortelles dans une bouteille d'eau-de-vie ; on ornait la bouteille de rubans, de petites bougies colorées et, avec ce présent, le père de la fiancée allait rendre visite au père du fiancé, qui devait racheter tout de suite ce « diable » en payant cinq kopecks. Mais le père de la jeune fille poussait les hauts cris : « Notre princesse vaut beaucoup plus que cela ! » Un marchandage commençait, les enchères montaient, tandis que les deux chefs de famille vantaient chacun les mérites et les hautes vertus de leur rejeton respectif.

Toute âme renaît après la mort, excepté celle de la personne empoisonnée par la Belladone.

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Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


La belladone est une plante toxique contenant un poison, l'atropine : manger ses baies noires entraîne des vertiges et des hallucinations, voire la mort. Son nom latin Atropa belladona évoque Atropa, Parque antique "chargée de couper avec ces ciseaux d'or le fil des vies humaines. Belladona, qui désigne par ailleurs le nom d'un frad réalisé à partir de cette plante, utilisé autrefois par les Italiennes, rappelle surtout la déesse romaine du même nom, "lunaire, guerrière et destructrice", dont le culte se célébrait surtout en Cappadoce. "Ses prêtres-magiciens, les bellonaires, s'entraînaient à immuniser leur organisme contre les effets de la belladone. Vêtus de noir, la tête couverte d'un bonnet également noir, ils se répandaient à travers la ville aux jours de fête de la déesse, en dansant, se contorsionnant et mangeant la "cerise enragée" par pleines poignées. Puis ils brandissaient des couteaux, des sabres dont ils se faisaient des blessures, volontaires et le peuple, pour se purifier, buvait le sang qui en coulait".

Mêlée à de la jusquiame (puissant narcotique aux propriétés hallucinogènes), elle entrait dans la composition d'un onguent que les sorciers se passaient sur le cou, la plante des pieds, le creux des bras et les aisselles. Cet onguent les mettait dans un état propre à "voir" le diable et à se complaire dans une ambiance diabolique.

En Dalmatie, les magiciens faisaient également confiance aux infusions de belladone pour produire des visions et s'assurer "une protection astrale".

Pour exprimer la crainte qu'elle suscite, on dit dans la Vienne que "toute âme renaît après la mort, exceptée celle de la personne empoisonnée par la belladone".

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Françoise Hoffer-Massard, dans un article intitulé "La Chandelar et le bassin de la Paudèze" (Bulletin du Cercle vaudois de botanique., 1999, vol. 28, pp. 33-39) rend compte de sorties botaniques :


Nous faisons quelques petits détours pour observer, en particulier, Atropa bella-donna qui est une grande solanacée indigène. C’est une plante toxique. Son nom vient de Atropos, l’une des trois Parques de la mythologie grecque: Clotho, la fileuse déroulait le fil de la vie ; Lachesis était la dispensatrice du sort qui assigne à chacun sa destinée et Atropos tranchait le fil de la vie (HAMILTON 1978). La belladone est une des plantes hallucinogènes européennes, avec la mandragore – du sud – la jusquiame qui a eu poussé dans le canton de Vaud – qui l’aurait vue ? et la stramoine, dont la légende veut qu’elle ait suivi les Gitans.

La belladone est riche en atropine comme la jusquiame noire et la stramoine qui contiennent aussi de la scopolamine. Ces trois plantes ont été utilisées en sorcellerie, mais pour éviter les effets digestifs indésirables, elles étaient préparées sous forme d’un onguent huileux dont on se frottait les aisselles ou le front, là où la peau est fine. C’est le patch transdermique avant l’heure ! Les sorcières enduisaient un bâton pour mieux s’imprégner les muqueuses, d’où les figurations de sorcières avec un balai. Ces plantes sont fortement hallucinogènes et donnent des sensations de planer. On pense que le peintre Jerôme Bosch a utilisé cet onguent des sorcières. Comme ces plantes sont extrêmement toxiques, elles ont été utilisées de façon marginale en Europe, contrairement à certaines populations d’Amérique du Sud qui se servaient de façon rituelle des plantes magiques hallucinogènes. Il est aussi probable que l’église catholique ait « mis les bâtons dans les roues... » Le breuvage donné à Juliette par Frère Laurent montre que Shakespeare connaissait ce type de plantes (HARNER1997) :

« Prends cette fiole, une fois que tu seras au lit, et bois la liqueur distillée qu’elle contient ; aussitôt à travers tes veines courra une froide et assoupissante humeur ; ton pouls ne gardera plus ses mouvements réguliers, car il s’arrêtera, nulle chaleur, nul souffle n’attesteront que tu vis ; les roses de tes joues et de tes lèvres se changeront en couleur de cendres pâles ; les rideaux de tes yeux tomberont comme ils tombent lorsque la mort éteint la lumière de la vie ; chacun de tes membres privé de souplesse et de liberté, froid, roide, immobile, paraîtra comme mort : tu resteras quarante-deux heures sous cette apparence trompeuse d’une mort figée, et ensuite tu te réveilleras comme d’un agréable sommeil. » (Roméo et Juliette, acte 4, scène 1)

L’atropine, substance active de la belladone a été isolée en 1821 et, à partir de 1902, on a utilisé un sel d’atropine hydrosoluble en ophtalmologie pour dilater les pupilles afin d’examiner le fond de l’œil (MANN 1996). L’armée fournit aux soldats des seringues d’atropine comme antidote aux gaz nervins.

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Dans les Leçons d'elficologie, Géographie, Histoire, Leçons de choses (2006) de Pierre Dubois, Claudine et Roland Sabatier, on peut lire la notice suivante :


La belle dame - Belladone (Atropa belladona) ou morelle furieuse : élégante fort dangereuse, ses fleurs en clochettes violacées offrent aux sorciers leurs baies noires gorgées de poison qui, écrasées en jus vermeil, sert de fard à joues aux belles mais perverses Dames Rouges."

 

Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi la belladone (Atropa belladonna) : "Il s'agit d'une plante vivace. On la reconnaît à ses fruits noirs et à ses fleurs violettes. C'est un poison très violent.


Propriétés médicinales : C'est un narcotique très fort qui peut aller jusqu'à causer la paralysie, car il affecte le système nerveux central. Il s'agit aussi d'un anti-spasmodique puissant que l'on doit donner avec parcimonie et sous surveillance médicale.

Genre : Féminin.


Déités : Circé, Hécate, Bellone.


Propriétés magiques : Projection astrale.

Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS :

  • Dans les temps anciens, les prêtres de la déesse Bellone - la déesse de la guerre des Romains - buvaient une infusion des fruits de cette plante avant d'invoquer leur déesse pour demander son aide. Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, on se servait d'infusion de belladone pour aider à la projection astrale et pour susciter des visions.

  • A cause de sa toxicité, il est déconseillé d'utiliser cette plante en infusion ou sous n'importe quelle autre forme ingérée.

OREILLER DE PROJECTION ASTRALE :

Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle mauve

  • de l'encens de myrrhe

  • un sac de coton mauve (ou bleu pâle)

  • des boules d'ouate pour remplir l'oreiller

  • de la belladone séchée

  • du tabac (celui d'une cigarette est suffisant)

Rituel : Allumez votre chandelle et faites brûler votre encens. Mélangez vos herbes avec les boules d'ouate et placez-les dans votre petit sac. Refermez bien l'oreiller en disant :


J'en appelle à toi, Hécate, reine des ombres,

Permets à mon esprit de quitter temporairement

et sans danger mon corps

Afin que je puisse voyager dans le royaume des esprits

Que je puisse le faire toute la nuit

Et retourner paisiblement et sans danger

A mon corps dès le lever du jour.


Placez cet oreiller sous votre tête et récitez l'invocation lorsque vous projetez sur le plan astral.

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Dans Petit Grimoire : Plantes sorcières, Les Sortilèges (Éditions « Au bord des continents... », mars 2019, sélection de textes extraits de Secrets des plantes sorcières) Richard Ely complète cette description magique de la plante :


[...] Hue, dada ! En Italie, les sorcières se servent de la belladone pour en faire une drogue qu'elles glissent dans un morceau de formage et présentent au voyageur qui croise leur chemin. Leur victime se transforme alors en bourricot qu'elles n'ont plus qu'à monter, leur épargnant ainsi la fatigue d'un déplacement. Arrivée à destination, la sorcière rendra sa forme humaine à la pauvre monture.


Favorite du diable : La belladone a toujours été associée aux cultes mystérieux. Elle poussait au pied d'Atropos, la Parque qui conférait la mort en coupant le fil de la vie. Elle jouait un rôle de premier ordre dans le culte de Bellona, déesse lunaire et chaotique, dont les prêtres, vêtus de noir, abusaient des fruits de la belladone pour sombrer dans une folie sanglante, se lacérant la peau en l'honneur de leur divinité guerrière. C'est donc tout naturellement que la plante magique fut associée au diable, dans les mariages russes où quelques baies enfermées dans une bouteille y faisaient naître le démon.

La belladone, connue des sorcières depuis toujours, leur permet de nombreux maléfices. Le plus ancien et le plus célèbre apparient sans doute à Circé, puissante magicienne de l'île d'Aiaié. L’enchanteresse possédait de nombreux poisons dans ses caves dont elle se servait pour tuer les maris volages. Peut-être usa-t-elle de la même belladone dans ce breuvage qui transforma les compagnons d'Ulysse en pourceaux ?

La belladone est puissante. On croit en Normandie que marcher dessus entraîne la folie. Dans les Landes, les sorcières la mêlent à du sang de chauve-souris, de l'aconit, du persil, du pavot, de la ciguë et du sang de huppe pour en faire un précieux breuvage plongeant dans un profond sommeil quiconque l’ingurgite. Celui qui meurt de son fait ne pourra porter son âme au paradis, elle restera prisonnière de la terre et son fantôme hantera ses amis. Certainement la cause des fantômes que l'on peut voir en Écosse. Sachez que son utilisation trop fréquente vous transformera en loup-garou !

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Symbolisme celte :


Pascal Lamour, auteur de L'Herbier secret du Druide, des plantes pour les hommes et les esprits (Éditions Ouest-France, 2017) fait le point sur ses recherches :


Quelques plantes du troisième monde :

Belladone - Datura - Morelle noire - Bryone


Ces plantes sont connues du monde antique et celtique, mais regardées avec distance, d'abord à cause de leur odeur désagréable et repoussante, mais surtout du fait de leur toxicité. Leur manipulation complexe était réservée aux officiants expérimentés et les sorcières du Moyen-Âge ont souvent cru en prolonger les capacités. C'était-là très mal connaître les croyances traditionnelles où jamais un druide n'aurait séparé les trois mondes dans lequel se mouvait obligatoirement une plante de ce groupe.

[...] Le troisième monde est généralement oublié dans la démarche phytothérapeutique contemporaine ; ce n'est ni son objet ni sa recherche. Elle ne s'intéresse guère qu'au premier monde (l'aspect du corps).


La saisonnalité Samain : De nombreuses discussions ont eu cours autour de ces plantes, et des Solanacées en général, certains allant même jusqu'à affirmer qu'elles ont été importées très tardivement dans l'ancien monde et qu'elles étaient inconnues dans l'Antiquité. Il y a deux mille ans, les gens et les idées voyageaient déjà, et les arguments discutés tant en matière médicale que philosophique étaient comparables à ceux que nous manions aujourd'hui.

Les druides n'ont pas écrit, et aucun témoignage classique ne vient préciser la nature des Solanacées qu'ils employaient, il est vrai. Pour autant, cela ne doit pas permettre d'affirmer que ces plantes leur étaient inconnues.

[...] Pour la belladone, Théophraste, auteur grec né vers 371 av. J.-C., nous parle d'une mandragore à fruit noir. De quelle plante autre que la belladone pourrait-il s'agir ? De plus, la traduction bella-donna par « belle-dame » nous paraît fort discutable et serait plus logiquement celtique, celle d'un dieu Beladonis, comparable au Mars latin. [...]

Ces trois plantes, comme la jusquiame, ont des propriétés thérapeutiques identiques, mais leur côté sombre domine, celui du sombre de Samain, relié à l'idée de magie noire, en d'autres termes à la sorcellerie. N'apparaît ici aucun côté lumineux ou guérisseur, mais surgit plutôt le dessein d'empoisonner, de provoquer la mort, de dominer par les philtres magiques. Dans leurs noms vernaculaires, se croisent les mots « furieux », « destructeur », « serpent », « folie », « poison ». Le plus profond de la Samain nous submerge, un temps intermédiaire entre la mort et le folie, provoqué ou recherché pour entrer en communion avec l'Autre Monde. De la nuit, nous savons que les Celtes en faisaient naître le jour des dieux, et il ne peut y avoir de clarté sans le sombre pour la faire émerger. Mais le noir dont nous parlons ici n'est pas le lugubre, mais le « du » des mois noirs, miz du, que sont les longues nuits intimes des mois de novembre et de décembre. [...]


Nom gaulois : nous est inconnu. Pourtant, d'après de Vries, il existerait un dieu gaulois Beladonis, assimilé au dieu latin Mars, qu'il propose de traduire par « le destructeur ». Dans ce cas, il paraît difficile d'y voir un lien avec la « blancheur » du dieu Bel.


Noms bretons : Louzaouenn-foll ; benede ; Pabu-äer, que l'on peut traduire par « cerise de serpent ».

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Littérature :


Jean Teulé raconte l'histoire de Fleur de tonnerre (Éditions Julliard, 2013), une empoisonneuse bretonne du XIXème siècle :


- Pourquoi y a-t-il des boules noires dans ma soupe d'herbes et pas dans celle d'Hélène ? Émilie, venant s'installer près de Fleur de Tonnerre déjà assise, se pose la question à voix haute devant son écuelle. Anne Jégado, qui pour se servir elle aussi, plongeait une louche dans la marmite au-dessus du pétillement des bûches, pivote ne la chaumière ù la bergère a été conviée au déjeuner à la demande de sa fille. La mère s'étonne en se dirigeant vers l'assiette incriminée :

- Quelles boules noires ?... Oh, mais ce sont des baies de Belladone ! Surtout n'y goûte pas. Ma petite Le Mauguen, heureusement que tu les as vues ! Et toi, Fleur de tonnerre, qu'est-ce que c'est que cette blague que tu as voulu faire à Émilie ? Je ne t'avais pas dit que ces baies étaient poison ? ! Encore une chance que tu ne les aies pas au préalable écrasées en bouillie. Tu aurais pu en mettre beaucoup plus. On ne se serait aperçu de rien et alors...

***

Fleur de tonnerre essuie le front en nage de sa mère allongée à plat dos sur la table. Elle lui serre aussi longuement les mains : « Ca va aller, maman... ». La malade a les yeux flottants, une respiration accélérée. Sur sa peau éclosent des taches violettes. Au voisin Le Braz, vite accouru, qui demande : « Que s'est-il passé ? », Jean Jégado répond : « Elle est tombée comme la vache sous le merlin. Hélène m'a raconté la scène. Au souper, après avoir servi pour elle et notre fille deux écuelles de bouillie de blé noir, Anne est allée dehors souffler dans le cornet afin de m'appeler aussi au repas pendant que la petite mangeait. Quand ma femme est revenue, elle a également avalé sa bouillie à laquelle elle a reproché un arrière-goût amer mais a quand même tout ingurgité, essuyé son écuelle ave du pain, et puis voilà... Où est sa bague qu'elle avait au médium ?... Une chevalière familiale gravée de l'écusson des Jégado que je lui avais offerte le jour de nos noces ! »

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