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  • Anne

Le Chardonneret




Étymologie :

  • CHARDONNERET, subst. masc.

Étymol. et Hist. I. Chardonneret 1479 (Douët d'Arq, Comptes de l'Hôtel des rois de France, Paris, 1865, p. 390). II. Cardaline 1838 (Ac. Compl. 1842). I dér. de chardon*; suff. -(er)et*. Prob. forme altérée d'un type *chardonerez (cf. chaumeret « bruant » ; pailleret « id. » ; rocheret > rocheraie « variété de pigeon », v. Thomas (A.) Nouv. Essais 1904, pp. 71 sqq.) pour désigner l'oiseau qui se nourrit de la graine de chardon plutôt que dimin. de *chardonnier, attesté uniquement en wallon, tcherdonî (ds Haust, Dict. fr.-liégeois, Liège, 1972) d'apr. EWFS2. L'a. fr. avait, pour désigner le chardonneret, de nombreux dér. de chardon, entre autres chardonnerel (1225-30 chardoneriaus, G. de Lorris, Rose, éd. Lecoy, v. 647), chardonnail, etc. (v. Gdf.). II empr. au prov. cardalino « chardonneret » (Mistral ; cf. a. prov. cardairina, xive s. ds Rayn.), dimin. en -ine* d'un représentant du b. lat. cardella (b. lat. cardellus « id. » ; cardelus, lat. impérial carduelis, dér. de carduus, chardon*).


Lire également la définition du nom chardonneret afin d'amorcer la réflexion symbolique.




Croyances populaires :

Selon Frans de Waal, auteur de Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux (Édition originale 2016 ; traduction française : Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016) :


"Dans son animalerie, aux heures creuses, mon grand-père entraînait patiemment des chardonnerets à tirer sur une corde. En néerlandais, on appelle ce fringillidé puttertje, allusion à ses compétences de puiseur d'eau. Les mâles qui savaient à la fois chanter et tirer l'eau atteignaient un bon prix. Pendant des siècles, on a gardé ces petits oiseaux multicolores à l'intérieur des maisons, une chaîne à la patte avec un dé à coudre au bout, pour qu'ils puisent leur eau dans un verre. On en voit sur le tableau hollandais du XVIIe siècle qui est au cœur du roman de Donna Tartt Le Chardonneret. Bien sûr, nous n'enfermons plus ces oiseaux en cage aujourd'hui, en tout cas pas de façon aussi cruelle.

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Symbolisme :

Selon le site https://balises.bpi.fr/arts/symbolique-du-chardonneret :

Le chardonneret passe pour être né dans le chardon : "Le chardon épineux dont il se nourrit évoque la Couronne d'épines de la Passion, et par sa couleur le sang du Christ, symbolisé par les taches rouges de cet oiseau". Nous avons trouvé cette explication dans le Dictionnaire des symboles (Brepols, 1992).

Cette symbolique est confirmée  dans le livre de Louis Charbonneau-Lassay : Le bestiaire du Christ / Milano : L. J. Toth Reprint, 1974. Les oisillons de la Passion de Jésus-Christ (chapitre 76) :

"...Ailleurs, on racontait que le chardonneret, le rouge-gorge et le pinson, pris aussi de compassion tous trois, devant les souffrances du bon Jésus, se mirent activement en devoir de retirer une à une de la chaire divine les pointes de la couronne épineuse. tous trois auraient été blessés par ces épines, encore toutes couvertes du sang divin et les parties de leurs petits corps atteintes par elles en sont restées soigneusement marquées : le chardonneret aurait ainsi gagné la coiffe rouge de sa tête, le rouge-gorge et le pinson leur pectoral couleur de sang..."


Un éclairage légèrement différent dans le Livre d'or des symboles Matilde Battistini, Hazan, 2012 :

"Dans les représentations de la Vierge et de l'Enfant où il figure, le chardonneret se trouve généralement dans la main de Jésus. Selon Saint Isidore de Séville, il renvoie à la Passion du Christ : en effet, son nom latin, carduelis, dérive de cardus "chardon", plante qu'il a l'habitude de manger et qui évoque la couronne d'épines de Jésus. C'est avec cette signification symbolique que le chardonneret figure dans les natures mortes..."


Vous pouvez lire un article du blog très intéressant de Danielle Sastre les Belles plumes L'enfant et l'oiseau (site de Courrier international - 18 juin 2007) :

"...au XIIIème, il figurait déjà comme symbole de la Passion, avec son front taché de sang et son goût pour les fleurs de chardon, plante très acérée qui renvoyait symboliquement son image à la Couronne d’Épines... On rapporte que le petit passereau voyant le Christ souffrir sous sa couronne d'épines tenta d'extraire les pointes aiguës qui mortifiaient la tête du fils de Dieu. Éclaboussé par ce sang précieux, le Chardonneret reçut en partage pour lui et ses descendants de conserver cette couleur rutilante qui avec le reste de son éclatant plumage roux, jaune et noir en fait un des plus jolis oiseaux de nos pays (Marcel Ruelle, Monographie : Le chardonneret élégant)."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Eloïse Mozzani nous propose la notice suivante sur le chardonneret :


Selon une légende roumaine, Dieu qui avait créé tous les oiseaux d'une même couleur les rappela pour leur pendre les plumes. Comme le chardonneret était en retard, "Dieu amassa les couleurs de tous les bocaux et lui coloria les plumes en gris, noir, blanc, rouge et jaune, et c'est pour cela que le chardonneret a le plumage si bigarré. Le même récit a cours, à quelques détails près, en Flandre occidentale.

En Beauce, on croit que si un chardonneret fait son nid dans un jardin, sur des jeunes filles de la maison se mariera dans l'année. Pour les Anglo-Saxons, celle qui aperçoit cet oiseau, avant un autre, le jour de la Saint-Valentin épousera un homme riche.

Au Luxembourg, le tarin (qui st un chardonneret jaune, vert et noir vivant en Europe septentrionale) "au moyen d'une pierre connue de lui seul parvient à dérober son nid à tous les regards."

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Littérature :

Dans ses Histoires naturelles (1874), Jules Renard brosse des portraits étonnants des animaux que nous connaissons bien. C'est également l'occasion de petites saynètes curieuses :


Le nid de chardonnerets

Il y avait, sur une branche fourchue de notre cerisier, un nid de chardonnerets joli à voir, rond, parfait, tous crins au-dehors, tout duvet au dedans, et quatre petits venaient d’y éclore. Je dis à mon père :

« J’ai presque envie de les prendre pour les élever. »

Mon père m’avait expliqué souvent que c’est un crime de mettre des oiseaux en cage. Mais, cette fois, las sans doute de répéter la même chose, il ne trouva rien à me répondre. Quelques jours après, je lui dis :

« Si je veux, ce sera facile. Je placerai d’abord le nid dans une cage, j’attacherai la cage au cerisier et la mère nourrira les petits par les barreaux, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin d’elle. »

Mon père ne me dit pas ce qu’il pensait de ce moyen.

C’est pourquoi j’installai le nid dans une cage, la cage sur le cerisier et ce que j’avais prévu arriva : les vieux chardonnerets, sans hésiter, apportèrent aux petits des pleins becs de chenilles. Et mon père observait de loin, amusé comme moi, leur va-et-vient fleuri, leur vol teint de rouge sang et de jaune soufre.

Je dis un soir :

« Les petits sont assez drus. S’ils étaient libres, ils s’envoleraient. Qu’ils passent une dernière nuit en famille et demain je les porterai à la maison, je les pendrai à ma fenêtre, et je te prie de croire qu’il n’y aura pas beaucoup de chardonnerets au monde mieux soignés. »

Mon père ne me dit pas le contraire.

Le lendemain, je trouvai la cage vide. Mon père était là, témoin de ma stupeur.

« Je ne suis pas curieux, dis-je, mais je voudrais bien savoir quel est l’imbécile qui a ouvert cette cage ! »

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Dans Réparer les vivants (Éditions Gallimard, 2014) Maylis de Kérangal imagine un personnage si féru de chant qu'il fait l'acquisition d'un chardonneret dont le chant est mondialement réputé :


"... l'été traverse la France pour se rendre ici ou là, dans un festival d'art lyrique, dort sous la tente ou partage un bungalow avec d'autres amateurs qui lui ressemblent, rencontre Ousmane, musicien gnawa et baryton moiré, et soudain l'été dernier c'est le voyage en Algérie et l'acquisition d'un chardonneret de la vallée de Collo pour lesquels il claque l'intégralité de l'héritage de sa grand-mère - trois mille euros en cash roulés dans un mouchoir en batiste.

[...]

Son regard balaye les murs de la pièce, derrière la fenêtre, un oiseau observe. Un passereau. Thomas sursaute en le voyant, se demande si Ousmane passera chez lui afin de nourrir Mazhar, le chardonneret, l'avitailler en eau claire et en graines biologiques, ces graines multicolores cultivées sur un balcon de Bab el-Oued. Il ferme les yeux.

[...]

Le jour où Thomas fit l'acquisition du chardonneret, la chaleur effaçait Alger sous un nuage de vapeur, et à l'intérieur de son appartement aux volets indigo Hocine s'éventait, jambes nues sous une djellaba rayée, étendu sur un sofa.

La cage d'escalier était peinte en bleu, elle sentait la cardamome et le ciment, Ousmane et Thomas gravirent les trois étages dans la pénombre, des plaques de verre dépoli posées sur le toit filtraient une lumière jaune et tremblée qui perçait difficilement jusqu'au rez-de-chaussée. Les retrouvailles des cousins - une forte accolade puis une rapide conversation en arabe que scande le cliquetis des pistaches cassées sus les dents - laissent Thomas de côté. Il ne reconnaît pas le visage d'Ousmane qui se déforme autrement alors qu'il parle sa langue - mâchoire qui se rétracte, gencives qui se découvrent, yeux qui roulent et des sons venus du fond de sa gorge, issus d'une zone compliquée loin derrière les amygdales, des voyelles nouvelles retenues puis claquées sous le palais - : c'est presque quelqu'un d'autre, c'est presque un étranger, et Thomas se trouble. La visite prend une tout autre tournure quand Ousmane annonce en français le motif de leur visite : mon ami voudrait entendre les chardonnerets. Ah, Hocine se tourne vers Thomas, et peut-être en adopter un ? il demande, il lui adresse un clin d’œil, outrant la roublardise. peut-être. Thomas sourit. [...]

Après le repas, Hocine installe les cages sur les carreaux de céramique qui tapissent le sol, prenant des repères sur leurs motifs pour bien les aligner. Les oiseaux sont minuscules - douze à treize centimètres -, et tout en gorge, l'abdomen disproportionné, le plumage peu spectaculaire, les pattes allumettes et toujours cet œil fixe. Ils sont postés sr de petits trapèzes de bois qu'ils balancent faiblement, Thomas et Ousmane se tiennent accroupis à un mètre des cages tandis que Hocine se ramasse sur un pouf dans le fond de la pièce. Il émet un cri comparable au yodle et le récital commence : les oiseaux chantent, à tour de rôle, puis ensemble - un canon. Les deux garçons n'osent se regarder, se toucher.

Pourtant, il se disait partout que le chardonneret disparaissait. Celui de la forêt de Baïnem, celui de Kaddous et de Dély Ibrahim, celui de Souk Ahras. Il ne s'en trouvait plus. Une chasse intensive menaçait d'extinction ces peuplades autrefois si denses. Aux portes des habitations de la Casbah;les cages suspendues grinçaient, vides, quand celles des marchands se garnissaient désormais de canaris et perruches, mais de chardonneret point, sinon planqué dans l'obscurité de l'arrière-boutique, et gardé comme un trésor,, la valeur de l'oiseau enfant avec sa rareté - loi du capitalisme. On pouvait peut-être encore en acheter le vendredi soir à El-Harrach, à l'est de la ville, mais chacun savait que les spécimens exhibés là, tout comme ceux du marché de Bab el-Oued, n'avaient jamais voleté dans les coteaux algérois, niché dans les branches de pins et de chênes-lièges qui s'élevaient là, et n'avaient pas été capturés de manière traditionnelle, à la glu, les femelles non chanteuses illico relâchées pour assurer la reproduction : ils n'en possédaient pas le chant. Ils venaient de la frontière marocaine, de la région de Maghnia où ils étaient chassés par milliers, le filet ornithologique raflant sans distinction mâles et femelles, puis acheminés dans la capitale suivant des filières où grenouillaient des types qui n'avaient pas vingt ans, de jeunes chômeurs qui abandonnaient leurs boulots de crevards et se livraient une compétition féroce pour s'immiscer dans ce trafic, sûrs de revenus plus juteux, des types qui ne connaissaient rien aux oiseaux - d'ailleurs la plupart des spécimens, emmaillotés dans les filets, mourraient de stress durant le transport.

Hocine élevait des oiseaux de prix derrière la place des Trois-Horloges, des chardonnerets d'Alger d'Alger, des vrais. Il en possédait toujours au moins une dizaine et n'avait jamais eu d'autre métier, ayant statut d'expert das tout Bab el-oued et au-delà. Reconnaissait chaque espèce, ses caractéristiques et son métabolisme, pouvait citer à l'oreille la provenance de l'oiseau, vire le nom de sa forêt natale ; on venait de loin pour requérir ses services, pour authentifier, estimer, lever les escroqueries - les spécimens marocains vendus pour algériens parfois dix fois plus chers, les femelles vendues pour mâles. Hocine ne travaillait pas avec les réseaux mais chassait lui-même, seul, à la glu, partait en randonnée plusieurs jours, prétendait avoir "ses" coins dans les vallées du Bejaia et de Collo, et de retour passait le plus clair de son temps à chérir ses prises. La supériorité d'un chardonneret sur un autre se mesurant à la beauté de son chant, il œuvrait à leur apprendre des airs - ceux de Souk Ahras avaient la réputation de pouvoir en mémoriser une quantité -, usant alors d'un vieux magnétocassette qui diffusait au matin sa mélodie en boucle, ne souscrivant guère aux méthodes des éleveurs plus jeunes - couvrir la cage, y faire duex fentes, y inciser des écouteurs MP3 qui fonctionnaient toute la nuit. Mais l'émotion du chardonneret excédait la musicalité de son chant et tenait surtout de la géographie : son chant matérialisait un territoire. vallée, cité, montagne, bois, colline, ruisseau. Il faisait apparaître un paysage, éprouver une topographie, tâter d'un sol et d'un climat. Un morceau du puzzle planétaire prenait forme dans son bec, et, comme la sorcière du conte crachait des crapauds et des diamants, comme le corbeau de la fable se délectait du fromage, le chardonneret expectorait une entité solide, odorante, tactile et colorée. Les onze de Hocine, une variété, livraient ainsi la cartographie sonore d'une zone immense.

Ses clients, des hommes d'affaires cravatés aux lunettes de soleil cerclées de métal doré, souvent engoncés dans des costumes gris clair ou beiges, débarquaient chez lui au beau milieu de l'après-midi comme des drogués en manque. Les oiseaux chantaient, les acquéreurs se souvenaient des courses en sandales dans les aiguilles de pin, des brassées de cyclamens et des lactaires roses, ils se déboutonnaient, buvaient de la citronnade et, le chant déterminant la valeur d'un oiseau sur un autre, les prix s'échelonnaient. Hocine vivait bien. un jour, le jeune héritier d'une firme pétrolière échangea sa voiture, une 205 GTI, contre le dernier chardonneret de Baïnem qu'il ait jamais tenu entre ses mains, coup d'éclat qui fonda la légende de l'éleveur par ailleurs stoïque : l'oiseau valait bien ça, plus fabuleux que le djinn des contes ou l'esprit de la lampe merveilleuse, ce n'était pas seulement un oiseau, mais une forêt menacée, et la mer qui la borde, et tout ce qui les peuples, la partie pour le tout, la Création soi-même, c'était l'enfance.

Après le concert, commencèrent les palabres. Lequel aimes-tu ? Hocine interrogea Thomas - il lui parlait tour près du visage. Ousmane regardait son ami, amusé, se délectait de la situation. Lequel aimes-tu, dis-le, n'aie crainte, moi je les aime tous ! Thomas pointa une cage - à l'intérieur la bestiole cessa de se balancer. Hocine jeta un coup d’œil à Ousmane et hocha la tête. Ils échangèrent quelques mots en arabe. Ousmane se mit à rire. Thomas se crut joué, il recula d'un pas, en arrière des cages. Le silence se dilata dans la pièce, la main de Thomas glissa dans sa poche, ses doigts fouillèrent le mouchoir. Il piétinait ostensiblement, n'osant dire on y va. Hocine lui annonça le prix de l'oiseau qu'il avait désigné. Ousmane précisa doucement, c'est oiseau de Collo, frênes, ormes, eucalyptus, il est jeune, tu vas pouvoir l'élever, lui apprendre, c'est un oiseau de mon village. Thomas, émerveillé soudain, caressa le dos de la bestiole à travers les barreaux de la cage, réfléchit longuement, puis déroula le rouleau de billets - j'espère que tu as eu ta commission, dit-il à Ousmane en redescendant les escaliers.

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