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L'Arc sacré

  • Photo du rédacteur: Anne
    Anne
  • il y a 16 heures
  • 41 min de lecture


Pour Ali - Tupi... 💜


Étymologie :


ÉTYMOL. ET HIST. − 1. Ca 1100 « arme qui sert à lancer des flèches » (Roland, éd. Bédier, 780 : Dunez li l'arc que vous avez tendut Si li truvez ki trés bien li aiut) ; d'où 1611 (Cotgr. : Il a plusieurs cordes à son arc) ; 2. a) 1170 archit. « monument en forme d'arc, arc de triomphe » (Rois, Ms. des Cordel. fo64 Ro, col. 2 ds La Curne : Les Reis soleient anciennement faire lever e voldre ars Ki fussent signe e à remembrance de lur victorie) ; b) ca 1270 id. « arceau, partie cintrée d'une arcade » (E. Boileau, Métiers, 1re part., LXXVI, 5 ds Gdf. Compl. : Ne tendre en arc nul garnement, ne contre paroy ne en lices) ; 3. a) ca 1300 astron. « arc en ciel » (Macé, Bible, ms. Tours 906, fo 7d ds Gdf. Compl. : Li ars qui es nues se porte... Et pour mon air qu'ai ou ciel mis) ; b) 1690 géom. (Fur. : Arc, signifie en Geometrie, un trait de compas qui se meut sur un centre, & qui n'achève pas un demi-cercle, La ligne qui en joint les deux extremitez s'appelle la corde) ; 4. 1611 mar. « gîte d'un navire » (Cotgr.) ; 1771 id. arc de l'éperon (Trév.) ; 5. 1805 anat. arc du colon « partie recourbée du gros intestin » (Cuvier, Leçons d'anat. comp., p. 499 : On ne voit pas de bandes tendineuses ni de boursouflures d'une manière bien marquée, dans les deux premiers arcs du colon que nous venons d'indiquer, et qui ont 0,324 de diamètre) ; 1845 id. arc sénile (Besch.) ; 6. 1814-20 phys. (Nysten) ; 1866 id. (Lar. 19e : Arc voltaïque. Bande lumineuse... qui se produit quand on laisse une solution de continuité dans les fils qui réunissent les deux pôles d'une pile) ; 7. emplois plus gén. a) 1690 (Fur. : Arc. On appelle figurément les sourcils d'une belle brune, des arcs d'ébene) ; b) 1690 (ibid. : Arc, se dit aussi généralement de toutes les choses qui se font en ligne courbe. En cet endroit le rivage se courbe en arc pour former un Golphe ou une Anse). Empr. au lat. arcus, au sens 1 Plaute, Trin., 727 ds TLL s.v., 476, 8 ; au sens 2 a, Pline, Nat., 34, 27, ibid., 479, 75 ; 2 b, Vitruve, 5, 10, 3, ibid., 479, 51 ; 3 a, Virgile, Enéide, 5, 658, ibid., 478, 72 ; 3 b, Albert Le Grand, Cael., 1, 1, 10, p. 29b, 27 ds Mittellat. W. s.v., 910, 10 ; 5 emploi méd. cf. Carmina Burana, éd. Hilka-Schumann, 67, 3b, 6 ; 7 b, Virgile, Enéide, 3, 533 ds TLL s.v., 480, 45.


Lire également la définition du nom arc afin d'amorcer la réflexion symbolique.

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Histoire de l'arc :


Ludovic Simak, auteur de Le Dernier Néandertalien : comprendre comment meurent les hommes (Éditions Odile Jacob, 2023) explique que l'archerie est une spécificité de l'homo sapiens, de laquelle dépendrait peut-être l'extinction des autres humanités :


"Ces sociétés-là, les premières qui furent confrontées à Néandertal sur le continent européen, maîtrisent des technologies remarquables. Leurs artisanats de silex sont étonnamment standardisés, illustrent l’existence de productions normalisées, en série, à 1 ou 2 millimètres près. Ces conceptions artisanales révèlent une certaine manière d’être au monde. Cette manière-là, c’est la nôtre. Il y a cette simplicité à comprendre les objectifs des artisans que l’on ne rencontre jamais au travers des silex néandertaliens. On y devine nos logiques. On y devine aussi de très vieux savoirs, de très anciennes traditions, des processus de transmission des connaissances rigides et qui structurent profondément l’organisation de ces populations. Il serait impossible de discerner une même tradition culturelle à 3 000 kilomètres de distance sur des rives opposées de la Méditerranée si ces populations n’étaient pas structurées, contraintes, par de puissantes servitudes culturelles. Et ces technologies d’obtention de pointes de silex sont justement tout à fait remarquables. On reconnaît au sein des 1 499 pointes du Néronien de la Grotte Mandrin deux catégories d’objets bien distincts associant de grandes pointes de 4 à 5 centimètres de longueur et de toutes petites pointes. Techniquement ces grandes pointes de silex et ces petites pointes sont absolument identiques, mais nous passons pour ces dernières en mode lilliputien. De véritables microtechnologies du 54e millénaire. La réduction est parfois tellement poussée que l’on peut parler de nanotechnologies du Paléolithique. Ces nanopointes de silex font moins de 10 millimètres de longueur maximum et font toutes 2 à 3 millimètres d’épaisseur maximale. Un centime d’euro ce n’est pas bien gros. Il faut poser ce livre quelques secondes et prendre le plus petit de vos sous en main. Tu vois, ce n’est vraiment pas bien grand un centime. Eh bien on peut déposer à l’intérieur de ce sou deux de nos plus petites nanopointes du Néronien sans qu’elles débordent. Étonnant, non ? C’est même bien trop petit pour faire un cure-dent sérieux. Quelle était donc la finalité de ces étonnantes nanotechnologies des premiers hommes modernes en Europe ?

Laure Metz, l’une des étudiantes de l’équipe Mandrin, allait réaliser cinq années d’analyse pour pouvoir restituer la fonction de ces tout petits objets. Sa thèse de doctorat soutenue en décembre 2015 à l’université d’AixMarseille allait aboutir à des conclusions pour le moins inattendues. Ces nanotechnologies sont directement en relation avec les technologies d’armement de ces sociétés. Ces toutes petites pointes sont toutes des armes. Des armes fonctionnelles, fracturées et ramenées dans la grotte au retour de la chasse, ou au retour de la guerre. Et ces pointes de quelques grammes n’ont pu fonctionner que propulsées par un arc. Une archerie du 54e millénaire. Une bonne quarantaine de millénaires avant l’invention supposée de l’arc à travers l’Eurasie. Ce n’est pas rien. À cette époque Néandertal utilise de lourdes lances employées à la main et armées elles aussi d’armatures de silex, mais d’armatures 100 fois plus lourdes que les pointes volantes de Sapiens. Si la maîtrise du feu est souvent perçue comme un pas technologique crucial, et plus encore dans les processus de la socialisation de nos ancêtres, l’archerie ne représente pas un simple saut dialectique. L’archerie, c’est un autre univers. C’est de la haute technologie. Une technologie d’horloger. La compréhension, la maîtrise, et plus encore l’association et la mise en synergie de matériaux dont les propriétés sont radicalement différentes. Utiliser le ressort et la force de la fibre de bois, la contraindre par des fibres souples et résistantes. L’associer à des éléments composites, pointe, fut, ligatures, empennage, dont le poids et la longueur sont intimement corrélés à la longueur et la force de l’arc. L’archerie, c’est déjà une compréhension globale des propriétés des matières naturelles et de leurs potentialités si on les met en réseau. Nous sommes ici confrontés à des degrés de projection des idées et de conceptualisation si pertinentes et si efficaces que ces mêmes technologies de l’archerie occupent toujours, 54 000 ans plus tard, une place importante dans l’ensemble des sociétés planétaires. Si la Fédération française de tir à l’arc compte près de 80 000 membres, on estime que près de 24 millions de personnes pratiqueraient l’archerie régulièrement aux États-Unis. Lorsqu’elles n’ont pas été balayées par la globalisation effrénée de ces dernières décennies ces technologies occupent encore une place centrale dans l’économie de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs. Ces technologies, bien vivantes, nous éloignent profondément des savoirs avérés chez Néandertal. Et la bonne question n’est pas de savoir si Néandertal était capable, lui aussi, de faire ceci ou de faire cela. Il aurait bien pu marcher sur la Lune s’il ne s’était éteint, qui sait ? Pas moi. La bonne question est toujours de savoir ce que, très concrètement, ces sociétés ont réalisé, ou pas. Encore une fois, moi, je ne sais pas. J’analyse. J’interroge. Je constate. Je gratte là où ça dérange. Là où, généralement, on n’aime pas regarder de trop près. C’est ici un simple constat. Je constate que les technologies de l’archerie n’entrent en rien dans ce que l’on connaît des populations néandertaliennes. Tout au moins jusqu’à ce que l’on découvre une très vieille base lunaire néandertalienne. Si l’idée m’en est plaisante, en soi, d’ici là, je constate que Néandertal n’a pas fait cela.


De l’impressionnisme à l’épaisseur du trait : Ces sociétés Sapiens brillent par leurs technologies, tout à fait remarquables, et nous en avons décrypté la rigidité, la rigueur, la répétitivité à travers des milliers de kilomètres et au-delà des mers. Ces sociétés, puissamment rigides, ne semblent pas briller par leur créativité, par leurs capacités d’émancipation à leurs principes anciens. N’y voyez aucun paradoxe. Ces très hautes technologies sont techniquement impressionnantes mais n’illustrent pas, au 54e millénaire, l’émergence de technologies nouvelles, mais probablement la réplication de traditions techniques déjà très anciennes. Si l’archerie ne semble pas connaître d’antécédents en Eurasie, il est possible d’en suivre la trace au-delà du 80e millénaire dans un ensemble de sociétés africaines. L’idée ne serait nouvelle que sur le supercontinent eurasiatique. Nos Néroniens, leurs ancêtres, n’ont fait qu’élaborer un certain nombre de normes techniques, de normes culturelles en association avec ces traditions de l’archerie. Des traditions déjà vieilles de plus de 30 millénaires au moment où l’on voit poindre ces technologies à l’ouest de l’Eurasie. Évidemment, je ne peux pas tracer de fil conducteur direct entre ces vieilles archeries africaines et nos technologies du Néronien. Ces solutions ont pu être oubliées et réinventées bien des fois à travers le temps. Disons qu’en l’absence de brevets, de telles idées, de telles mises en synergie, géniales, ont dû fuiter et s’embraser comme un feu de paille à travers les continents à l’instant où le spectateur d’une innovation a posé le premier regard sur le vol de la première flèche. Mais c’est peut-être aussi une réponse évidemment simpliste, naïve, et qui évite de se confronter à la complexité de la propagation des idées. La question des modalités de diffusion des grandes innovations techniques à travers la planète reste l’une des énigmes dérangeantes de nos disciplines. Aucun article scientifique ne se confronte directement à cette question de l’émergence des technologies. Les plus grandes revues internationales récupèrent les gros titres ; le plus vieux ceci et la plus vieille cela et le vieillissement progressif de nos découvertes permet de manière lassante de multiplier les grandes annonces dans les médias. Vous les voyez passer régulièrement dans les infos on line ces premières grottes ornées, ces plus anciennes parures, ces premiers traits intelligents. Ils sont toujours plus vieux, chaque semaine, comme quand on fait tomber une bobine de fil et qu’en voulant la faire revenir vers soi, en tirant sur la ficelle, on voit la bobine se dévider à l’infini sans qu’elle ne se rapproche jamais de nous. Le premier arc, le premier art, la première flèche, le premier feu, la première pierre taillée, c’est cette bobine de fil qui se déroule sans fin sans jamais faire le moindre mouvement vers nous. On imagine bien que quand on aura tiré tout le fil on verra enfin le bout de la ficelle et le rouleau sur lequel elle s’entourait. Mais dans l’histoire des techniques, tout cela est bien incertain. Les premières pierres taillées que l’on pensait depuis des décennies avoir 2,6 millions d’années ont subitement gagné 700 millénaires en 2015, nous renvoyant à 3,3 millions d’années, prédatant soudainement l’émergence même du genre Homo et nous questionnant profondément sur les premières technologies que l’on aurait voulu synchroniser avec l’émergence simple et directe de nos ancêtres biologiques. La question de l’origine de toutes choses est d’une immense complexité, tout autant que la question de la diffusion des idées, des systèmes, des concepts, des techniques. Comment certaines technologies se répandent comme une traînée de poudre et nous apparaissent subitement connues universellement par l’ensemble des sociétés humaines, comme un bien commun immédiat qui transgresse en un instant tous les espaces planétaires.

La réponse courte, simple, facile, c’est la fuite technologique, l’échange, l’analyse, la copie. Mais pour nous autres archéologues, qui interrogeons l’origine et l’évolution des choses humaines, la question nous renvoie probablement aussi à l’absence de résolution de nos données et de nos procédures d’analyse. Tout cela, c’est en même temps, parce que l’on pèse si mal les temps lointains. Définir qui de la poule ou de l’œuf, c’est toujours un défi, surtout quand ni l’œuf ni la poule ne sont des entités biologiques, mais des idées, des concepts, des connaissances techniques. Ces idées, aussi géniales fussent-elles, pourraient bien avoir émergé mille fois. Avoir été enterrées mille autres fois. Et avec des dizaines de millénaires de recul et sans aucune capacité à voir précisément l’origine de toute chose, nous paraître, au loin, avec le recul et le flou tendancieux des millénaires, comme un formidable tableau impressionniste. Un tableau où chaque touche de couleur semble se relier au point d’à côté pour faire briller ce Soleil levant qui n’est en réalité qu’une addition de touches autonomes de couleur, sans continuité, sans régularité. Quand on s’approche, finalement, on ne voit rien d’autre que ces petites bosses de couleur, que ces petites touches de peinture. Mais au loin, tout prend sens. En réalité cette parabole ne colle pas vraiment. Dans un tableau, il y a un peintre, un projet, une vision. Dans l’impressionnisme, il y a un impressionniste. Un peintre au talent d’illusionniste. Mais dans l’origine de l’arc et de toutes les grandes inventions, il n’y a pas de grand projet transcendant les hommes. Il n’y a que le constat de leur présence. De leur absence. On constate ces manières de tailler le silex qui sont, en un instant, partout. Mais cet instant, cette synchronie, est une illusion. Pendant longtemps on a pensé que certaines manières de tailler le silex avaient 300 à 350 millénaires. Nous appelons cela les débitages Levallois, comme cette station de métro sans grand intérêt que tu connais peut-être. Trois cents à 350 millénaires, cela laisse tout de même une incertitude de 50 millénaires. Admettons. Ces 50 millénaires, c’est l’épaisseur du trait de nos résolutions archéologiques, tu vois... Mais déjà, cette belle résolution à 50 millénaires près n’est qu’une belle illusion. Une illusion dont peu d’archéologues sont dupes, j’espère.

[...]

Ce bassin de Weyt’o est occupé par plusieurs groupes culturels. Nous sommes parmi les Maalé, des chasseurs guerriers nus, à l’arc. Leur première rencontre sera pour moi bluffante. Mes errances géographiques, du Gobi au Sahel, de l’Occident irlandais aux hauts plateaux anatoliens, m’avaient confronté aux seuls reliquats des vieilles populations traditionnelles. Aux ombres de leurs ombres. Aux agonies de leurs gloires passées. Quand quelque chose d’original subsistait encore. Dans ce petit recoin d’Éthiopie j’étais finalement cueilli. Retourné dans mes perceptions d’une globalisation désespérante. Nous sommes sortis des pistes touristiques depuis quelque temps et nous approchons de la rivière Weyt’o. Un vieil arbre se dessine nettement depuis quelques distances au sommet d’un massif rocheux que notre 4 × 4 gravit lentement. Bientôt nous contournerons sa masse végétale. Mais je me trouve projeté dans un ailleurs. Bluffé. La gorge subitement nouée. Sans voix. Suspendus sur les larges branches horizontales du vieil arbre se tiennent une dizaine de guerriers. Debout. Nus. Carquois de flèches en travers du dos. Arc en main. Des guerriers nus habillés seulement d’arcs et de flèches. L’ailleurs tant attendu. L’ailleurs que je n’attendais plus me surplombait avec le plus grand naturel. De larges sourires nous informent d’un accueil chaleureux. Autour de l’arbre, des objets, leurs objets. Tous de bois, de peaux et de fibres. Vraiment ? Cela existe donc vraiment ? Encore ? Des guerriers nus vivant aux rythmes de leurs chasses. Sur la puissance de leurs arcs. Un espoir soudain de liberté. D’altérité. Les écrits de Malaurie, de Paul-Émile Victor, de Lévi-Strauss, malgré la tristesse de ses tropiques, avaient bercé tout mon parcours de vie. M’avaient pénétré de ces ailleurs peuplés d’humains qui ne se fondaient pas, qui ne se limitaient pas, en nos seules conceptions. Des rencontres avec les altérités éteintes. Mille égarements géographiques ne m’avaient ni confronté ni préparé à ces fragiles saveurs.

Je pourrai profiter de cette proximité dans les semaines qui viennent pour m’imprégner de leurs savoirs ancestraux. Non pas que l’Occident ne soit pas ancestral. Nous sommes tous ancestraux. Mais ils étaient, enfin, différents. Une autre voie. Une autre histoire. Leurs procédés de fabrication de ces arcs, les Kossi, et de ces flèches, les Ichi. J’en dénombre neuf catégories, toutes adaptées aux catégories de chasse, de la Pumka, dont l’extrémité est constituée d’un plat en bois pour assommer les oiseaux, aux Sissiagwi, véritables aiguilles torsadées surmontant les flèches pour percer les petites proies, lézards et serpents. De leurs poisons, des bois à feu, les Surung où l’on frotte à la main des archers pour obtenir les premières braises pour allumer le Tami. Le feu. Moments de découvertes. Moments de partages intenses. Mais ne vous y trompez pas. Ils ne sont pas vierges de tout contact avec les Blancs. Les missionnaires sont passés bien avant moi. Probablement dans les années 1930. Il y a bien longtemps en tout cas, et les voilà bons chrétiens. Il doit probablement déjà exister des bibles en Maalé. Et aucun souvenir des anciens dieux. À force d’insister, quelques vagues notions ressortent des mémoires collectives. Les vieilles croyances sont données presque sous le manteau. Avec une sorte de gêne. Non, non insistent-ils avant de m’évoquer la création de l’univers, ce n’était pas vraiment une religion. Ce n’était pas grand-chose. Des histoires bizarres. Je dois me le tenir pour dit.

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Ces peuples me racontaient une tout autre histoire. La parure se partage, on se pare de la parure des ennemis lorsqu’ils deviennent amis. Mais jamais, jamais un guerrier à l’arc ne deviendra un guerrier à la lance. La paix scellée par deux groupes culturels et linguistiques distincts a ses propres limites. Les armes définissent les hommes et aussi une certaine notion d’humanité. Mais maintenant tu te rappelles mes histoires de kalachnikov. Et tu sais que les armes sont aussi des parures. Sont avant tout des parures. Qu’elles identifient le groupe autant que la place de chaque individu dans sa société. Lorsque nous distinguons dans nos lointaines sociétés du Paléolithique la parure du reste des productions matérielles de la sphère sociale, nous tapons peut-être à côté des bonnes interrogations. Armes et perles, et tout le reste. Chaque geste. Chaque anecdote participe de la trame construisant une société. Définissant une humanité. Elles sont chacune des composantes partielles appartenant aux systèmes de représentation des individus et des sociétés. Aucune de ces composantes ne peut être distinguée, extraite de sa matrice dans laquelle elle fait sens. Surtout quand on est en paix.

[...]

J’ai posé dans cet ouvrage le constat selon lequel les Sapiens du Néronien maîtrisaient la plus ancienne archerie d’Eurasie, relevant aussi qu’ils s’installaient avec armes et bagages en territoire néandertalien, des populations qui n’emploient quant à elles que de lourdes lances utilisées directement à la main. Vous pensiez peut-être me voir venir avec mes gros sabots, avec mes technologies martiales distinguant humanités fossiles et hommes modernes. Mais là aussi, il faut renverser nos concepts. Explorer les bas-fonds.

Je ne suis justement pas en train de suggérer que Sapiens était techniquement supérieur aux sociétés aborigènes désormais fossiles qu’il rencontra à travers l’Eurasie. Ma pensée est ailleurs et peut-être à l’opposé de visions si simplifiées, si linéaires. Je ne construis jamais ma pensée autour d’équations trop simples. L’arc et les flèches ne sont en rien la technologie induisant la supériorité de l’homme sur la créature. C’est ici qu’il faut gratter encore un peu sous la surface. Dans ces divergences qui semblent bien s’enraciner très profondément dans ces processus de standardisation qui ne sont visibles que chez les seules populations modernes. L’émergence de technologies remarquables maîtrisées par ces vieux Sapiens pourrait-elle découler de cette manière de concevoir le monde ? De ces processus de standardisation qui trouvent un écho remarquable dans les productions techniques de nos propres sociétés.

Ces technologies ne seraient-elles donc que la partie visible de l’iceberg ? La partie facile à regarder et à comprendre, même si la démonstration de telles divergences technologiques nous demanda plus de vingt années d’analyses et la construction de trois doctorats autour des technologies de ces sociétés, de leurs positions dans le temps et de la structure de leurs armements.

La proposition déjà portée dans Néandertal nu ne pointe jamais une éventuelle infériorité technique des populations néandertaliennes sur les populations sapiens. Néandertal montre une maîtrise remarquable de ses artisanats. Les divergences que je mets en évidence entre ces deux humanités ne relèvent pas de la seule histoire technique de ces sociétés. Nous sommes confrontés à des divergences structurelles, enracinées dans la nature de ces humanités. Des divergences qui nous parlent des manières de concevoir la réalité du monde des populations humaines. La standardisation qui s’exprime de manière remarquable dans les technologies sapiens ne nous parle évidemment pas de leurs seules connaissances techniques mais de la structure mentale, des éthologies de nos propres populations. Mon regard ne se focalise pas sur la pointe de la flèche, ni sur ce qu’elle aurait bien pu autoriser à nos lointains ancêtres. Mon regard interroge le processus lui-même. Le processus profond qui va induire l’extinction de toute créature qui n’est pas Sapiens sur l’ensemble des territoires de l’immense Eurasie.

Puisque j’exclus tout facteur naturel à ce processus, il ne reste que Sapiens dans l’équation. Mais dire que Sapiens a supplanté toute humanité, toute créature qui n’était pas lui, c’est un peu court.

Il faut interroger. Il faut aller au fond de l’abysse et voir crûment ce qu’il s’y passe, droit dans les yeux. Remuer les entrailles jusque dans leurs odeurs nauséabondes. Comprendre ce que signifie, sans froufrou, la proposition selon laquelle l’expansion de Sapiens a directement généré, à travers la planète, l’ensemble des extinctions d’humanité.

[...]

Quelque chose ici distingue Sapiens non seulement de Néandertal mais peut-être aussi de toutes les humanités fossiles qu’il remplace sur la planète. Une spécificité comportementale sapiens et qui fait la différence avec l’ensemble des autres humanités. Cette manière d’être au monde, cette manière de concevoir la réalité du monde, cette manière de refuser toute divergence représente une simplification, une unification des réalités planétaires. Cette manière de nous standardiser, de refuser toute différence, ne semble discernable chez aucune autre humanité. Nous avons probablement, ici, une spécificité comportementale propre à nos populations sapiens. Une particularité. Une anomalie face aux autres humanités. Une anomalie qui induit notre nécessité de reproduire les comportements dominants s’exprimant au sein du groupe. Boris Cyrulnik explore, dans des textes tout aussi glaçants, ces composantes presque indicibles de la nature humaine.

Ce regard, cette proposition ne sont guère enchanteurs. Ils nous parlent très crûment non de nos sociétés, mai de notre nature humaine, et de notre devenir.

[...]

Chez Sapiens, la volonté de reproduction des actes, de faire comme tout le monde, n’induit-elle pas la possibilité d’un renversement profond de nos sociétés, de nos manières, comme un seul homme ? Une implosion possible de notre propre sphère, une échappatoire.

Alors, oui, notre besoin vital de faire groupe, de ne faire qu’un, tous ensemble, nous confronte au pire de ce qui se terre en l’homme. Mais, parfois, parfois, lorsque nos Cultures mordent nos Natures, ce besoin vital ne pourrait-il pas aussi nous emporter, comme un seul homme, vers le meilleur ?

Le mouton noir pourra-t-il emporter avec lui tout le troupeau ?

Espoir, peut-être. Car ainsi meurent les hommes.

Mais ainsi, aussi, ils regardent vers demain."

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :


ARC : Le tir à l'arc est à la fois fonction royale, fonction de chasseur, exercice spirituel.

1. Arme royale, l'arc l'est en tous lieux : c'est une arme de chevalier, de kshatriya ; il est en conséquence associé aux initiations chevaleresques. L'iconographie puranique en fait un large usage et le désigne expressément comme emblème royal. C'est l'arme d'Arjuna : le combat de la Bhagavad Gîta est un combat d'archers. Le tir à l'arc est une discipline essentielle de la voie japonaise du Bushido. Il est — avec la conduite des chars — le principal des arts libéraux chinois : il fait la preuve des mérites du prince, il manifeste sa Vertu. Le guerrier au cœur pur atteint d'emblée le centre de la cible. La flèche est destinée à frapper l'ennemi, à abattre rituellement l'animal emblématique. La seconde action vise à établir l'ordre du monde, la première à détruire les forces ténébreuses et néfastes. C'est pourquoi l'arc (plus spécialement l'arc en bois de pêcher utilisant des flèches d'armoise ou d'épine) est arme de combat. Il est aussi une arme d'exorcisme, d'expulsion : on élimine les puissances du mal en tirant des flèches vers les quatre points cardinaux, vers le haut et vers le bas (le Ciel et la Terre). Le Shinto connaît plusieurs rituels de purification par les tirs de flèches. Dans le Râmâyana, l'offrande des flèches de Parashu-râma prend un caractère sacrificiel.


2. La flèche s'identifie à l'éclair, à la foudre... La flèche d'Apollon, qui est un rayon solaire, a la même fonction que le vajra (foudre) d'Indra. Yao, empereur solaire, tira des flèches vers le soleil ; mais les flèches tirées vers le ciel par les souverains indignes se retournent contre eux sous forme d'éclairs. On tirait aussi, dans la Chine antique, des flèches serpentantes, flèches rouges et porteuses de feu, qui représentaient manifestement la foudre. De même les flèches des Indiens d'Amérique portent une ligne rouge en zigzag figurant l'éclair. Mais la flèche comme éclair — ou comme rayon solaire — est le trait de lumière qui perce les ténèbres de l'ignorance : c'est donc un symbole de la connaissance (comme l'est la flèche du Tueur de dragon védique — laquelle possède en outre, dans la même perspective, une signification phallique, sur laquelle nous reviendrons). De la même façon, les Upanishad font du monosyllabe Om une flèche qui, lancée par l'arc humain et traversant l'ignorance, atteint la suprême lumière ; Om (aum) est encore l'arc qui projette la flèche du moi vers le but, Brahma, auquel elle s'unit. Ce symbolisme est particulièrement développé en Extrême-Orient et survit de nos jours au Japon. Le livre de Lie-tseu cite en maints endroits l'exemple du tir non intentionnel, qui permet d'atteindre le but à la condition de n'avoir souci, ni du but, ni du tir : c'est l'attitude spirituelle non-agissante des Taoïstes. L'efficacité du tir est d'ailleurs telle que les flèches font une ligne continue de Tare à la cible ; ce qui implique, outre la notion de continuité du sujet à l'objet, l'efficacité du rapport qu'établit le roi en tirant des flèches vers le ciel, la chaîne de flèches s'identifiant à l'Axe du monde.


3. Qui tire ? s'interroge-t-on à propos de l'art japonais du tir à l'arc. Quelque chose tire qui n'est pas moi, mais l'identification parfaite du moi à l'activité non-agissante du Ciel. Quel est le but ? Confucius disait déjà que le tireur qui manque le but recherche l'origine de l'échec en lui-même. Mais c'est en lui-même aussi qu'est la cible. Le caractère chinois tchong qui désigne le centre, représente une cible transpercée par la flèche.

Ce qu'atteint la flèche, c'est le centre de l'être, c'est le Soi. Si l'on consent à nommer ce but, on l'appelle Bouddha, car il symbolise effectivement l'atteinte de la Bouddhéité (nous avons dit plus haut qu'il était aussi Brahmâ). La même discipline spirituelle est connue de l'Islam, où l'arc s'identifie à la Puissance divine et la flèche à sa fonction de destruction du mal et de l'ignorance. En toutes circonstances, l'atteinte du But, qui est la Perfection spirituelle, l'union au Divin, suppose la traversée par la flèche de ténèbres que sont les défauts, les imperfections de l'individu.


4. Sur un plan différent, la Roue de l'Existence bouddhique figure un homme frappé à l'œil par une flèche : symbole de la sensation (vedanâ), provoquée par le contact des sens et de leur objet. Le symbolisme des sens se retrouve dans l'Inde. En tant qu'emblème de Vishnu, l'arc représente l'aspect destructeur, désintégrant (tamas) qui est à l'origine des perceptions des sens. Kâma, le dieu de l'amour, est représenté par cinq flèches qui sont les cinq sens. On songe ici à l'usage de l'arc et des flèches par Cupidon. La flèche représente aussi Çiva (par ailleurs armé d'un arc semblable à l'arc-en-ciel) ; elle s'identifie au linga à cinq visages. Or le linga est aussi lumière. Ainsi associée au nombre cinq, la flèche est encore, par dérivation, symbole de Pârvati, incarnation des cinq tattva ou principes élémentaires, mais réceptacle aussi, il est vrai, de la flèche phallique de Çiva. La tendance désintégrante permet de rappeler en outre que le mot guna a le sens originel de corde d'arc.


5. L'arc signifie la tension d'où jaillissent nos désirs, liés à notre inconscient. L'Amour - le Soleil — Dieu possèdent leur carquois, leur arc et leurs flèches. La flèche recèle toujours un sens mâle. Elle pénètre. En maniant l'arc, l'Amour, le Soleil et Dieu exercent un rôle de fécondation. Aussi l'arc, avec ses flèches, est-il partout symbole et attribut de l'amour, de la tension vitale, chez les Japonais, comme chez les Grecs, ou les magiciens chamaniques de l'Altaï, A la base de ce symbolisme, on retrouve le concept de tension dynamisante défini par Héraclite comme l'expression de la force vitale, matérielle et spirituelle. L'arc et les flèches d'Apollon sont l'énergie du Soleil, ses rayons et ses pouvoirs fertilisants et purifiants. Dans Job, 29, 20, il symbolise la force :


Mes racines ont accès à l'eau, dit Job,

la rosée se dépose la nuit sur mon feuillage.

Mon prestige gardera sa fraîcheur

et dans ma main mon arc reprendra force.


Une comparaison très voisine plaçant l'arc dans la main de Çiva en fait l'emblème du pouvoir de Dieu, à l'instar du linga. L'arc d'Ulysse symbolisait le pouvoir exclusif du roi : aucun prétendant ne pouvait le bander ; lui seul y parvint et massacra tous les prétendants.


6. Tendu vers les hauteurs, l'arc peut être aussi un symbole de la sublimation des désirs. C'est, semble-t-il, le cas dans le signe zodiacal du Sagittaire, qui fait figure d'archer ajustant sa flèche en direction du ciel. Chez les anciens Samoyâdes, le tambour portait le nom d'arc musical, arc d'harmonie, symbole de l'alliance entre les deux mondes, mais aussi arc de chasse, qui lance le chaman comme une flèche vers le ciel.

Symbole de la puissance guerrière, voire de la supériorité militaire dans le Veda, il signifie aussi l'instrument des conquêtes célestes. Ce poème riche de symboles évoque les rudes batailles, qui sont de l'ordre spirituel :


Puissions-nous par l'arc conquérir les vaches

et le butin, par l'arc gagner les batailles sévères !

l'arc fait le tourment de l'ennemi ;

gagnons par l'arc toutes les régions de l'espace ! (Rig Veda, 6, 75).


7. L'arc est enfin symbole du destin. Image de l'arc-en-ciel, dans l'ésotérisme religieux, il manifeste la volonté divine elle-même.

Aussi exprime-t-il chez les Delphiens, les Hébreux, les populations primitives, l'autorité spirituelle, le pouvoir suprême de décision. Il est attribué aux pasteurs des peuples, aux souverains pontifes, aux détenteurs de pouvoirs divins. Un roi ou un dieu plus puissant que les autres brises les arcs de ses adversaires : l'ennemi ne peut lui imposer sa loi.

Joseph est un plant fécond près de la source

dont les tiges franchissent le mur.

Les archers l'ont exaspéré

ils ont tiré et l'on ; pris à partie.

Mais leur arc a été brisé par un puissant,

les nerfs de leurs bras ont été rompus

par les mains du Puissant de Jacob,

par le Nom de la pierre d'Israël

par le Dieu de ton Père qui te secourt. (Genèse, 49, 22-25).


Comme Yahvé sur les ennemis de son peuple et de ses élus, quand il le veut, l'Archer Apollon fait régner sa loi sur l'Olympe, L'hymne homérique qui lui est dédié exalte ainsi son pouvoir :


... Je parlerai de l'Archer Apollon dont les pas dans la demeure de Zeus font trembler tous les dieux : tous se lèvent de leur siège à son approche, lorsqu'il tend son arc illustre.

(Hymne homérique, à Apollon, 1-5).


A plus forte raison, les humains lui seront-ils soumis. En tant qu'archer, il est le maître de leur destin. Homère l'appelle dans l'Iliade : ... le dieu qui lance le trépas... Apollon à la flèche inévitable. Il tue à coup sûr ceux qu'il vise de ses flèches ailées.

De même, Anubis, le dieu égyptien à tête de chacal, chargé de veiller sur les procès des morts et des vivants, est-il représenté souvent tirant de l'arc ; attitude symbolisant la destinée inéluctable, l'enchaînement des actes. La rigueur du destin est absolue : l'enfer même a ses lois ; la liberté même entraîne une chaîne de réactions irréversibles. Le premier acte est libre en nous, dit Méphistophélès ; nous sommes esclaves du second (Goethe, Faust, Première partie).

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Selon Anna Ghiglione, autrice d'un article intitulé "Quelques remarques sur l'imaginaire du tir à l'arc dans la pensée chinoise ancienne." (In : Approches critiques de la mythologie chinoise, 2007, pp. 207-248) :


"Prônée par les lettrés (ru 儒) comme l’un des « six arts », l’archerie est aussi traitée dans le Lunyu 論語 (Les Entretiens de Confucius et de ses disciples) avec une certaine ambivalence ou tout au moins avec précaution. Elle est soumise à un processus d’humanisation, de ritualisation, voire de moralisation qui en modère la nature cruelle jusqu’à altérer complètement ses fonctions premières utiles à une société de guerriers (la chasse, le combat). L’éthique confucéenne, et la pensée des Sages en général, répugnaient aux manifestations de brutalité et de violence. Aussi, Confucius rappelle-t-il ce principe :


Le maître dit : « L’homme noble (junzi 君子) n’a pas de raison de s’engager dans un combat. En cas de nécessité, qu’il le fasse au tir à l’arc ! Il présentera alors ses salutations en s’inclinant respectueusement, puis il montera. Il descendra au moment des libations. Telle est la façon de combattre propre à l’homme noble. » (Lunyu 3.7/5/9)


Ainsi un rituel bien précis devait accompagner l’exercice du tir à l’arc, moyen de confrontation admissible seulement en cas d’obligation. Le cérémonial relatif au combat avait pour objectif de rendre acceptable et plus humain ce qui aurait pu être perçu comme un geste brisant l’ordre esthétique et moral cher aux lettrés. L’homme noble, en effet, « abhorre les braves qui ne possèdent pas [le sens] des rites » (Lunyu 17.24/50/20). Cette dimension rituelle était même jugée plus importante que le résultat final de la prestation :


Le maître dit : « Dans le tir à l’arc, l’on ne regarde pas la cible comme l’essentiel, car le degré de force [des archers] n’est pas homogène. Telle était la voie de l’Antiquité. » (Lunyu 3.16/6/4)

[...]

Aux yeux des confucéens, les seuls exploits de force physique ne conféraient pas de la dignité aux actants. Avant la naissance du confucianisme, les documents écrits au sujet du système éducatif font principalement allusion à des écoles d’archerie. Confucius, nouveau modèle d’éducateur, ironise par contre sur le tir à l’arc et sur le char afin de riposter avec élégance à certaines médisances qui le frappaient :


Un habitant de Daxiang 達巷 déclara : « Quel grand homme est Maître Kong 孔! Il est fort cultivé, mais il a acquis une renommée sans raison. » Le maître, ayant eu vent de cela, s’adressa à ses disciples : « À quoi vais-je m’appliquer? Au tir à l’arc ou bien au char? Je vais m’appliquer au char. » (Lunyu 9.2/20/7).

[...]

La pratique du tir à l’arc est éducative en ce qu’elle demande par définition une concentration profonde sur un objectif précis, en rappelant par extension les buts spécifiques que chacun doit remplir dans les relations interpersonnelles :


Tirer à l’arc veut dire libérer. Autrement dit, relâcher. Quant à la libération, chacun libère ses propres intentions de sorte que le cœur est apaisé et le physique correct. On tient l’arc et la flèche avec fermeté et sûreté. En tenant l’arc et la flèche avec fermeté et sûreté, le tir frappera le centre. C’est pourquoi il est dit : “Ceux qui sont pères penseront à être pères. Ceux qui sont fils penseront à être fils. Ceux qui sont souverains penseront à être souverains. Ceux qui sont subordonnés penseront à être subordonnés.” (Liji 47.8/171/20)


Ces propos invitent à ajouter que ceux qui sont maîtres de tir à l’arc devraient à plus forte raison penser à se comporter comme des maîtres et à contrôler leurs disciples. Yi a donc manqué de remplir le rôle dont il était investi. [...]

En conclusion, de même que dans le Lunyu, chez Mencius la pratique du tir à l’arc offre tout naturellement des images illustrant l’idée de probité et de rectitude. À plus forte raison, un archer peu intègre (comme Xi, qui suivait le principe utilitariste selon lequel la fin justifie les moyens; comme Yi, qui se borna à transmettre une technique à son disciple) semble être doublement fautif. En violant certaines règles (formelles ou morales), il trahit paradoxalement son image emblématique qui devrait plutôt susciter des pensées édifiantes. La médiocrité morale en archerie intensifie, d’une certaine manière, la gravité de la transgression puisqu’elle dégrade non seulement l’homme — le personnage concret — mais surtout le symbole.

[...]

À vouloir reprendre la psychanalyse du dard élaborée par Bachelard, on pourrait encore observer que, sur le plan symbolique, le tir à l’arc se conjugue bien avec la notion de progrès, d’initiative fondatrice. L’image de la flèche qui est « dynamiquement initiale » renforce, d’une certaine manière, l’idée d’un élan novateur, d’un premier début. Une pareille supposition confirmerait alors la polyvalence de cette pratique : symbole d’une société de chasseurs nomades ou vagabonds d’une part, elle métaphorise, d’autre part, le mouvement initiateur propre à toute innovation ainsi que l’audace qui peut l’accompagner."

Anne-Sophie Noel, autrice de "L’arc, la lyre et le laurier d’Apollon : de l’attribut emblématique à l’objet théâtral." (In : Gaïa - Revue interdisciplinaire sur la Grèce archaïque, 2014, Les objets de la mythologie grecque (2), 17, pp. 105-128) précise le symbolisme de l'arc d'Apollon :


"Parmi les épithètes régulièrement accolées au nom d’Apollon, dans la poésie lyrique, épique ou tragique, nombreuses sont celles qui disent ses rapports privilégiés avec l’arc (tel ἑκατηβόλος, « dont les traits portent loin »), le laurier (tel δαφνηφόρος, « porteur de laurier »), ainsi que la lyre (comme φορμικτής, « joueur de lyre »). [...] Dans l’Hymne homérique à Apollon, à peine l’enfant divin est-il né qu’il réclame « la chère kitharis et l’arc recourbé » (κίθαρις τε φίλη καὶ καμπύλα τόξα, 131-132) qui symbolisent une partie de ses prérogatives divines. Ces attributs participent à la définition des domaines d’action du dieu, de sa timè, et sont porteurs de récits qui construisent son histoire. C’est à l’aide de son arc fameux, attribut qu’il partage avec Artémis, qu’Apollon a terrassé les monstres de la génération divine antérieure, les Titans, les Cyclopes ainsi que Python. Les traits du fils de Léto font aussi de lui un dieu redoutable pour ses congénères et pour les mortels, comme l’illustre le mythe de Niobé, ou encore la croyance ancienne selon laquelle ses flèches étaient à l’origine des morts subites.

[...] L’arc et la lyre, mis en action par la vibration d’une corde, sont en outre tantôt rapprochés, tantôt opposés par les poètes."

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Julien Bonhomme, dans un article intitulé "La voix du mongɔngɔ ou comment faire parler un arc musical." (In : Cahiers d'anthropologie sociale, 2014, no 1, pp. 93-111) dévoile la dimension sacrée de l'arc musical :


"[...] Le symbolisme du Bwete se distingue par une tendance générale à l’anthropomorphisme (Gollnhofer et Sillans, 1978). Les artefacts rituels (maganga) – et même la maison de culte – sont conçus comme des « personnes » (plur. ɔma, sing. moma) à l’image des êtres humains. Les instruments de musique ne dérogent pas à cette règle. [...]

Si les initiés attribuent une voix à tous les instruments, c’est cependant avec la harpe et l’arc que cette analogie est la plus productive. Dans leur musique, c’est la voix des « esprits » (plur. mikuku, sing. mokuku) que l’on entend. Ces esprits forment une catégorie relativement sous-déterminée, englobant aussi bien les mânes des ancêtres que les « esprits de la forêt » (mikuku mya go pindi) et les entités mythiques, comme Nzambe Kana, le Premier ancêtre, ou Dinzona, sa parèdre féminine. C’est pourquoi, même si certains mythes identifient l’un ou l’autre des instruments à un héros mythique en particulier, les initiés ont tendance à ne pas spécifier l’identité des voix qui s’expriment dans leur musique. Celle-ci fait entendre une voix générique attribuée aux esprits plutôt que la signature vocale d’un être en particulier (tout comme les statuettes qui surplombent les reliquaires représentent la figure générique des ancêtres et non le portrait singulier du défunt d’où proviennent les reliques).

La musique de la harpe et de l’arc est conçue comme une communication à double sens. « C’est ce ngɔmbi qui prendra vos paroles de la terre pour les conduire au séjour des morts et prendra les paroles des morts pour les apporter sur la terre », selon un initié du Bwiti fang cité par Świderski (1970 : 841). [...] Contrairement à la communication ordinaire, cette parole musicale n’est intelligible que pour ceux qui savent entendre les mots cachés derrière la musique. De l’avis même des initiés, la musique instrumentale offre ainsi un modèle du fonctionnement ésotérique du langage qui sert à transmettre les secrets du Bwete (Sallée, 1985 : 7).

La musique de l’arc permet en outre de « mettre motoba debout ». Il s’agit d’un esprit auxiliaire incorporé par les nganga sous forme d’un alevin de silure qu’ils gobent vivant à une certaine étape de leur parcours initiatique. Cet esprit, continuant à vivre dans le corps de l’initié, lui parle et lui envoie des signaux divinatoires. La musique de l’arc sert alors à « réveiller » motoba, afin qu’il parle mieux. Ce lien entre l’arc musical et les esprits-silures s’appuie sur un mythe. Au cours d’une excursion, un Pygmée parvient à une chute d’eau appelée Ngubwe na Gedemba. Le bruit des gouttes d’eau tombant en cascade est l’origine même de la musique de l’arc. Celle-ci évoque en effet le crépitement des gouttes d’eau, telle une « pluie de notes ». Le coassement des grenouilles alentour ou, selon une variante, le chant des tisserins, représente quant à lui le bruit des sonnailles qui accompagnent l’arc musical. Au pied de la cascade, un banc d’alevins de silures « danse » au rythme des gouttes. La chute d’eau mythique, à l’origine de la musique de l’arc, est en effet aussi le lieu où vivent les esprits.

La musique de l’arc convoque la présence des esprits auprès des humains. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’affirmation d’un initié selon laquelle il ne faut pas manger pendant que l’arc joue, afin d’éviter que les esprits ne viennent phagocyter le repas. Cette affinité de l’arc avec les esprits est même censée conférer à l’instrument un pouvoir thérapeutique. Dans le Misɔkɔ, on dit de l’arc musical qu’il « soigne » (boga) les malades. La harpe et l’arc sont en définitive les instruments qui « parlent » le plus aux initiés. Ils sont dotés d’une agentivité vocale conçue sur le modèle humain et attribuée à des entités surnaturelles. Examinons maintenant en détail, dans le cas de la harpe, puis dans celui de l’arc, les procédés sur lesquels s’appuie cet anthropomorphisme vocal.

[...]

Comment faire parler un arc ? Comme pour la harpe, l’anthropomorphisme de l’arc musical s’appuie sur un mythe d’origine. Lors d’une sortie en forêt, le Pygmée Bosenge grimpe à un arbre pour y cueillir des atangas sauvages, les fruits comestibles de l’espèce Dacryodes büttneri. Mais il tombe de la branche sur laquelle il était juché et, dans sa chute, une autre branche lui perfore l’estomac. Bosenge agonise, encore suspendu dans les branchages, tandis qu’il se vide de ses viscères. Selon une version du mythe, en s’enfonçant dans le sol, ses boyaux se transforment en racines aériennes de la vanille sauvage (qui ont la particularité de pousser du haut vers le bas), celles-là mêmes qui servent à confectionner les cordes de la harpe. Plus tard, sa femme Banzoku retrouve son cadavre. Elle entend alors la voix de son mari qui lui demande de récupérer ses ossements au pied de l’arbre. Il lui explique comment confectionner une relique avec son crâne et un arc musical avec ses os et ses boyaux vidés et séchés au soleil. Selon certaines versions, il lui indique également où trouver l’arbuste eboga et lui demande d’en consommer les racines afin de pouvoir communiquer avec lui. La suite du récit relate le remariage de Banzoku avec le frère de Bosenge, son sacrifice, puis la création de la harpe à partir de son corps. Selon une exégèse, les pleurs de Banzoku que l’on entend dans la musique de la harpe n’exprimeraient pas tant la plainte gémissante de la victime sacrificielle que les lamentations funéraires de la veuve. Le mythe narre ainsi la naissance du Bwete à travers la découverte du pouvoir visionnaire de l’eboga et la création de la première relique du culte et de ses deux principaux instruments de musique, l’arc et la harpe, à partir des corps démembrés du couple ancestral des Pygmées.

Le mongɔngɔ est souvent appelé par les initiés « arc (ou corde) de Bosenge ». La formule évoque l’idée très répandue selon laquelle l’instrument viendrait à l’origine des Pygmées qui l’auraient ensuite transmis à leurs voisins bantous. Mais elle renvoie aussi, à un niveau ésotérique, au fait que l’arc est né du corps de Bosenge lui-même. Comme pour la harpe, cette origine mythique se prolonge dans une analogie entre les parties de l’instrument et le corps humain. L’arc musical est fait d’une branche arquée en bois de kuta (Carpolobia alba). Celle-ci représente la colonne vertébrale de Bosenge. La corde vibrante ligaturée aux deux extrémités de l’arc est une liane du palmier-rotang geoko (Eremospatha), séchée et amincie. Elle représente les boyaux de Bosenge. La baguette de bois, fine et souple, qui sert à frapper la corde est un os de son bras droit (car le joueur la tient de la main droite). Enfin, le bâtonnet, plus court et épais, qui sert de touche est un os de son bras gauche (car le joueur le tient de la main gauche) ou bien, selon une autre exégèse, son tibia. Cet anthropomorphisme est parfois étendu aux autres instruments du Bwete. La tringle sonore est formée d’un os de la jambe de Bosenge ou de Dinzona. Le hochet, deux cosses fichées sur un manche en bois, représente quant à lui le pénis de Bosenge.

Selon une variante du mythe d’origine, qui inverse les relations entre les protagonistes, l’arc représente un vieil homme qui pleure son épouse défunte. Ainsi, d’après un initié du Misɔkɔ, « mongɔngɔ, c’est un être humain qui est en train de pleurer. Avant ce n’était pas le bambou ou le bois courbé. C’était un vieillard. Maintenant, on a remplacé tout ça par le bois et la liane. Mais quand on joue, ce n’est plus ça. C’est maintenant un vieillard qui est train de parler. » La courbure de l’arc figure alors la colonne vertébrale de l’homme, courbée par la vieillesse. Comme le montrent ces diverses variantes, les mythes et les analogies qui y sont associées traduisent une série d’hésitations concernant la relation entre les personnes que les instruments représentent et les voix qui parlent à travers eux. Par-delà ces ambiguïtés, constitutives du savoir symbolique transmis dans le Bwete, un certain nombre d’éléments restent stables. Les deux instruments sont invariablement pensés comme des personnes, dans le cadre du mythe mais aussi du rite. Ces personnes-artefacts ont en outre une valence sexuelle clairement marquée : la harpe est féminine, l’arc est masculin. Enfin, les deux instruments sont appariés et leurs mythes d’origine se répondent : la harpe et l’arc forment un couple et la voix des deux époux évoque les pleurs liés à la mort de l’autre – les pleurs de deuil étant également un élément stable associé à la voix des instruments.

La symbolique humaine des instruments s’exprime ainsi dans leur morphologie même, qui représente le corps des ancêtres mythiques. Toutefois, contrairement à la harpe, l’arc ne porte aucune décoration anthropomorphe qui viendrait étayer cette symbolique. C’est un artefact rudimentaire et, pour cette raison, il figure rarement dans les collections des musées d’ethnographie, alors que, du fait de leur beauté plastique, les harpes du Gabon y occupent une place éminente à côté des têtes de reliquaires. On a d’ailleurs parfois voulu voir dans cette simple liane fixée à un bout de bois l’instrument de musique primitif par excellence, directement dérivé de l’arc de chasse et appartenant à l’univers naturel des Pygmées (Sallée, 1985 : 310 ss.). L’instrument s’inscrit, du point de vue des initiés, dans un schéma de filiation avec la harpe. L’arc est l’« aîné » des deux instruments. Provenant à l’origine des Pygmées, il préexistait à la harpe, qui est quant à elle une invention des agriculteurs bantous. Il aurait en outre été le prototype à partir duquel la harpe a été créée, en y ajoutant une caisse de résonance, en multipliant le nombre de ses cordes et en l’ornant d’une effigie. Du fait de sa corde unique, l’arc musical est d’ailleurs surnommé mongɔngɔ motimbo, ce dernier terme désignant un éléphant mâle solitaire.

Par rapport à l’iconicité visuelle de la harpe, très saillante, celle de l’arc musical est beaucoup plus faible, car elle dépend entièrement du savoir symbolique qui la fonde. Si on ignore le mythe d’origine de l’instrument, on ne peut reconnaître le corps d’une personne dans la forme de l’arc ; tandis que n’importe qui – profane ou initié – perçoit immédiatement la nature anthropomorphe de la harpe. Sur le plan visuel, l’anthropomorphisme de la harpe procède d’une forme d’iconicité primaire, alors que celui de l’arc n’est que secondaire. Si l’arc est privé d’une véritable iconicité visuelle, qui se soutiendrait d’elle-même indépendamment du savoir symbolique qui la fonde, l’anthropomorphisme de l’instrument s’appuie toutefois sur une iconicité sonore beaucoup plus saillante. Il y a en effet quelque chose dans la musique même de l’arc qui étaye l’attribution à l’instrument d’une voix semblable à celle des hommes.

[...]

Cette technique de jeu passe par un instrument de bois et de corde sans pourtant s’y réduire et, en même temps, elle mobilise l’appareil phonatoire de l’instrumentiste sans toutefois être une parole articulée normale. En jouant sur les partiels sélectionnés grâce au résonateur buccal et non pas uniquement avec le son naturel de la corde frappée, l’instrumentiste donne à entendre un nouveau son qui n’était contenu dans la vibration de la corde que d’une manière virtuelle (un peu comme la cinquième voix virtuelle dans les polyphonies sardes). Ce que l’on perçoit, ce n’est pas simplement le son de l’arc, mais aussi celui, amplifié et plus complexe, des partiels qui résonnent dans la bouche de l’instrumentiste. La virtuosité d’un instrumentiste se reconnaît entre autres à la richesse des partiels qu’il sort de son instrument, c’est-à-dire, en réalité, à sa capacité à faire entendre de nouvelles voix dans les notes.

En effet, le couplage de la bouche et de l’arc fait surgir une « voix cachée » qui n’est ni exactement celle de la corde frappée, ni exactement celle du musicien. [...] Dans le cas de l’arc musical, comme dans celui de la harpe-cithare, mais par une technique de jeu différente, le phénomène acoustique lui-même justifie l’attribution d’une voix cachée à l’instrument sur le plan symbolique. Le jeu de l’arc, nécessitant la coordination des deux mains avec la bouche, semble échapper au joueur qui l’exécute. Le plus difficile n’est pas tant la touche et la frappe que leur coordination avec le jeu de la bouche. Ce n’est qu’après une période de tâtonnement qu’un joueur novice parvient à attraper la musique dans sa bouche : sans qu’il s’y attende, un motif mélodico-rythmique émerge alors de manière soudaine.

[...]

L’attribution d’une voix à l’arc tient également à une autre raison, plus essentielle. La musique de l’arc est réellement plus proche de la voix humaine que celle des deux autres cordophones, à tel point que l’instrument pourrait être appelé « arc vocal » plutôt qu’« arc musical ». En effet, la technique du résonateur buccal mobilise l’appareil phonatoire de l’instrumentiste exactement comme s’il s’agissait d’une parole articulée. Il ne s’agit pas tant d’une simple mimésis de l’acte vocal que de son accomplissement muet : Pierre Sallée parle à ce propos de « muettes articulations » (1985 : 285). Les mouvements de bouche et de glotte du joueur donnent l’impression qu’il est en train d’articuler une parole et pourtant ce n’est pas sa voix qui se fait entendre, puisque le son ne provient pas de la vibration de ses cordes vocales, mais de celle de la corde de l’arc. L’instrumentiste sert de porte-voix pour une voix qui n’est pas la sienne. On peut d’ailleurs imaginer que, pour produire les sons qui composent la mélodie indissociablement vocale et instrumentale de l’arc, l’instrumentiste articule de manière silencieuse les paroles du chant associé au morceau. Les articulations muettes de l’exécutant établissent ainsi une interdépendance causale entre l’image sonore de la musique et l’image mentale de la parole. C’est à ce niveau sub-verbal – ni purement mental, ni purement oral – que l’homologie sensible entre musique et parole peut s’accomplir pleinement. La parole articulée en silence par l’instrumentiste est alors mentalement prêtée à l’arc.

La réception de cette musique voco-instrumentale par l’auditoire implique un autre type de relation synesthésique. La musique se voit autant qu’elle s’écoute. Par son jeu, corps à corps avec l’instrument, un musicien ne fait pas seulement entendre la musique, il la donne également à voir en spectacle, il en produit une image visuelle (Leclair, 2009). Or, dans le cas de l’arc musical, les articulations de l’exécutant, muettes mais visibles par l’assistance, donnent à voir une représentation iconique de la parole. Celle-ci entre en résonance avec l’image sonore produite simultanément par la musique, pour engendrer l’image complexe de la voix de l’arc. De ce fait, le visage mobile de l’instrumentiste en train d’« articuler » la musique est un équivalent vivant de l’effigie anthropomorphe qui surplombe la harpe. Dans les deux cas, l’attribution d’une voix à l’instrument repose sur l’engendrement dans le cadre du rite d’une image synesthésique entrelaçant le visible et le sonore.

L’attribution à l’arc d’une agentivité sur le modèle humain s’appuie sur une mimésis de l’acte vocal qui permet d’établir une série de relations entre la musique, la voix et le visage de l’instrumentiste. La voix cachée qui en résulte n’est ni celle de l’instrumentiste, ni celle de l’instrument en tant que tel, mais plutôt celle de l’ancêtre mythique du corps duquel est né le premier arc musical. Les cérémonies de Bwete, grâce à l’espacetemps singulier qu’elles instaurent, réactualisent l’univers du mythe en projetant les participants « à l’origine » (go ebando) des choses (nombre de séquences rituelles étant effectivement associées à des mythes précis). Sur la scène rituelle, les initiés s’identifient ainsi aux ancêtres et les artefacts assument l’identité des prototypes mythiques qu’ils incarnent. Dans la musique de l’arc qui résonne dans la maison de culte, c’est la voix de Bosenge que l’on entend, tout comme l’on entend celle de Dinzona dans la musique de la harpe. Le spectacle de la musique, en évoquant l’image d’une voix par des moyens à la fois sonores et visuels, permet d’incarner le mythe sur la scène rituelle.

[...]

Dans les cérémonies du Bwete, de nombreuses séquences d’action supposent un « statut participatif » (participation status) spécial de la part des acteurs humains. Ils ne sont pas les « responsables », mais seulement les « animateurs » d’actions qui sont prises en charge par les artefacts, ou plus exactement par les esprits, ancêtres ou personnages mythiques qu’ils représentent sur la scène rituelle. Dans le cas de l’arc musical, l’instrumentiste devient même littéralement une « caisse de résonance » (la sounding box de Goffman) faisant entendre la voix du mongɔngɔ au lieu de sa propre voix. Cette opération d’animation rituelle consiste à mobiliser les composantes les plus saillantes de l’agentivité humaine – le corps animé, mais aussi t surtout le visage et la voix – pour les prêter aux artefacts et leur conférer de la sorte une présence vivante dans le cadre du rite. Les artefacts, ainsi animés, peuvent alors assumer le statut de véritables personnes. Ils deviennent les « parents » des initiés – ces derniers aimant en effet à répéter que « les maganga [choses rituelles] sont [leurs] parents ». Sur la scène rituelle, initiés, ancêtres et artefacts se trouvent finalement tous unis dans la « famille du Bwete » (kinda a Bwete)."

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Selon les enseignement huichols transmis de manière orale de 2017 à 2022 de la part des marakaté wixicami (derniers descendants des Aztèques) Emilio et son fils Eugenio :


L'Arc sacré (Tupi) :

  • est une des offrandes nécessaires pour la cérémonie du peyote ;

  • est un outil de chasse comme la flèche, qui sont tous deux sacrés ;

  • comme la murieri (la flèche) l'arc sert à enregistrer les enfants et ainsi ils deviendront peut-être chasseurs ;

  • sert à communiquer avec les montagnes ;

  • est le nom que le marakamé Eugenio a reçu comme nom initiatique pour Ali 💜 ;




Symbolisme celte :


Bernard Sergent, dans un article tout simplement intitulé "Arc." (In : Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, vol. 6, n°1-2, 1991. pp. 223-252) analyse la place symbolique de l'arc chez les Celtes :


"[...] Les Romains et les autres Italiens ont méprisé l'arc. Il joue un faible rôle dans leur activité militaire, et aucun, à ma connaissance, dans leur légendaire ou leurs symboles (1). C'est peu de dire qu'il est marginal: il est absent.

Les choses sont plus complexes chez les Celtes, et permettent des observations plus précises. Du point de vue « exoscopique », le verdict est formel : les Gaulois ou Galates que combattirent les Grecs et les Romains sont des guerriers de la lance, de l'épée, du javelot - ce qu'étaient tout aussi bien les Grecs, les Germains, les Italiques ; et pas plus qu'eux ils n'étaient archers.

Cela dit, l'arc n'était pas ignoré. Selon Strabon, chez les Gaulois :


« L'armement est à la mesure de la haute taille des hommes: une grande épée qu'on suspend au côté droit, un bouclier oblong de grande dimension, des piques longues à proportion et la madaris, qui est une sorte de javelot. Certains d'entre eux pratiquent l'arc et la fronde. Ils disposent aussi d'une arme de jet analogue au pilum, qu'on lance de la main sans propulseur et qui va plus loin même qu'une flèche ; on s'en sert surtout pour la chasse, voire la chasse à l'oiseau »

(Strabon, IV, 4, 3 (196) -traduction de François Lasserre).


Ce furent ces quelques archers qu'en -52, dans le dernier effort pour soulever la Gaule contre César, Vercingétorix réunit. Les textes irlandais et gallois fourniront dans un instant l'explication, « endoscopique », de l'identité de ces archers.

Strabon mentionne encore un usage religieux de l'arc: les Celtes pratiquaient plusieurs sortes des sacrifices humains, et l'une des méthodes consistait à les tuer à coups de flèches.

Passons aux textes insulaires. Mme Le Roux a pu écrire : l'antiquité celtique ignore « à peu près totalement l'arc et les flèches ». Les attestations littéraires sont en effet rarissimes. Dans la version de la Tain Βό Cualnge du Lebor na hUidre, l'équipement du héros, Cuchulainn, comprend un carquois (saiget-bolg) : mais il ne s'en sert en aucune occasion. De même, le récit de la Seconde Bataille de Mag Tured, entre les Fomoré et les Tuatha De Danann, montre ces dernier envoyant une unique volée de flèches contre leurs adversaires. Mais, dans l'un et l'autre récits, les vrais combats se font à l'épée, à la lance, voire à la fronde. Arc et flèches apparaissent dans la bataille (mythique) de Ross na Righ, au cours de laquelle Cuchulainn encore s'illustra.

Les textes historiques irlandais marquent une évolution semblable à celle notée ci-dessus dans le monde germanique. Le récit de la bataille, livrée en 637, de Moyrath, fort précis sur l'armement des combattants, ne mentionne pas l'arc. Puis, plus tard, dans les Annales historiques, arcs et flèches sont souvent mentionnées, à partir du début du XlIIe siècle (par exemple aux années 1221, 1223, 1230, 1345, 1401).

Ce que propose le Pays de Galles est tout à fait semblable. Dans les textes anciens, à contenus mythologiques, je ne connais que deux mentions de l'arc :


  • dans le Mabinogi de Math, dans la guerre, provoquée par Gwyddion, entre Math et Pryderi, lorsque les armées se rencontrent au gué de Melen, à Traeth Mawr, « on ne put empêcher les gens de pied de se lancer des flèches » ;

  • dans le récit Owen et Lunet, les héros se rendent, pour y accomplir un exploit, à une fontaine lointaine. Sur le chemin est un château merveilleux, et, lorsqu'on y arrive, on rencontre d'abord :


« deux jeunes gens aux cheveux blonds frisés portant chacun un diadème d'or; leur robe était de paile (c'est-à-dire de soie brocardée d'or) jaune ; des fermoirs d'or serraient leurs cous-de-pied ; ils avaient à la main un arc d'ivoire ; les cordes en étaient de nerfs de cerf ; leurs flèches dont les hampes étaient d'os de cétacés avaient des barbes en plumes de paon ; la tête des hampes était en or ; la lame de leurs couteaux était aussi en or et le manche d'os de cétacé. Ils étaient en train de lancer leurs couteaux »


Voici pour les textes portant témoignage sur l'état ancien. On sait que les choses changèrent, en Galles comme en Irlande ou chez les Germains de diverses contrées, et les Gallois du Moyen Age sont d'émérites archers. « Les trois armes de guerre légales du Gallois, écrit Joseph Loth, sont l'épée avec le poignard, la lance avec le bouclier, l'arc et les flèches ; leur valeur est fixée par la loi ». Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes pourvoient leurs héros gallois d'arcs : ils ne font qu'actualiser les aventures mythiques.

Quelles conclusions tirer de ce dossier sur l'arc chez les anciens Celtes ? Elles paraissent claires :

  • l'arc est arme de jeunes - ainsi les deux jeunes gens d' Owen et Lunet, qui s'exercent militairement; ainsi Cuchulainn, qui a 17 ans au moment de la Tain Βό Cua/nge;

  • il est arme des gens de pied (Mabinogi de Math) ;

lesquels sont peut-être identiques, si, comme les Germains de Tacite, les Celtes opposaient des guerriers qualifiés, armés de la lance et de l'épée, et montés, aux jeunes guerriers, armés d'armes de jet et piétons.

On comprend alors les indications antiques - ce sont sans doute de jeunes classes que Vercingétorix lève en 52 - ou celle de la Seconde Bataille de Mag Tured : le jet de flèche est lancé par la foule anonyme des combattants les moins prestigieux. Voici l'« arc-moins » celtique, et, joint à celui des Germains, cela rend directement compte du mépris de l'arc dans le Moyen Age occidental. Du côté de l'« arc-plus », outre l'intervention des flèches dans des sacrifices humains (ci-dessus), il faut peut-être retenir la description que Lucien a faite du dieu gaulois Ogmios, figuré comme un vieillard, mais pourvu des attributs d'Héraklès, y compris l'arc, dans la main gauche, et le carquois : Ogmios, qui a pu être étudié grâce à son équivalent irlandais Ogma, représente le côté sombre de la souveraineté, varunien, violent, dieu de la guerre et de la magie, aussi de l'écriture et de l'éloquence - cette dernière, parce qu'elle a le pouvoir d'« enchaîner », l'autre, parce qu'elle a, dans le monde celtique, vertu magique. Ogma/Ogmios est un dieu Heur, et l'on conçoit que l'arc arme qui agit à distance, rapide, magique, lui ait été donné. En ce cas, les Celtes s'opposeraient aux Germains, qui confiaient l'arc et la flèche au représentant mitrien de la souveraineté. Notons enfin que l'attribut d'Ogmios, connu par le seul Lucien, ne se retrouve pas en Irlande.

Le bilan à tirer de ces discussions est limpide : il y a une opposition radicale entre les Indo-Européens de l'Est, pour qui l'arc est une arme noble, digne des grands guerriers, et ceux de l'Ouest, pour qui c'est une arme méprisable, reléguée aux marges de la société. Arme ici ambiguë toutefois, puisqu'à côté de son attributions aux niveaux sociaux les plus bas (esclaves, mauvais garçons, étrangers...), elle est aussi aux mains de certains rois et de certains dieux souverains. Sa puissance de mort - qui en fait, quant à sa vertu magique, l'homologue inversé de la femme, donneuse de vie - est celle du souverain sévère, Heur chez les Celtes, juriste chez les Germains, porteur de l'épidémie chez les Grecs. A deux exceptions près - les Baltes et Slaves à la « frontière » nord, les Hittites à la « frontière » sud - cette opposition coïncide avec celle entre les langues en satem et les langues en centum. C'est le seul fait social que je connaisse qui présente une telle répartition, correspondant à l'un des clivages majeurs de l'histoire primitive indo-européenne. [...]"


Notes : 1) La céramique italique montre des chasseurs archers. L'armée romaine utilisa des archers dans des troupes auxiliaires, et seulement à partir des Guerres Médiques.

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