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  • Anne

Le Safran



Étymologie :

  • SAFRAN, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1150 bot. safran « crocus » (Charroi Nîmes, éd. D. Mc Millan, 1149) ; b) α) 1539 safran bastard « carthame » (Est.) ; β) 1547 saffran bastard « colchique d'automne » (Estienne, De latinis et graecis nominibus arborum d'apr. FEW t. 19, p. 202a) ; 1827 safran des prés (Encyclop. méthod. Méd., t. 12) ; 2. a) 1re moit. xiie s. « matière colorante jaune » (Lapidaires anglo-norm., éd. P. Studer et J. Evans, I, 418 : linge teint de safran) ; 1587 « couleur jaune » (Malherbe, Les Larmes de Saint-Pierre, 360 ds Poés., éd. J. Lavaud, t. 1, p. 22 : Du saffran que le jour apporte de la mer) ; 1778 adj. (Buffon, Hist. nat., Oiseaux, t. 4, p. 346 : jaune-safran) ; b) 1539 expr. aller au safran « faire banqueroute » (Est.) ; 1861 accommoder au safran « cocufier » (Augier, loc. cit.) ; 3. xiiie s. « assaisonnement » (Dit du mercier, ms. BN 19152, f°43 r°a, reprod. E. Faral, 1934 : saffren a metre en viandes) ; ca 1393 saffran (Ménagier, éd. G.-E. Brereton, J. M. Ferrier, p. 269). Empr. au lat. médiév. safranum (1156 ds Pellegr. Arab., p. 351), et celui-ci à l'ar. za farān « safran ».


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :

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Symbolisme :


D'après Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Première édition 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Selon Gilbert de Horland ( mort en 1172) le safran, éclatant et couleur de l'or, se rapporte à la sagesse. C'est la couleur du vêtement des moines bouddhistes."

Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Connu depuis l'aube des temps (il est mentionné notamment dans des papyrus égyptiens datant de 1550 avant Jésus-Christ), le crocus safran fut particulièrement apprécié des Anciens, « émerveillés, semble-t-il, par [son] étonnant pouvoir colorant : il peut colorer cent mille fois son poids d'eau ». Ils en répandaient sous les pas des empereurs et sur les couches nuptiales, en respiraient l'odeur qui les enivrait et les incitait à la gaieté, et attribuaient de grands pouvoirs curatifs à l'onguent de safran, appelé « crocomagna ». Les prêtres-magiciens de Ninive (Assyrie) tiraient des oracles de la manière dont le safran se diluait dans l'eau.

Selon Ovide (Métamorphoses), la plante, consacrée à Cérès, déesse latine de la Fertilité, est la métamorphose du jeune Crocus, pour qui Smilax se dépérissait d'amour. Homère dans L'Iliade cite le crocus comme faisant partie des plantes composant « le lit des amours terrestres de Jupiter et de Junon ».

Le safran, qui passait, notamment dans l'Italie de la Renaissance, pour l'aphrodisiaque par excellence, renforce le pouvoir des charmes d'amour. Selon Pline, qui lui attribuait également un pouvoir aphrodisiaque, le safran a toutefois une influence soporifique car il purge légèrement le cerveau : « Les couronnes de safran, dit-il, adoucissent l'ivresse. »

Avoir du safran chez soi porte bonheur. L'infusion froide de safran renforce les facultés intellectuelles ; avalée brûlante, elle favorise la médiumnité et la voyance tout en guérissant de la fièvre. Les sorciers des régions méditerranéennes se lavent les mains dans une infusion de safran avant de se livrer à une guérison.

Une mixture composée de safran et de blanc d’œuf, conservée une quinzaine de minutes sur le front, fait passer la migraine. Contre le mal de mer les Belges recommandent d'avoir sur la poitrine des sachets de safran. A cause de sa couleur qui rappelle celle de la jaunisse, le safran est utilisé, notamment en Allemagne, dans le traitement de cette maladie.

Si dans la tradition perse, les femmes enceintes se mettaient un bulbe de crocus safran sur l'estomac pour faciliter l'accouchement, une croyance mauricienne veut qu'une femme enceinte qui sème cette plante court le risque d'avoir un enfant avec six ou huit doigts à chaque main ! D'ailleurs, en Europe, on déconseille aux femmes, enceintes ou non, de cueillir du safran : elles le corrompraient. On leur préfère une petite fille ou un homme.

Chez les Anglo-Saxons, le crocus jaune est l'emblème de la Saint-Valentin : la jeune fille qui c jour-là en porte un à sa boutonnière fera une rencontre sentimentale.

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Selon André Sauge, auteur d'un article intitulé "Du safran pour Artémis." (paru In : ASDIWAL. Revue genevoise d'anthropologie et d'histoire des religions, n°8, 2013. pp. 99-109) :


[...] Le retour du roi et annoncé. Dès le moment de la parodos, le chœur évoque d’abord l’horreur de la décision d’Agamemnon au départ de l’expédition de Troie, le sacrifice de sa fille, puis la scène qui précède immédiatement l’égorgement de la victime. Le roi a ordonné de relever Iphigénie, prostrée sur le sol, et de la bâillonner (pour que le rite ne soit pas troublé par un cri ou une parole de mauvais augure, je pense). Eschyle évoque ce qui suit en ces termes :

En versant sur le sol de la teinture de safran, (v. 239)

Elle frappait, faisant appel à la pitié, chacun des sacrificateurs d’un trait de lumière

Jailli de ses yeux, qui la détachaient comme dans une peinture ; elle voulait

Prononcer un mot après que, si souvent, inspiré de son père,

Dans la salle de festin où se rassemblent les hommes autour d’une table fastueuse,

Elle l’eut fait retentir ; d’une voix pure de vierge indomptée

Elle honorait filialement l’amitié paternelle

En chantant un péan aux trois libations appelant un sort favorable.


Sauf pour le premier vers, je propose une traduction qui diverge de celle de Bollack [Jean Bollack, Agamemnon 1. Deuxième partie. Parodos lyrique ii-iii. Présentation du premier épisode. Premier Stasimon, Lille, Publ. de l’Université de Lille III – Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1981, pp.  253-255 et pp. 256 ss. pour le commentaire du Stasimon]. Je fais d’abord l’hypothèse que ce sont les yeux brillants qui détachent Iphigénie de son entourage comme ils le font, dans une peinture, d’un personnage ; ensuite, je suggère qu’Iphigénie ne veut pas « parler », mais répéter un mot qu’elle a souvent prononcé dans la salle de festin où se rassemblaient les hommes, un mot dérivé de « père » (πρὸς ἐννέπειν … πατρὸς) ; ce mot, c’et « Papa ! »

Mais l’essentiel, pour nous, est dans le premier vers et dans la lecture qu’en fait Bollack. Le critique examine les interprétations auxquelles les commentateurs se sont arrêtés dans leur lecture du vers 239. Un premier groupe comprend la formule κρόκου βαφὰς χέουσα d’abord comme une métonymie : κρόκου βαφὰς sous la teinture de safran désigne la « crocote », la robe couleur de safran ; la désignation métonymique serait une allusion aux rites de Brauron. Le syntagme aurait également un sens métaphorique : Iphigénie laisserait tomber sa robe, « qui coule ». L’emploi de l’Iliade est invoqué comme argument en faveur de cette interprétation : le syntagme prépositionnel (ἐς + accusatif) n’autorise justement pas l’analogie. Un second groupe, en vérité essentiellement un éditeur (Denniton-Page) et un critique (Lloyd-Jones), ne change rien à l’interprétation de la métonymie, mais suggère de voir dans l’emploi du participe un trait descriptif : les pans de la robe traînent sur le sol. À la première interprétation, le critique objecte avec raison qu’Iphigénie, fermement tenue debout par des gardes, ne peut pas laisser tomber sa robe par terre. En outre, si tel avait été le sens, le participe aurait été à l’aoriste. La supposition ancienne qu’Iphigénie aurait simplement laissé tomber un voile « couleur de safran » est, à mes yeux, purement controuvée. Quant à la seconde lecture, elle rabaisse le vers à n’être qu’un ornement sans grand intérêt et, ajouterai-je, expose Eschyle au reproche de faire du remplissage.

Bollack traduit donc le vers selon le sens le plus obvie : Iphigénie verse de la teinture de safran ; la faiblesse de sa lecture est dans son interprétation : sous la teinture versée couleur de safran, il voit un « bain de sang », c’est-à-dire une allusion à l’égorgement de la victime (l’idée n’est pas originale. Cf. le renvoi à Schneidewin et, en dernier, à P. Maas, 1951). Je ne sache qu’aucune version de la légende d’Iphigénie s’achève sur l’égorgement de la jeune fille. Le chœur le dit (vers 258) : « ce qui s’est passé à partir de ce moment-là, je ne l’ai pas vu, et je n’en parle pas. » Ce qui précède, qu’il vient de décrire, il l’a donc vu. De la suite des événements fait partie l’instant de l’égorgement : ni le chœur, ni personne d’autre sans doute, n’en a rien vu. Pour cause ! La « victime » a disparu. La formule κρόκου βαφὰς χέουσα n’est pas une métaphore de l’égorgement, d’autant moins que le syntagme κρόκου βαφὰς ne peut pas fonctionner comme une métaphore pertinente du sang qui jaillit. La couleur du safran est à dominante jaune avec des tons orangés, mais n’est pas rouge.

Il nous faut donc faire une autre hypothèse : avant d’être sacrifiée, la jeune fille accomplit un geste rituel. Pour le comprendre il suffit de respecter le sens premier des mots : elle « verse en libation de la teinture de safran ». Ce que dit le vers est à prendre à la lettre, Bollack a raison. L’énigme, s’il y en a une, et à chercher dans la signification d’un rite.

Le geste, partie d’un rite, rituel donc, invite à voir dans la « teinture de safran » non une métaphore, mais un substitut symbolique, non pas simplement du sang, mais du sang menstruel qui teinte, après lavage, les tissus qui le recueille d’une teinte résiduelle jaune safran, celle du sérum, où se mêlent des traces d’hématie qui en intensifie la couleur. Il en est comme si les morceaux d’étoffe (ῥάκεα) utilisés par les jeunes filles qui ont leurs règles, et, de manière générale, par les femmes, recueillaient et filtraient une poussière d’or, analogue à du pollen (voir, sur la valeur symbolique du safran, le développement que lui consacre Giuman), contenant en elle le germe de la vie. Il faut empêcher l’écoulement du sang menstruel sur le sol pour recueillir le germe de vie qu’il contient afin de le consacrer à la déesse Artémis. En faisant couler « vers et dans le sol » de la teinture de safran la jeune fille que l’on se disposait à sacrifier signifiait ce à quoi on l’obligeait à renoncer : la puissance de fécondité dont elle était porteuse, qu’elle rendait à la terre en même temps qu’elle remettait à une déesse le soin de conjurer les effets négatifs d’une vie, donneuse de vie, sacrifiée.

Il n’est pas impossible qu’eût été sacrifiée au début d’une expédition en vue de conquérir de futures mères, dans une situation de pénurie, une jeune fille pubère qui, avant l’égorgement, offrait à une déesse de la compétence de qui elle relevait, une libation de teinture de safran, substitut symbolique de sa puissance de fécondité. Précisément « sacrifiée une fois pour toutes », τεθυμένη, cette puissance de fécondité était remise aux soins de la divinité qui la tenait en réserve pour un transfert à d’autres porteuses de vie. Le rite sacrificiel, tout rite sacrificiel dirait M. Hénaf, était un échange symbolique, dans l’opération duquel, au moment de la thusia proprement dite, du jaillissement du sang, était transféré au monde divin le soin de prendre en charge la circulation des échanges vitaux, menacée d’une rupture radicale. Le divin est la boucle du vivant.

En même temps, par son geste, la « victime » faisait appel à la divinité et s’en remettait à son soin. Le geste d’Iphigénie versant une libation d’un liquide équivalent symbolique de la vie dont elle est porteuse est analogue au chant d’Arion, interjetant appel à son dieu tutélaire avant de procéder à sa propre « exécution ». Dans les deux cas, la divinité compétente a non seulement pris en charge la puissance de fécondité que recelait l’offrande, mais également le sujet humain pour en faire son substitut symbolique (son therapōn).

Revenons à la formule d’Aritophane et à ce qu’elle nous révèle de l’arkteia.

[...]

Du rapprochement avec la scène du sacrifice d’Iphigénie, nous déduisons une équivalence entre κρόκου βαφὰς χέουσα et τὸν κροκωτὸν χέουσα : à chaque fois, le sujet est féminin ; il « verse » quelque chose de liquide, dans le premier cas, « une teinture de safran », dans le second cas quelque chose qui lui est analogue, τὸν κροκωτὸν, non pas une robe, mais « l’agent liquide – déterminant masculin et non neutre – d’une opération de teinture au safran », le sang menstruel. Les deux vers d’Eschyle et d’Aristophane s’offrent un appui réciproque : ce que je disais plus haut de la signification du geste d’Iphigénie ne se justifiait que de ce que j’avais à l’esprit en le lisant, la formule d’Aristophane dans Lysistrata. L’auditoire athénien n’avait pas besoin de la confrontation entre les deux vers pour comprendre immédiatement leur signification : « teinture de safran » était pour lui une catachrèse qui tenait lieu de ce qu’il n’était pas convenant de dire publiquement, l’écoulement du sang menstruel.


Dès l’âge de sept ans révolus, j’étais arrhéphore,

ensuite, à dix ans révolus, je broyais du grain pour une déesse archégète

et versant (pour elle) ma (τόν) teinture de safran (= le sang de mes menstrues), j’étais ourse à Brauron.

Et, devenue une belle enfant portant en encorbellement deux figues sèches, j’étais porte-corbeille.


fLa vie d’une fille était ponctuée de trois « passages » : une sortie du giron maternel à sept ans, une sortie du giron familial à onze ans afin de l’éloigner des pères, des frères, des cousins, des philoi et des étrangers avant qu’elle ne puisse être fécondée, une entrée dans la vie adulte, par le mariage, à quinze-seize ans. Pendant la période qui précède l’âge où la jeune fille pouvait être canéphore, prête au mariage, à partir de onze ans, il n’y a pas deux moments rituels, celui où elle était meunière et pâtissière, puis celui où elle « faisait l’ourse » ; à Brauron, elle assurait le service du solide et du liquide, mais un liquide dont elle ne préservait l’intimité que si elle était assez forte pour résister aux ivresses de Dionysos ! L’arkteia n’était pas une époque où la ille devenue pubère « mourait symboliquement » en renonçant à l’usage de son corps et en restant vierge, mais où, différant jusqu’au moment du mariage sa première union sexuelle de fille en âge d’enfanter (parthenos), elle se « virilisait » (« vir-ginisait ») en apprenant à maîtriser la pulsion sexuelle, d’emblée placée sous l’autorité d’Athéna, dévolue à l’autorité de la Cité, au moment de l’Arrhéphorie. Telle était la règle de conduite qui élevait la fille au statut de « citoyen » : tu n’enfanteras ni pour la satisfaction de ta famille, ni pour ta propre satisfaction, tu enfanteras pour la satisfaction de la Cité.

[...]

Nous saisissons désormais la raison pour laquelle porter la robe teinte de safran (« la crocote ») en tant que canéphore, continuer à le faire après le mariage, était un signe de distinction : la robe était l’équivalent d’une couronne d’or, proclamant la souveraineté d’un sujet féminin sur la pulsion sexuelle ; n’étaient admises à porter la corbeille, promesse des fruits, que les jeunes filles qui avaient su préserver leur virginité pendant toute la période de l’arkteia, des premières règles jusqu’au mariage. Pour son futur mari, certes, il s’agissait de garantir qu’il était bien le père de l’enfant qui naîtrait d’elle après le mariage. Mais la femme, elle aussi, tirait un bénéfice de son abstinence de tout mâle à l’époque où elle relevait de l’autorité d’Artémis : par la maîtrise de sa sexualité, elle accédait à un statut de sujet humain non moins rempli d’andreia, de virilité – elle et « virgo », détentrice des forces (vires) qui la rendront capable d’exercer son ascendant sur tous les périls qui menaceront l’intégrité de sa personne morale, de son statut de γυνή, de « génitrice » légitime – que les ἄνδρες.

J’en suis à me demander si la crocote n’était pas tissée avec les fils renoués ou à nouveau filés des ῥάκεα, des morceaux de tissu déchiré qui avaient recueilli, pendant toutes ses années de probation, le pollen dont la fille pubère était porteuse, et dont elle élaborait le miel. Les tissus des femmes mortes en couche étaient consacrés dans le sanctuaire d’Artémis à Athènes.

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; le Safran raconte la sienne dans un conte venu des Pays arabes et intitulé "Grand-Mère, ferme donc la porte !" :

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