La Cascade
- Anne

- 27 nov. 2025
- 13 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 nov. 2025
Étymologie :
Étymol. et Hist. 1. 1640 (Oudin, Recherches ital. et fr., s.v. cascata) ; 2. 1648 fig. « chute, culbute » (Scarron, Virgile, V-205b ds Richardson). Empr. à l'ital. cascata (part. passé substantivé de cascare « tomber », v. casquer) « éboulement de rochers, de lave », xves. « chute d'eau », xvies. ds Batt.
Lire également la définition du nom cascade afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Symbolisme :
Anne Bouchy, dans « Quand je est l’autre », (In : L’Homme [En ligne], n°153 | janvier-mars 2000, pp. 207 à 230) mentionne l'ascèse de la cascade qu'elle a étudiée plus précisément dans un ouvrage précédent (non disponible sur le Net) :
[...] À vingt minutes par le train du centre d’Ôsaka, Ikoma attire ceux qui, en groupe ou seuls, viennent accomplir l’ascèse de la cascade, faire un vœu, consulter un spécialiste de l’oracle, une voyante, un devin.
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Trajets vers la montagne ou l’approche du “monde autre” : Cette deuxième étape est caractérisée par l’instauration d’un rapport particulier et personnalisé d’une part à l’espace, d’autre part à une dimension ou un ordre différents, celui du « monde autre », takai. Loin de s’engager vers la « normalité » consensuelle, le futur spécialiste des oracles quittant son statut de marginalisé passif devra acquérir volontairement une autre forme d’altérité : il devient gyôja, pratiquant de l’ascèse. En effet tous ceux que les circonstances amènent à prendre cette voie gagnent d’abord la montagne la plus proche afin de pratiquer l’ascèse de la cascade. Pour les habitants d’Ôsaka, ce sont les monts Ikoma.
Les montagnes sont considérées depuis l’Antiquité comme le séjour des dieux, des esprits, des âmes des morts et, par là, le lieu où se rendent ceux qui cherchent à entrer directement en contact avec eux. La condition préalable en est la pratique de certaines formes d’ascèse, dont les plus célèbres sont la marche, la retraite dans des grottes et l’entrée sous la cascade. Ces techniques d’ascèse ont été élaborées au cours des siècles par des gyôja, dits aussi yamabushi « ceux qui couchent dans les montagnes », organisés en différents groupes ayant respectivement pour centres des temples-sanctuaires situés sur les montagnes les plus célèbres du Japon. Ces groupes ont été le support du shugendô « voie (de l’acquisition) des pouvoirs par l’ascèse », qui, au cours de sa longue histoire, a opéré la fusion des divers éléments du fait religieux japonais : religion ancienne, cultes populaires, taoïsme, shintô, bouddhisme.
Gagner la montagne n’est pas un acte neutre, puisque c’est là que commence l’au-delà. C’est aussi aller à la rencontre d’une tradition en des lieux séculairement visités par des générations de gyôja et de pèlerins. Tout habitant d’Ôsaka a au moins entendu parler de l’univers d’Ikoma. Assimilée tout entière au corps d’un dragon maître des eaux, la montagne Ikoma recèle de nombreuses cascades, près desquelles ont été édifiées les structures religieuses qui ont fait sa renommée dans l’histoire. L’enquête de 1985 recensait une quarantaine de cascades, centres actifs de pratiques. Mais le nombre réel est beaucoup plus élevé, car chaque ermitage crée généralement un espace où l’on peut « recevoir » la cascade.
Seul, ou guidé par un compagnon ou par celui (celle) qui devient son maître, le futur fugeki s’engage pour une période plus ou moins longue (cent, mille jours sont des unités temporelles courantes) dans un processus de déplacements incessants qui conduiront à une altération radicale de son comportement : il fréquente la cascade jusqu’à ce que la divinité ou l’âme qui l’a « investi » se manifeste en prononçant son nom. Or, comme il s’agit pour la plupart de laïcs actifs et chargés de famille, ils ne peuvent s’y rendre que durant la nuit ou à des moments de liberté généralement minutés. À ce stade la fréquence est quotidienne : une, deux, trois heures de trajet, une ou deux heures sur place ; le retour, les bras chargés des vêtements blancs mouillés avec lesquels il (elle) est entré(e) sous la cascade ; le reste du temps passé à courir pour assumer toutes les activités (professionnelles, ménage, soin des enfants, etc.) ; les nuits de veille, les phases de jeûne, l’apprentissage des récitations rituelles. Tous reconnaissent qu’au cours de cette période « ils attiraient l’attention par leur allure étrange », « qu’ils effrayaient par leurs regards brillants, regardant ailleurs ». En outre peuvent avoir lieu des pèlerinages nombreux et lointains. Les convenances sont laissées de côté : femmes et hommes se côtoient la nuit, le langage peut devenir violent, les gestes incompréhensibles. Certains devoirs familiaux sont négligés, des habitudes sont brisées, les proches nécessairement malmenés. Mais à la différence de la marginalité première, cette altérité du gyôja, « pratiquant de l’ascèse », entre dans un cadre communément accepté par l’usage, qu’il y ait ou non adhésion de la part des tiers. S’il existe quelque opposition, elle n’est plus du même ordre, car le contact avec la montagne et la cascade sert de garant, ou même de (contre-) pouvoir avant toute acquisition de « pouvoirs ». Un gyôja est craint.
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Cette volontaire mise hors normes n’est en effet que l’aspect extérieur de cette seconde identité, qui doit être légitimée par le « descellement de la bouche », kuchikiri, c’est-à-dire le premier oracle obtenu en état de possession recherchée. Cet événement se produit souvent dans la montagne, sous la cascade, et il est à l’origine d’une double connaissance : le nom de la divinité protectrice et le type de rapport entretenu avec elle.
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La prise de l’épouse humaine par un dieu serait le type ancien de la représentation du rapport entre le spécialiste féminin de la possession et son entité protectrice. On en trouve un exemple dès la première compilation des mythes (VIIIe siècle) avec l’histoire du dieu serpent mâle du mont Miwa visitant la nuit, sous une forme humaine, la femme qui transmet ses oracles13. Les femmes qui, aujourd’hui à Ôsaka, conçoivent leur lien avec le dieu protecteur en termes d’alliance, parlent également de celui-ci comme d’un dieu dragon, serpent ou renard, maître du lieu et de la cascade, tyrannique, jaloux (pouvant prendre aussi une apparence humaine) et s’incarnant dans son « épouse » lors des rites. Or, pour toutes les autres femmes, comme pour les hommes qui déclarent qu’il est leur « maître », ce dieu protecteur est pareillement un dragon, un serpent ou un renard. Et c’est de cette manière que sont le plus couramment représentés les dieux des eaux, du sol et de la montagne.
Christian Bernard, auteur de "La montagne et le sacré au Japon : l’exemple du shugendô" (In : Le carnet de l’IREL, 24 mai 2022) présente une pratique sacrée liée aux cascades :
La pratique méditative sous la cascade d’eau glacée : le Taki shugyo ou takigyô. Pratique bien décrite par le yamabushi français Sylvain Guintard.
Les ablutions effectuées avec l’eau, qu’elle provienne d’une source, d’un lac, d’une cascade ou de la mer, sont fort courantes au Japon. Les textes anciens en font remonter l’origine à la première purification (Misogi) effectuée par le dieu Izanagi lui-même, suite au repentir après avoir commis son meurtre. Jadis, l’on pensait que l’eau de mer salée purifiait le corps mieux que l’eau douce et en conséquence, il était fréquent de se rendre à cet effet au bord de la mer. L’expression fleur de la vague (nami no hana) pour désigner le sel marin que l’on jette sur son corps afin de se débarrasser des souillures (par exemple, avant de rentrer chez soi au retour d’un enterrement), en est également une trace ancienne. Puis l’habitude se prit d’utiliser de plus en plus l’eau douce des rivières, lacs et cascades en montagne. Le misogi purifie des souillures, tant du corps que de l’âme, et tout naturellement, les yamabushi ont emprunté ce rituel au shintô qui le pratique encore, le plus souvent sous une forme simplifiée à l’entrée des sanctuaires.
L’ascèse de la cascade se pratique dans les montagnes habituellement fréquentées par les yamabushi. La cascade (taki) est considérée comme une porte par laquelle passe le méditant pour se laver spirituellement de ses souillures (kegare). En entrant en montagne, l’adepte entre dans un autre univers, dans l’Autre monde (takai) où il peut entrer en contact avec les divinités, les esprits. La montagne (yama) c’est l’interface solide qui mêle le ciel et la terre. « Les montagnes furent considérées au Japon comme le lieu où s’assemblent les âmes des morts, depuis une date très lointaine. La liaison de cette notion avec le bouddhisme fit que la terre pure du Bouddha Amida fut localisée au-delà des montagnes » (Anne Bouchy).
La cascade est liée à la montagne, elle en est l’élément énergétique, entre elles règnent une complémentarité, une harmonie dans laquelle il convient de se glisser.
Méditer sous l’eau glacée de la cascade consiste à ne plus faire qu’un avec l’entité divine dont elle est censée représenter le corps physique. Pour les ascètes du shugendô, les cascades sont le corps du divin. Dans le bouddhisme ésotérique lié au shugendô, la chute d’eau représente la colonne vertébrale de Bouddha. L’objectif premier de ce rituel takishugyo est bien l’épuration du karma, par l’union réalisée entre le pratiquant et la cascade, qui est la matérialisation de Bouddha. La pratique de la cascade nous fait expérimenter cet esprit flottant, la petite-mort qui n’est rien d’autre que la Vacuité.
« Le takishugyô est un travail de haute magie alchimique par lequel l’ascète peut accéder à des niveaux de conscience supérieurs. La cascade est une porte sur d’autres mondes – les Japonais parlent d’un monde autre, un passage du monde manifesté au monde non-manifesté – même s’ils ne sont qu’un, la vision dualiste est un jeu de l’ego, un autre moyen de contrôle – un lieu de transmutation interne extraordinairement puissant. Le gyoja (pratiquant de l’ascèse (29)) sait plus ou moins qui il est en entrant, mais doit aussi savoir qu’il ressortira différent, changé, transformé (purification et renaissance). »
La vision binaire du monde est transcendée. « Les deux mondes ne sont que les deux côtés d’une même étoffe. Que l’on s’attarde sur le motif ou sur la trame n’y change rien, il n’y a qu’un seul morceau de tissu, unique et indivisible » (Florent Loiacono).
Pratiquer l’ascèse sous la cacade est également une méditation qui peut s’avérer très efficace sur le développement de l’énergie interne, voire à favoriser des guérisons comme en témoigne le yamabushi français Sylvain Kûban Guintard : « D’un point de vue mystique, ce rituel fait descendre les plans de conscience pour les franchir. Facteur de dynamisation du système immunitaire, accélération de la chaleur interne (comme le toumo des Tibétains), elle devient une pratique ascétique à part entière, avec le processus de la méthode du Saint Mongaku qui me fut léguée via le moine Shinkai. Cette pratique méditative m’a permis de régénérer mes cellules neuronales après mon long coma en 2001 » (30).
La posture sous la cascade s’accompagne généralement de mudra (en japonais, shu-in ou in-zo), positions symboliques des mains, particulièrement des doigts, terme issu du sanskrit, que l’on traduit en français par sceau ou tout simplement par signe. Les différentes mudra correspondent à des opérations différentes, les mains en abhishekha-mudra (31) constituent la posture la plus classique, une main sur la hanche symbolise le fourreau du glaive à double tranchant, qui coupe les attaches de l’ego…
Le rituel de l’ascèse de la cascade n’est pas sans risque, il n‘est pas recommandé aux non-initiés et doit impérativement être exécuté sous le regard et les conseils d’un maître expérimenté. Le poids et la frappe de la chute d’eau, la très basse température, peuvent entraîner de nombreux traumatismes voire même la mort (32).
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Selon Paul Codjia, auteur de Souffrance et puissance. Affectivité et apprentissage rituel de l’ethos du «guerrier puissant» en terres wampis (Amazonie péruvienne). (In : L’ethnographie, 2022, vol. 7) :
Peu après mon arrivée en 2013 dans le village wampis de Mayuriaga, au nord-ouest de l’Amazonie péruvienne, mes hôtes me proposèrent de participer à une compétition rituelle d’ingestion d’une boisson à base de natem, la liane psychotrope et émétique Banisteriopsis caapi. L’objectif de ce rituel, appelé natemamu, est d’obtenir la vision d’un esprit arutam qui apparaît sous les traits d’un puissant humain ou non-humain, comme un ancêtre guerrier, un jaguar ou un anaconda. L’esprit fait don au visionnaire du pouvoir d’accomplir ses désirs et ses ambitions personnelles, ou lui délivre un message de bon augure. Pour rencontrer l’esprit, il faut démontrer une résistance exceptionnelle à la « souffrance » (waitiamu) et à la « peur » (ashamamu) ressenties lors du rituel. Au cours de mes terrains, j’ai constaté que savoir « endurer » (katsunta-) ces émotions était une attitude hautement valorisée, pensée comme nécessaire pour la réussite scolaire, universitaire, familiale et professionnelle. Se montrer impassible face aux situations éprouvantes ou dangereuses est un comportement associé à l’image des guerriers de jadis qui n’hésitaient pas à combattre de redoutables ennemis pour défendre leur groupe familial, et s’affirmaient ainsi comme des personnes « puissantes » (kakaram). Être « puissant », c’est-à-dire savoir endurer sa « peur » et sa « souffrance », est un idéal de conduite, un ethos à atteindre. Pour mes hôtes, mon voyage était une preuve de ma capacité à endurer une certaine souffrance induite par la solitude, loin des miens. En m’invitant à participer au rituel, ils me lançaient un défi et souhaitaient savoir si un « étranger » (apach) pourrait se montrer assez courageux pour supporter cette épreuve et rencontrer un arutam.
Dans cet article, je souhaite montrer que la compétition rituelle de boisson constitue un dispositif d’apprentissage de cet ethos, défini comme un rapport spécifique à des émotions. La réflexivité des participants vis-à-vis de leurs ressentis constitue un aspect remarquable de cet apprentissage.
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Avant de se rendre sur le lieu de la compétition, il est aussi préconisé de prendre un long bain dans la rivière. Le quêteur est invité à rester dans l’eau jusqu’à « avoir froid » (tsetsema-), « avoir la chair de poule » (purushna-), et « trembler » (kura-). D’après l’homme qui me conseille, cette phase du rituel, effectuée seul, est très importante : le quêteur accroît alors sa situation d’inconfort et sa « peur » (ashamamu) face aux épreuves qui l’attendent. Mes hôtes fondent leur corrélation entre sensation de froid et peur sur une réaction physiologique similaire, à savoir une « horripilation » (purushnamu) et des « tremblements » (kuramu). Cette corrélation est plus évidente lors du rituel des cascades, une autre forme de quête visionnaire, dans lequel le quêteur ingurgite un breuvage psychotrope après s’être baigné sous les chutes d’eau, seul, en forêt. Le niveau sonore, la puissance du courant et la température basse de l’eau rendent l’expérience redoutable pour les novices. En outre, selon mes interlocuteurs, en se baignant dans une eau fraîche, le rythme du cœur, siège de la pensée, s’accélère et empêche de réfléchir sereinement comme lorsque l’on est apeuré. En créant volontairement la sensation de froid, l’impétrant, encouragé par les recommandations rituelles, cherche à accroître sa peur afin d’apprendre à la supporter et à ne pas fuir face à la première apparition terrifiante de l’esprit. Comme le jeûne qui intensifie la souffrance et la tristesse, la baignade constitue un dispositif générateur et intensificateur de peur. Dans les deux cas, le travail de l’individu sur ses propres dispositions affectives passe par la production de sensations élémentaires – avoir faim, avoir froid – qui à leur tour, dans ce contexte rituel, participent à amplifier des affects plus complexes – la « peur » et « la souffrance du ventre vide ».
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Symbolisme celte :
Camille Jullian, auteur de "CII. Lucain historien, la forêt sacrée du terroir Marseillais." (In : Revue des Études Anciennes. Tome 26, 1924, n°2. pp. 115-122) précise la présence d'une cascade dans le bois sacré des Gaulois :
Voici les conditions auxquelles doit répondre le site de cette forêt, pour être conforme à la description de Lucain.
Cette forêt sacrée n'est qu'une partie, en quelque sorte qu'un îlot d'une forêt plus vaste, d'une ample région forestière. — Elle est dominée par un cirque de montagnes dénudées. — Elle n'est pas loin de Marseille, mais il faut, pour transporter le bois aux abords de la ville assiégée, tout un charroi de bêtes et de véhicules. — Elle se trouve non loin d'un emplacement habité par des indigènes, Gaulois ou Celto-Ligures, emplacement occupé en partie par de bonnes terres de culture. — A l'intérieur de la forêt coulent des sources, produites particulièrement par une abondante cascade. — Non loin de là se trouvent des grottes. — Enfin, cette forêt n'est pas d'une essence unique : il y a là des arbres d'espèces différentes. [...]
Voilà pourquoi, — parce qu'elles ne remplissaient pas ces conditions, — j'ai écarté tour à tour : la fameuse forêt de la Sainte-Baume (elle est trop loin de Marseille, et il n'y a pas là de centre celtique, de terre de culture) ; — la fontaine de Sainte-Marthe près de Marseille (pas de région forestière, pas de montagnes dénudées). — Et voilà pourquoi je me suis arrêté, en confiance absolue, dans la forêt de Saint-Pons.
[...]
6°A l'intérieur du bois sort en cascade la source sacrée, le saint du saint : elle tombe abondante en fontaines qui jaillissent des noires ouvertures du rocher, plurima nig ris fon lib us anda cadit. Voyez, au point central du vallon de Saint-Pons, la cascade des Tompines, aujourd'hui encore le rendez-vous des pèlerins et des promeneurs. (Que de longues heures j'y ai passées dans mon enfance !) L'eau se précipite claire et abondante, sortant comme un miracle des bouches noires et béantes du rocher qui s'entr'ouvre.
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Contes et légendes :
Georges Kastner, auteur de Les sirènes : essai sur les principaux mythes relatifs à l'incantation : les enchanteurs, la musique magique, le chant du cygne, etc. ; considérés dans leurs rapports avec l'histoire, la philosophie, la littérature et les beaux-arts... et suivi de Le rêve d'Oswald ou Les sirènes.. (Brandus et Dufour, 1858) pense que le bruit des cascades est à l'origine des chants ensorcelants des sirènes :
Dans la province de Kiang-Si, en Chine, se trouve le fleuve Heng, lequel se précipite d'une hauteur considérable, et forme une cascade qu'on appelle la Cloche, parce qu'elle produit un son de cloche très fort. Le courant d'air que font naître les chutes d'eau, indépendamment du son qui peut s'engendrer des mouvements de l'eau elle-même, contribue à déterminer toutes sortes d'effets de sonorité d'une étrangeté souvent pleine de charme. On a observé aussi très fréquemment de curieux échos près des amas de rochers et près des cascades. La voix de Lorelei, la célèbre ondine du Rhin, est un écho quintuple. Rapprochez maintenant de ces diverses circonstances celle de l'apparition subite sur les eaux, sur les rochers ou à quelque endroit du rivage, d'un oiseau inconnu, d'un aspect étrange, ou bien celle d'un monstre marin offrant une vague ressemblance avec un être humain, et vous aurez la mise en scène d'un spectacle semblable à celui qui, selon toute probabilité, donna naissance au mythe des Sirènes.
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Un autre frère du Nix est le Fossengrim norwegien. Par les nuits silencieuses et sombres, il fait entendre les sons mélancoliques de son violon. Celui qui veut prendre des leçons de ce maître nocturne doit lui sacrifier le jeudi soir un jeune bouc blanc, qu'il précipite, en détournant le visage, dans une cascade qui se jette vers le Nord. Si le sacrifice est maigre, l'apprenti réussit tout au plus à accorder son violon. Si le bouc est gros, au contraire, le Fossengrim passe la main sur celle de l'écolier et la lui conduit jusqu'à ce que le sang s'échappe de ses doigts. Alors l'apprenti est devenu maître lui-même. Il possède le secret de faire danser les arbres et d'arrêter les eaux dans leur chute.
Ce Strömkarl musicien aime à séjourner dans le voisinage des moulins et des cascades. C'est pourquoi on le nomme en Norwége Fossegrim. Celui qui veut apprendre du Strömkarl l'art de jouer de la harpe doit lui sacrifier un agneau noir. Par les soirées silencieuses et claires, le Fossegrim fait entendre sa musique entraînante. Il enseigne le violon à celui qui, dans la soirée du Jeudi Saint, lui sacrifie, en détournant la tête, un jeune bouc blanc et le jette dans une cascade qui coule vers le nord. Nous savons ce qui en résulte (9) : Si la victime est maigre, l'apprenti parvient tout au plus à accorder son violon ; si, au contraire, elle est grasse, le Fossegrim saisit la main droite du musicien et la conduit sur les cordes de l'instrument jusqu'à ce que le sang lui sorte par le bout des doigts ; dès lors, l'apprenti est passé maître dans son art et sait jouer avec tant de charme, qu'il peut faire danser les arbres et arrêter les eaux dans leur chute.
Sur le site Fabula Hub on peut lire l'histoire du Fossegrim, l'esprit des cascades en Norvège :
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