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Le Bâton

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • 22 mai 2025
  • 36 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 janv.




Étymologie :


ÉTYMOL. ET HIST. − 1. a) Ca 1100 bastun « long morceau de bois servant à frapper, à se déplacer » (Roland, éd. Bédier, 1825 : Ben le batirent a fuz e a bastuns) ; 1172-75 baston (Chr. de Troyes, Chevalier Lion, éd. W. Foerster, 4520) ; 1440 spéc. baton blanc « canne blanche faite d'une branche sans écorce, symbole des pèlerins, mendiants, aveugles » (Mist. du siege d'Orl., 19124 dans Gdf. Compl.) ; 1680 bâton de chaise (Rich. : Bâton de chaise. Morceau de bois épais de deux, ou trois pouces, et long de six, ou sept piez qu'on met dans les portans de la chaise pour la soulever et la porter par la vile) ; 1928 (Lar. 20e: Mener une vie de bâton de chaise, Mener une vie désordonnée, de plaisirs, de débauches probablement par allusion aux porteurs de chaises qu'on voyait traîner, avec leurs bâtons, dans toutes sortes de lieux) ; b) 1erquart xiiie s. « soutien » (G. de Cambrai, Barlaam et Josaphat, éd. C. Appel, 5528 dans T.-L. : Mes dous fils ieres et ma joie ... Et li bastons de ma vielleche) ; 2. p. ext. « tout ce qui rappelle la forme d'un bâton » fin xiiie s. hérald. « bande verticale dans un blason » (J. Bretel, Tournois Chauvency, éd. H. Delmotte, 2221, Ibid. : c'est cis as armes d'or, A celle bende troncenee, D'argent et d'azur est litee A deus bastons vermaus encoste) ; 1611 baston rompu, à bastons rompus « à la façon de bâtons entremêlés » (Cotgr.) ; d'où l'emploi fig. 1690 (Fur.) [l'expr. batterie à bâtons rompus (mus. milit.) qui serait à l'orig. du tour selon Littré ne semble pas attestée av. Lar. 19e] ; 1710 archit. (Rich.) ; 1771 mus. (Trév. : On appelle bâton de mesure, un bâton fort court, ou un simple rouleau de papier, dont le Maître de musique se sert pour battre la mesure) ; 3. ca 1100 « emblème d'autorité » (Roland, éd. Bédier, 247 : Livrez m'en ore le guant e le bastun) ; 1680 spéc. Bâton de Maréchal de France (Rich.). Du lat. vulg. basto, dér. du b. lat. bastun « bâton » (ive s., Aelius Lampridius, Comm., 13, 3 dans TLL s.v., 1783, 54), lui-même prob. subst. verbal du b. lat. bastare « porter » (baste* et bât*), prob. à rattacher au gr. β α σ τ α ́ ζ ε ι ν « porter » (Chantraine).


Lire également la définition du nom bâton afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :


BATON : 1. Le bâton apparaît dans la symbolique sous divers aspects, mais essentiellement comme arme, et surtout comme arme magique ; comme soutien de la marche du pasteur et du pèlerin ; comme axe du monde.

Il revêt tous ces sens dans l'iconographie hindoue : arme entre les mains de plusieurs divinités, mais surtout de Yama, gardien du sud et du royaume des morts ; son danda joue un rôle de contrainte et de punition. En revanche, entre les mains de Vâmana, le Nain, avâtara de Vishnu, le danda est un bâton de pèlerin* ; nous dirons qu'il est axe entre celles du brahmane. Les bâtons de Ninurta frappent le monde et s'apparentent à la foudre.

La canne du pasteur se retrouve dans la crosse de l'évêque, dont Segalen souligne que le balancé de sa marche rituelle est la transcription splendide et périmée de celle des princes pasteurs, dans les pâturages anciens, la péremption seule pouvant appeler l'objection. Appui pour la marche, mais signe d'autorité : la houlette du berger et le bâton de commandement. Le Khakkhara du moine bouddhiste est appui pour la marche, arme de défense paisible, signal d'une présence : il est devenu symbole de l'état monastique et arme d'exorcisme ; il écarte les influences pernicieuses, libère les âmes de l'enfer, apprivoise les dragons et fait naître les sources : bâton du sorcier et baguette de la fée.


2. Dans la Chine ancienne, le bâton, et notamment le bâton de bois de pêcher, jouait un rôle majeur : il servait, lors de l'avènement de l'année, à l'expulsion des influences néfastes. Yi l'Archer fut tué par un bâton de bois de pêcher. Le bâton, le bâton rouge notamment, servait à la punition des coupables. Tl existe toujours des bâtons rouges justiciers, dans la hiérarchie des sociétés secrètes. Chez les Taoïstes, les bâtons de bambou à 7 ou 9 nœuds {nombres des cieux) étaient d'usage rituel courant. On a pu dire que les nœuds correspondaient aux degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, ces bâtons rappellent le Brahma-danda hindou, dont les sept nœuds représentent les sept chakras, roues ou lotus, de la physiologie yoguiste, qui marquent les degrés de la réalisation spirituelle.

Les Maîtres célestes taoïstes sont souvent figurés tenant un bâton rouge dans la main. Ce bâton est noueux, car il doit représenter les sept ou les neuf nœuds symbolisant, en d'autres termes, les sept ou neuf ouvertures que l'initié doit franchir avant de pouvoir parvenir à la connaissance. Cette connaissance acquise, il lui sera alors possible de monter dans le ciel, par autant de degrés, assis sur ce bâton tenu par le bec d'une grue.

La légende des sorcières du Moyen Age, se rendant au Sabbat à cheval sur un manche à balai, n'est pas sans analogie avec ce voyage du Tao, bien que la différence soit immense dans le signe qui affecte ce même symbole. D'une façon générale, le bâton du chaman, du pèlerin, du maître, du magicien est un symbole de la monture invisible, véhicule de ses voyages à travers les plans et les mondes.

Le bâton est devenu, dans les légendes de sorcellerie, la baguette grâce à laquelle la bonne fée change la citrouille en carrosse et la méchante reine en crapaud.


3. Les bâtons relèvent aussi d'un symbolisme axial, au même titre que la lance. Autour du Brahma-danda. Axe du monde, s'enroulent en sens inverse deux lignes hélicoïdales, qui rappellent l'enroulement des deux nâdi tantriques autour de l'axe vertébral, de sushumnâ, et celui des deux serpents autour d'un autre bâton, dont Hermès fit le caducée. Ainsi s'exprime le développement des deux courants contraires de l'énergie cosmique. Il faut encore citer le bâton de Moïse (Exode, 7, 8 à 12) se transformant en serpent, puis redevenant bâton : Yahvé dit à Moïse et à Aaron : Si Pharaon vous enjoint d'accomplir quelque prodige, tu diras à Aaron : "Prends ton bâton, jette-le devant Pharaon et qu'il devienne serpent." Moïse et Aaron se rendirent chez Pharaon et agirent selon l'ordre de Yahvé, Aaron jeta devant Pharaon et ses courtisans son bâton qui se transforma en serpent. Pharaon à son tour convoqua les sages et les enchanteurs. Et les magiciens d'Egypte, eux aussi, accomplirent par leurs sortilèges le même prodige. Ils jetèrent chacun son bâton qui se changea en serpent, mais le bâton d'Aaron engloutit ceux des magiciens... C'est, selon certaines interprétations, la preuve de la suprématie du Dieu des Hébreux ; pour d'autres, le symbole de l'âme transfigurée par l'Esprit divin ; des auteurs ont également vu dans cette alternance bâton-serpent un symbole de l'alternance alchimique : solve et coagula (Burckhardt). Autres associations du bâton el du serpent : les bâtons d'Esculape et d'Hygie, emblèmes de la médecine, et qui figurent les courants du caducée, les courants de la vie physique et psychique. Ils évoquent l'autre bâton de Moïse, qui deviendra le serpent d'airain et une préfiguration de la Croix rédemptrice.


4. Le Bâton est encore considéré comme symbolisant le tuteur, le maître indispensable en initiation. Se servir du bâton, pour faire avancer la bête, ne signifie pas frapper- ce serait masquer le vrai sens du bâton - mais s'appuyer dessus : le disciple avance, en s'appuyant sur les conseils du maître.

Soutien, défense, guide, le bâton devient sceptre, symbole de souveraineté, de puissance et de commandement, tant dans l'ordre intellectuel et spirituel que dans la hiérarchie sociale. Le bâton, signe d'autorité et de commandement, n'était pas réservé seulement, en Grèce, aux juges et aux généraux, mais aussi, comme marque de dignité à certains maîtres de l'enseignement supérieur, car nous savons que les professeurs, chargés d'expliquer les textes d'Homère, portaient un bâton rouge (couleur réservée aux héros) quand Us interprétaient L'Iliade et un bâton jaune (en signe des voyages éthérés d'Ulysse sur la mer céleste), quand ils parlaient de L'Odyssée.

Le bâton de maréchal est le signe suprême du commandement : Le roi, déléguant son pouvoir, donne le bâton au maréchal de France ; le Grand Juge donne la verge à l'huissier ; le maître sa baguette au majordome ; les suisses d'un palais représentent leur seigneur par le bâton. Aux funérailles des rois de France, lorsque les obsèques étaient terminées, le Grand Maître des cérémonies criait par trois fois « le roi est mort » en brisant son bâton sur son genou.

Le bâton est de même le signe de l'autorité légitime, qui est confiée au chef élu d'un groupe. Le bâtonnier, dans l'ancien temps, était un chef élu qui portait aux processions le bâton ou la bannière d'une confrérie. De même, le bâtonnier de l'ordre des avocats, dans les cérémonies de la confrérie de saint Nicolas, confirmée par lettre de Philippe VI, d'avril 1342, portait le bâton de saint Nicolas. On ne rappellera ici que pour mémoire la crosse pastorale de l'évêque, transfiguration du bâton de berger.


5. La symbolique du bâton est également en rapport avec celle du feu, et, en conséquence, avec celle de la fertilité et de la régénération. Comme la lance et le pilon, le bâton a été comparé à un phallus ; des miniatures rajpoutes sont, à cet égard, particulièrement explicites. Le bâton fait mal, disent certains peuples, au sujet du désir masculin inassouvi. Le feu a jailli du bâton, selon la légende grecque. C'est Hermès qui aurait été l'inventeur du feu (pyreia), hormis celui que Prométhée apporta du ciel, en frottant deux bâtons de bois l'un contre l'autre, l'un de bois dur, l'autre de bois tendre. Ce feu terrestre serait de nature différente, chtonienne, de celle du feu céleste, ouranienne, dérobé aux dieux par Prométhée ; celui-ci ne serait devenu tellurique, selon l'épithète d'Eschyle, que pour être descendu de l'Olympe des Immortels parmi les hommes de cette terre.

Ce feu, celui de l'étincelle, de l'éclair, de la foudre est fertilisant : il fait pleuvoir ou jaillir les sources souterraines. D'un coup de bâton dans le rocher, Moïse découvre une source, où le peuple vient se désaltérer : Toute la communauté des enfants d'Israël leva le camp du désert de Sin, sur l'ordre de Yahvé, pour parcourir les étapes ultérieures ; et ils campèrent à Rephidim, où l'eau faisait défaut pour désaltérer le peuple. Celui-ci alors querella Moïse : donne-nous de l'eau, lui dirent-ils, que nous buvions ! Moïse leur répondit : Pourquoi me faites-vous querelle ? Pourquoi mettez-vous Yahvé à l'épreuve ? Le peuple, torturé par la soif en ce lieu, murmura contre Moïse et dit : Pourquoi nous as-tu fait sortir d'Egypte ? Est-ce pour nous faire mourir de soif, nous, nos enfants et nos bêtes ? Moïse implora Yahvé en ces termes : Comment me comporterai-je envers ce peuple qui va me lapider ? Yahvé répondit à Moïse : Porte-toi en tête du peuple, en compagnie de quelques anciens d'Israël ; prends en main le bâton dont tu frappas le Fleuve et va. Moi, je me tiendrai devant toi, là, sur le rocher, en Horeb, Tu frapperas le rocher, l'eau en jaillira et le peuple aura de quoi boire. Ainsi fit Moïse, au vu des anciens d'Israël {Exode, 17 1-6). Le prêtre de la déesse Démêler frappait le sol avec un bâton, rite destiné à promouvoir la fertilité ou à évoquer les puissances souterraines. Une nuit, le fantôme d'Agamemnon apparaît en songe à Clytemnestre. Il se dirige vers son sceptre, que son meurtrier, Egisthe, s'est approprié. Il s'en saisit et l'enfonce en terre comme un bâton. Aussitôt Clytemnestre voit s'élever du sommet de cette tige un arbre florissant, dont l'ombrage a couvert toute la contrée des Mycéniens (Sophocle, Electre, 413-415). Ce bâton qui reverdit et fleurit annonce le prochain retour du fils d'Agamemnon, le vengeur, II symbolise la vitalité de l'homme, la régénération et la résurrection.

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend :


Symbole de souveraineté et de puissance - sceptre royal, crosse pastorale de l'évêque qui est issue du bâton de berger, bâton de commandement du maréchal -, le bâton - arme des divinités hindoues (notamment de Yama, gardien du sud de l'univers et du royaume des morts) - est aussi une arme magique qui éloigne les mauvaises influences : le bâton, devenu dans de nombreuses traditions la baguette magique, symbolisait dès les temps les plus reculés le pouvoir surnaturel. Dans la Chine ancienne, le bâton, notamment en bois de pêcher, « servait, lors de l'avènement de l'année, à l'expulsion des influences néfastes. »

Chez les anciens Hébreux, le bâton du roi ou du prophète lui permettait de commander aux éléments : «Ainsi Moïse fit-il s'entrouvrir les flots de la mer Rouge ; ainsi fit Josué quand il arrêta le soleil pour provoquer la déroute des Philistins, œuvre qu'il paracheva en faisant tomber sur eux un orage de grêle et de pluie ; ainsi Elysée procura-t-il de l'eau pour l'armée du roi d'Israël, ainsi fit Elie, tout simplement, pour convaincre l'incrédule Achab de sa puissance ».

Le bâton, qui était le signe distinctif des augures romains (ils s'en servaient pour délimiter la partie du ciel dans laquelle ils observaient les présages), ainsi que celui du chaman, du maître ou du magicien,  « est symbole de la Monture invisible, véhicule de ses voyages à travers les plans et les mondes ».

Dans l'Orient ancien, en Chine et également chez les Germains existait une divination, appelée palomancie, qui s'effectuait à l'aide de petits bâtons ou de baguettes : elle pouvait se pratiquer, entre autres, en prenant deux bâtons, l'un ayant un sens favorable, l'autre défavorable, et en les faisant tomber : celui qui se plaçait sur l'autre délivrait l'oracle.

Pour savoir de quelle tribu d'Israël serait issu le chef de ce peuple, Moïse plaça dans le tabernacle douze bâtons, portant chacun le nom d'une tribu : celui qui fleurirait désignerait le chef : et ce fut le bâton d'Aaron (Nombres, 17).

Le bâton, qui fut comparé à un phallus est aussi associé à la fertilité et à la régénération D'après la légende grecque, Hermès créa le feu en frottant deux bâtons de bois l'un contre l'autre. En frappant le sol avec un bâton, le prêtre de la déesse Déméter voulait appeler la fertilité ou évoquer les puissances souterraines. C'est aussi avec un coup de bâton dans un rocher que Moïse découvre une source (Exode, 17,1 et suivantes). N'est-ce pas avec une baguette divinatoire qu'on fait jaillir, dès le XVIIe siècle, les sources souterraines ? Le mythe du bâton des saints qui, fiché en terre, refleurit et devient arbre participe du même symbolisme.

L'aspect phallique du bâton (qui est d'ailleurs avant tout l'instrument de l'homme, jusqu'à la baguette du chef d'orchestre) se retrouve dans celui que les sorcières utilisaient, comme substitut du balai,, pour aller au sabbat : « Le bâton était tenu à la main comme le bourdon du pèlerin, ou serré entre les cuisses. On peut se demander à ce propos si l'on n'a pas fait parfois usage d'un bâton enduit d'un produit hallucinogène afin de provoquer un orgasme suivi d'hallucinations. Selon une expression argotique qui trouverait alors toute sa valeur et sa saveur, la sorcière se serait alors vraiment "envoyée en l'air" » (Raymond Christinger, Le Voyage dans l'imaginaire, 1981).

Au sabbat, le maître des cérémonies ou gouverneur du sabbat tient le bâton de commandement qu'il remet au diable après la dissolution de l'assemblée.

On appelle bâton du voyageur, que certains considèrent comme la survivance du « bâton de commandement », symbole du pouvoir, un bâton qui, selon une croyance ancestrale, protège le voyageur de nombreux dangers. Voici comment on le fabrique :


Cueillez, le lendemain de la Toussaint, une forte branche de sureau, que vous aurez soin de ferrer par le bas ; ôtez-en la moelle : mettez à la place les yeux d'un jeune loup, la langue et le cœur d'un chien, trois lézards verts et trois cœurs d'hirondelle, le tout réduit en poudre par la chaleur du soleil, entre deux papiers saupoudrés de salpêtre ; placez par-dessus, dans le cœur du bâton, sept feuilles de verveine, cueillies la veille de la Saint-Jean-Baptiste, avec une pierre de diverses couleurs, qui se trouve dans le nid de la huppe ; bouchez ensuite le bout du bâton avec une pomme à votre fantaisie et soyez assuré que le bâton vous garantira des brigands, des chiens enragés, des bêtes féroces, des animaux venimeux, des périls et vous procurera aussi la bienveillance de ceux chez qui vous logerez.


En plein XIXe siècle, on cherchait encore, dit-on, à se procurer le bâton du voyageur : il était courant en Lozère. Suspendu à la porte d'une maison, un bâton du voyageur attirait la chance et chassait les mauvais esprits.

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Muriel Levet, autrice d'un ouvrage intitulé Objets chamaniques et leurs pouvoirs (Éditions Trajectoires, 2009) décrit les nombreuses natures du bâton pour le chamane :


Bâtons, battoirs et cannes : Le bâton est un accessoire indispensable au chamane. On le retrouve chez tous les peuples pratiquant le chamanisme. Chaque chamane en possède au moins un. Le bâton est très souvent le support d'un esprit, mais plus souvent encore le support de plusieurs esprits. Ses fonctions sont donc généralement multiples.

Certains bâtons sont spécifiquement destinés à remplir telle ou telle fonction. Le chamane népalais, par exemple utilise un bâton spécifique pour faire tomber la pluie. Mais le plus souvent, les fonctions du bâton sont multiples. Le battoir de tambour du chamane sibérien était également considéré comme un objet divinatoire. De même, les bâtons des chamanes amérindiens de la côte nord-ouest seraient d'instruments de percussion au cours des danses chamaniques, mais aidaient également le chamane à détecter les sorciers qui avaient jeté un sort au malade.

En gros, on peut dire que le bâton remplit au moins une des fonctions suivantes :

  • Il s'agit d'un signe distinctif et d'un instrument de pouvoir, un moyen pour le chamane de démontrer sa puissance.

  • C'est aussi un instrument musical, qui est agité comme un hochet ou utilisé pour frapper le tambour ou le sol. Il permet donc d'induire la transe.

  • Il peut avoir une fonction divinatoire : aider le chamane à prédire l'avenir.

  • Il peut avoir une fonction thérapeutique : permettre au chamane de soigner en chassant les mauvais esprits.

  • Il peut influencer les éléments.


Bâton de pouvoir : En Sibérie, le bâton était le premier instrument que recevait le jeune chamane, parfois des mois avant le tambour. Beffa et Delaby relatent un mythe evenk :


Amaka créa tous les oiseaux. Le méchant Xargi fit seulement le plongeon. Il lâcha le plongeon sur l'eau et le fanfaronna devant le bon Amaka :

- Que sont les oiseaux ? De la merde à côté de mon plongeon. Personne ne rattrapera mon plongeon sur l'eau. Même ton homme ne pourra s'en saisir.

Sur quoi, Amaka dit à Xargi :

- Je donnerai à l'homme un bâton à deux fourchons, et tu verras comme il attrapera ton plongeon.

- Qu'importe ton bâton à mon plongeon ? Il plonge mieux que tous les canards.

Amaka donna le bâton à l'Evenk, s'assit avec lui dans la barque en écorce de bouleau et se lança à la poursuite du subtil plongeon. Ils le rattrapèrent. Le plongeon était fatigué. [L'Evenk] le harponna à la queue avec le bâton, l'empêchant de plonger plus profond. Le plongeon empalé au bâton tourna la tête de tous côtés et cria :

- L'Evenk sera chamane ! Et l'Ostiak ! Et le Iakoute !

C'est depuis ce temps-là qu'il y a des chamanes.


Le bâton, objet donné par ne divinité bienfaisante, est donc à l'origine du pouvoir du chamane. C'est en effet parce que le plongeon a été chassé par l'homme à l'aide de ce bâton qu'il le choisit et fait de lui un chamane en devenant son esprit électeur. Le bâton symbolise donc le pouvoir de ce chamane, un homme ayant été choisi, élu par un esprit qui lui permet de voyager dans les autres niveaux de réalité du monde.

Et il ne faut pas oublier que le bâton est un objet de bois, ce qui, bien sûr, n'est pas sans évoquer l'Arbre Cosmique. Tout comme le tambour, le bâton est une représentation miniature du monde tel que le conçoit le chamane. Il est un Arbre Cosmique miniature, le centre de l'univers, l'axis mundi autour duquel tout s'articule et autour duquel s'organiseront les séances. Mais en tant qu'évocation de l'Arbre Cosmique, il est également une échelle symbolique qui permet au chamane d'atteindre le monde supérieur ou de descendre dans l'inframonde. Or, c'est justement cette capacité à voyager dans le monde des esprits qui fait toute la puissance du chamane.

Ainsi, les chamanes népalais utilisent parfois un certain type de bâton appelé « bâton de pouvoir ». Ces bâtons richement sculptés sont souvent surmontés par la représentation d'un personnage (l'esprit électeur du chamane ?) en ronde-bosse ou en bas-relief. Ou bien des pendants avec des représentations d'esprits y sont accrochés. Leur pied est taillé en forme de pointe. Le chamane, pendant le rituel, plante son bâton de pouvoir dans le sol. Le bâton est à la fois le centre autour duquel tout s'articuler, l'Arbre Cosmique et l'échelle qui permet au chamane d'accéder à ses différents niveaux. Ce bâton, qui représente la capacité de l'homme élu à accéder à ces différents niveaux de réalité, est le signe distinctif du chamane, la marque de sa puissance.


Bâton à sonnailles, cannes chevalines et bâton de danse : Au Népal et en Sibérie, un autre type de bâton est utilisé pour jouer du tambour. On parle alors plus spécifiquement de battoir à tambour (même si la fonction de ce bâton, comme on le verra, n'est pas exclusivement musicale). Mais comme le bâton était généralement acquis avant le tambour, il était parfois orné de sonnailles. Avant ou après avoir reçu son tambour, le chamane pouvait donc agiter son bâton à sonnailles pour marquer le rythme de sa danse, et, ainsi, induire la transe.

Les bâtons à sonnailles allaient souvent par paires. Leurs extrémités étaient alors sculptées en forme de têtes de chevaux stylisés. Les chamanes bouriates, qui ne possédaient pas toujours de tambours, utilisaient ces bâtons à sonnailles, que l'on appelle « cannes chevalines », pour garder leur équilibre durant les danses frénétiques, mais aussi pour frapper le sol rythmiquement, et de cette façon, induire la transe.

Chez les Bouriates, comme chez quelques autres peuples asiatiques, c'était l'esprit du cheval, plus que du cerf, qui guidait le chamane dans son voyage à travers le monde des esprits. Mircea Eliade relate le sacrifice d'un cheval, abattu cruellement. L'âme du cheval montait alors directement au paradis, apportant avec elle les vœux et les prières du chamane. L'image du cheval volant, qui guide le chamane dans le monde des esprits, est ainsi très présente dans les mythologies des peuples de Sibérie, en particulier bouriates, où elle tend à remplacer celle du cerf.

Les cannes représentaient ainsi ces chevaux, qui servaient de monture au chamane au cours de son vol magique. Le chamane bouriate leur donnait à boire tous les jours en les penchant au-dessus d'un récipient plein d'eau. Pendant la transe lorsque l'un des chevaux était fatigué il utilisait l'autre. Ce type de cannes a été repris par certains chamanes evenks, qui les utilisaient comme battoirs de tambour.

Très souvent, le bâton est donc associé à la musique et à la transe, et plus particulièrement encore lorsque le chamane n'utilise pas de tambour. En Amérique, où les tambours, sont assez peu utilisés par les chamanes, qui leur préfèrent les hochets, le bâton, pourtant démuni de sonnailles, garde une fonction musicale, de percussion. Tout comme les chamanes bouriates, les chamanes amérindiens frappent souvent le sol de leur bâton pour induire la transe et garder leur équilibre au cours des danses. En Amérique du Sud, on parle d'ailleurs de « bâton de danse ». Comme les bâtons de pouvoir des chamanes népalais, ces bâtons sont souvent surmontés d'une sculpture en ronde-bosse représentant un esprit.

En Amérique du nord-ouest, les bâtons, très divers, peuvent être ornés de sculptures anthropomorphes ou zoomorphes en bas-relief, surmontés d'une sculpture en ronde-bosse représentant un esprit, ornés de sculptures en haut-relief représentant des personnages qui semblent s'accrocher au bâton... Il arrive même que le bâton soit entièrement sculpté afin de lui donner l'apparence d'un animal allongé (loutre ou loup).


Battoir de tambour et bâton de divination : Les battoirs de tambour à proprement parler ont bien sûr une fonction musicale et sont liés à la transe et au voyage du chamane dans la surnature. Ils sont donc très souvent le réceptacle d'un esprit, qui guidera le chamane au cours de son vol. Ainsi, le manche du battoir notamment chez les Evenks de Sibérie, se termine par la représentation de la tête d'un esprit, qui prend le plus souvent la forme d'un cerf. Le manche peut également être décoré de lanières de cuir ou de coton de couleurs évoquant des plumes.

Très souvent, l'une des faces du battoir (celle destinée à frapper le tambour) est recouverte de la fourrure d'un autre animal, c'est-à-dire d'un autre esprit qui accompagnera le chamane lors de son voyage. Le type de fourrure utilisé diffère selon les peuples, mais aussi selon l'endroit où le chamane souhaite se rendre. Ainsi, le chamane évenk utilisait un battoir recouvert d'une peau d'ours pour se rendre dans le monde des morts et un battoir recouvert du velours de bois de cervidés s'il souhaitait s'élever dans le monde supérieur.

Mais la présence de cette fourrure laisse aussi penser que le battoir de tambour était à l'origine une patte d'animal, dont la fonction était essentiellement divinatoire. Le chamane la tenait dans sa main tandis qu'il prédisait l'avenir.

Cela étant, en Sibérie, de façon générale, les objets divinatoires sont plus volontiers ornés de représentations d'esprits anthropomorphes. C'es le cas par exemple de fines baguettes que les chamanes evenks tenaient également dans leur main tandis qu'ils prédisaient l'avenir. Elles étaient ornées de la représentation d'un esprit anthropomorphe ayant la réputation d'être clairvoyant.


Bâton de guérison : Les bâtons des chamanes sibériens pouvaient donc cumuler plusieurs fonctions : ils étaient le symbole du pouvoir chamanique, un instrument de musique, utilisé avec ou sans tambour, qui permettait d'induire la transe, et parfois un objet de divination. Le chamane, on le rappelle, remplit trois rôles principaux dans sa communauté : prédire l'avenir, guérir et protéger sa communauté, et influencer l'aléatoire. Si le bâton peut l'aider à prédire l'avenir, il peut également l'aider à remplir ses deux autres missions.

Ainsi, en Sibérie, le bâton était souvent considéré comme un prolongement du corps du chamane, un instrument qui permettait au chamane de transmettre les esprits présents dans son corps, qui pouvaient, comme un flux d'énergie, passer par ce bâton. Les chamanes kètes de Sibérie occidentale avaient, par exemple, pour coutume de tapoter de leur bâton la tête et le dos des malades pour les soigner, ou de se servir de leur bâton pour masser le ventre des femmes qui allaient accoucher.

Pour les Amérindiens du nord-ouest, comme pour la plupart des peuples pratiquant le chamanisme, quand la maladie n'était pas due à la perte de l'âme ou à un mauvais esprit, c'était qu'elle avait été provoquée par un sorcier. Et là encore, c'est à l'aide d'un bâton particulier que le chamane réussissait à trouver le coupable le bâton, habité par les esprits, se pointait tout seul sur le membre de la communauté qui était responsable de la maladie. Ces bâtons, légèrement courbes et à l'extrémité inférieure pointue, étaient souvent richement sculptés. Leurs sculptures en bas-reliefs, représentations de sujets anthropomorphes et zoomorphes, rappellent celles des amulettes.

Les bâtons utilisés pour la danse, de même que ceux utilisés pour détecter les sorciers, avaient également pour fonction d'effrayer les mauvais esprits, potentiellement présents dans le monde des hommes au cours du déroulement de la séance, mais aussi les esprits de la surnature, que le chamane pouvait rencontrer lors de son voyage en particulier dans l'inframonde. Le bâton était donc également considéré comme une sorte d'arme qui permettait de se protéger des influences maléfiques.


Bâton de pluie : Enfin, il faut rappeler que le chamane a également pour fonction d'influencer l'aléatoire, en faisant en sorte que le gibier soit abondant chez les peuples de chasseurs ou en influençant directement le climat chez les peuples de cultivateurs.

On pense alors immédiatement au bâton de pluie, cet instrument de musique de type idiophone, qui est utilisé en Amérique latine et en Afrique. fait d'un tube en cactus séché ou en bambou dans lequel sont plantés de petits bâtons qui forment une spirale à l'intérieur du tube, cet instrument est rempli de petits cailloux ou de graines séchées. Lorsqu'on le retourne, le son qu'émettent les graines en tombant rappelle celui de la pluie.

En Amérique, il semblerait que cet instrument soit d'origine diaguita (on appelle Diaguita un ensemble de peuples ayant habité les Andes entre le VIII et le XVIe siècle). Mais on n'est pas sûr que les bâtons de pluie aient été utilisés par des chamanes et aucune preuve ne permet d'affirmer qu'ils étaient utilisés pour influencer le climat, et non à d'autres fins.

En revanche, il faut mentionner que les chamanes népalais utilisaient un type de bâton particulier pour influencer le climat. Ces bâtons leur servaient à tracer des cercles magiques sur la terre, afin de faire tomber la pluie. Tout aussi richement sculptés que les bâtons de pouvoir, les bâtons de pluie népalais se distinguent par leur extrémité inférieure très effilée, en forme de stylet.

[...]

Il arrive donc parfois au chamane de tenir dans sa main une arme de chasse pour lutter contre les mauvais esprits. Le couteau et le trident peuvent bien sûr, faire partie de cette catégorie d'armes, mais il existe bien d'autres possibilités. En Amérique du nord-ouest, et notamment chez les Tlingits, cette arme prend le plus souvent la forme d'un « bâton à jeter », utilisé de façon traditionnelle comme projectile pour chasser le lapin ou le cerf. Cette arme primitive, à mi-chemin entre la lance et le boomerang, présente des sculptures en bas-relief typiques de l'iconographie chamanique : représentations de chamanes en transe et d'esprits anthropomorphes et zoomorphes, avec, très souvent, plusieurs sujets sur le même bâton.

[...]

Dans un contexte non chamanique, la plupart de ces armes peuvent être utilisées pour la chasse, mais aussi pour la guerre. On trouve d'ailleurs une connotation guerrière plus marquée dans certains bâtons tlingits, qui prennent la forme d'une « pioche de guerre », arme qui était utilisée par les guerriers pour combattre leurs ennemis.

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     Dans La Splendeur escamotée de frère Cheval ou Le secret des grottes ornées (Éditions Grasset et Fasquelle, 2018), Jean Rouaud propose au lecteur une reconstitution de la manière de penser des hommes vivant à l'époque du Paléolithique.


"Que le monde soit pensé comme un empilement de couches, un bâton sculpté nous l'enseigne, qui présente à son sommet un oiseau, sous l'oiseau un renne, et sous le renne un poisson. Ce sont les trois étages animés du monde. Et perceptible, dans sa partie située sous le niveau du sol, grâce à la transparence de l'eau qui est figurée comme un effet du courant sur les poissons de l'os gravé de Chaffaud. L'oiseau, le renne, le poisson, l'ordinaire du garde-manger, concluent les tenants de la chasse qui mesurent l'activité humaine à l'aune d'un lancer de flèche ou de harpon. Au lieu que cet empilement acrobatique accroché au bâton dépasse in simple état figuré des lieux. A travers l'oiseau, le renne et le poisson, on reconnaît les trois élément fondamentaux : l'air, la terre et l'eau. [...]

     On peut opposer que les éléments sont quatre. Il en manquerait donc un sur le bâton ? Mais non, il est là le quatrième élément, que nous ne voyons pas parce que nous nous attendons à ce qu'on le figure sous la forme de flammes léchant le bâton. Il est le bâton lui-même qui est un bâton-feu. Si le bois s'embrase, c'est la preuve qu'il héberge en lui ce foyer potentiel. Les pierres, on a beau les frotter l'une contre l'autre, on obtient quelques étincelles et puis rien. Preuve qu'elles n'ont pas le feu en elles. Mais ce bâton, ce n'est pas du bois, c'est de l'os ? Pas du bois ? Bois des cerfs, bois des arbres, c'est tout un. Aujourd'hui, mais hier ? Vous parlez le magdalénien ? Sur le bout de la langue poétique.

     Les mains d'or ont bien remarqué que les "bois" des cervidés poussent et tombent. Ils tombent en hiver et repoussent au printemps. Comme l'herbe, comme les feuilles. Ce qui fait des cervidés des animaux-arbres, en somme, une variété de "boqueteaux trottinant". Leur appellation, peut-être, ou quelque chose de cet ordre. Ce n'est pas non plus un hasard si les ramures des cervidés sont représentées comme des flammes et même, à Lascaux, sur la tête de l'un d'eux, comme un buisson ardent. Inutile d'en chercher de semblables dans la nature. Il ne s'agit pas d'une coiffe dont l'exubérance si peu réaliste ne devrait qu'à la seule fantaisie de l'artiste. La coiffe, du cerf comme du sorcier ou du chef, signe pour la fonction. Ici, ce cerf signale une nature de "feu". Ce cerf-arbre donne sa "langue" au feu. [...]

     Ce genre de bâton sculpté, on le devine, ne servait pas à jouer au croquet ou à se gratter le dos, de même qu'il n'était certainement pas mis dans toutes les mains. On attribuait à celui qui le brandissait ce pouvoir de relier à la fois les éléments et les couches superposées du monde. Par moi, par mes invocations, par la puissance de mon esprit, ces empilements disparates, hétérogènes, demeurent dans la disposition qui nous convient pour que le renne traverse la terre, et l'oiseau le ciel, et le poisson la rivière, et que le feu nous réchauffe et nous éclaire. L'eau seule nous noie, la terre seule nous étouffe, l'air seul dérobe le sol sous nos pieds, et le feu seul nous consume. C'est à la conjonction de ces quatre éléments que nous devons d'être en vie. D'où la prière que nous adressons au firmament et à la terre-mère pour qu'ils demeurent soudés et dans cet étagement qui nous convient.

     Celui-là devait être respecté et redouté, qui commandait aux quatre forces de l'univers. Car si de lui dépendait que tout demeurât en l'état, peut-être avait-il aussi ce pouvoir de les désunir, ces quatre forces élémentaires, de les désarticuler, d'amener le monde au chaos. Et redoutant ce chaos d'un monde disloqué, est-ce à dire qu'on envisageait qu'il pût retourner à un état originel brouillé, entre mêlé ? Autrement dit, l'homme au bâton était-il le garant d'un certain ordre des choses et la perspective d'un monde chaotique la terreur du groupe ? Quel grand savoir avait cet homme, dont dépendait par ses imprécations qu'il convainque le monde de renoncer à ses forces centrifuges dévastatrices. On en retrouve la trace jusque dans l'imaginaire élisabéthain chez ce Prospero qui, dans la pièce de Shakespeare, commande à Ariel, le génie de l'air, et au monstre Caliban, qui viendrait d'un mot rom et voudrait dire noirceur, ténèbres. Où l'on constate encore une fois que tout ne s'est pas perdu en cours de route."

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Karin Ueltschi-Courchinoux. autrice de "Bâtons, balais, baguettes : transformations et (en)jeux métonymiques." (In : Karin Ueltschi ; Amandine Haller. Grandes et petites mythologies. III, les noms et les choses, 3, Éditions et presses universitaires de Reims, pp. 245-263, 2024) propose une étude approfondie du bâton :


Avec ce bâton, tu feras des signes. (Ex 4, 17)


Résumé – Au carrefour de la grande et de la petite mythologie, l’humble bout de bois se trouve investi depuis les traditions les plus anciennes – antiques, chrétiennes, celtiques, savantes et orales – de vertus surnaturelles. Si c’est bien souvent la qualité particulière de son propriétaire (prêtre, juge, augure…) ou sa nature végétale qui lui insufflent ces dons, il peut aussi apparaître comme le véhicule par excellence du pouvoir magique. Les rapports s’inversent alors : c’est la baguette qui fait le magicien, la fée – et souvent aussi le so(u)rcier.


La mémoire mythique se niche volontiers dans les objets les plus humbles de la vie quotidienne : des coffres, des bonnets, des galoches – ou, tenez, le bâton. Ce n’est guère davantage qu’un morceau de bois cylindrique, mais qui peut se décliner en de nombreuses variantes : baguette, tison, gaule… Ces bouts de bois sont investis de fonctions remarquables dans la maison, la ferme et les champs parce qu’ils participent à la fois de la nature et de la surnature ; ils sont dotés de sens symboliques multiples, depuis l’autorité du prince, du commandant ou du juge (cf. la main de justice qui en émane, ou encore celle du bâtonnier) à la férule du maître. Ils possèdent des vertus miraculeuses lorsqu’ils sont propriété d’augures, de rhapsodes et autres prophètes.

Le bâton « magique » remonte à l’Antiquité gréco-romaine, pensons à celui d’Hermès ou de Circé. L’Ancien Testament de son côté est riche en bâtons miraculeux, à l’instar de celui de Moïse ou d’Aaron, et bien des saints arboreront par la suite une crosse dotée de grands pouvoirs, comme celle de saint Grégoire qui arrête les crues. Enfin, les ethnologues et poètes du Moyen Âge ainsi que les Mabinogion3 nous transmettent l’ancienne mémoire des Celtes et des Germains, qui savaient eux aussi les étranges pouvoirs du bâton ; l’ordalie à la baguette attestée chez les Frises est peut-être à l’origine de notre pratique du tirage à la courte paille.

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Polyvalences métonymiques : Le bâton est volontiers une extension de son propriétaire et met en valeur ses qualités particulières : la massue est l’emblème d’Hercule, aussi surnommé Claviger. Le sphinx compte ni plus ni moins le bâton dans la définition même de l’homme : c’est une troisième jambe, l’adjuvant du peregrinus de la vie devenu chenu, enfin, le bourdon identifie le pèlerin tandis que l’Alpenstock est le compagnon le plus intime du grimpeur des hauteurs, presqu’un alter ego.


Force, pouvoir, autorité: Les sèmes de « pouvoir » et de « force » sont à la base du réseau sémantique du bâton. C’est qu’il est l’arme du tout-venant même sous l’apparence inoffensive de la houlette du berger : « suis-je un chien pour toi, dit Goliath à David, pour que tu viennes à moi armé de bâtons ? » Au Moyen Âge, l’iconographie retient le « bâton de pouvoir » et la littérature en décline les multiples variantes : massue de geôlier ou pieu de géant et des « hommes sauvages » qui en émanent, ces figures mythologiques irradiant alors tout l’imaginaire. La force brute de n’importe quel vilain s’exprime dans son habitude de battre son prochain et de rosser les animaux – les êtres faibles, les êtres non pourvus de bâtons ; les fabliaux et leurs semblables feront de la bastonnade un de leurs ingrédients de choix. Chez Orderic Vital, la massue que brandit un géant immobilise le narrateur : Sta, nec progrediaris ultra, « n’avance plus ! » Le bâton est donc aussi signe d’arrêt, de mise en garde, de mise à distance, ici face à une manifestation surnaturelle qui est sur le point de se produire. Dans le Vers de la Mort d’Hélinand de Froidmont, c’est la Mort qui tient une massue qu’elle menace de faire tomber sur les hommes.

Nous voici face à une constante : à n’importe quel niveau de matérialité, notre objet est susceptible de basculer dans la contrée de l’imaginaire.


Emblème du propriétaire : Le propriétaire du bâton lui communique ses caractéristiques grâce aux multiples mécanismes de l’analogie, et qui se manifestent toujours par le biais d’un pouvoir. Le grec scêptron renvoie au bâton de commandement, à l’instar de celui qu’Héphaïstos a fabriqué à Zeus. Dans l’Illiade, Achille tout comme le prêtre Chrysès en arborent un, orné de clous d’or. C’est également une marque distinctive du juge en Grèce, enfin, il y a le bâton augural (lituus) du prêtre romain, qui prend volontiers la forme d’une crosse. Par métonymie, le bâton peut donc figurer et identifier son propriétaire, comme dans le cas des lépreux ou des pécheurs. De même, le fou se reconnaît parce qu’il porte un pieu autour du cou : voyez Lancelot dans les Merveilles de Rigomer qui, en guise d’autopunition et pour manifester au monde entier sa « folie » de s’être laissé dépouiller par des brigands, s’affuble ainsi. On peut y voir un précurseur de la marotte, cette tige de bois surmontée d’une tête grotesque couverte d’un capuchon et pourvue de clochettes qui apparaît à la fin du Moyen Âge ; elle deviendra le sceptre du fou, et un tantinet magique.

En tout état de cause, il ne faut pas porter la main sur celui qui porte un bâton, mieux, il ne faut pas s’approcher d’un porteur de bâton car le bâton peut opposer l’interdit d’une geis sta, arrête ! – que certaines coutumes traduisent parfois de manière terriblement réaliste. Ainsi ces femmes qui transpercent en secret le corps de leur petit enfant mort afin de l’empêcher de « revenir » et d’errer sur la terre ; elles l’« arrêtent », elles l’immobilisent proprement à cette frontière qu’on ne doit pas traverser16. Justement, la question des frontières à passer ou à ne pas passer se révèle cruciale dans notre exploration : c’est un « pouvoir » spécifique du bâton que de permettre à son propriétaire de « passer outre », en le soustrayant aux conditions spatio-temporelles habituelles, notamment pour traverser la frontière de l’Autre Monde : l’attribut et le sujet fusionnent.


Traverser les frontières : Mercure, en plus de ses sandales, se sert d’un bâton pour traverser les airs. La Sibylle qui escorte Énée aux enfers avertit son compagnon : il lui faudra trouver le rameau d’or pour traverser le Styx mais surtout pour revenir dans le monde des vivants, et le peuple d’Israël mange l’agneau pascal un bâton à la main avant d’entreprendre le grand voyage vers la Terre promise. Ces signifiances se retrouvent dans la littérature médiévale. Dans Le Chevalier de la charrette, le nain chargé d’escorter le héros dans le pays-dont-on-ne-renvient-pas tenoit une longue verge an sa main : le bâton est ici associé clairement à la fonction de charretier, de passeur. Dans les Merveilles de Rigomer, un pieu fiché dans le corps d’un chevalier permet à celui-ci de vivre dans un état d’extase paradoxal, dans un « entre-deux-mondes », et dans le Traité de l’amour courtois d’André le Chapelain, le narrateur s’étant égaré dans une forêt se retrouve dans un « ailleurs » et assiste à un défilé fantastique de revenants ; on lui donne ensuite une baguette de cristal : clairement, il en a besoin pour revenir chez lui alors qu’il a pu accéder à ce monde parallèle sans aide aucune.


Un cheval stylisé : Certains jeux miment ces « passages » ; des bâtons peuvent devenir des chevaux stylisés. Ces equi lignei, chevaux fictifs, permettent de simuler l’affrontement chevaleresque et surtout le passage de la vie à la mort ; certaines de ces pratiques étaient d’ailleurs fustigées par les prédicateurs, comme dans un exemplum rapporté par Étienne de Bourbon à propos de jeunes qui avaient coutume de venir danser sur les tombes en montant des chevaux de bois ! Aujourd’hui encore, les magasins de jouets en proposent. L’imaginaire associant le cheval au vol se trouve au cœur de nombreuses traditions et légendes, à commencer par la Chasse sauvage, avec quelquefois des variantes insolites : le bâton non seulement constitue un des attributs identificatoires du meneur, mais sa charge psychopompe survit explicitement dans la tradition espagnole de la Sancta Compaña où il devient fadra, témoin : si on vous l’a refilé, il vous faut voler au milieu de la troupe fantastique, jusqu’au jour où vous parviendrez à le passer à une autre victime ! Le bâton permet de survoler l’univers, il suffit de bien le tenir :


« Voici, lui dit le mort en lui tendant un bâton, prends l’extrémité de cette canne et tiens-toi bien ! » Alors, les vitres vibrent et ils s’envolent par la fenêtre, le mort devant, en traînant le jeune paysan derrière lui. Ils volent, et atterrissent en un clin d’œil dans un beau jardin.

La Vie de saint Samson raconte comment le saint, en compagnie de son diacre, a rencontré dans une forêt une theomacha, géante « hirsute et rousse qui tient un épieu de chasse à trois pointes et semble se déplacer en volant dans la forêt ». Enfin, on le sait, vers la fin du Moyen Âge, de drôles de cohortes apparaissent dans le ciel : ce sont de vieilles aux apparences de paysannes qui chevauchent des bastonnets. Voici sans doute la première mention de ce qui deviendra le motif du sabbat des sorcières, évoqué par Martin Le Franc au XVe siècle :


Certaines nuits, de la Valpute

Sur ung bastonnet s’en aloit

Veoir la Sinagogue pute.

Dis mille vielles en ung fouch

Y avoit il communement,

En fourme de chat ou de bouch

Veans le dyable proprement

Auquel baisoyent franchement

Le cul en signe d’obeissance.


Le texte précise que bastons ou ramons peuvent être chevaussés pour passer mont et valee ! Quant à « Valpute », le nom semble être une altération de Walpurgis, nom de la fête qui a lieu la nuit du 1er mai sur le Blocksberg (ou Brocken), montagne mythique où, selon les traditions germaniques, les sorcières se retrouvent pour danser toute la nuit autour d’un feu d’enfer : une fusion à l’avenir fécond s’annonce dans ce texte fabuleux !

[...]

Végétal et végétation : Or, c’est de la nature organique, végétale, de la sève proprement dont sourdent ces surplus de sens du bâton, qui n’est jamais qu’une branche prélevée d’un arbre ou arbuste.


La nature du bois : La vertu surnaturelle inhérente au bâton est volontiers signifiée par la nature de son bois. Les devins chez les Scythes (Hérodote, IV, 67) utilisaient le saule. Tite-Live quant à lui raconte que le vaillant Brutus offrit à Apollon un bâton d’or caché dans un bâton de cornouiller, « emblème énigmatique de son esprit ». La baguette de noisetier servait de sceptre aux anciens druides ; elle leur permettait d’opérer les métamorphoses, tour magique par excellence. Le bois du pommier quant à lui a la réputation d’être faé depuis les origines, souvenons-nous de l’Éden, mais il est également marqué du sceau de l’Autre Monde celtique, l’île d’Avalon signifiant « l’Île aux pommiers » ; bien des gourdins de géants sont ainsi en bois de pommier. Mais c’est le coudrier qui semble l’emporter en qualité pour fournir une bonne baguette magique ; en Lorraine, les bergers faisaient passer des baguettes de coudrier par les flammes du feu de la Saint-Jean ; elles devenaient ainsi capables de mettre les serpents hors d’état de nuire. Dans la Creuse, on fichait des gaules de coudrier dans la terre pour tenir éloignée la foudre ; il est vrai que pour faire avancer les brebis et avoir des agneaux noirs, on préférait les branches de merisier noiraud, tandis qu’en Dordogne et dans le Quercy le noyer fut particulièrement apprécié pour conjurer le destin. Dans la région de Cluis, les gaules blanches de petou (bouleau) pouvaient servir de quenouilles : gageons que le fil devait en sourdre solide et abondant ! Et que dire du buis, en concurrence avec le laurier (et le palmier en Italie), qui est toujours béni le dimanche des Rameaux justement, puis installé dans les maisons pour leur assurer la protection divine, avant d’être réduit en cendres le mercredi du même nom de l’année suivante ?

Les mythes agraires sont nombreux à exploiter les vertus des bâtons puisque la fécondité magique est inscrite dans sa nature biologique de végétal. La littérature fourmille d’exemples de bâtons, pourtant de bois mort, qui bourgeonnent, à l’exemple de celui d’Aaron. Voici le témoignage de Gervais de Tilbury : « J’ai vu moi-même l’arbuste jailli de ce bâton [de styrax], avec ses branches verdoyantes, qui est aujourd’hui dans la cour du monastère, et demeure comme témoignage de la toute-puissance divine ». Carlo Ginzburg pour sa part évoque l’utilisation de bâtons dans des rituels propitiatoires et autres cultes agraires : les benandanti du Frioul combattent avec des branches de fenouil les sorcières et les sorciers munis, eux, de branches de sorgho (lequel est toujours utilisé pour fabriquer les balais) ; selon la victoire de l’un ou de l’autre camp, la récolte à venir sera bonne – ou pas !

Rites agraires: brandons, gaules et tisons : C’est tout particulièrement aux changements de saisons – au solstice d’hiver surtout – que toutes sortes de bâtons apparaissent dans des rituels propitiatoires et apotropaïques. Le Janus d’Ovide tient un bâton dans sa main droite et, dans la main gauche, une clef qui ouvre les portes du nouveau temps : une manière de synonymie est donc suggérée entre les deux objets. Saint Nicolas arbore sa crosse d’évêque, mais son double noir, quel que soit son nom, menace le monde avec un grand bâton ou fouet, à l’instar du Knecht Ruprecht qui frappe tous ceux qu’il rencontre. En Russie, Grand-Père Gel possède une canne magique, parfois translucide comme si elle était de glace, et qui fige ce qu’elle touche, surtout les enfants peu sages ; en même temps, cette baguette protège les arbres du froid car, en les touchant, elle les couvre de neige. Le Christkindl lui-même, l’Enfant Jésus des pays germaniques, arbore un sceptre étincelant que couronne une étoile : c’est presque une baguette magique ! Et en Bourgogne, en 1897 encore, la veille du jour de l’an, « l’aïeul faisait souhaiter la bonne année par ses petits-enfants aux arbres du verger. Munis d’une petite mèche de paille allumée, ils allaient frapper vivement le pied de chaque arbre en lui disant : Bonne année de pommes, poires, prunes, selon l’arbre auquel ils s’adressaient. »

[...]

Du bâton à la baguette magique : Un imaginaire original se précise ; il met la baguette au cœur de ses trames, si bien qu’elle finit par devenir vecteur de la force magique indépendamment de celui qui la manie. Le mécanisme métonymique s’inverse : c’est la baguette qui fait le mage, c’est elle qui communique son pouvoir à son propriétaire. Ainsi, si vous trouvez une baguette magique, vous devenez aussitôt magicien !


Bâtons sacrés : Dès les origines, certains bâtons sont sacrés car investis d’une force divine dont ils sont les conducteurs. Ainsi les bâtons des patriarches :


Aaron jeta son bâton devant le Pharaon et devant ses serviteurs, et le bâton se transforma en dragon. Mais de son côté, le Pharaon appela les sages et les enchanteurs ; et ces magiciens d’Égypte firent la même chose avec leurs sortilèges ; chacun jeta son bâton, qui devint dragon. Mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons (Exode, 7, 8-12).


C’est par le bâton d’Aaron – doigt de Dieu – que la plaie des grenouilles puis des sauterelles s’est répandue à travers l’Égypte, de même que la grêle et la foudre ; c’est un bâton qui a fendu la mer Rouge pour faire passer le peuple d’Israël, qui l’a refermée sur l’armée du Pharaon, et c’est un bâton qui a fait jaillir l’eau d’un rocher en plein désert.

Cette houlette du berger deviendra l’attribut des évêques tout comme le lituus était le bâton augural des prêtres romains, manière de fusion donc entre pouvoir temporel et sacré. L’hagiographie attribue à beaucoup de thaumaturges et de saints des bâtons merveilleux. Celui de saint Gilles (Egidius) arrête les flux de lave mortels coulant de l’Etna qui menacent les habitants de Catane. Saint Antoine orne le sien d’une clochette qui dit sa nature faée. Celui du passeur saint Christophe – qui l’aide à traverser les flots sinon à les « ouvrir » –, une fois planté en terre, porte des feuilles et des dattes, celui de saint Bernard exorcise les possédés, enfin ceux de saint Pierre, saint Materne ou saint Patrick sont capables de ressusciter les morts ! Les traditions montpelliéraines autour du bâton de saint Roch sont particulièrement savoureuses ; une Vie du XVIe siècle raconte comment une veuve, issue de la famille du saint, se présenta au lieutenant général de la maréchaussée de Montpellier avec une requête, nous conservons l’orthographe originelle :


Au pouvoir de ses ancestres et d’elle a été et est aujourd’hui le baston dont Saint Roch se soulageait allant par les chemins, baston honorablement tenu dans un estui et à se expressaman employé et fermé à clef. La dite dame ajoutait : que pour qu’a l’avenir la mémoire d’icelluy en vray en puisse être conservée, elle priait le magistrat d’ordonner qu’en sa présence le dit baston fut exhibé et vériffié par experts à ce entendus, lesquels auraient à rapporter combien le dit baston a de longueur et de grosseur, qu’est ce qu’il paize, quelle est sa naturelle constitution, et de quelle nature de bois il est, et autres circonstances en icelluy remarquables.


Il s’agit donc d’identifier le vrai bâton de saint Roch, un grand nombre de « faux » étant en circulation ! C’est qu’on invoquait saint Roch contre les épidémies et autres contagions, et notamment la peste. De même, les bâtons qu’on utilisait pour écarter les chiens étaient appelés « bâtons de saint Roch » : on comprend que cette polyvalence en a fait une manière de panacée et a favorisé sa prolifération !

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Mythologie :


Dans leur Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions, 2017) Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent consacrent un article à un type de bâton particulier :


"BOURDON QUI REVERDIT : Le motif du bourdon desséché qui reverdit miraculeusement (MT F971.1) et produit un arbre est connu dans le conte ATU 756C, « Le Grand Pécheur » (The Great Sinner), où le bâton qui fleurit signale le pardon enfin accordé à un criminel qui s’est racheté par une longue pénitence. Mais le même motif intervient fréquemment dans les mythes de fondation. Ainsi dit-on en Vendée qu’un bouvier charroyant des pierres, ayant affaire de s’arrêter, planta son aiguillon devant la tête de ses bœufs, pour le retrouver enraciné et tout feuillu lorsqu’il voulut le reprendre : ce signe divin décida de l’emplacement de la commune de l’Aiguillon-sur-Vie (J.-L. Le Quellec, 1996c). Ce type de récit peut être rapproché d’un rite scandinave de prise de possession du sol qui consiste à planter en terre un grand bâton : dans la rédaction du Landnámabók (« livre de la colonisation de l’Islande ») par Sturla Thordarson (1214-1284), Rodrek, esclave de Hrosskell, prend possession de la terre en « enfonçant dans le sol son bâton fraîchement écorcé, qu’on appela Landkönnud », c’est-à-dire «  marque d’établissement » (Cl.  Lecouteux, 1995). Cela se retrouve en Nouvelle-Calédonie, dans ce mythe d’origine des diverses lignées : « Un homme de Pwey part avec un bâton de bourao. Après un séjour chez ses parents à Gomen, il monte à Gabèt où il plante son bois. Lorsque ce dernier a pris racine et a donné un arbre, il fait un radeau de ce dernier pour aller visiter ses parents à Yejeban. Il revient de là à Cabèt, confectionne un nouveau radeau qui lui sert alors à partir à Yade où il plante à nouveau son bourao, y ayant reçu la chefferie, et le nom de Tijin » (J.  Guiart, 1987). Le motif, souvent repris dans les hagiographies (MT D1314.2.5 : « Le bourdon d’un saint devient un arbre pour indiquer le lieu d’une construction »), se trouve déjà dans les évangiles apocryphes (Protévangile de Jacques et Histoire de Joseph le Charpentier), qui rapportent que lorsqu’il fut question de trouver un époux à Marie, Joseph fut choisi entre tous les prétendants car son bâton de marche fut le seul à refleurir — c’est du reste ainsi qu’il est représenté sur le tympan du portail de Notre-Dame de Paris (O.  Dähnhardt, 1907, II). Un mythe éthiopien d’origine du café met en scène saint Bäträ Maryam qui, au XVIIe s., serait tombé si longtemps en extase, son bâton de rythme fiché près de lui, que lorsqu’il reprit ses sens, ce bâton avait pris racine et portait déjà des fruits de caféier (M.  Griaule, 1930). Mais ce récit est la remotivation, effectuée au moment de l’essor de la culture du café dans le pays au XIXe s., d’un passage des Actes du saint (rédigés au XVIIe ) où le même bourdon est en bois de géso, c’est-à-dire Rhamnus prunoïdes, plante servant dans la préparation de la bière et de l’hydromel (J. Mercier, 1980- 1982). Dans l’hagiographie populaire, le motif du bourdon qui reverdit apparaît parfois en France dans des légendes localisées expliquant la présence d’un arbre remarquable (J.-L. Le Quellec, 1996). Enfin, les plus anciennes représentations de Gargantua (bois gravé des Grandes et inestimables chroniques de 1531) reprennent l’iconographie de saint Christophe en éternel passeur, portant le monde et soutenant sa marche à l’aide du bourdon qui reverdit, selon un épisode rapporté par la Légende dorée de Jacques de Voragine (1967, II).

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