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  • Anne

L'Oursin




Étymologie :

  • OURSIN, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1552 zool. (Rabelais, Quart Livre, éd. R. Marichal, p. 243) ; 2. 1825 «fourrure d'ours», v. ourson étymol. Mot marseillais à l'origine (1554, ursin zool. ds Rondelet, Libri de Piscibus marinis, p. 577), d'abord att. dans orsin de mar «id.» (1549 ds Roll. Faune t. 12, p. 83) ; dér. de ours; suff. -in*.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Châtaigne des mers ; I Zini (Corse).




Symbolisme :


Benjamin Schwarz relate l'origine céleste des oursins.




Symbolisme celte :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"L'oursin fossile qui, d'après Pline, jouissait en Gaule d'une grande popularité, relève du symbolisme général de l’œuf du monde. Pline l'appelle d'ailleurs ovum angulum, œuf de serpent, et il le met en relation directe avec les doctrine druidiques, sans toutefois estimer ces dernières plus que d'assez vagues superstitions :

Il est une espèce d’œuf, oublié par les Grecs, mais en grand renom dans les Gaules : en été, des serpents innombrables se rassemblent, enlacés et collés les uns aux autres par la bave et l'écume de leur corps ; cela s'appelle œuf de serpent. Les druides disent que cet œuf est projeté en l'air par les sifflements des reptiles et qu'il faut le recevoir dans une saie avant qu'il touche la terre. Le ravisseur doit s'enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu'à ce qu'ils en soient empêchés par l'obstacle d'une rivière. On reconnaît cet œuf à ce qu'il flotte contre le courant. Mais comme les mages sont habiles à dissimuler leurs fraudes, ils affirment qu'il faut attendre une certaine lune pour recueillir cet œuf, comme si la volonté humaine pouvait faire coïncider la réunion des serpents avec la date indiquée. J'ai vu cet œuf : il est de la grosseur d'une pomme ronde moyenne et la coque en est cartilagineuse, avec de nombreuses cupules, comme celles des bras des poulpes. Il est célèbre chez les druides. On en loue l'effet merveilleux pour le gain des procès et l'accès auprès des rois ; mais ceci est faux : un chevalier romain du pays des Voconnes qui, pendant un procès, en portait un dans son sein, fut mis à mort par le divin Claude, empereur, sans aucune autre raison, ma connaissance. (Nat. Hist. 29, 52-54).

L'archéologie donne de nombreux exemples d'oursin fossile dont nous citerons les deux plus typiques. L'un est à Saint-Amand (Deux-Sèvres) : au centre d'un tertre qui ne comportait aucun vestige funéraire, on a retrouvé une petite capsule formée de six plaques de schiste d'une vingtaine de centimètres de longueur, au centre de laquelle se trouvait un oursin fossile. L'autre est à Barjon (Côte-d'Or), sur l'aire de base d'un tertre également dépourvu de vestiges funéraires. Il existe de même une correspondance iranienne précise. Le symbole fondamental de l'oursin est l’œuf du monde ; mais il y a des rapports étroits entre les divers symbolismes de l’œuf, du serpent de la pierre et de l'arbre et on pourrait ajouter d'autres développements symboliques sur le cœur et la caverne (à cause de la forme du micraster), ou encore la rose-croix et la signification symbolique des œufs de Pâques.

Ce symbole de la vie concentrée, œuf primordial, signifiait dans la doctrine des Cathares, la double nature du Christ : la puissance réunie du divin et de l'humain.

L'oursin fossilisé a suivi, dans son histoire symbolique, la couche ascendante la plus parfaite : œuf de serpent, œuf du monde, manifestation du Verbe. Tout le contraire d'une involution, il symbolise l'évolution destinée à un sommet."

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Mythologie :


Jean Poirier et Marie-Joseph Dubois proposent dans un article intitulé "Les mythes de Maré" (paru dans le Journal de la Société des océanistes, tome 4, 1948. pp. 5-47 ; doi : https://doi.org/10.3406/jso.1948.1590) une transcription du mythe de Lo :


Lo.

Lo est un oursin femelle qui demeure à Pakada avec ses semblables oursins. Elle est leur reine. Elle ne fait que parler, mais personne ne lui obéit. Tous ses sujets font : « pft ! ». Lo dit : « Ce n'est pas la peine. » Elle est en colère et elle part. En arrivant à Enene (à l'Est de Peorawa) , elle entend une voix : « Hé ! l'autre ! où vas-tu ? — Je ne sais pas où je vais. - — Va à Peorawa. Il y a des bananes mûres, des. cannes à sucre, des ignames ; il faut faire cuire pour toi, et manger. » C'est le yaace (divinité) Buyu (le Lézard) qui lui parle. Elle part à Peorawa. Le soir, elle entend encore la voix de Buyu qui lui dit : « Ce soir, tu vas allumer le feu dans la case ». Buyu lui dit encore : « Tu vas coucher là ». Lo est allée se coucher dans sa case. Buyu est entré aussi et couche avec elle. Quelques jours se passent et la femme est enceinte. Mais les enfants qui lui naissent sont tous des lézards, des quantités à la fois. La femme reste avec ses enfants, les re-tei-Buyu (les fils du Lézard, les premiers Maréens). La femme est encore enceinte et ce sont encore des lézards qui sortent.

Un soir, Buyu va voir sa femme ; mais avant de rentrer, il a enlevé sa peau de lézard et c'est encore un grand garçon. Sa femme sort, allume du feu, et brûle la peau de Buyu. Au jour, celui-ci sort pour la prendre, mais elle est détruite.

Buyu dit à Lo : « Tu as brûlé ma peau. Eh bien ! tous tes enfants seront désormais des garçons ». Ils demeurent à Peorawa. On apprend qu'à Rawa, il y a la fête des wakokorawa (ignames de chef à Rawa), pour le chef des mo-yaace (1) . Lo dit à ses enfants : « Si vous voulez aller à Rawa, il faut revenir ce soir ». Les garçons partent, ornés de feuilles sur la tête, le corps et les jambes. A leur arrivée à Rawa, les moyaace se disent entre eux : « Kei ! qui sont ceux-là ? — Ce sont les enfants de Buyu ». Le soir, on a donné des ignames aux jeunes gens, et ils sont retournés chez leurs parents.

Un jour, Lo dit à ses enfants : « Vous allez chercher des coquillages pour nous deux » (Buyu et elle) . Chacun des Re-tei-Buyu a emporté son caillou. Ils en ont fait un tas au lieu-dit Penelo. C'est le wagi ni Retei-Buyu, le tas de pierres des enfants du Lézard. On voit toute l'île de cet endroit. Ils vont à la mer, cherchent des coquillages.

De retour chez leurs parents, ils leur ont dit : « Qu'est-ce que nous allons devenir ? Il faut chercher des femmes pour nous ». C'est ainsi qu'ils se sont dispersés tout autour de l'île pour se marier chacun de leur côté. Il n'y en a que deux qui soient restés avec leurs parents : Waica i Ruehezi et Waica i Kaece (le petit garçon de Ruehezi et le petit garçon de Kayece).


Note :

1) Mo-yaace : Sortes de génies qui vivent en tribus comme des hommes, généralement des lutins.

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Littérature :

VII. Le Piqueur de pierres

[...]

Chez des êtres bien inférieurs, une chose obscure encore, qui devait changer le monde à la longue, avait commencé à poindre. Les simples étoiles de mer, dans leurs cinq rayons, avaient un certain soutien, quelque chose comme une charpente de pièces articulées, au dehors quelques épines, des suçoirs qui s’avancent, reculent à volonté. Un animal fort modeste, mais timide et sérieux, semble avoir fait son profit de cette ébauche grossière. Il dit, je pense, à la Nature :

« Je suis né sans ambition. Je ne demande pas les dons brillants de messieurs les mollusques. Je ne ferai nacre ni perle. Je ne veux pas de couleur brillante, un luxe qui me désignerait. Je désire encore bien moins la grâce de vos étourdies les méduses, le charme ondoyant de leurs cheveux enflammés qui attirent, les font attaquer et leur servent à faire naufrage. Ô mère ! je ne veux qu’une chose, être… être un, et sans appendices extérieurs et compromettants, — être ramassé, fort en moi, arrondi, car c’est la forme qui donnera le moins de prise, — l’être enfin centralisé.

« J’ai bien peu l’instinct des voyages. De la mer haute à la mer basse, rouler quelquefois, c’est assez. Collé strictement sur mon roc, je résoudrai là le problème que votre futur favori, l’homme, doit chercher en vain, le problème de la sûreté : exclure strictement l’ennemi, tout en admettant l’ami, surtout l’eau, l’air et la lumière. Il m’en coûtera, je le sais, du travail, un constant effort. Couvert d’épines mobiles, je me ferai éviter. Hérissé, seul comme un ours, on m’appellera l’oursin. »

Combien ce sage animal est supérieur aux polypes, engagés dans leur propre pierre qu’ils font de pure sécrétion, sans travail réel, mais qui aussi ne leur donne nulle sûreté ! Combien il paraît supérieur à ses supérieurs eux-mêmes, je veux dire à tant de mollusques qui ont des sens plus variés, mais n’ont pas la fixe unité de son ébauche vertébrale, ni son persévérant travail, ni les ingénieux outils que ce travail a suscités !

La merveille, c’est qu’il est à la fois lui, cette pauvre boule roulante, qu’on croit une châtaigne épineuse ; il est un et il est multiple ; — il est fixe et il est mobile, fait de deux mille quatre cents pièces qui se démontent à volonté.

Voyons comment il se créa.

C’était dans une anse étroite de la mer de Bretagne. Il n’avait pas là un doux lit de polypes mous et d’algues comme les oursins de la mer des Indes, qui sont dispensés d’industrie. Il était devant le péril, la difficulté, comme l’Ulysse de l’Odyssée, qui, jeté, ramené par le flot, essaye de s’amarrer au roc avec ses ongles ensanglantés. Chaque flux et chaque reflux, c’était pour le petit Ulysse une grande tempête. Mais sa grande volonté, son puissant désir, lui fit si bien baiser la roche, que ce baiser constant créa une ventouse qui fit le vide et l’unit à la roche même.

Ce n’est pas tout : de ses épines qui grattaient, voulaient saisir, une se subdivisa, et devint une triple pince, véritable ancre de salut, qui seconderait la ventouse si celle-ci s’appliquait mal à une surface peu polie.

Quand il eut pincé, aspiré puissamment sa roche, se sentit assis, il comprit de plus en plus qu’il avait tout à gagner si, de convexe qu’il était, il pouvait la faire concave, y creuser à sa mesure un petit trou, se faire un nid. Car on n’est pas toujours jeune. On n’a pas les mêmes forces. Quelle douceur ne serait-ce si, un jour, l’oursin émérite pouvait relâcher quelque chose de l’effort de cet ancrage qui continue jour et nuit ?

Donc il creusa. C’est sa vie. Fait de pièces détachées, il agit par cinq épines qui, toujours poussant d’ensemble, se soudèrent et lui firent un pic admirable pour percer.

Ce pic de cinq dents du plus bel émail est porté par une charpente délicate, quoique très solide, formée de quarante pièces. Elles glissent dans une sorte de gaîne, sortent, rentrent, ont un jeu parfait. Par cette élasticité, elles évitent les chocs violents. Bien plus, elles se réparent s’il survient des accidents.

C’est rarement dans la pierre, qu’il méprise, c’est dans le roc, le granit, qu’il sculpte, ce héros du travail. Plus ce roc est dur, résistant, mieux il s’y sent affermi. Que lui importe d’ailleurs ? Le temps ne fait rien à l’affaire, et tous les siècles sont à lui. Qu’il meure demain, ayant usé sa vie et son instrument, un autre vient s’établir là, continue à la même place. Ils communiquent peu dans leur vie, ces solitaires ; mais la fraternité existe pour eux par la mort, et le jeune survenant qui trouve besogne demi-faite, en jouit, bénit la mémoire du bon travailleur qui la prépara.

Ne croyez pas qu’il s’agisse de frapper, et frapper toujours. Il a son art. Une fois qu’il a bien attaqué le ciment qui unit la roche, et bien déchaussé celle-ci, il mord les aspérités comme avec de petites tenailles, déracine le silex. Œuvre de grande patience, qui implique d’assez longs chômages pour que l’eau agisse ainsi sur les places dénudées. On peut alors, de la première couche, aller à la seconde, et, par ces procédés lents et sûrs, en venir à bout.

Dans cette vie uniforme, il y a des crises pourtant comme dans celle de l’ouvrier. La mer fuit de certains rivages. L’été, telle roche devient d’une insupportable chaleur. Il faut avoir deux maisons, une d’été, une d’hiver.

Grand événement qu’un déménagement pareil pour un être sans pieds, qui, de tous côtés, a des pointes. M. Caillaud l’a observé, admiré dans ces moments. Les baguettes faibles et mobiles, qui jouent, avancent et reculent, ne sont nullement insensibles, quoiqu’il les garantisse un peu en sécrétant tout autour un peu de molle gélatine qui sans doute fait matelas. Enfin, il le faut, il se lance, il s’affermit sur ses pointes, comme sur autant de béquilles, roule son tonneau de Diogène, et, comme il peut, atteint le port.

Là, renfermé de nouveau et dans sa coque hérissée, et dans le petit nid qu’il trouve presque toujours commencé, il se renfonce en lui-même, en sa jouissance solitaire de sécurité bienheureuse. Que mille ennemis rôdent au dehors, que la vague tonne et mugisse ; tout cela, c’est pour son plaisir. Que le roc tremble aux coups de mer : il sait bien qu’il n’a rien à craindre, que c’est sa bonne nourrice qui fait ce bruit. Il est bercé, il sommeille et lui dit : « Bonsoir. »

VIII. Coquilles, nacre, perle

L’oursin a posé la borne du génie défensif. Sa cuirasse, ou, si l’on veut, son fort de pièces mobiles, résistantes, cependant sensibles, rétractiles, et réparables en cas d’accident, ce fort, appliqué et ancré invinciblement au rocher, bien plus le rocher creusé longeant le tout, de sorte que l’ennemi n’ait nul jour pour faire sauter la citadelle, — c’est un système complet qui ne sera pas surpassé. Nulle coquille n’est comparable, encore bien moins les ouvrages de l’industrie humaine.

L’oursin est la fin des êtres circulaires et rayonnés. En lui ils ont leur triomphe, leur plus haut développement. Le cercle a peu de variantes. Il est la forme absolue. Dans le globe de l’oursin, si simple, si compliqué, il atteint une perfection qui finit le premier monde.

La beauté du monde qui vient sera l’harmonie des formes doubles, leur équilibre, la grâce de leur oscillation. Des mollusques jusqu’à l’homme, tout être est fait désormais de deux moitiés associées. En chaque animal se trouve (mieux que l’unité) l’union.

Le chef-d’œuvre de l’oursin avait dépassé le but même ; ce miracle de la défense avait fait un prisonnier ; il s’était non seulement enfermé, mais enseveli, s’était creusé une tombe. Sa perfection d’isolement l’avait séquestré, mis à part, privé de toute relation qui fait le progrès.


Jules Michelet, La Mer, Livres VII "Le Piqueur de pierres" et VIII "Coquilles, nacre, perle", 1875.

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