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  • Anne

Le Loup (suite)


Pour des raisons techniques indépendantes de notre volonté, nous avons dû scinder le post initial en deux. Vous pouvez lire la première partie ici.

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Symbolisme celte :


Pour Philip et Stephanie Carr-Gomm (L'Oracle des Druides, comment utiliser les animaux sacrés de la tradition druidique, (1994 trad. française 2006), le loup (Faol) est associé aux mots clefs suivants :


"Intuition ; Apprentissage ; L'Ombre".


"La carte représente un loup courant dans la forêt, près de la source de la rivière Finhorn en Écosse où fut tué le dernier loup de Grande-Bretagne en 1743. C'est la saison du Faoilleach, le mois du loup, dernière quinzaine de l'hiver et première du printemps, qui correspond à peu près à février. Au premier plan poussent des perce-neige, fleurs du festival druidique d'Imboc au début de février.

Le loup apporte un profond sentiment de fidélité, de force intérieure et d'intuition. Il monte la voie des apprentissages. Nous devons parfois traverser des frontières, prendre des risques et pousser au-delà des limites des comportements normaux pour apprendre et mûrir, même si cela implique des sacrifices. Nous ne devons pas redouter la force intérieure qui émerge en vous dans la solitude. Apprenez à connaître votre moi le plus profond et vous bénéficierez toujours de courage et d'une présence spirituelle, même dans l'obscurité la plus complète.

Renversée, la carte suggère peut-être qu'il vous faut changer d'attitude face à la solitude. Vous craignez la solitude car votre force et votre ardeur vous effraient. Faites-leur confiance et familiarisez-vous avec votre moi. Rêves et intuitions vous en apprendront beaucoup sur votre personnalité cachée qu'on nomme parfois l'ombre. Sachez aussi que les loups, bien que solitaires, sont des animaux d'une grande fidélité. Ils gardent souvent le même partenaire toute leur vie. On disait traditionnellement qu'un loup croisant une procession nuptiale portait chance. peut-être devrez-vous passer des moments dans la solitude, mais il y aura aussi des périodes où vous fusionnerez avec les autres.


Le Loup dans la Tradition


Le loup portant bannière conduira ses troupes

et encerclera la Cornouailles de sa queue


Les Prophéties de Merlin


Puissant animal totem, le loup symbolise à la fois les qualités de la meute et l'aspect sauvage qui fait défaut chez le chien. L'un des noms gaéliques du loup est Madadh-Allaidh, le chien sauvage ; les Celtes avaient croisé des loups et des chiens pour en faire une race de chiens de bataille.

Il existe en Irlande un "Fort des Loups" et une légende narrant la lutte entre le héros Cu-Chulainn et Morrigan, la déesse de la guerre ; Cu-Chulainn ayant refusé son amour, Morrigan se transforma en louve pour l'attaquer.

Mais malgré sa réputation, le loup était plus apprécié pour son affinité avec l'espèce humaine que pour son appartenance au monde sauvage, car il est en réalité très sociable, intelligent et amical. Les Celtes aimaient beaucoup les loups et la légende irlandaise du roi Cormac le montre bien. Une louve profita du sommeil de la mère de Cormac pour lui dérober le nourrisson. Il fut élevé avec les louveteaux et garda toujours de cette époque un amour pour les loups. Une fois roi, une meute de loups l'accompagnait partout où il allait. La Vieille Blanche, truie dont la déesse Ceridwen avait pris la forme, mis bas un louveteau au pays de Galles. Geoffrey de Monmouth raconte dans The Life of Merlin que Merlin, devenu fou, se réfugia dans la forêt près d'un vieux loup mourant. L'hiver venu, manquant de nourriture, il dit à son ami l'animal : "Ô Loup, cher compagnon, toi qui rôdais avec moi sur les sentiers cachés des bois et des prairies, tu peines maintenant pour traverser les champs... Tu as vécu dans ces bois avant moi et l'âge a blanchi ton pelage."


Le Loup, Totem du Clan

Plusieurs clans écossais ont le loup pour totem : les MacLennans et les MacTyres (dont les noms signifient Fils du Loup) ainsi que les MacMillans (Fils du Serviteur du Loup). Le nom propre Fillan vient du gaélique Faolan, Petit Loup, et les noms gallois Bledyn, Bleddri, Bleiddudd dérivent tous du nom gaélique de l'animal, Blaidd. Une tribu irlandaise se disait descendante d'un loup ; on y dressait des loups pour les adopter comme parrains et marraines. On trouve très souvent des loups dans l'iconographie de la fin de l'âge du fer. Un dieu de la chasse, bienfaiteur de la forêt, est gravé dans le sanctuaire vosgien de Le Donon, portant une cape en peau de loup. Ces peaux servaient de tapis aux Celtes pour s'y asseoir lors des repas et l'on disait aussi qu'elles protégeaient de l'épilepsie. Les dents de loups portaient chance ; elles servaient de talismans et de bijoux.

Sur le célèbre chaudron retrouvé à Gunderstrup au Danemark, le loup fait partie des animaux qui accompagnent le dieu à la ramure. Un cerf, un serpent, un sanglier, deux taureaux, deux lions et un dauphin sont également représentés.



Le Loup-Garou


Malgré tous les attributs positifs que lui confère la tradition, le loup évoque également le danger et la peur. En Angleterre, on donnait aux criminels le nom de loups et on pendait parfois ces animaux à leur côté. En vieux saxon, le gibet se dit "arbre à loup". Dès le 1er siècle après J.C., des histoires de loups-garous - humains qui se transforment en loups - se mirent à circuler. Ces histoires, aux origines sans doute diverses, causèrent la mort de nombreuses personnes accusées d'être des loups-garous et brûlées au XVIe siècle, principalement en France. Parmi ces accusés se trouvaient probablement, outre les grands criminels, des malades atteints de porphyrie (maladie génétique qui provoque une intolérance à la lumière et l'hirsutisme), de rage (attrapée par des morsures de loup) et d'empoisonnement par des céréales ergotées. Dans l'Europe [médiévale], on redoutait et on détestait les loups ; des contes racontaient les ravages occasionnés sur le bétail et peut-être même la population lorsqu'ils étaient affamés et les dangers relatifs aux morsures de loups enragés. Le loup solitaire, meurtrier potentiel, devint le symbole de ce que l'on doit rejeter et abhorrer, y compris les besoins humains les plus sauvages.

Le dénigrement subi par le loup au cours de deux derniers millénaires et symbolisé par de nombreux contes européens - dont "Le Petit Chaperon rouge" -, n'ont pas empêché Baden Powell de remettre en valeur les aspects positifs qui lui sont associés dans la tradition totémique. Dès la fondation du mouvement scout, il institua pour les plus jeunes enfants les meutes de louveteaux dont le chef s'appelle Akela, comme le vieux loup du Livre de la jungle de Rudyard Kipling. Le loup est également associé au corbeau ; certains naturalistes pensent que les loups suivent les corbeaux vers les sources de nourriture et vice versa. Les totems évoquent également cette association très puissante.

Avec le loup pour allié, ami fidèle et compagnon spirituel, nous ne serons jamais seuls. Il nous enseignera la confiance en nous et la compréhension bienveillante des aspects de notre personnalité que nous ne comprenons pas encore."

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Selon Divi Kervella, dans Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (2001), le loup (bleiz en breton) "est le symbole de la nuit et de l'hiver, de la partie sombre, cachée et lunaire de la vie. On l'appelle également ki-noz en breton, c'est-à-dire le "chien de la nuit", et heol ar bleiz (le soleil du loup) est le surnom breton de la lune.

Tout comme le corbeau est complémentaire de l'aigle, le loup est complémentaire de l'ours / lion.

Le loup est reconnu comme un animal plein de sagesse ayant su maîtriser les forces ténébreuses, c'est pourquoi il est le guide des esprits d'exception qui, ayant atteint un niveau de conscience supérieur, ne peuvent se suffire d'un vulgaire chien. Son regard perçant transperce les ténèbres et ses yeux scintillants trahissent sa luminosité intérieure cachée sous une apparence sombre.

En Bretagne on appelle noz ar bleiz (nuit du loup) la nuit du 31 janvier, veille de la fête de Emwalc'h, milieu de l'hiver celte, où l'on confectionne en Irlande les croix de Brigitte.

Plusieurs saints bretons sont montrés accompagnés de loups. Il est ainsi l'emblème de saint Brieuc, un des sept saints fondateurs de Bretagne. On connaît même un saint Konwal qui soigne les loups !

Un loup accompagne Merlin, le conseiller aveugle d'Arthur - qui lui a le mot arzh (= ours) dans son nom -, tout comme le loup accompagne le personnage chrétien qui a pris sa place c'est-à-dire saint Hervé, patron des bardes, aveugle lui aussi et qu'on invoque pour la cécité.

Dans les récits arthuriens, Blaise est le nom du maître de Merlin. Ce n'est qu'une personnification très superficielle du nom breton du loup, bleiz. Mais comme tout symbolisme peut se rejoindre, la Saint-Blaise se fête le 3 février, c'est-à-dire tout près de la "nuit du loup" donc (pour être vraiment complet signalons que les fêtes chrétiennes se tiennent généralement 4 jours après l'événement astronomique célébré dans les calendriers pré-chrétiens : Noël fêté 4 jours après le solstice d'hiver, la Saint-Jean fêtée le 24 juin quand le solstice d'été a lieu le 20 ou 21, etc.).

Par attraction patronymique saint Loup a remplacé en Bretagne le dieu suprême Lugh, prononcé en breton "Lou" ou Laou". on trouvera à Lanloup, une paroisse du Goëlo, la statue de saint Loup avec l'inscription bretonne "Bleiz". Les fêtes de la Saint-Loup à Guingamp ne sont que le vestige des antiques fêtes de Lunasad en l'honneur de ce dieu qui avaient lieu au mois d'août et dont une partie se tenait sur la hauteur voisine du Menez-Bré, patrie de saint Hervé et où rôde encore le souvenir de Merlin.

Un autre personnage chrétien est beaucoup plus connu pour avoir pris la place du personnage principal du panthéon celte, il s'agit de l'archange Michel. Lui aussi est montré en Bretagne comme étant le maître des loups, où du haut du mont Saint-Michel-de-Brasparts il les mène à sa guise. Sant Mikael vras a oar an tu / D'ampich youal ar bleizi du (le grand saint Michel connaît la manière d'empêcher les loups noirs de hurler) nous apprend le proverbe.

On ne s'étonnera donc pas de trouver une commune appelée Saint-Michel-des-Loups, qui bien qu'étant située en Normandie, mais à la lisière de la Bretagne, fait toutefois partie intégrante du réseau toponymique breton.

A un autre niveau le loup a une symbolique guerrière où sa force est prise en exemple. On le retrouve sur les anciens casques de guerre. C'est un super chien. un patronyme breton comme "Blevara" est un nom de guerrier à l'origine et se décompose en "Bleiz" (loup) et "Bara" (fureur).

Le loup représente aussi la classe guerrière dans le cycle des trois métamorphoses animales dans le Math des Mabinogion, ces récits mythologiques brittoniques. De cette métamorphose naîtra le guerrier Bleizon. Bleinor (loup de mer) était le pseudonyme du célèbre poète groisillon Yann-Bêr Kalloc'h (1888-1917). Ce nom a été repris par un mouvement scout d'inspiration bretonne dont le bagad est fameux et dont l'emblème combine le triskell et le loup.

Dans les organisations bretonnes de jeunesse, le bleiz désigne souvent le garçon - un peu comme "louveteau" dans le mouvement scout - alors que la fille est appelée erminig (hermine)."

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Dans Animaux totems celtes, Un voyage chamanique à la rencontre de votre animal allié (2002, traduction française : Éditions Vega, 2015), John Matthews nous propose la fiche suivante :


"Loup = irlandais : mactitre ; gallois : blaidd ; gaélique : madadhallaich ; langue de Cornouailles : bkyth ; breton : -.


Il est plus rarement question du loup dans la tradition celte, probablement parce que ce sont des prédateurs et qu'ils sont plutôt considérés comme des ennemis, que comme des amis. Il est toutefois établi que les Celtes croisaient chiens et loups pour obtenir des chiens de guerre féroces, et les écrits parlent parfois de loups offrant leurs services, à l'image de celui qui assista Kevin de Glendalough. Cette créature merveilleuse, non seulement n'attaqua pas, mais elle protégea une biche, qui allaitait un nourrisson, fils du roi Ui Faelain, qui avait envoyé son enfant pour être adopté par un saint. Ailleurs dans la vie des saints, il est question d'u moins deux d'entre eux, qui furent allaités par des loups. Ciwa, une sainte galloise également allaitée par un loup, était connue comme la Fille Loup, et avait une longue griffe au bout d'un de ses doigts. Il est également dit de Bairre, un ancêtre du chaman-barde Amairgen, qu'il avait été élevé par des loups, bien que le détail de son histoire ne soit pas arrivé jusqu'à nous.

Morrigan, Déesse des batailles dans la tradition celte, prenait parfois l'apparence d'un loup, notamment à l'occasion de son long combat avec le héros Cuchulainn. Lors d'une rencontre antérieure, elle avait prophétisé qu'un jour, elle serait "un loup gris qui s'opposera à toi... Et j'arracherai un lambeau de chair allant de ta main gauche à ta main droite".

Plus tard, elle tint sa promesse à la bataille du gué de Faughart, où elle apparut sous la forme d'une louve au long poil roux foncé. Tandis que Cuchulainn combattait avec un guerrier du nom de Loch, Morrigan détourna suffisamment son attention pour que son adversaire lui inflige une blessure, mais le héros parvint à écarter le loup et à tuer son adversaire.

Le loup n'est pas le plus facile des totem. Il est cependant réputé, non seulement pour sa férocité, mais aussi pour sa fidélité (les loups s'accouplent pour la vie) et le soin qu'il prend de sa famille. Lorsque le voyage a trait à des problèmes familiaux, il est donc un allié précieux.


Préceptes du totem :

Éclaireur : Prends le chemin le moins fréquenté.

Protecteur : La meute n'est jamais très loin.

Challenger : Ne chasse que ce que tu peux manger.

Aide : Fais la différence entre mensonges et vérité."

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Pour Gilles Wurtz auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres, (Éditions Véga, 2014) :


"Si un loup peut vivre en solitaire, il vit le plus souvent en meute. La taille des meutes varie du simple couple à la douzaine d'individus. C'est le couple dominant qui dirige la meute. En général, seuil ce couple a des petits et tous les loups de la meute aident à les nourrir et à les élever. Le clan est hiérarchisé et très bien organisé, selon les qualités de chaque membre. Le loup est fidèle pour la vie.

Si, dans une meute, une louve ayant des petits est amenée à disparaître, une autre femelle va prendre la relève et si les petits ne sont pas encore sevrés, cette deuxième louve déclenchera spontanément des montées de lait pour les nourrir. C'est la meute tout entière qui élèvera les petits.

Le loup attaque et élimine les autres prédateurs sur son territoire pour s'arroger un maximum de nourriture. Le loup est un bon nageur et un excellent coureur : sa vitesse de pointe est de 45 à 50 km/h et il peut parcourir 60 kilomètres en moyenne en une nuit et bien plus s'il y est contraint, ce qui fait de lui le carnivore terrestre le plus endurant la course. Pour chasser, il poursuit sa proie sur plusieurs kilomètres, jusqu'à l'épuisement de celle-ci. Son odorat très développé lui permet de détecter un animal à 270 mètres contre le vent. Son angle de vision atteint 250° contre 180° chez l'homme. La nuit, il voit aussi bien que le jour. Son ouïe lui permet d'entendre des sons jusqu'à 40 kHz (20 kHz chez l'homme), il peut ainsi percevoir le hurlement d'autres loups à 10 kilomètres.


Applications chamaniques celtiques de jadis

Il est très patient et endurant, et sait attendre le bon moment quand il traque une proie. Un loup qui a repéré une proie la suivra jusqu'au bout.

Toute scène de chasse par une meute de loup illustre bien toutes les qualités attribuées au loup par les Celtes : tous les individus de la meute savent exploiter leurs qualités propres et les coordonner pour que la chasse soit optimale. Ainsi il y a des pisteurs, des rabatteurs dotés de patience et d'endurance, puis les spécialistes qui terrassent la proie et lui donnent la mort sans se blesser. Ceux-ci ont besoin de force, de confiance en eux, d'assurance pour mener à bien cette tâche, car un loup blessé est très souvent condamné à mort.

Toutes les qualités du loup faisaient partie des aptitudes des guerriers d'élite qu'étaient les Celtes. Ils entretenaient une relation très régulière dans leur pratique chamanique avec l'esprit du loup pour se faire initier à la coordination efficace du groupe qui exploite les aptitudes distinctes de chacun de ses membres. Ils savaient ainsi comment conjuguer leurs forces respectives lors d'un combat.

Certains guerriers celtes, comme en Germanie, se nourrissaient de viande de loup lors de rituels chamaniques pour acquérir les qualités de cet animal.

L'endurance était souvent mise en oeuvre lors de déplacements. La patience était le lot de toutes les chasses. La force était présente dans toute épreuve physique. La confiance en soi et l'assurance étaient également très demandées au quotidien.


Applications chamaniques celtiques de nos jours

Aujourd'hui, pour un praticien chamanique celtique, cette faculté est idéale dans les moments de doute, quand les choses ne vont pas assez vite à son goût ou que la patience vient à lui manquer. Nous pouvons, à travers un voyage chamanique, aller à la rencontre de l’esprit du loup et lui demander de nous apprendre la patience dans l'action ou la patience dans le temps, l'endurance physique ou l'endurance morale, psychologique, ou encore la persévérance dans notre pratique spirituelle. et évidemment, nous pouvons le solliciter ans toutes les circonstances où la confiance en nous et l'assurance sont des atouts indispensables, comme lors d'un entretien ou un rendez-vous important, et dans toutes les actions qui requièrent de nous une certaine force physique.


Mots-clefs :

La patience ; L'endurance ; La force ; La confiance en soi ; L'assurance."

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Symbolisme astrologique :


Dans Les Druides et l’astrologie Origine et fondements de l’astrologie celto-druidique De la préhistoire au Moyen Âge (Aparis, 2014 ), Michel-Gérald Boutet fait le point sur l'association du loup et du signe du Sagittaire :


Les Scandinaves appellent les étoiles du Sagittaire Fenrir, le Loup. La constellation du Loup (Lupus) se situe sous la Balance à l’ouest du Scorpion et à l’est du Centaure. Pour les Grecs, il s’agissait de l’animal transpercé par la lance du centaure archer. Le Loup marque symboliquement la période du renouveau solaire de l’hiver allant jusqu’au printemps en mars. Chez les Grecs, le mois de Lukios, selon le calendrier, couvrait la période de février en mars ou d’avril en mai. Selon Aristote : « On prétend que les louves mettent toujours bas dans une limite de douze jours déterminés de l’année. On donne la raison de cette singularité sous une forme mythique : quand, dit-on, en ce même nombre de jours on conduisait Lètó du pays de Hyperboréens à Délos, elle revêtit l’apparence d’une louve par crainte d’Hèra. » (Sergent p. 213) À Rome, ces douze jours sont sous l’égide des douze Luperques. Leur création passe pour antérieure à Romulus et ils se recrutent parmi les grandes familles patriciennes des Quinctilli et des Fabii. Tous les ans en février, ils exécutent des rites pour protéger magiquement les bergeries contre les loups. Les lupercales (Lupercalia) étaient des fêtes de la fécondité à la gloire du dieu Lupercus, l’Apollon Lúkeios des Grecs, le loup-cervier appelé aussi Faunus. Faunus sera plus tard assimilé au Pan grec. Du côté celtique, le mois de janvier portait en gaélique le nom de Faoilteach « aux loups » et les lupercales de février le nom d’Imbolc en gaélique. La louve, donc, est synonyme d’augmentation lustrale, de chaleurs. Sur le chaudron de Gundestrup, loups et chiens sont indissociables. Les Celtes n’avaient-ils pas tendance à les confondre ?

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Symbolisme onirique :


Selon Georges Romey, auteur du Dictionnaire de la Symbolique, le vocabulaire fondamental des rêves, Tome 1 : couleurs, minéraux, métaux, végétaux, animaux (Albin Michel, 1995),


A lire certains rêves dans lesquels officie un personnage à tête de loup, voire le loup lui-même, le chercheur est soudain transporté au cœur du rituel funéraire de l’Égypte antique.

La ressemblance des images, de l'atmosphère est saisissante. Il se dégage de ces productions de l'inconscient contemporain la même puissance, la même gravité, le même dosage de clarté et de mystère que ceux qui émanent des représentations inspirées par les sages des premiers temps pharaoniques. Au fil des siècles, des civilisations sont nées, ont évolué, parfois ont disparu, laissant d'innombrables légendes, superstitions, fables, contes, qui se sont construits autour de l'image du loup. Ces récits sont imprégnés, à la fois, des projections les plus spontanées de contenus de la psyché et de l'expérience - souvent cruelle - réalisée par l'homme dans ses contacts avec l'animal réel. Un livre entier consacré au loup ne suffirait pas à faire l'analyse exhaustive de toutes ces manifestations du symbole.

Tant de scénarios contiennent des références explicites à la louve romaine, à Mère-Louve, au Petit Chaperon rouge et même à Anubis, qu'une interrogation s'impose, concernant l'influence de ces acquis culturels sur l'imaginaire. La lecture des rêves peut engendrer l'impression de scénarios organisés par le mental sur la base de réminiscences de ce type. Cette impression ne résiste pas à l'écoute du rêve. Qui pourrait entendre les mots de Florent, dont nous reproduisons ci-dessous des extraits de la quarante-troisième séance, n'oserait plus mettre en cause la spontanéité d'un cheminement imaginaire produisant l'image d'un homme à tête de loup, dévorateur et initiateur. La gravité de ton, l'effroi, la surprise, avec lesquels le patient accueille ses propres visions, communiquent un frisson de crainte incompatible avec le doute.

Les rêves montrent que l'expression tomber dans la gueule du loup n'est pas une formulation caricaturale quelque peu affaiblie par l'usage. Que le rêveur se donne à voir le loup et le voilà tout aussitôt confronté à l'épreuve mythique de la dévoration. Une gueule l'attend, grande ouverte, qui prendra l'apparence d'un sexe féminin hérissé de serpents, d'une grotte garnie de dents menaçantes, de la mâchoire d'un félin ou d'un crocodile, de la gueule du loup elle-même. Le fantasme de la dévoration exprime, en premier lieu, la peur qu'inspire l'affrontement des contenus de l'inconscient. Le franchissement du seuil, qui établit une connexion entre la conscience et une partie de l'inconscient, est appréhendé comme un acte redoutable alors qu'il est une avancée dans la réalisation du Soi. Être, c'est devenir. Devenir, c'est mourir à ce qu'on était. La mort et la gueule se placent en tête des corrélations observées autour du loup. Quel que soit le réalisme de certaines séquences dans lesquelles le loup est associé au cadavre d'une personne connue, la mort exprimée là prend le caractère d'un sacrifice rituel. Celui que doit accepter le Moi qui aspire à l'aventure initiatique.

Il n'existe pas de plus belle illustration de ces rites de passage que les représentations de la pesée du cœur dans le cérémonial funéraire de l’Égypte pharaonique. Anubis, sous la forme d'un homme à tête de chacal, pèse le cœur du défunt à l'aide d'une balance. Dans l'autre plateau, il a placé une plume, déterminatif de Maat, déesse de la Vérité et de la Justice. Le cœur doit faire équilibre avec la plume et, dans ce cas, le défunt est déclaré "sincère par la voix" et digne du passage dans la lumière. Sinon, il sera englouti par le "dévoreur de la mort", monstre à tête de crocodile qui attend derrière l'officiant. Anubis apparaît là clairement dans un rôle de passeur des âmes, de psychopompe, pour respecter le vocabulaire des psychologues, la fonction de nécrophage étant réservée au monstre Ammit. Or, dans les scènes oniriques, le loup préside souvent au rituel de passage, la dévoration étant déléguée au crocodile, au tigre et plus fréquemment encore à la grotte, au rocher.

L'assimilation de personnages à tête de loup au dieu égyptien ne résulte pas d'une dérive, intentionnelle ou non. L'imaginaire, dans les rêves comme dans les élabore des compositions subtiles dans lesquelles se superposent, à la fois confondues et distinctes, les images du chien, du loup , du chacal et même du renard. Quelle que soit sa culture, un rêveur évoquant Anubis ne prononce presque jamais le mot chacal. C'est le loup ou le chien qui sont cités. L'inconscient confie, suivant les circonstances, à chacun des quatre animaux, la rôle de gardien du seuil, apanage de leur famille commune : les canidés.

Avant de produire un exemple susceptible d'illustrer l'ensemble de ce qui précède, sous souhaitons rappeler que la provocation au combat héroïque, c'est-à-dire l'approche des contenus de l'inconscient, est inspirée par les couches maternelles, féminines, de la psyché. Les rites funéraires de passage, dans l'Ancien Empire égyptien, avaient pour fonction déclarée de favoriser la renaissance de l'âme, son retour dans la lumière du jour. La mort initiatique est le prélude à la naissance de l'être agrandi. C'est la raison pour laquelle tant de rêves offrent des scènes de dévoration qui se prolongent par des images classiques de revécu de la naissance. Alors, tomber dans la gueule du loup revient à rentrer dans la mère pour se disposer à renaître.

Le septième scénario de Brigitte contient une séquence qui, sous cet éclairage, se laisse traduire sans difficulté :

"... Je descends de la montagne, très très vite... je suis arrivée devant un amas de cailloux... ce sont des rochers noirs, incurvés... ça ressemble à la gueule d'un loup ! Oh oui... Et je descends dans la gueule du loup... je vais jusqu'au cœur... ce n'est plus dur du tout, les parois sont molles, mais c'est devenu très étroit, si étroit que je ne peux plus descendre plus bas... mais il faut que je sorte : je me bats avec les parois pour les élargir.. je pousse pour les élargir... j'arrive dans un espace rempli d'eau.. c'est un lac souterrain mais c'est sans issue de nouveau... alors, je casse les parois pour sortir et je me retrouve en pleine mer... »

Dans les articles consacrés au rocher et au sexe féminin, nous montrons la vocation du mégalithe à se transformer en vagin. Gilles pénétrera dans un « dolmen armé de dents ». La grotte dévoratrice est un lieu simultanément attractif et effrayant, qui représente l'inconscient mais aussi le sexe féminin. C'est dire aussi que la connotation sexuelle du loup, sur laquelle nous reviendrons, n'est pas injustifiée.

Parmi tous les scénarios qui se proposent à la démonstration, c'est le quarante-troisième rêve de Florent, dont nous reproduisons la dernière partie dans l'article relatif à l'or métal, qui met en scène le loup dans les circonstances les plus convaincantes.

Il s'agit d'une séance déterminante dans la cure de Florent. L'heure est venue pour le rêveur d'accepter la mort de dispositions narcissiques paralysantes. Le loup initiateur, gardien du seuil de la grotte de renaissance, va présider aux rites de passage et s'offrir en outre lui-même comme lieu de renaissance. L'homme à tête de loup, le chien noir et le loup participent ensemble ou en alternance à l'impressionnant cérémonial. Que ne puissions-nous faire entendre au lecteur la voix de Florent ! Elle impressionne autant que les images qu'elle transmet :

"Il pleut à torrents, je suis trempé, je tremble de froid... je suis immobile, devant un trou dans la pierre, une caverne... là, je vois passer un personnage égyptien, un peu hiératique... le mot qui me vient, c'est Anubis. J'entre dans la grotte, c'est peu profond... j'allume un feu pour me réchauffer, en enlevant le minimum de vêtements, car, de dehors peut surgir n'importe quoi ! Donc, je n'ai pas le cran de me dénuder complètement. Soudain, il y a là, un chien noir, un peu loup. Je l'ai déjà vu tout à l'heure, mais c'était difficile de le dire avant ! Il est là, immobile, il me regarde. Je fais un cercle de foyers pour me protéger du froid et du chien... il doit être sauvage... maintenant il s'est transformé en homme à tête de chien-loup, comme le personnage égyptien... il s'approche... c'est étrange... l'étrangeté animalière sur un corps d'homme... il me remet un petit cercueil, un petit sarcophage, miniature, grand comme la main.. il reste debout, dressé, au-dessus de moi... j'ouvre le sarcophage et y a dedans une petite effigie de moi-même, avec les vêtements que je porte maintenant... je suis trempé et mort, très blanc... je regarde ce petit personnage sous toutes les coutures... que faut-il que j'en fasse ?... […] C'est alors que surgit de dehors dans la caverne le chien-loup noir de tout à l'heure, l'air vif. Il saisit la petite boîte dans sa gueule et la dépose dans un des foyers... il y a une explosion... je suis projeté au fond de la grotte... le chien hurle à la mort... et maintenant, un énorme loup noir barre l'entrée de la grotte, y a plus d'homme-chien ni de chien-loup, seul un gros loup avec des yeux très magnétiques, qui grogne... tous les feux ont disparu, il vient près de moi, me prend dans sa gueule... je sens son souffle, j'entre dans lui en fait... alors je descends dans sa gueule, dans sa gorge. C'est brûlant, spongieux, étouffant... le chien loup rugit, puis il s'arrête, s'accroupir, défèque et j'aboutis, par ce canal, dehors, parmi ses excréments... »

Le scénario se poursuit longuement après cette séquence. L'homme-loup revient, apportant cette fois un sarcophage de la taille de Florent. A l'intérieur gît "un vrai cadavre de chair", celui du rêveur ! Florent brûle le cadavre et l'homme-chien-loup lui ouvre alors un chemin à l'intérieur de la montagne.

La succession des scènes de mort et de passage dénonce la persistance des mécanismes névrotiques, mais les images illustrent parfaitement la fonction d'initiateur et de dévorateur du loup.

On observe en la circonstance la subtilité du jeu des mots et des images. Florent parle d'un sarcophage (littéralement : "mangeur de chair") dans lequel se trouve un vrai cadavre de chair. Comme nous l'avons écrit dans l'introduction du Dictionnaire, pour le langage symbolique, le pléonasme n'est pas une impureté. La répétition de mots et d'images de même sens sert au renforcement de la dynamique d'évolution.

L'observation des rêves montre qu'un grand nombre de séquences dans lesquelles apparaît le loup vibrent d'une résonance sexuelle. Cela justifierait le soupçon que, dans l'expression peur du loup, la crainte inspirée par l'approche de l'épreuve initiatique serait confondue avec la peur de la sexualité. Cette remarque s'applique autant aux rêves émis par les hommes qu'à ceux faits par les femmes.

Le cure de Pascal, qui souffre d'impuissance depuis plusieurs mois, est en voie d'achèvement. Quelques phrases extraites d'un long scénario expriment une sorte de vision récapitulative des acquis contenus au fil des précédentes séances et le retour à des dispositions psychologiques favorable à la réalisation sexuelle :

« Je sens qu'il s'était installé une barrière entre Martine et moi... je ne ressentais plus d'appel sexuel... là, j'ai l'image d'une collègue de bureau... elle a des jambes magnifiques... je sens une attirance sexuelle... je me vois, moi, comme une bête en chaleur, un loup !... Pourquoi loup ?... Parce que « loup en chaleur »... je me sens comme un loup qui a besoin de s'assouvir en forêt !... Là, je vois mon père !... […] Maintenant, je vois des joueurs de foot... le but marqué, le ballon qui pénètre irrésistiblement dans les buts... ma personnalité qui explose, dans toutes les directions... et puis... l'eau de mer, le fœtus... maman !... Le petit bébé dont le zizi se ratatine et qui veut rentrer dans la ventre de sa mère... »

Ce rêve se terminera par une très belle séquence exprimant la liberté d'être retrouvée. Le loup, le besoin de ré-enfantement et les inhibitions sexuelles ne dissimulent pas leur complicité.

Dans son premier scénario, Violette, vingt ans, laisse entrevoir l'une des bases de sa problématique, une relation œdipienne trahie, blessée, par le comportement de son père : "... dans cette maison des vacances, il y avait un grand coffre, long... j'avais imaginé qu'il y avait un cadavre dans ce coffre !... Je revois mon lit d'enfant... j'vais peur des loups à cet âge... bizarre !... Là, je vois papa !... J'étais entrée dans sa chambre... cette femme blonde dans le lit de mon père §... Cette femme-là, je suis sûre que je la reconnaîtrais dans la rue... après, j'vais toujours peur qu'il y ait un loup derrière moi... j'aurais mieux aimé le voir arriver plutôt que de le sentir me sauter dessus par-derrière..."

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Lorsqu'on a reconnu que la plupart des personnes qui rencontrent le loup dans un de leurs rêves ont un rapport perturbé à la sexualité, lorsqu'on a observé que les associations les plus fréquentes avec le loup sont les morts père et mère, après la mort, la gueule et la peur, on se sent fondé à déduire que l'apparition du symbole manifeste un puissant fondement œdipien de la problématique.

Il n'est pas difficile alors d'intégrer dans cette perspective les nombreuses interventions de Mère-Louve venant lécher, protéger, nourrir, le rêveur ou la rêveuse.

Le praticien qui reçoit des images de loup orientera avec pertinence son écoute vers la relation de son patient vos-à-vis des figures paternelle et maternelle. Il bénéficiera, sur cet axe d'investigation, de bons éclairages pour affiner son analyse. Il étendra sa recherche à la dimension sexuelle de la problématique. Le loup se tient à l'orée d'un lieu où le Moi du patient doit accepter de mourir à ce qu'il est devenu pour naître à ce qu'il aurait dû devenir.

Débarrassé de la lourde tunique œdipienne, faite d'une étoffe à la trame parfois très complexe, le rêveur qui permet onirique d'accomplir sa fonction initiatique renaîtra dans une conscience élargie, apurée, récompense naturelle de celui qui assume la tâche héroïque : l'affrontement du fantasme de dévoration.

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Mythes et légendes :


Selon Clarissa Pinkola Estés, auteur de Femmes qui courent avec les loups, Histoires et Mythes de l'archétype de la Femme sauvage (1995 ; traduction française : Grasset, 1996) , "On dit qu'il existe dans le désert un lieu où l'âme des femmes et l'âme des loups se rencontrent, par-delà le temps. Je sus que j'étais sur la bonne piste lorsqu'aux frontières du Texas, j'entendis une histoire intitulée "La Loba" :


“Il est une vieille femme, qui vit dans un endroit caché, connu de tous mais que bien peu ont vu. Comme dans les contes de fées d’Europe de l’Est, elle semble attendre que les personnes perdues, errantes ou en quête de quelque chose parviennent jusqu’à elle.

Elle est circonspecte, souvent velue, toujours grosse et fuit la compagnie des autres. Elle croasse et caquette et s’exprime plus par des cris d’animaux que par des bruits humains.

Certains diront qu’elle vit sur les pentes de granit érodées du territoire des Indiens Tarahumara. On dit aussi qu’elle est enterrée en dehors de Phoenix, près d’un puits. On l’aurait vue descendre vers le Sud, vers Monte Alban, dans une voiture complètement délabrée, avec la vitre arrière rabattue. Elle se tiendrait sur la grand-route près d’El Paso. Elle accompagnerait les camionneurs qui foncent vers Morelia, au Mexique. On l’aurait aperçue sur la route du marché, au-dessus d’Oaxaca, avec sur le dos des fagots aux formes curieuses. Elle se donne différents noms : La Huesera, la Femme aux Os ; La Trapera, la Ramasseuse et La Loba, la Louve. La Loba a pour unique tâche de ramasser des os. Elle a la réputation de ramasser et de conserver surtout ce qui risque d’être perdu pour le monde. Sa caverne est pleine d’os de toutes sortes appartenant aux créatures du désert : cerfs, serpents à sonnettes, corbeaux. mais on la dit spécialiste des loups.

Elle arpente les montañas, les montagnes, et les arroyos, le lit asséché des rivières, et les passe au crible, à la recherche d’os de loups. Lorsqu’elle est parvenue à reconstituer un squelette dans sa totalité, lorsque le dernier os est en place et que la belle architecture blanche de l’animal est au sol devant elle, elle s’assoit près du feu et réfléchit au chant qu’elle va chanter.

Quand elle a trouvé, elle se lève et, les mains tendues au-dessus de la criatura, elle chante. C’est alors que la cage thoracique et les os des pattes du loup se recouvrent de chair et que sa fourrure pousse. La Loba chante encore et la bête s’incarne un peu plus ; sa queue puissante et recourbée se dresse.

La Loba chante encore et la créature se met à respirer.

La Loba chante toujours, un chant si profond que le sol du désert tremble et pendant qu’elle chante, la bête ouvre les yeux, bondit sur ses pattes et détale dans le canyon.

Quelque part durant sa course, soit du fait de sa vitesse, soit parce qu’elle traverse une rivière à la nage, qu’un rayon de lune ou de soleil vient se poser sur elle, elle se transforme soudain en une femme qui court avec de grands éclats de rire vers l’horizon, libre.

C’est pourquoi on raconte que si vous errez dans le désert au coucher du soleil, peut-être un tout petit peu égaré et sans doute fatigué, vous avez de la chance, car La Loba peut vous prendre en sympathie et vous montrer quelque chose – quelque chose qui appartient à l’âme."


[...] Dans cette histoire, les os de loup représentent l'aspect indestructible du Soi sauvage, de la nature instinctuelle, de la criatura dédiée à la liberté et à la pureté originelle, celle qui n'acceptera jamais les rigueurs et les exigences d'une culture défunte ou civilisatrice à outrance.

On y retrouve des métaphores qui déterminent dans son intégralité le processus pour qu'une femme parvienne à la plénitude de ses sens sauvages instinctuels. La vieille qui ramasse les os est en nous. En nous sont les os d'âme de ce Soi sauvage. Nous avons en nous le potentiel pour reprendre chair et redevenir la créature que nous avons été. Nous avons en nous les os pour changer le monde et notre monde. En nous le souffle, nos vérités, nos aspirations. tous ensemble ils forment le chant, l'hymne de création que nous avons brûlé de chanter.

Cela ne veut pas dire pour autant que nous devrions nous promener les cheveux dans les yeux, des griffes sales en guise d'ongles. Oui, nous restons humaines. Mais la femme humaine abrite le Soi instinctuel, animal. Ce n'est pas un personnage de dessin animé. Il a de vraies dents, une immense générosité, une ouïe d'une finesse inégalée, des griffes acérées, une poitrine généreuse et velue.

Ce Soi doit être libre d'aller et venir, de parler, d'être en colère, de créer. Ce Soi est résistant, il a du ressort et une grande intuition. Il a de grandes connaissances lorsqu'il s'agit de faire face, sur le plan spirituel, aux choses de la mort et de la vie."

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Dans Animaux totems celtes, Un voyage chamanique à la rencontre de votre animal allié (2002, traduction française : Éditions Vega, 2015), John Matthews nous raconte la légende de "Cormac et les loups" :


"Les conteurs d'Irlande connaissent bien des légendes de bataille, mais à n'en pas douter aucune qui soit aussi étrange et triste que celle-ci, qui raconte comment Eogan, fils d'Ailill, et son demi-frère Lugaid, fils de Cron, se déclarèrent la guerre pour ne pas avoir réussi à s'entendre sur la question de savoir à qui reviendrait Fer Fi, le jouer de harpe Sidhe.

Un jour, Eogan et Lugaid étaient en route pour rendre visite à Art, fils de Cron, qui était le frère de Lugaid et l'oncle d'Eogan. Alors qu'ils passaient à proximité d'une cascade sur la rivière Maigue, ils entendirent une musique provenant d'un if surplombant l'eau. Lorsqu'ils allèrent s'enquérir de qui jouait une telle mélodie, ils virent un homme assis dans les branches, jouant d'une harpe qui avait juste trois cordes et d'où sortait une musique merveilleuse.

Tous deux parlèrent en même temps :"

- Cet homme m'appartient, dit Eogan.

- Cette musique est pour moi ", dit Lugaid.

Comme ils ne pouvaient tomber d'accord sur qui avait parlé le premier, il se présentèrent à Ailill, pour qu'il juge de la question.

"Que l'on me fasse entendre la musique, dit Ailill, qui fut tout de suite entendu par Fer Fi - un Sidhe possédant naturellement des pouvoirs magiques - et qui joua trois airs de musique. Il commença par golltraigh, un air mélancolique qui remplit tout le monde de tristesse ; ensuite, il joua gentraigh, un air désopilant, faisant rire chacun jusqu'à la limite de l'explosion ; puis il finit avec suntraigh, un air apaisant, qui plongea tout le monde dans un sommeil profond jusqu'au lendemain. Fer Fi en profita pour s'échapper, laissant colère et discorde derrière lui. Le lendemain matin, les demi-frères continuèrent à se disputer jusqu'à ce ce que finalement Lugaid défie Eogan de le retrouver sur un champ de bataille, lorsqu'un mois se serait écoulé.

Les deux forces se rencontrèrent à un endroit appelé Cend Abrat. Lugaid perdit la bataille et s'enfuit pour Alba, où il entreprit sans tarder de gagner les faveurs du roi de ce pays, afin de pouvoir retourner en Irlande, accompagné d'une grande armée. Le roi d'Alba n'ayant rien contre le fait d'étendre son territoire en direction de l'Irlande, il confia à Lugaid le commandement d'une importante troupe de guerriers.

Ainsi, Lugaid pénétra en Irlande à la tête d'une grande armée, ne rencontrant dans un premier temps personne qui puisse lui résister, grâce à quoi il put envahir le pays jusqu'à Macruma, à côté de Dublin. Ces événements arrivèrent aux oreilles d'Art, fils de Cron, qui se prépara à contrecœur à une bataille l'opposant à son frère. Il traversa le fleuve Shannon en direction de l'Ouest à la tête d'une armée imposante, et chercha refuge pour cette nuit-là chez le druide Olc Aiche, à qui il demanda de lui accorder une vision concernant l'issue de la bataille qu'il savait devoir livrer le lendemain.

"Tu es face à une force puissante, dit le druide. Cette armée ne songe pas à se retirer, car elle est trop loin de chez elle. "

Puis il dit : - Combien d'enfants as-tu ?

- Un seul, répondit Art.

- Cela n'est pas suffisant pour assurer ta descendance, dit Olc. Il est souhaitable que tu aies un autre enfant. J'ai remarqué" le regard que tu as posé sur ma fille en entrant. Il serait sage de dormir avec elle cette nuit, car j'ai la vision qu'ensemble, vous engendrerez un enfant d'une rare valeur."

Il était vrai qu'Art avait remarqué la fille du druide, dont la beauté était semblable au printemps, et la voix d'une rare douceur.

"Cela me serait impossible sans son contentement", dit Art.

Alors on fit venir la fille du druide, qui s'appelait Achtan, pour lui expliquer la situation. Elle regarda Art et dit qu'elle ne s'y opposerait pas, tant que son père était d'accord. La question fut donc réglée et le couple passa la nuit ensemble. Mais avant qu'elle aille se coucher, Olc dit à sa fille : "Assure-toi d'obtenir une preuve de la parenté de l'enfant que vous engendrerez cette nuit, car Art ne survivra pas à la bataille, mais à sa trentième année, le fils que tu vas porter deviendra un des plus grands rois d'Irlande."

Au matin, Achtan dit à Art tout ce que son père lui avait confié, et lui demanda une preuve pour leur fils. Art lui donna son épée et la bague en or à son pouce, puis ils se séparèrent pleins de tristesse.

Ce jour-là,comme Olc l'avait prédit, Art, fils de Cron, périt durant la bataille et Lugaid devint roi à sa place. Neuf mois plus tard, Achtan donna naissance à un fils qu'elle appela Cormac. Alors, son grand-père le druide traça autour de lui cinq cercles de protection : un contre les blessures, un contre la noyade, un contre les atteintes du feu, un contre l'enchantement et un contre les loups. C'est cette dernière protection qui fut la cause de son destin étrange. Un jour, en effet, alors que son enfant n'avait pas encore un an, Achtan s'endormit à l'ombre dans le grand bois, et là, une louve s'approcha et emporta le bébé. Mais, grâce à la protection qui l'entourait, l'enfant ne fut pas dévoré par la louve, qui au lieu de cela le nourrit au sein et l'éleva parmi les siens.

Bouleversée par la perte de son enfant, Achtan se mit vainement à sa recherche. Mais il se trouva que dans la même région habitait un chasseur et trappeur réputé appelé Luigne. Un jour, celui-ci trouva un enfant d'environ deux ans gambadant à quatre pattes avec des loups, et ne sachant pas parler. Surpris, Luigne emporta l'enfant et lui apprit à parler. Peu de temps après, la nouvelle de cet événement se répandit, jusqu'à ce qu'Achtan en eut vent et se précipita pour vérifier si le garçon était comme elle le pensait, son fils. Elle le reconnut au premier coup d'œil et éclata en sanglot, tant elle était heureuse.

Alors, Luigne lui dit : "Séchez vos larmes, car votre fils est maintenant avec vous. Mais vous feriez mieux de quitter ces lieux et de vous cacher, car si Lugaid entend dire que le fils d'Art est toujours en vie, il cherchera certainement à vous tuer tous les deux."

Alors, Achtan s'enfuit sur-le-champ et prit le chemin des terres de Fiachna Cessan au nord, là où résidait le père adoptif d'Art. En route, elle fut attaquée par une meute de loups cherchant à récupérer l'enfant qu'ils considéraient faire partie des leurs. Achtan et Cormac auraient pu mourir à ce moment-là, si un troupeau de chevaux sauvages n'avait pas surgi, les entourant et les escortant en lieu sûr.

Finalement, Achtan arriva au Dun de Fiachna, et le trouva encore accablé du chagrin de la mort d'Art.

"Il n'est pas bon de pleurer quelqu'un pendant si longtemps", dit Achtan, lui montrant l'enfant let les preuves de la paternité d'Art.

Alors, Fiachan les accueillit et éleva l'enfant comme le sien. Cormac devint un homme grand, robuste et dont les conseils étaient sages. Et lorsqu'il atteignit l'âge de trente ans, habité de la prophétie de son grand-père Olc, il se rendit à tara pour faire valoir son droit. L'épée de son père était à son côté et sa bague, à son doigt. Arrivé aux portes du château, il entendit une femme pleurer à la suite d'un jugement rendu par Lugaid. Il apparaissait que ses moutons avaient brouté une partie des herbes de saint Philippe appartenant à la reine, et que Lugaid avait ordonné leur confiscation.

"Ceci n'est pas un jugement juste, dit Cormac. Il me semble qu'il aurait suffi d'en confisquer un seul." L'intendant du roi se trouvait être là, et entendant cela, il alla immédiatement le rapporter à Lugaid. Apprenant cela, le roi devint pâle et il dit : "Amenez-moi celui qui tient ces propos, et qui voudrait semble-t-il, être roi à ma place."

Cormac fut introduit devant Lugaid, qui vit l'épée et la bague et reconnaissant en lui le fils de son frère, il s'inclina devant lui. Cormac déclara : "je ne serai jamais roi tant que vous serez vivant."

Mais Lugaid dit : "Mon temps touche à sa fin. Tara vous appartient. Il ne pouvait en être autrement après un si mauvais jugement."

Lugaid retourna à Munster, là où il habitait jadis. Ainsi prit fin cette querelle, et Cormac, fils d'Art, devint roi d'Irlande et resta dans les mémoires comme l'un de ses plus grands et plus sages souverains. Et l'on dit que chaque fois qu'il entendait le hurlement d'un loup, il levait toujours la tête, et qu'il ne laissa jamais quiconque tuer un loup sur ses terres.

Il est rare que le loup apparaisse dans la mythologie celte, compte tenu de sa nature prédatrice. Il existe cependant plusieurs exemples de loups se comportant comme des animaux alliés, comme c'est le cas dans cette histoire, relatant la naissance de l'illustre Cormac mac Art, également connu sous le nom du Salomon irlandais, du fait de ses célèbres jugements, et de son impartialité légendaire. L'histoire d'un enfant humain élevé par des loups est un thème largement répandu, quelle que soit l'époque, et la tradition celte mentionne plusieurs saints irlandais ayant été allaités par des loups, parmi lesquels Ailbe et Ciwa.

L'histoire du conflit concernant le musicien (féerique) Sidhe Fer Fi, fait patrtie d'un conte plus long, dans lequel Ailill, le père d'Eogan, attaqua un lieu féerique et viola Aine, une femme appartenant à l'Autre-Monde. C'est par esprit de revanche, que Fer Fi provoqua la guerre entre le fils et le fils adoptif d'Ailill, conflit entre deux parents, qui par nature, était probablement choquant pour l'Irlande de l'époque.

Il est intéressant de s'attarder sur la manière dont Achatan et son enfant sont sauvés des loups par une horde de chevaux sauvages. Bien que nous n'ayons pas davantage de détails, on peut supposer que cette intervention s'explique par la protection magique du druide Olc Aiche. Celui-ci était également réputé comme maréchal ferrant, ce qui le rendait doublement magique aux yeux des Celtes, qui considéraient tous les maréchaux ferrant comme des êtres féeriques. De plus, cela souligne sa relation spéciale avec le cheval, animal totem important, engagé ici dans une mission d'aide et de protection."

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Littérature :


L'incantation du loup


Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l'aune

Un grand silence. Un ciel étincelant d'hiver.

Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer,

Regarde resplendir la lune large et jaune.

Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs

Dorment inertement sous leur blême suaire,

Et la face terrestre est comme un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs. ​​


Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres,

La lune, œil d'or glacé, luit dans le morne azur, L'angoisse du vieux Loup étreint son cœur obscur, Un âpre frisson court le long de ses vertèbres.


Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits ​ Qu'elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre,

Gisent, morts, égorgés par l'homme, au fond de l'antre.

Ceux, de tous les vivants, qu'il aimait, sont partis.


Il est seul désormais sur la neige livide.

La faim, la soif, l'affût patient dans les bois,

Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois,

Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ?


Lui, le chef du haut Hartz, tous l'ont trahi, le Nain

Et le Géant, le Bouc, l'Orfraie et la Sorcière,

Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère

Où l'eau sinistre bout dans le chaudron d'airain.


Sa langue fume et pend de la gueule profonde.

Sans lécher le sang noir qui s'égoutte du flanc,

Il érige sa tête aiguë en grommelant,

Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde.


L'Homme, le massacreur antique des aïeux,

De ses enfants et de la royale femelle

Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle,

Hante immuablement son rêve furieux.


Une braise rougit sa prunelle énergique ;

Et, redressant ses poils roides comme des clous,

Il évoque, en hurlant, l'âme des anciens loups

Qui dorment dans la lune éclatante et magique.


Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894)

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Dans L'Homme à l'envers (Éditions Viviane Hamy, 1999), Fred Vargas imagine un roman policier centré autour de la présence des loups dans le parc du Mercantour, animal qui fascine le commissaire Adamsberg.


"Tout doucement, Adamsberg se rapprocha du poste, l'assiette à la main, sur la pointe des pieds, comme pour ne pas effaroucher le commentateur. Un geste de trop et ce type s'enfuirait de la télé, sans finir la formidable histoire de loups qu'il venait de commencer. Il monta le son, se recula. Adamsberg aimait les loups, comme on aime ses cauchemars. toute son enfance pyrénéenne avait été enveloppé des voix des vieux qui racontaient l'épopée des derniers loups de France. Et quand il parcourait la montagne à la nuit, à neuf ans, quand son père l'envoyait dans les chemins ramasser de l'allume-feu, sans discussion, il croyait voir leurs yeux jaunes le suivre tout au long des sentiers. Comme des tisons, mon gars, comme des tisons ça fait, les yeux du loup, la nuit.

Et aujourd'hui, quand il revenait là-bas, dans sa montagne, il reprenait les mêmes chemins, à la nuit. Comme quoi c'est désespérant, l'être humain, ça s'attache à ce qu'il a de pire.

Il avait bien entendu dire que quelques loups des Abruzzes avaient repassé les Alpes, il y a de cela quelques années. Une bande d'irresponsables, en quelque sorte. Des ivrognes en goguette. Sympathique incursion, symbolique retour, bienvenue à vous, les trois bêtes pelées des Abruzzes. Salut, camarades. Depuis, il croyait bien que quelques types les maternaient comme un trésor, bien à l'abri dans les caillasses du Mercantour. Et qu'un agneau leur passait sous la dent de temps à autre. Mais c’était la première fois qu'il en voyait les images. Alors quoi, cette soudaine sauvagerie, c'était eux, les braves gars des Abruzzes ? Adamsberg, tout en mangeant silencieusement, voyait passer sur l'écran une brebis déchiquetée, un sol ensanglanté, le visage convulsé d'un éleveur, la toison souillée d'une brebis, dépecée dans l'herbe d'un pâturage. La caméra fouillait les blessures avec complaisance et le journaliste aiguisait ses questions, chauffait les brandons de la colère rurale. Mêlées aux prises de vue, des gueules de loups surgissaient sur l'écran, babines relevées, droit sortis d'anciens documentaires, plus balkaniques qu'alpins. On aurait pu croire que tout l'arrière-pays niçois courbait soudain l'échine sous le souffle de la meute sauvage, tandis que de vieux bergers relevaient de fiers visages pour défier la bête, droit dans les yeux. Comme des tisons, mon gars, comme des tisons.

Restaient les faits : une trentaine de loups recensés sur le Massif, sans compter les jeunes égarés une dizaine peut-être, et les chiens errants, à peine moins dangereux. Des centaines d'ovins égorgés au cours de la saison dernière, dans un rayon de dix kilomètres autour du Mercantour. A Paris, on n'en parlait pas, parce qu'à Paris on se foutait pas mal des histoires de loups et de moutons, et Adamsberg découvrait ces chiffres avec stupeur. Aujourd'hui, deux nouvelles attaques dans le canton d'Auniers relançaient l'affrontement.

Un vétérinaire venait à l'écran, pondéré, professionnel, le doigt pointé sur une blessure. Non, il n'y avait pas de doute permis, ici l'impact de la carnassière supérieure, la quatrième pénultième droite, voyez, et ici, devant, la canine droite, voyez là, et ici, et dessous, ici. Et l'écart entre les deux, voyez. C'est la mâchoire d'un grand canidé. - Diriez-vous d'un loup, docteur ?

- Ou d'un très grand chien.

- Ou d'un très grand loup ?

Puis, à nouveau, le visage buté d'un éleveur. Depuis quatre années que ces saloperies de bêtes se remplissaient la panse avec la bénédiction des gens de la capitale, on n'avait jamais vu des blessures pareilles. Jamais. Des crocs comme ma main. L'éleveur tendait le bras vers l'horizon, balayait les montagnes. Là-haut, qui rôde. Une bête comme on n'en a jamais vu. Qu'ils rigolent, à Paris, qu'ils rigolent. Rigoleront moins quand ils la verront.

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Littérature :


Sylvain Tesson entreprend grâce à Vincent Munier une véritable quête initiatique qu'il relate dans un récit de voyage qu'il a intitulé La Panthère des neiges (Éditions Gallimard, 2019). Ce faisant, il rencontre d'autres animaux :


"Des loups hurlèrent, loin, vers le couchant, par-delà le col.

- Ils chantent, préféra dire Munier. ils sont au moins huit.

Comment pouvait-il le savoir ? Je n'entendais qu'un même lamento. Munier poussa un hurlement. Au bout de dix minutes, un loup répondit. S'établit alors ce que je garde comme une des plus belles conversations tenues par deux êtres vivants certains de ne jamais fraterniser. « Pourquoi nous sommes-nous séparés ? » disait Munier.

« Que me veux-tu ? » disait le loup.

Munier chantait. Un loup répondait. Munier se taisait, le loup reprenait. Et soudain l'un d'eux apparut sur le col le plus haut. Munier chanta une dernière fois et le loup galopa dans le versant vers notre position. Farci de lecture médiévale - fables du Gévaudan et romans arthuriens -, je ne trouvais pas du tout agréable la vision d'un loup fonçant vers moi. Je me rassurais en regardant Munier. Il avait l'air aussi peu inquiet qu'une hôtesse d'Air France dans les turbulences.

- Il va s'arrêter d'un coup devant nous, murmura-t-il juste avant que le loup ne se fige à cinquante mètres.

Il prit la tangente, et nous coiffa par un long cheminement, trottant à niveau, la tête tournée vers nous, rendant les yacks fébriles. Le troupeau noir prit à nouveau le large, dérangé par le loup, et remonta les pentes. Tragédie de la vie en groupe : n'être jamais tranquille. Le loup disparut, nous fouillâmes le vallon, les yacks atteignirent les crêtes, , la nui tomba, nous ne le revîmes pas, il s’était évaporé.

[...]

Peu avant que nous touchions au goudron de l'axe Golmud-Lhasa, un loup surgit. Il trottait le long du talus, cou projeté. Il tourna la tête sans ralentir l'allure, pour s'assurer que nous ne faisons pas mouvement vers lui, et bifurqua à angle droit. Il coupa la toute plein nord, v ers les contreforts. Au même instant, déboula une centaine d'ânes sauvages, à la course. Ce fut un ballet lent sur une scène géante. Les mouvements de chacun suivaient l'axe d'une chorégraphie : le loup trottait, les ânes couraient, ils passèrent à une cinquantaine de mètres d'un groupe d'antilopes chirous et d'un troupeau de gazelles procapra immobilisé dans les oyats. Chaque troupeau se frôlait, aucun ne se mêlait aux autres et les ânes filèrent sans déranger personne. Chez les bêtes, on voisine, on se supporte, mais on ne copine pas. Ne pas tout mélanger : bonne solution pour la vie en groupe.


Le loup coiffa l'arrière du troupeau et s'éloigna sur le glacis bonne distance. Les loups peuvent couvrir quatre-vingt kilomètres d'une traite. Celui-là semblait savoir où il allait. Les ânes l'avaient repéré. Quelques-uns le surveillaient d'une rotation de l'encolure. Aucun ne semblait paniqué. Dans le monde de la fatalité, proies et fauves se croisent et se connaissent. Les herbivores savent que l'un d'eux y passera un jour et que c'est le prix à payer pour pâturer au soleil. Munier me donna une explication moins vaseuse :

- Les loups chassent en meute avec une stratégie d'attaque et d'épuisement des proies. Mais un loup isolé face à un troupeau ne peut faire grand mal.


Nous approchions du Haut Mékong. A cette altitude, le fleuve n'était qu'un serpentin. Un matin, dans un vallon jaune perché à l'altitude du Mont Blanc, près d'une ferme hérissée de drapeaux rituels, nous surprîmes trois loups dans la pente, trois malfrats après le casse. Ils remontaient vers la crête, le dernier tenant sans sa gueule un quartier de viande. Les chiens hurlaient à en mourir, sans oser se lancer à leurs trousses. Les chiens, comme les hommes : rage aux lèvres, trouille au ventre.

Les propriétaires se tenaient à la porte et regardaient la scène, bras ballants : « Que faire et qui est coupable ? » semblaient-ils dire. Les trois loups traçaient, fiers, souverains, impunis, irréfutables, comme le soleil. Ils se postèrent sur la crête et le plus jeune d'entre eux dévora la pièce pendant que les deux adultes guettaient, pattes antérieures tendues, côtes saillantes. Nous montâmes vers eux, masqués par un revers. Le temps d 'arriver en haut de la pente, ils s'étaient évanouis. Une chevêche battait l'air, un renard jappait, des gazelles rasaient le talus. De loup, nulle trace.

- Ils se sont retirés mais ils ne sont pas loin, glissa Munier.

C'était une bonne définition de la nature sauvage : ce qui est encore là quand on ne le voit plus. Il nous restait le souvenir de trois desperados, trottant dans l'aurore sous l'aboiement des chiens et disparaissant vers d'autres razzias. Un quart d'heure avant que nous ne débouchions, les loups chantaient, répondant à un appel, venu du nord.

- Ils vont rejoindre une meute. Ils ont des points de rendez-vous, dit Munier. Voir un loup me retourne.

- Pourquoi ?

- L'écho des temps sauvages. Je suis né dans la France surpeuplée où la puissance s'épuise et l'espace se réduit. En France, un loup tue une brebis : les éleveurs manifestent. Des panneaux sont brandis : "Non au loup !"

Loups ! ne restez pas en France, ce pays a trop de goût pour l'administration des troupeaux. Un peuple qui aime les majorettes et les banquets ne peut pas supporter qu'un chef de la nuit vaque en liberté.

[...]

Deux loups passèrent dans les phares. Le faisceau releva le safran de leur fourrure - un éclair dans la nuit. Munier jaillit de la voiture. La vision des deux marlous dans le noir, trottant vers un hold-up, continuait à exciter mon ami. Il respirait l'air froid à pleines narines cherchant l'odeur fauve. Il avait vu des centaines de loups, en Abyssinie, en Europe, en Amérique. Il n'était pas rassasié.

- Tu ne sors pas de la voiture quand passe un homme, dis-je.

- L'homme repassera. Le loup, c'est rare.

- L'homme est un loup pour l'homme, dis-je.

- Si seulement, dit-il."

*

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