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  • Anne

Les Herbes d'oubli



Dénominations :


Pierre Rézeau dans un article intitulé "De l'herbe à la Détourne à l'herbe au Tonnerre. Etude de quelques lexies populaires et/ou régionales désignant les plantes dans l'Ouest de la France." (paru In : Cahier des Annales de Normandie n°15, 1983) recense les appellations des herbes d'oubli dans sa région :


Herbe A/DE LA DETOURNE (DETAURNE, DETORNE) :

"La croyance à l'herbe qui égare est très répandue : au XVIIè siècle, elle s'appelait 'l'herbe de fourvoiement'. Plusieurs plantes que l'on redoute sans savoir quelle est au juste leur forme, font perdre le sens de la direction, ou font revenir sur leurs pas ceux qui ont posé le pied dessus ; telles sont en Normandie 'l'Egaire', en Saintonge 'l'herbe maudite' appelée aussi 'l'herbe des tournes' (sic.) ; 'l'herbe à adirer' connue en Anjou, où l'on raconte plusieurs histoires qui constatent sa puissance, l'herbe d'oubli en Haute-Bretagne, en Lorraine, etc." (Paul SEBILLOT, Le folklore de France, Paris, Maisonneuve et Larose, 1968, III, 467). Voici quelques exemples parmi ceux que j'ai relevés : "Elle [l'aïeule] nous parlait aussi de l'herbe à la détourne qui faisait perdre le sens de l'orientation à ceux qui avaient le malheur de marcher dessus et les condamnait à errer continuellement jusqu'à l'épuisement complet". "L'herbe de détaurne, d'écarté, herbe magique difficilement identifiable et pour cause ! Elle a le pouvoir de faire égarer celui qui la foule même par les chemins et les sentiers qui lui sont familiers. "Nous avons marché sur l'herbe à la détourne". "Heureusement que vous êtes venus au devant de moi. Je suis là depuis deux heures bientôt ce tantôt. J'étais venu voir aux bêtes, mais quand j'ai voulu m'en retourner, je ne trouvais plus la sortie du champ. J' sais pas comment vous êtes entrés, mais moi j'peux pas sortir (...). 'Il a marché sur l'herbe à la détourne !' Ça se disait autrefois, qu'il y avait une herbe qui, lorsqu'on marchait dessus, avait le pouvoir diabolique de vous faire perdre le sens de l'orientation. Ainsi on raconte les aventures de nombre de paysans qui, restèrent de longues heures prisonniers de leurs champs après avoir marché sur cette herbe par mégarde ou par ignorance .

Mais, comme l'écrit en souriant R. DOUSSINET, "l'herbe de la détourne a perdu son pouvoir et ne fait plus égarer le passant sur le chemin familier" (Charente-Maritime, Paris, Delmas et Cie, 1968, p. 37). Cf. FEW XIII/2, 69a (1).


1) Cartésianisme pas mort ! "On l'a matérialisée par le spiranthe, Spiranthes autumnalis L." (P. BARKAN, "Le français régional de la Vendée" in Société d'émulation de la Vendée, 1965, p. 63.


Herbe D’ÉCARTÉ :

Même sens. Cf. supra ex. et ce dialogue entre une charentaise et son mari qui s'est attardé à boire : "Ar dau diâbe [Engennce du diable], o t'en a felu dau temps peur faire 2 kilomètres. - I ai ... i ai dû marcher su l'harbe d'écarté" (Le Subiet, supplément d' Aguiaine, 8 (1974) 196).


Herbe FOLLE :

Même sens . "L'herbe folle, qui fait égarer le voyageur, dit-on dans la région confolentaise, est redoutée"


Herbe DE MÉLUSINE :

Même sens . "Une croyance analogue se retrouve dans la région saintongeaise avec l'herbe de Mélusine de l'Abbé NOGUES [XlXè s.], plus connue comme l'herbe de détourne. Elle fait perdre son chemin à celui qui la foule aux pieds" (ibid. 259).

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Symbolisme :


Roland Mogn et François de Beaulieu, dans un article intitulé "Les plantes magique de Bretagne" et paru dans la revue Penn ar Bed n°212 en novembre 2012 proposent une longue notice sur cette herbe magique :


Grégoire de Rostrenen, dans son Dictionnaire de 1732, est le premier qui évoque les propriétés de la plante : « Oublie : plante rampante qui ressemble à de la mousse verte entortillée, et qui, dit-on, égare ceux qui la nuit marchent dessus, leur faisant oublier leur chemin, ar saoüzanenn, ar savanenn, ar savanne. ». Ces mots signifient être surpris, déconcerté, effrayé. La plante a déjà été évoquée, hors Bretagne, dans la Lettre pour les Sorciers écrite vers 1650 par Cyrano de Bergerac. On la retrouve citée par des folkloristes dès 1861, que ce soit en Normandie, en Berry ou en Bretagne. Pour cette région, c’est R.-F. Le Men qui l’évoque en 1870 dans la Revue celtique : « Ar ioten – Ar Ghéoten = l’herbe d’égare : Vous tournerez toute la nuit dans un cercle infranchissable et ce n’est qu’au lever du soleil qu’il vous sera possible de retrouver votre chemin ». La plante est aussi bien connue dans les pays germaniques sous le nom d’Irrkraut (dans ce cas pour désigner le Pteridium aquilinum) dont la signification est identique.

Parmi des dizaines de mentions, notons pour mémoire quelques témoignages de la fin du XIXe siècle. Lionel Bonnemère parle de « l’herbe royale, qui pousse sur la lande de Rohan près de Saint-Mayeux (Côtes-du-Nord), bien que personne ne l’ait jamais vue, fait perdre la route de jour et de nuit, même à l’homme qui est à cheval, si le sabot de sa monture se pose sur elle » (Revue des Traditions populaires, t. V). Dans la partie bretonnante des Côtes d’Armor, on connaît un moyen facile de retrouver sa route ; il consiste à toucher, quand on pense avoir marché sur la plante magique, un morceau de bois ou de fer. Ailleurs, on conseille de retourner sa veste ou ses poches. L’herbe permet aussi d’entendre le langage des animaux (Sébillot), de déjouer les tours des magiciens (cf. trèfle à quatre feuilles), de retrouver les objets perdus. Elle pousse « là où une jument a mis bas son premier poulain » ou un poulain « né par le siège » (Cf. trèfle à quatre feuilles).

On aurait tort de croire que, depuis, l’herbe d’oubli soit tombée… dans l’oubli. Il est encore des personnes âgées qui peuvent conter comment elles ont erré une nuit entière dans des terrains qu’a priori elles connaissaient parfaitement bien. Albert Poulain d’ailleurs, a recueilli en Haute-Bretagne de multiples témoignages récents qui occupent quatre pages de son extraordinaire livre Sorcellerie, revenants et croyances en Haute-Bretagne. De même, Daniel Giraudon (2010) a recueilli de multiples exemples, tant dans le Trégor qu’en pays gallo. Non seulement il a relevé de multiples termes pour désigner la plante magique, mais aussi des verbes pour désigner l’effet qu’elle produit.

L’importance de l’herbe d’oubli est telle qu’elle a même accédé aux honneurs de la bande dessinée et de la littérature. Elle fournit les titres du tome 8 des Chemins de Malefosse de Bardet et Dermaut paru en 1995 (mais le dessin de la feuille ferait plutôt penser à un Stachys) et, surtout, aux mémoires de Louis Guilloux publiées en 1984. L’écrivain briochin s’en est bien sûr expliqué, non sans en rajouter un peu dans le fantastique : « Il m’arrive de ne plus très bien savoir où j’en suis. J’ai peur de poser le pied devant moi, peur du monde et peur de la solitude. Il me semble parfois ne plus vivre que dans la suite de moi-même. Aurais-je mis le bout du pied sur cette “herbe d’oubli” dont il est question dans les vieux contes bretons, une herbe que les méchants répandent sous les pas de qui ils veulent perdre ? Le malheureux voyageur rentrant chez lui à la nuit tombée, impatient de retrouver tout son monde, pose, sans le savoir, le pied sur cette herbe maléfique et perd aussitôt son chemin. Les Korrigans toujours alertes qui le guettaient surgissent de partout, le prennent par la main et l’entraînent dans une ronde sans fin : on le retrouvera au matin mort d’épuisement au coin d’un champ de blé. »

Quelle est donc cette étrange plante aux pouvoirs si puissants ? Faut-il suivre Lucien Jeny qui notait en 1905 dans la Revue du Berry et du Centre que « l’herbe d’égarement n’a pas de nom en botanique, mais reste comme une production surnaturelle semée par la foudre, par le feu du ciel, ou éclose la nuit de la Saint-Jean, dans les ardeurs du solstice d’été » ? Ne faut-il pas plutôt revenir aux sources et prêter crédit au père Grégoire de Rostrenen qui nous parlait d’une sorte de « plante rampante qui ressemble à de la mousse verte entortillée » ?

En allant aussi aux sources de la botanique bretonne, en l’occurrence les Flores publiées par Ferrary avec l’aide de Le Gall (1836), Le Gall (1852) et Lloyd (1879), on découvre que les scrupuleux savants avaient noté le nom vernaculaire d’herbe d’oubli dans leurs notices sur les lycopodes. Médecin et botaniste, Ambroise Viaud-Grand-Marais (1833-1913) a, par contre, recueilli en 1877 une tradition à l’île d’Yeu à propos du spiranthe d’été nommé herbe de la détourne et qui fait perdre son chemin. Mais il ne faut pas s’arrêter là.

Les noms vernaculaires cités par Ferrary (1780-1842) dans sa flore sont de deux sortes : les noms savants (un par taxon), souvent une traduction mot-à-mot du nom linnéen, et les noms vulgaires (quelques uns, dispersés). Ces noms sont déjà connus et répandus dans la France entière et présents dans d’autres publications et la simple mention « vulgairement herbe d’oubli » ne veut pas dire qu’il s’agit d’un collectage qui, dans les Côtes-du-Nord, aurait aussi dû donner des termes bretons. Les noms vulgaires cités par Ferrary ne présentent pas les caractéristiques des noms collectés sur le terrain : par exemple, ils ne comportent aucune forme dialectale. Ce sont des noms connus et répandus dans la France entière. De plus, il y a des erreurs. Par exemple, le Scolopendrium officinale est appelé « langue de serpent », alors que c’est le nom de l’ophioglossum vulgatum. Dans le cas de la flore de Le Gall, on constate qu’il fournit, en illustration des noms linnéens, 98 noms vernaculaires. Or, 95 d’entre eux sont des noms français connus, un nom est une traduction mot-à-mot du breton (fleur de lait = bokedeuleah = Primula vulgaris Huds.) et deux noms seulement sont originaux : oublie et herbe d’oubli, attribués au Lycopodium clavatum. Ces termes n’auraient pu, au mieux, être en usage qu’en Haute-Bretagne. Quant à Lloyd, qui n’a pas non plus opéré un collectage de noms vernaculaires, il donne « herbe de retourne, des égarés » qu’il a pu emprunter lui aussi. Il faut faire une mention à part de Mabille (1866) qui écrit plus longuement et subtilement « il y a une tradition populaire sur cette plante, que les paysans appellent ‘‘herbe de retourne’’ ; d’après cela on la croirait plus commune. Peut-être prennent-ils une mousse pour elle. »

Il faut bien admettre que dans la grande majorité des cas, les folkloristes ont souligné l’impossibilité de déterminer quelle plante se cachait derrière le nom d’herbe d’oubli.

Le fait de marcher sur certaines plantes peut avoir d’autres conséquences dans d’autres pays. En Irlande, marcher sur le féar gortach (Briza media L. et plantes assimilées) provoque immédiatement une sensation de faim et de faiblesse au point que l’on peut s’écrouler sur place. Même propriété pour le Hungerblümchen allemand et le Hungerkraut alsacien (petites Brassicaceae, genres Arabis, Erophila). Les anglais ont aussi leur hungerweed (Ranunculus arvensis L.). Ces plantes ont l’énorme avantage d’être, au moins partiellement, identifiées.

Il y a aussi les plantes, souvent médicinales, qu’il ne faut ni enjamber ni piétiner. Par exemple, une femme enceinte qui enjambe un pied de rue (Ruta graveolens L.) avortera (Rolland). L’objet de la croyance, apparemment anodine, est ici de désigner les plantes efficaces utilisées en dehors du cadre de l’Église. Le Ruta graveolens est un abortif puissant – et dangereux – qui était largement utilisé par les faiseuses d’anges. L’orchidée Spiranthes spiralis (L.) Chevall. est parfois nommée « détourne » en raison de la forme hélicoïdale très particulière de l’inflorescence. Daniel Giraudon signale qu’il existe sur l’estran une algue qui a les mêmes propriétés que l’herbe d’oubli !

La plupart des ouvrages scientifiques insistent sur les risques liés à l’usage des lycopodes qui contiennent des alcaloïdes toxiques et qui peuvent « déterminer assez rapidement des syncopes, suivies d’un coma mortel » selon G.-H. Parent (1964). Cet auteur ajoute : « une décoction, même à faible dose, peut engendrer des convulsions et du délire, débutant par une narcose ». Bien sûr, les homéopathes ont mis ces propriétés à l’œuvre, pour soigner… les troubles de la mémoire. Par ailleurs, des ethnologues ont signalé l’utilisation du lycopode par des peuples de l’arctique pour favoriser les voyages chamaniques vers l’au-delà. Il entre d’ailleurs dans les pouvoirs du chaman d’entendre le langage des animaux. Les propriétés « narcotiques » des lycopodes seraient-elles l’origine de l’herbe d’oubli ? L’hypothèse est tentante mais fragile.

L’herbe d’oubli est, très probablement, un nom donné à une plante magique qu’il n’est pas possible d’identifier trop précisément, même s’il n’est pas exclu qu’elle ait pu, dans certaines parties de la Bretagne, être exclusivement associée aux lycopodes. On verra qu’elle partage d’ailleurs quelques propriétés avec l’herbe d’or. La légende n’a pas besoin d’une plante réelle pour fonctionner et de nombreux exemples montrent que les mythes se nourrissent et se complexifient en s’empruntant des éléments les uns aux autres.


Le lycopode inondé peut, dans certaines parties de la Bretagne, avoir été considéré comme l’herbe d’oubli, mais l’idée d’une plante qui égare a une distribution beaucoup plus large en Europe et concerne d’autres espèces, ce qui en fait plutôt un mythe :

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Mythes et légendes :


Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014),


"Certains interdits existent au royaume des fées et quiconque les transgresse se voit exposé à une sanction inévitable. Bien souvent, celle-ci se traduit par l'oubli, l'égarement soudain. Dans le Somerset, il est bien connu que les aulneraies sont domaines de fées. Y pénétrer de nuit est s'assurer de disparaître de ce monde. Peut-être passez-vous dans la dimension féerique ou devenez-vous tout simplement invisible ? Une vertu partagée avec l'herbe d'or bretonne, l'aour-yeoten qu'on aperçoit de très loin, brillant au milieu de la plaine mais qui dès qu'on s'en approche, disparaît soudain à nos regards Pourtant, celui qui parvient à mettre la main dessus pourra s'en servir pour se rendre invisible à volonté ou découvrir quelque trésor bien caché jusqu'alors. Il en va de même pour les enfants qui seraient attirés par l'azur flamboyant des jacinthes des bois. La tentation est grande de courir au milieu de ces tapis poussant sous les hêtraies mais le danger ne l'est pas moins ! C'est là territoire des fées et elles s'empresseraient de déboussoler les bambins qui ne retrouveraient plus le chemin de leur chaumière.

Ces herbes-fées habitées d'un lutin comme l'Ariotanou de nature féerique se retrouvent partout. On l'appelle l'Egaire en Normandie ; l'herbe-qui-égare dans le Jura ; l'herbe d'engaire dans le Berry ; l'herbe des tournes en Saintonge, etc. En Allemagne, c'est l'Irkraut dont se méfient les promeneurs sur les sentiers réputés hantés par les elfes. En Russie, c'est la Zabutko qui effraie. Une jeune fille, après l'avoir consommée, reçut des fées le don de comprendre le chant des herbes. Son seul interdit était de ne jamais révéler à voix haute le nom de cette plante sous peine de perdre la mémoire, ce qui bien entendu arriva.

Pour terminer, évoquons encore l'histoire de ce brave garçon alsacien qui, après avoir marché sur une herbe d'égarement dans la forêt d'Obermoder, avait été ravi par les fées qui lui avaient fait voir mille merveilles. Une fois revenu chez lui, le jeune homme ne désirait plus qu'une chose : s'en retourner de l'Autre Côté. Hélas, les dames cruelles ne permettent pas aux pauvres humains que nous sommes de vivre une seconde fois cette plénitude émerveillée. L'entourage du garçon le savait bien, sa mère l'avait mis en garde, sa fiancée avait cueilli pour lui un brin de romarin qu'elle avait attaché à son vêtement pour le protéger. Rien n'y fit. L'entêtement du jeune homme le mena finalement à la folie. Après lui avoir fait perdre son chemin, les fées lui avaient fait perdre la raison !

Un pied sur la tourmentine, ou herbe d'égarement, et vous voilà parti pour des errements sans fin. Seul remède efficace contre cette malédiction, la parisette, Paris quadrifolia L., une petite plante discrète de nos bois."

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Voir aussi : Les Herbes de Féerie.

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