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  • Anne

Le Rossignol




Étymologie :

  • ROSSIGNOL, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1165 ornith. (Troie, 2188 ds T.-L.) ; fig. 1694 elle a des rossignols dans la gorge, elle a un gosier de rossignol, elle a une voix de rossignol (Ac.) ; 2. fig. a) 1406 « crochet pour ouvrir les serrures » (dossier de l'affaire de Jehan des Haies, dit le Decier ds Sain. Sources Arg. t. 1, p. 13) ; b) 1569 « instrument de torture » (Papon, Recueils d'arrets, 991 ds Romania t. 34, p. 616 et t. 36, p. 291) ; 1676 « coin de bois qu'on met dans une mortaise trop longue pour serrer deux pièces de bois » (Félibien) ; c) 1611 rossignol d'Arcadie « âne » (Cotgr.) ; d) 1690 mus. (Fur.) ; e) 1812 « petite flûte à piston, pour enfants » (Mozin-Biber) ; f) 1839 « livre invendu » (Balzac, Un Grand homme de province à Paris, chap. 3, t. 1, p. 52 ds Quem. DDL t. 16 : ce sobriquet de rossignols était donné par les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers) ; 1842 « objet démodé » (Reybaud, loc. cit.) ; g) 1870 « ulcération douloureuse venant aux bouts des doigts des tanneurs » (Littré). Empr. à l'a. prov. rossinhol (d'où peut-être aussi a. ital. rusignuolo, ausignuolo, ital. mod. usignuolo, a. esp. rosignol, rossinol, esp. mod. ruiseñor, port. rouxinol, la diffusion du mot prov. étant sans doute étroitement liée au rôle du rossignol dans la poés. des troubadours), issu du lat. pop. *lusciniolus, même sens, forme masc. tirée du lat. class. lusciniola (Plaute), dimin. de luscinia (cf. au xiiie s. les var. lossignol, lorsignol ds T.-L.). Le r- (cf. roscinia att. dans une gl. du viie s.) vient soit d'une dissim. du l-, soit du croisement avec russus « roux », le rossignol ayant le plumage roussâtre (v. FEW t. 5, pp. 472b-473a et Bl.-W1-5). 2 a une clé qui tourne bien « chante » (Esn.) ; 2 g ainsi nommé à cause des cris que la douleur arrache aux sujets qui en sont atteints.


Lire aussi la définition du nom afin d'amorcer la réflexion symbolique.



Symbolisme :


Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on peut lire que :


"Le rossignol est universellement réputé pour la perfection de son chant. Il fut, selon Platon, l'emblème de Thamyras, barde la Thrace antique.

Il est particulièrement apprécié au Japon, où son chant est censé répéter le titre du Hokekyo, le Sutra du Lotus de la Bonne Loi (Saddharmapundarika-sutra) cher à la secte Tendaï.

Dans la fameuse scène 5 de l'acte III de Roméo et Juliette, le rossignol est opposé à l'alouette, comme le chantre de l'amour dans la nuit finissante à la messagère de l'aube et de la séparation ; si les deux amants écoutent le rossignol, ils restent unis, mais il s'exposent à la mort ; s'ils croient à l'alouette, ils sauvent leur vie, mais doivent se séparer.

Par la beauté de son chant, qui charme les nuits éveillées, le rossignol est le magicien, qui fait oublier les dangers du jour.

John Keats a merveilleusement rendu cette mélancolie qu'engendre le chant pourtant si mélodieux du rossignol. La perfection de la félicité qu'il évoque semble si fragile ou si lointaine dans son excessive intensité qu'elle rend plus intolérable le sentiment douloureux d'en être incapable, ou privé, par l'arrivée fatidique du soleil. (Ode à un rossignol, trad. Louis Cazamian, Paris, 1946).

Cet oiseau, dont tous les poètes font le chantre de l'amour, montre de façon saisissante, dans tous les sentiments qu'il suscite, l'intime lien de l'amour et de la mort."

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Selon l'Encyclopédie des symboles (1989, trad. française 1996) établie sous la direction de Michel Cazenave,


"dans le langage poétique, le rossignol est nommé "philomèle". Dans l'Antiquité, on le considérait comme une mère qui pleurait son enfant au moyen de ce cri : "Itys" (Ovide, Métamorphoses). Voir huppe. Il symbolisait l'inspiration poétique, et les poètes se définissaient comme ses élèves. Le nom du rossignol était synonyme de chant et de poésie. On avait d'ailleurs observé que les rossignols enseignaient le chant à leurs petits, et on leur attribuait ainsi le don de la pédagogie. Pour la médecine populaire, la chair du rossignol constituait un remède contre une tendance excessive au sommeil. Langer le cœur du rossignol était réputé donner une belle voix et conférer l’habileté oratoire. Les riches tenaient le rossignol pour un mets raffiné et curieux (on consommait surtout sa langue). L'oiseau était aussi très estimé en Orient pour son chant qui passait, comme en Europe, pour un présage de bonheur. Il était même considéré comme le meilleur chanteur au monde en Chine tandis qu'au Japon, il était particulièrement révéré par la secte tendaï (l'une des variétés du bouddhisme japonais), qui pensait que son chant reprenais sans cesse le Hoke-kyo, c'est-à-dire des sutras du lotus de la bonne loi.

Dans la croyance populaire, le chant du rossignol était souvent perçu au contraire comme l'appel à l'aide d'une "pauvre âme enfermée au purgatoire", ou comme un présage plaintif de la mort. Pour les Chrétiens, il exprime l'aspiration au paradis et au ciel. La Legenda aurea (la "Légende dorée") de Jacques de Voragine (vers 1270) rapporte le récit allégorique suivant : un chasseur avait rendu un rossignol à la liberté après l'avoir capturé ; le rossignol lui avait alors crié : "Un trésor vient de t'échapper, car mes entrailles renferment une perle plus grosse qu'un œuf d'autruche". Le chasseur voulut rattraper le rossignol, qui se moqua alors de lui, et lui dit : "en vérité, tu as cru que mon corps contenait une perle plus grosse qu'un œuf d'autruche ; mais je suis moi-même plus petit qu'un tel œuf ! Les insensés de ta sorte sont ceux qui placent leur foi dans les idoles." Dans un recueil de nouvelles du Moyen Âge, la Gesta Romanorum, on peut également trouver une fable qui met en scène un rossignol et une pierre précieuse. L'histoire est celle d'un chevalier qui, pour avoir commis un méfait, se trouvait en prison. Il était consolé par le doux chant d'un rossignol, prisonnier du même cachot, et que le chevalier nourrissait de miettes de pain. Ces soins permirent à l'oiseau de voler à nouveau ; il revint voir son bienfaiteur avec, pour le remercier, une petite pierre précieuse dans le bec : "Le chevalier, étonné, regardait la pierre. Puis il s'en saisit pour la mettre en contact avec ses chaînes de fer, qui se détachèrent aussitôt de lui." La pierre lui ouvrit aussi les portes de sa prison et il put s'échapper. Le texte ne donne pas l'interprétation symbolique [note personnelle : par définition, il ne peut y en avoir une seule, les auteurs veulent vraisemblablement parler d'interprétation allégorique... ] de cette fable : c'est au lecteur d'en trouver lui-même le sens. Il est cependant évident qu'il faille le rapporter à la gratitude de l'oiseau envers le chevalier, dans le sens qu' "un bienfait n'est jamais perdu".

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Lise Brind'Amour et Pierre Brind'Amour, auteurs d'un article intitulé “Le Dies Lustricus, Les Oiseaux De L'aurore Et L'amphidromie.” paru dans Latomus, vol. 34, n° 1, 1975, pp. 17–58. JSTOR, (www.jstor.org/stable/41529605. Accessed 18 Apr. 2020) précisent la portée des mythes antiques :


On racontait que Térée et Procnè, la huppe et le bec-figue ainsi que Polytechnos et Aedôn, le pic et le rossignol, avaient tué et dévoré leur fils Itys, le rossignol. En réalité le folkore grec voyait dans le cri plaintif du rossignol au printemps la plainte de la maman dont on avait tué les petits. De là l'interprétation erronée, certainement tardive, qui veut que les parents du rossignol aient ltué leur petit. Au contraire il faut poser qu'à l'origine les couples huppe-bec-figue, pic-rossignol sont de bons nourriciers, de bons protecteurs de l'enfant rossignolet. Si Térée a tué Dryas parce qu'il le soupçonnait de vouloir attenter à la vie d'Itys, c'est qu'à l'origine, avec sa hache, il protégeait son fils contre le démon de la forêt senti comme une menace mortelle ; en effet Dryas est l'éuivalent exact de notre Siluanus romain pourchassé à coup de hache. Ce sont des mythes dont un personnage démoniaque, dévoreur d'enfants, du genre Lycaon, est tombé parce qu'on craignait de le désigner nommément ; ces mythes sont devenus ensuite complètement inintelligibles. Par exemple la tradition rapporte que Zéthos et Procnè tuèrent leur propre fils Itylos, "Le Rossignolet", en voulant tuer le fils de Niobè Atalos "Le Tendrelet". Or Amalos et Itylos sont linguistiquement synonymes et mythiquement identiques. Nous savons que les enfants mâles de Niobè furent percés de flèches par Apollon sur l'incitation de Leto sa mère, la déesse à la meute de loups. Par conséquent Itylos n'a pas été tué par ses parents, mais, comme Amalos, par Apollon Lycaios, le loup dévoreur d'enfant, le Grand Méchant Loup dévoreur du Petit Chaperon Rouge. Le Petit Chaperon Rouge est probablement d'ailleurs une désignation du rossignol, l'oiseau roux, comme on le voit par son nom français ; son nom anglais The Little Red Riding Hood désigne un oiseau comme le fait également par exemple le nom Robin Hood. Le Petit Chaperon Rouge va porter un petit pot de miel à Mère Grand : un mythe de l'aurore et Mère Grand est une sorte de Mater Matuta. Le Grand Méchant loup dévore Mère Grand et Le Petit Chaperon Rouge, mais le bûcheron survient avec sa hache, tue le loup et ramène ses victimes à la vie. C'est ce rôle qu'il faut attribuer aux héros porteurs de hache Térée, Zéthos et Polytechnos, ainsi qu'à notre Intercidona, du dies lustricus. Essayons d'imaginer ce que serait devenu le Conte du Petit Chaperon Rouge si l'on avait craint de nommer le loup et si ce personnage central en était tombé ; bien cite le brave bûcheron ave da hache brandie aurait été soupçonné d'avoir tué le Petit Chaperon Rouge !

Dans Le Livre des Fleurs (Librairie philosophique J. Vrin, 1989), Georges Ohsawa (Nyoiti Sakurazawa) tente de nous expliquer la délicatesse de ce qu'il appelle l'âme japonaise (au sens de ce que Steiner appelle l'âme des peuples) à travers des coutumes ancestrales difficiles à appréhender pour des Occidentaux modernes :


"Rien n'est plus naïf que l'âme des Japonais et des Japonaises. Dans aucun autre pays on ne voit, je pense, des trains de plaisir organisés pour aller entendre le rossignol de minuit (hototogisu), contempler les cerisiers en fleurs, ou la première neige de l'automne qui pare les montagnes."

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Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


Une nuit qu'il s'était endormi sur une vigne, le rossignol se réveilla entortillé par la treille et eut grand mal à s'en défaire. Dans d'autres versions, il fut retenu par une clématite (Périgord), un chèvrefeuille (Dauphiné), un liseron (Agenais). Depuis, cet oiseau reste éveillé et chante toute la nuit, caractéristique liée aussi à sa peur des serpents. dans les Deux-Sèvres, on traduit même son chant par une apostrophe au vigneron : "Teille vite, teille vite, qui peuille dormi." Selon un récit du Loiret, le rossignol et l'orvet n'avaient qu'un œil chacun. L'oiseau, invité à la noce du roitelet, vola l'œil de l'orvet qui le menaça : "Quand tu dormiras, je te le reprendrai. - Mais je ne dormirai plus", répondit le rossignol voleur. Cette circonstance explique également pourquoi le rossignol fait son nid au faîte des arbres.

En France, qui mange le coeur d'un rossignol chantera aussi bien que l'oiseau et ne dormira que deux heures par nuit, voire pas du tout. Cependant, si le vent tourne ans les vingt-quatre heures suivant l'absorption, la folie le guettera. Selon une croyance anglaise, les yeux et le cœur de l'oiseau posés sur un lit rendent insomniaque, et l'homme qui le avalera ne dormira plus jamais jusqu'à sa mort, quels que soient les remèdes qu'il prendra.la changer en oiseau. Celle-ci la transforma en rossignol qui chante depuis le commencement du crépuscule jusque tard dans la nuit et le matin depuis l'aube jusqu'au lever du soleil, justement le temps où ils se rencontraient au jardin de l'empereur. Dieu, qui voyait combien elle regrettait son amant, le transforma lui aussi en oiseau".

En France, qui mange le cœur d'un rossignol chantera aussi bien que l'oiseau et ne dormira que deux heures par nuit, voire pas du tout. Cependant, si le vent tourne ans les vingt-quatre heures suivant l'absorption, la folie le guettera. Selon une croyance anglaise, les yeux et le cœur de l'oiseau posés sur un lit rendent insomniaque, et l'homme qui les avalera ne dormira plus jamais jusqu'à sa mort, quels que soient les remèdes qu'il prendra.

Pour Albert le Grand, manger du rossignol rend savant et agréable. Réputé pour une certaine forme d'intelligence née de ses diverses péripéties, l'oiseau cependant manque singulièrement de flair dans certains cas : "en haute Bretagne, le rossignol chante pendant quarante jours alors que sa femelle est sur le nid. Mais il ne sait pas qu'elle réchauffe ses œufs, aussi il s'écrie après l'éclosion : "ah ! que j'étais bête !". On reconnait toujours sons caractère aimable ainsi que ses qualités de poète, lui qui, pendant que sa compagne couve, lui chante, dit-on dans le Rouergue :

"Madouli ! Madouli, la mienne Madouli, a quelque chose de joli, joli, joli ! Madouli, tu m'as ensorcelé, ensorcelé ! Je n'en aime aucune autre, aucune autre, aucune autre... Tu m'as volé mon cœur, cœur, cœur... Je n'aime que to, toi, toi, MAsdouli ! Madouli ! chut ! chut ! chut ! chut ! car j'ai entendu un bruit (silence). Le bruit que j'ai entendu, va ne pleure mie, Madouli ! C'est l'eau du rieu, rieu, rieu qui coule là-bas au courant et fait : reclic, reclic, reclic, et parapaclic !"

Dans un genre tout différent, le rossignol est censé répéter, au Japon, le titre du Hokekio et d'autres extraits de textes bouddhiques tandis que, dans Roméo et Juliette de Shakespeare (acte III, scène 5), "le rossignol est opposé à l'alouette, comme le chantre de l'amour dans la nuit finissante à la messagère de l'aube et de la séparation ; si les deux amants écoutent le rossignol, ils restent unis, mais ils s'exposent à la mort ; s'ils croient à l'alouette, ils sauvent leur vie, mais doivent se séparer". L'auteur du recueil Le Poème passionné, attribué à tort au même Shakespeare, signale que le rossignol chante avec une épine enfoncée dans le thorax ; il associe donc l'oiseau, dont le chant présage l'amour, avec le Christ supplicié, également messager d'amour universel.

Nous retrouvons cette signification, atténuée évidemment, dans le monde de la superstition. Le chant du rossignol annonce à celui qui est couché sous un ormeau, au cours de la nuit de la Saint-Jean, que les sentiments qu'il porte à sa bien-aimée sont réciproques mais celui qui entend le rossignol pour la première fois de l'année paiera de sa personne l'annonce du printemps, donc du renouveau ; il risque également de se couper les doigts (Poitou) ou d'attraper le torticolis. S'il s'agit d'une femme, elle sera mal coiffée (coiffée de travers) pendant presque toute l'année (Deux-Sèvres).

Le rossignol qui "se tourne vers le levant pour chanter" annonce la pluie. Dans les Vosges, on croit que plus il chante en mai, plus la récolte sera belle.

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) :


"Il en existe deux espèces, qui se côtoient en Europe. Le rossignol philomèle est brun clair, tandis que le rouge-queue à front blanc ou rossignol des murailles à le front blanc, donc, la gorge et les joues noires, la poitrine, le croupion et la queue roux, et le dos gris. Mais c'est surtout le rossignol philomèle, dont le chant est inné chez le jeune mâle, qui égaie les forêts, les buissons qui se trouvent à proximité des cours d'eau ou des étangs, les parcs et les jardins des villes et des campagnes. C'est lui qui, le premier, arrive en avril ou en mai, et chante à gorge déployée pour attirer la femelle. Juste après la période des amours, en mai ou en juin, elle pond 4 ou 5 œufs, qu'elle couve pendant 2 semaines, dans son nid bâti dans un buisson, garni d'herbes et de racines où, à laide du mâle, elle nourrit ses petits de chenilles et de fruits. Puis, en septembre, le rossignol s'envole vers l'Afrique, jusqu'au printemps suivant.

Le rossignol philomèle est un oiseau mythique. En effet, selon la légende grecque qui le met en scène, on comprend pourquoi son chant si mélodieux est mélancolique et nostalgique, et comment, à l'instar de l'hirondelle, il est lui aussi un symbole du printemps. Cette légende nous conte la tragique histoire de Philomèle, la sœur de Procné, reine de Thrace, que son beau frère Térée viola. Pour se venger, les deux sœurs tuèrent Irys, le fils de Térée et de Procné. Le roi voulut alors se venger à son tour, mais au moment où il s'apprêtait à pourfendre de son épée son épouse et sa belle-sœur, Zeus intervint et résolut de transformer Procné en rossignol. Quant à Philomèle, elle fut métamorphosée en hirondelle. Ainsi, le rossignol philomèle est à la fois Procné et Philomèle, les deux sœurs de la légende mythique grecque que l'on entend chanter la nuit."

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Mythes et légendes :


A propos du mythe antique de Procné et Philomèle, lire l'étude suivante.

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Littérature :


Juliette. - Veux-tu donc partir ? le jour n'est pas proche encore : c'était le rossignol et non l'alouette dont la voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits il chante sur le grenadier là-bas. Crois-moi, amour, c'était le rossignol.

Roméo. - C'était l'alouette, la messagère du matin, et non le rossignol. regarde, amour, ces lueurs jalouses qui dentellent le bord des nuages à l'orient ! Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.

Juliette. - Cette clarté là-bas n'est pas la clarté du jour, je le sais bien, moi ; c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n'as pas besoin de partir encore.


William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte III, scène 5, 1595, traduction de F.V. Hugo, 1983.

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LE NID DE ROSSIGNOL


Autour du château il y avait un beau parc.

Dans le parc il y avait des oiseaux de toutes sortes : rossignols, merles, fauvettes ; tous les oiseaux de la terre s’étaient donné rendez-vous dans le parc.

Au printemps, c’était un ramage à ne pas s’entendre : chaque feuille cachait un nid, chaque arbre était un orchestre. Tous les petits musiciens emplumés faisaient assaut à qui mieux mieux. Les uns pépiaient, les autres roucoulaient ; ceux-ci faisaient des trilles et des cadences perlées, ceux-là découpaient des fioritures ou brodaient des points d’orgue : de véritables musiciens n’auraient pas si bien fait.

Mais dans le château il y avait deux belles cousines qui chantaient mieux à elles deux que tous les oiseaux du parc ; l’une s’appelait Fleurette et l’autre Isabeau. Toutes deux étaient belles, désirables et bien en point, et, les dimanches, quand elles avaient leurs belles robes, si leurs blanches épaules n’eussent pas montré qu’elles étaient de véritables filles, on les aurait prises pour des anges ; il n’y manquait que les plumes. Quand elles chantaient, le vieux sire de Maulevrier, leur oncle, les tenait quelquefois par la main, de peur qu’il ne leur prît la fantaisie de s’envoler.

Je vous laisse à penser les beaux coups de lance qui se faisaient aux carrousels et aux tournois en l’honneur de Fleurette et d’Isabeau. Leur réputation de beauté et de talent avait fait le tour de l’Europe, et cependant elles n’en étaient pas plus fières ; elles vivaient dans la retraite, ne voyant guère d’autres personnes que le petit page Valentin, bel enfant aux cheveux blonds, et le sire de Maulevrier, vieillard tout chenu, tout hâlé et tout cassé d’avoir porté soixante ans son harnois de guerre.

Elles passaient leur temps à jeter de la graine aux petits oiseaux, à dire leurs prières, et principalement à étudier les œuvres des maîtres, et à répéter ensemble quelque motet, madrigal, villanelle, ou telle autre musique ; — elles avaient aussi des fleurs qu’elles arrosaient et soignaient elles-mêmes. Leur vie s’écoulait dans ces douces et poétiques occupations de jeune fille ; elles se tenaient dans l’ombre et loin des regards du monde, et cependant le monde s’occupait d’elles. Ni le rossignol, ni la rose ne se peuvent cacher ; leur chant et leur odeur les trahissent toujours. Nos deux cousines étaient à la fois deux rossignols et deux roses.

Il vint des ducs, des princes, pour les demander en mariage ; l’empereur de Trébizonde et le soudan d’Égypte envoyèrent des ambassadeurs pour proposer leur alliance au sire de Maulevrier ; les deux cousines ne se lassaient pas d’être filles et ne voulurent pas en entendre parler. Peut-être avaient-elles senti par un secret instinct que leur mission ici-bas était d’être filles et de chanter, et qu’elles y dérogeraient en faisant autre chose.

Elles étaient venues toutes petites dans ce manoir. La fenêtre de leur chambre donnait sur le parc, et elles avaient été bercées par le chant des oiseaux. À peine se tenaient-elles debout que le vieux Blondiau, ménétrier du sire, avait posé leurs petites mains sur les touches d’ivoire du virginal ; elles n’avaient pas eu d’autre hochet et avaient su chanter avant de parler ; elles chantaient comme les autres respirent : cela était naturel.

Cette éducation avait singulièrement influé sur leur caractère. Leur enfance harmonieuse les avait séparées de l’enfance turbulente et bavarde. Elles n’avaient jamais poussé un cri aigu ni une plainte discordante : elles pleuraient en mesure et gémissaient d’accord. Le sens musical, développé chez elles aux dépens des autres, les rendait peu sensibles à ce qui n’était pas musique. Elles flottaient dans un vague mélodieux, et ne percevaient presque le monde réel que par les sons. Elles comprenaient admirablement bien le bruissement du feuillage, le murmure des eaux, le tintement de l’horloge, le soupir du vent dans la cheminée, le bourdonnement du rouet, la goutte de pluie tombant sur la vitre frémissante, toutes les harmonies extérieures ou intérieures ; mais elles n’éprouvaient pas, je dois le dire, un grand enthousiasme à la vue d’un soleil couchant, et elles étaient aussi peu en état d’apprécier une peinture que si leurs beaux yeux bleus et noirs eussent été couverts d’une taie épaisse. Elles avaient la maladie de la musique ; elles en rêvaient, elles en perdaient le boire et le manger ; elles n’aimaient rien autre chose au monde. Si fait, elles aimaient encore autre chose ; c’était Valentin et leurs fleurs : Valentin, parce qu’il ressemblait aux roses ; les roses, parce qu’elles ressemblaient à Valentin. Mais cet amour était tout à fait sur le second plan. Il est vrai que Valentin n’avait que treize ans. Leur plus grand plaisir était de chanter le soir à leur fenêtre la musique qu’elles avaient composée dans la journée.

Les maîtres les plus célèbres venaient de très loin pour les entendre et lutter avec elles. Ils n’avaient pas plutôt écouté une mesure qu’ils brisaient leurs instruments et déchiraient leurs partitions en s’avouant vaincus. En effet, c’était une musique si agréable et si mélodieuse, que les chérubins du ciel venaient à la croisée avec les autres musiciens et l’apprenaient par cœur pour la chanter au bon Dieu.

Un soir de mai, les deux cousines chantaient un motet à deux voix ; jamais motif plus heureux n’avait été plus heureusement travaillé et rendu. Un rossignol du parc, tapi sur un rosier, les avait écoutées attentivement. Quand elles eurent fini, il s’approcha de la fenêtre et leur dit en son langage de rossignol : « Je voudrais faire un combat de chant avec vous. »

Les deux cousines répondirent qu’elles le voulaient bien, et qu’il eût à commencer.

Le rossignol commença. C’était un maître rossignol. Sa petite gorge s’enflait, ses ailes battaient, tout son corps frémissait ; c’étaient des roulades à n’en plus finir, des fusées, des arpèges, des gammes chromatiques ; il montait et descendait, il filait les sons, il perlait les cadences avec une pureté désespérante : on eût dit que sa voix avait des ailes comme son corps. Il s’arrêta, certain d’avoir remporté la victoire.

Les deux cousines se firent entendre à leur tour ; elles se surpassèrent. Le chant du rossignol semblait, auprès du leur, le gazouillement d’un passereau.

Le virtuose ailé tenta un dernier effort ; il chanta une romance d’amour, puis il exécuta une fanfare brillante qu’il couronna par une aigrette de notes hautes, vibrantes et aiguës, hors de la portée de toute voix humaine.

Les deux cousines, sans se laisser effrayer par ce tour de force, tournèrent le feuillet de leur livre de musique, et répliquèrent au rossignol de telle sorte que sainte Cécile, qui les écoutait du haut du ciel, en devint pâle de jalousie et laissa tomber sa contrebasse sur la terre.

Le rossignol essaya bien encore de chanter, mais cette lutte l’avait totalement épuisé : l’haleine lui manquait, ses plumes étaient hérissées, ses yeux se fermaient malgré lui ; il allait mourir.

« Vous chantez mieux que moi, dit-il aux deux cousines, et l’orgueil de vouloir vous surpasser me coûte la vie. Je vous demande une chose : j’ai un nid ; dans ce nid il y a trois petits ; c’est le troisième églantier dans la grande allée du côté de la pièce d’eau ; envoyez-les prendre, élevez-les et apprenez-leur à chanter comme vous, puisque je vais mourir. »

Ayant dit cela, le rossignol mourut. Les deux cousines le pleurèrent fort, car il avait bien chanté. Elles appelèrent Valentin, le petit page aux cheveux blonds, et lui dirent où était le nid. Valentin, qui était un malin petit drôle, trouva facilement la place ; il mit le nid dans sa poitrine et l’apporta sans encombre. Fleurette et Isabeau, accoudées au balcon, l’attendaient avec impatience. Valentin arriva bientôt, tenant le nid dans ses mains. Les trois petits passaient la tête, ouvraient le bec tout grand. Les jeunes filles s’apitoyèrent sur ces petits orphelins et leur donnèrent la becquée chacune à son tour. Quand ils furent un peu plus grands, elles commencèrent leur éducation musicale, comme elles l’avaient promis au rossignol vaincu.

C’était merveille de voir comme ils étaient privés, comme ils chantaient bien. Ils s’en allaient voletant par la chambre, et se perchaient tantôt sur la tête d’Isabeau, tantôt sur l’épaule de Fleurette. Ils se posaient devant le livre de musique, et l’on eût dit, en vérité, qu’ils savaient déchiffrer les notes, tant ils regardaient les blanches et les noires d’un air d’intelligence. Ils avaient appris tous les airs de Fleurette et d’Isabeau, et ils commençaient à en improviser eux-mêmes de fort jolis.

Les deux cousines vivaient de plus en plus dans la solitude, et le soir on entendait s’échapper de leur chambre des sons d’une mélodie surnaturelle. Les rossignols, parfaitement instruits, faisaient leur partie dans le concert, et ils chantaient presque aussi bien que leurs maîtresses, qui, elles-mêmes, avaient fait de grands progrès.

Leurs voix prenaient chaque jour un éclat extraordinaire, et vibraient d’une façon métallique et cristalline au-dessus des registres de la voix naturelle. Les jeunes filles maigrissaient à vue d’œil ; leurs belles couleurs se fanaient ; elles étaient devenues pâles comme des agates et presque aussi transparentes. Le sire de Maulevrier voulait les empêcher de chanter, mais il ne put gagner cela sur elles.

Aussitôt qu’elles avaient prononcé quelques mesures, une petite tache rouge se dessinait sur leurs pommettes, et s’élargissait jusqu’à ce qu’elles eussent fini ; alors la tache disparaissait, mais une sueur froide coulait de leur peau, leurs lèvres tremblaient comme si elles eussent eu la fièvre.

Au reste, leur chant était plus beau que jamais ; il avait quelque chose qui n’était pas de ce monde, et, à entendre cette voix sonore et puissante sortir de ces deux frêles jeunes filles, il n’était pas difficile de prévoir ce qui arriverait, que la musique briserait l’instrument.

Elles le comprirent elles-mêmes, et se mirent à toucher leur virginal, qu’elles avaient abandonné pour la vocalisation. Mais, une nuit, la fenêtre était ouverte, les oiseaux gazouillaient dans le parc, la brise soupirait harmonieusement ; il y avait tant de musique dans l’air, qu’elles ne purent résister à la tentation d’exécuter un duo qu’elles avaient composé la veille.

Ce fut le chant du cygne, un chant merveilleux tout trempé de pleurs, montant jusqu’aux sommités les plus inaccessibles de la gamme, et redescendant l’échelle des notes jusqu’au dernier degré ; quelque chose d’étincelant et d’inouï, un déluge de trilles, une pluie embrasée de traits chromatiques, un feu d’artifice musical impossible à décrire ; mais cependant la petite tache rouge s’agrandissait singulièrement et leur couvrait presque toutes les joues. Les trois rossignols les regardaient et les écoutaient avec une singulière anxiété ; ils palpitaient des ailes, ils allaient et venaient, et ne se pouvaient tenir en place. Enfin, elles arrivèrent à la dernière phrase du morceau ; leur voix prit un caractère de sonorité si étrange, qu’il était facile de comprendre que ce n’étaient plus des créatures vivantes qui chantaient. Les rossignols avaient pris la volée. Les deux cousines étaient mortes ; leurs âmes étaient parties avec la dernière note. Les rossignols montèrent droit au ciel pour porter ce chant suprême au bon Dieu, qui les garda tous dans son paradis pour lui exécuter la musique des deux cousines.

Le bon Dieu fit plus tard, avec ces trois rossignols, les âmes de Palestrina, de Cimarosa et du chevalier Gluck.


Théophile Gautier, "Le Nid de rossignols" in L'Amulette, étrennes à nos jeunes amis, 1834.

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Le Paon, la Colombe et le Rossignol

Les avantages extérieurs ne sont rien, en comparaison de ceux du cœur et de l’esprit.

L’oiseau cher à Junon, roi d’une basse-cour, S’y pavanait tout à son aise, Se contemplant, plein d’orgueil et d’amour. Pigeons, poulets, dindons, peuple, par parenthèse, Non moins stupide que ce roi, Il voyait tout dans l’esclavage Recevoir humblement sa loi ; Tous, les regards fixés sur son brillant plumage, Lui payaient un constant hommage. Quand tout à coup le chantre ailé des bois, Égaré loin de son bocage, Vint près de là chercher un peu d’ombrage. Notre Paon dédaigneux lui cria d’une voix Qui faillit effrayer l’aimable solitaire : — Pauvre petit, dans mes états, Je veux bien t’accorder un abri tutélaire. Ah ! que je te plains ! tu n’as pas De quoi bénir la nature ta mère. Pourquoi te mettre sur la terre Si faible, si pauvre, si laid ? Un bout de mon aigrette, un brin de mon plumage, Le plus menu de mon duvet Eût de magnificence orné tout ton corsage ; T’eût chargé d’un manteau pompeux. Le Rossignol lui dit : — J’admire l’opulence Dont vous ont fait présent les Cieux. Si vous en êtes digne, eh bien ! régnez, tant mieux! Je ne cherche point la puissance ; Moins on est, plus on est heureux. — Une Colombe, sous l’ombrage, Avait tout écouté, dans son simple ramage, Elle voulut de ce Paon orgueilleux Corriger le sot verbiage. — Paon, dit-elle, c’est vrai, votre habit est fort beau ; Mais l’habit fait-il le mérite ? Quand vous chantez, on vous évite, Et l’on dit tout bas : Le fourreau Est pompeux ; mais il cache un pauvre personnage. Lorsque mon jeune ami chante au fond du bocage, Tous les habitants du hameau Prêtent l’oreille à son ramage. Durant la nuit, pour en jouir, Tout se plonge dans le silence : Le lion cesse de rugir, L’autan retient sa violence, La lune même qui s’avance Sur son char parsemé de feux, Semble s’arrêter dans les cieux Et goûter la vive cadence De ses transports harmonieux. Jouissez de votre plumage, Beau sire, il n’en est point jaloux ; Mais la nature, en apanage, En lui donnant un chant si doux, L’a partagé plus noblement que vous.

Force et beauté sont pour la créature Des présents qui viennent des Cieux ; Mais le talent, une âme sage et pure, Un bon cœur, nous parent bien mieux.

Abbé Louis-Maximilien Duru, « Le Paon, la Colombe et le Rossignol », Fables nouvelles, ou Leçons d’un maître à ses élèves, 1855.

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LE ROSSIGNOL

Comme un vol criard d’oiseaux en émoi, Tous mes souvenirs s’abattent sur moi, S’abattent parmi le feuillage jaune De mon cœur mirant son tronc plié d’aune Au tain violet de l’eau des Regrets Qui mélancoliquement coule auprès, S’abattent, et puis la rumeur mauvaise Qu’une brise moite en montant apaise, S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien, Plus rien que la voix célébrant l’Absente, Plus rien que la voix – ô si languissante ! – De l’oiseau qui fut mon Premier Amour, Et qui chante encor comme au premier jour ; Et, dans la splendeur triste d’une lune Se levant blafarde et solennelle, une Nuit mélancolique et lourde d’été, Pleine de silence et d’obscurité, Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, section Paysages tristes, VII (1866).

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"Qu'est-ce qu'on entend ?" demanda-t-elle. C'était la chute du barrage qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Lui se perdait dans une explication, lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant d'oiseau qui semblait très lointain les frappa. "Tiens, dit-il, les rossignols chantent dans le jour : c'est donc que les femelles couvent."

Un rossignol ! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idée d'en écouter un fit se lever dans son cœur la vision des poétiques tendresses. Un rossignol ! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour qu'invoquait Juliette sur son balcon ; cette musique du ciel accordée aux baisers des hommes ; cet éternel inspirateur de otutes les romances langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits cœurs des fillettes attendries !

Elle allait donc entendre un rossignol.

"Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre dans le bois et nous asseoir tout près de lui."

La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'île, dont la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l'épaisseur des fourrés. On s'arrêta ; le bateau fut attaché ; et, Henriette s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancèrent entre les branches. "Courbez-vous", dit-il. Elle se courba, et ils pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeune home appelait en riant "son cabinet particulier".

Juste au-dessus de leur tête, perché dans un des arbres qui les abritaient, l'oiseau s'égosillait toujours. Il lançait des trilles et des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l'air et semblaient se perdre à l'horizon, se déroulant le long du fleuve et s'envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu qui appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient assis l'un près de l'autre, et, lentement, le bras de Henri prit le tour de la taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit, sans colère, cette main audacieuse, et elle l'éloignait sans cesse à mesure qu'il la rapprochait, n'éprouvant du reste aucun embarras de cette caresse, comme si c'eût été chose toute naturelle qu'elle repoussait aussi naturellement.

Elle écoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et du cœur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la serrait contre lui maintenant ; elle nele repoussait plus, n'y pensant pas.

Le rossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria : "Henriette !

- Ne répondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l'oiseau."

Ils restèrent quelques temps ainsi. Mme Dufour était assise quelque part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de la grosse dame que lutinait sans doute l'autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, pénétrée de sensations très douces, la peau chaude et piquée partout de chatouillements inconnus. La tête de Henri était sur son épaule ; et, brusquement, il la baisa sur les lèvres. Elle eut une révolte furieuse et , pour l'éviter, se rejeta sur le dos. mais il s'abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il poursuivit longtemps cette bouche qui le fuyait, puis, la joignant, y attacha la sienne. Alors, affolée par un désir formidable, elle lui rendit son baiser en l'étreignant sur sa poitrine, et toute sa résistance tomba comme écrasée par un poids trop lourd.

Tout était calme aux environs. L'oiseau se remit à chanter. Il jeta d'abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d'amour, puis, après un silence d'un moment, il commença d'une voix affaiblie des modulations très lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient au chant du rossignol et au souffle léger du bois.

Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s'accélérant peu à peu comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l'arbre une crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu'il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d'une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par des cris de triomphe.

Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu'on l'eût pris pour l'adieu d'une âme. Le bruit s'en prolongea quelque temps et s'acheva dans un sanglot."


Guy de Maupassant, "Une Partie de campagne" in La Maison Tellier, 1881.

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Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Je ne dormirai plus !

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse....

Il varia son thème, l'enguirlanda de vocalises, s'éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu'on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

J'ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s'interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d'une note éteinte... Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d'amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu'il ne sait plus ce qu'elles veulent dire. mais moi, j'entends encore à travers les notes d'or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j'entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :


Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Colette, Les Vrilles de la Vigne, 1908.

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