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  • Anne

La Couleuvre





Étymologie :

  • COULEUVRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. 1121-35 culovre (Ph. de Thaon, Bestiaire, 2641 ds T.-L.) ; 1174-1200 « insulte à l'adresse d'une personne déloyale » (Renart, éd. M. Roques, br. 5, 6071) ; 2. 1667, 23 mai fig. faire avaler des couleuvres à quelqu'un (Bussy Rabutin, Lettre ds Mme de Sévigné, Lettres, éd. M. Monmerqué, t. 1, p. 491). Du lat. vulg. colobra (TLL, s.v. colubra, 1727, 15) altération du lat. class. colubra « couleuvre femelle », masc. coluber « couleuvre, serpent (en général) ».


Lire aussi la définition du nom couleuvre pour amorcer la réflexion symbolique.




Croyances populaires :


D'après Danielle Musset, auteure de l'article intitulé « Serpents : représentations et usages multiples », Ethnologie française, 2004/3 (Vol. 34), p. 427-434 :


Les usages culinaires des serpents sont peu répandus et semblent a priori le fait de marginaux ou d’hommes entretenant une relation privilégiée à la nature (chasseurs, charbonniers, bergers). Il reste cependant que de grosses couleuvres ont été consommées en Provence, sous le nom d’anguilles de terre [Harant et Jarry, 1982 : 122]. Mangée grillée, en plein air, la couleuvre est un met réservé aux hommes. Un relatif secret entoure cette consommation. Les personnes interrogées qui avouent en avoir mangé présentent le fait comme une expérience personnelle et sans suite, due à leur curiosité, jamais comme une habitude. Pourtant, on peut imaginer une pratique plus répandue qu’il n’y paraît, vraisemblablement à caractère initiatique : initiation au monde sauvage par l’absorption d’un aliment à connotation sexuelle forte.

[...]

Un témoignage rend compte de ce jeu autour du secret et de l’initiation : « Un jour, j’ai fait cuire une couleuvre et j’ai invité tous les jeunes du village dont mon futur gendre : “je vous fais manger ça et le premier qui devine, je lui paye une glace !”. Tout le monde a dit n’importe quoi, mais personne a dit de la couleuvre [...] ». Il est surtout intéressant de noter que la personne qui témoigne ainsi a consommé régulièrement de la couleuvre en famille et qu’elle en donne la recette précise : « Alors, mon père l’espillait (l’écorchait), puis ma mère la découpait en morceaux, ensuite on la fait tremper dans du vinaigre. Après, on la sèche, on la fait revenir avec de l’oignon, un peu de farine, un petit peu de tomate et on la couvre de vin blanc. C’est tout ». Il existait donc une préparation culinaire domestique du serpent. Un livre de cuisine du Var donne aussi une recette de daube de couleuvre qui était connue dans le sud de ce département [Domenge, 1993 : 86]. La daube, met familial par excellence, cuisinée longuement par les femmes, ouvre sur les préparations à vertus médicinales de pot-au-feu et autres bouillons de serpent, et s’oppose aux pratiques masculines du « sauvage ». La médecine traditionnelle a, en effet, largement mis à contribution le serpent, qu’il s’agisse de couleuvre ou de vipère. Une dame, atteinte d’une pleurésie rapporte : « Quand j’avais vingt ans, j’ai été très malade. On me donnait des bouillons de serpent comme un pot-au-feu [...]. On l’écorche, on le fait sécher ; on faisait bouillir la viande avec carottes, céleri ; je buvais comme un bouillon. J’avais une tante, en face, qui en avait toujours. Elle allait chercher des couleuvres et elle les faisait sécher. Quand on mange ça, ou le bouillon, on tombe des gouttes comme ça, ça fait suer... » [Amir, 1998 : 125]

[...]

La graisse ou l’huile de serpent est le remède des rhumatismes, des entorses. Mais c’est surtout sa peau qui est utilisée pour aider aux accouchements : « On faisait boire une infusion de peau de serpent à l’accouchée pour faciliter l’accouchement [...]. À l’époque, on ramassait les peaux de serpent, la mue, et on les gardait pour faire des infusions [...]. On s’en servait pour diverses circonstances. Je me rappelle, ma mère en avait dans la maison, dans une boîte, ça se conservait bien. Lorsqu’on les trouvait dans la campagne, c’était sec »21. En ceinture, la peau de serpent favorise l’accouchement difficile. On en ceignait l’enfant au moment du sevrage, pour éviter la montée de lait [Benoît, 1975 : 132]. Pour empêcher la mule d’être en chaleur, il fallait lui faire manger de la peau de serpent dans du son(vallée du Jabron). Portée sur soi, la peau de serpent servait aussi à conjurer les sorts, à écarter les sorciers [Provence, 1937 : 270]. Ces recettes, décrites par la plupart des folkloristes, avec leurs nombreuses variantes, montrent que le champ thérapeutique couvert par le serpent était très large, avec un rôle particulier concernant l’accouchement et la maternité. [...]

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Selon Grażyna Mosio et Beata Skoczeń-Marchewka, auteurs de l'article "La symbolique des animaux dans la culture populaire polonaise, De l’étable à la forêt" (17. Mars 2009) :


"Le savoir du peuple comptait dans le groupe des serpents aussi bien les vipères que les couleuvres et les orvets, qui en réalité sont des lézards. [...]

Des descriptions confirment l’élevage dans la maison ou dans la ferme de serpents, le plus souvent de couleuvres, qu’on nourrissait et abreuvait. [...]

Franciszek Gawełek, folkloriste, rappelait que dans son jeune âge il avait, avec d’autres garçons, tué une couleuvre, qu’il aurait prise pour une vipère : “un vieux pâtre qui l’avait remarqué les gronda, les instruisit d’avoir commis un péché, ramassa le serpent tué et l’embrassa” (Moszyński 1967 : 562). [...]

On croyait entre autres “qu’il est défendu de prendre une couleuvre avec la main, car la main pourrira ; Qui prendra dans sa main l’herbe ou la terre sur laquelle la couleuvre est passée, sa chair se détachera à tel point que même les médecins n’y pourront rien” (Udziela 1886 : 21). On l’employait dans de nombreuses pratiques magiques. Des parties de son corps pouvaient être une protection contre les puissances maléfiques, mais aussi servir à jeter des sorts ou à causer la mort (Moszyński 1967 : 341). Il existait des prescriptions permettant de produire des poisons efficaces, mais aussi des médicaments."

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Symbolisme :


Philippe Charlier, auteur de Zombis, Enquête sur les morts-vivants (Éditions Taillandier 2015) a engtrepris une vaste enquête sur les zombis dans la religion haïtienne du vaudou qui l'a conduit à rencontrer de nombreux adeptes et prêtres. Parmi eux, Erol Josué :


"Au bout d'une ruelle minuscule se trouve une porte en fer forgé décorée du vévé (dessin rituel) de Baron Samedi. Derrière se dissimule, dans la végétation, le hounfor (temple vaudou) de cet homme fascinant. Sur le côté, le péristyle a été fraîchement reconstruit après le tremblement de terre de 2010 : couvert d'n toit de béton, et de forme quadrangulaire, il est aux normes antisismiques - peut-être le seul bâtiment en Haïti ! Sur les fresques en partie repeintes, on lit "Société Lafrique Guinin", référence directe à ce territoire mythique d'Afrique noire d'où sont partis les esclaves dès le XVe siècle, et où reviennent les âmes de leurs descendants après la mort.

Médor, le chien d'Erol - qui ne devait pas être très inspiré au moment de lui donner un nom -, erre dans ces lieux, s'allongeant avec prédilection au pied du potomitan (ou poteau-mitan), au centre du péristyle : en relief, il figure deux couleuvres vertes entrelacées comme un caducée (symbole de Damballa, le dieu de la créativité, avec ses parts masculine et féminine), tenant dans leurs gueules un œuf blanc (figure de la vie, de la réussite). C'est ce pilier qu'empruntent les loas pour descendre sur terre."

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Symbolisme celte :


Selon Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga 2014),


"La couleuvre à collier femelle peut mesurer jusqu'à 1, 5 mètres et exceptionnellement 2 mètres. Le mâle ne dépasse pas 1 mètre.

La couleuvre peut vivre jusqu'à trente ans, elle s'établit généralement à proximité de zones humides, elle est aussi à l'aise et rapide sur terre que dans l'eau, et peut tenir une trentaine de minutes en immersion.

La couleuvre à collier n'a pas de venin et mord rarement, elle préfère se défendre à coups de museau, la bouche fermée. Quand elle est en danger ou capturée, elle tente des'enrouler autour de son assaillant et secrète une odeur nauséabonde pour le décourager. Dans certaines situations, elle simule la mort, immobile sur le dos, la gueule ouverte et la langue pendante et libère même un liquide fétide qui parfait la mise en scène.


Applications chamaniques celtiques de jadis

Les Celtes voyaient en la couleuvre à collier le pacifiste exemplaire. Elle n'attaque pas, mais se contente de se défendre en donnant des coups de boutoir avec son museau fermé. Elle ne mord que très rarement. Elle évite la confrontation et préfère simuler parfaitement la mort en attendant que le danger soit passé. Un des mythes celtiques de la création met en avant le serpent "Fleuve de Vie", serpent géant à tête de bélier. Il s'agit d'une couleuvre métamorphosée, la tête de bélier témoignant de sa prédilection à donner des coups plutôt qu'à mordre.

Un des enseignements de la couleuvre à collier est qu'il ne faut pas se fier aux apparences : un serpent, malgré la phobie ou la répulsion qu'il inspire, peut être pacifiste. Un être dont l'aspect nous effraie peut se révéler quelqu'un de très doux et paisible.

A travers leur pratique chamanique, nos ancêtres celtiques rendaient visite à l'esprit de la couleuvre en cas de conflit, elle dispensait ses conseils en ce qui concernait l'attitude à adopter et le travail à faire sur soi face à la situation précise, et remplissait ainsi un véritable rôle de médiatrice. L'esprit de la couleuvre pouvait également être sollicité pour résoudre des conflits collectifs qui touchaient des familles, des groupes, des clans, des communautés. Elle était alors officiellement contactée lors de cérémonies chamaniques ou l'un ou plusieurs chamans se faisaient porte-parole entre l'esprit de la couleuvre et les personnes concernées pour trouver la solution la plus pacifique possible.

La couleuvre était aussi une alliée intime des personnes qui vivaient des conflits intérieurs ; colères, jalousie, sentiment d'injustice, et autres commotions qui les affectaient et généraient une dissension interne.

Elle était également un puissant esprit aidant dans tout travail de développement personnel et spirituel. A ce titre, elle comptait parmi les animaux sacrés et occupait souvent une place éminente auprès des sages.


Applications chamaniques celtiques de nos jours

Aujourd'hui plus que jamais, l'esprit de la couleuvre peut dispenser ses conseils pour aider à résoudre les conflits qui génèrent souffrances et tourments à travers le monde. A tous les niveaux où le collectif est concerné, les suggestions pacifiques de l'esprit de la couleuvre sont très bénéfiques pour tous. Et dans le domaine personnel, chacun peut toujours aller rejoindre l'esprit de la couleuvre dans un voyage chamanique pour demander son aide par rapport aux conflits intimes qui le troublent.

Tout praticien chamanique celtique peut contacter régulièrement l'esprit de la couleuvre et bénéficier de son accompagnement vers une issue pacifique et libératrice hors des écueils du quotidien - petits tracas ou profonds tourments - et participer à son développement personnel et spirituel pour asseoir sa propre sagesse dans la paix la plus profonde.


Mot-clef : Le pacifisme."

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Littérature :


Dans ses Histoires naturelles (1874), Jules Renard brosse des portraits étonnants des animaux que nous connaissons bien qui se résument quelquefois à une formule bien sentie :


La couleuvre

De quel ventre est-elle tombée, cette colique ?

Dans le roman policier intitulé L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) Fred Vargas met Adamsberg face à un amateur de mots croisés particulièrement retors :


"- Je comprends, dit Adamsberg.

Le vieux lui rappelait Félix, qui taillait des vignes à huit cent quatre-vingt kilomètres de là. Il avait apprivoisé une couleuvre avec du lait. Un jour, un type avait tué sa couleuvre. Alors Félix avait tué le type. Adamsberg retourna à la chambre où le lieutenant Justin veillait la morte en attendant le médecin traitant."

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