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  • Anne

La belle Yeuse




Étymologie :

  • YEUSE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1552 (Est., s.v. ilex : une sorte de chesne, Yeuse en Provence), encore noté masc. ds Trév. 1704-1771 ; 1690 fém. (Fur.). Empr. au prov. euze subst. masc. (a. prov. elzer « quercus ilex » 1171, Montpellier ; euse 1442, St-Pons ds Levy Prov., s.v. elzer), issu du lat. elex (vie s. Oribase lat. ; Grégoire de Tours ds André Plantes 1985), forme osco-ombrienne du lat. ilex, -icis fém. « yeuse ».


Lire aussi la définition complète du nom yeuse pour amorcer la réflexion symbolique.


Compléments : "Le nom occitan vient donc directement du latin ilex. L’appellation euse (prononcez [eousé]) est largement la plus répandue, en Languedoc comme en Provence, mais on trouve aussi elze en languedocien, euve du côté de Marseille, ausilha [aousillo], eusina [eousino] en Provence plus intérieure et ausina [aousino] dans l’Aude. Notons qu’en catalan, il s’appelle alzina. Euse (du genre masculin) est passé au français pour donner « yeuse » (du genre féminin), mot qui est employé par certains romanciers du sud d’expression française (Giono, Pagnol) qui n’usent jamais de « chêne vert » dans leur récit, pas plus que le dictionnaire de latin cité précédemment."

https://s2hnh.org/articles/tag/yeuse

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Toponymes et Anthroponymes :


Noms de lieux liés à l'arbre seul ou à la forêt (ces chênaies vertes s’appellent eusièira, euseda, auseda en languedocien ; /eusiera, euviera en provençal) :

  • Auzède ; Auzet (04 017) ;

  • Elzière, Chamborigaud (30 080) ; Elzière, Peyremale (30 194) ; Euzèdes, Riols (34 229) ; Euzet (30 109) ; Euziéra, Peille (06 091) ; Euzière, Gilette (06 066) ;

  • L'Euse, Carros (06 033) ; L'Euse, Contes (06 048) ; L’Euset ; L’Eusette ; L'Eusiéra, Bairols (06 009) ; L'Eusiéra, La Trinité (06 149) ; L'Eusièra, Tournefort (06 146) ; L'Eusièro, Le Broc (06 025) ; L’Eusière ; L'Euze, Caromb (84 030) ; L'Euze, Cros (30 099) ; L'Euzé, Murviel-lès-Béziers (34 178) ; L'Euzeraie, Loué (72 168) ; L'Euzière, Causse-de-la-Selle (34 060) ; L'Euzière, Soudorgues (30 322) ; L’Euzède ;

  • L'Ieurède, Olmet-et-Villecun (34 188) ; L'Ieuzède, Celles (34 072) ; L'Yéusière, Saint-Gervais-sur-Mare (34 260) ;

  • Lausier, Nouic (87 108) ; Lausière, Le Brusquet (04 036) ; Lauzières ;

  • Les Euzières, Brissac (34 042) ; Les Euzières, Saint-Geniès-de-Comolas (30 254) ; Les Euzières, Saint-Julien-les-Rosiers (30 274).

Patronymes : Deleuse ; Deleuze, Dezeuze ; Elzière ; Euzière ; Euzières.

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Botanique :


Lire la fiche Telabotanica

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Symbolisme :


Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


CHÊNE - HOSPITALITÉ

[...]

Chêne yeuse ou chêne vert. Ce chêne s'élève à une hauteur médiocre, son tronc est revêtu d'une écorce brune, mince, légèrement gercée. Les feuilles sont dures, persistantes, blanches et cotonneuses en dessous, surtout dans leur jeunesse. Ce chêne croit spontanément en Syrie, en Afrique, en Italie, en Espagne et dans les provinces méridionales de la France . Il se plait dans les terrains secs , sablonneux et exposés au nord . La dureté et la longue durée de son bois le rendent très utile pour des essieux, des poulies , des solives. On le débile aussi en planches; l'écorce sert à tanner les cuirs . Si son accroissement est lent, sa du rie est très longue. Pline en cite un qui existait sur le Vatican et qu'on disait être plus ancien que la ville de Rome ; il parle d'un autre qui avait plus de trente pieds de contour, qu'on voyait de son temps, près de Tusculum , dans le voisinage d'un bois consacré à Diane. Près du chêne tout est vie, tout a du mouvement ; une multitude de petites plantes et de jeunes arbrisseaux se réunissent sous son ombrage tutélaire ; le lierre l'embrasse de ses festons verdoyants ; des troupes d'oiseaux se jouent dans son feuillage, pendant que des milliers d'insectes bourdonnent autour de son tronc, de ses rameaux et viennent y chercher un asile, de quoi se sustenter eux et leur famille. Les uns le couvrent d'excroissance singulière, les autres s'attachent à ses boutons, aux jeunes pousses, aux feuilles, ou bien ils se logent dans ses fruits, son écorce, ses racines. L'écureuil et le polatouche sautillent de branches en branches pour enlever les glands avant leur parfaite maturité. Tandis que le cerf, le daim, le chevreuil dévorent ceux qui jonchent le sol ; le mulot, le porc et le sanglier recherchent avec avidité jusqu'auprès des racines ceux que la terre recèle et qui doivent les engraisser avec rapidité. L'homme à son tour demande au chêne son bois de chauffage, les poutres et les planches propres à assurer la solidité et la durée de ses maisons, de ses constructions navales ; les pièces nécessaires pour faire une charrue, des herses, des outils et des instruments. L'écorce, qui est éminemment astringente, surtout quand elle est vieille et enlevée à la sève du printemps sert à l'usage des tanneries et des autres manufactures où l'on prépare la peau des animaux, afin de les rendre utiles au-delà de l'époque fixée par la na ture pour leur destruction. Le résidu de ce travail, autrement dit la tannée, est employée par l'horticulteur à donner aux plantes des pays chauds des couches qui conservent longtemps une chaleur modérée.

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Mythologie :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


CHENE VERT (quercus ilex). — Le chêne vert jouait originairement dans le mythe le même rôle que le chêne ordinaire (quercus aesculus) ; on confondait souvent les deux arbres ; mais le chêne vert, à cause de ses feuilles sombres et toujours vertes, ne tarda point à devenir une plante funéraire à la fois et symbolique de l’immortalité, ainsi que le cyprès, le cèdre et autres conifères. Excellent combustible, le chêne vert attire facilement sur lui la foudre ; à quoi font allusion les vers de Perse :


At sese non clamet Jupiter ipse ?

Ignovisse putas ; quia, cum tonat, ocius ilex

Sulphure discutitur sacro, quam tuque domusque ?


Ici le chêne vert entre évidemment, avant Franklin, en fonction de paratonnerre ; il rend un service précieux aux hommes et il se sacrifie pour eux, en attirant sur lui les effets de la colère de Dieu. On croirait, après cela, qu’il aurait dû être divinisé. Mais il y a, évidemment, des parias dans le monde végétal de même que dans le monde animal. Le sort mythologique du chêne vert a été des plus malheureux. Pendant que son frère oriental, le cèdre, et son frère européen, le quercus aesculus, ont reçu des honneurs presque divins, le pauvre chêne vert, en Europe (1) du moins, fut calomnié et condamné comme un arbre infâme. Les anciens Grecs et Romains avaient commencé à entamer quelque peu la réputation de cet arbre honorable, en le consacrant à l’impure Hécate, en couronnant de feuilles de chêne vert les trois Parques (2) funéraires et le dieu ivrogne Silène, qui ne parvint point cependant, malgré cet accoutrement, à détruire en lui les effets de la liqueur de Bacchus (3). Sur le chêne de Dodone on faisait, nous l’avons dit, chanter des colombes sur le chêne vert, Virgile nous fait, au contraire, entendre les cris funestes du corbeau. Et quoique, au fond des fonds, mythologiquement parlant, la colombe et le corbeau aient exercé, comme oiseaux funéraires, la même fonction, quoiqu’ils se réduisent tous les deux à un seul et même oiseau mythique, ainsi que le quercus aesculus et le quercus ilex à un seul et même arbre mythique, de cette distinction odieuse que la tradition a faite entre les deux arbres également prophétiques, en attribuant aux présages du chêne vert une intention funeste, ont découlé peut-être pour l’ilex des conséquences aussi malheureuses qu’injustes. En suivant le goût de notre siècle, pourtant si peu chevaleresque, le goût, je veux dire de réhabilitation universelle, dans ma Mythologie des animaux, j’avais taché de faire une meilleure réputation à l’âne calomnié. Qu’il me soit permis de protester ici contre l’injustice du sort qui frappa le chêne vert. Toute fable peut avoir son enseignement, et puisqu’on nous a appris à chercher un sens moral à tous les mythes, je risque, à mon tour, de faire de la morale, ou mieux encore d’inviter le lecteur à en faire, sur le compte du chêne vert. Sénèque nommait déjà le chêne vert, avec l’if et le cyprès, parmi les arbres tristes, mais sans charger davantage sa réputation. Ovide71 faisait même grand honneur à cet arbre. D’après lui, dans l’âge d’or, les abeilles, symboles vivants de l’âme immortelle, venaient sur le chêne vert y fabriquer leur miel :


Flumina jam lactis, jam flumina nectaris ibant,

Flavaque de viridi stillabant ilice mella.


Pline nous parle d’un vieux chêne vert qui existait à Rome au Vatican, avec une inscription en lettres étrusques, vénéré depuis longtemps comme un arbre sacré, et des trois chênes verts conservés parmi les Tiburtes comme des arbres anthropogoniques, presque comme les fondateurs de ce peuple « Vetustior autem urbe in Vaticano ilex, in qua titulus aereis literis Hetruscis, religione arborem jam tunc dignam fuisse signat. Tiburtes quoque originem multo ante urbem Romam habent. Apud eos exstant ilices tres, etiam Tiburto conditore eorum vetustiores, apud quos inauguratus traditur. Fuisse autem eum tradunt filium Amphiarai, qui apud Thebas obierit, una ætate ante iliacum bellum. » Pausanias fait mention d’une forêt de l’Arcadie consacrée à Héra, où l’on voyait des oliviers et des chênes verts pousser sur la même racine. Tous ces précédents, on le voit, ne seraient que fort honorables et témoigneraient tous en faveur du chêne vert. Mais l’arbre malencontreux a fait du bien aux hommes et il ne s’en est trouvé que fort mal. Le chêne vert, qui nous fournit le meilleur de nos combustibles (ce qui le fit consacrer par les Arcadiens à leur dieu Pan le dieu du feu, Lucidus Pan, le fils de la nymphe Dryope qui avait été changée en chêne, fêté par les Grecs avec Prométhée), le chêne vert producteur du feu comme Prométhée, le chêne vert qui se sacrifie pour les hommes comme Prométhée, le chêne vert qui chauffe les hommes et qui leur apporte la lumière, le chêne vert qui attire sur lui toute la rage du dieu de la foudre, ce noble martyr du monde végétal a subi, par le fait du christianisme, le même sort que son fondateur ; il a été méconnu, outragé, calomnié. Son frère oriental, le cèdre, est encore tout glorieux d’avoir fourni son bois à la croix le cèdre qui s’élève sur le Liban et qui semble chercher le ciel, attire, sans doute, sur ses pointes élevées les foudres pendant les orages ; dans la foudre, on a reconnu la forme d’une croix ; le cèdre qui attire la foudre fournit le bois à la croix et allume le feu générateur et régénérateur ; le cèdre, l’arbre d’Adam, l’arbre phallique, l’arbre anthropogonique, sauve encore une fois le monde par la croix qui vient ranimer la vie parmi les hommes. Le cèdre a été glorifié et consacré par le christianisme pour avoir fourni son bois à la croix qui fut le salut du monde. L’arbre qui se livre pour la croix est identifié avec le Christ qui se sacrifie sur la croix ; le cèdre et le Christ, ainsi qu’auparavant Adam et l’arbre phallique, Adam et le cèdre anthropogonique, ne font qu’un. Mais ce même mythe qui me semble d’un intérêt saisissant, cette même légende si essentielle tourna entièrement à la charge de notre pauvre chêne vert ; l’arbre qui attire la foudre, l’arbre qui reçoit le feu du ciel et qui, en se sacrifiant lui-même, livre le feu aux hommes, au lieu d’un martyr, devint un traître sacrilège. Ce qui est un titre de gloire pour le cèdre, devint pour le chêne vert un crime de lèse-divinité.

Dans l’Acarnanie et à Sainte-Maure, dans les îles Ionniennes (où on lui a donné le nom infâme de ...), le regretté poète Aristote Valaoritis a entendu cette légende qui se rapporte au chêne vert. Lorsqu’il fut décidé à Jérusalem de crucifier le Christ, tous les arbres se rassemblèrent et s’engagèrent d’une seule voix à ne pas livrer leur bois pour l’instrument de l’indigne supplice. Mais il y avait aussi un Judas parmi les arbres74. Lorsque les Juifs arrivèrent avec les haches pour découper la croix destinée à Jésus, tous les troncs se brisèrent en mille petites pièces, de manière qu’il fut impossible de les utiliser pour la croix. Le seul chêne vert resta debout tout entier et livra son tronc pour qu’on en fît l’instrument de la passion. Voilà pourquoi le peuple de SainteMaure a pris en horreur cet arbre, voilà pourquoi les bûcherons ioniens craignent de salir leur hache et leur foyer en touchant à l’arbre maudit. Tel est le sort d’un grand nombre de bienfaiteurs dans ce bas monde ; mais Jésus lui-même sait heureusement à quoi s’en tenir à propos du chêne vert et ne partage point, à ce qu’il paraît, le préjugé des Grecs. Il semble, au contraire, avoir des préférences pour l’arbre généreux qui, en mourant avec lui, a partagé le sort du Rédempteur. Nous apprenons, en effet, par les Dicta Sancti Aegidii, cités par Du Cange, que le Christ se montrait le plus souvent au saint près d’un chêne vert. En attendant, l’arbre calomnié par les Grecs, et quelque peu aussi par les Latins, continue, comme un véritable bienfaiteur, à faire des miracles en Russie, et surtout à guérir, comme Jésus, les petits enfants. D’après Afanassief, dans les gouvernements de Woronez et de Saratof, lorsqu’un enfant est malade, et surtout malade de consomption, on le porte dans la forêt, où l’on fend pour lui en deux le tronc d’un chêne vert ; on passe trois fois l’enfant par la fente de l’arbre ; après quoi on lie l’arbre avec un fil. On fait ensuite avec l’enfant trois fois neuf fois (le nombre des jours dont se compose le mois lunaire) le tour de l’arbre, aux branches duquel on suspend enfin la chemise de l’enfant, parce que l’arbre martyr prendra généreusement sur lui tout le mal qui s’était attaché à l’enfant, qu’il sauve par son propre sacrifice, digne d’un Dieu.


Notes : 1) L’Amérique l’a réhabilité. Dans son livre sur le Rio della Plata (Milan, 1867), le professeur Mantegazza nous apprend qu’à Entrerios, dans l’Amérique du Sud, on cache une feuille de l’ilex paraguaiensis (le mate, la yerba, l’herbe par excellence) dans les cendres du foyer, pour éloigner la foudre. Avec l’herbe mate, on prépare une boisson à laquelle les Américains attribuent tout un langage poétique : le mate amer signifie indifférence ; le mate doux, amitié ; le mate avec citron, dégoût, etc.

2) 9 Pausanias, II : « At qui per eam stadia, opinor, XX, promoverint et ad laevam Asapum amnem transmiserint, ad lucum accédant ilicibus condensum, ubi fanum Dearum quas Athenienses Severas, Sicyonii Eumenidas nominant. »

3) Nous savons que, dans la province de Bologne et ailleurs, sur les hôtelleries de campagne, on met comme enseigne des branches de chêne.

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LICIUM (Cf. Chêne vert). — Dans les Dicta S. Aegidii, chez Du Cange), « Et signa præcipua excisa sunt ex arbore Licii prope eamdem cellam excrescente, sub qua saepius oranti Christus apparuit. » Il s’agit ici sans doute du quercus ilex.. On sait qu’en italien l’ilex s’appelle leccio.

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Contes et légendes :


Dans Légendes de France contées par les arbres (2001), Robert Bourdu consacre une partie entière à l'yeuse :


"Mélusine et l'Arbre Vert


Où l'on assiste à la rencontre de la belle inconnue

aux yeux verts avec l'yeuse aux feuilles de jade

Pour quoi Mélusine et pourquoi, pour elle, une partie, la troisième, est-elle réservée ? [...]

Pour deux raisons :

  1. Mélusine est la légende par excellence. On y retrouve tous les ingrédients les plus généralement utilisés dans ce genre littéraire. L'adjectif de "mélusinien" est employé pour qualifier un grand nombre de légendes qui reprennent les caractéristiques du récit des aventures de Mélusine. Elle est si universelle que les spécialistes n'en épuisent ni les ressources, ni les sujets de controverse. Les écrits sur cette légende sont innombrables au sens véritablement étymologique du terme, car dès qu'un éminent chercheur en dresse une liste, il s'en trouve un autre pour faire remarquer sournoisement qu'elle est pleine de lacunes...

  2. Dans ce champ clos - qui n'est clos que par le hasard du vocabulaire - il y a place pour des hypothèses qui peuvent être contestées par certains, mais qui furent proposées par d'autres et qui ne semblent pas déraisonnables. Bien qu'il soit prétendu, parfois, que la recherche de l'origine ou de la fortune d'un nom propre soit "une recherche vaine", nous avons pris le parti de considérer que le nom de Mélusine, en ses formes primitives, pouvait se rattacher au nom d'n arbre : l'yeuse ou chêne vert. Nous avons souligné l'importance, dans les légendes du Moyen Âge, de l'aubépine symbolisée par la belle Blancheflor. N'en serait-il pas de même pour l'yeuse, la belle Yeuse, forme acceptable de Mélusine. Il est attrayant, de plus, de souligner que l'aubépine et l'yeuse sont les deux seuls arbres qui, en français, soient du féminin !

[rappel de la légende de Mélusine]

Mélusine et l'arbre

Dans toute cette légende, il n'est nullement question d'arbre. cependant l'iconographie précise que la rencontre de Raymondin et de Mélusine a lieu près d'une falaise d'où sourd une source et sur laquelle se dressent deux arbres. Quand les illustrateurs représentent Raymondin découvrant par le trou de la porte Mélusine dans son bain, à moitié femme, à moitié serpent, il y a toujours un arbre près du mari comme s'il représentait la Mélusine-femme par opposition à la fée-animal. Dans la tradition iconographique du haut Moyen Âge, comme du Moyen Âge récent, l'arbre accompagne et signale la présence féminine. L'apport de l'image n'est jamais neutre ; on ne pose pas un élément du paysage en simple décoration.

Il n'est donc pas interdit de penser que le mythe mélusinien, le tabou transgressé, soit lié à un arbre... Ève, le pommier, le serpent en seraient les plus anciennes et réputées illustrations.

Bien que contestable, mais cependant licite, l'hypothèse d'un lien entre Mélusine et un arbre nous autorise à proposer comme candidat à cette association légendaire un chêne, vert, une yeuse. Pourquoi ?

De Mélusine à l'yeuse

"Ce qui est vraisemblable c'est que le nom de mélusine est lié au succès des Lusignan. Mais il est difficile de déceler si le nom de Mélusine a conduit aux Lusignan ou si ce sont les Lusignan qui s'étant approprié la fée, lui ont donné leur nom pour mieux se la lier." [Jacques Le Goff et Emmanuel Leroy Ladurie, Mélusine maternelle et défricheuse, 1971] Puisqu'il y a doute et trace de scepticisme sur la recherche d'une étymologie, la voie est ouverte et nous pouvons l'explorer.

Dans les textes anciens, Mélusine est le plus souvent nommée Merlusine d'où certains ont tiré la Mère Usine (ou Mère Eusine). Quant au chêne vert ou yeuse, Quercus ilex, il (ou elle) prend différents noms : éouvé, éousé en provençal, éoué, élzé, éoubré en langue d'oc. Dans le cartulaire de Saint Cybard d'Angoulême, le chêne vert est désigné sous les noms de elz, euze, ilais, ilice, faisant transition avec l'ilex latin - le houx - modèle d'arbre à feuilles épineuses. dans le français du Moyen Âge, le chêne vert est appelé houssine et Rabelais parlant de ce chêne emploie le mot héouse. A Fatima, à l'emplacement des apparitions de la vierge, l'événement est commémoré par un arbre du nom d'azinheiro, c'est-à-dire yeuse en portugais. En espagnol son nom est euzina.

"La dénomination de chêne vert a le grand inconvénient de ne pouvoir commodément, dans le langage, se compléter des épithètes blanc, rouge et noir, qu'il y a cependant lieu de conserver comme expressions distinctives de formes bien caractérisées et constantes dans les limites définies de telle ou telle région. c'est pourquoi nous estimons qu'il conviendrait de substituer régulièrement à cette incommode dénomination de chêne vert celle ce chêne yeuse ou plus simplement yeuse. Malheureusement, le mot yeuse est du féminin dans tous les dictionnaires. Je dis malheureusement. L'idée pourra paraître originale ; je la crois juste : si le mot yeuse était du genre masculin, l'usage en serait mieux vulgarisé ; ce qui serait assez logique, du reste, puisque les noms d'arbre (toujours du féminin en latin) sont tous, en français, du genre masculin." [M. M. Regimbeau, Le Chêne Yeuse ou Chêne vert, 1879]. La lecture des anciens botanistes a un côté rafraîchissant e raffiné que n'ont pas toujours les écrits scientifiques actuels. L'auteur, cependant, omet de citer l'aubépine comme autre arbre du genre féminin.

La diversité de dénominations du chêne conforte l'hypothèse d'un lien entre mélusine et l'yeuse.


Les belles Yeuses

"Un beau jour, dans la silve cognaçaise en partie respectée par les siècles, tout près de la molle et calme Charente [...] j'ai suivi par hasard le "chemin de l'usine"... En fait, il s'agissait d'une "eusine" vénérable, d'une yeuse longtemps célèbre dans la région sous le nom de la "Grosse Eusine" ou la "Belle Eusine" ; et pour les enfants la "Mère Eusine".

De l'arbre millénaire je suis venu bien vite à la "Fée du Roc" toute porche, dont azu siècle dernier encore l'on racontait la légende de la fée transporteuse." [Pierre Martin-Civat, Le très simple secret de mélusine, mythique aïeule des Lusignan : un arbre sacré, une divinité sylvestre, une fée des bois une maison féodale, une légende, 1969].

Suit un long développement où l'auteur propose un élément nouveau à prendre en compte dans le débat sur l'origine du nom Mélusine. Malgré les multiples études sur la question "nul n'a encore répondu de façon satisfaisante" [op. cit.]. Très curieusement et fautivement, en marge de cette phrase d'un livre conservé dans la plus grande des bibliothèques de France, un lecteur a inscrit d'une écriture fine et assurée : "vanité de ce type de recherche !" Le texte de Martin-Civat est truffé de telles annotations dont le contenu révèle que le censeur anonyme est fin lettré et commentateur très critique et incontestablement non convaincu par les arguments de l'auteur de l'étude. Il a tort tant sur la forme, de cela nous en sommes certains, que sur le fond, et de cela nous ne formulons qu'une hypothèse.

Au XIXè siècle, des amateurs de la nature et des beaux arbres citent quelque yeuses remarquables qu'on nomme la "Belle Yeuse" ou la "Grosse Yeuse". L'une d'elles était située à Cherves, hameau de la commune de Fontenille, en limite ouest de la Vienne, à moins de vingt-cinq kilomètres de Parthenay dans les Deux-Sèvres, domaine d'activité de la mystérieuse Mélusine. Sa taille était exceptionnelle : sept mètres de circonférence du tronc à hauteur d'épaules ; une autre près de Cognac était légèrement moins grosse.

Les chênes verts ne sont pas de très gros arbres, en général, mais ils jouissent d'une grande longévité. Parmi les plus remarquables actuellement, il en est un à Talmont-Saint-Hilaire, en Vendée, et un autre à Saint-Porchaire, en Charente-Maritime, dont le tronc de plus de six mètres de circonférence révèle un âge de cinq à six siècles et peut-être plus. Près des ruines romaines de Périgueux, on admire un chêne vert d'une ampleur exceptionnelle. Situés dans le Sud-Ouest de la France, ces arbres sont loin du pays d'origine de l'espèce, le bassin méditerranéen. A Tourette-sur-Loup dans les Alpes-Maritimes, à Porto-Vecchio en Corse, à Mirepoix en Ardèche se trouvent dans leur climat originel d'autres yeuse de belle venue.


Le chêne vert, Quercus ilex, l'yeuse, ses goûts

Ce chêne à feuilles persistantes et faiblement épineuses est fondamentalement un arbre méditerranéen qui aime la chaleur et le soleil ; la sécheresse ne lui fait pas peur. Mais c'est un arbre conciliant et voyageur. Ainsi, on le rencontre dans le couloir du Rhône loin de l'embouchure et dans les basses montagnes avoisinantes, mais aussi dans les Pyrénées, assez loin de ses bases naturelles. Celui de Mirepoix serait la relique d'une chênaie assez étendue il y a encore trois siècles.

Son goût pour la découverte d'horizons nouveaux le fait voyager, comme nous l'avons constaté, sur les côtes atlantiques et les provinces voisines, Périgord, Angoumois, Poitou où sa destinée lui fait croiser celle de la fée de Lusignan. Dans ces régions, l'yeuse s'est installée souvent isolée et depuis longtemps dans les zones où les conditions lui paraissent acceptables : des pentes calcaires bien exposées, dans des îlots à faible pluviosité. Elle s'associe alors sans difficulté au chêne pubescent, au pin maritime et parfois même au pin parasol et au pin d'Alep, ses amis de Provence. Elle s'adapte fort bien au climat des îles de Ré, d'Oléron ou de Noirmoutier.

L'yeuse aime l'homme et accepte d'être plantée dans les parcs d'agrément, en Bretagne et en Normandie. A Coutances, par exemple, de beaux spécimens ornent les parcs et les jardins. Elle s'aventure non sans succès Outre-Manche mais ses tendances aristocratiques lui font préférer les demeures princières ou royales : Sherbone Castle et Windsor en possèdent quelques beaux exemplaires.


La naissance de l'yeuse

La légende - conte ou fable - situe la naissance de l'yeuse dans les environs de Prades, partie des Pyrénées Orientales où les vallées sont étroites et profondes, les grottes insondables et les forêts peuplées de chênes toujours verts.

Il régnait sur la vallée de la Têt un peuple étrange et sournois de fées minuscules, plus petites que les plus petites des abeilles qui bourdonnent dans la région. Ces sorcières d'un type nouveau étaient agitées en permanence et douées d'un pouvoir malfaisant. Sur les coups de minuit, elles se regroupaient auprès d'une grotte qui leur servait de base de départ pour leurs raids de chapardages et de tracasseries de toutes sortes qui rendaient la vie laborieuse des habitants tout à fait pénibles. Les enchanteresses, porteuses de triste sort, se réfugiaient quand elles n'étaient pas en colloque près de la grotte, dans une chênaie voisine. Elles échappaient systématiquement à toute recherche car elles avaient le pouvoir, étant donné leur taille minuscule, de se cacher dans les glands des arbres. Les chênes déploraient cet état de chose mais ils étaient totalement impuissants face à la force sournoise des minuscules sorcières. L'un d'eux, le plus petit et le plus contrefait de tous, se révolte et refuse une fois pour toutes d'être complice de cette funeste engeance. Les sorcières le méprisent et passent outre aux incartades de cet avorton. Elles décident de remercier les autres arbres qui acceptent leur présence. Ils sont grands, forts et beaux. Elles leur demandent d'exprimer un désir qu'elles se chargeront de satisfaire. Les chênes orgueilleux choisissent des ornements qui renforceront leur gloire. Certains pensent qu'en place des feuilles vertes et sans charme, des feuilles d'or rehausseraient leur prestige. d'autres, plus sensibles à la beauté des sons, demandent des feuilles de cristal qui, agitées par la brise, feraient entendre dans leur frondaison une symphonie merveilleuse. Parmi les grands chênes, il en est qui souhaitent posséder des feuilles parfumées.

Dans un coin de la forêt, ignoré de tous, le petit chêne bougonne et d'un air têtu affirme qu'il est chêne vert et que vert il restera... Sur le champ les vœux furent exaucés.

Or, en ces temps reculés, la région était infestée de brigands qui découvrant les richesses d'or au bout des branches de certains arbres s'en emparent. Un vent violent comme il s'en trouve encore, se lève et les feuilles de cristal s'entrechoquent et se brisent. Enfin l'odeur suave des feuilles parfumées attire toutes sortes de prédateurs dont, dit-on, des chèvres aussi friandes qu'agiles qui en un rien de temps dépouillent les arbres imprudents.

Ainsi, les chênes de la forêt devinrent de lamentables squelettes aux branches effeuillées, un spectacle affligeant. Seul, le petit chêne resta vert. Il grandit lentement mais, avec le temps, il devint une énorme yeuse dont l'ombre est recherchée par les voyageurs. Est-ce lui, est-ce son frère ou un descendant qui soulève l'admiration de tous, près de la gare de Ria, aux portes de Prades ?

[repris de Contes et Légendes des arbres et de la forêt de Maguelonne Toussaint-Sabat (1975)]


Le bois de la Folie

Sur une colline qui domine la ville de Pouzauges en Vendée un bois a résisté au défrichement de l'immense forêt qui occupait le haut bocage vendéen. C'est un bois sacré comme il en existe plusieurs dans la région. On y rencontre de grosses pierres dressées qu'on appelle des folies. La folie de Pouzauges semble avoir joué un rôle important.

Au centre du bois, une clairière, la "salle des fêtes". des farfadets et des sorcières viendraient, nuitamment, s'ébattre en ce lieu. Curieux, certains Pouzaugeais voulaient de visu constater le genre d'activité qui régnait autour des pierres. Ils montèrent le soir dans le bois et, quand au clocher des églises de la plaine les douze coups sonnèrent, à travers des nuées blanches comme des rayons de lune, on vit apparaître une femme ailée qui, sans difficulté apparente, s'emparait des énormes blocs et les entassait soigneusement comme pour édifier une bastille. Défricheuse, bâtisseuse et maternelle, c'était l'éternelle Mélusine qui disparut en poussant des cris effrayants qui résonnent encore dans les écrits de Nerval. "A travers Ève/ Mélusine, ce qui affleure, c'est le péché, la pénitence et la mort. Mais le bain c'est aussi le baptême. Mélusine, amante, épouse et mère, incarne en définitive la pure humanité, entre vie et mort." [Préface de Jacques Le Goff dans Françoise Clier-Colombani, La Fée Mélusine au Moyen Âge]


"Aujourd'hui qu'en reste-t-il ? Quelques vers, une légende floue, des querelles de savants et beaucoup de vieilles pierres, éparpillées dans le Poitou rural, charmant mais discret.[...] Mélusine est partout, attachée aux ruines, aux fontaines, aux chapiteaux des églises romanes, perdue au fond de ces paysages mesurés, de ces aimables collines ourlées de haies vives, de bois et de rivières." [Véronique Maurus, Mélusine, l'éternel féminin, 12 août 1999].


De même qu'à l'amie de Perceval, la douce Blancheflor, on associe l'arbre-symbole, l'aubépine aux fleurs blanches et aux étamines de sang, il est loisible d'associer à la fée tendre et terrible à la fois, l'yeuse toujours verte dont l'ombre est douce et les feuilles épineuses.

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Littérature :


D'une yeuse à l'autre si l’œil erre

il est conduit par de tremblants dédales

par des essaim d'étincelles et d'ombres

vers une grotte à peine plus profonde

Peut-être maintenant qu'il n'y a plus de stèle

n'y a-t-il plus d'absence ni d'oubli

Philippe Jaccottet, Poésie, 1946-1967, in L'Effraie, Arbres II (1971)

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Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque brièvement l'Yeuse :

14 novembre

(La Bastide)


Les rameaux gris et noirs de l'abricotier dénudé griffent le ciel d'automne d'un azur trop parfait.

Les tentacules bleu-vert de l'agave-méduse implorent la clémence du grand pin-cervelet.

J'ai peu de douleur, mais j'ai ma mort à mes pieds dans les bourgeons d'un nouveau chêne vert.

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