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  • Anne

Roux




Étymologie :

  • ROUX, ROUSSE, adj. et subst.

Étymol. et Hist. 1. a) [Fin xie s. ros « rouge (en parlant de la figure d'un homme) » (Raschi, Gl., éd. A. Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 1, p. 126, n°914)] ; ca 1135 ros « qui a le cheveu, le poil roux » (Couronnement Louis, éd. Y. G. Lepage, 2086) ; b) ca 1200 subst. « un alezan » (Jean Bodel, Saxons, éd. E. Stengel, 2829) ; c) 1636 subst. « la couleur rousse » (Monet) ; 2. a) 1549 bêtes rousses « bêtes fauves (cerfs, chevreuils, etc.) » (Est.) ; b) 1679 beurre roux (Rich.) ; 1762 roux subst. masc. « sauce faite en délayant de la farine dans du beurre roussi » (J.-J. Rousseau, Émile, I, éd. Pléiade, p. 276) ; 3. 1642 lune rousse (Poussin, Lettre du 14 mars, éd. P. Du Colombier, p. 63). Du lat. russus « rouge, roux ».


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Le roux est une couleur qui se situe entre le rouge et l'ocre : un rouge terreux. Il rappelle le feu, la flamme, d'où l'expression de roux ardent. Mais au lieu de représenter le feu limpide de l'amour céleste (le rouge), il caractérise le feu impur, qui brûle sous la terre, le feu de l'Enfer, c'est une couleur chtonienne.

Chez les Égyptiens, Set-Typhon, dieu de la concupiscence dévastatrice, était représenté comme roux, et Plutarque raconte qu'à certaines de ses fêtes l'exaltation devenait telle qu'on précipitait les hommes roux dans la boue. LA tradition voulait que Judas eût les cheveux roux.

En somme, le roux évoque le feu infernal dévorant, les délires de la luxure, la passion du désir, la chaleur d'en bas, qui consument l'être physique et spirituel."

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Dans Une Histoire symbolique du Moyen Âge occidental (Éditions du Seuil, collection La Librairie du XXIème siècle, 2004), Michel Pastoureau nous explique l'histoire des couleurs :


"Dans l'Occident de la fin du Moyen Âge, la diffusion matérielle des armoiries est telle que ces couleurs tombent sous le regard en tous lieux et en toutes circonstances. Elle font partie du paysage quotidien, y compris au village car n'importe quelle église paroissiale, à partir du milieu du XIIIe siècle, devient un véritable "musée" d'armoiries. Et ces armoiries sont toujours porteuses de couleurs : même lorsqu'elles sont sculptées (sur les clefs de voûte ou les pierres tombales , par exemple) elle sont peintes, car les couleurs sont un élément indispensable pour les lire et les identifier. De ce fait, il est probable que l'héraldique a joué un rôle considérable dans l'évolution de la perception et de la sensibilité chromatiques des hommes et des femmes à partir du XIIIe siècle. Elle a contribué à faire du blanc, du noir, du rouge, du bleu, du vert et du jaune, les six couleurs "de base" de la culture occidentale (ce qu'elles ont restées jusqu'à nos jours, du moins dans la vie quotidienne).

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Rouge, jaune et tacheté

Il s'agit avant tout d'un problème de sémiologie sociale : le roux n'est pleinement roux qu'au regard des autres et pour autant qu'il s'oppose au brun ou au blond. Mais il s'agit aussi, dans la culture médiévale, d'une question de symbolique chromatique. Roux est plus qu'une nuance de couleur ; c'est presque devenu au fil des siècles une couleur à part entière, une couleur dévalorisée, "la plus laide de toutes les couleurs", va jusqu'à proclamer un traité de blason probablement compilé dans la première moitié du XVe siècle, qui voit associés en elle tous les aspects négatifs et du rouge et du jaune.

Toutes les couleurs, en effet, peuvent être prises en bonne ou en mauvaise part. Même le rouge n'échappe pas à cette règle, lui qui, en Occident, de la protohistoire jusqu'au XVIe siècle, a pendant si longtemps représenté la première des couleurs, la couleur "par excellence". Il y a un bon et un mauvais rouge, comme il y a un bon et mauvais noir, un bon et un mauvais vert, etc. Au Moyen Âge, ce mauvais rouge est le contraire du blanc divin et christologique et renvoie directement au Diable et à l'Enfer. C'est la couleur du feu infernal et du visage de Satan. A partir du XIIe siècle, l'iconographie, qui jusque-là donnait au prince des ténèbres un corps et une tête de différentes couleurs, généralement sombres, le dote de plus en plus souvent d'un faciès rouge et d'une pilosité rougeoyante. Par extension, toutes les créatures à tête ou à poils rouges sont considérées comme plus ou moins diaboliques (à commencer par le renard, qui est l'image même du "Malin"), et tous ceux qui s'emblématisent dans cette couleur ont plus ou moins à voir avec le monde de l'Enfer. Ainsi, dans les romans arthuriens des XIIe et XIIIe siècles les nombreux chevaliers vermeils - c'est-à-dire ceux dont le vêtement, l'équipement et les armoiries sont uniformément rouges - qui se dressent sur le chemin du héros pour le défier ou pour le tuer : ce sont toujours des chevaliers animés de mauvaises intentions, parfois venus de l'autre-monde, et qui s'apprêtent à faire couler le sang,. Le plus célèbre d'entre eux est Méléagant, fils de roi mais chevalier félon qui, dans le roman de Chrétien de Troyes Le Chevalier à la Charrette, enlève la reine Guenièvre.

A bien des égards, ce mauvais rouge est donc, pour la sensibilité médiévale, celui de Judas, homme roux et apôtre félon, par la trahison duquel le sang du Christ a été versé. En Allemagne, à la fin du Moyen Âge, circule un jeu de mots étymologique qui fait dériver son surnom Iskariot ("l'homme de Cairoth") de ist gar rot, c'est-à-dire l'homme qui "est tout rouge". Mais Judas n'est pas seulement rouge ; il est aussi jaune, couleur du vêtement que lui donnent de plus en plus souvent les images à partir de la fin du XIIe siècle. car être roux, c'est participer à la fois du rouge sanguinaire et infernal - c'est-à-dire du mauvais sang et du mauvais feu - et du jaune félon et mensonger. AU fil des siècles, en effet, dans les systèmes chromatiques européens, le jaune n'a pas cessé de se dévaluer. Alors qu'à Rome il constituait encore une des couleurs les plus recherchées, et même une couleur sacrée, jouant un rôle important dans les rituels religieux, il est progressivement devenue une couleur délaissée, puis rejetée. Aujourd'hui encore, comme le montrent toutes les enquêtes d'opinion conduites autour de la notion de couleur préférée, le jaune est une couleur mal-aimée ; c'est toujours lui qui est cité en dernier parmi les six couleurs de base : bleu, vert, rouge, blanc, noir, jaune. Ce rejet date du Moyen Âge.

Cette dévalorisation du jaune est déjà bien attestée au XIIIe siècle lorsqu'il passe déjà, dans de nombreux textes littéraires et encyclopédiques, pour la couleur de la fausseté et du mensonge et qu'il devient peu à peu la couleur des juifs et celle de la Synagogue. A partir des années 1220-1250, l'imagerie chrétienne en fait un usage récurrent : un juif, c'est désormais un personnage habillé de jaune ou bien qui porte du jaune sur des pièces de son vêtement : robe, manteau, ceinture, manches, gants, chausses et surtout chapeau. Progressivement, des pratiques passent de l'image et de l'imaginaire à la réalité puisque, en plusieurs viles du Languedoc, de Castille, d'Italie du Nord et de la vallée du Rhin, des règlements vestimentaires obligent les membres des communautés juives à faire pareillement usage d'un signe distinctif à l'intérieur duquel cette couleur prend fréquemment place. L'étoile jaune trouve ici quelques-unes de ses racines, mais l'histoire de celles-ci reste à écrire dans le détail.

Ce qui favorise l'emploi du jaune comme mauvaise couleur à la fin du Moyen Âge, c'est peut-être l'usage immodéré de l'or et du doré dans tous les domaines de la création artistique et, partant, dans la plupart des systèmes emblématiques et symboliques. Cet or est à la fois matière et lumière ; il exprime au plus haut point cette recherche de la luminosité et de la densité des couleurs qui caractérise toute la sensibilité du Moyen Âge finissant. Par là même, l'or devient peu à peu le "bon jaune", et tous les autres jaunes se déprécient. Non seulement le jaune qui tend vers le rouge, comme dans la chevelure rousse de Judas ; mais aussi le jaune qui tend vers le vert, celui que nous appelons aujourd'hui le "jaune citron". Le jaune-vert ou, plus justement, l'association ou le rapprochement du jaune et du vert - deux couleurs qui ne sont jamais voisines dans les classements médiévaux des couleurs semble constituer pour l'œil médiéval quelque chose d'agressif, de déréglé, d'inquiétant. Ce sont, lorsqu'elles sont associées, les couleurs du désordre, de la folie, du dérèglement des sens et de l'esprit. Comme telles, elles prennent place sur les costumes des fous et des bouffons de cour, sur les vêtement de l'Insensé du livre des Psaumes et, surtout, sur ceux de Judas, dont la robe jaune est fréquemment associée, du XIVe au XVIe siècles, à une autre pièce de vêtement de couleur verte.

Cependant, être roux, ce n'est pas seulement réunir sur sa personne les aspects négatifs du rouge et du jaune. Être roux, c'est aussi avoir la peau semée de taches de rousseur, c'est être tacheté, donc impur, et participer d'une certaine animalité. La sensibilité médiévale a horreur de ce qui est tacheté. Pour elle, le beau c'est le pur, et le pur c'est l'uni. Le rayé est toujours dévalorisant (de même que sa forme superlative : le damier) et le tacheté, particulièrement inquiétant."

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